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Lutter c’est bien, s’organiser c’est mieux : l’opéraïsme et la structuration du pouvoir ouvrier

 

La question de l’organisation est un thème central dans l’histoire des mouvements sociaux : quelle structure adopter ? quelles formes de luttes mettre en œuvre ? quelle stratégie utiliser pour rallier le plus grand nombre ? À la fin des années 1950, c’est encore le mouvement ouvrier qui détient le monopole des luttes contestataires. La naissance de l’opéraïsme est le fruit d’une critique ouverte des partis et des syndicats de gauche. Les opéraïstes remettent en question l’orthodoxie marxiste du mouvement ouvrier, son réformisme, son éloignement de la classe ouvrière, de même que l’inefficacité de ses luttes. Alors que le « miracle » économique bouleverse l’Occident, les instruments politiques existants apparaissent comme obsolètes et doivent être réinventés : comment mobiliser la classe ouvrière du « miracle » et comment l’organiser ?

Ce fil rouge de l’organisation a permis de restituer les particularités des tentatives d’application de l’opéraïsme en Vénétie. Les transformations de ses formes organisationnelles au cours des années 1960 et au début des années 1970 dépendent principalement des mutations du contexte – local, régional, national et international – dans lequel évoluaient les militants, ainsi que des analyses et discussions qui avaient lieu collectivement. Cette question de l’organisation apparaît ainsi comme l’enjeu principal de leur activité, c’est-à-dire, pour reprendre le titre d’un article de Negri publié en 1962, « Que faire » pour contester et renverser l’ordre établi, la société capitaliste, l’exploitation, les inégalités ? Cette question, formulée par Lénine au début du XXe siècle pour énoncer sa théorie de l’organisation révolutionnaire, a guidé les militants opéraïstes durant toute leur histoire – il s’agissait en effet bien de trouver des moyens d’action pour révolutionner l’existant. Comment, dans un contexte territorial et social donné, construire la contestation ?

L’une des réponses données par les opéraïstes vénètes à la question du « Que faire ? » a été celle de l’autonomie, qui constitue l’un des traits distinctifs des années de révolte italienne. L’autonomie était d’abord un postulat théorique concernant le rôle de la classe ouvrière dans le système néocapitaliste, son irréductibilité aux impératifs productivistes. Les opéraïstes ont ensuite tenté d’organiser les élans d’autonomie ouvrière au cours des années 1960, répondant à un besoin de dignité et à la critique croissante des travailleurs envers leurs représentants traditionnels.

Les mobilisations de l’Autunno caldo ont ensuite un caractère périodisant dans l’histoire de l’organisation de l’autonomie, dont les ambitions deviennent alors nationales : face à la reprise de l’influence syndicale dans les usines et au bouleversement du climat politico-social au lendemain de l’attentat de piazza Fontana1Le 12 décembre 1969, une bombe explose à la Banque de l’agriculture de Milan. 88 blessés, 17 morts, un massacre auquel s’ajoute le décès de Giuseppe Pinelli, cheminot et militant anarchiste interrogé à la préfecture de police pendant trois jours et retrouvé mort en bas de la fenêtre du quatrième étage. L’attentat déclenche une vaste campagne de criminalisation des anarchistes, et plus généralement des groupes d’extrême gauche.Cette piste est abandonnée deux ans plus tard, avec la découverte d’un arsenal d’armes et d’explosifs incriminant les néofascistes d’Ordine nuovo. L’évènement incarne tous les éléments de la « stratégie de la tension » : l’intention d’inculper les groupes d’extrême gauche, le rôle de plusieurs secteurs de l’appareil d’État, l’entrelacement entre pouvoirs italiens et internationaux, la crainte des conflits sociaux et de leur capacité à remettre en cause les équilibres de la République italienne. Pour les militants d’extrême gauche, elle marque « la fin de l’innocence », alimentant le climat de peur et de paranoïa dû aux rumeurs concernant l’imminence de possibles coups d’État et à la répression déjà en acte envers les étudiants et les travailleurs., les militants condamnent les limites des organismes autonomes existants pour prôner le passage à une nouvelle forme d’organisation. Dans ce contexte, et dans certains discours, c’est-à-dire pour la ligne politique dominante de PO2« Potere Operaio », une des principales organisations du mouvement opéraïste., le terme d’« autonomie » semble désormais devenir presque synonyme de celui de « spontanéité » : il renvoie aux organismes réunissant les militants de base dans les usines auxquels manqueraient la discipline militante et la dimension politique.

C’est pourquoi après l’Autunno caldo, l’autonomie est globalement conçue comme un stade qui devrait être dépassé pour atteindre celui de l’organisation, entendue comme structure plus rigide et centralisée au niveau national. À partir de 1970, le groupe national promeut ainsi cette « autonomie de l’organisation » qui suppose :
1) un rejet de l’« usinisme » au profit d’un déplacement des terrains de lutte de l’usine au territoire et du terrain économique au terrain politique ;
2) une transformation du rôle des militants : c’est désormais leur capacité subjective, volontariste, et non plus dépendante des mouvements autonomes de la lutte, qui permettrait de renforcer le processus d’organisation, d’où l’insistance sur la formation et la professionnalisation de ces mêmes militants ;
3) une transformation de la structure même du groupe qui devrait se centraliser et s’institutionnaliser pour devenir parti.
Ces passages impliquent donc, d’une part, la perte d’indépendance des organismes de base par rapport à la direction nationale et, d’autre part, la recherche d’alliance avec d’autres formations.

Cependant, si ce projet n’est pas exempt de contestations et de résistance au sein même de PO, il se heurte également aux difficultés d’application pratique de cette ligne politique. L’étude des collectifs vénètes a en effet mis en évidence l’écart entre l’idéologie postulée au niveau national et leur traduction sur le terrain local.

Cela explique, selon nous, les raisons de l’implosion de PO, qui se trouvent dans l’écart entre les discours et les pratiques, et dans l’éloignement progressif entre les militants des usines et les militants « professionnels » – dont l’alliance avait pourtant contribué au succès du groupe durant les années 1960. Au début des années 1970, pour les militants de base internes aux usines, l’autonomie ne renvoie plus seulement à la nécessité d’une organisation indépendante du mouvement ouvrier, mais également à celle d’une organisation indépendante des groupes extra-parlementaires. C’est une dynamique qui investit également, avec ses spécificités, les collectifs féministes, contribuant à désagréger la « forme groupe ». Le processus de démantèlement de PO, qui s’opère à partir de 1972, apparaît ainsi comme un premier signal de la crise des groupes extra-parlementaires et de la transformation des formes de l’action collective qui se révéleront de plus en plus clairement les années suivantes. Dans les années 1970, l’autonomie est ainsi devenue une alternative valide et viable au léninisme : décentralisée, diffuse, mouvante, plurielle, informelle – l’autonomie comme forme d’organisation militante et sociale s’est propagée au cours de la décennie, prenant pied dans l’humus contestataire né des contradictions du « miracle », reliant des sujets disparates, développant un répertoire d’action collective presque infini et devenant enfin un casse-tête pour qui souhaiterait disqualifier et éliminer la dissidence.

Malgré sa particularité, le laboratoire vénète n’est cependant pas exempt d’égarements et d’erreurs qui sont liés aux trajectoires militantes examinées et au contexte dans lequel elles évoluaient, mais qui se retrouvent dans la plupart des mouvements sociaux. En effet, l’expérience opéraïste vénète révèle des tensions auxquelles est généralement soumise l’action collective :
1) l’antagonisme entre rigidité/souplesse des formes d’organisation et le problème de leur institutionnalisation ;
2) la question de la centralisation et de la dissémination, ainsi que de la verticalité ou de l’horizontalité du pouvoir et des processus de décision ;
3) et bien évidemment celle de l’homogénéité ou de l’hétérogénéité de la ligne politique.
Ces dilemmes tenant à l’organisation se sont posés aux militants opéraïstes, et ce, aux différentes échelles de leur activité, de même qu’aux différentes étapes de leur histoire, sans qu’ils parviennent à les résoudre.

La question de la violence elle-même, qui a fait couler beaucoup d’encre, ne nous semble pas la plus pertinente pour comprendre l’activité opéraïste. Intégrant le répertoire d’action envisagé par l’ensemble des groupes extra-parlementaires pour continuer à exister, le recours à la violence – sociale, politique ou armée – dépend davantage du nouveau climat social faisant suite à piazza Fontana que du choix de la poignée de dirigeants de PO. La violence était certes discutée, théorisée par le groupe – comme par la plupart des formations révolutionnaires – mais elle révèle surtout, du moins avant 1973, l’écart entre ses ambitions et la réalité socio-politique. L’insurrection désirée n’a jamais eu lieu et c’est peut-être là que réside l’échec des mouvements des années 1970, davantage que dans la répression qui s’est abattue sur eux.

Réduire l’activité des opéraïstes à la violence politique et au nihilisme qui leur ont été reprochés est une erreur historique qui gomme le travail analytique et militant patiemment échafaudé pendant ces années de révolte. C’est aussi une manière d’effacer leur contribution à l’obtention de droits, de conquêtes sociales et économiques, et à l’émancipation collective.

Les luttes des travailleurs opéraïstes de la Vénétie contre la nocivité industrielle, en particulier, sont exemplaires. Car si le territoire vénète est l’une des victimes du « miracle » industriel et économique de l’après-guerre, il est également l’un des berceaux d’un phénomène oublié, alors que l’écologie est devenue un business et une injonction de culpabilité : l’écologie ouvrière. Porto Marghera est l’un des terrains où émergent avec force les préoccupations pour la nocivité industrielle – et du travail en général –, de même que les dilemmes qu’elles suscitent (notamment l’alternative entre le pain ou la santé) ; c’est également à Porto Marghera qu’est progressivement élaboré un savoir ouvrier qui, grâce à la contribution d’intellectuels, d’étudiants et de médecins, constitue une contre-information remettant en cause les conceptions du progrès et du travail alors défendues par une bonne partie du mouvement ouvrier et toujours d’actualité aujourd’hui. Menées par les sujets dominés, par ces opérateurs et opératrices de la production et de la reproduction qui sont, hier comme aujourd’hui, les plus exposés aux risques environnementaux touchant leur milieu de travail et de vie, ces luttes sont non seulement possibles mais terriblement nécessaires. Et il est indéniable que les militantes et militants opéraïstes ont contribué à écrire leur histoire.

Marie Thirion
Extrait de la conclusion de Organiser le pouvoir ouvrier. Le laboratoire opéraïste de la Vénétie (1960-1973), qui vient de paraître

 

livre(s) associé(s)

Organiser le pouvoir ouvrier

Le laboratoire opéraïste de la Vénétie (1960-1973)

Marie THIRION