couverture
1984

Parution originale, 1950
Nouvelle édition
Traduction de l’anglais par Celia Izoard

À paraître le 15/01/2021
ISBN : 9782924834015
Format papier : 450 pages (12x17)
15.00 €

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« Le pouvoir nous enseigne à rejeter l’évidence de nos yeux et de nos oreilles. C’est son commandement ultime, le plus essentiel. Winston sentit son cœur lui manquer à la pensée de la puissance démesurée qui était déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel le remettrait à sa place avec des arguments subtils qu’il serait incapable de comprendre, et plus encore de contrer.
   Et pourtant, il avait raison ! Ils avaient tort, il avait raison. Il fallait défendre les évidences, les platitudes, les vérités. Les truismes sont vrais, accrochons-nous à cela ! Le monde physique existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est liquide, tout objet lâché est attiré par le centre de la terre.
   Avec le sentiment de s’adresser à O’Brien, et aussi d’énoncer un axiome important, Winston écrivit : La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit. »

Dans la mégapole d’une superpuissance mondiale, Winston Smith vit, cadenassé dans sa solitude, sous le regard constant du télécran. Employé au ministère de la Vérité, il réécrit quotidiennement les archives de presse pour les rendre conforme avec la ligne officielle du moment. Mais un jour, le petit employé de bureau se rebelle, commence un journal, tombe amoureux et flâne dans les quartiers où vivent les proles, soustraits à la discipline du Parti. Dans ces lieux où subsistent quelques fragments du passé aboli, il va s’engager dans la rébellion…

« Novlangue », « police de la pensée », « Big Brother »... Soixante-dix ans après la publication du roman de George Orwell, les concepts clés de 1984 sont devenus des références essentielles pour comprendre les ressorts totalitaires des sociétés contemporaines. Dans un monde où la télésurveillance s’est généralisée, où la numérisation a donné un élan sans précédent au pouvoir des grandes entreprises et à l’arbitraire des États, où le passé tend à se dissoudre dans l’éternel présent de l’actualité médiatique, le chef-d’œuvre d’Orwell est à redécouvrir dans une nouvelle traduction et une édition critique.

Parue pour la première fois au Québec en 2019 aux éditions de la rue Dorion (Québec), cette nouvelle version corrige les lacunes de la traduction initiale réimprimée à l’identique depuis 1950 (une quarantaine de phrases manquantes, de nombreux contresens) ; et, au contraire de la traduction « moderne » parue en 2018, restitue la dimension philosophique et la fulgurance politique du roman d’Orwell dans les termes que des millions de lecteurs se sont appropriés depuis plus d’un demi-siècle ; tout en rendant hommage à la dimension poétique de cette œuvre pleine d’humour, d’amertume et de nostalgie.

En attendant la couverture définitive, une proposition parmi la centaine de couvertures étrangères sous lesquelles ce roman a été édité depuis soixante-dix ans…

George Orwell

Journaliste, essayiste et romancier, mondialement connu pour 1984 (1949) et La Ferme des animaux (1945) mais aussi pour Hommage à la Catalogne (1938), son témoignage sur la guerre d’Espagne (à laquelle il participa), George Orwell (1903–1950) définit son projet comme « faire de l’écriture politique un art » et sa motivation par « le sentiment d’une injustice et l’idée qu’il faut prendre parti ».

Les livres de George Orwell chez Agone

Textes en ligne :

« Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : introduction à l’œuvre de George Orwell par Jean-Jacques Rosat

« Pourquoi fallait-il retraduire 1984 », par Celia Izoard

« Préface inédite à l’édition québécoise de 1984 », par Thierry Discepolo

Série hebdomadaire de chroniques d’Orwell
    
   
Mise au point de l’auteur sur 1984

Déclaration adressée en 1950 à Francis Henson, dirigeant de l’United Automobile Workers, et reproduite avec de légères variantes dans plusieurs revues américaines.
 
« Mon roman récent, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le Parti travailliste britannique (dont je suis un sympathisant), mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont déjà été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. Je ne crois pas que le type de société que je décris arrivera nécessairement, mais je crois (compte tenu, bien entendu, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver. Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. L’action du livre se déroule en Grande-Bretagne, pour souligner que les peuples de langue anglaise ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout. »
   
     
EXTRAITS

Première partie, chap. I

C’était un jour d’avril froid et lumineux, et les horloges sonnaient 13:00. Winston Smith, qui avançait le menton rentré dans le cou pour tenter d’échapper au vent mauvais, franchit rapidement les portes vitrées des demeures de la Victoire, pas assez vite cependant pour empêcher un tourbillon de poussière gravillonneuse de s’engouffrer avec lui.
   Le hall d’entrée sentait le chou bouilli et la vieille carpette. À l’une de ses extrémités, une affiche en couleurs, de proportions démesurées pour l’intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : celui d’un homme d’environ quarante-cinq ans à la moustache noire fournie et aux beaux traits vigoureux. Winston se dirigea aussitôt vers l’escalier. Inutile d’essayer l’ascenseur. Même pendant les périodes fastes, il fonctionnait rarement, et le courant électrique était désormais coupé pendant la journée – une des mesures d’économie adoptées en prévision de la semaine de la haine. Son appartement se trouvait au septième étage et Winston, qui avait trente-neuf ans et un ulcère variqueux à la cheville droite, monta lentement en s’arrêtant plusieurs fois pour se reposer. Sur chaque palier, face à la cage d’ascenseur, le visage géant de l’affiche le scrutait depuis le mur. C’était un de ces portraits qui donnent l’impression de vous suivre constamment des yeux. Au bas de l’image, on pouvait lire « Big Brother vous regarde ».
   Dans l’appartement, une voix sirupeuse débitait une série de chiffres concernant, apparemment, la production de fonte. Elle sortait d’une plaque de métal rectangulaire semblable à un miroir sans tain qui formait une partie du mur de droite. Winston actionna un interrupteur et la voix passa en sourdine, même si les mots restaient audibles. On pouvait baisser le son de l’appareil (qu’on appelait « télécran ») mais pas l’éteindre complètement. Il s’avança vers la fenêtre : silhouette grêle d’un homme plutôt petit, vêtu d’une combinaison bleue – l’uniforme du parti – qui soulignait sa maigreur. Ses cheveux étaient très clairs, son visage naturellement sanguin, sa peau rendue rêche par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées et le froid de l’hiver qui venait de finir.
   Dehors, même à travers la fenêtre fermée, le monde paraissait froid. En bas, dans la rue, de petits tourbillons de vent entraînaient des spirales de poussière et de papiers déchirés, et malgré le soleil éclatant et le ciel d’un bleu dur, tout semblait décoloré à l’exception des affiches placardées un peu partout. Le visage à la moustache noire vous surplombait du regard à chaque angle stratégique. Il y en avait un sur la façade juste en face. « Big Brother vous regarde », disait la légende, et les yeux sombres s’enfonçaient dans ceux de Winston. Plus bas, au niveau de la rue, une autre affiche, déchirée d’un côté, battait à chaque rafale, couvrant et découvrant alternativement le seul mot « angsoc ». Dans le lointain, un hélicoptère glissa à basse altitude entre les toits, s’immobilisa un instant comme une mouche bleue et repartit en flèche dans un vol incurvé. C’était la police qui épiait aux fenêtres des gens. Cela dit, les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule la police de la pensée était vraiment dangereuse.
   Dans le dos de Winston, le télécran continuait son mitraillage de commentaires sur la fonte et la production record du IXe Plan triennal. Le télécran servait simultanément de récepteur et d’émetteur. Il enregistrait dès qu’on émettait un son plus élevé qu’un murmure très bas, et tant qu’on se trouvait dans le champ de vision de la plaque de métal, on pouvait être à la fois écouté et regardé. Bien sûr, il n’y avait aucun moyen de savoir si on était observé à tel ou tel moment. À quelle fréquence et selon quelle règle la police de la pensée se branchait sur un réseau individuel, on ne pouvait que le deviner. Il était même possible qu’elle surveille chacun en permanence. En tous cas, elle pouvait se connecter sur votre réseau à tout moment. On devait vivre, on vivait – par une habitude qui s’était muée en instinct – en partant du principe que le moindre son était écouté et, hormis dans l’obscurité, le moindre mouvement épié.
   Winston tournait toujours le dos au télécran. C’était plus sûr – même si, il le savait bien, un dos peut en dire long. À un kilomètre de là, le ministère de la Vérité, où il travaillait, dominait de sa haute tour blanche le paysage cendreux. Et voilà, pensa-t-il avec une sorte de vague dégoût, voilà Londres, capitale de la Zone aérienne Un, Londres qui formait à elle seule la troisième province la plus peuplée d’Océanie. Il chercha dans sa mémoire un souvenir d’enfance qui lui indiquerait si la ville avait toujours ressemblé à ça. Avaient-ils toujours été là, ces alignements de maisons xixe vermoulues, avec leurs pignons étayés par des poutres, leurs fenêtres colmatées par du carton, leurs toitures couvertes de tôle ondulée et leurs murets de jardins bringuebalant follement dans toutes les directions ? Et ces endroits bombardés où la poussière de plâtre soufflait en spirales, où l’épilobe grimpait sur les tas de décombres ? Et ces zones où les bombes avaient dégagé des surfaces plus vastes, sur lesquelles avaient poussé des colonies sordides de cabanes en bois, semblables à des cages à lapins ? Inutile, Winston ne se rappelait pas. Il ne lui restait de son enfance qu’une série de tableaux brillamment illuminés, sans arrière-plan et pour la plupart incompréhensibles.
   Le ministère de la Vérité – Vérigouv, en novlangue – tranchait nettement avec tout autre bâtiment visible alentour. C’était une énorme pyramide de béton d’un blanc éclatant dont la structure à gradins culminait à trois cents mètres de haut. De son poste d’observation, Winston parvenait tout juste à déchiffrer les trois slogans du parti gravés en lettrage élégant sur la façade blanche :
          LA GUERRE, C’EST LA PAIX
          LA LIBERTÉ, C’EST L’ESCLAVAGE
          L’IGNORANCE, C’EST LA FORCE
   Le ministère de la Vérité comprenait, disait-on, trois mille pièces au-dessus du niveau du sol et des ramifications souterraines correspondantes. On ne trouvait, disséminés dans Londres, que trois autres bâtiments d’apparence et d’envergure comparables. Quand on contemplait la ville depuis le toit des demeures de la Victoire, ces quatre immeubles, disproportionnés par rapport à l’architecture environnante, s’offraient simultanément au regard. Ils accueillaient les quatre ministères entre lesquels était réparti tout l’appareil d’État. Le ministère de la Vérité, qui s’occupait de l’information, des loisirs, de l’éducation et des beaux-arts. Le ministère de la Paix, qui s’occupait de la guerre. Le ministère de l’Amour, qui veillait au respect de la loi et de l’ordre. Et le ministère de l’Abondance, responsable des questions économiques. En novlangue : Vérigouv, Pacigouv, Lovagouv et Pleingouv.
   Le ministère de l’Amour était le plus sinistre d’entre eux. Il ne comportait aucune fenêtre. Winston n’y était jamais entré et ne s’en était jamais approché à moins de cinq cents mètres. Il était impossible d’y pénétrer, sauf pour motif officiel, et on n’y accédait qu’en traversant un dédale de fils barbelés enchevêtrés, de portes d’acier et de mitrailleuses embusquées. Même les rues menant à ses barrières extérieures étaient arpentées par des gorilles en uniforme noir, armés de matraques articulées.
   Winston fit volte-face, non sans avoir imprimé sur son visage l’expression d’optimisme tranquille qu’il était recommandé d’afficher face au télécran. […]
    Retournant au salon, il s’installa à une petite table qui se trouvait à gauche du télécran. Il sortit du tiroir un porte-plume, une bouteille d’encre et un épais cahier vierge, de format in-quarto, dos rouge et couverture marbrée.
Il se trouvait que le télécran avait été installé dans ce salon d’une façon inhabituelle. Au lieu d’être placé, comme c’était la norme, sur le mur du fond, où il aurait commandé toute la pièce, il était fixé au mur le plus long, face à la fenêtre. Sur un des côtés se trouvait une alcôve peu profonde où Winston avait pris place et qui, au moment de la construction des appartements, avait dû être destinée à accueillir des rayonnages de livres. Quand il s’asseyait dans l’alcôve, en se serrant bien, Winston pouvait se soustraire au télécran, du moins à son champ de vision. On pouvait l’entendre, bien sûr, mais il restait invisible tant qu’il se tenait dans cette position. C’était en partie la disposition inhabituelle de la pièce qui lui avait donné l’idée de ce qu’il s’apprêtait à faire.
   Mais cette idée lui avait aussi été suggérée par le cahier qu’il venait de sortir d’un tiroir. Il était particulièrement beau. Son délicat papier crème, légèrement jauni par le temps, n’était plus fabriqué depuis au moins quarante ans. Mais le cahier, estimait Winston, devait être encore plus ancien. Sitôt après l’avoir vu dans la vitrine d’une petite brocante miteuse, dans un des bas quartiers de la ville (il ne se souvenait plus lequel), il avait été pris du désir irrépressible de le posséder. Les membres du parti n’étaient pas autorisés à fréquenter les magasins ordinaires (« à pratiquer le libre-échange », disait-on), mais la règle ne s’appliquait pas strictement car il y avait divers objets, comme les lacets ou les lames de rasoir, sur lesquels on ne pouvait mettre la main autrement. D’un coup d’œil rapide, il avait parcouru la rue de haut en bas, s’était glissé dans la boutique et avait acheté le cahier deux dollars cinquante. Sur le moment, il n’avait pas eu conscience de le convoiter pour un usage particulier. Il l’avait emporté chez lui, coupable, dans sa serviette. Même si ses pages étaient vierges, il était compromettant de posséder un tel objet.
   Ce qu’il s’apprêtait à faire, c’était commencer un journal. Cela n’avait rien d’illégal (rien n’était illégal puisqu’il n’y avait plus de lois), mais s’il était découvert, il pouvait raisonnablement s’attendre à une condamnation à mort ou à au moins vingt-cinq ans en camp de travaux forcés. Winston introduisit une plume dans le manche et la suçota pour enlever la graisse. Le porte-plume était un instrument archaïque, rarement utilisé, même pour les signatures. Il s’en était procuré un, discrètement et à grand-peine, simplement parce qu’il avait le sentiment que ce beau papier crème méritait mieux que d’être gratté par un stylo ordinaire. En réalité, il n’avait pas l’habitude d’écrire à la main. Hormis quelques notes très courtes, tout était dicté au clavox, ce qui était bien sûr impossible dans ce cas-là. Il trempa sa plume dans l’encre et flancha une seconde. Un frisson l’avait traversé. Marquer le papier était le geste décisif. D’une petite écriture maladroite, il écrivit :
          4 avril 1984
    Il recula sur sa chaise. Un sentiment de désarroi total s’était abattu sur lui. D’abord, il n’avait aucune certitude qu’on fût réellement en 1984. Ce devait être à peu près ça – il était quasiment sûr d’avoir trente-neuf ans puisqu’il était né entre 1944 et 1945 –, mais on n’arrivait plus, ces temps-ci, à épingler une date précise avec certitude.
   Pour qui ? se demanda soudain Winston, pour qui écrivait-il ce journal ? Pour l’avenir, pour ceux qui n’étaient pas encore nés. Son esprit plana un moment au-dessus de la date incertaine avant d’atterrir sur la page en butant sur un mot de novlangue : doublepensée. Il se rendit compte pour la première fois de l’ampleur de ce qu’il avait entrepris. Comment communiquer avec l’avenir ? C’était impossible, par définition. Soit l’avenir ressemblait au présent, auquel cas on ne l’écouterait pas ; soit il serait différent, et dans ce cas il se donnait du mal pour rien. […]
  
  
Deuxière partie, chap. I

C’était le milieu de la matinée, et Winston avait quitté son box pour aller aux toilettes. Une silhouette solitaire avançait vers lui depuis l’extrémité du long couloir brillamment éclairé. C’était la brune. Quatre jours s’étaient écoulés depuis le soir où il l’avait croisée devant la brocante. Comme elle s’approchait, il remarqua qu’elle avait le bras droit en écharpe, mais le bandage, de même teinte que sa combinaison, était peu visible de loin. Elle s’était probablement écrasé le poignet en retournant l’un des énormes kaléidoscopes sur lesquels les intrigues des romans étaient « agencées en gros ». C’était un accident courant dans ce département.
Ils devaient être à quatre mètres l’un de l’autre quand elle trébucha, tombant presque à plat ventre. La douleur lui arracha un cri aigu. Elle avait dû atterrir en plein sur son bras blessé. Winston s’arrêta net. Elle s’était relevée sur les genoux. Son visage avait pris une teinte jaune laiteuse qui faisait ressortir plus que jamais le rouge de sa bouche. Ses yeux étaient rivés aux siens avec une expression suppliante qui évoquait plus la peur que la douleur.
   Une curieuse émotion s’empara de Winston. Il avait face à lui une ennemie qui cherchait à le tuer ; mais aussi, face à lui, une créature humaine qui souffrait, peut-être même d’une fracture. D’instinct, il s’était déjà avancé pour l’aider. Aussitôt qu’il l’avait vue tomber sur son bras bandé, il lui semblait avoir éprouvé la douleur dans son propre corps.
   — Vous vous êtes fait mal ? demanda-t-il.
   — Ce n’est rien. Mon bras. Ça ira mieux dans une seconde.
   Elle avait parlé comme si son cœur palpitait. Visiblement, elle avait pâli.
   — Vous n’avez rien de cassé ?
   — Non, ça va. Ça ira mieux dans une seconde.
   Elle lui tendit sa main libre, il l’aida à se relever. Elle avait repris des couleurs et semblait aller beaucoup mieux.
   — Ce n’est rien, répéta-t-elle sèchement. Je me suis juste un peu cogné le poignet. Merci, camarade !
   Puis elle repartit dans sa direction initiale, aussi vivement que s’il ne s’était réellement rien passé. En tout et pour tout, l’incident n’avait pu durer plus de trente secondes. L’habitude de ne pas laisser ses émotions transparaître sur son visage avait désormais la force de l’instinct, et, de toute façon, la scène s’était déroulée juste devant un télécran. Winston avait cependant eu du mal à ne pas trahir une surprise momentanée, car, pendant les deux à trois secondes où il l’avait aidée à se relever, la fille lui avait glissé quelque chose dans la main. Le caractère intentionnel du geste ne laissait aucun doute. C’était un petit objet plat. En franchissant la porte des toilettes, il le fit passer dans sa poche et le palpa du bout des doigts. Un morceau de papier plié en quatre.
   Il retourna à son box, s’assit, jeta négligemment le bout de papier au milieu des autres documents de son bureau, enfila ses lunettes et tira le clavox vers lui. « Cinq minutes, se dit-il, cinq minutes grand minimum ! » Les battements de son cœur faisaient un vacarme effrayant. Heureusement, la besogne qui l’occupait, la rectification d’une longue liste de chiffres, n’était qu’une simple routine exigeant peu d’attention. […]
    Il enroula la liasse de documents traités et la glissa dans le tube pneumatique. Huit minutes s’étaient écoulées. Il réajusta ses lunettes sur son nez, soupira et tira vers lui la pile de feuilles suivante, sur laquelle était posé le bout de papier. Il le déplia. D’une grosse écriture informe, il était écrit :
      Je vous aime
   Pendant plusieurs secondes, il fut trop abasourdi pour jeter l’objet compromettant dans le vide-mémoire. Avant de le faire, alors même qu’il savait combien il était risqué de manifester un intérêt excessif pour quelque chose, il ne résista pas à la tentation de le relire, juste pour s’assurer que les mots étaient vraiment là.
   Pendant tout le reste de la matinée il peina à travailler. Dissimuler son agitation au télécran lui parut plus difficile encore que de se concentrer sur une série de tâches fastidieuses. Il avait l’impression qu’un feu se consumait dans son ventre. Déjeuner dans la chaleur du réfectoire bondé et bruyant fut un supplice. Il avait espéré être seul un moment pendant la pause de midi, mais la malchance voulut que cet imbécile de Parsons s’affalât à côté de lui. Le fouettement âcre de sa sueur couvrait presque les effluves ferrugineux du ragoût. Il se lança dans un bavardage interminable sur les préparatifs de la semaine de la haine. Son enthousiasme portait en particulier sur une effigie en carton-pâte de la tête de Big Brother, de deux mètres de large, que la troupe d’Espions de sa fille était en train de confectionner pour l’occasion. Le plus irritant était que, dans ce tintamarre de voix, Winston entendait à peine ce que disait Parsons et devait constamment lui faire répéter l’une ou l’autre de ses niaiseries. Une fois seulement il parvint à apercevoir la brune, attablée avec deux autres filles à l’autre extrémité de la pièce. Elle ne semblait pas l’avoir vu et il ne regarda plus dans sa direction.
   L’après-midi fut plus supportable. Juste après le déjeuner, on lui transmit une besogne délicate qui allait prendre plusieurs heures et nécessitait de mettre tout le reste en suspens. Elle consistait à falsifier une série de rapports sur la production datant de deux ans afin de discréditer un membre éminent du parti intérieur qui venait de tomber en disgrâce. C’était le genre de travail où Winston excellait, et pendant deux heures il réussit à bannir la fille de son esprit. Puis le souvenir de son visage lui revint, et avec lui un désir furieux, intenable, de solitude. Tant qu’il ne serait pas seul, il lui serait impossible de faire le point sur cette situation nouvelle. Après le travail, il avait sa soirée obligatoire au centre communautaire. Il engloutit un nouveau repas insipide à la cantine, partit en hâte pour le centre, se joignit à la bêtise solennelle d’un « atelier de discussion », joua deux parties de ping-pong, avala plusieurs verres de gin et supporta une demi-heure de conférence sur « L’angsoc dans son rapport au jeu d’échecs ». Il se tordait d’ennui, mais, pour une fois, la tentation de sécher la soirée ne l’avait pas effleuré. Ce « Je vous aime » avait fait monter en lui le désir de rester en vie, il n’avait plus envie de se mettre bêtement en danger. Ce ne fut qu’à 23:00, une fois rentré chez lui et couché – dans le noir, où l’on était à l’abri du télécran à condition de rester silencieux –, qu’il put dérouler entièrement le fil de sa pensée.
   Le problème qu’il devait résoudre était concret : comment entrer en contact avec la fille pour convenir d’un rendez-vous ? Il ne croyait plus à la possibilité qu’elle veuille lui tendre un piège. Il n’y croyait plus à cause de son agitation non feinte quand elle lui avait remis le message. Elle avait sûrement dû avoir la peur de sa vie, et à bon droit. L’idée de repousser ses avances ne lui avait pas non plus traversé l’esprit. Cinq soirs plus tôt, il avait hésité à lui fracasser le crâne avec un pavé, mais ça n’avait plus d’importance. […]
   Pendant la semaine qui suivit, il vécut comme dans un rêve agité. Le lendemain, elle ne parut au réfectoire qu’au moment où il partait, après le coup de sifflet. Elle avait dû être affectée à l’équipe suivante. Ils se croisèrent sans un regard. Le surlendemain, elle était au réfectoire à l’heure habituelle mais accompagnée de trois autres filles et juste en dessous d’un télécran. Passèrent ensuite trois jours mortels pendant lesquels elle ne se montra pas du tout. L’esprit et le corps de Winston semblaient tout entiers en proie à une hypersensibilité douloureuse, une sorte de transparence qui transformait en agonie chaque mouvement, chaque son, chaque contact, chaque mot qu’il devait prononcer ou écouter. Même dans le sommeil il n’échappait pas totalement à son image. Il ne toucha pas au journal pendant ces journées. Il ne trouvait de repos que dans son travail, où il pouvait parfois s’oublier pendant dix minutes d’affilée. Il n’avait aucune idée de ce qui lui était arrivé. Il ne pouvait mener aucune recherche. Vaporisée, suicidée, transférée à l’autre bout de l’Océanie ? Infiniment plus probable, ou pire : elle avait tout simplement changé d’avis et décidé de l’éviter.
Le jour suivant, elle reparut. Son bras n’était plus en écharpe et elle portait une gaze autour du poignet. Le soulagement de la revoir fut tel qu’il ne put s’empêcher de la fixer plusieurs secondes. Le lendemain, il rata de peu une occasion de lui parler. […] Le jour suivant il eut soin d’arriver tôt. Et justement elle était assise à la même table, seule encore. Cinq secondes plus tard, cœur battant, Winston était assis à la table de la fille.
    Il ne la regarda pas. Déballant le contenu de son plateau, il se mit aussitôt à manger. Il fallait absolument parler tout de suite, avant que quelqu’un n’arrive, mais une peur terrible l’avait assailli. Une semaine s’était écoulée depuis qu’elle l’avait approché. Elle avait dû changer d’avis – elle avait forcément changé d’avis ! Cela ne pouvait déboucher sur une aventure ; de telles choses n’arrivaient pas dans la vraie vie. Il se serait totalement débiné s’il n’avait vu, au même instant, Ampleforth, le poète aux oreilles poilues, errer nonchalamment dans la pièce, plateau à la main, cherchant une place. À sa manière lunaire, Ampleforth avait de l’attachement pour Winston et s’installerait probablement à côté de lui s’il l’apercevait. Il avait tout au plus une minute pour passer à l’action.
   Winston et la fille mangeaient sans broncher. Leur pitance était un ragoût très clair – une soupe, en réalité. Dans un murmure très bas, Winston se mit à parler. Ni elle ni lui ne levèrent les yeux. Tout en portant mécaniquement le liquide à leurs bouches, entre deux cuillerées, ils échangèrent d’une voix basse et monocorde les quelques mots essentiels.
   — À quelle heure sortez-vous du travail ?
   — 18:30.
   — Où peut-on se retrouver ?
   — Place de la Victoire, près du monument.
   — Il y a des télécrans partout.
   — Peu importe tant qu’il y a du monde.
   — Un signal ?
   — Non. Ne vous approchez pas de moi tant que je ne suis pas dans la foule. Et ne me regardez pas. Restez juste à proximité.
   — Quelle heure ?
   — 19:00.
   — Entendu. […]
   
   
Troisième partie, chap. II

Winston eut un coup au cœur. C’était de la doublepensée. Un sentiment mortel d’impuissance l’accabla. S’il avait pu être sûr qu’O’Brien mentait, cela n’aurait pas eu tant d’importance. Mais il était tout à fait possible qu’O’Brien eût réellement oublié la photographie. Et dans ce cas, il avait déjà oublié le fait d’avoir nié s’en souvenir, et oublié l’acte d’oublier. Comment pouvait-on être sûr qu’il ne s’agissait que de dissimulation ? Et si cette monstrueuse dislocation de l’esprit était vraiment possible ? Ce fut cette pensée qui l’acheva.
   O’Brien le surplombait du regard, guettant sa réaction. Il avait plus que jamais l’air d’un professeur qui se donne du mal pour éduquer un enfant entêté mais prometteur.
   — Il y a un slogan du parti au sujet du contrôle du passé. Répète-le, je te prie.
   — Qui contrôle le passé contrôle le futur ; qui contrôle le présent contrôle le passé, récita docilement Winston.
   — Qui contrôle le présent contrôle le passé, répéta O’Brien, hochant la tête lentement en signe d’approbation. Penses-tu, Winston, que le passé existe véritablement ?
   Le même sentiment d’accablement s’abattit sur Winston. Ses yeux esquissèrent un mouvement vers le cadran. Il ne savait pas quelle réponse, « oui » ou « non », le sauverait de la douleur ; il ne savait même pas laquelle de ces réponses il jugeait vraie.
   O’Brien eut un léger sourire.
   — Tu n’es pas métaphysicien, Winston. Jusqu’à présent tu ne t’étais jamais penché sur la notion d’« existence ». Je vais le formuler plus précisément. Le passé existe-t-il concrètement, dans l’espace ? Y a-t-il quelque part un lieu, un monde d’objets solides, où le passé continue de se dérouler ?
   — Non.
   — Alors, où le passé existe-t-il, s’il existe ?
   — Dans les archives. Il est consigné.
   — Dans les archives. Et ?
   — Dans l’esprit. Dans les mémoires.
   — Dans les mémoires. Très bien. Nous, le parti, nous contrôlons toutes les archives et toutes les mémoires. Donc nous contrôlons le passé, n’est-ce pas ?
   — Mais comment pouvez-vous empêcher les gens d’avoir des souvenirs ? s’écria Winston, oubliant de nouveau le cadran. La mémoire est involontaire. Elle est extérieure à nous. Comment pouvez-vous la contrôler ? Vous n’avez aucun pouvoir sur la mienne !
   O’Brien reprit son air sévère. Il posa la main sur le cadran.
— Au contraire, c’est toi qui n’as aucun pouvoir sur ta mémoire. C’est ce qui t’a amené ici. Tu es ici parce que tu as manqué d’humilité et d’autodiscipline. Tu as refusé de réaliser l’acte de soumission qui est le prix de la santé mentale. Tu as préféré être un fou, une minorité à toi tout seul. Seul un esprit discipliné peut voir la réalité, Winston. Tu crois que la réalité est une chose objective, extérieure, qui existe par elle-même. Tu crois aussi que la réalité est par nature évidente. Quand tu arrives à te faire croire que tu vois quelque chose, tu considères que tout le monde voit la même chose que toi. Tu dois apprendre, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité n’existe que dans l’esprit humain, et nulle part ailleurs. Non pas dans l’esprit individuel, faillible et de toute façon périssable ; non, dans l’esprit du parti, qui est collectif et immortel. Tout ce que le parti tient pour vérité est vérité. On ne peut voir la réalité qu’en regardant avec les yeux du parti. C’est ce fait que tu dois réapprendre, Winston. Cela nécessite un acte d’autodestruction et un effort de la volonté. Pour retrouver un esprit sain, tu vas d’abord devoir t’humilier. […]
   — Sais-tu où tu te trouves, Winston ?
   — Je ne sais pas. Je peux le deviner. Au ministère de l’Amour.
   — Sais-tu depuis combien de temps tu es là ?
   — Je ne sais pas. Des jours, des semaines, des mois – des mois, je pense.
   — Et selon toi, pourquoi amène-t-on les gens ici ?
   — Pour qu’ils passent aux aveux.
   — Non, ce n’est pas pour ça. Essaie encore.
   — Pour les punir.
   — Non ! s’exclama O’Brien.
   Son ton avait totalement changé, sa voix devenant soudain à la fois sévère et transportée.
   — Non ! Pas seulement pour t’arracher des aveux, pas pour te punir. Veux-tu que je te dise pourquoi on t’a emmené ici ? Pour te guérir ! Pour te rendre sain d’esprit ! Quand comprendras-tu, Winston, qu’aucun de ceux que nous amenons ici ne quitte nos mains encore malade ? Nous ne nous intéressons pas aux crimes ridicules que tu as commis. Le parti ne s’intéresse pas à l’acte lui-même ; il ne se soucie que de la pensée. Nous ne détruisons pas simplement nos ennemis, nous les transformons. Comprends-tu ce que je veux dire par là ?
  Il se tenait penché au-dessus de Winston. Son visage paraissait énorme du fait de sa proximité, et hideux parce que vu d’en dessous. Plus encore, il était plein d’une sorte d’exaltation, d’une intensité de dément. Le cœur de Winston se rétracta. S’il l’avait pu, il se serait enfoncé encore plus profondément dans le lit. Il était persuadé qu’O’Brien s’apprêtait à faire tourner le cadran de façon totalement gratuite. À ce moment, cependant, il s’éloigna. Il fit quelques pas puis reprit avec moins de véhémence :
   — La première chose que tu dois comprendre est que, dans ce lieu, il n’y a pas de martyrs. Tu as dû étudier les persécutions religieuses du passé. Au Moyen Âge il y a eu l’Inquisition. Un échec. Elle devait éradiquer l’hérésie, elle a fini par la perpétuer. Pour chaque hérétique brûlé sur le bûcher, des milliers d’autres se soulevaient. Pourquoi ? Parce que l’Inquisition tuait ses ennemis au grand jour, et les tuait avant qu’ils se soient repentis ; en fait, elle les tuait parce qu’ils ne s’étaient pas repentis. Les hommes mouraient pour avoir refusé d’abjurer leurs véritables croyances. Naturellement, la victime était couverte de gloire, et l’Inquisiteur qui l’envoyait sur le bûcher, couvert de honte. Plus tard, au xxe siècle, il y eut les totalitarismes, comme on les appelle : l’Allemagne nazie et la Russie communiste. Les Russes ont persécuté les hérétiques plus cruellement que ne l’avait fait l’Inquisition. Ils s’imaginaient avoir appris des erreurs du passé ; au moins, ils savaient qu’il ne faut pas faire de martyrs. Avant d’exhiber leurs victimes dans des procès publics, ils s’employaient activement à détruire leur dignité. Ils les éreintaient par la torture et l’isolement jusqu’à en faire de pauvres êtres méprisables et rampants, prêts à avouer tout ce qu’on leur mettrait dans la bouche, se couvrant eux-mêmes d’injures, se dénonçant et s’accusant les uns les autres, demandant grâce en pleurnichant. Et pourtant, il suffit de quelques années pour qu’on se retrouve face à la même situation. Les morts étaient devenus des martyrs, on avait oublié leur avilissement. Encore une fois, pourquoi ? En premier lieu parce que leurs aveux, manifestement obtenus sous la torture, étaient faux. Nous ne commettons pas ce genre d’erreurs. Tous les aveux prononcés ici sont vrais. Nous les rendons vrais. Et surtout, nous ne laissons pas les morts se lever contre le parti. Tu dois cesser de t’imaginer que la postérité te vengera, Winston. La postérité n’entendra jamais parler de toi. Tu seras totalement soustrait au torrent de l’Histoire. Nous te transformerons en gaz et nous te rejetterons dans la stratosphère. De toi il ne restera rien : pas un nom dans un registre, pas un souvenir dans un cerveau vivant. Tu seras effacé du passé comme du futur. Tu n’auras jamais existé.
   Alors pourquoi se donner la peine de me torturer ? pensa Winston dans un élan d’amertume. O’Brien s’immobilisa comme si Winston avait pensé à voix haute. Il approcha son grand visage laid, plissant légèrement les yeux.
   — Tu es en train de penser que, puisque nous avons l’intention de te faire disparaître totalement, et que rien de ce que tu diras ou feras ne changera la moindre chose – alors pourquoi prendre la peine de t’interroger d’abord ? C’est ce que tu pensais, n’est-ce pas ?
   — Oui, répondit Winston.
   O’Brien eut un léger sourire. […]
   — Ne t’imagine pas que tu pourras te sauver, Winston, même en te rendant totalement à nous. Ceux qui se fourvoient ne sont jamais épargnés. Et même si nous choisissions de te laisser vivre jusqu’au terme naturel de ton existence, tu ne pourrais nous échapper. Ce qui t’arrive ici t’arrive pour toujours. Comprends-le sans tarder. Nous te briserons irrémédiablement. Il va t’arriver des choses dont tu ne pourrais jamais te remettre, même si tu vivais mille ans. Jamais plus tu ne seras capable de sentiments humains ordinaires. Tout sera mort à l’intérieur de toi. Tu ne seras jamais plus capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage ou d’intégrité. Tu seras creux. Nous te viderons de ton être puis nous te remplirons de ce que nous sommes.

Réalisation : William Dodé