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Martial, la rage de l’humilié
Parution : 16/02/2018
ISBN : 9782748903607
Format papier : 368 pages (12 x 21 cm)
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« Martial est un métis au visage brun dont le père est martiniquais. Il est gay, et se lie parfois à des Blancs aisés pour de l’argent et du rêve. En 1992, à 24 ans, il apprend qu’il est contaminé par le virus du sida. Je venais de faire sa connaissance peu avant. Il meurt en 2010, à 42 ans. Selon les médecins, c’est le sida qui l’a emporté. Mais est-ce là une explication suffisante ? Sous l’attrait qu’il exerçait, enjoué ou songeur, pouvaient surgir de la rage et l’envie de tuer. Les liens ordinaires sombraient. Type odieux ou mal dans sa peau, individu immature, schizophrène étaient des termes employés, “rebut de la société”, disait-il de lui. »

Peut-on mener une sociologie de la folie ou de la colère ? En utilisant comme source principale les cahiers rédigés pendant des années par Martial et les moments partagés avec lui, le sociologue Daniel Bizeul rend compte de l’homme qu’il a aimé. À travers la vie reconstituée de Martial, Il est question des indésirables, ces parcelles d’humanité qui vivent de combines et d’aides sociales et sont rebelles à toute autorité.

Daniel Bizeul

Daniel Bizeul est membre du Cresppa-CSU (CNRS-Paris 8-Paris Nanterre). Il a notamment publié Avec ceux du FN. Un sociologue au Front national (La Découverte, 2003), et de nombreux textes sur la réflexivité dans l’enquête sociologique.

Les livres de Daniel Bizeul chez Agone

Dossier de presse
Josua Gräbener
Cause commune, septembre 2018
Régis Schlagdenhauffen
La Vie des idées, 28 juin 2018
Sébastien Zerilli
Lectures / Liens socio, 21 juin 2018
Martial

Martial a entretenu des relations sexuelles non protégées en mentant délibérément sur sa séropositivité. Il a frappé plusieurs de ses compagnes et compagnons. Il a volé et menacé de mort plusieurs des personnes l’ayant pourtant aidé à affronter ses difficultés financières mais aussi et surtout ses tourments affectifs et symboliques. Une de ces personnes est Daniel Bizeul, sociologue. Alors que les sciences sociales en général et la sociologie en particulier sont constamment accusées par les réactionnaires (tels que le « socialiste » Manuel Valls) d’instiller une « culture de l’excuse », cet enseignant-chercheur de l’université Paris 8 propose une interprétation intime des comportements de celui qui fut son amant et ami jusqu’à sa mort en 2010 des suites du sida. Il fait ainsi le choix de ne pas en rester aux alternatives paresseuses et fréquentes dans la presse mainstream, de l’opprobre morale vis-à-vis des comportements détestables ou de leur qualification sous l’angle de la « folie ». Il doit alors s’armer de toute sa rigueur pour en restituer finement les ressorts individuels et collectifs. Ce livre ne se contente pas de retracer chronologiquement les faits les plus saillants de la vie de Martial, il en décortique les entremêlements multiples par des allers-retours permanents entre séquences de la vie (tantôt « explicatives », tantôt « à expliquer » dans une perspective postpositiviste), au cours de chapitres thématiques qui constituent autant de points d’entrée sur une existence intense et souvent très douloureuse. L’enfance dans une famille nombreuse sous le joug d’un père brutal, l’adolescence chaotique entre Martinique et métropole, la perte de repères entre différents univers culturels (son père est noir, sa mère est blanche), l’expérience précoce et assidue des drogues, l’homosexualité rarement assumée à cause des contextes largement homophobes, la pauvreté extrême (Martial est longtemps sans-abri) et la prostitution, la découverte de la séropositivité suite à des analyses sanguines encouragées par Daniel et son compagnon, la dépendance financière vis-à-vis de ces derniers pour compléter ses allocations sociales, le rapport conflictuel aux soignants qu’il doit voir de plus en plus souvent… ce sont quarante-deux années d’épreuves dont le sociologue restitue plusieurs fils rouges avec un fort souci de pudeur permettant d’éviter de tomber dans le registre du spectaculaire ou du misérabilisme. Dans quelle mesure peut-on se (re)construire individuellement à partir des carcans impartis à la naissance, après des traumatismes ? Comment se fait-il que tant d’humiliations ne se transforment pas en revendications donnant aux colères accumulées un débouché constructif ? À travers l’histoire de Martial, véritable écorché vif, Daniel Bizeul soulève des questions profondes sur la place des individus dans une société oppressante et normative. Tout en mettant les différents épisodes de la vie de Martial en perspective grâce à de nombreuses références scientifiques issues de diverses disciplines, le livre montre une grande prudence interprétative pour expliquer les contrastes parfois saisissants entre les récits de Martial (à l’oral, par enregistrement, sur des carnets, dans des blogs), ceux de sa famille et les souvenirs propres de Daniel Bizeul lui-même. Celui qui lui permet d’éviter le travers – bien connu en sciences sociales – de l’« illusion biographique ». Au-delà des lectures politiques que l’on peut en faire, tant les perches analytiques sont stimulantes (les questions du libre arbitre et du consentement sont omniprésentes, tout comme le rôle des institutions sanitaires et sociales), l’effort explicatif conséquent déployé constitue en soi un hommage vibrant et inspirant à la rage de vivre.

Josua Gräbener
Cause commune, septembre 2018
Autoanalyse d’un amour tumultueux

Peut-on écrire le portrait sociologique de quelqu’un qui a toutes les apparences du sale type et à qui on a de surcroît été intimement lié ? C’est le pari risqué de Daniel Bizeul dans ce livre-hommage à Martial, dont la vie fut marquée par la domination sociale et la violence sous toutes ses formes.

« L’homme qui venait d’entrer dans ma vie présentait un exemple intrigant de malheurs enchaînés et accumulés, que l’annonce de la contamination par le VIH venait parachever. » (p. 19)

« Va faire du social dans les rues de Paris, va t’occuper d’un autre paumé que moi […] Alors oublie-moi, laisse tomber ton enquête me concernant, je m’en tape de ton boulot, je ne suis pas ton cobaye, je ne suis rien pour toi-même si tu dis que tu m’aimes, moi je n’en veux pas de cet amour… » (Martial, 10 mars 2008, p. 292)

À l’instar de deux ouvrages parus récemment, Qui a tué mon père, d’Édouard Louis, et Qui a tué les verriers de Givors ? de Pascal Marichalar, le sociologue Daniel Bizeul, professeur à l’Université d’Angers, connu pour ses recherches sur le Front national [1] notamment, nous offre, dans son dernier livre, Martial, la rage de l’humilié, une analyse à la première personne de sa relation avec un homme, de 15 ans son cadet, emporté par le VIH/sida en 2010.
Mais plus qu’une simple étude de cas sociologique, ce livre est aussi, si ce n’est surtout, une forme d’hommage à cet homme qui a marqué son existence, une manière d’objectiver et de coucher sur papier le « lien viscéral, qu’il n’est aucun mot pour nommer, qui [l] » a attaché à Martial, et qui [le] noue à lui au-delà de toute raison » (p. 323). Réfutant le choix de la biographie, Daniel Bizeul cherche grâce à cette enquête sociobiographique à rendre visibles les formes de domination sociale et de violence physique et symbolique qui ont engendré sa mort.

Rendre extraordinaire une histoire singulière

Bien que la chose ne soit pas formulée de la sorte, Martial semble représentatif d’une partie des membres de la société qui cumule les discriminations à leur égard (en raison de leurs origines sociales et ethniques, de leur sexualité, etc.), accumule les échecs (sortie précoce du système scolaire, difficulté d’insertion dans le monde du travail, allers-retours en prison) et les pratiques à risques (toxicomanie, activités prostitutionnelles). Ces éléments étant connus, l’affaire aurait pu être pliée, cependant c’est le point de départ de l’enquête à laquelle se livre le sociologue et qui fait d’un homme ordinaire le héros d’une histoire de vie extraordinaire. En effet, la vie de Martial est intimement liée à celle de Daniel Bizeul dont l’objectif, à travers cet ouvrage, est de reconstruire une succession d’expériences et de tournants biographiques ayant mené à sa mort sociale, puis physique. C’est donc un lent processus de désaffiliation et de précarisation, de « dérèglement du lien aux autres » que cet ouvrage décrit et analyse.

Les matériaux ayant servi à cette enquête sont multiples : entretiens avec des proches permettant de confronter les points de vue et de saisir l’indicible, archives personnelles laissées par le défunt, remémoration des moments partagés avec l’enquêté, enregistrements, mais surtout des extraits du riche et foisonnant journal intime de Martial (7000 pages) auquel s’adjoint à partir de 2007 un blog sur Internet. C’est ce qui donne sa consistance toute singulière à cet ouvrage, sa forme d’hommage tout en pudeur. Compagnon de vie de l’auteur durant près de deux décennies, c’est une histoire à deux, tantôt à trois, qui nous est livrée. Une histoire dans laquelle le sociologue donne autant que possible la parole à Martial, à mi-chemin entre la biographie historique de personnes ordinaires et le récit de vie inspiré des méthodes développées par la première École de Chicago — néanmoins teintée d’une forme d’intervention sociologique, bien que l’auteur s’en défende. C’est une tautologie que d’affirmer que la vie de Martial n’aurait pas été la même s’il n’avait rencontré Daniel Bizeul. Pire ou meilleure, personne ne saurait le dire… mais il convient de reconnaître qu’il s’agit d’une relation très inégalitaire qui n’est pas sans rappeler les défis que pose au sociologue le fait de travailler avec des « acteurs faibles » [2].

Une rencontre à l’origine de l’enquête

La relation qui unit le sociologue à Martial est complexe. Cette complexité est déterminée, pour partie, par les modalités de leur rencontre. Tout commence en 1992 alors que Daniel Bizeul a 42 ans et Martial 24. Un soir, le conjoint du sociologue rencontre un jeune Antillais sur un lieu de drague parisien. Quelques jours plus tard, Martial est invité à passer la soirée avec ce couple gay fraîchement installé à Paris. Au fil de la discussion, Martial leur raconte s’être prostitué et que son dernier compagnon est mort du sida. Bizeul accompagne alors Martial pour réaliser un test de dépistage dont le résultat s’avère positif. Puis, il lui fait une promesse qui semble sceller la relation, celle de ne pas abandonner Martial, quoi qu’il arrive. Rapidement la relation prend une autre tournure puisque l’auteur et son compagnon tiennent dès lors le rôle de parents : ils accompagnent Martial dans ses démarches, l’aident à trouver une formation, un stage, lui achètent un appartement, jouent le rôle de médiateurs entre Martial et le reste du monde social, etc. Cependant, jouer ce rôle n’est pas une mince affaire puisque Martial se montre souvent voleur, menteur, menaçant et agressif vis-à-vis du « couple de pédés bourges » qui l’accueille. Contre vents et marées, malgré les hauts et les bas, Daniel ne rompt à aucun moment la promesse qu’il s’est faite, depuis leur rencontre en 1992 jusqu’à sa mort en 2010. C’est donc le récit d’une histoire partagée qui nous est livrée et au terme de laquelle D. Bizeul reconnaît avoir « endossé parfois, sans en avoir conscience, le rôle du protecteur néo-colonial, blanc, aisé, disposant d’un statut reconnu » (p. 207). Ceci étant dit, l’ouvrage parvient à « faire exister le point de vue de quelqu’un qui est nié dans sa qualité d’humain parce que soi-disant irresponsable et violent » (p. 36).

Le portrait sociologique d’un sale type ?

Martial est un personnage complexe, rebutant parfois, présenté comme abandonné de toutes et tous, notamment pour avoir volé et agressé ses parents et ses proches, caché sa séropositivité à ses ex-compagnes et compagnons avec lesquels il avait des rapports non protégés, violenté nombre de femmes et tenté de tuer Daniel Bizeul et son conjoint.

« C’est surtout l’état de tension permanente émanant de Martial qui rendait la vie auprès de lui inquiétante. » (p. 35). Pour comprendre cet « état de tension » et la figure du sale type que semble souvent incarner Martial, l’auteur convoque un certain nombre d’outils sociologiques qui montrent que, bien qu’acteur de sa vie, Martial est aussi le jouet de déterminants sociaux. En effet, selon D. Bizeul, Martial est une « victime structurale », « mal dans sa peau » avant tout parce qu’il est « mal dans sa position » (p. 39). De là découle une analyse très riche de la position de Martial au sein de la société permettant, in fine, non pas d’écrire une biographie, mais de reconstituer le déroulement d’une vie qui éclaire sa rébellion contre un monde qu’il juge hostile. La colère de Martial s’explique par une multitude de facteurs : sa position dans la fratrie, une enfance ponctuée de violences paternelles, la conscience de sa position sociale inférieure, son aspiration contrariée au succès, la succession de ses échecs sur le plan tant scolaire et professionnel que sentimental.

De là découle la question de l’objectivation des déterminismes sociologiques ayant dessiné la trajectoire de Martial. Pour ce faire, l’auteur insiste sur la dimension intersectionnelle, qui est à prendre selon deux acceptions. La première, issue du langage commun, renvoie à la position de Martial à l’intersection de cultures et d’orientations sexuelles. Il est métis et bisexuel. La seconde est celle des sciences sociales : elle désigne un individu potentiellement et pratiquement affecté par plusieurs formes de discrimination, en vertu de sa race, de son orientation sexuelle, de son niveau de diplôme, de sa maladie chronique.

Cette trajectoire n’est pas sans rappeler, finalement, celle de certains diaristes, à commencer par le célèbre Amiel dont le journal est le confessionnal de toutes ses tergiversations et dont Luc Boltanski considère justement que sa difficulté à trouver sa place l’empêche d’agir et le maintient dans la projection d’une vie idéalisée qu’il ne parvient pas à réaliser. Cependant, à la différence du journal intime d’Amiel, celui de Martial est tenu à l’initiative d’un tiers, Daniel Bizeul en l’occurrence, à qui revient la mise en place de ce dispositif sociologique.

Croire pour survivre

Un aspect particulièrement intéressant que développe l’ouvrage est la place prise par la croyance comme moyen de donner du sens aux événements du monde. Daniel Bizeul consacre une cinquantaine de pages à cette question et montre ainsi la multiplicité des trajectoires du croire qui ont affecté Martial. Élevé dans la tradition catholique, Martial développe une relation particulière à Dieu avec lequel il se sent par moments en pleine communion. Cependant, son pendant négatif, le diable, semble aussi particulièrement présent dans sa vie. La conséquence en est un rapport dual au monde, perçu comme un jeu d’oppositions entre le bien et le mal accentué par ses croyances en des puissances surnaturelles selon des schèmes assez typiques des Antilles dont il est originaire. De puissantes pages, extraites du journal de Martial, attestent de sa vision du monde, comme lorsqu’il écrit en décembre 2005 qu’« il y a deux Dieux, il y a un Dieu d’amour, et il y a un autre Dieu, de la haine, qui s’appelle le démon. » Parallèlement, son système de croyance se nourrit de lectures et de rencontres, rendant de plus en plus complexe son univers mental, l’éloignant toujours plus de ses croyances originelles. Après avoir cru être un envoyé de Dieu, Martial se tourne vers l’Islam. Il en découle un épisode de soumission à un groupe islamique. Puis, un peu plus tard, c’est vers la religion Rastafarah qu’il se tourne, avant de revenir à un système de croyance syncrétique plus complexe, mais toujours manichéen, l’aidant à donner sens à son parcours et à l’infection au VIH. D. Bizeul propose à cet endroit une analyse en termes de disponibilité mentale et idéologique permettant de comprendre la succession des conversions de Martial, cherchant, à chaque fois à donner sens à sa vie et par delà, à trouver une justification exogène à son chemin de vie.

Donner sans attendre

Le portrait de Martial fait apparaître une multiplicité de personnes qui le prennent successivement sous leur aile. Pourtant, et l’on peut s’en étonner, la bisexualité qui marque le parcours social Martial ne fait pas l’objet d’une analyse distincte, même si elle est régulièrement évoquée au fil de l’ouvrage. Hormis la relation avec Daniel et son compagnon, rares sont les autres hommes avec lesquels Martial a entretenu une relation intime qui transparaissent dans l’ouvrage. Toutefois, une différence nette se dégage entre les relations entretenues avec les hommes et avec les femmes. Tandis qu’il menace les hommes de violence, il passe à l’acte avec ses compagnes. Dès lors, c’est une incursion dans ces violences conjugales qui nous est offerte, avec des apartés laissant la parole à ses ex-compagnes qui toutes ont fui pour éviter la mort.

S’agissant de la relation de Martial avec Daniel et son compagnon, l’ouvrage nous livre une leçon de vie, d’engagement et de don, invitant à une réflexion plus vaste sur ce que l’amour peut offrir. La posture de soutien inconditionnel, la volonté qui animait D. Bizeul de croire qu’il pourrait transformer un destin, alors même que Martial et lui-même entretenaient par moments une relation tendue, restent toutefois peu interrogées a posteriori — tout comme d’ailleurs les motivations sociologiques du projet d’adoption de Martial — alors même que celui-ci semble se percevoir lui-même comme un « cobaye sociologique », un objet d’étude.

Malgré le réconfort qu’apporte, à la lecture du livre, la générosité qui entoure la relation de Daniel à Martial, son histoire est éminemment tragique, puisqu’il mourra du VIH/Sida suite à son refus de soins. On se demande pour quelles raisons, hormis un amour inconditionnel qu’il est difficile d’objectiver, l’auteur a tenu à entretenir cette relation avec cet homme, qu’il envisagea un temps d’adopter, qu’il aimait et que ce dernier semblait considérer en retour comme un père, un grand frère ou un oncle. Pour quelles raisons lui a-t-il acheté un appartement, l’a-t-il entretenu financièrement, emmené en vacances, aidé à trouver du travail, soutenu et défendu sans jamais faillir face à la justice, aux médecins et aux travailleurs sociaux ? On regrettera peut-être que les motivations de ce livre-hommage ne soient pas mieux explicitées, ou que la parole du conjoint de Daniel Bizeul ne soit pas plus souvent convoquée.

Régis Schlagdenhauffen
La Vie des idées, 28 juin 2018
Compte rendu

« De prime abord, c’est une vie énigmatique et sans attrait dont ce livre offre le récit » (p. 10). Celle de Martial, qui fut l’ami et l’amant de l’auteur pendant près de vingt ans, jusqu’à son décès prématuré à cause du Sida en août 2010. Une vie dont les courts moments de répit ne semblent être que les brèves parenthèses d’une errance entre épreuve de la rue et passage en prison, hébergement en foyer et hospitalisations, prostitution, petits boulots et stages de formation… Les nombreuses pages du journal intime que Daniel Bizeul l’a encouragé à écrire en témoignent. Ce document, couplé à des entretiens avec sa famille et des proches et les propres souvenirs du sociologue, lui fournit le principal matériau d’une analyse entreprise pour tenter de comprendre les nombreuses manifestations de rage et de colère de cet homme. Pourquoi Martial a-t-il été si souvent violent envers les dépositaires institutionnels de l’autorité (policiers, employeurs, soignants), comme envers son entourage ?

Une telle enquête est-elle seulement possible se demande pourtant l’auteur, alors qu’il se penche ici sur une vie dont les cahots se déploient « entre rage sociale et folie » (chapitre 2) ? L’extrême agressivité dont Martial fit régulièrement preuve, au point de proférer plusieurs fois des menaces de mort, n’est-elle pas simplement l’expression dramatique de troubles mentaux irréductibles à toute réflexion sociologique ? Suivre cette piste impliquerait cependant de privilégier un « registre d’analyse » qui, en la médicalisant, désocialise en quelque sorte une trajectoire individuelle… Daniel Bizeul s’y refuse et défend que « rien ne saurait par principe restreindre le territoire d’observation et d’intelligibilité du sociologue dès qu’il est question de l’être humain » (p. 13). Pas même, donc, le déclenchement de crises de violence, dont il documente rigoureusement dans ces pages le déroulement et les conséquences microsociologiques.

Martial était intérieurement tiraillé, plusieurs des éléments constitutifs de sa personnalité s’entrechoquaient : un « clivage identitaire » polymorphe le caractérisait. Il était le dernier des neuf enfants métis d’un père martiniquais, qu’il disait violent, et d’une mère métropolitaine. Il était bisexuel. Aussi se trouvait-il « d’une certaine façon balloté des deux côtés de la frontière des sexes et des races » (p. 204), frontière dont le franchissement était surdéterminé par les statuts sociaux de ses partenaires. Il était un macho viril avec ses différentes compagnes. Individu d’origine plutôt favorisée mais déclassé, il se comportait en éphèbe efféminé avec les hommes blancs au profil bourgeois qu’il fréquentait. L’auteur et son compagnon, avec qui Martial vécut, en faisaient partie. Et Daniel Bizeul de pointer finement comment couleur de peau, rémanences impalpables de la domination coloniale, marginalité sociale, précarité économique et identités sexuelles mouvantes s’entremêlaient et entretenaient le mal-être existentiel de son ami.

Réductionnisme sociologique diront certains, en lisant que l’auteur cherche à cerner dans cette trajectoire les « répercussions intimes des violences collectives » (p. 10) ; coupable entretien d’une « culture de l’excuse »I que cette démarche cherchant à « rendre manifeste la violence d’origine sociale » (p. 36) dans une vie, ajouteront-ils. D’ailleurs, la profondeur des liens unissant les deux hommes n’invalide-t-elle pas tout simplement la pertinence des analyses du sociologue ? Daniel Bizeul répond clairement à cette dernière objection en développant tout au long de son texte une analyse réflexive sur la place qu’il occupa dans la vie de Martial et sur les conséquences de cette relation dans son travail de recherche et d’écriture. Les remarques à propos des hésitations relatives au choix du titre (p. 326) en témoignent pertinemment. Y mentionner l’homosexualité, la séropositivité ou bien encore les troubles psychologiques de Martial aurait ainsi réduit et fixé l’identité d’un homme dont l’auteur cherche à révéler la spécificité. Forcément imparfait, inévitablement limité, cet exercice d’auto-analyse caractérise pourtant, et certifie en quelque sorte, la démarche ici entreprise. Et puis, s’il cherche à savoir pourquoi son ami fut rongé par une colère et une rage dévastatrices, il n’excuse en aucune façon ses déchaînements de violences.

Quant à l’accusation de sociologisme, comprendre de réflexion grossièrement holiste, manichéenne et réductrice, l’auteur la renverse remarquablement en mobilisant une méthode convaincante sur laquelle il revient dans la conclusion. Sa démarche cherche à dépasser les fausses évidences du « récit en causalité » qui fait d’un facteur, d’une raison ou d’un motif des clés qui verrouillent définitivement une trajectoire individuelle. À la question « peut-on atteindre la cause originelle d’une vie malheureuse ? » (p. 139), sorte de blessure initiale qui déterminerait tous les détours d’une existence, il répond par la négative. Origine et trajectoire, dispositions et contextes, habitus et situations se mêlent inextricablement, entretenant toute une gamme d’effets de contraste et de renforcement. L’auteur favorise ici une analyse interactionniste assimilant « l’individu […] au rouage d’un ensemble […] qui se modifie en permanence » (p. 104), en fonction d’une succession d’évènements microsociologiques déterminés par un éventail d’échanges interpersonnels. À cette approche fait écho la reproduction des grands repères biographiques de la vie de Martial en annexe de l’ouvrage. Daniel Bizeul tente de « restituer les ressorts intimes d’une existence, tels qu’ils se dégagent de son cours ordinaire et de divers épisodes cruciaux » (p. 39). Il veille aussi à l’inscrire « dans le cadre socio-historique qui est le sien » (idem), mais sans l’y réduire. Dans cette perspective, l’enfance douloureuse de Martial n’écrase pas de sa force interprétative les significations sociales de sa vie en couple avec des hommes blancs aisés et plus âgés. Pas plus que sa condition de métis n’éclipse les conséquences microsociologiques du déclenchement d’une violente dispute avec ceux qui l’ont côtoyé. Tous ces aspects s’enchevêtrent, de sorte qu’il paraît bien impossible à l’auteur de révéler une sorte de fatale destinée sociologique.

Surtout, à défaut de pouvoir en épuiser le sens ou d’en fournir la clé, l’auteur restitue dans ces pages toute la singularité de la vie de son ami. Si elle s’étend méticuleusement sur des moments de crise et s’attarde sur des séquences dramatiques, l’analyse de Daniel Bizeul brosse aussi le portait d’un homme sensible à l’écriture, intéressé par la musique et apaisé par une foi religieuse. Réduit au stéréotype du marginal, à la figure du déclassé, à l’image de l’assisté et finalement au statut de malade devant mourir à cause du Sida, Martial faisait partie de ceux qu’on ne regarde qu’au miroir de « ce par quoi on a voulu les accabler »II. « Aussi contraints soient-ils cependant, offrant l’image de la dépendance à autrui, de l’inutilité sociale, de la déviance non amendable, ils donnent sens à leur passage sur la terre. » (p. 16).

Sébastien Zerilli
Lectures / Liens socio, 21 juin 2018
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l’humilié »
Le lundi 10 décembre 2018    Montreuil (93)
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l'humilié »
Le vendredi 23 novembre 2018    Calais (62)
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l'humilié »
Le samedi 9 juin 2018    Angers (49)
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l'humilié »
Le samedi 17 mars 2018    Paris (75)
Réalisation : William Dodé