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L’Hydre

9 avril 2009|

« Vous pourfendez volontiers "le système capitaliste" », m’a-t-on dit, « et je souscris à vos critiques. Mais vous vous en prenez moins souvent à des individus nommément désignés qui sont bien pourtant des auteurs reconnus des méfaits et des iniquités que vous dénoncez. Sans eux, "le système" ne pourrait rien, n’existerait même pas. Pourquoi ne pas les clouer publiquement au pilori ? »

Vieille fausse opposition que la sociologie a héritée de la philosophie sociale mais dont on a malheureusement du mal à se débarrasser. Il est vrai qu’un système social, quel qu’il soit, ne serait rien s’il ne s’incarnait dans une population d’individus dont chacun contribue d’une façon ou d’une autre, à le faire fonctionner, à le reproduire et/ou le changer. Il n’y a pas lieu d’opposer individu et système. L’un c’est aussi l’autre. On ne peut pour autant réduire un système à la somme des individus qui le composent ici et maintenant, pas plus qu’on ne peut réduire une horloge à la somme de ses rouages. Pour des raisons évidentes. D’abord la durée de vie d’un système excède, et de très loin, celle de n’importe quel individu. Personne parmi les millions d’hommes et de femmes qui faisaient fonctionner le capitalisme français il y a 150 ans n’est plus de ce monde. Mais le capitalisme, lui, continue à prospérer et à exercer ses méfaits à travers de nouvelles générations qu’il a façonnées à son usage et qui le servent en s’en servant. Le système capitaliste n’a attendu la naissance d’aucun(e) d’entre nous pour exister, et chacun(e) d’entre nous, considéré(e) isolément, ne dispose à titre personnel que de moyens très limités pour agir sur son fonctionnement. Seule l’action de masse (« tous ensemble ») peut avoir l’ampleur et la force nécessaires pour peser sur des structures sociales. Il faut avoir l’humilité d’admettre – même si ce constat est ulcérant pour notre narcissisme – qu’au regard du système, nous sommes, en tant qu’individus, assez largement interchangeables. En effet tout système social s’incorpore, dans des proportions et à une profondeur que la plupart des individus ne soupçonnent même pas, dans tout individu et pas seulement chez quelques-uns qui seraient ses seuls fondés de pouvoir et donc seuls responsables de son fonctionnement. Ce qui fait sa force, c’est sans doute, plus encore que l’adhésion délibérée de quelques-uns, le soutien par défaut du plus grand nombre.

C’est sur ce terrain-là, celui de l’idéologie entendue comme processus d’intériorisation de la logique objective d’un système dans la sensibilité, l’entendement et le comportement des individus, que la critique sociale devrait aujourd’hui investir davantage son énergie, en paroles et en actes. Je ne suis donc nullement hostile au fait qu’on critique nommément des personnes, pour autant qu’elles sont des incarnations exemplaires du système dans un domaine ou un autre et qu’elles en tirent bénéfice ou s’en font les défenseurs. Bien au contraire, j’apprécie qu’on les attaque avec justesse, avec vigueur et si possible avec talent. Certains y font merveille et j’y applaudis. Mais je crois aussi utile d’insister sur l’autre versant du système, celui du logiciel dans la machine, qu’on voit moins immédiatement, sans doute parce qu’il fonctionne dans la pénombre et qu’il implique bien plus de monde qu’on ne croit, y compris parmi les adversaires déclarés du système.

De même qu’on n’a pas renversé le régime féodal en se bornant à dénoncer publiquement les ci-devant, de même on ne battra pas l’ordre capitaliste, en se contentant de pilorier certains de ses représentants, si odieux soient-ils, si mérité que soit leur opprobre, si nécessaire que soit leur dénonciation et quelque plaisir qu’on y prenne. Les têtes de l’hydre repoussent à mesure qu’on les coupe. On ne peut tuer l’hydre qu’en lui arrachant le cœur : le pouvoir de l’argent et sa force corruptrice. La révolution, c’est l’abolition d’un système, pas un jeu de massacre. Il importe de garder cela à l’esprit.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en septembre 2008. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d’Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)