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Martial, la rage de l’humilié
Parution : 16/02/2018
ISBN : 9782748903607
Format papier : 368 pages (12 x 21 cm)
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« Martial est un métis au visage brun dont le père est martiniquais. Il est gay, et se lie parfois à des Blancs aisés pour de l’argent et du rêve. En 1992, à 24 ans, il apprend qu’il est contaminé par le virus du sida. Je venais de faire sa connaissance peu avant. Il meurt en 2010, à 42 ans. Selon les médecins, c’est le sida qui l’a emporté. Mais est-ce là une explication suffisante ? Sous l’attrait qu’il exerçait, enjoué ou songeur, pouvaient surgir de la rage et l’envie de tuer. Les liens ordinaires sombraient. Type odieux ou mal dans sa peau, individu immature, schizophrène étaient des termes employés, “rebut de la société”, disait-il de lui. »

Peut-on mener une sociologie de la folie ou de la colère ? En utilisant comme source principale les cahiers rédigés pendant des années par Martial et les moments partagés avec lui, le sociologue Daniel Bizeul rend compte de l’homme qu’il a aimé. À travers la vie reconstituée de Martial, Il est question des indésirables, ces parcelles d’humanité qui vivent de combines et d’aides sociales et sont rebelles à toute autorité.

Daniel Bizeul

Daniel Bizeul est membre du Cresppa-CSU (CNRS-Paris 8-Paris Nanterre). Il a notamment publié Avec ceux du FN. Un sociologue au Front national (La Découverte, 2003), et de nombreux textes sur la réflexivité dans l’enquête sociologique.

Les livres de Daniel Bizeul chez Agone

Dossier de presse
Sébastien Chauvin
SociologieS, 27 février 2019
Christine Schaut
SociologieS, 27 février 2019
Josua Gräbener
Cause commune, septembre 2018
Régis Schlagdenhauffen
La Vie des idées, 28 juin 2018
Sébastien Zerilli
Lectures / Liens socio, 21 juin 2018
Sociologie d’un condamné

Bien avant le décès de Martial en 2010, Daniel Bizeul lui avait promis de publier un jour une sélection des milliers de pages des cahiers que le sociologue l’avait encouragé à rédiger depuis leur rencontre et en particulier depuis l’annonce de la séropositivité du jeune homme antillais en octobre 1992. Lorsque Daniel commence à retranscrire les cahiers, vingt-cinq au total, il est depuis la perte de son ami en grave dépression. Le recueil sera bientôt publié et, si l’on en croit les extraits déjà révélés ou lus lors d’émissions de radio, permettra d’apprécier le talent littéraire étonnant d’un marginal révolté dont les précarités accumulées avaient confiné le public à son entourage immédiat.

Martial, la rage de l’humilié, ouvrage de Daniel Bizeul, est paru quant à lui en 2018, huit ans après la mort de son principal protagoniste et avant la publication des œuvres de celui-ci. Martial, le livre, n’est ni une biographie, ni une ethnographie à proprement parler, même s’il emprunte aux deux genres. L’ouvrage est structuré de façon thématique et déploie un style argumentatif, sans pour autant prétendre au statut de démonstration. Il est la tentative d’un sociologue pour rendre compte du destin de son ami au moyen d’une enquête en partie rétrospective dont il est lui-même un des personnages. La proximité, on le sait depuis longtemps, n’est ni un atout ni un obstacle à la production de connaissances sur un monde social, mais un enjeu propre à l’investigation sociologique, dont il lui faut contrôler les effets au même titre que ceux de la distance. Obstacle quand elle empêche de voir l’essentiel qui va sans dire ou de surmonter les censures partagées, cette même proximité peut se faire atout lorsqu’elle s’accompagne des bons outils d’objectivation. Dans le livre de Daniel Bizeul, l’objectivation est simultanément un mouvement de distanciation et le moyen d’une familiarisation sociale a posteriori, car l’amitié qui a relié l’auteur à Martial n’a jamais annulé l’asymétrie sociale qui les séparait. Chacun de ces deux mouvements est indissociablement personnel et scientifique lorsqu’il s’agit d’enquêter sur celui qu’on aime mais qui demeure culturellement, intimement incompréhensible et énigmatique. S’en séparer pour mieux s’en rapprocher, expliquer pour comprendre, comprendre pour mieux aimer. Mais après la disparition de Martial, l’explication est aussi devenue un devoir moral. Inversant en quelque sorte la relation classique, souvent tout bonnement effacée dans la littérature sociologique, entre le privé et l’épistémique, le sociologue fait de l’objectivation le médium du deuil et de l’hommage. Si l’entreprise fut débutée dès leur rencontre (40 heures de conversations furent enregistrées en 1992-1993), la véritable enquête sur les causes ne s’ouvre donc que près de deux décennies plus tard. Elle répond entre autres à la culpabilité éprouvée par l’auteur de n’avoir pas pu empêcher la mort de Martial. Elle fut aussi sans doute une voie de sortie de la dépression. Expliquer pour continuer de tenir la promesse faite à Martial de ne jamais l’abandonner mais aussi, tout autant, peut-être, expliquer pour clore la période ouverte par cette promesse.

Qui a condamné Martial ? Cette question n’émerge pas avec son décès mais a nourri Martial lui-même durant la plus grande part de son existence. Dans la tête de Martial (mais aussi plus tard celle de Daniel), la question de la causalité se trouve entrelacée avec celle de la responsabilité et de l’accusation. Ainsi des explications concurrentes « s’imposent aux protagonistes dans le vif de l’action », alternent ou cohabitent dans les paroles et les écrits de Martial, selon qu’il se lance dans une diatribe contre Babylone, les Blancs et la domination coloniale continuée, demande à se faire interner dans un hôpital psychiatrique, se dit mu par des motifs religieux ou bien rapporte ses attitudes violentes aux maltraitances qu’il aurait lui-même subies dans son enfance. Martial se perçoit tantôt comme l’élu, tantôt comme étant l’objet d’une malédiction (c’est ainsi qu’il interprète sa contamination par le VIH). Il considère les autres comme les causes de ses malheurs mais se voit lui aussi comme payant pour ses fautes passées, parfois comme subissant les épreuves qui lui garantiront un salut futur. Il se sait victime et agresseur.

Daniel Bizeul s’attache à restituer la genèse de cet habitus de « rébellion contre l’ordre établi » qui se traduit en mauvais caractère, celui d’un homme « en état de guerre permanent » qui s’emporte pour un oui ou pour un non et en a conscience, qui connaît sa mauvaise image et agit en conséquence tout en sachant qu’il l’empire, rejetant ceux qui le rejettent, tombant dans la petite criminalité et en imaginant une plus grande, comme lorsqu’il rumine en détail le meurtre de son voisin après une altercation lors de laquelle celui-ci lui reprochait d’entreposer son vélo sur le palier. Dès petit, il rêve qu’il fait l’amour avec Satan, avant de plus tard se fantasmer en martyr. À plusieurs reprises on pense à Jean Genet, référence absente de l’ouvrage et on est régulièrement tenté d’appliquer la célèbre formule de Jean-Paul Sartre aux actions de Martial les plus détestables : « l’issue qu’un enfant découvre au moment d’étouffer ». Pour Daniel Bizeul, l’exercice d’explication sociologique n’est pas pourtant aisé : nul n’est en effet mieux placé pour trouver que les pauvres méritent leur condition que leur entourage immédiat, souvent démuni lui-même, entourage qui est en première loge pour croire voir dans les déboires sociaux de ses proches le résultat de décisions individuelles malheureuses ou de bifurcations non prises, d’opportunités non saisies, d’un manque de volonté ou d’un mauvais esprit qui n’y met pas du sien (Desmond, 2016, p. 180). À la suite d’autres sociologues, de Pierre Bourdieu en Algérie à Matthew Desmond à Milwaukee, Daniel Bizeul remet le monde sur ses pieds en montrant tout ce que ces conduites apparemment irrationnelles, spontanément perçues comme des causes de la précarité, doivent à la précarité elle-même, tant elles sont directement liées pour Martial à l’absence de prise sur sa situation matérielle, la non-maîtrise de son existence, sentiment de fatalité qui s’est progressivement imposé à lui et qui est couronné avec la nouvelle de sa séropositivité, à la fois aboutissement et point de départ de sa chute.

Humilié dans sa famille, puis par le système scolaire, puis par l’institution carcérale, par le monde du travail et enfin l’impitoyable univers hospitalier, Martial développe une perception du monde social structurée par l’opposition entre ceux qui l’aiment et ceux qui lui manquent de respect, entre les bienfaiteurs et les méprisants. La relation de dépendance matérielle et affective aux premiers peut vite les transformer eux-mêmes en accusés, lorsque resurgit pour lui l’injonction à « ne pas vivre aux crochets de Babylone », comme l’en avertit son frère Henry, incarnation familiale des interdits du rastafarisme (mais aussi du rejet de son homosexualité). Derrière les emportements de Martial, qui lui causeront tant de tort et exacerberont ce qu’il nomme lui-même sa « ligne de perdition », le privant de l’assistance de ses proches ou des institutions de traitement social de la misère, le conduisant à être exclu de l’appartement commun en 1994, l’auteur décèle à raison une conscience acerbe et amère des rapports de domination, une sociologie critique.

Dans son Martial, Daniel continue en sociologue professionnel l’entreprise explicative de son « ami à la vie disloquée » en retraçant les étapes de sa fabrication comme individu. Il lui faut remonter, sans les réduire l’une à l’autre, des causes proximales à celles, plus lointaines, ayant trait à sa socialisation, jusqu’aux rapports sociaux que cette dernière active et charrie. Lui rendre justice contre ceux qui ont tenté de l’enfermer dans la démence. Reconnaître et restituer la dimension spirituelle et politique de ses révoltes, souvent réduites à leur dimension psychiatrique. Mais l’enchaînement des causes est aussi concurrence des causes, incertitude de l’explication : Martial est-il mort de la biologie incontrôlable du virus de l’immunodéficience humaine, d’une schizophrénie qui divise jusqu’aux médecins sur sa réalité, des effets destructeurs d’une période d’errance sans abri à la fin des années 1980, d’une situation de « double absence » raciale et géographique entremêlée à une incertitude sexuelle, du redoublement de sa déchéance sociale par sa destitution dans l’ordre familial, ou encore de son usage chronique du cannabis dont les coûts aggravent sa précarité économique ? Et quelle puissance causale attribuer à ses croyances religieuses successives, tout particulièrement son adhésion au mouvement rasta au début des années 2000 après un voyage en Martinique ?

Et jusqu’où le sociologue peut-il rendre compte d’un individu et de son « dérèglement du rapport aux autres » sans recours à la psychiatrie ? C’est aussi une question sur laquelle bute inévitablement Daniel Bizeul, un dilemme auquel il se confronte sans jamais parvenir à le résoudre vraiment. Dans l’existence concrète de Martial, l’explication psychiatrique fut indissociable de l’intervention psychiatrique ou de son éventualité. De la catégorisation de la violence découlait son traitement. Une fois au moins, cet étiquetage a répondu à la demande de Martial lui-même, conduisant à son internement à la fois pour le protéger et protéger l’auteur et son compagnon. Sur le plan pratique, la psychiatrie s’opposait aussi au tribunal ; elle fut une voie d’évitement du traitement pénal. Si Daniel avait appelé la police en 1996 après s’être trouvé le couteau sous la gorge, son ami aurait été considéré comme récidiviste et serait donc retourné en prison. Un des premiers psys rencontrés oppose lui-même que le problème de Martial n’est pas d’abord psychiatrique mais qu’il est un quasi-délinquant qui doit surtout apprendre les règles. Daniel n’appelle pas la police. « J’ai pété les plombs en menaçant avec un couteau de cuisine Daniel pour qu’il me vienne en aide », écrira Martial en 2005. « Au fond de mes yeux il a vu ma détresse ». En décembre 2003, une altercation avec un chauffeur de bus le place à nouveau devant un tel embranchement biographique : d’abord en garde à vue, il évite la prison en acceptant une injonction thérapeutique.

L’explication sociologique elle-même est à la fois justice et violence, non pas simplement qu’elle demande de faire violence (épistémique) pour rendre justice (sociale), de trouver la causalité qui détermine et disculpe, mais qu’à bien des égards l’acte de justice et l’acte de violence se confondent. Dans Martial, la rage de l’humilié, il y a au moins deux violences de l’enquête. Celle de la vérification des faits, d’une part, qui amène à en rejeter certains. Daniel se rend en 2011 pour la première fois en Martinique pour déposer les cendres de Martial comme il le lui avait promis. Il y retournera plusieurs fois, interrogeant la famille, les amis, les proches. Sociologique, l’enquête se fait aussi investigation journalistique. Il s’agit de démêler le vrai du faux, de mettre en doute certains récits de maltraitance tout en découvrant potentiellement de nouveaux faits légalement répréhensibles. Mais il y a, d’autre part, la violence irréductible de la démarche explicative elle-même. Le choix ici n’est pas entre la rupture épistémologique ou son refus, mais entre sa reconnaissance ou son déni. Impossible en effet d’éluder la question des rapports entre l’explication « sociologique » (celle qui, dans le récit, est proposée par le narrateur en tant que narrateur) et les explications qui furent présentes, au cours de la vie de Martial comme après sa mort, dans le monde social, que celles-ci mobilisèrent le langage de la psychologie, des religions ou des sciences sociales, qu’elles furent avancées par des personnes ordinaires ou par des professionnel·le·s. Poser lucidement la question de ce rapport et donc de cette séparation, comme le fait Daniel Bizeul, c’est déjà admettre, qu’il le veuille ou non, que la rupture n’est pas un choix méthodologique contingent ou réversible arrimé à des préférences philosophiques, mais la condition même de l’écriture.

Comment enfin, cependant, ne pas rejouer dans l’exposé implacable d’un destin social le schème religieux de la malédiction, reproduisant sous forme sociologique la certitude de Martial lui-même (parce qu’elle lui fut répétée par ses parents) qu’il n’aurait pas dû naître et celle, scellée par le test de 2012, qu’il doit disparaître ? « Pendant 17 ans, j’ai attendu la mort », écrira Martial à la fin des années 2000. Il est tentant pour Daniel Bizeul de voir dans ces dix-sept années la réalisation progressive d’un « suicide passif ». L’initiative des cahiers répond directement à la mort imminente. Martial ne souhaitant pas aller voir un psy, Daniel lui propose d’écrire pour laisser des traces. Le jeune homme d’alors n’a aucune hésitation à écrire, lui qui avait entretenu un rapport si conflictuel au système scolaire. Ces cahiers, dont la lecture intégrale conduit Daniel Bizeul à corriger certains de ses souvenirs et notes ethnographiques lors de la rédaction du livre, lui permettent de rendre davantage justice à la « vie intérieure » de Martial, à son « versant créatif et volontariste » qui corrige et dément l’image du condamné. Durant l’existence de son ami, Daniel n’avait occulté ni l’investissement dans la musique ni la force de l’adhésion religieuse, ni même l’expérience de l’oppression raciale, mais reconnaît ne pas les avoir suffisamment alors pris au sérieux. Il avait fait comme si, en dehors des difficultés matérielles évidentes et de l’éventuel trouble psychiatrique, le reste pouvait être considéré comme anecdotique, telle une superstructure personnelle, des traits superficiels à expliquer plutôt que source d’explication. Daniel avait sous-estimé la force de l’attachement à la divinité qui reliait notamment Martial à l’univers caribéen, le rehaussement de soi qu’offrait ce mélange de religions anciennes et modernes, en partie parce que ces dimensions ne prirent leur ampleur finale qu’après 2005, Martial ayant déménagé dans la campagne bordelaise et Daniel ne le voyant plus que deux fois par an. L’auteur reconnaît n’avoir véritablement reçu les musiques de Martial comme des productions artistiques qu’alors que ce dernier était déjà mourant et paralysé.

L’ouvrage s’efforce de réinsérer ces attachements musico-religieux dans l’économie plus générale de la précarité, le hiatus entre ses aspirations à la reconnaissance d’une part et ses attentes immédiates pessimistes d’autre part. Martial refuse de prendre la réalité pour ses désirs, faisant de ces derniers une échappatoire autant qu’une source de douleur. Comme beaucoup de précaires, il se nourrit d’une quête onirique déconnectée des espérances concrètes. Il rêve de confort et d’indépendance, de fonder une boîte dans laquelle il serait son propre patron. Le domaine artistique lui apparaît comme une arène sociale dans laquelle il n’y a pas besoin de diplôme pour réussir. La précarité ne fut sans doute pas non plus pour peu dans la « disponibilité structurelle » dans laquelle il s’est trouvé pour de ferventes conversions et reconversions religieuses, parfois brèves, toujours nourries de syncrétisme. De temps à autre, Daniel Bizeul semble presque s’excuser de rechercher ainsi des causes extérieures à la vie intérieure. Il paraît plusieurs fois hésiter entre résistance et déterminisme, comme si l’une était justice et l’autre injustice, alors même que son livre est une illustration de ce que la résistance elle-même peut se trouver déterminée, déterminée à résister d’une manière qui est à la fois subversion et réalisation d’un destin de marginalité. Faire la sociologie de l’humiliation et de la rage, c’est souvent observer la rage aussi bien comme résistance à l’humiliation et comme partie intégrante du dispositif d’humiliation.

L’enquête sur Martial, bouleversante jusque dans ses quelques maladresses, est indissociable de sa relation avec Daniel, celle d’un amour qui coïncide avec l’annonce d’une condamnation. De cette relation on apprend beaucoup, pas suffisamment peut-être, dans Martial, la rage de l’humilié. Mais, par pudeur sans doute, et par volonté de centrer l’ouvrage sur Martial, de ne pas voler ce livre à celui qu’il considère comme son « fils unique », Daniel s’efface le plus souvent, même s’il demeure constamment en filigrane. Il nous offre une analyse axée sur son ami en ne menant pas jusqu’au bout la sienne, celle, selon les mots de Martial lui-même, « d’un guerrier qui ne laisse jamais tomber ses amours ». Poussée plus loin, la réflexivité de Daniel sur lui-même, sur sa sociologie comme sur sa psychologie, au-delà de formules parfois trop générales sur sa position sociale, aurait pourtant permis d’éclairer une autre énigme, celle de ce lien qui, par-delà la violence ineffable et précaire de l’intimité hétérogame, a attaché Daniel à Martial, « au-delà de toute raison » (p. 323 de l’ouvrage), jusque dans l’enquête, jusqu’après la mort.

Bibliographie

Desmond M. (2016), Evicted: Poverty and Profit in the American City, New York, Broadway Books.

Sébastien Chauvin
SociologieS, 27 février 2019
Quand histoires singulière et sociologique se mêlent

Ma première rencontre avec les travaux de Daniel Bizeul eut lieu en mai 2008 lors d’un colloque organisé par l’Université Libre de Bruxelles. Le colloque s’intitulait « S’impliquer : réflexions épistémologiques et méthodologiques sur l’observation participante ». Daniel Bizeul y évoquait son immersion auprès de militants du Front national. Son intervention s’appuyait sur un article paru, déjà, dans SociologieS en 2007 : « Des loyautés incompatibles. Aspects moraux d’une immersion au Front national ». Lui-même faisait suite à son ouvrage paru en 2003 Avec ceux du FN. L’article et l’intervention au colloque racontaient les conséquences de son immersion dans le milieu de sympathisants du parti sur l’image qu’il avait de lui et sur ses relations avec ses proches et ses collègues. Il y évoquait sa socialisation à l’excès dans un milieu dont tout, pourtant, aurait dû l’éloigner. De manière très franche il y parlait de son imprégnation idéologique des valeurs du milieu étudié et de la « mise en suspens de (ses) valeurs jugées essentielles jusqu’à mettre en péril (s)a propre assise morale ». Il y évoquait aussi les stratégies opérées pour cacher des yeux de ces militants FN, son compagnon de vie et un jeune homme métisse, porteur de dreadlocks et fumeur de joint qui vivait avec eux (c’était je pense Martial qui s’immisçait déjà dans son histoire sociologique). Il nous entretenait de son rapprochement des « méchants » qui, du coup, le paraissaient moins. Leurs contours identitaires étaient bien moins tranchés que s’ils étaient restés cachés dans des chiffres et dans une analyse macrosociologique. Bref le rapprochement les rendait humains. Il y relatait encore l’incompréhension de ses proches et de ses collègues sociologues : « toutes les fois que je relate cette enquête, cependant, une même remarque incrédule m’est adressée : comment ai-je pu croiser des personnes aussi peu recommandables sans haut-le-cœur et comment ai-je pu employer un ton aussi détaché, au point qu’il en paraît désinvolte, pour en parler ? ».

Le travail de Daniel Bizeul résonnait d’autant plus en moi que je menais au même moment une enquête de terrain auprès d’un groupe de paroles créé par le service de prévention et d’accompagnement des agressions de la Ville de Bruxelles, situé dans une cité de logements sociaux et composé de personnes âgées. Ce groupe était fréquenté par plusieurs personnes que l’on pourrait qualifier de « méchantes », parce qu’elles tenaient des propos racistes et extrémistes mais avec lesquelles, presque malgré moi, au long d’échanges réguliers et parce qu’elles avaient décidé à la fois de me prendre sous leur aile et de me confier leurs nombreuses vulnérabilités, j’avais tissé des relations amicales (Schaut, 2000). Cette proximité relationnelle m’ébranlait parce qu’a priori rien ne me prédisposait à la développer si ce n’est – et ce n’est pas rien – cette proximité physique imposée par le choix méthodologique de l’enquête de terrain. Bref j’avais l’impression d’être en familiarité avec cette notion de socialisation à l’excès. Comme Daniel Bizeul et contrairement à Martina Avanza lors de son enquête de terrain parmi les militants de la ligue padane (Avanza, 2008) j’aimais « (m)es indigènes » pourtant pas toujours très recommandables. Par opposition à elle et à Véra Nikloski enquêtant quant à elle auprès de deux organisations de jeunesse moscovites d’extrême droite (Nikloski, 2011), je ne vivais pas au milieu d’eux et pouvais dès lors me « ressaisir » par cette distance physique. Ce n’était pas le cas de Daniel Bizeul qui habitait le même territoire géographique que les militants, les invitant pour certains chez lui. Ils étaient ses voisins. Plus globalement je me questionnais sur la pertinence éthique et sociologique de mener une enquête de terrain obligeant à la proximité physique avec ce « type » de sujets de recherche au risque, en se rapprochant, de les rendre (trop) présentables. Ce faisant Whose side are we on (Becker, 1967) ?

Cette fois-ci encore avec Martial, la rage de l’humilié, Daniel Bizeul s’attache à un personnage flou, pas net et sociologise son histoire. Ce très grand jeune homme aux dreadlocks et fumeur de joints est violent à l’égard de ses différentes compagnes, de l’auteur et de son compagnon et des intervenants sociaux et médicaux qui vont croiser son chemin. Instable, il est aussi affabulateur à ses heures. À sa mort Daniel Bizeul va tenter d’expliquer ce qui l’a conduit à devenir un « sale type ». Ce faisant, il se heurte à la même incompréhension de son entourage qui ne saisit pas « pourquoi [il] s’intéresse à quelqu’un d’aussi "odieux" qui n’a pas hésité à mettre en péril la vie de plusieurs personnes » ? Mais s’il existe des similitudes évidentes entre l’enquête menée en milieu FN et l’enquête à propos de Martial, une grande différence surgit. Au contraire des militants d’extrême droite, l’auteur connaissait bien son personnage avant de se décider à mener l’enquête. Plus, c’est parce qu’il le connaissait intimement, parce qu’il avait vécu avec lui et parce qu’il avait été son compagnon de cœur avant de développer à son égard une relation filiale, qu’il s’est décidé à sa mort à mener une enquête rétrospective visant, à rebours, à étudier les causes qui ont conduit Martial à sa mort. Le « cas Bizeul » s’épaissit, non seulement il construit un travail sociologique à propos de figures illégitimes et difficilement défendables, mais ici il ne se donne aucune chance de ne pas être socialisé à l’excès par son sujet d’enquête. Il l’est avant de commencer et c’est parce qu’il l’est qu’il enquête. Était-il dès lors en mesure de faire un travail sociologique ? Pouvait-il le faire ? N’a-t-il pas fait preuve d’un manque de réflexe et d’éthique professionnels en enquêtant, par la lecture du journal de Martial, du sien propre et par des entretiens menés auprès de son entourage, sur les multiples dominations vécues durant les différents moments de sa vie, sur ses errances et ses tactiques pour s’en sortir qui se révèlent in fine toujours perdantes ? La question est pressante, mais je n’ai cependant pas envie de la poser pour privilégier l’analyse du contenu de son livre et du modèle de causalité explicative utilisé.

Ce livre doit être lu par ceux qui s’intéressent aux formes contemporaines de la domination et à la sociologie de la déviance. Daniel Bizeul y explique comment les mécanismes de la domination se construisent au cœur d’un parcours singulier, en « situation » et à l’intersection de différentes dimensions : raciale, Martial est métisse ; sociale, Martial est sans qualification, il ne finit aucune formation entreprise, il vit d’expédients et se retrouve à un moment de sa vie à la rue ; sexuelle, Martial est, au début de sa carrière sexuelle, homosexuel, s’étant, je pense, prostitué un temps ; familiale, Martial naît dans une famille désunie avec un père violent et absent ou encore médicale, Martial est depuis le début des années 1990 atteint du virus du VIH avant de développer la maladie du sida. Le livre montre que ce n’est qu’au prix du croisement de ces différentes dimensions que prend sens son histoire. Même si la question n’est pas formalisée dans l’ouvrage, sa lecture permet également d’observer que ce croisement n’implique pas obligatoirement l’accumulation des dominations. Ainsi Martial le dominé, l’humilié, peut dominer à son tour, humilier, parfois violemment. C’est particulièrement le cas à l’égard de ses compagnes auxquelles il ne révèle pas sa maladie et qu’il arrive de frapper. S’agit-il là de l’expression ultime de la situation de dominé que de se retourner contre plus dominé que soi, ou le signe que ses compagnes sont, sans le savoir et à ses yeux, l’expression de la domination blanche et hétérosexuelle contre laquelle il se bat ? La question reste ouverte.

Même s’il ne le revendique pas, le travail sociologique de Daniel Bizeul donne aussi un écho à une certaine sociologie de la déviance. Celle d’Howard Becker (Becker, 1985) bien sûr parce que, comme ce dernier, Daniel Bizeul recourt à l’analyse d’une histoire faite de différentes étapes qui s’avèrent décisives pour en saisir les suivantes et parce qu’il nous montre lui aussi comment cette carrière ne peut se faire qu’avec l’appui des autres et au cœur d’interactions, qu’il s’agisse de ses pairs ou des « entrepreneurs de morale » croisés sur son chemin. Dans le livre, la description faite de la dimension morale des trajectoires de soin imposée aux personnes atteintes du sida est particulièrement saisissante. La sociologie de la déviance encore parce que, au corps défendant je pense de Daniel Bizeul qui a tendance à prendre les paroles et les actes de Martial à leur premier degré comme étant, toujours, la preuve d’un statut de dominé absolu, la lecture de l’ouvrage fait penser aux travaux de David Matza et de Gresham S. Sykes . Ceux-ci mettent en évidence les techniques de neutralisation des actes commis utilisées par les individus qui doivent s’en défendre afin de légitimer leurs actions et les rationaliser (Sykes & Matza, 1957 cités par Guibert-Lafaye, 2017). C’est le cas de Martial qui retourne souvent les accusations faites par ses accusateurs contre eux et contre l’ordre moral établi, conteste leur légitimité à porter l’accusation et justifie ses actes par un système normatif différent et supérieur de celui auquel il est confronté en situation. L’image qui se dégage progressivement de Martial à la lecture de l’ouvrage est moins celle de quelqu’un entièrement contenu dans son statut de dominé et d’humilié, qui s’y réduit et qui y est réduit définitivement, que de quelqu’un qui, en se trouvant pris dans de multiples contraintes, des mauvais choix, devient gris, trouble, parfois humiliant, parfois humilié, parfois humilié parce que humiliant, parfois l’inverse.

C’est peut-être ce décalage entre d’une part la volonté de Daniel Bizeul de réhabiliter « coûte que coûte » Martial en expliquant son parcours et en montrant les différentes épreuves qu’il a traversées et, d’autre part, ce qu’on retient de lui à la lecture du livre qui donne la limite de la démarche entreprise et qui en constitue sa fêlure. Ce travail d’explication n’est pas tout à fait accompli et c’est sans doute tant mieux. Martial a résisté à l’analyse des causes, il a fait un pied de nez au modèle de causalité explicative du sociologue. La mise en œuvre de celui-ci donne le sentiment que l’auteur, qui retrace l’histoire à rebours, à partir de sa fin à savoir la mort de Martial en 2010, va y chercher ce qu’il voulait y trouver, à savoir les traces des multiples dominations qu’il a subies et qui rendent son histoire inéluctable, jouée d’avance. Martial ne pouvait que mourir, il n’avait d’autre choix que de mourir, pris qu’il était dans des déterminismes dont il ne pouvait sortir autrement et dont il est la victime. La lecture du livre rend cette version de l’histoire moins crédible. Daniel Bizeul en est d’ailleurs conscient, il l’exprime à la fin du grand résumé, plus que dans le livre lui-même comme si le temps avait fait son œuvre. Il y écrit que l’histoire qu’il raconte ne « produit pas une compréhension de type causal au sens strict ». Plus loin dans le texte, il écrit encore que « ce que l’enquête en causalité risque toutefois d’occulter […] c’est la part d’invention de soi et de sa vie de l’individu aux prises avec les malheurs ou, plus banalement, avec les tracas de l’existence […] Il me faut admettre que le recours aux schèmes ordinaires de la causalité explicative est décevant ».

Comment faire autrement ? Comment se sortir de ce décalage ? La réponse est peut-être à chercher du côté de la littérature. En lisant Martial, la rage d’un humilié j’ai beaucoup pensé à Javier Cercas, écrivain espagnol contemporain, tant par ses rapprochements que par ses différences avec Daniel Bizeul. Javier Cercas a écrit de nombreux ouvrages parmi lesquels Anatomie d’un instant (2010) où l’écrivain se demande pourquoi trois hommes, Santiago Carrillo, Manuel Gutiérrez Mellado et Adolfo Suarez – que rien ne rapproche – ont pu, le 23 février 1981, jour du coup d’État manqué, refuser tous les trois d’obéir aux ordres du putschiste Tejero intimant aux parlementaires espagnols de se jeter au sol. Qu’est-ce qui les a poussés à rester debout alors que tous les autres avaient obéi ? Dans L’Imposteur (2015), Javier Cercas tente de savoir pourquoi un homme ordinaire, Enric Marco, s’est fait passer pendant des décennies pour un rescapé du camp de Mauthausen et devenir président de l’association des anciens déportés jusqu’à ce que, bien des années plus tard, un historien zélé fasse éclater le scandale. Dans son dernier ouvrage, Le Monarque des ombres (2018), il part à la recherche de l’histoire de Manuel Mena, son grand-oncle, frère de sa grand-mère maternelle, mort à 19 ans durant la guerre d’Espagne du côté des phalangistes, en tentant de comprendre pourquoi ce jeune homme brillant avait choisi une mauvaise cause. Ce qui unit ces trois histoires, au-delà de ce qu’elles parlent de l’histoire sombre et trouble de l’Espagne, c’est que toutes trois, à l’instar de l’histoire tracée par Daniel Bizeul, parlent hommes, Adolfo Suarez, Enric Marco et Manuel Mena, aux contours troubles, loin d’être des héros mais tous les trois dignes, comme l’est Martial, d’être le personnage principal d’une histoire retracée l’un par un sociologue, les trois autres par un écrivain. En en faisant des personnages principaux de livres, ils leur donnent une épaisseur humaine. En les racontant, les deux auteurs se racontent aussi eux-mêmes. Javier Cercas ne le nie pas quand il affirme qu’il s’est approché de Suarez pour s’approcher de son père, son fervent défenseur et de mieux le comprendre. S’il part à la recherche de l’histoire de Manuel Mena, c’est enfin pour se saisir de son histoire familiale et de la honte qu’il a éprouvée à son égard : « Je pensais que pour raconter l’histoire de Manuel Mena, il fallait que je raconte ma propre histoire… l’histoire d’une histoire, c’est-à-dire l’histoire du comment et pourquoi j’en étais venu à raconter l’histoire de Manuel Mena » (Cercas, 2018, p. 305). Dans son ouvrage, Daniel Bizeul écrit lui aussi que derrière, à côté de ce travail d’enquête sociologique, il y a le désir de réhabiliter Martial et donc d’en faire un personnage digne tout en donnant un sens sociologique à son soutien indéfectible. Ce qui les unit encore c’est l’ambition démesurée de la question posée : pourquoi Martial est-il devenu ce qui l’a conduit à la mort ? Pourquoi Adolfo Suarez s’est-il ce jour-là montré héroïque ? Pourquoi Enric Marco a-t-il voulu passer de la vie d’un homme ordinaire à celle de héros et de martyr ? Pourquoi se faire tuer à la bataille de l’Ebre ? Mais une chose à mes yeux les distingue, c’est que là où Daniel Bizeul veut trouver des explications (le non-désir de la mère, la violence, le dénigrement, la brutalité…) et répondre à la question, Javier Cercas ne s’y essaie pas, tant il sait que c’est peine perdue. Mais il veut s’en rapprocher. Pour cela il se « contente » d’enquêter, de se rendre sur place, de rencontrer des personnages ayant directement ou indirectement participé à la scène, de tracer des pistes, d’établir des liens, de poser de nouvelles questions, de proposer des interprétations, de s’interroger sur leur statut et sur son rôle de romancier sans fiction pour finalement se déclarer impuissant à tout saisir. À la fin des trois romans cités, la question posée initialement reste ouverte, non résolue « car le passé est un puits insondable et noir où l’on arrive à peine à percevoir des étincelles de vérité, ce que nous savons est sans doute infiniment plus petit que ce que nous ignorons » (Cercas, 2918). Le-la lecteur-rice, entretemps, s’étant rapproché-e du personnage, de sa complexité et de celle de l’histoire dans laquelle il-elle est plongé-e, en a accepté l’idée. Il est impossible de tout savoir mais ce qu’il-elle sait, il-elle le sait mieux. Mais peut-être seul un écrivain peut-il se permettre de laisser une question aussi ouverte et la réponse aussi impénétrable ? Un-e sociologue peut-il-elle s’y résoudre ? Une sociologie qui renonce à expliquer et qui se fait moins déterministe, moins implacable, eût-elle pu exister pour raconter l’histoire de Martial autrement ? Une histoire déployée dans ses interstices, dans son intimité, dans ce qu’on ne savait pas déjà de lui et ailleurs qu’à partir de sa fin ? Le monde est toujours plus compliqué que ce qu’on ne le croit dit Howard Becker (cité par Didier, 2018). Une telle démarche alternative à celle utilisée et dont – ceci dit je n’en connais pas bien les contours pratiques et méthodologiques – eût-elle donné la possibilité à Martial d’être aussi (mais pas seulement) un sale type ? C’est une entreprise sociologique difficile à concevoir mais peut-être possible à moins d’admettre que la limite de la sociologie se situe justement exactement là.

Avanza M. (2008), « Comment faire de l’ethnographie quand on aime pas “ses indigènes” » ?, dans Fassin É. & A. Bensa (2008), Politiques de l’enquête, Paris, Éditions La Découverte, pp. 41–58.

Becker H. (1967), « Whose side are we on ? », Social problems, vol. 14, n° 3, pp. 239–247 [En ligne] https://www.sfu.ca/~palys/Becker1967-WhoseSideAreWeOn.pdf .

Becker H. (1985), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Éditions Métailié.

Bizeul D. (2003), Avec ceux du FN. Un sociologue au Front national, Paris, Éditions La Découverte.

Bizeul D. (2007), « Des loyautés incompatibles », SociologieS, La recherche en actes, Dilemmes éthiques et enjeux scientifiques dans l’enquête de terrain, mis en ligne le 21 juin 2007 [En ligne] http://journals.openedition.org/sociologies/226 .

Bizeul D. (2018), Martial, la rage d’un humilié, Marseille, Éditions Agone.

Cercas J. (2010), Anatomie d’un instant, Arles, Éditions Actes Sud.

Cercas J. (2015), L’Imposteur, Arles, Éditions Actes Sud.

Cercas J. (2018), Le Monarque des ombres, Arles, Éditions Actes Sud.

Didier E. (2018), « La preuve sociologique », La Vie des idées [En ligne] http://www.laviedesidees.fr/Evidence-Becker.html.

Guibet-Lafaye C. (2017), « Légitimer, rationaliser, expliquer la violence politique », Sociologie et Sociétés, vol. 49, n° 1, pp. 239–267.

Nikolski V. (2011), « La valeur heuristique de l’empathie dans l’étude des engagements “répugnants” », Genèses, vol. 3, n° 83, pp. 113–126.

Schaut C. (2000), « Le sentiment d’insécurité comme fait social total : le cas d’un groupe de paroles », dans Van Campenhoudt L. (2000), Réponses à l’insécurité. Des discours aux pratiques, Bruxelles, Éditions Labor, pp. 71–94.

Sykes G. M. & D. Matza (1957), « Techniques of Neutralization: A Theory of Delinquency », American Sociological Review, vol. 22, n° 6, pp. 664–670 [En ligne] https://www.jstor.org/stable/2089195?seq=1#page_scan_tab_contents.

Christine Schaut
SociologieS, 27 février 2019
Martial

Martial a entretenu des relations sexuelles non protégées en mentant délibérément sur sa séropositivité. Il a frappé plusieurs de ses compagnes et compagnons. Il a volé et menacé de mort plusieurs des personnes l’ayant pourtant aidé à affronter ses difficultés financières mais aussi et surtout ses tourments affectifs et symboliques. Une de ces personnes est Daniel Bizeul, sociologue. Alors que les sciences sociales en général et la sociologie en particulier sont constamment accusées par les réactionnaires (tels que le « socialiste » Manuel Valls) d’instiller une « culture de l’excuse », cet enseignant-chercheur de l’université Paris 8 propose une interprétation intime des comportements de celui qui fut son amant et ami jusqu’à sa mort en 2010 des suites du sida. Il fait ainsi le choix de ne pas en rester aux alternatives paresseuses et fréquentes dans la presse mainstream, de l’opprobre morale vis-à-vis des comportements détestables ou de leur qualification sous l’angle de la « folie ». Il doit alors s’armer de toute sa rigueur pour en restituer finement les ressorts individuels et collectifs. Ce livre ne se contente pas de retracer chronologiquement les faits les plus saillants de la vie de Martial, il en décortique les entremêlements multiples par des allers-retours permanents entre séquences de la vie (tantôt « explicatives », tantôt « à expliquer » dans une perspective postpositiviste), au cours de chapitres thématiques qui constituent autant de points d’entrée sur une existence intense et souvent très douloureuse. L’enfance dans une famille nombreuse sous le joug d’un père brutal, l’adolescence chaotique entre Martinique et métropole, la perte de repères entre différents univers culturels (son père est noir, sa mère est blanche), l’expérience précoce et assidue des drogues, l’homosexualité rarement assumée à cause des contextes largement homophobes, la pauvreté extrême (Martial est longtemps sans-abri) et la prostitution, la découverte de la séropositivité suite à des analyses sanguines encouragées par Daniel et son compagnon, la dépendance financière vis-à-vis de ces derniers pour compléter ses allocations sociales, le rapport conflictuel aux soignants qu’il doit voir de plus en plus souvent… ce sont quarante-deux années d’épreuves dont le sociologue restitue plusieurs fils rouges avec un fort souci de pudeur permettant d’éviter de tomber dans le registre du spectaculaire ou du misérabilisme. Dans quelle mesure peut-on se (re)construire individuellement à partir des carcans impartis à la naissance, après des traumatismes ? Comment se fait-il que tant d’humiliations ne se transforment pas en revendications donnant aux colères accumulées un débouché constructif ? À travers l’histoire de Martial, véritable écorché vif, Daniel Bizeul soulève des questions profondes sur la place des individus dans une société oppressante et normative. Tout en mettant les différents épisodes de la vie de Martial en perspective grâce à de nombreuses références scientifiques issues de diverses disciplines, le livre montre une grande prudence interprétative pour expliquer les contrastes parfois saisissants entre les récits de Martial (à l’oral, par enregistrement, sur des carnets, dans des blogs), ceux de sa famille et les souvenirs propres de Daniel Bizeul lui-même. Celui qui lui permet d’éviter le travers – bien connu en sciences sociales – de l’« illusion biographique ». Au-delà des lectures politiques que l’on peut en faire, tant les perches analytiques sont stimulantes (les questions du libre arbitre et du consentement sont omniprésentes, tout comme le rôle des institutions sanitaires et sociales), l’effort explicatif conséquent déployé constitue en soi un hommage vibrant et inspirant à la rage de vivre.

Josua Gräbener
Cause commune, septembre 2018
Autoanalyse d’un amour tumultueux

Peut-on écrire le portrait sociologique de quelqu’un qui a toutes les apparences du sale type et à qui on a de surcroît été intimement lié ? C’est le pari risqué de Daniel Bizeul dans ce livre-hommage à Martial, dont la vie fut marquée par la domination sociale et la violence sous toutes ses formes.

« L’homme qui venait d’entrer dans ma vie présentait un exemple intrigant de malheurs enchaînés et accumulés, que l’annonce de la contamination par le VIH venait parachever. » (p. 19)

« Va faire du social dans les rues de Paris, va t’occuper d’un autre paumé que moi […] Alors oublie-moi, laisse tomber ton enquête me concernant, je m’en tape de ton boulot, je ne suis pas ton cobaye, je ne suis rien pour toi-même si tu dis que tu m’aimes, moi je n’en veux pas de cet amour… » (Martial, 10 mars 2008, p. 292)

À l’instar de deux ouvrages parus récemment, Qui a tué mon père, d’Édouard Louis, et Qui a tué les verriers de Givors ? de Pascal Marichalar, le sociologue Daniel Bizeul, professeur à l’Université d’Angers, connu pour ses recherches sur le Front national [1] notamment, nous offre, dans son dernier livre, Martial, la rage de l’humilié, une analyse à la première personne de sa relation avec un homme, de 15 ans son cadet, emporté par le VIH/sida en 2010.
Mais plus qu’une simple étude de cas sociologique, ce livre est aussi, si ce n’est surtout, une forme d’hommage à cet homme qui a marqué son existence, une manière d’objectiver et de coucher sur papier le « lien viscéral, qu’il n’est aucun mot pour nommer, qui [l] » a attaché à Martial, et qui [le] noue à lui au-delà de toute raison » (p. 323). Réfutant le choix de la biographie, Daniel Bizeul cherche grâce à cette enquête sociobiographique à rendre visibles les formes de domination sociale et de violence physique et symbolique qui ont engendré sa mort.

Rendre extraordinaire une histoire singulière

Bien que la chose ne soit pas formulée de la sorte, Martial semble représentatif d’une partie des membres de la société qui cumule les discriminations à leur égard (en raison de leurs origines sociales et ethniques, de leur sexualité, etc.), accumule les échecs (sortie précoce du système scolaire, difficulté d’insertion dans le monde du travail, allers-retours en prison) et les pratiques à risques (toxicomanie, activités prostitutionnelles). Ces éléments étant connus, l’affaire aurait pu être pliée, cependant c’est le point de départ de l’enquête à laquelle se livre le sociologue et qui fait d’un homme ordinaire le héros d’une histoire de vie extraordinaire. En effet, la vie de Martial est intimement liée à celle de Daniel Bizeul dont l’objectif, à travers cet ouvrage, est de reconstruire une succession d’expériences et de tournants biographiques ayant mené à sa mort sociale, puis physique. C’est donc un lent processus de désaffiliation et de précarisation, de « dérèglement du lien aux autres » que cet ouvrage décrit et analyse.

Les matériaux ayant servi à cette enquête sont multiples : entretiens avec des proches permettant de confronter les points de vue et de saisir l’indicible, archives personnelles laissées par le défunt, remémoration des moments partagés avec l’enquêté, enregistrements, mais surtout des extraits du riche et foisonnant journal intime de Martial (7000 pages) auquel s’adjoint à partir de 2007 un blog sur Internet. C’est ce qui donne sa consistance toute singulière à cet ouvrage, sa forme d’hommage tout en pudeur. Compagnon de vie de l’auteur durant près de deux décennies, c’est une histoire à deux, tantôt à trois, qui nous est livrée. Une histoire dans laquelle le sociologue donne autant que possible la parole à Martial, à mi-chemin entre la biographie historique de personnes ordinaires et le récit de vie inspiré des méthodes développées par la première École de Chicago — néanmoins teintée d’une forme d’intervention sociologique, bien que l’auteur s’en défende. C’est une tautologie que d’affirmer que la vie de Martial n’aurait pas été la même s’il n’avait rencontré Daniel Bizeul. Pire ou meilleure, personne ne saurait le dire… mais il convient de reconnaître qu’il s’agit d’une relation très inégalitaire qui n’est pas sans rappeler les défis que pose au sociologue le fait de travailler avec des « acteurs faibles » [2].

Une rencontre à l’origine de l’enquête

La relation qui unit le sociologue à Martial est complexe. Cette complexité est déterminée, pour partie, par les modalités de leur rencontre. Tout commence en 1992 alors que Daniel Bizeul a 42 ans et Martial 24. Un soir, le conjoint du sociologue rencontre un jeune Antillais sur un lieu de drague parisien. Quelques jours plus tard, Martial est invité à passer la soirée avec ce couple gay fraîchement installé à Paris. Au fil de la discussion, Martial leur raconte s’être prostitué et que son dernier compagnon est mort du sida. Bizeul accompagne alors Martial pour réaliser un test de dépistage dont le résultat s’avère positif. Puis, il lui fait une promesse qui semble sceller la relation, celle de ne pas abandonner Martial, quoi qu’il arrive. Rapidement la relation prend une autre tournure puisque l’auteur et son compagnon tiennent dès lors le rôle de parents : ils accompagnent Martial dans ses démarches, l’aident à trouver une formation, un stage, lui achètent un appartement, jouent le rôle de médiateurs entre Martial et le reste du monde social, etc. Cependant, jouer ce rôle n’est pas une mince affaire puisque Martial se montre souvent voleur, menteur, menaçant et agressif vis-à-vis du « couple de pédés bourges » qui l’accueille. Contre vents et marées, malgré les hauts et les bas, Daniel ne rompt à aucun moment la promesse qu’il s’est faite, depuis leur rencontre en 1992 jusqu’à sa mort en 2010. C’est donc le récit d’une histoire partagée qui nous est livrée et au terme de laquelle D. Bizeul reconnaît avoir « endossé parfois, sans en avoir conscience, le rôle du protecteur néo-colonial, blanc, aisé, disposant d’un statut reconnu » (p. 207). Ceci étant dit, l’ouvrage parvient à « faire exister le point de vue de quelqu’un qui est nié dans sa qualité d’humain parce que soi-disant irresponsable et violent » (p. 36).

Le portrait sociologique d’un sale type ?

Martial est un personnage complexe, rebutant parfois, présenté comme abandonné de toutes et tous, notamment pour avoir volé et agressé ses parents et ses proches, caché sa séropositivité à ses ex-compagnes et compagnons avec lesquels il avait des rapports non protégés, violenté nombre de femmes et tenté de tuer Daniel Bizeul et son conjoint.

« C’est surtout l’état de tension permanente émanant de Martial qui rendait la vie auprès de lui inquiétante. » (p. 35). Pour comprendre cet « état de tension » et la figure du sale type que semble souvent incarner Martial, l’auteur convoque un certain nombre d’outils sociologiques qui montrent que, bien qu’acteur de sa vie, Martial est aussi le jouet de déterminants sociaux. En effet, selon D. Bizeul, Martial est une « victime structurale », « mal dans sa peau » avant tout parce qu’il est « mal dans sa position » (p. 39). De là découle une analyse très riche de la position de Martial au sein de la société permettant, in fine, non pas d’écrire une biographie, mais de reconstituer le déroulement d’une vie qui éclaire sa rébellion contre un monde qu’il juge hostile. La colère de Martial s’explique par une multitude de facteurs : sa position dans la fratrie, une enfance ponctuée de violences paternelles, la conscience de sa position sociale inférieure, son aspiration contrariée au succès, la succession de ses échecs sur le plan tant scolaire et professionnel que sentimental.

De là découle la question de l’objectivation des déterminismes sociologiques ayant dessiné la trajectoire de Martial. Pour ce faire, l’auteur insiste sur la dimension intersectionnelle, qui est à prendre selon deux acceptions. La première, issue du langage commun, renvoie à la position de Martial à l’intersection de cultures et d’orientations sexuelles. Il est métis et bisexuel. La seconde est celle des sciences sociales : elle désigne un individu potentiellement et pratiquement affecté par plusieurs formes de discrimination, en vertu de sa race, de son orientation sexuelle, de son niveau de diplôme, de sa maladie chronique.

Cette trajectoire n’est pas sans rappeler, finalement, celle de certains diaristes, à commencer par le célèbre Amiel dont le journal est le confessionnal de toutes ses tergiversations et dont Luc Boltanski considère justement que sa difficulté à trouver sa place l’empêche d’agir et le maintient dans la projection d’une vie idéalisée qu’il ne parvient pas à réaliser. Cependant, à la différence du journal intime d’Amiel, celui de Martial est tenu à l’initiative d’un tiers, Daniel Bizeul en l’occurrence, à qui revient la mise en place de ce dispositif sociologique.

Croire pour survivre

Un aspect particulièrement intéressant que développe l’ouvrage est la place prise par la croyance comme moyen de donner du sens aux événements du monde. Daniel Bizeul consacre une cinquantaine de pages à cette question et montre ainsi la multiplicité des trajectoires du croire qui ont affecté Martial. Élevé dans la tradition catholique, Martial développe une relation particulière à Dieu avec lequel il se sent par moments en pleine communion. Cependant, son pendant négatif, le diable, semble aussi particulièrement présent dans sa vie. La conséquence en est un rapport dual au monde, perçu comme un jeu d’oppositions entre le bien et le mal accentué par ses croyances en des puissances surnaturelles selon des schèmes assez typiques des Antilles dont il est originaire. De puissantes pages, extraites du journal de Martial, attestent de sa vision du monde, comme lorsqu’il écrit en décembre 2005 qu’« il y a deux Dieux, il y a un Dieu d’amour, et il y a un autre Dieu, de la haine, qui s’appelle le démon. » Parallèlement, son système de croyance se nourrit de lectures et de rencontres, rendant de plus en plus complexe son univers mental, l’éloignant toujours plus de ses croyances originelles. Après avoir cru être un envoyé de Dieu, Martial se tourne vers l’Islam. Il en découle un épisode de soumission à un groupe islamique. Puis, un peu plus tard, c’est vers la religion Rastafarah qu’il se tourne, avant de revenir à un système de croyance syncrétique plus complexe, mais toujours manichéen, l’aidant à donner sens à son parcours et à l’infection au VIH. D. Bizeul propose à cet endroit une analyse en termes de disponibilité mentale et idéologique permettant de comprendre la succession des conversions de Martial, cherchant, à chaque fois à donner sens à sa vie et par delà, à trouver une justification exogène à son chemin de vie.

Donner sans attendre

Le portrait de Martial fait apparaître une multiplicité de personnes qui le prennent successivement sous leur aile. Pourtant, et l’on peut s’en étonner, la bisexualité qui marque le parcours social Martial ne fait pas l’objet d’une analyse distincte, même si elle est régulièrement évoquée au fil de l’ouvrage. Hormis la relation avec Daniel et son compagnon, rares sont les autres hommes avec lesquels Martial a entretenu une relation intime qui transparaissent dans l’ouvrage. Toutefois, une différence nette se dégage entre les relations entretenues avec les hommes et avec les femmes. Tandis qu’il menace les hommes de violence, il passe à l’acte avec ses compagnes. Dès lors, c’est une incursion dans ces violences conjugales qui nous est offerte, avec des apartés laissant la parole à ses ex-compagnes qui toutes ont fui pour éviter la mort.

S’agissant de la relation de Martial avec Daniel et son compagnon, l’ouvrage nous livre une leçon de vie, d’engagement et de don, invitant à une réflexion plus vaste sur ce que l’amour peut offrir. La posture de soutien inconditionnel, la volonté qui animait D. Bizeul de croire qu’il pourrait transformer un destin, alors même que Martial et lui-même entretenaient par moments une relation tendue, restent toutefois peu interrogées a posteriori — tout comme d’ailleurs les motivations sociologiques du projet d’adoption de Martial — alors même que celui-ci semble se percevoir lui-même comme un « cobaye sociologique », un objet d’étude.

Malgré le réconfort qu’apporte, à la lecture du livre, la générosité qui entoure la relation de Daniel à Martial, son histoire est éminemment tragique, puisqu’il mourra du VIH/Sida suite à son refus de soins. On se demande pour quelles raisons, hormis un amour inconditionnel qu’il est difficile d’objectiver, l’auteur a tenu à entretenir cette relation avec cet homme, qu’il envisagea un temps d’adopter, qu’il aimait et que ce dernier semblait considérer en retour comme un père, un grand frère ou un oncle. Pour quelles raisons lui a-t-il acheté un appartement, l’a-t-il entretenu financièrement, emmené en vacances, aidé à trouver du travail, soutenu et défendu sans jamais faillir face à la justice, aux médecins et aux travailleurs sociaux ? On regrettera peut-être que les motivations de ce livre-hommage ne soient pas mieux explicitées, ou que la parole du conjoint de Daniel Bizeul ne soit pas plus souvent convoquée.

Régis Schlagdenhauffen
La Vie des idées, 28 juin 2018
Compte rendu

« De prime abord, c’est une vie énigmatique et sans attrait dont ce livre offre le récit » (p. 10). Celle de Martial, qui fut l’ami et l’amant de l’auteur pendant près de vingt ans, jusqu’à son décès prématuré à cause du Sida en août 2010. Une vie dont les courts moments de répit ne semblent être que les brèves parenthèses d’une errance entre épreuve de la rue et passage en prison, hébergement en foyer et hospitalisations, prostitution, petits boulots et stages de formation… Les nombreuses pages du journal intime que Daniel Bizeul l’a encouragé à écrire en témoignent. Ce document, couplé à des entretiens avec sa famille et des proches et les propres souvenirs du sociologue, lui fournit le principal matériau d’une analyse entreprise pour tenter de comprendre les nombreuses manifestations de rage et de colère de cet homme. Pourquoi Martial a-t-il été si souvent violent envers les dépositaires institutionnels de l’autorité (policiers, employeurs, soignants), comme envers son entourage ?

Une telle enquête est-elle seulement possible se demande pourtant l’auteur, alors qu’il se penche ici sur une vie dont les cahots se déploient « entre rage sociale et folie » (chapitre 2) ? L’extrême agressivité dont Martial fit régulièrement preuve, au point de proférer plusieurs fois des menaces de mort, n’est-elle pas simplement l’expression dramatique de troubles mentaux irréductibles à toute réflexion sociologique ? Suivre cette piste impliquerait cependant de privilégier un « registre d’analyse » qui, en la médicalisant, désocialise en quelque sorte une trajectoire individuelle… Daniel Bizeul s’y refuse et défend que « rien ne saurait par principe restreindre le territoire d’observation et d’intelligibilité du sociologue dès qu’il est question de l’être humain » (p. 13). Pas même, donc, le déclenchement de crises de violence, dont il documente rigoureusement dans ces pages le déroulement et les conséquences microsociologiques.

Martial était intérieurement tiraillé, plusieurs des éléments constitutifs de sa personnalité s’entrechoquaient : un « clivage identitaire » polymorphe le caractérisait. Il était le dernier des neuf enfants métis d’un père martiniquais, qu’il disait violent, et d’une mère métropolitaine. Il était bisexuel. Aussi se trouvait-il « d’une certaine façon balloté des deux côtés de la frontière des sexes et des races » (p. 204), frontière dont le franchissement était surdéterminé par les statuts sociaux de ses partenaires. Il était un macho viril avec ses différentes compagnes. Individu d’origine plutôt favorisée mais déclassé, il se comportait en éphèbe efféminé avec les hommes blancs au profil bourgeois qu’il fréquentait. L’auteur et son compagnon, avec qui Martial vécut, en faisaient partie. Et Daniel Bizeul de pointer finement comment couleur de peau, rémanences impalpables de la domination coloniale, marginalité sociale, précarité économique et identités sexuelles mouvantes s’entremêlaient et entretenaient le mal-être existentiel de son ami.

Réductionnisme sociologique diront certains, en lisant que l’auteur cherche à cerner dans cette trajectoire les « répercussions intimes des violences collectives » (p. 10) ; coupable entretien d’une « culture de l’excuse »I que cette démarche cherchant à « rendre manifeste la violence d’origine sociale » (p. 36) dans une vie, ajouteront-ils. D’ailleurs, la profondeur des liens unissant les deux hommes n’invalide-t-elle pas tout simplement la pertinence des analyses du sociologue ? Daniel Bizeul répond clairement à cette dernière objection en développant tout au long de son texte une analyse réflexive sur la place qu’il occupa dans la vie de Martial et sur les conséquences de cette relation dans son travail de recherche et d’écriture. Les remarques à propos des hésitations relatives au choix du titre (p. 326) en témoignent pertinemment. Y mentionner l’homosexualité, la séropositivité ou bien encore les troubles psychologiques de Martial aurait ainsi réduit et fixé l’identité d’un homme dont l’auteur cherche à révéler la spécificité. Forcément imparfait, inévitablement limité, cet exercice d’auto-analyse caractérise pourtant, et certifie en quelque sorte, la démarche ici entreprise. Et puis, s’il cherche à savoir pourquoi son ami fut rongé par une colère et une rage dévastatrices, il n’excuse en aucune façon ses déchaînements de violences.

Quant à l’accusation de sociologisme, comprendre de réflexion grossièrement holiste, manichéenne et réductrice, l’auteur la renverse remarquablement en mobilisant une méthode convaincante sur laquelle il revient dans la conclusion. Sa démarche cherche à dépasser les fausses évidences du « récit en causalité » qui fait d’un facteur, d’une raison ou d’un motif des clés qui verrouillent définitivement une trajectoire individuelle. À la question « peut-on atteindre la cause originelle d’une vie malheureuse ? » (p. 139), sorte de blessure initiale qui déterminerait tous les détours d’une existence, il répond par la négative. Origine et trajectoire, dispositions et contextes, habitus et situations se mêlent inextricablement, entretenant toute une gamme d’effets de contraste et de renforcement. L’auteur favorise ici une analyse interactionniste assimilant « l’individu […] au rouage d’un ensemble […] qui se modifie en permanence » (p. 104), en fonction d’une succession d’évènements microsociologiques déterminés par un éventail d’échanges interpersonnels. À cette approche fait écho la reproduction des grands repères biographiques de la vie de Martial en annexe de l’ouvrage. Daniel Bizeul tente de « restituer les ressorts intimes d’une existence, tels qu’ils se dégagent de son cours ordinaire et de divers épisodes cruciaux » (p. 39). Il veille aussi à l’inscrire « dans le cadre socio-historique qui est le sien » (idem), mais sans l’y réduire. Dans cette perspective, l’enfance douloureuse de Martial n’écrase pas de sa force interprétative les significations sociales de sa vie en couple avec des hommes blancs aisés et plus âgés. Pas plus que sa condition de métis n’éclipse les conséquences microsociologiques du déclenchement d’une violente dispute avec ceux qui l’ont côtoyé. Tous ces aspects s’enchevêtrent, de sorte qu’il paraît bien impossible à l’auteur de révéler une sorte de fatale destinée sociologique.

Surtout, à défaut de pouvoir en épuiser le sens ou d’en fournir la clé, l’auteur restitue dans ces pages toute la singularité de la vie de son ami. Si elle s’étend méticuleusement sur des moments de crise et s’attarde sur des séquences dramatiques, l’analyse de Daniel Bizeul brosse aussi le portait d’un homme sensible à l’écriture, intéressé par la musique et apaisé par une foi religieuse. Réduit au stéréotype du marginal, à la figure du déclassé, à l’image de l’assisté et finalement au statut de malade devant mourir à cause du Sida, Martial faisait partie de ceux qu’on ne regarde qu’au miroir de « ce par quoi on a voulu les accabler »II. « Aussi contraints soient-ils cependant, offrant l’image de la dépendance à autrui, de l’inutilité sociale, de la déviance non amendable, ils donnent sens à leur passage sur la terre. » (p. 16).

Sébastien Zerilli
Lectures / Liens socio, 21 juin 2018
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l’humilié »
Le lundi 11 février 2019    Montreuil (93)
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l'humilié »
Le vendredi 23 novembre 2018    Calais (62)
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l'humilié »
Le samedi 9 juin 2018    Angers (49)
Rencontre avec Daniel Bizeul : « Martial, la rage de l'humilié »
Le samedi 17 mars 2018    Paris (75)
Réalisation : William Dodé