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Les Classes sociales en Europe
Tableau des nouvelles inégalités sur le vieux continent
Parution : 13/10/2017
ISBN : 9782748903331
Format papier : 272 pages (12 x 21 cm)
19.00 € + port : 1.90 €

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Cartographie des inégalités sociales (niveaux d’éducation, logement, pratiques culturelles…) au-delà du revenu : une synthèse inédite des classes sociales à l’échelle européenne

Les classes populaires européennes ont été touchées de plein fouet par la crise : l’expérience du chômage et de la précarité fait partie de leur quotidien et constitue un marqueur qui les distingue des autres classes. Un autre trait récurrent est la pénibilité physique au travail, qui touche davantage les actifs peu ou pas qualifiés dans la quasi-totalité des pays européens. Pourtant, ces inégalités dans le monde du travail n’ont guère été prises en charge politiquement : la délégitimation du monde ouvrier s’est accompagnée d’une occultation de la déstabilisation des classes populaires.

Ces trente dernières années, les contours de l’Europe n’ont cessé de s’élargir, contribuant à y rendre plus visibles les inégalités. Experts et journalistes analysent ces évolutions à l’aide d’indicateurs de performance économique – productivité, taux de chômage – sans jamais s’interroger sur les conditions de travail ou les disparités selon les couches sociales. Dans un contexte où la crise économique et les réponses néolibérales incitent les peuples à se replier sur chaque espace national, il est temps de se demander ce qui rapproche et ce qui distingue les travailleurs européens. À partir de grandes enquêtes statistiques, cet ouvrage prend le parti d’une lecture en termes de classes sociales : contre la vision d’individus éclatés touchés par la crise, l’objectif est de rendre visibles les rapports de domination entre groupes sociaux. Une étape préalable nécessaire pour explorer les conditions de possibilité d’un mouvement social européen.

Cédric Hugrée

Cédric Hugrée est chargé de recherche au CNRS et travaille sur la sociologie des inégalités dans l’enseignement supérieur français et celles entre classes sociales en France et en Europe.

Les livres de Cédric Hugrée chez Agone

Étienne Penissat

Étienne Penissat est chargé de recherche au CNRS, travaille actuellement sur les inégalités entre classes sociales en Europe et en France et sur les représentations ordinaires de l’espace social.

Les livres de Étienne Penissat chez Agone

Alexis Spire

Directeur de recherche au CNRS, Alexis Spire travaille sur la sociologie des inégalités et a publié plusieurs ouvrages sur les politiques d’immigration et l’impunité fiscale chez Grasset, Raisons d’agir et La Découverte.

Les livres de Alexis Spire chez Agone

Dossier de presse
Henri Wilno
L'Anticapitaliste, mars 2018
Paul Elek
Mediapart, Espaces Marx, 27 mars 2018
Antoine Reverchon
Le Monde, 29 décembre 2017
Milan Bouchet-Valat
La vie des idées, 22 janvier 2018
À propos des classes sociales en europe


La question des classes sociales est à nouveau un peu passée de mode. Des sociologues continuent à étudier les différents groupes sociaux et l’extrême-gauche à se référer à la lutte des classes mais, au moins en France, domine largement le thème de l’opposition entre les métropoles assimilées à la bourgeoisie traditionnelle ou nouvelle et les zones périurbaines et rurales où seraient reléguées les classes populaires (1). La pertinence du rassemblement des exploité-e-s et opprimé-e-s comme fondement d’un projet émancipateur est relativisée par les tenants du projet transversal de « construction d’un peuple », à l’instar de Chantal Mouffe qui, après Ernesto Laclau, se veut l’inspiratrice d’un « populisme de gauche » (2). Pour une fraction de la gauche radicale, la classe dominante se réduit aux « 1 % » auxquels s’opposeraient quasi-indistinctement les 99 % ; vision justement dénoncée par Serge Halimi dans « Le leurre des 1 % » (3). Quant à l’analyse des classes en Europe, s’il existe divers travaux universitaires, la gauche radicale en France s’est polarisée sur l’existence ou non d’une bourgeoisie européenne fusionnant tout ou partie des bourgeoisies nationales, tout en affirmant, de façon juste (mais parfois un peu abstraitement), la solidarité des exploités de tout le continent face aux dénonciateurs du « plombier polonais ».
Dès l’introduction de leur ouvrage, Cédric Hugrée, Etienne Pénissat et Alexis Spire (ci-dessous désignés comme HPS) affirment l’essence de leur projet : réintroduire les classes sociales et les inégalités dans la lecture des clivages qui partagent les populations au sein de l’Union européenne (UE). Certes, les rapports de classe se sont largement construits dans le cadre des États mais, au sein de chaque pays participant à l’UE, ces rapports sont désormais remodelés par le cadre européen.


Un travail sociologique fondé sur des enquêtes statistiques
Qu’on ne s’attende pas à trouver dans cet ouvrage des références directes à Marx postérité de Bourdieu. Il s’agit ici de se livrer à un travail sociologique empirique. Sont utilisées quatre grandes enquêtes statistiques européennes, pour trois d’entre elles supervisées par Eurostat (l’offi ce statistique de l’UE) et pour l’autre relevant de la Fondation de Dublin qui observe les conditions de travail.
Cela permet d’obtenir une masse de données, avec des limites inhérentes soit aux questions des enquêtes, soit aux conditions dans lesquelles celles-ci sont menées dans les différents pays. Pour agréger ces données, a été utilisée une nomenclature européenne récente qui distingue trente groupes socio-professionnels, que HPS ont agrégés en trois classes sociales en utilisant différentes dimensions des hiérarchies sociales (possession de capitaux, niveau culturel, statut professionnel, conditions de travail). Ils distinguent donc les classes populaires, les classes moyennes et les classes supérieures.
HPS soulignent eux-mêmes les limites de cette classification, notamment à propos des « classes moyennes ». D’ailleurs, tout en parlant de « trois classes », ils utilisent toujours le pluriel pour les désigner : les classes populaires, les classes moyennes, les classes supérieures. Nous revenons plus loin sur ce problème mais il faut noter d’emblée que cette classification agglomère des salariés et des non-salariés (ces derniers, avec la petite paysannerie, représentent même une partie importante de l’agrégat « classes populaires » à l’Est de l’Europe).
Les données publiées par la Commission européenne mettent surtout en évidence les disparités entre États (pour comparer les pays entre eux, voire pour les mettre en concurrence) et portent peu sur les groupes sociaux. Les travaux menés par Piketty ont le mérite de montrer les inégalités de richesse, mais les auteurs soulignent que se limiter aux inégalités passe sous silence les autres dimensions essentielles des classes sociales : subordination des classes populaires par rapport aux centres de pouvoir, rapports
de force politiques, évolution interne des différentes classes… Le terme de « classes populaires » est largement absent des débats européens : d’autres mots sont généralement utilisés, tels que « pauvres » ou « exclus » qui, comme HPS le soulignent, réduisent les positions à une somme de situations individuelles et rendent invisibles les rapports de domination.


Prolétariat et classes populaires ne disparaissent pas
Les différentes prophéties sur l’homogénéisation des structures sociales en Europe et sur la dissolution du prolétariat dans une immense classe moyenne ont été démenties par les faits. De même pour le discours sur la marche inéluctable de l’Europe vers une « société de la connaissance » où, avec les robots, les métiers manuels peu qualifiés disparaitraient.
En fait, les disparités entre structures sociales nationales se maintiennent. L’industrie a globalement régressé en Europe, surtout à l’Ouest, mais est loin de s’être évanouie : elle occupe entre 20 et 30 % des actifs dans la plupart des pays d’Europe centrale et orientale, contre 17 % à l’Ouest de l’Europe (et 21 % en Allemagne, dont l’évolution est particulière).
Cela renvoie notamment aux vagues de délocalisation, par exemple dans l’automobile. Le gonflement du tertiaire a comme conséquence l’expansion de métiers tertiaires qualifiés, mais n’est pas synonyme de disparition des classes populaires. On voit également progresser des métiers dont la qualification est peu reconnue (et les salaires faibles) : aides-soignantes, aides à domicile, magasiniers, vendeuses, etc.
Les classes populaires représentent 43 % des actifs européens (les classes moyennes et supérieures, respectivement 38 % et 19 %). Elles se situent au-dessus de cette moyenne à l’Est et au Sud, où elles ont été particulièrement frappées par la crise et les politiques néolibérales : les salaires y sont bas et de nombreux jeunes ou travailleurs sont contraints d’émigrer.
Dans les autres États-membres comme la France ou l’Allemagne, les classes moyennes (telles que définies par les auteurs) et les classes populaires s’équilibrent plus ou moins, avec des différences entre États. Les classes populaires sont essentiellement composées de salariés (ouvriers et employés), auxquels s’ajoutent dans la classification adoptée, pour 15 % du total, des agriculteurs et des artisans ainsi que des « travailleurs autonomes », nombreux en Espagne.
Une des caractéristiques des classes populaires européennes est la mise en concurrence : interne aux différents pays (ainsi, les camionneurs indépendants servent à peser sur les camionneurs salariés ; l’emploi de salariés sous des statuts différents joue dans le même sens) ou entre les pays (avec les délocalisations). Du fait des mouvements migratoires, la composante étrangère est plus importante dans les classes populaires que dans les autres classes. Au-delà de la diversité des situations nationales, les membres des classes populaires sont partout plus exposés au chômage que les autres classes sociales. Les contrats précaires y sont plus fréquents et le taux de temps partiel y est plus élevé. Ce temps partiel est plus souvent subi et cette forme de travail touche avant tout les femmes ; la flexibilisation des marchés du travail impulsée par le patronat et les gouvernements se fait en premier lieu à leur détriment. Le vieillissement de la population et le développement du travail des femmes (en particulier des plus qualifiées) entraînent, dans le cadre d’un système patriarcal, la prise en charge des vieillards et des tâches ménagères par des femmes des catégories populaires, souvent étrangères. Les membres des classes populaires sont les plus exposés à la pénibilité et aux risques du travail. Les progrès technologiques ne mettent pas fin aux contraintes qui pèsent sur eux, comme en témoignent les conditions de travail dans les entrepôts d’Amazon.
Dans toute l’Europe, les inégalités en termes de santé augmentent : une fraction des classes populaires doit renoncer à des soins pour des raisons économiques, ou parce qu’il faut attendre trop longtemps avant de pouvoir accéder à un médecin.
Certes, il y a des écarts au sein des classes populaires, entre les ouvriers agricoles et ceux de l’électronique par exemple, mais les traits communs l’emportent : vulnérabilité économique, situation de subordination, mise en concurrence, subordination politique. Les mobilisations sociales sont difficiles mais existent, sans toutefois se fédérer.


Des classes moyennes hétérogènes
Viennent ensuite les classes moyennes qui, dans la classification de HPS, représentent 38 % des actifs. Tout en construisant cette catégorie, les auteurs insistent sur les risques de son usage fallacieux et extensif afin de camoufler les conflits de classe. Ils distinguent au sein des classes moyennes quatre pôles, caractérisés chacun par le secteur d’emploi (privé ou public – le public constituant une part importante de l’emploi des classes moyennes) et par la situation dans le travail : une certaine autonomie ou bien une position de subordination. Ceux qui sont en situation d’autonomie sont en général plus diplômés.
Les auteurs regroupent dans les classes moyennes les enseignants, les techniciens de l’industrie, les professions intermédiaires de santé (comme les infirmières), les employés de bureau, les commerçants, etc. Ces catégories bénéficient de conditions d’emploi et de travail globalement meilleures que celles des classes populaires, mais des disparités importantes existent en leur sein en termes de risque de chômage et de bien-être au travail. La propriété du logement y est plus fréquente que dans les classes populaires et les pratiques culturelles (habitudes de lecture…) les en distinguent aussi.
Les classes moyennes du public subissent directement les conséquences des politiques d’austérité tandis que celles du privé se sentent fragilisées, elles-mêmes ou pour l’avenir de leurs enfants. Il en résulte une montée du scepticisme par rapport à l’Union européenne, avec dans le Sud de l’Europe des mobilisations sociales (comme le mouvement des Indignés espagnols), tandis qu’en Europe centrale et orientale le mécontentement est capté par des forces nationalistes.


Les classes supérieures ne se réduisent pas aux 1 %
Enfin, les classes supérieures. Les auteurs insistent sur le fait que l’on ne peut les réduire aux « 1 % » dénoncés par le mouvement Occupy Wall Street : d’autres fractions des classes supérieures concourent au maintien d’un ordre social dont elles tirent avantage. Relèvent donc des classes supérieures ceux qui disposent d’un pouvoir dans le domaine économique (chefs d’entreprise et cadres dirigeants) ou dans l’appareil d’Etat (hauts fonctionnaires), ainsi que les sommets des professions libérales et intellectuelles. Au total, 19b % des actifs.
Ces classes supérieures sont d’abord « ceux et celles qui définissent les règles du travail » pour elles-mêmes et surtout pour l’ensemble des salariés. Les membres de ces classes se distinguent évidemment par leur richesse économique. Alors que pour la majorité de la population les revenus proviennent pour la plus large part de l’activité individuelle de chacun, les membres des classes supérieures cumulent des salaires (élevés) et des revenus de leur capital (bousier, foncier, immobilier). Au sein même des classes supérieures, les inégalités sont cependant considérables et le sommet (les 1 %) capte une part de plus en plus grande des revenus.
Les revenus élevés des classes supérieures sont souvent justifiés dans le discours dominant par les risques associés à leurs responsabilités ; HPM soulignent le caractère fallacieux de cet argument : les dirigeants peuvent plus facilement que les salariés se protéger des conséquences d’une erreur (en ne risquant le plus souvent qu’une baisse de leurs revenus).
Une autre justification de la légitimité des classes supérieures est la possession de compétences particulières ; celles-ci sont associées à des filières scolaires sélectives vers lesquelles s’orientent prioritairement leurs enfants de ces classes et dont ils constituent une part essentielle des effectifs. Mais le « capital culturel » ne se limite pas à la possession d’un diplôme, il renvoie aussi à une forte consommation de biens culturels et à des compétences permettant de voyager et de travailler au-delà des frontières nationales. HBM font remarquer que les classes supérieures, toujours promptes à vanter la nécessité de l’ouverture sur l’international, sont dans leur composition peu ouvertes aux étrangers non européens, contrairement aux classes populaires.
La domination sociale des classes supérieures se double d’une domination politique, illustrée de façon de plus en plus caricaturale par la disparition des ouvriers et des classes populaires en général des institutions politiques, y compris parmi les élus des partis sociaux-démocrates et communistes. Cette domination politique est renforcée par la symbiose entre classes supérieures et haute administration de l’État. Est également mis en exergue le renforcement de la ségrégation des espaces dans un certain nombre de grandes villes européennes, à l’Ouest comme à l’Est (à Londres comme à Budapest), avec des quartiers accaparés par les plus riches. Les classes populaires ne disparaissent pas des centres-villes, mais leur profil s’y modifie, les ouvriers étant remplacés par un nouveau prolétariat du tertiaire comportant une forte proportion d’étrangers. La ségrégation sociale marque aussi les banlieues, avec des communes où sont relégués des classes populaires et d’autres qui sont résidentielles.


L’articulation des niveaux national et européen
Tous les groupes sociaux sont d’une façon ou d’une autre remodelés par la division du travail entre pays européens : si la détermination nationale reste forte, les rapports de domination ne sont plus strictement nationaux et bon nombre d’institutions nationales (jusqu’aux systèmes d’éducation) sont restructurées. Ces évolutions sont plus ou moins contraignantes pour les membres des différentes classes. Globalement, les classes supérieures se trouvent dans la situation la plus favorable. HPM soulignent leur relative homogénéité et une convergence au-delà des frontières nationales plus marquée que pour les autres classes. Elles manifestent généralement une forte adhésion à l’Union européenne et aux politiques menées dans ce cadre. Mais cela ne signifie pas que les différentes classes supérieures nationales pèsent de la même façon dans l’espace européen.
Les classes supérieures de l’Est de l’Europe sont, pour reprendre une expression des auteurs, des « Dominants dominés » dépendant de normes et de modes d’organisation qui leur sont imposés. Ainsi, bon nombre de grandes entreprises de ces pays sont désormais pilotées par des capitaux étrangers et « managées » sur place par des cadres venus d’autres pays européens ; pour espérer y faire carrière, les cadres de l’Est doivent maitriser parfaitement l’anglais et calquer leur comportement mais aussi leur mode de vie et leur habillement sur le « modèle » du manager occidental.
Les classes moyennes et populaires sont plus disparates et plus marquées par les différences entre les États où elles vivent. La situation des différentes classes populaires varie ainsi selon le rythme et les modalités des restructurations économiques, la place de l’agriculture, l’importance du travail non déclaré, l’envergure des systèmes de protection sociale… A tout point de vue, c’est en Europe de l’Est et du Sud que leur situation est la plus difficile. Quant aux classes moyennes, leur configuration est pour une part modelée par l’importance du secteur public, même si les spécificités en sont de plus en plus attaquées par les politiques néolibérales menées avec la bénédiction de l’UE. Pour les membres des classes moyennes et populaires, l’unification européenne telle qu’elle se fait est plus souvent porteuse de contraintes et d’incertitude.
Les trajectoires de « ceux d’en bas » apparaissent donc plus disparates et éclatées que celles des classes supérieures. Cela complique la constitution d’un mouvement social européen, d’autant que – soulignent les auteurs – ni les partis de gauche ni les syndicats ne prennent en charge les problèmes communs aux différents pays d’Europe, comme les conditions d’emploi et de travail.


Dangers et limites des populismes
Dans ce contexte, un grand espace est laissé au populisme de droite qui, comme l’écrivent justement les auteurs, réussit à « transformer un mécontentement social en repli national ». Certains (les auteurs citent Podemos et la France insoumise) prétendent répondre à ce danger par un « populisme de gauche », opposant le peuple à l’oligarchie et valorisant le cadre national comme espace de protection.
HPS en soulignent les limites : il s’agit au mieux de réponses à court terme face au dumping social et à la casse des services publics. Le véritable enjeu est de reconstruire un rapport de forces social plus large que les cadres nationaux et, pour reprendre la dernière phrase de l’ouvrage, « une gauche sociale et politique capable de se déployer à la même échelle que celle des firmes capitalistes, c’est-à-dire au niveau européen ». On ne peut que souscrire à cette conclusion.
Divers aspects de cet ouvrage mériteraient discussion : une définition quelque peu éclectique des classes, l’agrégation des salariés et des non-salariés (qui à notre avis pose surtout problème pour les classes moyennes), des « classes moyennes » dans lesquelles sont inclus des groupes professionnels qui font indéniablement partie du prolétariat moderne (comme les informaticiens et techniciens, les infirmières, les réceptionnistes et guichetières). Nous avons noté d’ailleurs au début de cet article que tout en parlant de trois classes, le pluriel était toujours employé pour les désigner.
D’un point de vue marxiste, il y a matière à objecter face à ces classes qui ne sont pas vraiment définies par des rapports sociaux de production et dont les rapports réciproques ne sont que peu caractérisés. Ainsi que le résume Alain Bihr, auteur d’une synthèse sur la conception marxiste des classes sociales : « ce sont les rapports entre les classes plutôt que les classes sociales qu’il faut placer au centre de l’analyse : (…) les classes n’existent et ne peuvent se comprendre que dans et par les rapports qui les unissent entre elles. Rapports qui trouvent leurs fondements dans les rapports capitalistes de production, avec leurs dimensions irréductibles d’exploitation et de domination. » (4)
Reste que cet ouvrage, et c’est son grand intérêt, fournit au lecteur une masse d’informations et des repères utiles pour engager « l’analyse concrète d’une situation concrète » (5).


1 Un des principaux tenants de cette opposition est Jean-Claude Michéa. Nous avons publié dans notre numéro 87 de mai 2017 un entretien avec Isabelle Garo qui traite de ses positions : https ://npa2009.org/idees/politique/jeanclaude- michea-la-reaction-sous-le-masque-delanticapitalisme
2 On peut lire, sur Chantal Mouffe, son entretien avec Regards en 2016, intitulé « Il me semble urgent et nécessaire de promouvoir un populisme de gauche » : http ://www.regards.fr/web/article/ chantal-mouffe-parler-de-populisme-degauche- signifie-prendre-acte-de-la-crise
3 Le Monde diplomatique, juillet 2017. 4 « Les rapports sociaux de classes, entretien avec Alain Bihr », Mediapart, 21 janvier 2014, https ://blogs.mediapart.fr/edition/la-revuedu- projet/article/210114/les-rapports-sociauxde- classes-entretien-avec-alain-bihr Dans cet entretien, Alain Bihr présente son ouvrage « Les rapports sociaux de classes », Lausanne, Editions Page deux. Ce livre est accessible en version électronique : http ://classiques.uqac.ca/contemporains/bihr_alain/rapports_sociaux_de_classes/rapports_sociaux_de_classes.html
5 https ://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/06/vil19200612.htm

Henri Wilno
L'Anticapitaliste, mars 2018
Les classes populaires sont toujours majoritaires en Europe


Dans un essai publié l’an dernier, trois sociologues français plaident pour penser l’Europe depuis les classes sociales, à l’encontre des discours qui tendent à mettre en concurrence les États comme les travailleurs. Un mouvement social européen est-il possible ? Dernier volet de notre série sur les mouvements antiprécarité à travers le continent.

Pour clore la série que Mediapart consacre aux nouvelles formes de mobilisation contre l’« ubérisation » et la précarité au travail à travers l’Europe, nous avons donné la parole à trois sociologues français. Cédric Hugrée, Étienne Penissat et Alexis Spire ont publié l’an dernier, aux éditions Agone, un essai consacré aux « classes sociales en Europe ». Pour comprendre, entre autres, pourquoi l’avènement de mouvements sociaux européens est si laborieux.

Pourquoi défendre une approche de l’Europe par les classes sociales en 2018 ?

Cédric Hugrée : Quand on parle d’inégalités en Europe, la représentation qui vient assez spontanément à l’esprit est une carte par pays. Cela n’est pas dû au hasard. L’appareil statistique européen s’est construit par la comparaison entre pays, la concurrence entre eux, le benchmark. Mais il manque à cette lecture une dimension qui est assez traditionnelle en France, en termes de milieux sociaux, de classes sociales ou de groupes socioprofessionnels.

Cette approche repose en France sur la nomenclature dite PCS [Professions et catégories socioprofessionnelles]. Celle-ci faisait défaut à l’échelle de l’Europe jusqu’à il y a peu. Des statisticiens et chercheurs ont fini par élaborer un équivalent européen. Pour la première fois, nous disposons donc d’outils intellectuels pour dépasser une vision de l’Europe qui s’en tienne à des cartes mettant des pays en concurrence. Nous nous en sommes servi pour voir si les frontières sociales s’arrêtent aux frontières nationales.

Alexis Spire : L’une des originalités du livre, c’est de centrer l’analyse des inégalités sociales, pas seulement sur les revenus ou les patrimoines, comme le font les économistes, mais sur le travail. Cette perspective nous a permis de faire ressortir des variables qui sont assez invisibles en temps normal dans le débat public, comme les conditions de travail ou l’exposition à la précarité des classes populaires.

Ludovic Lamant
Mediapart, 30 mars 2018
Les classes sociales en Europe. Note de lecture


Cédric Hugrée, Étienne Pénissat, Alexis Spire, Les classes sociales en Europe. Tableau des inégalités sur le vieux continent, Agone, Marseille, 2017. À travers cette note de lecture, Espaces Marx propose une réflexion sur la situation européenne.


À l’approche du scrutin européen, Les classes sociales en Europe. Tableau des inégalités sur le vieux continent de C.Hugrée, E. Pénissat, A. Spire, est une lecture très indiquée pour la période. En effet, la question européenne semble être un facteur de division des appareils politiques de gauche mais également entre classes sociales. La littérature scientifique des dernières années a pour le moment avancé un discours stigmatisant consistant à faire croire que les classes populaires auraient rejoint le camp réactionnaire, acquises à des valeurs non progressistes. Ce livre propose de faire un pas en arrière et d’essayer de se saisir des conditions de vie des classes sociales en Europe. Une chose est sûre pour les auteurs : puisque les « rapports de classes se construisent au niveau de l’Europe », à moyen et long terme, la gauche ne pourra se passer de la nécessité de la renaissance d’une « gauche politique et syndicale capable de se déployer à la même échelle que celle des firmes capitalistes, c’est-à-dire au niveau européen ».

Dans cet article, nous reprendrons le propos des auteurs à travers trois questions : comment s’organise la division du travail à l’échelle de l’Europe ? Comment définir des classes européennes et quels sont leurs rapports ? Comment les mobilités et migrations au sein de l’Europe agissent sur « les rapports de domination entre pays et entre groupes sociaux » ?


Comment s’organise la division du travail à l’échelle européenne ?

Les auteurs partent d’un postulat simple : « la plupart des transformations socioéconomiques contemporaines sont supranationales », qu’elles concernent l’État, avec le tournant néomanagérial, ou le modèle productif et ses restructurations industrielles. Les auteurs s’attachent également à réfuter deux idées : celle de la disparition de la classe ouvrière et celle de l’existence d’une moyennisation des travailleurs européens.

Ils décrivent en lieu et place de ces deux idées une nouvelle division du travail de production en Europe qui ne recouvre pas les cadres nationaux. Cette nouvelle organisation de la division du travail va dans le sens d’un transfert de la production de l’Europe du Nord et de l’Ouest vers l’Europe du Sud et de l’Est voire ensuite vers le Maghreb et l’Asie. Le livre présente alors trois pôles productifs recoupant des sous-ensembles régionaux qui se voient assigner différentes tâches dans le processus productif et donc des caractéristiques économiques différentes.

L’Europe du Nord et de l’Ouest est la grande gagnante de cette nouvelle division du travail. Si elle a connu une réduction de l’activité industrielle, elle profite en revanche d’une expansion du secteur tertiaire notamment le très qualifié (domaines de la finance, information, secteurs scientifiques et techniques) et le tertiaire non-marchand (secteur public et parapublic). La tertiarisation de son économie a fait augmenter le poids des classes moyennes et supérieures mais a également crée des emplois peu qualifiés, notamment des emplois de services occupés par les femmes (caissières, vendeuses…) ou en lien avec un besoin nouveau crée par le vieillissement de la population (aide à domicile, gardes d’enfants, aide-soignante, etc). Le « secteur agricole (t) est devenu résiduel ».

L’Europe Centrale et Orientale est devenue le creuset industriel de l’Europe puisqu’entre 20 et 30% de ses actifs y travaillent contre 18% pour la moyenne européenne. La région a bénéficié des vagues successives de délocalisation industrielle, notamment celles du secteur automobile. On y observe un très fort secteur secondaire.

L’Europe du Sud a été touchée par la vague de délocalisation industrielle, notamment dans des domaines comme le textile. La région se trouve dans une situation singulière d’entre deux, entre les deux précédentes : le poids du tertiaire atteint le niveau de l’Europe du Nord et de l’Ouest mais est lui peu qualifié. Le poids du secteur agricole est également élevé.

Les auteurs estiment que cette réorganisation à l’échelle européenne fait des pays du Sud et des ex-pays de l’Est à la fois « l’atelier, le potager et le grenier des pays du Nord et de l’Ouest de l’Europe ». Cette réorganisation s’accompagne de la remise en cause du phénomène de convergence des indicateurs sociaux (taux de chômage, protection sociale, etc) entamé à la fin du vingtième siècle. En effet, les élargissements successifs, les différentes réponses apportées à la crise de 2008 et les dynamiques démographiques et migratoires différentes des États ont remis en cause le processus de convergence.

Dans les sous-ensembles régionaux, les dynamiques de ségrégation des classes supérieures (au sein de « gated communities » ou de quartiers gentrifiés) ou de rapprochement des classes moyennes et populaires existent mais ne permettent pas selon les auteurs de pouvoir poser la grille d’analyse simpliste outsiders/insiders (ici, opposer les « vainqueurs de la mondialisation » habitant dans les grandes villes et les « victimes » dans les autres territoires). L’implantation des classes populaires est différente selon les configurations nationales, les taux d’urbanisation diffèrent mais surtout désormais « […] l’expérience des rapports de classe s’opère sur l’ensemble du territoire européen et non uniquement dans le cadre national ».


Dynamiques et expériences de classes en Europe

Dans les chapitres 2 à 4, les auteurs s’attachent à déterminer les concours des classes sociales européennes, adoptant une vision bourdieusienne d’une classe non seulement déterminée par la position dans les rapports de production mais également par son expérience du monde du travail et son accès aux ressources économiques, politiques et culturelles. Tout en soulignant la limite d’une analyse limitée par l’absence d’inclusion des chômeurs, ou de critères adaptés pour soulever l’impact de la nationalité (extra-européenne), Hugrée, Pénissat et Spire proposent l’élaboration d’une typologie autour de trois grandes catégories : classes populaires, classes moyennes, classes supérieures.


Qui sont les classes populaires d’Europe ?

Les classes populaires européennes sont caractérisées par une position de « “subordination dans la division du travail et dans les rapports politiques et sociaux”» et par une « “dépossession d’une série de ressources culturelles”» et représentent 43% des Européens. Les classes populaires sont également les classes ayant un vécu du travail le plus difficile (plus forte pénibilité, plus forte exposition aux risques sanitaires dans le cadre du travail). Plus masculines (à 60%), plus métissées, les classes populaires sont également plus exposées que toutes les autres classes à la précarité, à la concurrence internationale, au chômage et au temps partiels. Les classes populaires sont principalement composées au niveau européen d’ouvriers et salariés peu qualifiés (40%) ; d’ouvriers qualifiés (38%) principalement de l’industrie, de petits indépendants (15%) qui sont artisans ou agriculteurs, et enfin un segment majoritairement féminin d’employés qualifiés (7%) dans le domaine de la domesticité (aides-soignantes, gardes d’enfants et aides à domicile, etc). Des chiffres qui appuient la non-disparition de la classe ouvrière avancée par les auteurs, confortés dans leur idée d’un redéploiement de la structure de classe de la société à l’échelle européenne.

À l’intérieur des classes populaires deux dualités apparaissent et ce à l’échelle du continent. La première c’est celle d’une dualité de statut entre les salariés et les indépendants. La seconde réside dans l’accès aux ressources : « Revenu, consommation, accès au numérique, santé : ces différents domaines de la vie sociale laissent entrevoir des classes populaires scindées en deux groupes distincts ». Le premier groupe est une « Fraction dominée des classes populaires : petits travailleurs indépendants (majoritairement dans agriculture), et ouvriers et employés peu qualifiés et prolétarisés. ». Le deuxième : « […] des ouvriers qualifiés de la métallurgie ou dans l’électronique, les chauffeurs, les conducteurs de machines ou les aides-soignantes et gardes d’enfants ont d’avantage accès à des biens courants comme la voiture, les vacances et l’ordinateur. ». Ces deux dualités se rejoignent et existent en dehors du cadre national.

Enfin, vient s’ajouter une hiérarchie géographique intra-classe : dans l’accès aux ressources persistent des inégalités entre classes populaires en fonction de leur appartenance aux grands pôles productifs, respectivement mieux lotis selon que les individus habitent en Europe du Nord et de l’Ouest, puis du Sud, enfin de l’Est. Pour les auteurs c’est cette séparation qui peut expliquer trois positionnements politiques des concerné.e.s entre « renoncement à l’auto-émancipation des travailleurs », « alliance avec le petit patronat protectionniste » et « idée de l’alliance possible avec les classes moyennes ». On pourrait ici, dans le cas français, par analogie, y retrouver des comportements électoraux observés en 2018: respectivement l’abstention, le vote FN, et l’ancienne idée du bloc de gauche réadaptée par un mouvement populiste (la France Insoumise). On peut regretter sans doute que les auteurs n’approfondissent pas quelles sont les possibilités stratégiques de constitution d’alliance de classes pour refonder la gauche syndicale et politique européenne qu’ils appellent de leurs vœux à la fin du livre.


Les classes moyennes sont-elles vraiment moyennes ?

Hugrée, Pénissat et Spire réfutent l’existence réelle de classes moyennes qui restent pour eux un « groupe social construit par les acteurs du champ politique comme un moyen de s’adresser à l’ensemble de la société ». Néanmoins, ces derniers cèdent au besoin de situer ces couches intermédiaires en lesquelles ils voient moins des classes au milieu de la structure sociale « ni pauvres ni riches, ni très diplômés ni exclu de la course aux diplômes » mais plutôt une classe qui se caractérise par son « rôle d’interface entre classes populaires et classes supérieures ». Représentant près de 38% des actifs européens, les classes moyennes sont en contact avec le public dans le cadre de « relations administratives marchandes, de soin, ou d’enseignement ». Les classes moyennes sont parcourues par deux dualités qui se recoupent : « Les classes moyennes européennes sont traversées par des divisions internes liées à la structure sexuée des professions, aux statuts de l’emploi, et plus encore à l’intégration ou non dans les métiers dans le giron de l’Etat ». Les classes moyennes du public (3 à 4 actifs sur 10 des classes moyennes) sont plus féminisées à l’exception des métiers de l’ordre (police et armée) et travaillent souvent sur des missions d’intérêt général, dans des secteurs mieux protégés de la concurrence internationale par rapport à leurs confrères du privé. D’autre part les classes moyennes connaissent une fracture sur la question du diplôme et de la qualification qui amène la fraction dominante des classes moyennes à se rapprocher en certains points des classes supérieures (notamment sur l’autonomie dans leur travail) et la fraction dominée des classes moyennes à se rapprocher des classes populaires dans leur situation de subordination au travail. Les classes moyennes valorisent le capital économique et culturel pour se distinguer des classes populaires, avec une préférence pour le premier dans le privé et pour le second dans le public.

Il existe un paradoxe en leur sein, elles s’estiment « les grandes victimes de la crise » en étant pourtant relativement épargnées au Nord, touchées au Sud où les politiques européennes d’austérité ont désossé une partie de la fonction publique, et à peine naissante à l’Est. Peut-être peut-on voir dans le renouveau de la gauche au sein du Sud de l’Europe une expression politique de ses classes moyennes qui plus qu’ailleurs ont payé le prix des privatisations et de la crise ? C’est sans doute vrai pour Syriza. C’est sans doute aussi le cas pour Podemos, dont le dépassement voulu du « clivage droite/gauche », au moins dans le discours, n’est pas forcément ce qui a permis de séduire son électorat dont le cœur reste l’ancienne alliance sociale des classes moyennes et de la fraction supérieure des classes populaires. Le rôle d’interface entre classes populaires et supérieures par la position dans le monde du travail de ces couches intermédiaires peut-il à terme jouer dans la médiation politique ? L’illusion de la moyennisation des Européens estompée, peut-être faut-il mener une réflexion plus poussée sur le rôle que ces couches plus promptes à se mobiliser (car mieux protégées par leur statut ou composant pour le public certains des derniers bastions syndicaux) peuvent jouer dans la recomposition politique. D’autant que la crise étant passée, ces « classes moyennes » entretiennent « une défiance de plus en plus prononcée à l’égard de l’Union Européenne ». Le livre nous permet de ne pas tomber dans l’écueil actuel : la défiance envers les institutions européennes et leurs politiques néolibérales ne devrait pas se scinder entre les partisans d’un État-nation de droite ou de gauche et de l’autre côté le doux rêve d’une Europe sociale émergeant de l’actuelle union. L’ouvrage démontre avec talent que répondre aux problématiques de classe c’est construire une réponse européenne à la domination totale des élites du Nord et de l’Ouest. On peut regretter alors que les pistes que les auteurs avancent en termes d’alliances possibles de classe dans le continent soient peu prolifiques.


Des classes supérieures sans égales

Refusant une définition qui s’attacherait à définir les classes supérieures autour des 1% en haut de la structure sociale, les auteurs voient dans ces dernières ceux qui possèdent « […] un pouvoir dans le domaine économique (chefs d’entreprise ou cadres dirigeants), dans l’appareil d’Etat (haut fonctionnaires) et celles et ceux qui peuvent se prévaloir d’une forte expertise pour imposer leurs prescriptions (les professions libérales ou intellectuelles). », soit 19% des Européens. Dans cette classe, Hugrée, Pénissat et Spire mettent en valeur trois fractions : 20% des classes supérieures assurent une fonction de direction des entreprises et dans les administrations ; 75% se distinguent par leur les titres scolaires et leur compétence pointue dans un domaine (ex : professions intellectuelles et scientifiques (25%), cadre administratifs, financiers et commerciaux (20%), des médecins et autres spécialistes de la santé (15%), avocats, magistrats, journalistes et professions artistiques (15%) ; enfin les 5% restants sont « le bas du haut » constitués par les chefs d’entreprise /entrepreneurs moins dotés en capital économique et culturel que les autres.

Ces classes supérieures utilisent trois mécanismes de distinction pour assurer leur domination : une suprématie scolaire, une ouverture et consommation culturelle, enfin une capacité à se saisir de ressources cosmopolites : multilinguisme, tolérance et ouverture à des espaces non nationaux par le travail (études, stages, travail) comme le loisir (vacances et voyages). À leur domination économique et sociale, les classes supérieures ajoutent une domination politique dans les instances nationales comme européennes. Plus homogènes que toutes les autres classes, elles trouvent « un écho particulier dans la construction européenne », notamment pour les élites les plus apatrides que constituent les « courtiers du capitalisme » (lobbys et experts) et les « corps de serviteurs hors l’Etat voire, pour une partie d’entre eux, contre l’Etat » (haute fonction publique européenne). Ce dernier point semble en effet bien symptomatique de nos élites qui passent de Paris à Bruxelles comme l’on change de quai de métro, à la manière d’un Delors ou d’un Moscovici.


Les migrations et les mobilités transnationales au service de la domination de classe

Dans le chapitre 5, les auteurs se livrent à une double entreprise : présenter comment « les rapports entre classe se recomposent par le biais de contacts, d’échanges, de rapports forces et économiques et culturels dans le monde du travail et le reste de la vie sociale à l’échelle de l’Europe » en proposant à la fois des outils de comparaisons et une analyse des mécanismes de domination de classe à l’échelle européenne. Comme outils, les auteurs créent 6 groupes sociaux à partir «  […] des classes ou des fractions de classe de plusieurs pays européens. ». Ces groupes sociaux permettent habilement la mise en valeur de la thèse qu’ils défendent depuis le départ : les classes sociales se rapprochent et se distinguent au niveau européen. L’Annexe 3 du livre détaille la spécificité de chacun des groupes et leur composition. Dans cette dernière partie, notre intérêt s’est porté avant tout sur le renforcement des logiques de domination de classe par des phénomènes transnationaux, notamment la question des mobilités et migrations.

À travers de nombreux exemples, Hugrée, Pénissat et Spire démontrent comment dans l’échange ou le déplacement transnational se renforcent ou se déconstruisent les appartenances de classe. Pour donner un exemple, la migration de certains membres des classes moyennes de l’Europe Centrale et Orientale pour occuper un emploi peu qualifié dans la domesticité (associé aux classes populaires) en Europe du Sud va constituer une opportunité de mobilité sociale ascendante (possibilité de parfaire leur formation ou de retirer un gain de revenu) ; au même moment les classes moyennes du Sud bénéficient de la venue de ces travailleurs en accédant à un service à la personne jusque-là réservé aux classes supérieures. De nombreuses migrations se font au bénéfice d’un renforcement des dominations de classe, c’est le cas du dumping social organisé qui constitue une véritable tension au sein des classes populaires (entre saisonniers et nationaux ; travailleurs détachés, etc). C’est également le cas des prises de postes pour certaines élites (cadres dirigeants) à la tête de filiales installées à l’Est qui vont consolider la domination des élites du Nord-ouest sur celles de l’Est mais également constituer une mobilité sociale intéressante pour ces cadres qui se découvrent chefs d’entreprises au détour de cette mobilité professionnelle. Les déplacements Est –Nord/Ouest sont au contraire plutôt l’occasion d’un déclassement pour les classes supérieures, enfermées dans leur position de « dominants dominés ». Il manque sans doute encore, ici, l’avis des auteurs sur quelles alliances de classe à l’échelle européennes semblent pouvoir défier la suprématie des élites du Nord et de l’Ouest. Si la mise en concurrence généralisée faire souffrir l’unité potentielle entre classes moyennes et populaires au sein des pays ou entre pays à travers le dumping social, les mobilités et les migrations, alors quelles relations créer pour y mettre fin ?



Conclusion

Cet ouvrage constitue une lecture intéressante pour se doter d’une vision de classe à l’échelle du continent même si l’on peut regretter que, du fait du parti pris bourdieusien, les auteurs insistent plus sur la question de l’accès aux ressources économiques et culturelles que sur celle de la place dans les rapports de production et le statut du travail. Le livre reste une démonstration efficace de l’impossibilité de l’abandon de la question supranationale pour une gauche qui se méfie de l’Union Européenne libérale mais dont le repli dans le cadre national ne pourrait pas répondre aux défis de la recomposition des logiques de classe à l’échelle du continent. À l’approche du scrutin européen, il serait sage que la gauche ou ses héritiers s’attachent à ne pas accepter le « renoncement à l’auto-émancipation des travailleurs ». L’« alliance avec le petit patronat protectionniste » d’une partie des classes populaires est malheureusement une réalité européenne avec les Le Pen ou les Orbán.

L’objet du livre n’est pas de se positionner sur la question stratégique, mais il débouche sur plusieurs questions ouvertes. Qu’en est-il de l’idée de l’alliance possible avec les classes moyennes ? C’est l’option qui nous semble la plus cohérente pour les populistes de gauche si l’on regarde la composition de leurs électorats. Mais l’écueil européen reste un obstacle majeur. Malheureusement, la seule proposition transnationale réside aujourd’hui dans la proposition de Yanis Varoufakis, rejoint par Hamon et des alliés disparates dans le reste de l’Europe. Une proposition qui pêche dans sa volonté de travailler « dans le cadre des traités européens », soit dans le cadre que les classes supérieures ont forgé à leur avantage et que les socialistes et conservateurs européens ont sagement approuvé et construit au détriment des classes populaires et des couches intermédiaires. Alors que le renouveau de la gauche se fonde pour certains sur la fondation d’un populisme de gauche qui valorise « le cadre national comme un espace de protection et de souveraineté populaire », une alliance de classe européenne peut-elle rassembler anciens et nouveaux venus de la gauche, populisme compris ?


Lire l’article en ligne sur Mediapart


Les Classes Sociales en EuropeTableau des inégalités sur le vieux continent, de Cédric Hugrée – Étienne Pénissat – Alexis Spire, éd. Agone, 272 pages, 19€.


Paul Elek
Mediapart, Espaces Marx, 27 mars 2018
Les Classes sociales en Europe : entretien avec Étienne Pénissat


Étienne Pénissat est l’auteur de Les classes sociales en Europe, Tableau des nouvelles inégalités sur le vieux continent aux éditions Agone. Mi janvier, lors du café socio organisé par En vie à Béziers à la Colonie Espagnole.

Il est venu présenter son dernier livre, coécrit avec Cédric Hugrée et Alexis Spire, chercheurs au CNRS. Nous avons pu lui poser quelques questions avant son intervention.



Clairette : Bonjour Étienne Pénissat, pouvez-vous vous présenter ?


Étienne Pénissat : Bonjour, je suis chercheur au CNRS, plus particulièrement en sociologie et sciences politiques depuis plusieurs années. Je suis rattaché à un laboratoire à Lille, le CERAPS.


C : Dès l’introduction de votre livre, vous rappelez « que l’Union Européenne est devenue l’objet de lutte intense (...). Pour les uns, celle-ci constitue le meilleur moyen de garantir le progrès économique et la compétitivité des entreprises par l’intensification des échanges commerciaux, pour les autres, elle favorise le dumping social et nivelle par le bas les conditions d’existence du plus grand nombre ». Le débat ne peut se poser qu’en ces termes, opposer les néolibéraux et les partisans de la Nation ?


E.P : Le livre part d’une frustration, la question européenne est devenue centrale dans les débats politiques aujourd’hui, il y a un affrontement. Dans le même temps, on sait peu de choses des inégalités en Europe et des différents types de clivages qui existent. Ce qui est présenté le plus vulgairement, le plus médiatiquement, ce sont des oppositions un peu bêtes entre pays : les pays du Sud où ils sont fainéants, les pays du nord où ils travaillent plus dur. On compare la France à l’Allemagne, le Royaume Uni. Mais cela masque qu’à l’intérieur de ces pays, il y a des clivages sociaux, des inégalités sociales fortes. Par contre, il peut y avoir des proximités entre des classes sociales de pays différents, donc notre question est de comprendre ce qui rapproche le plombier polonais et le plombier français, des éléments sur lesquels on peut prendre appui pour penser les clivages politiques.


C : C’est remettre les classes sociales au centre ?


EP : Parler de classes sociales permet d’éviter deux pièges : le premier comme je vous l’ai dit, de ramener les inégalités à des inégalités de pays mais aussi du discours dominant qui valorise les gagnants de la mondialisation, renvoyant à des individus isolés plus ou moins compétents, intelligents ou capables de saisir des opportunités qui se présentent. Or il y a des éléments structurels. Les opportunités, les conditions d’emploi, de vie sont très différentes selon son milieu social. Dans la vie des gens, dans les clivages politiques ce sont des choses très structurantes !


Cela permet aussi de questionner les différences entre groupes sociaux, notamment entre les ouvriers, les employés et le reste de la société. Il ne s’agit pas que de regarder les revenus mais aussi s’interroger sur les conditions de travail, sur le rapport à la culture et les pratiques culturelles, sur les questions d’espace et de frontières, d’habitat ou de logement.
La notion de classe sociale nous semble pertinente car elle oblige à penser ses différentes dimensions ensemble, comment elles vont s’articuler et repérer les clivages qui divisent notre société.


C : Dans quel but ? Avez-vous des solutions ?


E.P : Pas de solution magique ! Nous amenons un point de vue documenté, plus objectif, qui puisse servir de réflexion pour repenser la remobilisation d’un bloc social, les classes populaires sont toujours majoritaires en Europe mais invisibles sur la scène politique. C’est pour aider à réfléchir au retour des classes populaires comme acteur politique fort mais aussi à des formes d’actions publiques qui permettent de lutter contre des inégalités qui se sont creusées, différenciant très clairement le haut de la société, les classes supérieures, des classes populaires.


C : Donc nous sommes toujours dans les mêmes antagonismes, le pauvre contre le riche ?


E.P : Non, ce n’est pas le pauvre contre le riche. C’est sortir de cette approche en terme de pauvreté, très dommageable pour le débat depuis les années 70, on parle de pauvre pour définir le bas de la société c’est à dire en terme de manque, comme une catégorie molle. Parler de classes populaires, c’est réancrer le fait que le chômage, la précarité n’excluent pas du travail. Les personnes ont des métiers, des compétences donc elles s’inscrivent dans la sphère productive.
Il existe une logique de domination entre les classes, les classes supérieures accumulent des ressources pour maintenir voire renforcer leur domination.


C : Dans votre livre, vous publiez le résultat de vos études statistiques. J’ai été étonné de voir que vous rangiez dans la même catégorie socio-professionnelle la baby-sitter, la femme de ménage et l’artisan ? Dans mes représentations, je ne sais pas si je les aurais associés.


E.P : Effectivement dans le débat public ces catégories sont opposées. Cependant, si on regarde plus en profondeur, leur capital scolaire, économique, leur exposition à la précarité, on s’aperçoit qu’ils sont assez proches en terme de conditions de vie, d’espérance de vie, de santé. Leurs expériences de vie sont similaires.


C : Nous constatons une montée de l’extrême droite en Europe, n’est-ce pas une manifestation des classes populaires ? Peut-on partout lui donner le même sens ?


E.P : Tout d’abord, les classes populaires sont retirées du jeu politique. Elles ne sont pas représentées dans les parlements, il n’y a quasiment pas d’ouvriers ou d’employés qui sont élus, moins de 2 % à peu près partout en Europe. De plus, ces classes sont très abstentionnistes. Le Front National ne s’appuie que sur une partie minoritaire de cette classe populaire.
Sur le plan local ou national, il y a des dynamiques différentes. Toutefois, beaucoup se cristallisent sur le rejet de l’Union Européenne qui a tendance à favoriser la mise en concurrence des États, des classes populaires entre les pays. Ne pas avoir travaillé sur l’harmonisation fiscale favorise la mise en concurrence qui est un facteur de la montée de l’extrême droite en Europe. Ce n’est pas le seul mais c’est un élément structurant.


C : Vos travaux montrent que les revenus des classes populaires des pays les plus riches de l’Europe (Pays scandinaves, Allemagne) sont supérieurs à ceux des classes supérieures des pays de l’est de l’Europe (Roumanie, Bulgarie…). Ces pays de l’est, nouvellement arrivés dans l’union après le joug soviétique, sont à nouveau dans une situation de domination ?


E.P : Oui, ils sont très clairement sous la domination des classes supérieures des pays du nord et de l’ouest de l’Europe. Dans la construction européenne, le poids des élites françaises, allemandes est indéniable. Des travaux récents soulignent la marginalité du nombre de dirigeants de grandes entreprises européennes venant de l’est ou du sud de l’Europe. Cette domination est aussi renforcée par l’organisation du travail en Europe. En gros, les pays du nord et de l’ouest ont délocalisé ou sous traité une partie de leur production en jouant sur les bas salaires, des conditions de travail plus difficiles…
À cela s’ajoute aussi une domination culturelle. Dans l’habitat avec les maisons individuelles ou dans les styles de vie, dans les loisirs, on voit l’imposition de normes.


C: Alors comment peut-on sortir de cette opposition entre Europe et Nation ?


E.P : C’est déjà reconnaître qu’il y a une communauté d’expérience au-delà des nations. Si on contourne le discours politique habituel, les classes populaires européennes partagent déjà une expérience commune d’insécurité sociale mais aussi dans d’autres domaines comme en terme de compétences scolaires. Ce commun devrait être politisé, rendu visible par les partis de Gauche et les syndicats, ce champ n’est pas toujours investi.
D’autre part, l’Union Européenne s’est construite en étant une machine à casser, à abîmer les droits sociaux. Du coup, les droits nationaux paraissent plus protecteurs aux classes populaires. Donc il faut jouer sur cette dialectique, défendre le cadre protecteur national tout en construisant des passerelles qui feront des classes populaires un acteur plus important sur la scène politique européenne.


C: C’est aussi un échec de la gauche européenne ?


E.P : C’est étonnant le peu de lien entre les syndicats en Europe. Certes, il y eu des manifestations en commun mais finalement peu de travail approfondi. Je n’ai pas beaucoup vu des campagnes communes mettre en scène des antagonismes de classe.


C: Pourquoi votre travail ne se fait-il que maintenant, alors que l’Union Européenne va fêter ses 30 ans ?


E.P : Les données sur lesquelles nous avons travaillées, à savoir réfléchir à partir de groupes sociaux, professionnels, auparavant ce n’était pas possible. Cela n’intéressait pas ceux qui conçoivent les enquêtes, ils étaient plus intéressés par les statistiques financières ou la comparaison des PIB. Dans ce type d’enquête, il n’est pas rare de séparer les personnes au chômage et ceux qui travaillent, pourtant beaucoup de chômeurs sont formés, ont une profession. Jusqu’à maintenant on omettait de leur demander leurs derniers emplois. C’est une anecdote mais qui permet de montrer que les élites européennes sont relativement aveugles à ces questions d’inégalités sociales !


Lire l’entretien en ligne sur En vie à Béziers


Clairette
En vie à Béziers, 12 mars 2018
Les classes populaires ne sont pas parties au paradis


Ce n’est que récemment que les travaux d’économistes comme Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Camille Landais ont remis en question le dogme en vigueur sur la « disparition » des classes populaires au profit d’une vaste « classe moyenne ». Mais cette démonstration d’un creusement des différences ne concernait que les revenus. Le travail des trois sociologues du CNRS présenté ici y ajoute d’autres dimensions, en profitant de l’adoption, en 2016, par Eurostat, d’une nouvelle nomenclature des catégories socioprofessionnelles (CSP) qui permet désormais de classer toute la population européenne selon 42 CSP définies et harmonisées.


Les auteurs concluent à l’existence de trois catégories sociales bien différenciées

Les auteurs sont ainsi revenus à ce qui a défini au XIXe siècle la notion de « classe » : la profession exercée. En croisant chaque CSP avec les résultats des études européennes décrivant les revenus et leur structure, mais aussi les conditions de travail, le logement, l’équipement du foyer, les loisirs, la consommation culturelle, l’état de santé, le niveau scolaire, ils détectent des similitudes d’existence sociale entre certaines professions qui leur permettent de conclure à l’existence de trois catégories sociales bien différenciées, rappelant de « vieux » souvenirs : des classes supérieures (19 % de la population européenne), des classes moyennes (38 %) et des classes populaires (43 %) – celles-ci étant loin d’être l’espèce en voie d’extinction que l’on se complaît à décrire.


Différences de mode de vie

Il y a ainsi, dans toute l’Europe, plus de points communs que de différences entre une vendeuse, un ouvrier, une femme de ménage, une infirmière, un agriculteur, un chauffeur et un petit artisan. « Sept femmes des classes populaires sur dix déclarent que leur travail implique de ne jamais ou presque jamais travailler assis ; ce n’est le cas que d’une femme des classes moyennes ou supérieures sur cinq ». La nature des emplois fait dire aux auteurs que la numérisation et la robotisation ne menacent pas tant la classe moyenne de « disparition » mais renforcent la précarisation et le chômage de certaines professions des classes populaires.
Le livre décrit avec précision les différences de mode de vie de ces trois classes, sans pour autant dresser un tableau monolithique. Selon les pays, les classes populaires sont plutôt concentrées dans les grandes villes, dans les villes moyennes et les banlieues, ou dans les territoires ruraux ; dans certains pays, telle profession (agriculteur, infirmier) rapproche des classes moyennes, dans d’autres plutôt des classes populaires. Un résultat intéressant parmi d’autres : « Alors que les “discours” des gouvernants européens s’alarment d’une xénophobie qui viendrait du “bas” de la société, à la différence des classes supérieures pourtant si promptes à mettre en avant la tolérance aux autres, les classes populaires sont dans les faits beaucoup plus métissées et mélangées », en particulier grâce à une plus forte propension au mariage mixte. On y compte 6 % de non-Européens, contre 2 % dans les classes moyennes et 2 % dans les classes supérieures…


Lire l’article en ligne sur le monde


Les Classes Sociales en EuropeTableau des inégalités sur le vieux continent, de Cédric Hugrée – Étienne Pénissat – Alexis Spire, éd. Agone, 272 pages, 19€.


Antoine Reverchon
Le Monde, 29 décembre 2017
Classes européennes


Trois sociologues analysent la structure sociale européenne, tirant les conséquences de l’intégration économique et politique en germe sur le continent. Une approche qui ouvre de nouveaux horizons pour l’étude des inégalités.

Alors que plusieurs auteurs ont pu déplorer que la sociologie française tende à délaisser l’approche en termes de classes sociales [1], celle-ci semble récemment connaître un regain d’intérêt à une nouvelle échelle, celle de l’Union européenne. Le livre de C. Hugrée, É. Penissat et A. Spire, Les classes sociales en Europe, paraît ainsi en même temps qu’un numéro spécial de la revue Actes de la recherche en sciences sociales [2] consacré à la question de l’existence de classes sociales européennes, auquel les auteurs ont aussi participé.

Même si son ton militant tranche avec les publications officielles, on peut considérer que l’ouvrage s’inscrit dans la lignée de travaux développés laborieusement depuis près de deux décennies au sein des instituts de statistiques européens dans le but d’élaborer une nomenclature européenne des groupes socioéconomiques. Il mobilise en effet la récente classification ESeG (cf. infra), fruit de ce processus, qui regroupe les individus selon la position qu’ils occupent dans la division sociale du travail. Associé à la disponibilité accrue de données issues de grandes enquêtes statistiques harmonisées, ce progrès dans la description des sociétés européennes ouvre un nouvel horizon pour l’analyse des inégalités sociales.

Alors que les publications actuelles de la statistique européenne tendent à individualiser ou à nationaliser les inégalités, en mesurant séparément les taux de chômage, de pauvreté ou encore les écarts de revenus pour chaque pays, les auteurs entendent montrer que les inégalités défavorisent systématiquement les mêmes groupes sociaux et ne se résument pas leur dimension économique. Elles relèvent de rapports de domination entre classes qui traversent l’ensemble de l’échelle sociale et dépassent les nations, contrairement à ce que suggèrerait une lecture réductrice consistant à opposer les pays entre eux (benchmarking) ou, à l’intérieur de chaque pays, outsiders et insiders, peuple et élite.

Pour les auteurs, le développement d’institutions politiques et d’un capitalisme à l’échelle européenne exige de plus en plus de penser les rapports de classe au delà du cadre national dans lequel ils se sont historiquement construits. Peut-on considérer l’Union européenne comme un ensemble partiellement unifié, ayant ses classes populaires, ses classes moyennes et ses classes supérieures ? Ou l’appartenance à une classe sociale donnée prend-elle un sens fondamentalement différent d’un pays à l’autre ? L’ouvrage adopte successivement ces deux lectures, sans véritablement trancher ce point crucial.

Un premier chapitre décrit la composition par classe sociale des différents pays européens suivant un découpage schématique en classes populaires, moyennes et supérieures. Trois chapitres sont ensuite consacrés à décrire chacun l’une de ces classes, en cherchant à mettre en avant les points communs aux membres de chaque groupe dans l’ensemble des pays européens. Adoptant la perspective inverse, le dernier chapitre croise ces 3 classes avec l’appartenance nationale afin de mettre évidence l’hétérogénéité des classes d’un pays à l’autre et proposer des regroupements de classes occupant des positions équivalentes dans des sous-ensembles de pays.

S’il est question de classes sociales, c’est principalement dans leur versant objectif (classes en soi), la question de la conscience de classe et des mobilisations collectives n’étant abordée que de manière secondaire. L’objet du livre est bien de dresser un panorama des inégalités entre groupes socioéconomiques en termes de conditions de travail, de revenus, d’éducation, de pratiques culturelles ou encore de mobilité internationale. Il constitue de ce point de vue une ressource de grande valeur pour les nombreuses statistiques qu’il fournit. L’abondance de travaux cités sur des domaines très divers et les illustrations concrètes des phénomènes évoqués en font aussi une référence utile pour tous ceux qui s’intéressent aux questions de classes sociales et d’inégalités en Europe.


La classification socioéconomique européenne ESeG

Suite à un rapport publié en 1999, plusieurs projets ont été menés sous l’égide de l’institut statistique européen Eurostat avec le concours de chercheurs et d’instituts statistiques nationaux pour mettre au point une nomenclature socioéconomique au niveau européen, similaire aux catégories socioprofessionnelles (PCS) françaises. Après d’importants débats et une première proposition controversée (dénommée ESeC), la classification ESeG (European Socio-economic Groups) [3] développée entre 2011 et 2014 par une équipe internationale menée par l’Insee a finalement été adoptée par Eurostat pour la publication de statistiques officielles déclinées par groupes sociaux.
Dans sa version la plus agrégée, la classification ESeG distingue 7 groupes d’actifs : cadres dirigeants ; professions intellectuelles et scientifiques ; professions intermédiaires salariées ; petits entrepreneurs (non salariés) ; employés qualifiés ; ouvriers qualifiés salariés ; professions salariées peu qualifiées. Une version plus détaillée distingue 30 catégories.


Des contrastes persistants entre les structures sociales des pays européens

L’ouvrage repose essentiellement sur le traitement statistique de grande ampleur de 4 grandes enquêtes conduites dans l’ensemble des pays de l’Union européenne, et portant selon les cas sur les années 2006 à 2015. Malgré des limites significatives [4], ces données permettent d’aborder de nombreuses dimensions de la vie sociale à travers des définitions harmonisées au niveau européen.

Pour analyser ces données, les auteurs ont regroupé 30 groupes professionnels en 3 grands ensembles : classes populaires, moyennes et supérieures. Ce regroupement, destiné à faciliter la présentation des résultats, se fonde sur l’étude d’une série d’indicateurs, parmi lesquels le revenu du ménage, le niveau d’études, la position d’encadrement, le statut d’emploi (public, privé ou indépendant), le temps et les conditions de travail. Les sous-groupes sont ensuite plus finement décrits à l’intérieur de chacune des classes.

Ce cadre d’analyse permet aux auteurs d’identifier 2 principaux ensembles de pays. Les classes populaires sont surreprésentées dans l’Europe périphérique du Sud et de l’Est, du fait en particulier d’une plus grande importance des secteurs industriel et agricole à l’Est, et du secteur tertiaire traditionnel et peu qualifié au Sud. À l’inverse, les pays du Nord et de l’Ouest de l’Europe se caractérisent par le poids des classes moyennes et supérieures.

Les auteurs répondent négativement à la question de la convergence ou de la « moyennisation » des sociétés européennes vers une structure commune. En effet, l’harmonisation des droits sociaux se fait toujours attendre en Europe, et la nouvelle division du travail de production fait des pays du Sud et de l’Est du continent « l’atelier, le potager et le grenier » (p. 32) du Nord et de l’Ouest. On regrettera cependant qu’aucune statistique sur les évolutions temporelles des structures sociales en Europe ne soit mentionnée à l’appui de cette affirmation. Plus généralement, l’ouvrage présente à de nombreuses reprises l’aggravation des inégalités sur le continent comme une évidence, l’attribuant notamment aux politiques menées par l’Union européenne, sans avoir véritablement les moyens d’étayer cette affirmation, puisque les données utilisées portent exclusivement sur les années récentes. Or, comme un passage du livre le reconnaît (p. 35), les tendances à l’œuvre sont bien plus complexes, les inégalités de classe ayant plutôt diminué dans les années 1990 avant de repartir à la hausse du fait de la dépression économique à partir de 2008 [5].


Classes populaires, moyennes et supérieures en Europe

L’ouvrage dresse ensuite le portrait des trois grandes classes sociales.

Les classes populaires représentent 43 % des actifs européens. Elles se définissent par leur position dominée, qui les rend vulnérables à la mise en concurrence entre pays engendrée par la mondialisation des échanges et par les migrations intra-européennes (travail détaché notamment). Au Sud et à l’Est, elles sont composées en grande partie de petits indépendants (notamment d’agriculteurs) dont la situation est beaucoup plus précaire que celle de leurs homologues de l’Ouest, qui sont plus souvent à la tête d’entreprises de plusieurs salariés. Les membres des classes populaires sont partout plus affectés par le chômage et la précarité que les autres classes, avec un taux de chômage allant jusqu’à 14 % pour les travailleurs peu qualifiés, contre 5 % pour les classes moyennes et 3 % pour les classes supérieures. Leurs conditions de travail sont plus dures, leurs revenus plus faibles, leur équipement automobile et informatique moindre, leur accès aux soins de santé moins bon, leurs départs en vacances plus problématiques : la moitié des membres des classes populaires déclarent ne pas pouvoir partir une semaine par an. Enfin, dans un contexte de recul des mobilisations collectives et d’intensification du travail, les membres des classes populaires se déclarent moins souvent syndiqués (9 %) que ceux des classes supérieures (15 %).

Les classes moyennes sont les moins homogènes des trois. Les auteurs soulignent qu’elles sont avant tout une construction politique floue et à géométrie variable, qu’ils caractérisent pour leur part par leur rôle d’« interface » (p. 89) entre classes populaires et supérieures. Elles se distinguent clairement des premières par leurs pratiques culturelles, mais moins par leur équipement en biens de consommation, et de manière limitée par la possession d’un logement (72 % des membres des classes moyennes sont propriétaires, contre 66 % pour les classes populaires).

Les classes supérieures sont, pour les auteurs, le groupe le plus cohérent d’un pays à l’autre, du fait notamment de leur plus grande internationalisation, qui se traduit par un fort soutien à l’Union européenne. Pourtant, l’ouvrage montre bien l’hétérogénéité interne de ce groupe, aussi bien entre les pays européens qu’au sein de chacun d’eux. Flagrante si l’on compare les revenus et le patrimoine, elle se manifeste aussi dans le niveau de diplôme ou les pratiques culturelles. L’attention portée à ce groupe, qui représente un peu moins de 20 % des actifs en Europe, plutôt qu’aux 1 % percevant les plus hauts revenus, se justifie néanmoins par le fait que « […] l’ordre social se maintient et se reproduit en grande partie grâce à des classes supérieures organisées en cercles concentriques. » (p. 122)


L’ouvrier scandinave mieux loti que le cadre hongrois ?

L’approche la plus riche et la plus novatrice du livre, présentée dans le dernier chapitre, vise à « dépasser l’alternative réductrice entre lecture nationale et approche continentale pour montrer comment les rapports entre les classes se recomposent en permanence par le biais des contacts, des échanges et des rapports de force économiques et culturels qui se nouent entre Européens » (p. 158). L’analyse tire pleinement profit de la disponibilité de données harmonisées, qui permettent de considérer alternativement les individus comme inscrits dans une structure sociale nationale et dans un espace européen plus large. Il s’agit ainsi d’évaluer dans quelle mesure les classes identifiées à partir de la profession occupée par les individus forment des groupes équivalents d’un pays à l’autre. Cette combinaison d’une entrée par classes et d’une entrée par pays a trop rarement été adoptée par les études sociologiques, qui opposent le plus souvent les classes à l’intérieur d’un espace national, et comparent l’intensité et la structure des inégalités entre pays considérés comme des unités séparées. Au contraire, l’approche retenue ici prend au sérieux l’hypothèse d’une interdépendance croissance des sociétés européennes liée au développement d’un embryon de structure politique supranationale.

L’analyse se fonde sur une classification de groupes définis par le croisement d’un pays et d’une classe sociale, soit 26 pays × 3 classes = 78 groupes. Elle fait ressortir 6 classes sociales transnationales, allant des classes supérieures du Nord et de l’Ouest, en haut de la hiérarchie, aux classes populaires de l’Est et des pays les moins développés du Sud, en bas. Les classes populaires de l’Est apparaissent comme « les soutiers de l’Europe » (p. 160). Ainsi, en Bulgarie et en Hongrie, entre 30 et 40 % des membres des classes populaires rurales déclarent ne pas pouvoir se permettre un repas de viande ou poisson tous les deux jours, situation presque inexistante au Nord et à l’Ouest. Entre ces deux extrêmes, l’intérêt de cette approche est de faire ressortir de forts décalages au sein d’une même classe sociale selon l’appartenance nationale, ainsi que des inversions de positions lorsque les comparaisons entre classes sont croisées avec le pays : ainsi, le salaire médian des classes supérieures hongroises est nettement inférieur à celui des classes populaires scandinaves. Il y a donc peu de choses en commun entre les classes populaires des différents pays, si ce n’est une position dominée au sein de leurs espaces nationaux respectifs, ce qui rend difficile l’émergence d’un mouvement social européen.

Ces positions objectives ont de plus en plus fréquemment l’occasion de se concrétiser par des contacts directs entre individus issus de pays différents, par le biais de migrations de travail, d’études (programme Erasmus) ou de tourisme. Ces échanges entraînent une mise en concurrence des travailleurs des différents pays pour les classes populaires, et renforcent le statut de « dominants dominés » (p. 179) des classes supérieures de l’Est, dont les membres se voient dirigés par des cadres venus de l’Ouest au sein des multinationales.

Les apports de l’approche transnationale adoptée dans ce dernier chapitre nous font paradoxalement regretter que cette lecture croisant classe et nation n’ait pas été mobilisée dès les premiers chapitres, de manière à décrire des groupes présentant une véritable homogénéité dans des sous- sembles de pays, plutôt que de définir des classes à l’échelle du continent tout entier et de souligner au cas par cas leur hétérogénéité interne. On peut aussi s’interroger sur l’opportunité de dédier chaque chapitre à une classe, plutôt que de les organiser suivant les dimensions des inégalités. Cette approche aurait permis de dégager de manière plus systématique les oppositions entre classes structurant les nombreux résultats et références fournis. Ces remarques soulignent à nos yeux l’intérêt de poursuivre la voie ouverte par Les classes sociales en Europe, et de construire un cadre théorique qui permette de rendre compte des rapports de classe sur le continent.


[1] Voir par exemple la série d’articles parus dans la Revue française de Socioéconomie, n° 10, 2012.

[2] Actes de la recherche en sciences sociales, « Des classes sociales européennes ? », n° 219, 2017.

[3] Monique Meron, Michel Amar et al., « ESeG (European Socioeconomic Groups), nomenclature socioéconomique européenne », Document de travail, F1604, Paris, Insee, 2016.

[4] Ces limites tiennent notamment au caractère fruste des variables, et surtout à l’impossibilité d’assigner une classe sociale aux inactifs et aux chômeurs du fait de l’absence d’informations concernant leur dernière profession. Les situations de pauvreté liées à l’inactivité et au travail informel échappent donc malheureusement à l’analyse.

[5] Voir par exemple l’article de F. Lebaron et P. Blavier dans le numéro des Actes de la recherche en sciences sociales déjà cité.


Lire l’article en ligne sur La Vie des Idées


Les Classes Sociales en Europe_– _Tableau des inégalités sur le vieux continent, de Cédric Hugrée – Étienne Pénissat – Alexis Spire, éd. Agone, 272 pages, 19€.


Milan Bouchet-Valat
La vie des idées, 22 janvier 2018
Rencontre avec Alexis Spire : « Les Classes sociales en Europe »
Le jeudi 17 mai 2018    Montpellier (34)
Rencontre avec Cédric Hugrée : « Les Classes sociales en Europe »
Le jeudi 1 février 2018    Lyon (69)
Rencontre avec Alexis Spire : « Les Classes sociales en Europe »
Le samedi 27 janvier 2018    Marseille (13)
Rencontre avec Cédric Hugrée autour du livre « Les Classes sociales en Europe »
Le vendredi 1 décembre 2017    Nantes (44)
L'Europe des inégalités sociales : rencontre avec Yasmine Siblot, Alexis Spire et Étienne Penissat
Le mardi 7 novembre 2017    Paris (75)
Réalisation : William Dodé