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Les vies posthumes de M. et Mme Lénine [LettrInfo 24-VIII]

En revenant sur ce double anniversaire, on doit bien constater que, du côté russe, ne reste rien de l’ancien régime tsariste. Mais rien non plus du monde pensé par Lénine et ses camarades – nous ne parlons pas ici de l’URSS stalinienne ni du dit “socialisme réellement existant”. Et du côté français, en Macronie, le régime présidentiel s’éloigne du modèle démocratique à force de singer une restauration royaliste chamarrée d’une touche Second Empire.

Autant dire que ce double anniversaire est l’anniversaire d’une série de défaites. Et quand on songe à ses héritages, dont une nouvelle guerre froide entre deux modalités d’États capitalistes et impérialistes, on n’assiste pas à la moindre des régressions. Voyons donc ce double anniversaire comme l’occasion de passer au-dessus de tout ça pour retrouver ce qu’il reste à sauver des rêves de changer ce monde portés par les révolutionnaires de tout temps et en tous lieux.

D’autant que ce double anniversaire n’est pas aussi artificiel qu’une simple coïncidence de date. En effet, comme le rappelle Serge Halimi dans sa célébration du centenaire d’Octobre 17 : “Lorsqu’il revient en Russie, où la révolution vient d’éclater et le tsar d’abdiquer, son train a beau traverser le territoire allemand au plus fort de la Grande Guerre, on y entend La Marseillaise, un chant qui incarne pour ses camarades la Révolution française. À bien des égards, cette référence est plus présente que l’histoire de la Russie des tsars dans les textes de Lénine. Faire aussi bien que les Jacobins, ‘le meilleur exemple de révolution démocratique et de résistance à la coalition des monarques’, durer plus longtemps que la Commune de Paris, telle sera son obsession.”

Ce double anniversaire rappelle ainsi une dernière défaite, celle de la mémoire et de l’histoire. Car si l’URSS a plus duré que la Commune de Paris, on se souvient moins de cette victoire de Lénine que de celles de son successeur. Et de ses échecs, qui ont effacé un mouvement politique à la taille du siècle passé, porté par l’abolition de la propriété capitaliste privée, le soutien aux luttes anticoloniales, la santé gratuite, le développement de l’instruction et l’émancipation des femmes.

Pour l’occasion, sur ces derniers points, justement, illustrons et corrigeons le proverbe “Derrière chaque grand homme se cache une [grande] femme”. En l’occurrence, derrière Vladimir Ilitch Oulianov, découvrons Nadejda Kroupskaïa, instigatrice négligée du programme soviétique d’éducation publique.

Deux livres donc : la biographie ni anti, ni communiste de Lénine par Nina Gourfinkel; et l’histoire de la première tentative d’ampleur, sous la direction de Nadejda Kroupskaïa, de “pousser à l’extrême l’expérience d’une école commune”.

“Quel pittoresque roman on pourrait écrire sur la vie de Vladimir Ilitch Oulianov. Pourtant, toutes les tentatives d’en faire un héros de roman sont vouées à l’échec. Cet homme était foncièrement réfractaire au pittoresque. Lénine s’identifie à son œuvre au point de disparaître derrière elle. Et ce qu’il disait en 1886, obscur lycéen de seize ans, restera valable en 1920 pour le créateur de la IIIe Internationale. Ce qui rend malaisée la tâche du biographe. Il lui manque ces notes discordantes, ces déformations infimes qui seules font vivre un portrait. On cherche l’homme et on trouve l’histoire.” (Extrait de la biographie de Lénine par Nina Gourfinkel)

“Se tenant à l’écart des querelles de chapelles académiques ou politiques, Nina Gourfinkel ne se positionne ni pour ni contre le communisme soviétique. Pour raconter la vie du dirigeant d’Octobre avec autant d’équanimité, elle a plutôt étudié les textes en les plaçant dans leur contexte. Qualité rare. Elle conclut sa biographie avec le décès de son personnage principal. Il reste à évoquer la trajectoire post-mortem de Lénine. Devenu objet d’un culte en URSS et source de dogme pour les communistes, il continua et continue de susciter la haine et les calomnies chez les défenseurs du “monde libre”. Peut-on encore distinguer un Lénine révolutionnaire derrière ces différents masques ?” (Extrait de la postface d’Éric Aunoble au Lénine de Nina Gourfinkel)

“Du point de vue pédagogique, les internats ruraux d’éducation sont à bien des égards parfaitement organisés, mais dans leurs objectifs et leur esprit, ce sont des écoles qui répondent aux besoins particuliers de certaines couches de la bourgeoisie. Tant que l’organisation du travail scolaire restera en dehors de la sphère d’influence de la démocratie ouvrière, l’école du travail sera un instrument contre ses intérêts. Seule la démocratie ouvrière peut faire de l’école du travail un instrument de transformation de la société moderne” (Extrait du recueil de textes de Nadejda Kroupskaïa, De l’éducation en temps de révolution)

“La pensée pédagogique de Kroupskaïa est le produit d’un cheminement intellectuel jalonné de lectures et de rencontres qui vont bien au-delà d’un entre-soi marxiste ou léniniste. À certains égards, ses positions sont typiques du renouveau pédagogique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, mouvance qu’on qualifie communément d’“éducation nouvelle”. Et pour fonder ses propositions, Kroupskaïa s’inspire du projet d’éducation nationale de Lepeletier de Saint-Fargeau porté par Robespierre en 1793, qu’elle interprète comme une volonté de donner une éducation sociale et ouvrière à tous les enfants.” (Extrait de la préface de Laurence De Cock à la pensée de Nadejda Kroupskaïa)

Sur Nina Gourfinkel, lire :
— “Nadejda Kroupskaïa : une politique éducative anticapitaliste”, Laurence De Cock (Au jour le jour, mars 2024)
— “La biographie de Lénine par Nina GourfinkelÉric Aunoble (Au jour le jour, mars 2024)

Sur Nadejda Kroupskaïa, lire :
— “De l’éducation en temps de révolution : la contribution de Nadejda Kroupskaïa (I)”, Laurence De Cock (Au jour le jour, mars 2024)