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L’esprit de compétition contre l’abolition des privilèges

Étrange situation que celle où nous trouvons en ce printemps 2025, en France, où les restes de ce qui fut une grande nation essaient de survivre à un naufrage généralisé. Pour caractériser plus précisément la situation, on pourrait dire qu’elle est le produit final d’un très long processus qui a comporté deux phases…

Pour faire simple : une phase initiale de mise en place, d’accumulation et de croissance, qui a duré des millénaires, des âges préhistoriques aux temps modernes, avec un un emballement à partir de la période contemporaine où les progrès mêmes de la connaissance scientifique ont commencé à bouleverser les conditions d’existence du genre humain, d’abord de façon globalement bénéfique, ensuite de façon de plus en plus catastrophique et irrémédiable, pour devenir carrément aujourd’hui, en France et partout dans le monde, une entreprise d’autodestruction, pas seulement de l’humanité mais de l’ensemble du monde vivant et de toute la planète en tant qu’oekoumène.

Devant l’ampleur et la gravité des dégâts, devant la réalité du désastre, et surtout devant la surdité de nos gouvernants et l’apathie de nos élites, on pourrait s’attendre à voir enfler dans les milieux populaires une déferlante de colère, de peur et de dégoût tout à la fois…

Mais il n’en est rien, nos responsables ont manifestement d’autres chats à fouetter, et nos élites sont confiantes. Les instituts de sondage ronronnent. Les géo-politologues multiplient leurs piges à la radio. Dormez bonnes gens ! nos médias veillent et nos journalistes se détendent entre un whisky et un comprimé de tranquillisant. Le rock et le rap délivrent à nos chers enfants leur ration de décibels. Les reportages sportifs font rugir les tribunes.

Enfin, les traités de commerce sont signés à tour de bras par nos représentants, l’argent circule, à flots, le cash s’accumule, l’épargne gonfle, sauf dans le secteur du luxe, où les riches, nouveaux et anciens confondus, célèbrent le seul bonheur qui vaille : celui de pouvoir dépenser sans compter, dans un gaspillage insensé, insatiable et insolent, qui est, plus encore qu’une insulte aux plus pauvres, une injure à la raison humaine.

Car c’est de cela qu’est en train de mourir l’humanité sur la planète Terre : de son manque d’intelligence et de son absence de générosité. Contrairement à la mythologie que continuent à sécréter l’école bourgeoise et l’église chrétienne, pour une fois d’accord.

Mais, dira-t-on, puisque les faibles et les démunis forment l’immense majorité et que de surcroît ils font la plus grande et la plus pénible partie du travail productif, que ne s’arrêtent-ils de travailler et de faire tourner une économie devenue criminelle, à force de privatisations et d’avidité pour la plus-value. Pourquoi donc les travailleurs, propriétaires naturels de leur force de travail physique et intellectuelle, n’imposent-ils pas des conditions de travail et d’existence plus décentes et plus respectueuses de leurs propres besoins ?

Pour une raison essentielle, acceptée comme une telle évidence qu’on ne songe même plus à la discuter : c’est que la société contemporaine, industrielle, commerçante, post-révolutionnaire et républicaine héritée du passé n’est pas une société de classes, ou plus exactement qu’elle ne l’est plus que du point de vue des structures sociologiques externes, sur le plan de la morphologie de ses composantes sociales, et pratiquement plus du tout du point de vue idéologique et politique, sur le plan des structures de la subjectivité. Trois siècles d’hégémonie bourgeoise et capitaliste ont patiemment, profondément, sculpté, poli et transfiguré le mannequin-citoyen encore mal dégrossi par la société des Lumières. Plus que jamais l’histoire-science doit aujourd’hui se méfier des catégories rhétoriques qui figent les évolutions sociales en clichés et en lieux communs facteurs d’anachronismes.

Ainsi, s’il est vrai, c’est-à-dire vérifiable, qu’une féodalité nouvelle, mutatis mutandis, en a remplacé une autre, il serait très aventureux de penser que la France est à la veille d’une nouvelle révolution de 1789, d’une nouvelle prise de la Bastille ou d’une nouvelle Nuit du 4 août 1793. Nous n’avons peut-être même jamais été plus éloignés de l’esprit des Lumières qu’aujourd’hui, en ce sens que l’une des revendications les plus « naturelles » du peuple républicain d’aujourd’hui n’est pas tant la volonté d’ « abolir les privilèges » que de s’assurer, à soi-même et aux siens, une bonne place dans l’élite, quitte à laisser croupir les autres. Parmi les valeurs républicaines par excellence, aucune n’est plus étrangère à la société que celle de l’égalité. Dès le plus jeune âge, en famille, à l’école, sur les stades, en tous lieux, par des procédés ludiques ou sérieux, on entreprend de façonner, d’imprégner littéralement les enfants d’un esprit de compétition, à l’américaine (malheur au looser). De leur faire intérioriser que l’essentiel est de parvenir à se percher sur un podium, sans trop réfléchir sur la nécessité d’y monter et de s’y maintenir.

Le parcours du combattant des nouveaux nobles ne passe plus par les murailles des anciens châteaux-forts, mais par les meurtrières des grandes écoles, des grands corps de l’État, des grands instituts, des grands médias, des grandes entreprises, des grands clubs, des grandes surfaces commerciales et autres lieux où se décrètent la grandeur contemporaine et les bons profils.

La petite bourgeoisie de la classe moyenne, qui constitue désormais la néo-chevalerie de la modernité, est à son tour très fière, tout autant que la grande bourgeoisie, ses robins ambitieux et ses coqs de village enrichis pouvaient l’être, de prendre la place des ci-devant seigneurs. Persuadés de bien mériter la bonne fortune d’un ordre apparemment nouveau, nos petits-bourgeois ultra-diplômés, hyper-médaillés, cousus de titres, voire « pipolisés », sont heureux de vivre dans ce monde profondément inégal, où ils sont convaincus d’avoir bien gagné leur place éminente et où ils entendent bien, non pas renoncer à leurs privilèges, mais s’y accrocher et les consolider.

Car un monde qui a su leur ménager une place aussi gratifiante, tout compte fait, ne peut pas être aussi atroce, abject et toxique qu’on le dit. Il faut donc s’en accommoder et rejoindre la Macronie, le camp actuel des champions.

Alain Accardo

Une première version de ce texte est parue, sous le titre « On a gagné ! », dans La Décroissance en juin 2025.
Du même auteur, derniers livres parus, la réédition du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).

livre(s) associé(s)

Le Petit-Bourgeois gentilhomme

Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

Alain ACCARDO