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L’heure de vérité pour Mc Cain

25 septembre 2008|

La semaine dernière, le candidat républicain à la présidentielle, John McCain demandait la mise en place d’une commission afin de « déterminer ce qui n’avait pas marché » à Wall Street. Voilà une excellente proposition et rappelons d’ailleurs que ce genre d’enquêtes publiques sur les pratiques de Wall Street n’avait pas si mal réussi au pays dans les années 1930

En outre, M. McCain peut être s’avérer d’une aide efficace dans une enquête de ce type puisque nombre des témoins susceptibles d’être appelés à la barre sont soit ses amis, soit ses collègues. Sans aucun doute, pour nous éclairer sur toute cette pagaille, il lui suffit de pratiquer un contre-interrogatoire sur ceux qu’il côtoie dans son bus de campagne. Le candidat McCain devrait donc respirer un bon coup ; se souvenir que le pays passe avant tout ; garer « Le Parler Franc » * sur la première aire de repos ; battre le rappel de ses petits copains les journalistes et se mettre à l’œuvre.

Il faudra commencer par examiner la question de la déréglementation. Après avoir fait joujou avec des instruments financiers extrêmement peu contrôlés, les institutions financières s’effondrent à peu près partout. Les dernières banques d’investissement qui tiennent encore debout supplient le gouvernement de mettre en place un contrôle plus strict et certains de nos plus influents héros du « laissez faire » ont enterré cette théorie en tentant de sauver le secteur financier en déroute par un effort extraordinaire.

La philosophie du gouvernement qui inspire Washington depuis presque trois décennies est désormais en faillite et il incombe à McCain de découvrir pourquoi et comment nous avons commencé à y croire. Pourquoi le gouvernement a-t-il soutenu et permis toutes ces malversations qui nous valent aujourd’hui cette dette phénoménale ? Quels sont les principes spécifiques qui ont pu nous faire croire que le gouvernement devait se contenter de croiser les bras et de laisser faire les marchés ?

La « Commission McCain sur la Dérégulation » devrait peut-être commencer par recueillir la déposition du candidat lui-même. Certes c’est un peu embarrassant pour lui, mais l’opinion publique apprécierait certainement d’en savoir plus sur les liens très proches qu’il entretient avec l’une des plus éminentes figures de la déréglementation financière, Charles Keating, le pape de Lincoln Savings and Loan *. Il y a de cela quelques années, Keating avait eu intérêt à nous débarrasser de toute urgence de Big Brother : c’est qu’en 1986, certaines agences fédérales trop curieuses le soupçonnaient d’avoir gravement violé la législation sur l’épargne et l’emprunt. Keating contre-attaqua en recrutant une poignée de parlementaires, dont McCain, pour faire pression sur les agences chargées de contrôler ce secteur afin qu’elles le laissent tranquille.

Quelques années plus tard, Lincoln Savings and Loan devait connaître une des faillites financières les plus retentissantes de l’histoire américaine.

À présent, M. McCain peut faire comparaître le témoin n°1 : Phil Gramm, un de ses anciens conseillers économique et, depuis de nombreuses années, le champion toutes catégories de la déréglementation financière. C’est ce même Gramm qui, quand il était sénateur, participa à la rédaction de la Loi sur la modernisation des services financiers. Cette loi détruisit en grande partie l’ancienne structure de contrôle du monde de la finance et permit aux banques, aux compagnies d’assurances et aux établissements d’investissements de fusionner pour former ce qu’il qualifiait alors de « supermarché des services financiers » : supermarché dont les initiatives désastreuses stupéfient aujourd’hui la planète et dont nous devrons endosser les pertes au cours des années à venir.

L’opinion sera sans doute également intéressée d’apprendre que M. Gramm, qui devint finalement un des responsables d’USB *, banque célèbre pour son extrême prodigalité en matière de subprimes, jugeait également que les mesures environnementale sans indemnisation étaient « tout bonnement un vol ». * Les gens aimeraient certainement savoir s’il emploierait aujourd’hui la même formule pour qualifier les activités d’un secteur pour le compte duquel il a travaillé si longtemps.

S’il se trouvait, par hasard, que Wendy, l’épouse de M. Gramm se trouvât également dans le bus de campagne de McCain, ce dernier pourrait tenter de tirer au clair certaines des controverses qui ont jalonné sa carrière de fervente partisane de la dérégulation. Mme Gramm a présidé durant quelques années la Commission de contrôle des marchés à termes de matières premières où elle est notamment restée célèbre pour avoir autorisé la déréglementation de certains marchés dans le secteur de l’énergie. Une entreprise nommée Enron, qui s’avéra être la principale bénéficiaire de cette décision (nous manquons de place ici pour rappeler l’usage plein de sagesse que cette entreprise fit de sa liberté retrouvée), recruta Wendy Gramm parmi ses directeurs quelques semaines après qu’elle eut quitté l’administration fédérale.

Plus tard, Mme Gramm rejoignit le Mercatus Center, dans une banlieue de Virginie, tonitruant bastion de la pensée dérégulatrice. Ce qui ouvre à notre enquête sur la religion du laissez faire une nouvelle piste prometteuse : l’industrie de l’idéologie du marché à Washington. Toute étude digne de ce nom sur ce secteur devrait se pencher sur le Cato Institute, le Competitive Enterprise Institute, l’Heritage Foundation, FreedomWorks, l’American Enterprise Institute et certaines étoiles moins brillantes au firmament du libertarisme, telle ma favorite, Bureaucrash, où le punk-rock marie l’étalon-or *.

Mais il y en a bien d’autres. McCcain pourrait appeler à la barre Kevin Hasset, l’un de ses principaux conseillers économiques, qui déclarait en mars dernier au Bangkok Post * que la responsabilité de la crise actuelle incombait à une réglementation non contrôlée, généralement sous la forme d’ « initiatives de croissance urbaine maîtrisée » adoptés à l’échelle municipale *. (Vous ne rêvez pas : le type qui chuchote à l’oreille du candidat semble s’être persuadé un jour que les habitants des zones pavillonnaires américaines étaient responsables du pire krach financier depuis 1929.)

Mais peut-être vaudrait-il mieux tout simplement admettre que la réglementation financière sert l’intérêt du pays. Ainsi que le disait, il y a quatre-vingt dix-huit ans, Théodore Roosevelt, le héros de McCain : « La propriété de chacun est soumise au droit général de la communauté d’en contrôler l’usage dans la mesure où le bien public l’exige. »

Thomas Frank
Parution initiale sur le Wall Street Journal, 24 septembre 2008
Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

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