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La nouvelle école des élites

Traduit de l’anglais par Damien-Guillaume et Marie-Blanche Audollent

Titre original, Privilege. The Making of an Adolescent Elite at St. Paul’s School (Princeton University Press, 2011)

Parution : 23/11/2015
ISBN : 9782748902402
Format papier : 408 pages (12 x 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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Ce livre est l’histoire d’une nouvelle élite, dont la connaissance réarme notre compréhension de ce qu’est l’inégalité dans une méritocratie.

« J’étais à peu près sûr de ce que j’allais trouver. J’allais revoir le monde de mon premier jour d’école. Intégrer un campus peuplé d’étudiants riches et issus de longues lignées, où quelques étudiants pauvres, noirs ou latinos seraient séquestrés dans leur dortoir. J’allais retrouver les avantages sociaux et culturels des étudiants qui, au moment où ils posent le pied dans cette école, forment déjà la prochaine génération de l’élite. Mais le lycée dans lequel je suis revenu était très différent de celui que j’avais quitté dix ans auparavant. L’arrogance des nobles avait laissé la place à un rapport décontracté au privilège. »

Ethnographie de Saint-Paul, lycée d’élite américain par lequel sont passées nombre de figures de premier plan du monde politique et administratif actuel, ce livre remet en cause de nombreux préjugés sur le fonctionnement des élites d’aujourd’hui. L’auteur, d’origine pakistanaise et issu d’un milieu comparativement modeste, a lui-même étudié à Saint-Paul avant de revenir y enseigner dans le but d’y mener cette enquête. Mesurant les changements réels qu’a connus ce pensionnat (où, voilà trente ans, les élèves dits « de couleur » dormaient dans des dortoirs à part), il montre comment, au-delà de la revendication d’une distinction fondée sur la maîtrise de la culture WASP, l’aristocratisme américain proclame désormais son ouverture d’esprit envers les minorités : une forme de cosmopolitisme au service du maintien des inégalités sociales.

Shamus Khan

Professeur à l’université de Columbia, Shamus Khan est spécialisé en sociologie des élites. Paru en 2011 aux Presses universitaires de Princeton (sous le titre Privilege. The Making of an Adolescent Elite at St. Paul’s School), La Nouvelle École des élites est son premier livre.

Les livres de Shamus Khan chez Agone

Dossier de presse
L. V.
Ballast, juillet 2016
Joseph Confavreux
Mediapart, 20 décembre 2015
La Nouvelle école des élites
Shamus Khan, ancien élève devenu professeur et chercheur, revient à St-Paul, lycée d’élite américaine où sont formés les futurs dirigeants politiques et administratifs des États-Unis et du monde. Lui-même d’origine pakistanaise et issu d’un milieu, si ce n’est modeste, du moins sans comparaison avec les grandes familles nobles et/ou puissantes des autres élèves, est surpris de se rendre compte que son ancien lycée a bien changé. « J’étais à peu près sûr de ce que j’allais trouver. J’allais revoir le monde de mon premier jour d’école. Intégrer un campus peuplé d’étudiants riches et issus de longues lignées, où quelques étudiants pauvres, noirs ou latinos seraient séquestrés dans leur dortoir. […] Mais le lycée dans lequel je suis revenu était très différent de celui que j’avais quitté dix ans auparavant. L’arrogance des nobles avait laissé la place à un rapport décontracté au privilège. » Fini le népotisme affiché, la valorisation explicite de la naissance, la mise à l’écart des étudiants boursiers ou non-blancs. Place à la valorisation du génie individuel dans un environnement multiculturel (si ce n’est multiethnique) où les étudiants choisissent de la musique rap pour accompagner leurs dîners d’apparat. Est-ce à dire qu’il n’y a plus d’élites ? Est-ce que l’analyse sociologique en termes de classe, de race et de genre est dépassée dans cette nouvelle société ? Certainement pas, nous répond Shamus Khan. Mais ces élites ont évolué. Aux changements économiques, notamment l’évolution des sources de richesses des plus privilégiés répondent de nouvelles valeurs idéologiques et de nouvelles pratiques. Cette évolution est notamment frappante sur le plan culturel : à la séparation traditionnelle entre culture légitime et culture populaire succède une tendance à l’omnivorisme, de Beowulf aux Dents de la mer. L’exclusivisme culturel devient paradoxalement la marque des perdants, les privilégiés aux contraires faisant preuve d’une curiosité sans limites, nouvelle marque de distinction des élites. Une enquête ethnographique, facile à lire, souvent drôle (certaines anecdotes font presque penser à des séries à succès sur la jeunesse dorée américaine), mais qui ne se cantonne pas à décrire des pratiques de privilégiés. Comprendre l’éducation de la nouvelle élite américaine, c’est en effet comprendre les discours qui visent à occulter, dans une société prétendument méritocratique, les rouages des inégalités du monde contemporain. L’idéologie affichée d’un radicalisme culturel et la prétendue valorisation du travail individuel apparaissent alors comme autant de stratégies visant à nier la reproduction des rapports de classe.
L. V.
Ballast, juillet 2016
La fabrique scolaire des dominants : tout changer pour que rien ne change ?
Intitulé en français La Nouvelle école des élites, le volume trouve toute sa place dans cette récente et stimulante collection qui se consacre spécifiquement aux logiques qui assurent la permanence de l’ordre social, mais aussi aux résistances que celui-ci suscite immanquablement du côté des dominés. Le livre de Shamus Khan s’intègre parfaitement au premier versant de ce projet éditorial puisqu’à partir d’une enquête ethnographique à la St. Paul’s School, un lycée d’excellence situé dans l’État du New Hampshire, aux États-Unis, S. Khan tente de mettre au jour la « fabrique » de ce qu’il nomme la « nouvelle élite ».

De l’idéologie charismatique à l’idéologie méritocratique
L’étude est d’autant plus intéressante que S. Khan est lui-même passé par les bancs, et les chambres, de l’internat du lycée St. Paul entre 1993 et 1996. Fils d’un chirurgien pakistanais et d’une infirmière irlandaise, le pensionnaire Khan a connu une institution où les non-blancs et les filles, alors très largement minoritaires sur le campus, devaient loger dans des résidences « à part ».

Quinze ans plus tard, recruté à St. Paul comme enseignant, le sociologue Khan découvre une école où règne une étonnante diversité ethnique, de genre et même, parfois, de classe ; où « un jeune Latino-Américain pauvre du Bronx […] côtoie une jeune fille issue de l’une des plus riches familles WASP du monde » (p. 31). En France, les chantres de ce qu’on appelle l’ « ouverture sociale » des grandes écoles prendraient prétexte de ce melting pot pour affirmer l’avènement – en cours ou déjà réalisé – d’une démocratisation (de l’école, de la culture, de la réussite sociale, etc.). Mais s’il arrive qu’un fils d’ouvrier devienne grand patron[1], il demeure que tous les fils d’ouvriers n’ont pas les mêmes chances, très loin de là, de devenir patron que les fils de patrons eux-mêmes. Ainsi se diffuse l’idéologie méritocratique, se nourrissant de l’exception – et même cherchant à produire et à mettre en scène l’exception – tout en prenant soin d’ignorer la règle qui reste celle de la reproduction sociale, particulièrement dans des sociétés de plus en plus inégalitaires.

En étudiant ce cas si particulier qu’est l’un des plus prestigieux lycées d’internat des États-Unis, S. Khan met le doigt sur ce qu’on pourrait appeler le double piège de la méritocratie[2]. En faisant des inégalités la conséquence logique d’une inégale répartition des talents et des mérites personnels entre les individus, l’idéologie méritocratique légitime ces inégalités à la fois auprès des « gagnants » et des « perdants » du jeu scolaire. Le passage de l’idéologie charismatique[3] à l’idéologie méritocratique consisterait essentiellement dans une transformation des croyances : quand chacun – dominant ou dominé – pouvait avoir le sentiment d’hériter de sa position sociale, les nouvelles élites sont convaincues que celle-ci se conquiert, notamment en travaillant dur et en cultivant méthodiquement leurs talents, tandis que les dominés peuvent développer le sentiment de n’avoir que ce qu’ils méritent[4].

À l’énigme de la reproduction sociale formulée il y a près de quarante ans par Paul Willis – « la difficulté, lorsqu’on tente d’expliquer pourquoi les enfants de la classe ouvrière obtiennent des boulots d’ouvriers, est de savoir pourquoi ils se laissent faire »[5] –, Shamus Khan semble esquisser une réponse à partir du camp des « winners » : pour comprendre comment se maintient l’ordre social, nous dit-il, il faut aussi savoir comment les élites se convainquent (et convainquent les autres !) de la légitimité de leur position. Ainsi, ce qui fonde le contexte actuel d’ « inégalité démocratique », selon l’auteur, réside notamment dans l’illusion d’une diversification des élites sur la base du cosmopolitisme qui caractériserait désormais le public des grandes écoles et universités états-uniennes.

Entrer dans la fabrique des élites
La grande force de La Nouvelle école des élites est donc de parvenir à ouvrir la « boîte noire » de la fabrication des élites et d’en présenter certains rouages. Ce « privilège » que possèdent les dominants, rappelle Khan, n’a rien d’inné ; il est le fruit d’un lent et long travail de socialisation. Et pour le sociologue, l’acquisition et la culture du « privilège », qui consiste pour ces nouvelles élites en « une perception de soi et un mode de perception qui les avantage » (p. 33-34), est au principe de leur formation.

À travers une immersion dans la formation de ces lycéens, l’auteur essaie de comprendre comment ceux-ci acquièrent cette « marque du privilège », non pas en s’intéressant aux programmes d’enseignement ou aux cours, c’est-à-dire aux savoirs cognitifs transmis explicitement par les enseignants aux « Paulies » (les pensionnaires du lycée), mais grâce à un minutieux travail d’ethnographe, c’est-à-dire en observant le quotidien fait d’interactions avec les enseignants ou les personnels de service de l’établissement, les rituels de l’institution ou encore la construction de goûts culturels distinctifs. Il faut en effet souligner la richesse des matériaux d’enquête – en particulier issus de l’observation ethnographique – à propos desquels l’auteur formule, à la fin de l’ouvrage, quelques précieuses remarques.

Après un premier chapitre socio-historique qui présente les différentes causes de l’émergence d’une « nouvelle élite » dans un pays où domine depuis longtemps le discours idéologique du « self-made-man », S. Khan se livre à l’exploration des multiples aspects qui caractérisent la socialisation au rôle de dominant dans un lycée d’élite. Dans un « établissement scolaire de l’Église épiscopale » comme St. Paul, on peut s’attendre à ce que les rites soient nombreux. Ils jalonnent en effet le quotidien des « Paulies » qui, dès leur arrivée dans l’établissement, participent à la cérémonie d’attribution des places des nouveaux élèves dans la chapelle. Ce lieu central, dans le campus, l’est aussi pour la plupart des « rituels officiels » (comme l’annonce du décès d’anciens élèves avec sonnerie du glas, les offices du soir célébrés chaque trimestre, etc.).

Bien que ces rituels fondent le prestige de St. Paul, Khan montre bien que les échanges et les interactions plus informels du quotidien contribuent, peut-être encore plus fortement que les grandes cérémonies officielles, au positionnement des élèves dans l’institution et, plus largement, dans la société. Si le fait de se voir attribuer un siège est « un marqueur symbolique important » (p. 87), les nombreuses occasions de côtoyer le personnel de l’école, qu’il soit au sommet (les enseignants) ou au bas (le personnel de service) de la hiérarchie professionnelle, donnent aux Paulies la possibilité de « prendre [leur] place » dans l’espace social en « [navigant] au sein d’une hiérarchie établie » (p. 120). Ces interactions sont facilitées du fait que, comme le signale l’auteur, à St. Paul « les adultes consacrent leur vie aux jeunes » (p. 121), ce qui contribue également à transmettre le sentiment d’importance sociale.

L’observation de la vie quotidienne de St. Paul permet donc à l’auteur de mettre en relief la manière dont l’apprentissage d’un « mode de perception et d’interaction avec autrui » permet la construction d’un rapport spécifique aux hiérarchies. Considérées comme « naturelles » et « justes » par les élèves, celles-ci doivent être envisagées comme « des échelles plutôt que comme des plafonds » (p. 33). Et alors que « c’est la hiérarchie qui définit les relations dans la société » (p. 139), il est impératif de savoir manœuvrer avec aisance dans une société ainsi structurée.

L’aisance ou la marque du privilège
Si la formation de la nouvelle élite commence par l’intériorisation du rôle futur de dominant, il reste encore aux élèves à acquérir les attitudes et les goûts de la « haute société ».
Shamus Khan considère que les anciennes élites se caractérisent par un principe de fermeture sur les goûts et les pratiques les plus légitimes contrairement à la nouvelle élite qui, elle, « a troqué son éthique de l’exclusion pour une éthique de l’inclusion ». Ainsi, comme cela a été observé dans différentes études françaises et américaines[6], les normes de la légitimité culturelle se sont déplacées au cours des cinquante dernières années, si bien que les manifestations de la « distinction », théorisée par Bourdieu en 1979[7], ont subi une « métamorphose », pour reprendre le terme de Philippe Coulangeon[8] et tendent aujourd’hui davantage vers la construction d’un répertoire de pratiques divers que vers des pratiques exclusivement proches des formes culturelles les plus légitimes.

S’appuyant sur ces travaux en sociologie de la culture, Shamus Khan a développé la notion d’ « aisance » afin de caractériser ce qui constitue non seulement l’objet d’un travail de socialisation, plus ou moins explicité, mais aussi « la marque du privilège » des élites. Mais qu’entend-il par là ? Si l’on considère que l’élite d’aujourd’hui « n’érige pas de rempart autour de la culture comme pour empêcher les autres d’accéder à ce qu’elle possède » (p. 152), c’est peut-être parce que la numérisation des savoirs et des biens symboliques, qui a considérablement libéré leur accès, ne permet plus aux dominants de se réserver ces ressources. Ainsi « c’est pratiquement à la portée de tous de se documenter sur Platon, sur la musique classique ou sur le choix d’un vin », remarque l’auteur, alors qu’ « il est bien plus complexe d’apprendre comment se comporter dans le monde » (p. 152).

Ce qui distingue les élites des autres groupes sociaux ne serait donc plus la capitalisation de savoirs cognitifs, que tout le monde peut acquérir, mais le fait de posséder des savoirs corporels qui se développent, eux, par expérience, sur le temps long, et qui fondent ce que Shamus Khan appelle donc l’ « aisance ». À la suite des travaux de Bourdieu et de Foucault[9], l’auteur procède donc à une sociologie de l’incorporation afin de dévoiler la manière dont de jeunes individus parviennent à « inscrire en eux la marque du privilège et à lui donner une expression corporelle » (p. 175).

Un exemple particulièrement éloquent est celui du récit des « dîners placés » qui réunissent deux fois par semaine élèves et enseignants, chacun sur son trente-et-un, et où l’on mange aux côtés d’un convive différent à chaque fois. On pourrait penser que ces soirées mondaines sont l’occasion pour les jeunes pensionnaires d’apprendre les bonnes manières de se tenir et de converser à table. Mais Shamus Khan qui, en tant qu’enseignant, a pu participer à ces diners, montre que le principal objet de savoir, à St. Paul n’est pas la simple connaissance des règles d’un diner protocolaire mais le fait d’avoir vécu ce moment et, plus encore, d’en avoir fait la douloureuse expérience, c’est-à-dire d’avoir ressenti la gêne et l’ennui qu’ils procurent, afin d’apprendre à dominer ces états du corps pour être capable de ne plus manifester que le « naturel » de l’aisance en de pareilles circonstances.

La puissance du phénomène d’incorporation, comme l’avait montré Pierre Bourdieu avant lui, c’est que, résultant de la familiarisation et de l’imprégnation, c’est-à-dire d’apprentissages inconscients et implicites, et les faisant passer pour de simples qualités que les uns possèderaient naturellement et dont la majorité serait privée, elle masque le long processus de formation pour n’en conserver que le résultat final, c’est-à-dire une manière culturelle – donc socialement située et acquise – d’être au monde mais qui a pour elle « l’évidence du naturel et le naturel de l’évidence », pour citer une formule de Christine Detrez.

L’aisance des élites, selon Shamus Khan, se manifeste autant lors de ces dîners de gala que dans le choix d’une tenue vestimentaire adaptée aux circonstances ou, encore, dans la capacité à connaître et manier des répertoires culturels diversifiés, c’est-à-dire d’être en mesure de citer un vers de Beowulf, un poème épique anglais du septième siècle, tout en sachant tenir une conversation autour du film Les dents de la mer, pour reprendre le titre du dernier chapitre. Mais, outre les connaissances qu’il est possible de mobiliser autour d’un savoir, quel qu’il soit, le sociologue des élites insiste sur le fait que la marque du privilège se construit principalement à partir d’un certain rapport au savoir, qui peut être d’indifférence ou d’aisance, ainsi qu’à partir de l’utilisation que l’on en fait.

Sur ce dernier point, les pensionnaires de St. Paul sont davantage invités à exploiter les savoirs auxquels ils ont accès pour établir des correspondances plutôt qu’à approfondir véritablement ces connaissances. Dans un contexte où « le savoir n’est plus l’apanage de l’élite » (p. 275) et où les informations semblent circuler librement, l’éducation à la St. Paul School « ne consiste pas à enseigner aux élèves des choses qu’ils ne savent pas, mais plutôt à leur apprendre de se frayer un chemin dans le monde par la pensée » (p. 276). Ainsi en recevant des enseignements qui sont moins des savoirs que des « habitudes de pensée », des connaissances que des « façons de connaître », les Paulies apprennent à « “penser en grand“ comme si c’était la chose la plus naturelle du monde » (p. 280).

Faire de sa position sociale dominante une évidence dans une société méritocratique
D’ailleurs si les élèves croient que c’est uniquement leur mérite et le travail acharné qui leur ont permis d’entrer dans un établissement d’élite (alors que les 40 000 dollars annuels de frais d’inscription ne permettent évidemment pas à toutes les familles de financer – ou simplement d’envisager – une telle scolarité…), cette foi aveugle en la valeur du travail contraste avec l’apparence de désinvolture ou de décontraction qu’il est préférable d’afficher sur le campus sous peine d’être dénigré par ses pairs.

Ainsi, à l’opposé du comportement de Mary, une pensionnaire qui passe son temps à courir de la bibliothèque à sa chambre, transportant un sac remplis d’ouvrages pour montrer qu’elle est débordée de travail, la marque de l’aisance consiste, pour les Paulies, à ne pas faire du travail « l’aspect central de leur identité » (p. 214). Les fêtes, les bizutages et les premiers flirts ont donc toute leur place dans la formation de ces jeunes gens puisque chacune des étapes qui jalonnent la vie d’un lycéen est l’occasion, à St. Paul, d’apprendre à « incarner le privilège » (p. 238). Ce privilège, comme le genre chez Judith Butler[10], serait donc une « performance ». Ainsi, S. Khan avance qu’ « être membre de l’élite n’est pas une simple propriété » mais constitue plutôt « un acte performatif ancré dans le corps, que l’on peut produire à la fois grâce à ce que l’on possède en propre et par l’empreinte corporelle des expériences vécues dans des structures d’élite » (p. 240).

Cherchant à donner à voir l’apprentissage par incorporation de la marque du privilège, Shamus Khan ne renonce pas à illustrer sa démonstration par la description des échecs de certains élèves ou des tentatives de résistance de certains transfuges de classe, par exemple[11]. Ces portraits d’élèves, tout en nuances, et qu’on voit évoluer tout au long de leur scolarité, permettent de comprendre combien le processus de socialisation est laborieux, voire périlleux, pour certains pensionnaires, et combien il tranche avec l’impression d’aisance et de facilité qui semble caractériser cette caste dorée, une fois le processus d’acculturation terminé.

Dans cette perspective, la particularité de l’établissement scolaire d’élite que constitue St. Paul, par rapport aux autres lycées, « réside, non dans le fait [que les élèves] apprennent plus de choses, mais qu’ils les apprennent autrement » (p. 123), et notamment en expérimentant de multiples situations, qu’elles relèvent de l’exceptionnel (prendre un vol pour New York le matin, déjeuner avec des artistes d’une troupe d’opéra puis assister, le soir, à leur représentation au Metropolitan Opera) ou de l’ordinaire (débarrasser la table lors des « dîners placés », tenir une conversation avec un enseignant, faire le choix d’une tenue adaptée à la circonstance, etc.). Sans oublier le rôle amplificateur que constitue le régime d’internat qui offre aux pensionnaires l’expérience singulière de vie au sein d’un entre-soi dans lequel ils apprennent ensemble, et au quotidien, à former l’élite qu’ils constitueront demain, dans le monde social.

En définitive, le travail de Shamus Khan nous éclaire, certes, sur l’élite et la manière dont une institution scolaire la façonne dès l’âge adolescent, mais ils nous permet également d’entrevoir les « mécanismes de l’inégalité dans une méritocratie » (p. 37). Dans le contexte états-unien, « l’inégalité est toujours présente mais les élites estiment désormais qu’elle est juste » (p. 339-340).

Ce portrait d’une élite américaine construite autour de la notion d’aisance combinée avec « le cadre dogmatique du travail et du mérite » (p. 151) invite à la réflexion et à la comparaison avec le cas français. Les récents travaux de Muriel Darmon[12], développant une approche similaire via une sociologie « dispositionnaliste » telle que la recommande Bernard Lahire, ont pu mettre au jour certains aspects de la formation des élèves en classes préparatoires aux grandes écoles. Mais dans la perspective de comprendre, comme l’ambitionne Shamus Khan, « comment les élites s’adaptent aux paysages changeants du XXIème siècle » (p. 338), il serait souhaitable, pour la sociologie française, de multiplier les études qualitatives[13] sur les lieux de formation et de socialisation de la classe dominante.

Tout changer pour que rien ne change[14] : voilà comment l’on pourrait résumer ce qui s’est joué au cours des vingt dernières années dans nombre d’établissements scolaires d’élite, non simplement aux États-Unis dans l’établissement étudié par Shamus Khan mais également en France. Qu’on pense par exemple à SciencesPo Paris qui, en modifiant à la marge ses modes de recrutement et de formation, n’a pas seulement cherché à redorer son blason mais également à promouvoir une nouvelle conception de l’élite sociale, plus ouverte et diversifiée (au moins en apparence), donc plus légitime. On ne peut s’empêcher de remarquer, pour conclure, que cette fièvre réformatrice, qui a touché les écoles où se reproduisent les habitus dominants, est contemporaine de l’explosion des inégalités sous l’effet des politiques néolibérales, comme si celles-ci avaient nécessité une transformation des modes de légitimation.

[1] J. Naudet, Grand Paton, fils d’ouvrier, Paris, Seuil, 2014.
[2] Alors que le terme « méritocratie » peut revêtir une connotation très positive aujourd’hui en désignant un système de sélection des individus sur la base de leurs « mérites », S. Khan rappelle les origines du mot qui a été forgé par le sociologue britannique Michael Young dans les années 1940. À la demande du Parti travailliste anglais dont il était membre, ce dernier prit part à un groupe de réflexion autour de la conception d’un nouveau système éducatif dont l’objectif était d’offrir une instruction de qualité à tous les jeunes britanniques capables d’assimiler ces savoirs et connaissances. Cependant Young manifesta rapidement un certain scepticisme à l’égard de ce qui lui apparaissait comme « un froid processus de bureaucratisation scientiste de la compétence et du talent » (p. 23). « En quête d’un mot pour décrire ce nouveau système, il s’est inspiré des termes “aristocratie“ et “démocratie“. Au lieu de “la loi des meilleurs“ (aristos) ou de “la loi du peuple“ (demos), ce système instaurait “la loi des plus intelligents“ » (p. 23). Voir M. Young, The Rise of the Meritocracy [1958], New York, Transaction Publishers, 1994.
[3] Sur l’idéologie charismatique, voir P. Bourdieu et J. C. Passeron, Les héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Éditions de Minuit, 1964.
[4] P. Bourdieu, P. Champagne, « Les exclus de l’intérieur », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 91, 1992.
[5] P. Willis, L’école des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers, Marseille, Agone, « L’ordre des choses », 2011, p. 3.
[6] Voir notamment les travaux de Richard. A. Peterson aux États-Unis et ceux d’Olivier Donnat en France.
[7] P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de minuit, 1989.
[8] P. Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d’aujourd’hui, Paris, Grasset, 2011.
[9] Les travaux de Michel Foucault (Surveiller et Punir, 1975) et ceux de Pierre Bourdieu (Méditations Pascaliennes, 1997) sont cités par l’auteur.
[10] J. Butler, Trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2006.
[11] Sur la question des transfuges de classe, voir J. Naudet, Entrer dans l’élite. Parcours de réussite en France, aux États-Unis et en Inde, Paris, PUF, 2012.
[12] M. Darmon, Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante, Paris, La Découverte, 2013.
[13] Parmi les travaux existants, voir notamment Y-M. Abraham, « Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment devenir un “HEC“ », Revue française de sociologie, Vol. 48, n°1, 2007 ; P. Pasquali, Passer les frontières sociales. Comment les « filières d’élite » entrouvrent leurs portes, Paris, Fayard, 2014 ; W. Lignier La petite noblesse de l’intelligence. Une sociologie des enfants surdoués, La Découverte, 2012. Signalons aussi la parution en 2016 d’un numéro thématique de la revue Sociétés Contemporaines, « Faire l’excellence », auquel M. Darmon, P. Pasquali et W. Lignier, ont pris part.
[14] G. Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, Paris, Seuil, 1959.
Claire Desmitt
Contretemps, 8 septembre 2016
Pourquoi les élites écoutent du hip-hop

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » La célèbre phrase du Guépard s’applique aux métamorphoses récentes de l’élite américaine. Entretien avec Shamus Khan, professeur à Columbia, sur les stratégies mises en œuvre pour relégitimer les privilèges et produire un contexte culturel évitant la contestation des inégalités croissantes.

À partir d’une ethnographie de Saint-Paul, un lycée d’élite américain par lequel il est passé, comme nombre de figures de premier plan du monde politique et administratif américain, il étudie comment les élites se sont ouvertes à la diversité ethnique et culturelle pour mieux prendre en compte les injonctions méritocratiques, tout en dévoyant les exigences démocratiques.

La « nouvelle élite » qu’il rencontre à Saint-Paul est constituée d’un groupe de jeunes gens très favorisés – les frais d’inscription sont considérables, même s’il existe des bourses importantes – mais « qui ne correspondent pas exactement à l’idée que l’on se fait en général des nantis. Ils ne sont pas tous nés dans des familles fortunées. Ils ne sont pas tous blancs. Leurs ancêtres n’ont pas tous mis le pied sur le sol américain il y a quatre siècles. Ils ne viennent pas tous du nord-est des États-Unis. Ils n’ont pas tous un même mode de vie BCBG ». Et cette incarnation de l’élite américaine qu’est Saint-Paul ne regroupe plus les étudiants « de couleur » dans un même dortoir, comme à l’époque pas si lointaine où Shamus Khan fréquentait lui-même ce lycée…

C’est à partir de cet étonnement que ce petit-fils de paysans désargentés, issu d’une immigration à la fois pakistanaise et irlandaise, s’intéresse en sociologue et anthropologue à la façon dont les élites s’ouvrent sans se démocratiser, et évoluent pour ne pas voir leurs privilèges fragilisés.

À partir des analyses de Bourdieu sur la domination et la reproduction sociale, Shamus Khan montre ainsi l’affinement des stratégies et les évolutions des comportements d’une élite passée de « l’arrogance » à « l’aisance ». En reconstruisant leur légitimité sur des éléments plus subtils et pernicieux, notamment la valorisation des talents individuels dans un contexte culturel où les privilèges de naissance sont moins acceptables, les nouvelles élites parviennent à justifier des positions acquises et des inégalités par ailleurs croissantes. Entretien.

Que désignez-vous par ces mots « d’inégalité démocratique » ?
Shamus Khan. J’affirme que la société américaine est une société d’« inégalité démocratique » à partir du constat qu’alors même que les institutions sociales, notamment dans l’éducation, se sont ouvertes à ceux qui en étaient auparavant exclus et ont accru l’accès des minorités, les inégalités n’ont cessé d’augmenter. Dans les écoles de l’élite américaine, la population étudiante est à la fois de plus en plus diversifiée au plan racial et de plus en plus riche. On a souvent tendance à penser que l’ouverture et l’égalité vont de pair, mais ce n’est en réalité pas le cas. Les institutions des sociétés démocratiques, même ouvertes, peuvent non seulement reproduire les inégalités, mais aussi les accroître, même si c’est avec des processus différents de ceux des sociétés aristocratiques.

En faisant une ethnographie de Saint-Paul, ce lycée d’élite américain par lequel sont passés notamment le secrétaire d’État John Kerry, l’actuel directeur du FBI Robert Mueller ou Garry Trudeau qui est l’un des plus grands dessinateurs américains des cinquante dernières années, j’ai pu constater que le fonctionnement des élites avait changé en profondeur.

Elles ont dû s’adapter à des exigences d’ouverture et de démocratisation, tout en développant des stratégies et des comportements qui leur permettaient de ne pas céder leur pouvoir. Elles se sont transformées sans perdre leurs positions. Pour faire face à la fois aux injonctions d’ouverture et de démocratisation de la société et « faire passer » la hausse historique des inégalités de richesses, l’élite se pense et se présente moins comme une classe, mais plutôt comme une collection des meilleurs, ouverte d’esprit et ouverte sur le monde et la diversité.

Le fait que les institutions d’éducation d’élite, et plus généralement la vie économique et politique du pays, se soient ouvertes aux minorités ethniques et aux femmes est une grande avancée. Mais, en parallèle, les inégalités se sont creusées de façon spectaculaire, alors même que les grandes universités constituent pourtant les voies royales de la réussite financière. Pour moi, il y a là un paradoxe qui va à l’encontre d’un grand nombre d’idées reçues et je pense même que c’est en partie grâce à cette ouverture formelle de l’élite que les inégalités ont pu ainsi se creuser sans susciter davantage de contestation.

En quoi ce double mouvement d’ouverture et de hausse des inégalités vous paraît-il paradoxal ? On pourrait dire que cela reflète le fait que les écoles prestigieuses ont pris en charge la question raciale, sans pour autant se soucier de la question sociale…

Oui, mais aux États-Unis, la race et la classe sont imbriquées en profondeur. Quand on parle de pauvreté, on parle de race. Quand on parle de problèmes urbains, on parle d’une combinaison entre la race et la classe. Les luttes pour l’égalité aux États-Unis sont d’ailleurs passées par les mouvements de lutte pour les droits des Noirs ou par les luttes féministes. Il est donc surprenant que l’ouverture réelle des grandes institutions d’enseignement – dans mon université de Columbia, on compte désormais 13 % de Noirs parmi les nouveaux inscrits, ce qui correspond à la proportion de la population noire aux États-Unis, alors que c’était dix fois moins il y a encore peu de temps – n’ait pas freiné les inégalités.

Comment l’expliquez-vous ?
On ne peut pas trouver d’explication causale stricte. Mais je pense que l’accroissement historique des inégalités aux États-Unis ces dernières décennies exige un contexte culturel qui le permette. L’inégalité sera acceptée plus facilement si elle est justifiée – ce qui ne veut pas dire qu’elle soit juste. Les inégalités durables ou systémiques, dans lesquelles les avantages et handicaps sont transmis de génération en génération, sont devenues difficilement acceptables. Le principe que la réussite puisse dépendre de sa race ou de sa naissance est dérangeant.

Les élites ont donc dû transformer leur manière de se comporter et de légitimer leurs privilèges, pour mieux les conserver. Et la manière dont les lieux d’enseignement sélectifs comme Saint-Paul ont évolué fait partie de cette stratégie. Je cite en exergue de mon livre cette phrase de Tocqueville : « La borne a changé de forme plutôt que de place. » L’idée que l’école non seulement reproduit les inégalités sociales, mais les valide a posteriori en transformant un héritage familial et social en « talent » individuel est importante. L’accroissement historique inédit des inégalités, que l’économiste Thomas Piketty a bien montré, oblige à donner des gages d’ouverture et à valoriser une rhétorique méritocratique pour, en réalité, l’utiliser afin de désamorcer les contestations.

Il existe déjà de très bonnes études qui expliquent pourquoi les riches sont riches. Mais ce qui me semblait important dans ce livre était de montrer la lutte des élites pour asseoir la légitimité de leur richesse et de leurs privilèges. Elles veulent se sentir sûres de leurs positions et pouvoir affirmer que celles-ci découlent de leurs qualités propres, de leurs compétences, notamment celles issues de leur éducation. Elles ont donc adopté le langage de la méritocratie, pour ne plus se vivre sur la défensive.

Tout cela ne passe pas seulement pas l’éducation. Cela passe aussi par le fait de se lever le matin pour aller travailler, plutôt que de simplement profiter de ses rentes, même si le chèque en fin de mois est autrement plus important que celui d’un ouvrier ; par le fait d’avoir une culture beaucoup plus éclectique et omnivore que la culture classique ; ou par le fait que c’est désormais l’aisance, bien plus que l’arrogance, qui est la vraie marque de l’élite.

Vous employez ce mot « d’aisance » plutôt que celui « d’habitus » employé par Bourdieu. Pourquoi ?
Pour moi, cette aisance est importante pour comprendre la nature de ces nouvelles élites. Elle se voit dans la vie de tous les jours. Regardez la façon dont s’habillent les stars de la Silicon Valley, avec un simple t-shirt et un jean, comme Mark Zuckerberg. Cela se situe diamétralement à l’opposé de l’élite patricienne dont les codes culturels, les manières de se comporter ou de s’habiller, étaient une manière perpétuelle de dire au reste du monde : « Restez à distance. »

Désormais, les élites veulent suggérer qu’ils seraient comme tout le monde, et peuvent affirmer préférer le rock à l’opéra. Alors qu’on aurait pu penser que l’élite serait en difficulté face à la déstabilisation de la culture et des codes classiques, celle-ci a, en fait, renforcé ses positions. Elle a réussi à renverser la phrase de Martin Luther King affirmant que ce « n’est pas la couleur de votre peau mais le contenu de votre personnalité qui compte », en ouvrant les institutions d’élite à la diversité et en défendant une logique très individualiste faisant croire que les goûts culturels, comme les positions dans la société, s’expliquent par des singularités personnelles et non des origines et des conditions sociales.

C’est pernicieux, car cela permet de tenir un discours estimant que les inégalités seraient liées avant tout au fait que les pauvres n’ont pas su saisir des opportunités qui leur étaient présentées et que ceux qui s’enrichissent ou s’élèvent le font avant tout parce qu’ils ont été plus travailleurs, énergiques, audacieux, mobiles que les autres… Ce qui est inexact.

Cette manière de justifier les inégalités est plus subtile que de se référer à un privilège de naissance, et plus dangereuse car plus difficile à combattre. En insistant sur ce que les individus ont réussi à faire, on donne le sentiment que les inégalités ne sont pas héritées et sont le fruit du mérite. En faisant croire que c’est leur talent et non leur fortune ou leur lignage qui compte, les élites reportent les causes de l’inégalité sur ceux pour qui notre idéal démocratique a échoué.

Vous débutez votre ethnographie du lycée Saint-Paul avec un personnage qui possède toutes les caractéristiques de « l’héritier » à la Bourdieu, et semble pourtant mal adapté à cette école de jeunes gens très privilégiés. Comment l’expliquer ?

Même si je ne l’écris pas comme ça, cette personne représente exactement ce que Bourdieu a décrit dans Les Héritiers ou La Noblesse d’État. Il est l’héritier d’une grande famille américaine, et incarne la quintessence de la culture et des comportements de l’élite WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Il devrait être complètement à l’aise dans une institution comme Saint-Paul. Or, ce n’est pas vrai. Il se fait même parfois moquer par les autres étudiants, parce qu’il pense avoir tous les codes et en imposer par sa simple extraction. Alors qu’en réalité, une institution comme Saint-Paul valorise désormais les expériences plutôt que les ascendances.

C’est ainsi qu’il faut aussi comprendre que les jeunes gens très privilégiés de Saint-Paul écoutent du hip-hop ?

Il existe plusieurs raisons à cela. Une partie du hip-hop s’est institutionnalisée et est devenue accessible aux enfants de l’élite blanche depuis un moment. Cela participe aussi des manières d’être du nouveau capitalisme, qui prétend valoriser la transgression, la « disruption », l’innovation… Ce n’est pas très neuf. Déjà, les dominants aimaient aller écouter du jazz et être partie prenante d’une musique née dans l’oppression. Tout cela participe de l’idée que, pour les élites, tout doit être disponible et accessible, y compris ce qui vient du peuple.

Mais désormais, cela s’articule à cette volonté de faire croire que les élites sont démocratiques, méritocratiques, comme « tout le monde ». Dans une société ouverte et hiérarchique tout à la fois, l’exclusivisme en matière culturelle est paradoxalement la marque des perdants. À Saint-Paul, on étudie aussi bien la légende de Beowulf, ce grand poème épique du Moyen Âge anglo-saxon, que les Dents de la mer. Cette très grande ouverture culturelle à laquelle adhèrent les nouvelles élites, leur caractère omnivore, les aident à se définir elles-mêmes comme culturellement distinctes du reste de la société.

Selon vous, est-ce la méritocratie qui a été dévoyée ou est-ce que cette manière de penser la société contient, en elle-même, ses propres limites ?

Il faut se souvenir qu’à l’origine, le terme de méritocratie a été forgé dans les années 1940 par un sociologue britannique, Michael Young, membre du parti travailliste, pour fustiger un froid processus de bureaucratisation scientiste de la compétence et du talent. Aujourd’hui, le mot « méritocratie » a, au contraire, une tonalité très positive.

Mais en réalité la méritocratie est une forme d’ingénierie sociale qui consiste à distribuer les places sur des critères qui paraissent équitables. Cette manière de voir les choses a des conséquences dangereuses parce que cela donne une légitimité – presque une scientificité – à la façon dont les places sociales sont réparties. Pourtant, il n’y a rien d’inné dans le « mérite ».

Cette notion a permis le paradoxe de l’inégalité croissante dans une société dont le projet est d’être démocratique, et qui a pu être à la fois un succès formidable si l’on considère par exemple la manière dont les établissements d’enseignement d’élite ont évolué, et un échec retentissant si l’on considère que la mainmise sur les richesses et le pouvoir aux États-Unis n’a cessé de se renforcer.

Pour moi, il y a un vrai danger avec ce mot d’ordre de la méritocratie, parce que si l’on pense cela non comme un impératif moral mais comme une ingénierie sociale, on voit que cela produit des inégalités beaucoup plus difficiles à contester que les inégalités de naissance. Je pense que nous devons aujourd’hui rejeter certains aspects de la prétendue « méritocratie » pour se concentrer sur la justice, l’égalité et la dignité de tous.

Joseph Confavreux
Mediapart, 20 décembre 2015
SUR LES ONDES

France Culture : “La suite dans les idées” – Sylvain Bourmeau
Les nouvelles élites américaines : entre diversité et inégalités
Emission du 12/12/2015
http://www.franceculture.fr/emission-la-suite-dans-les-idees-les-nouvelles-elites-americaines-entre-diversite-et-inegalites-2015

Dix ans après y avoir été élève, un jeune sociologue américain est retourné enquêté sur le lycée très sélect où il avait étudié. Il y a découvert une nouvelle élite américaine, plus diverse.
Il y a trois semaines, La Suite dans les Idées recevait l’un des plus grands historiens africains, Mamadou Diouf, aujourd’hui professeur à Columbia University où il dirige l’Institute for African Studies. Quelques jours après les attentats de Paris, et au lendemain de celui qui venait de frapper de Bamako, il plaidait pour des sociétés ouvertes, insistant sur la différence notable à ses yeux entre la société américaine, dans laquelle il vit depuis plus de dix ans, et la société française qu’il connait bien pour y avoir fait ses études et y enseigner encore de temps en temps. Il soulignait à quel point le pluralisme et la diversité sont fondamentaux, et combien la République française avait encore beaucoup d’efforts à faire en ces matières. Il n’était pas dupe, pourtant, de la réalité d’une société américaine aussi sinon plus inégalitaire que la notre. C’est de ces questions là, du lien entre diversité et inégalités aux Etats-Unis dont il sera question aujourd’hui avec un collègue de Mamadou Diouf, professeur de sociologie à Columbia University, Shamus Khan.

Rencontre avec Shamus Khan, auteur de "La Nouvelle Ecole des élites"
Le jeudi 10 décembre 2015    Paris (75)

Shamus Khan, professeur à l’université de Columbia et spécialisé en sociologie des élites, sera à Paris pour la parution de La Nouvelle École des élites, ethnographie du lycée d’élite américain où l’auteur a lui-même enseigné avant de revenir y enseigner dans le but de mener son enquête.

A partir de 19h à la librairie Libralire
116 rue Saint Maur
75011 Paris

Réalisation : William Dodé