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Les vieux potes de Charlie Black

16 octobre 2008|

En faisant récemment quelques recherches à la Bibliothèque du Congrès, un de mes camarades est tombé sur une étrange publication du mouvement des Young Americans for Freedom (YAF), groupe de jeunes conservateurs exaltés de l’époque du Vietnam.

Il s’agit d’un recueil de chants publié à l’occasion de la Convention du mouvement en 1971. On peut trouver dans ces pages ronéotypées d’ironiques propos sur « Adlai [Stevenson], le copain chauve des cocos » et autres complaintes sur le Département d’état, où « tout le monde est l’esclave des cocos ». Tout cela est assurément fort drôle. Mais feuilletez un peu le recueil et vous découvrirez que ces jeunes gens bien sous tout rapport entonnaient également « Clara al Sol », un hymne fasciste espagnol parfaitement dénué d’humour.

Nombre de ces « jeunes pour la liberté » ont accédé depuis à des positions politiques de premier plan. De lobbyiste informatique auprès des parlementaires à directeur de campagnes électorales, ils ont fortement marqué notre époque de son empreinte.

Cette année, le plus éminent membre des YAF est Charlie Black, ancien responsable de l’organisation à l’époque où on y chantait des hymnes fascistes et aujourd’hui proche conseiller du candidat républicain John McCain. La semaine dernière, Charlie Black a déchaîné une tempête médiatique en évoquant en public les effets bénéfiques que pourrait avoir un attentat terroriste sur les chances de McCain aux élections présidentielles de novembre.

M. Black est un individu très difficile à prendre en défaut. Les articles qu’il a écrit pour la revue des YAF en 1972 sont aussi anodins que parfaitement insipides – à l’exception de ses appels à « chasser l’esprit libéral de là où il règne en maître ».

Quoi qu’il en soit, il a conservé, les années passant, quelques relations assez discutables. En 1975, il a fondé, avec l’aide d’un condisciple des YAF, Terry Dolan, le Comité conservateur d’action politique qui devait si efficacement contribuer à empoisonner l’atmosphère politiques de la décennie suivante. La méthode de ce comité consistait à recueillir des fonds en se livrant à des campagnes de lobbying informatique intimidantes – « Plus vous faites peur plus vous empochez d’argent », déclarait ce Dolan –, qu’il investissait ensuite dans des campagnes de pub télévisées (tout aussi intimidantes) contre tel ou tel politicien libéral. En 1980, cette organisation contribua à la défaite suprise de quatre sénateurs démocrates, présageant d’un avenir politique sombre et largement dominé par l’argent

La marque de fabrique du Comité conservateur d’action politique est peu reluisante. Il s’en prend sans répit aux membres du Congrès, leur reprochant d’avoir voté pour des mesures qu’ils n’ont jamais votées et d’avoir pris des positions qu’ils n’ont jamais prises. Tout ce que veut bien admettre M. Black, c’est que son comité a « fait quelques erreurs d’estimation »… Mais leur plus grande réussite est certainement d’être passé au travers de la législation actuelle sur le financement des campagnes électorales.

Le principal responsable de ce comité était M. Dolan : un m’as-tu-vu imbu de lui-même et adepte des formules provocantes. Ne déclara-t-il pas à un journaliste, en bombant le torse : « Nous pouvons dire tout ce que nous voulons sur un adversaire du sénateur Smith et le sénateur n’aura pas son mot à dire. Une organisation comme la nôtre pourrait mentir comme une arracheuse de dents sans que le candidat qu’elle soutient n’en sorte pour autant sali. »

Ce comité comptait également Roger Stone, devenu depuis l’associé de M. Black dans son entreprise de lobbying : Black, Manafort & Stone. En 1972, au cours de la campagne électorale de Nixon, ce Stone (lui aussi un ancien des YAF) s’est fait une telle réputation dans l’abjection politique puis il est devenu si célèbre pour son art consommé de la calomnie que Matt Labbash le décrivait l’an dernier dans les colonnes du Weekly Standard comme « la force de frappe américaine du mensonge : il trompe plus de personnes avant neuf heures du matin que la plupart des gens en toute une journée ».

Mais que valent les coups fourrés s’ils ne rapportent rien ? Les conservateurs promettent souvent de faire la guerre à la législation sociale, mais ce dont ils ne se vantent pas c’est de la manière dont ils font atterrir les dividendes de l’État social dans les poches de leurs semblables : leurs lobbies et sous-traitants favoris. Là encore M. Black pourrait nous en raconter de belles…

Pendant la présidence Reagan, on dit que le Département au logement et au développement urbain se mit à attribuer des contrats à des entreprises particulièrement appréciées de l’administration. L’un de ces gangs chéris était justement l’entreprise de Charlie Black et, en particulier, de son associé, Paul Manafort. L’entreprise bénéficia de quelque 300.000 dollars de contrats de la part de ce département d’État, une partie destinée à un programme de réhabilitation immobilière dans le New Jersey dont, aux dires du Boston Globe, « les élus du New Jersey eux-mêmes ne voulaient pas et qu’ils considéraient comme un gaspillage de l’argent des contribuables ».

On parle souvent aussi du rôle personnel de M. Black dans le scandale du Département au logement et au développement urbain mais on n’a jamais rien pu prouver juridiquement contre lui. De son côté, M. Manafort est devenu l’un des principaux cadres d’une entreprise dirigée jusqu’à récemment par Rick Davis, le directeur de campagne de John McCain.

Décidément, M. Black fréquente depuis des années une intéressante bande d’individus qui, pris tous ensemble, nous permettent de mieux comprendre le contexte général. Qu’est-ce qui relie les conservateurs des années 1970 avec leurs semblables branchés d’aujourd’hui ? Un mépris constant envers l’idée que le gouvernement puisse jamais être mis au pas. Ainsi que le proposait ce vieux recueil de chants des YAF : « Garde la foi avec cynisme / Et écrase toute opposition. »

Thomas Frank

Wall Street Journal, 2 juillet 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.