L’espoir du front populaire

Le programme commun pour les élections législatives d’avril-mai est adopté le 11 janvier 1936. Il met la priorité sur la réduction du temps de travail, l’augmentation des salaires, la défense des libertés politiques, de la presse, et la paix. Son slogan : « Pour le pain, la paix, la liberté. » La campagne électorale est violente. Et les événements internationaux s’y invitent : « Mieux vaut Hitler que le Front populaire », déclare la bourgeoisie française, qui ne cache plus sa préférence. À quoi la gauche répond : « Qui est contre le Front populaire est avec Hitler et qui est avec Hitler est pour la guerre. » Car aux yeux des militants et des syndicalistes, la France fait face à un vrai péril fasciste, qui nécessite une réaction à la hauteur du danger, donc une union, un front… populaire. Ils sont encouragés par la LDH et des associations d’intellectuels à pied d’œuvre contre le fascisme.
Pour la première fois, la radio s’invite dans une campagne électorale – 5 millions de personnes sont équipées. On y retransmet les discours politiques des candidats. Le PCF s’offre même le luxe de mobiliser le cinéma. Il commande à Jean Renoir un film, La vie est à nous. Dans une séquence, à des enfants qui s’étonnent de l’injustice qu’ils subissent, un chœur répond :
La France n’est pas aux Français car elle est aux deux cents familles ;
la France n’est pas aux Français car elle est à ceux qui la pillent.
La formule des « deux cents familles », lancée par Daladier en 1934, renvoie aux deux cents plus gros actionnaires de la Banque de France. Naturellement, toute la presse de gauche suit : L’Œuvre (Parti radical), L’Humanité (PCF) et Le Populaire (SFIO). C’est une force de frappe énorme. En face, la droite fustige les « partageux » et accuse bien sûr le Front populaire d’être à la botte de Moscou. Leur slogan est bien plus simple : « Votez national ! » Mais le résultat est sans appel : le 3 mai 1936, la gauche l’emporte largement.
La SFIO remporte le plus de sièges et devient le premier parti, suivie des radicaux, puis des communistes – qui doublent leur score de 1932, passant de 6,7 % à 12,5 %, et de 10 à 72 députés – dont 80 % inaugurent leur premier mandat. Car la Chambre des députés se démocratise. On y compte 56 ouvriers, 33 instituteurs, 33 employés, 16 petits fonctionnaires, 12 cadres et 32 commerçants. Mais toujours aucune femme. Léon Blum devient président du Conseil – au grand dam de L’Action française, qui fulmine contre le juif Léon Blum qui sera demain le chef du gouvernement français, tel qu’il était dimanche dernier au Père-Lachaise, le poing levé et commémorant, sous des drapeaux rouges et au chant de L’Internationale, les fusilleurs des otages et les pétroleurs de la Commune.
Si elles ne sont pas au Parlement, les femmes entrent pour la première fois au gouvernement en tant que sous-secrétaires d’État : Irène Joliot-Curie à la Recherche scientifique ; Suzanne Lacore à la Protection de l’enfance ; et Cécile Brunschvicg à l’Éducation nationale auprès de Jean Zay, qui la charge de la création des cantines scolaires. Quant aux communistes, ils soutiennent sans participer.
Tandis que le gouvernement du Front populaire s’installe, la rue ne lui laisse pas la bride sur le cou : un immense mouvement social fait pression sur la gauche, qu’il a menée à la victoire. Le pays connaît une vague de grèves. Philosophe partie travailler en usine, Simone Weil offre un témoignage précieux sur cette période. Elle s’enflamme pour les grèves auxquelles elle participe et dont elle fait le récit dans la revue La Révolution prolétarienne :
Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes, pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange.
Les grèves débutent le 11 mai au Havre. Elles s’étendent bientôt au reste du pays : 2 millions de grévistes occupent 9 000 établissements. Sous le nom de « grève sur le tas », l’occupation d’usine devient un mode d’action privilégié. (L’occupation a été expérimentée à Saint-Chamond l’année précédente, durant cinq mois, et les ouvriers ont obtenu ce qu’ils demandaient.) À l’exception des services et de la fonction publique, toutes les branches de l’économie sont en grève. Depuis sa réunification en mars 1936, les effectifs de la CGT explosent à nouveau. Il faut imaginer un moment de liesse, de radicalité, de sentiment que tout est possible. La gauche est partout, fière et sûre d’elle-même. Le 24 mai à Paris, 600 000 manifestants « montent » au mur des Fédérés. Le rapport de forces est tel que le gouvernement accepte tout de suite d’engager des négociations, durant lesquelles le mouvement social s’intensifie.
Le 7 juin sont signés, sous l’arbitrage du gouvernement, les accords de Matignon entre la Confédération générale du patronat français (CGPF) et la CGT. Toutefois les accords de Matignon n’arrêtent pas le mouvement de grève. Ils l’accélèrent plutôt. Comme une fièvre impossible à faire baisser, les grèves reprennent dès le lendemain de la signature. Le 12 juin, 6 000 ouvriers débrayent à Alger, et le mouvement s’étend au Maroc, à La Réunion et à l’Indochine.
Les 20 et 21 juin, les accords de Matignon sont traduits en lois. Le principe des conventions collectives est posé. La semaine réduite de 48 à 40 heures. Et c’est la naissance des congés payés : deux semaines. Le gouvernement est désormais en mesure de changer la vie des ouvriers.
Il faut mesurer à quel point l’obtention de ces trois points est une avancée majeure !
Personne dans les classes populaires ne partait jamais en vacances. Pour rendre possible cette opportunité de quitter son quartier pendant plusieurs jours et d’aller voir des territoires inconnus, les compagnies de chemins de fer mettent à disposition des « billets de congés populaires » à des prix réduits de 40 %. Certaines familles vont vivre leur première expérience touristique et certains enfants leur première colonie de vacances. La plupart ne vont pas bien loin. Mais c’est déjà un émerveillement. Une image magique va marquer les esprits : celle des enfants qui découvrent la mer !
Les loisirs, l’éducation populaire et l’enfance sont au cœur du Front populaire. Ce programme est celui du ministère de Jean Zay, qui promeut la démocratisation scolaire, c’est-à-dire la possibilité donnée à tous les enfants, surtout ceux des classes populaires, de poursuivre leur scolarité dans le secondaire – ce qu’ils ne faisaient quasiment jamais, sauf avec une bourse accordée, avec beaucoup de parcimonie, aux plus doués d’entre eux. Zay prolonge la scolarité obligatoire d’un an – jusqu’à l’âge de quatorze ans. Il crée des sixièmes et des cinquièmes d’orientation, à effectifs limités, pour faciliter le passage du primaire au collège.
De nouveaux programmes scolaires sont rédigés, notamment en histoire, où l’on rompt pour la première fois avec le récit national, corrigé par une histoire plus sociale, des luttes, du travail – dans laquelle les enfants d’ouvriers puissent se reconnaître. En outre, grâce au travail de Cécile Brunschvicg, tous les enfants peuvent manger à la cantine. Et le ministère Zay, pour développer toutes les intelligences, encourage les élèves à pratiquer à l’école d’autres activités que scolaires. Tout doit être popularisé : le sport, mais aussi la culture – le théâtre, le cinéma, la radio…
Le Front populaire est aussi un immense chantier d’éducation populaire. Mais tout autant un vaste programme de paix sociale : dissolution des ligues d’extrême droite, amnistie des personnes condamnées lors des manifestations ouvrières et des grèves ; réforme de la Banque de France pour mettre fin au monopole des deux cents familles ; régulation du prix du blé ; etc. Le Front populaire va toutefois s’arrêter aux portes des colonies : des propositions sont bien faites pour élargir le nombre d’électeurs parmi les indigènes, mais l’opposition farouche des colons empêche leur ratification.
Enfin, le Front populaire est une mobilisation conjointe de la société civile et des mondes syndicaux, partitaires et associatifs qui fait naître de nouvelles manières de faire de la politique. Le syndicalisme connaît son âge d’or. Du monde associatif, la Ligue des droits de l’homme est l’un des pivots, rejointe en 1929 dans ses combats contre les discriminations par la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA). Et c’est en 1936 qu’est créé le Secours populaire de France, pour aider les plus fragiles. Le Front populaire est aussi aussi un laboratoire d’engagement.
En revanche, du côté des luttes pour les droits des femmes, c’est la déception. Le droit de vote leur est accordé par la Chambre mais refusé par le Sénat. En attendant, comme nous l’avons vu, trois femmes sont entrées au gouvernement. Et les femmes sont présentes dans les écoles et les lycées, mais aussi dans les grèves et les manifestations, dans les partis politiques et les associations d’éducation populaire. Elles élisent maintenant les délégués du personnel dans les usines. L’une d’elles est immortalisée par une photographie prise en 1938 par Willy Ronis dans les ateliers Citroën : l’ouvrière Rose Zehner, militante communiste et syndicaliste CGT
De retour d’une délégation au ministère de la Guerre pour discuter du soutien aux républicains espagnols, Rose est en train de haranguer ses collègues ouvrières. La situation est tendue. À cette date, le Front populaire est en plein recul et la classe travailleuse s’inquiète pour les acquis sociaux. Les mouvements sociaux reprennent donc de plus belle. Cette photographie ne sera publiée que bien plus tard, mais la scène est emblématique de la force des femmes et de leurs engagements. La domination masculine est encore très affirmée dans le monde ouvrier, mais la marche des femmes continue.
Mis à rude épreuve, le Front populaire ne va pas durer. Son refus, sous la pression des radicaux, de vendre des armes aux républicains espagnols – eux aussi réunis dans un Front populaire en guerre contre les franquistes depuis le 18 juillet 1936 – est mal compris à gauche. Face à ce qu’ils tiennent pour une faute politique majeure, quelques militants, hommes et femmes, s’engagent dans les Brigades internationales et partent combattre aux côtés des révolutionnaires espagnols. Particulièrement visé par le flot continu de haine et de calomnie venant de la droite, Blum est affaibli.
À son tour, le ministre de l’Intérieur, Roger Salengro, subit une campagne de diffamation de la presse de droite, qui l’accuse d’avoir déserté en 1915 et d’avoir livré des renseignements à l’ennemi. Le 17 novembre 1936, Salengro se suicide en laissant une lettre clamant son innocence. Un million de personnes suivent ses obsèques. Dans le pays, l’ambiance sociale et politique est très tendue. D’autant plus que les résultats économiques ne sont pas aussi positifs que prévu. La déception s’installe bientôt.
Deux ans après sa formation, le Front populaire se disloque. Et la droite reprend aussitôt le pouvoir
Malgré la brièveté de cette expérience, il faut en retenir plusieurs acquis définitifs. Avant tout, l’idée que la démocratie sociale peut être au cœur du modèle républicain. Car les conquêtes sociales du Front populaire préparent celles qui vont suivre – et d’abord le prochain grand moment que sera, en 1944, le programme du Conseil national de la résistance (CNR). Le Front populaire montre aussi que le PCF est désormais un parti de premier plan. Reste enfin de cet épisode une foule d’images – de foules, justement, mais aussi d’acteurs et d’actrices issues des classes populaires et, enfin, sur le devant de la scène : une mémoire vive de la gauche. Et celle du bonheur. Ce qui n’est pas rien.
Laurence De Cock
Extrait de Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours, illustré par Fred Sochard
Introduction en ligne sur Antichambre, « Pourquoi une histoire de France populaire ».
À paraître le 15 novembre 2024 et en souscription jusqu’au 30 octobre.
