Manière et manière de servir à droite [LetttrInfo 25-X]
Tout a été dit, ou presque, de la campagne médiatique qui a monopolisé tout, ou presque, de l’agenda politique début mai : de l’enquête journalistique à charge contre Jean-Luc Mélenchon, la France insoumise, ses cadres ; et de l’ampleur de la charge de tous les médias, ou presque, contre Jean-Luc Mélenchon, LFI, ses cadres. Dans une mise en scène parfaitement rodée, journalistes et leaders politiques se sont renvoyé le mot « meute » comme une balle de tennis de table entre les plus mauvais joueurs de chaque équipe.
Un détail est toutefois passé sous les radars de cette opération remarquablement coordonnée. S’il a bien été mentionné que la campagne était fondée sur un livre écrit par deux journalistes de tels et tels médias, la maison qui l’a édité a laissé les contradicteurs totalement indifférents. Ainsi donc que son rôle dans cette splendide battue politico-médiatique.
Alors que le lancement de La Meute n’avait pas commencé depuis vingt-quatre heures, Acrimed en chiffrait déjà la rythmique et l’ampleur. Quelles que soient les preuves et les conclusions du livre à charge, on doit qualifier la chorégraphie de sa parution de dernier acte (en attendant le suivant) de la bataille des médias contre la gauche. Mais ici aussi, le grand absent reste l’édition. On constatera que ce n’est pas la première fois. On répondra que c’est d’autant plus remarquable.
Voilà sans doute le non-dit le plus lourd de l’analyse des médias. Il est courant de tenir une information publique fiable et de qualité comme indispensable au bon fonctionnement d’un régime démocratique. Cette exigence est bien brandie par tous les chevaliers de la liberté d’expression médiatique. Mais tous s’arrêtent aux portes de l’édition. Pourtant, on le sait bien, presque rien, au monde, n’existe sans commencer par un livre…
Non seulement ce n’est donc pas la première fois que l’édition est absente de l’analyse de son rôle dans la reproduction de l’ordre social, mais on doit même constater que cette absence est la règle. Y compris lorsqu’est fécond le « ventre éditorial d’où sort la bête immonde »…
De la famille Le Pen, personne ne connaît l’éditeur des mémoires du père, pas plus que celui des deux livres de la fille. Il est vrai que ces deux enseignes semblent avoir été créées sur mesure pour ces auteurs. Dans ce panorama incomplet des divas d’extrême droite, citons l’intellectuel le plus coté de la famille, Alain de Benoist, dont l’essentiel de la production paraît discrètement dans des officines plus ou moins confidentielles ou éphémères. Mais personne n’a levé un sourcil lorsqu’une maison séculaire comme Albin Michel a publié cinq titres d’Éric Zemmour entre 2012 et 2018. Et aucun observateur ne semble avoir rien déduit de fâcheux des vingt titres de Philippe de Villiers parus chez ce même éditeur entre 1989 et 2021. Aucun reproche non plus à Fayard lorsqu’en 2019 et en 2021 cette marque de Hachette (avant le rachat par Vincent Bolloré) édite le baron vendéen.
L’indifférence de bon ton des commentateurs de la vie politique et culturelle à l’identité éditoriale des livres qui nourrissent les médias commence à reculer à l’automne 2022, après un coup d’éclat de Vincent Bolloré, dont le groupe multimédia Vivendi a racheté le groupe éditorial Editis depuis quatre ans : la censure d’un auteur par l’un des (nombreux) employés de l’une de ses (multiples) marques. Un si petit recul toutefois que même le fer de lance de l’attaque contre le magnat des médias, #StopBollore, ignore toujours l’édition. Un choix qu’on peut difficilement reprocher aux animateurs : leurs porte-paroles, d’Arié Alimi à Edwy Plenel, comme la plupart des auteurs et autrices membres de ce collectif, sont publiés chez une marque ou une autre d’Editis, sinon d’un des trois autres plus gros groupes éditoriaux.
Tout change brutalement en 2024 avec le rachat de Hachette par Vivendi : il est désormais intolérable, pour toute la gauche intellectuelle et la militance antifasciste, que les ténors de la « fachosphère » y soient édités. Tollé quand « Bolloré » fait diffuser le livre de campagne du fondateur de Reconquête. Appel à la censure quand « Bolloré » fait éditer chez Fayard le leader du Rassemblement national. Désapprobation de la parution dans la même marque des livres de Philippe de Villiers et d’Alain de Benoist — ce dernier préfacé par Michel Onfray.
Mais pas un mot sur le fait que les œuvres de ces auteurs (lorsqu’ils en ont une) soient déjà, depuis plus ou moins longtemps, disponibles (parfois) chez ce groupe éditorial, et silence total sur le fait que ces auteurs soient aussi édités dans d’autres. La prose de droite plus ou moins extrême ne serait-elle nuisible qu’éditée par « Bolloré » ?
On signale bien que les Presses universitaires de France (PUF) — marque du groupe Humensis et propriété depuis l’automne 2024 d’Albin Michel — a annulé puis reprogrammé, au cours du printemps 2025, l’édition d’un livre contre le « wokisme » accusé de faire en France le lit de la contre-révolution trumpienne. Mais on ne fait pas le lien avec les auteurs édités chez Albin Michel, de Villiers à Zemmour, dont la publication par « Bolloré » a pourtant bruissé dans toutes les salles de rédaction parisiennes. Comme on ignore complètement la récupération par Albin Michel des deux opuscules que le nouveau président des Républicains et très droitier ministre de l’Intérieur macronien Bruno Retailleau a publié, en 2019 et 2021, aux éditions de l’Observatoire (Humensis).
De même, en février 2025, la dernière saillie de Michel Onfray contre la gauche radicale parue chez Plon — marque du groupe Editis (revendu en 2024 par le milliardaire breton Vincent Bolloré au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky) — n’a pas ému grand monde. Y compris parmi les journalistes et universitaires persuadés d’être de gauche qui publient chez La Découverte, marque du même groupe éditorial Editis. Pourtant, la production de ces universitaires et journalistes est placée par le préfacier d’Alain de Benoist aux « origines françaises de l’islamogauchisme » dont il a fait de la dénonciation sa nouvelle croisade.
On le voit, l’édition propose plusieurs manières de servir ouvertement la droite. De la franchise plus ou moins bestiale et brutale aux soutiens plus ou moins cuistres et ouatés. Comme par exemple Flammarion et les auteurs qui ont sonné l’hallali contre les chefferies de La France insoumise. Depuis 2012, Flammarion compte parmi la quarantaine de marques absorbées par la holding Madrigall, quatrième groupe éditorial français, propriété d’Antoine Gallimard, 375e fortune française et ayant hérité de la maison éponyme.
Face à La Meute, qui semble n’avoir rien appris aux proches et moins proches de la direction de LFI, certains commentateurs politiques, comme Pierre Jacquemain, rédacteur en chef de Politis, ont validé sur BFM l’enquête de ce « livre bienvenu ». Mais en comparant aussi l’implacable condamnation par les tribunaux médiatiques du candidat LFI pour son « autoritarisme » et le traitement de faveur que les mêmes ont réservé à la candidate du Rassemblement national, pourtant déclarée coupable par la justice française de « mise en place d’un système frauduleux élaboré dans le seul but de percevoir illégitimement des fonds publics du Parlement européen ».
Sur France Culture, le journaliste et essayiste Didier Éribon a admis la possibilité de « problèmes de fonctionnement », mais pour se dire que, « après tout, c’est peut-être grâce à ça que LFI a réussi ce qu’elle a réussi », raison pour laquelle il « les admire et les soutient ». Historien et politiste, Samuel Hayat pousse sur Médiapart cette position en justifiant les « dommages collatéraux » par l’efficacité léniniste de LFI. À ces variations sur les thèmes « La fin justifie les moyens » et « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », Roger Martelli répond, dans Regards. Pour lui, la violence des critiques de droite et la réaction de ces compagnons de route rappellent les campagnes anticommunistes d’antan et un concentré des erreurs fatales du Parti communiste français — dont il fut membre du comité central. Ce qui l’amène à conclure que, « si les insoumis restent dans le fonctionnement qui est le leur, il leur arrivera, et plus vite sans doute, ce qui est arrivé au PCF ».
Enfin, il n’a pu échapper aux spectateurs de la curée médiatique que ce livre n’accordait pas une ligne au programme politique pour lequel militants et électeurs soutiennent LFI. Autrement dit, ses auteurs poursuivent le traitement que les médias dominants réservent, majoritairement et depuis longtemps, aux questions politiques et sociétales portées par la gauche : l’oublie.
Si cet exemple est particulièrement représentatif de la place centrale de l’édition dans la production médiatique, pour peut qu’on y pense, on voit vite que c’est une situation courante. Quelles conclusions en tirer ?
D’abord qu’il faut requalifier le statut de l’édition en média : moyen comme les autres « de communiquer et de former l’opinion » — projet qui dépasse cette LettrInfo, mais déjà traité dans une précédente.
Ensuite qu’en corrigeant ce point aveugle on se donne les moyens de corriger les alliances incohérentes et contre-productives des autrices et auteurs qui n’écrivent pas des livres que pour nourrir leur carrière ou flatter leur ego. Pour ne citer que l’édition, chez un patron de la Françafrique, de critiques du colonialisme ; dans un groupe éditorial, une analyse de la concentration contre la démocratie et chez une ex-ministre macronienne, des dégâts du libéralisme autoritaire ; la parution d’écologistes chez un magnat des énergies fossiles et de féministes chez un catholique anti-avortement ou aux côtés de prédateurs notoires ; enfin, chez les milliardaires de l’industrie du luxe, les livres des apologistes de la décroissance. Chacun reconnaîtra les siens1Quelques indications sur la liste interminable de ces incohérences mortelles : les livres de (ou édités par) Thomas Deltombe chez La Découverte-Editis-Bolloré, celui d’Olivier Legrain et Vincent Edin pour Sauver l’information chez Payot-Actes Sud-Nyssen ; toute une maison, Tana, œuvre « en faveur du respect de l’environnement » chez Editis-Kretinsky ; de Mona Chollet chez La Découverte-Editis-Bolloré à Virginie Despentes chez Grasset-Hachette-Bolloré ou Annie Ernaux chez Gallimard-Madrigall, il est à peu près impossible de ne pas côtoyer un harceleur dans le catalogue d’un groupe éditorial (de Nicolas Bedos chez L’Obervatoire-Humensis-Albin Michel à Gabriel Matzneff chez Gallimard-Madrigall et Patrick Poivre d’Arvor un peu partout)..
Pour conclure avec l’édition de La Meute par Flammarion-Madrigall, rappelons qu’en 2010 Jean-Luc Mélenchon publie Qu’ils s’en aillent tous ! chez Flammarion (avant rachat par Madrigall), ouvrage édité en poche l’année suivante chez J’ai Lu (alors copropriété de Hachette et Gallimard) ; et qu’en 2013 il publie Comment faire ? chez Flammarion (après rachat par Madrigall). Depuis, 2014, l’essentiel des livres du leader de LFI se partage entre les groupes Hachette (2), Médiaparticipation (3) et Editis (4). En songeant au traitement que vient de lui réserver Flammarion, on doit se dire que l’auteur a bien fait de changer d’éditeur. Mais il n’est pas certain que ce changement change grand-chose sur l’essentiel à long terme : la cohérence et la fiabilité des alliances.
Dans les grandes années de lutte contre la mondialisation malheureuse, les traités de libéralisation des échanges et des investissements – menés à marche forcée et dans de très opaques et très secrètes négociations – étaient décrits comme des vampires qu’il suffit d’exposer à la lumière pour avoir raison d’eux. Cette stratégie d’exposition et d’explicitation au public a montré une certaine efficacité contre l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) dans les années 1990 puis le Trans-Atlantic Free Trade Agreement (Tafta) dans les années 2010.
Fondée sur la confiance dans l’éveil des prises de conscience, c’est cette stratégie qui motive certaines de ces LettrInfos, la carte « Édition française, qui possède quoi », le livre-campagne Déborder Bolloré, et des initiatives sur le front de la librairie comme la « Trêve des nouveautés ». Et commençant par ne pas s’embroncher sur le fameux proverbe chinois : « Quand le sage montre la concentration éditoriale, l’idiot regarde Bolloré. »
Thierry Discepolo
Sur ces thèmes, lire en ligne :
— « Les médias, toujours contre la gauche », Pauline Perrenot, Antichambre, 17 avril 2025 ;
— « Ce que “Bolloré” fait au livre, aux éditeurs et aux auteurs », Thierry Discepolo, Contrebande-Le Monde diplomatique, 9 mai 2025.
Et parmi nos LettrInfos :
— « “Bolloré’”, le talisman des résistants du 29 février »
— « L’édition mise à mal par ses vieux mariés, même »
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- 1Quelques indications sur la liste interminable de ces incohérences mortelles : les livres de (ou édités par) Thomas Deltombe chez La Découverte-Editis-Bolloré, celui d’Olivier Legrain et Vincent Edin pour Sauver l’information chez Payot-Actes Sud-Nyssen ; toute une maison, Tana, œuvre « en faveur du respect de l’environnement » chez Editis-Kretinsky ; de Mona Chollet chez La Découverte-Editis-Bolloré à Virginie Despentes chez Grasset-Hachette-Bolloré ou Annie Ernaux chez Gallimard-Madrigall, il est à peu près impossible de ne pas côtoyer un harceleur dans le catalogue d’un groupe éditorial (de Nicolas Bedos chez L’Obervatoire-Humensis-Albin Michel à Gabriel Matzneff chez Gallimard-Madrigall et Patrick Poivre d’Arvor un peu partout). ↩︎


