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L’indépendance soumise à la question [LettrInfo 26-XV]

17 mai 2026|

Le mercredi 13 mai à Paris, dans le jardin des Champs-Élysées, le théâtre de la Concorde, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, accueillait les « états généreux des artistes-auteurs du livre », moment de cristallisation de l’agitation qui possède les 200 auteurs de Grasset orphelins de leur PDG1Sur la carrière et le licenciement d’Olivier Nora, lire Thierry Discepolo, « Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale » et « “La solidarité, c’est la rapine”. Sur les slogans orwelliens de l’édition française… », Antichambre, 16 et 19 avril 2026. Rivalisant d’emphase, ils déclament depuis un mois la prise de conscience qui les a poussés à se lancer dans une croisade pour la « liberté » (tout court), la « liberté d’expression » (surtout), la « liberté des auteurs », la « liberté de création », la « liberté de l’esprit » (beaucoup), la « liberté éditoriale », la « liberté d’écrire, de publier, de respirer, de vivre »…

En attendant de voir ce qui naîtra de cette tempête dans un verre de champagne, cette mobilisation semble plutôt motivée par la « récupération de leurs droits », la « protection de leurs droits » et pour « obtenir de nouveaux droits ». Mais puisque les auteurs en campagne parlent, sous la bannière de la « diversité », de « contrer la concentration », et qu’ils invoquent l’indépendance éditoriale, seule garante à leurs yeux dessillés de la longue liste des libertés fondamentales qui sont le « socle de notre démocratie [et] un élément de notre civilisation », il nous a semblé intéressant de revenir sur un cas d’école.

Il y a cinq ans, après le rachat des Éditions de Minuit par le groupe Madrigall (holding de la famille Gallimard fondée après son rachat, en 2012, du groupe Flammarion avec des capitaux LVMH), John R. MacArthur, éditeur de Harper’s Magazine, donnait une indication des conséquences effectives, sur la vie intellectuelle et politique, de la perte d’indépendance éditoriale.

Sur le rebord de la fenêtre de mon bureau à Harper’s Magazine se trouve une photographie encadrée datant de décembre 2006, qui montre un homme âgé et souriant, en veston gris foncé et lunettes, tenant un stylo dans la main droite et un livre dans la main gauche ayant pour titre The Question. À gauche et au fond de l’image, me voilà souriant fièrement, assis à côté du journaliste Henri Alleg, auteur de cet essai, l’un des plus célèbres témoignages politiques des années 1950 — une bombe écrite qui a révélé sa torture par des militaires français pendant la guerre d’Algérie à cause de ses prises de position anticoloniales et communistes.

Le calvaire d’Alleg serait sans doute moins connu si son récit n’avait pas été édité par le courageux propriétaire des Éditions de Minuit, Jérôme Lindon — éditeur inspiré par les fondateurs de la maison, Pierre de Lescure et Jean Bruller, dit « Vercors », qui, sous l’Occupation en 1942, avaient lancé leur maison clandestinement avec un roman de la Résistance, Le Silence de la mer, de Vercors.

Lors de sa sortie en 1958, La Question fit sensation : 60.000 exemplaires vendus en deux semaines. Sa réussite fut de trop pour le gouvernement français, qui recourut à la censure et à la saisie, ordonnée par un tribunal militaire, de la septième réédition du livre. Au pays des Lumières, quatorze ans après la libération du règne fasciste de Vichy, c’est donc un régime « républicain » qui a censuré un livre décrivant l’interrogation, dans le style de la Gestapo, d’un citoyen français par des concitoyens.

Certes, plusieurs questions sont posées dans La Question. Mais une “question” reste singulière. Les membres de la 10e division de parachutistes voulaient arracher une variété d’informations à Alleg après sa fuite dans la clandestinité consécutive à la fermeture par l’État de son journal, Alger républicain. Pour commencer, il fallait aux tortionnaires une réponse, essentielle pour pénétrer les réseaux du FLN et de la révolution algérienne. Déjà très meurtri par des décharges électriques envoyées dans les parties les plus sensibles de son corps, Alleg raconte comment il a été interrogé de nouveau : « Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en main, se succédaient sans arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes : “Où es-tu hébergé ?” »

Ce passage m’oblige à m’interroger moi-même. Aurais-je pu résister comme l’a fait Alleg ? La liberté de la presse vaut-elle la mort ou la mise en danger de sa famille ? Peut-on mélanger le devoir journalistique avec une cause politique ?

Toutefois, la question qui me concerne le plus en tant que directeur de publication est celle-ci : La Question aurait-il été publié — aurait-il vraiment vu le jour — sans la force morale de Jérôme Lindon ? Plus pertinent encore : Minuit aurait-il pu éditer La Question si, à l’époque, il avait eu à demander la permission d’un conseil d’administration ou d’un propriétaire ? Bref, si Jérôme Lindon n’avait pas été éditeur indépendant, le « groupe » auquel aurait appartenu sa maison d’édition aurait-il pris le risque juridique, politique et personnel de publier le livre d’Henri Alleg ?

Depuis le 1er janvier 2022, la maison de la famille Lindon, indépendante depuis sa fondation, appartient au groupe Madrigall, conglomérat créé par la famille Gallimard. En 1958, j’en suis quasiment certain, Gallimard aurait refusé La Question.

Rassurant peut-être d’apprendre dans Le Monde du 25 juin 2021 que l’éditrice indépendante Claire Paulhan considère que l’adossement de Minuit et Gallimard « ne signifie pas la mort de Minuit, mais plutôt la promesse d’une fidélité à l’esprit de la maison ». Claire Paulhan est la petite-fille du légendaire littérateur Jean Paulhan, résistant contre l’occupant allemand, ami secret des Éditions de Minuit et conseiller influent de la maison Gallimard.

Cependant, Paulhan n’était manifestement pas un ami de la révolution algérienne et ne s’est pas, comme Mauriac et Sartre, engagé contre la brutalité exercée par l’armée française. Au contraire, en 1960, il a signé, parmi 185 intellectuels, un appel dans Le Figaro dénonçant ceux qui ont dénoncé les tactiques des tortionnaires : « C’est commettre un acte de trahison que de calomnier systématiquement et de salir l’armée qui se bat pour la France en Algérie. » Ironie ou hypocrisie crue ? Le Monde raconte que, « dans les années 1960, […] Jean Paulhan […] avait essayé d’attirer Minuit dans le giron de Gallimard ». Peut-être Henri Alleg en avait-il dissuadé Jérôme Lindon. Peut-être l’éditeur craignait-il une perte non seulement d’autonomie, mais aussi d’éthique.

L’indépendance en soi ne garantit pas une conduite morale. Néanmoins, mes phares dans l’édition et le journalisme restent les indépendants, de plus en plus rares : Serge Halimi, du Monde diplomatique ; Dennis Johnson, de Melville House ; et les investisseurs et amis du Devoir. Comme moi, ils n’ont pas à demander à des actionnaires ou à des bureaucrates la permission d’agir. Or, nous suivons tous l’exemple d’André Schiffrin, éditeur sans pareil et résistant aux conglomérats. Dans L’Argent et les Mots, publié en 2010, Schiffrin constate qu’« il est grand temps que les politiques comprennent que le pillage du bien commun des mots est une affaire aussi grave que le gaspillage des ressources naturelles ». Comme le grand public. J’imagine que Jérôme Lindon aurait approuvé.

John R. MacArthur
Éditeur de Harper’s Magazine

Une première version de cette chronique est parue dans Le Devoir, le 2 août 2021, sous le titre «Des questions », reproduite ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Sur ce même thème, du même auteur, lire en ligne sur Antichambre : « À propos de Pierre Nora et des biais de la maison Gallimard » (6 août 2025)

Sur le rachat par Gallimard des Éditions de Minuit, voir le point de vue de François Bon, ancien auteur de Minuit : « Gallimard mange Minuit, les auteurs vendus avec » (24 juin 2021).

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