Skip to main content

L’université du désespoir [Précaire-1]

6 juin 2024|

Je suis allé au pays de Mickey, puis j’ai vu la matrice, avant d’essayer de toucher les étoiles et de prendre un billet pour la France d’en haut. J’avais quarante-huit heures pour trouver le sens du placement mais je n’ai retrouvé que le quotidien d’un précaire installé des deux côtés de la ligne de confidentialité… En voici la genèse.

Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais au fond de la classe, en cours de philosophie, et je n’étais pas très attentif. C’était pour moi une attitude assez paradoxale. J’étais dans une filière technique, je rejetais tous les cours qui me le rappelaient (gestion, compta), et les cours communs aux autres filières, dites « normales » (philosophie, histoire), m’enthousiasmaient : elles prouvaient que je n’étais pas un jacko en échec scolaire. C’était une heure de philo perdue dans un océan d’heures techniques – au cas où j’aurais oublié que je n’étais pas dans une filière légitime. Pourtant, c’est un cours sur la caverne de Platon, qui aurait pu être dispensé dans n’importe quel lycée parisien de filière générale, qui m’a rappelé ma pauvreté.

Les poches vides, je regarde par la fenêtre, je rêvasse. Philo, coefficient un en bac technique, je m’en tamponne. Même si j’ai l’intention de m’inscrire en sociologie, à l’université René Descartes-Paris V. Mais bon, je n’y pense pas, il faut d’abord que je me trouve un boulot. En sortant du bahut, je chope un Paris boum boum et trouve une annonce pour le nouveau grand parc de loisirs qui s’installe en Europe après avoir ouvert aux États-Unis et au Japon. Le choix du site s’est fait sur plusieurs critères stratégiques : accessibilité à l’ensemble des visiteurs européens, accord du gouvernement sur quelques « aménagements » du droit du travail et du mode de recrutement. Barcelone, bien qu’excentrée géographiquement, s’était portée candidate, mais c’est finalement la France et la banlieue parisienne qui ont eu le site, avec la bénédiction d’un gouvernement de gauche.

Il y a différents postes à pourvoir, à plein temps et à mi-temps. Il y a un numéro dans le Boom : je décide d’appeler. L’entretien téléphonique débute en français puis, à l’initiative de l’interlocuteur, se poursuit en anglais, et là j’enchaîne avec un accent so british qu’il me supplie de revenir au français. Il me dit que c’est bon, sans entretien supplémentaire, sans CV, que je vais recevoir une valise pour l’« université ». (Quoi ?!) Il s’agit d’une journée de formation institutionnelle, qu’il nomme « journée universitaire ». (Me voilà à la fac sans le bac…) Deux jours après, je recevais une mallette « universitaire » avec de belles plaquettes en papier glacé et une convocation.

Rendez-vous fut pris à l’« université », dans les salons dédiés aux colloques d’un grand hôtel bâti au milieu d’un centre commercial de la banlieue parisienne. Je débarque avec ma petite mallette, super accueil de l’université, de belles corbeilles pleines de viennoiseries, des chocolats et autres douceurs, j’y crois pas, c’est magnifique… J’observe les encadrants, enchaîne les cafés, les jus de fruits et les confiseries. Une fois repus, on nous dispatche par petits groupes avec un formateur aux dents blanches, yuppie à la chemise aux manches soigneusement retroussées, grain Oxford, grand sourire…

Welcome cast members ! Bonjour !

Tous en cœur : « Bonjour monsieur ! »

— Non, les amis, pas de « monsieur » chez les cast members, appelez-moi Georges! Dans la grande famille de ce monde magique, on s’appelle par nos prénoms de cast member. Laissez- moi vous présenter Michael – « Hi » – et Debbie – « Hello ». Vous aussi, quand vous serez en possession de vos badges de cast member, vos prénoms de cast member seront gravés dessus, peu importe le niveau hiérarchique ici, dans la société, nous n’avons qu’une seule identité : cast member… Comme mon accent ne l’indique pas, je viens du New Jersey, près de New York. Oui, les États-Unis, là où tout a commencé…

D’un coup, les lumières s’éteignent, un vidéo projecteur s’enclenche, un film interactif est projeté, où l’on voit apparaître Georges, qui parle comme si on était en direct.

— Hello les amis!, nous interpelle la fameuse petite souris aux grandes oreilles. Personne ne répond. Elle s’adresse alors à Georges, qui lance : « C’est des nouveaux boys !!!… »

La souris prend un air furibond : «Tu prends toute la place, Georges… » Puis elle s’esclaffe avec son rire aigu, reconnaissable entre tous : « Bonjour les amis ! »

Tous en cœur : « Bonjour ! »

Pendant plus d’une heure, on a droit à toute l’histoire de la légende magique, le premier coup de crayon par le père fondateur, les premières planches animées, jusqu’à l’avènement de la plus grande entreprise de loisirs mondialisés de tous les temps, une superstructure qui reste quand même poétique.

Puis l’onirique s’est fait rattraper par la balayette. Comme un con, j’ai choisi la mauvaise file, le mauvais groupe, « park support » : les balayeurs et les laveurs de vomi… Comme un con, j’ai suivi une jolie fille. Et il y a eu incompréhension sur le terme. Moi qui me prenais pour un bilingue, je croyais que j’allais me balader dans le parc au grand air, tourner, aiguiller les clients, les accueillir, je trouvais ça cool, « park support » : « supporter le parc ». Eh bien non, j’allais bien tourner dans le parc, mais avec une pelle et une balayette, de 14 heures à 23 heures.

Commencer le boulot dans l’après-midi ne signifiait pas pour autant qu’on avait la matinée pour soi, bien au contraire, il fallait être debout dès l’aube.

Tout d’abord, il fallait rejoindre le lieu de travail, ce qui n’était pas le plus long – du moins à l’aller, pour le retour c’était autre chose. En fait, mon emploi du temps réel, en comptant le métro et le RER, c’était de 7 heures du mat’ à 2 heures du mat’. Puis il fallait prévoir du temps entre la porte d’entrée du personnel et le lieu effectif du travail. Et ça ne se faisait pas en deux minutes : il y avait une ville dans la ville. On passe un premier sas, un deuxième sas, pièce d’identité, puis on attend le bus, comme si on était sur une ligne de la RATP, sous un abri, avec les mêmes impondérables que les transports parisiens. Après trois ou quatre stations, puis des couloirs et des escaliers, on rejoint le « costuming » pour récupérer au pressing une tenue propre et se changer. C’était le dernier endroit où l’on pouvait encore se raser de près, car il ne fallait pas avoir le poil dru, les managers vérifiaient avec une caresse de la main la douceur de notre épiderme, et gare si un poil rebelle piquait au vif sa main délicate : retour à la case départ. Tout était prévu à cet effet, y compris les distributeurs de lames, mais bien sûr, tout cela était décompté du temps de travail. Alors, sauf si on vient trois heures avant, on court : on court pour attraper un premier bus et on court après un autre bus pour passer du costuming au lieu de travail.

Direction le local à balais. Il faut courir encore et encore. Et, là aussi, il vaut mieux arriver à l’avance : c’est à qui chopera la meilleure balayette. Une grosse bousculade a lieu dans le petit local : quand tu arrives en retard, tu te tapes la plus usée. Une vraie misère : jouer des coudes pour avoir une balayette neuve ! Courir, toujours courir…

On avait à peine quarante-cinq minutes pour manger (lunch time). Et les managers n’hésitaient pas à venir interrompre nos repas – pour faciliter notre digestion. En cas de retard, il était fréquent de se voir retirer de cinq à vingt minutes sur sa vacation. Donc, on n’arrêtait pas de courir.

On finissait le boulot à 23 heures et il fallait maintenant faire le trajet dans l’autre sens : le parcours du combattant pour rejoindre le dernier RER à 00 heure 20, qu’il nous arrivait fréquemment de louper. On errait alors dans le parking en espérant qu’une personne véhiculée nous rapproche de Paris. Mais, quoi qu’il advienne, je n’avais aucune chance de choper le dernier métro et je me tapais à pinces Nation-Belleville.

J’arrivais à la baraque à 2 heures du mat’, épuisé. Réveil à 7 heures. Rebelote…

Mais on a vite fait de prendre le pli de ce taf de merde. Sur le quai du RER à Nation, je reconnaissais tout de suite la tronche du gars qui allait bosser au parc de loisirs : chaussures noires, mine défaite et rasé de près, une tronche qui contrastait avec l’enthousiasme des autres voyageurs et des touristes…

Mon boulot consistait, pour l’essentiel, à me trimbaler avec une pelle et une balayette sur un itinéraire précis, dont il ne fallait pas sortir : je tenais la balayette et la pelle à hauteur de poitrine. Une position très inconfortable. Nous avions interdiction formelle d’arrêter pour communiquer avec les « guests » (clients) et avec les autres cast members. Il fallait, pendant des heures et des heures, être à l’affût du moindre popcorn. Le sol était pourtant impeccable. Et le temps ne passait pas. Lorsqu’un client nous tenait la grappe, c’était merveilleux. Je me souviens d’un couple de vieux retraités, un ancien mineur de fond ch’ti qui me racontait sa vie, au grand désespoir de son épouse, qui souhaitait faire le plus possible d’attractions dans le parc : « Et les coups de grisou, monsieur ? »

On avait vraiment le temps de méditer en devenant de véritables robots à ramasser le popcorn. Vu qu’on n’avait pas le droit au walkman, je chantais des chansons dans ma tête. J’optais pour Matoub Lounés car il avait plein de chansons de plus de 30 min. J’aimais bien Tirgin : au bout de deux titres, une heure de passée, seize fois : huit heures…

Un jour, je suis stoppé net dans mes mélopées mentales par un manager aux magnifiques dents blanches. Il s’appelait Bill et me dit : « Popcorn à 200 mètres. » Je lui réponds : « Quoi !? » (Je fais mine de pas comprendre.) « Mustapha, popcorn à 200 mètres… — Je ne les vois pas. » Alors il me chope par le bras et me montre trois popcorns. Je les balaie, étonné. Il alors lève la tête et m’invite à le suivre du regard : dans son axe de vision, 40 mètres plus haut, sur la dalle d’un grand immeuble, un autre manager. Check au talkie- walkie : « Yes, it’s done. »

J’ai très rarement été affecté au nettoyage des toilettes : c’était la chasse gardée des plus anciens, on pouvait y perdre son temps. Mais je me suis parfois occupé des poubelles. On avait une sorte de char d’assaut de quatre mètres sur cinq, volumineux mais très maniable, et on faisait le tour du parc. Une fois le chariot plein, on balançait le tout dans une benne à compacteur. C’était éprouvant mais cette tâche se faisait à deux : le temps passait plus vite… Même si, un jour, j’ai failli me retrouver compacté. Une poubelle s’était coincée dans le compacteur. Je voulais appeler la sécu, mais un manager m’a demandé de me jeter dans le compacteur pour le débloquer. Une fois décoincé, je n’ai eu que quelques secondes pour sortir, de justesse…

Les supérieurs nous mettaient la pression. Comme les contremaîtres dans les usines, les « leads » (sous-managers) étaient les pires. Ils étaient moins compétents que les employés. Non diplômés, ils avaient été recrutés comme responsables avec la conviction qu’ils allaient « en faire baver » à des étudiants qui avaient réussi leur parcours scolaire. Ils nous suivaient partout, nous criaient dessus sans cesse.

De cette expérience je garde aussi tout un vocabulaire élémentaire qui constituait l’essentiel des communications entre cast members : « Code V » (pour « Vomi »), « Lunch time », « One o one », « Part time », « Full time ».

Ou encore « Bump ! », qu’on devait crier au moment de se relayer dans une zone de travail, ou même « Double bump !! », et ça pouvait aller jusqu’au quadruple « Bump »…

Bien qu’à mi-temps, ce job m’avait épuisé. L’échéance du bac approchait à grands pas. J’ai donc demandé, par la voie hiérarchique, deux ou trois jours de congé afin de me préparer pour les examens et j’ai fait une demande de congés pour le week-end avant les épreuves. Refus catégorique ! Sans aucune justification. J’ai dû simuler un malaise sur le lieu de travail et me mettre en arrêt maladie. Heureusement, j’ai eu mon bac.

Mon contrat finissait mi-juillet, je ne voulais pas poursuivre, mais, deux semaines avant la fin, avec un collègue, nous avons été surpris par un manager en train de bouffer des hamburgers dans un petit local technique. Nous avions la bouche pleine : convoqués, nous avons eu un avertissement. Mon contrat n’a pas été renouvelé – ça tombait bien… Mais dans le monde magique de la petite souris, on ne perd pas le nord : « Nous sommes au regret de ne pas renouveler votre contrat de travail, mais nous serons ravis de vous revoir au plus vite comme guest. »

Mustapha Belhocine
Extrait de Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016.

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions désordonnées à l’université, Mustapha Belhocine obtient en 2012 un master de sociologie à l’EHESS. Sous l’intitulé « Une expérience littéraire en milieu précaire », il y délivre le portrait de son quotidien, fruit d’une pratique assidue de la prise de note et de la mise en récit. Quatre ans plus tard, ce travail est édité sous le titre  Précaire ! Nouvelles édifiantes. À l’époque, après trois ans dans diverses structures d’accompagnement des toxicomanes à la Goutte d’or (Paris), il travaille entre 2015 et 2019 comme enseignant contractuel en Seine-Saint-Denis. De cette nouvelle expérience de précaire, il donne un portrait sous le titre « Professeur contractuel en Seine-Saint-Denis ». En 2019, Belhocine obtient le concours de professeur des écoles. Il est aujourd’hui instituteur à Saint-Ouen.

livre(s) associé(s)

Précaire !

Nouvelles édifiantes

Mustapha BELHOCINE