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Aniara
Une odyssée de l’espace
Transposé du suédois par Philippe Bouquet et Björn Larsson
Postface d’Yvla Lindberg et Samuel Autexier
Parution : 24/09/2004
ISBN : 2748900286
Format papier : 160 pages (12 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €

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Les cent trois chants de cette épopée nous invitent au dernier voyage de l’humanité, enfermée dans le tombeau spatial Aniara, qu’une fausse manœuvre a condamné à errer indéfiniment dans l’espace. Écrit entre 1953 et 1956, en pleine guerre froide, ce poème de science-fiction inaugure la critique du développement technologique nuisible à la nature comme à la vie sociale. Très controversée au moment de sa parution en Suède, cette odyssée de l’espace connut en revanche un succés populaire immédiat.

Harry Martinson

Harry Martinson (1904–1978) appartient à la génération des écrivains prolétariens qui ont renouvelé les lettres suédoises par l’expérience d’une vie loin des salons. Il a reçu en 1974 le prix Nobel de littérature pour une œuvre dont l’invention formelle se soumet à une exigence de justice sociale jamais démentie.

Les livres de Harry Martinson chez Agone

« Près de Daisi je vais quêter l’ultime consolation, c’est la dernière femme à savoir parler la belle langue de Dorisburg et moi le dernier homme à comprendre ce que Daisi gazouille dans l’argot de Dorisburg: "Viens m’bercer loyde et fancie, lance-t-elle, go daurme en vancie et rame guene en dondelle, mon deide est gandeur, j’suis vlamme et gondelle, et vepte en taris, clande en delde et yondelle." Et moi qui sais que Dorisburg a été anéantie pour toujours, je laisse Daisi être celle qu’elle est. Il ne sert à rien de rompre le charme que seule Daisi a perpétué sans s’en soucier, au point que, tordue de lubricité et d’insouciance, sur sa couche, après la danse, elle ne se doute pas que depuis quelques heures elle est la veuve de la cité de Dorisburg. Et moi qui fuis la halle de la Mima, je supplie ses bras salvateurs de m’accueillir, je demande à pénétrer dans un sexe velu où la glaciale certitude de la mort n’existe plus. Dans les halles de Mima la vie s’attarde encore, les vallées de Doris vivent dans le ventre de Daisi lorsque, l’un dans l’autre, sans froid ni embarras, nous oublions les espaces qui cernent Aniara.»
Dossier de presse
Katy Rémy
Cahier critique de poésie, 2006
Olivier Noël
Galaxies, 15/07/2005
Charles Dobzynski
Europe, 01-02/2005
Thierry Gillybœuf
La Polygraphe, n°36/38, 2005
Compte-rendu
Parmi l’œuvre (en France méconnue) du prix Nobel H. Martinson, Aniara semble isolée. On pourrait pourtant soutenir qu’elle est la proue du navire, et la destinée de toute l’œuvre. « Notre âme est rongée de rêves, sans trêve / nous les frottons l’un à l’autre, faute de réalité / et chaque nouvel édifice se mue en échelle / dressée vers le vide aérien rempli de rêves. » Une fusée contenant une portion de l’humanité se perd dans l’espace sidéral. Ces hommes ont une langue, une mythologie, une technologie, proches et différentes des nôtres. On retrouve le souffle et l’inspiration humaniste de Wightman, aussi bien que les thèmes de science-fiction. Novateur, érudit, l’auteur nous livre le testament d’une pensée profondément pessimiste. Son seul espoir se fonde dans l’énergie poétique qui seule semble survivre dans l’infini après la disparition même de l’humanité. Ce voyage terminal a inspiré le compositeur K. B. Blomdahl.
Katy Rémy
Cahier critique de poésie, 2006
Compte-rendu
« Car la crauté de l’espace point ne dépasse celle de l’homme, son digne rival en la matière. La solitude des camps de prisonniers sur terre Autour de l’âme humaine lourdement s’enchâsse, Lorsque les pierres glaciales répondent en silence : Ici règne l’être humain. Ici, c’est Aniara. »

« Le xinombrien, la plus riche des langues
que nous connaissions, possède trois millions de mlts,
mais la galaxie dans laquelle tu plonges le regard
renferme plus de quatre-vingt-dix milliards de soleils.
Quel cerveau maîtrisera jamais tous les vocables
de la langue de Xinombra ?
Pas un seul.
Alors tu comprends.
Et ne comprends pas. »

Aniara est un livre vraiment unique. Il s’agit à ma connaissance, avec L’Opéra de l’espace de Charles Dobzynski (Gallimard, 1963) du seul poème épique de science-fiction qui soit parvenu jusqu’à nous, écrit de surcroît par un prix Nobel (1974) de littérature, le Suédois Harry Martinson, grand admirateur, nous dit-on, des Chroniques martiennes de Bradbury. Publié en 1956 et composé de cent trois chants élégiaques auxquels les récents attentats islamistes à Londres confèrent une intensité particulière, Aniara, dont une excellente traduction (augmentée d’une intéressante postface d’Ylva Lindberg et Samuel Autexier) est disponible chez Agone, conte la dérive spatiale de la « goldonde » Aniara, à bord de laquelle des milliers de déracinés espèrent atterrir un jour sur une quelconque planète d’exil, et se mirent avec effroi et nostalgie dans leurs souvenirs. Sur Terre, les cités Dorisburg et Xinombra, comme les autres territoires, sont dévastés par les guerres nucléaires. Il semble que les passagers d’Aniara, guidés par Mima la Consolatrice – une intelligence artificielle de bord –, soient les derniers survivants, condamnés à errer dans la nuit céleste, évitant les trous noirs (les « photophages ») et autres corps célestes, jusqu’à la fin de leurs jours, et jusqu’à l’extinction de notre espèce. Pour eux en effet, « une année-lumière est une tombe »…
À plusieurs titres, Aniara, que son auteur, chose rare, n’hésitait pas à présenter comme de la science-fiction, était une œuvre en avance sur son temps. Écrite à une époque où Van Vogt et Asimov publiaient leurs nouvelles et romans les plus célèbres – Philip K. Dick, qui avait déjà de nombreuses nouvelles derrière lui, venait de publier ses premiers romans –, elle délaisse les péripéties du voyage interstellaire pour s’attacher aux âmes des voyageurs et à notre place dans l’incommensurable univers. Mima – « Œil », en japonais –, le miroir de l’âme humaine, la conscience artificielle en contact avec la Terre dont « la faculté de communication intellectuelle / et les techniques de transmission sélectives […] / sont trois mille quatre-vingts fois supérieures / à celle de l’être humain s’il était lui-même Mima », s’éteint d’elle-même, ivre de douleur, après avoir assisté à l’anéantissement de Dorisburg – nous sommes dans les années cinquante, évidemment marquées au fer rouge par la Seconde Guerre mondiale et l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima –, et son silence souverain n’est autre, bien sûr, que celui de Dieu : « Enténébrée jusqu’en ses cellules par la cruauté / dont l’homme fait preuve en ces temps funestes / elle finit, comme prévu depuis longtemps, / par se disloquer à la manière des mimas. / Le tacis indifférentiel du troisième vèbe / perçoit des milliers de choses que nul œil ne voit. / Désormais, au nom des choses, elle voulait la paix. / Désormais, elle ne voulait plus rien montrer. » Mima, « mimolâtrée » par les habitants de la goldonde, préfigure ainsi, dix ans avant, la Nef du « Programme conscience » de Frank Herbert (Destination : vide, 1966 ; L’Incident Jésus, 1978 ; L’Effet Lazare, 1983 ; Le Facteur ascension, 19881) – ce dieu artificiel « vénefré » par les colons de Pandore –, aussi bien que le célèbre HAL, ordinateur séditieux de 2001, odyssée de l’espace (Arthur C. Clarke, 1968), avec qui, soit dit en passant, Aniara partage son sous-titre…
Condamnation de nos crimes, lamentation, requiem – sans doute Martinson s’est-il souvenu des Derniers jours de l’humanité de Karl Kraus –, Aniara célèbre la vie comme création sacrée, divine, mais sans qu’il soit question de religion – sinon pour la renier. Dieu, pour Martinson, se confond avec l’Univers – nous l’habitons plus qu’il ne nous habite ; nous n’en connaissons que d’infimes fragments : « Aniara, notre vaisseau spatial, se déplace / dans un espace dépourvu de boîte crânienne / et n’a donc nul besoin de substance cérébrale. / Il se meut dans quelque chose qui existe / Mais n’a nul besoin de suivre la voie de la pensée : / Un esprit qui est plus que le monde de l’intellect. / Je dirais même que notre vaisseau traverse / Dieu et la Mort et l’Enigme sans but ni trajectoire. / Oh, si nous pouvions seulement rejoindre notre base / Maintenant que nous avons découvert ce qu’est notre vaisseau : / Une bulle minuscule dans le verre de l’esprit de Dieu. ». Et plus loin : « Le mystère éternel du ciel et de ses étoiles / et le miracle de la mécanique céleste / sont la loi et non pas l’évangile. / La compassion pousse sur les bases de la vie. » Autrement dit, c’est la raison, les sentiments, mais aussi l’humble observation des signes du firmament (d’où l’utilisation du mot sanskrit « gopta », qui signifie, nous apprend le glossaire, « occulte »), qui doivent dicter nos actes, non l’ordre impératif d’un prophète.
Martinson s’en prend également au troupeau bêlant, aux rangs toujours plus serrés, d’hommes incapables de créer, de penser, d’élever leur âme au-dessus des contingences matérielles. Les modes se succèdent en un « flot fade d’un temps écoulant ses miasmes / vers la mort uniquement pour s’y vider. » Sur le vaisseau, aussi vaste soit-il, les arts et les sciences perdent inéluctablement pied : « Le cerveau paresseux devint son propre fardeau / et les ouvrages des esprits lucides, jamais lus. / tournèrent le dos aux êtres d’oisiveté perclus / qui ne furent plus agités de pensers nouveaux. »2 Mais cet arrière-fond moral ne serait rien sans ce curieux travail de la langue admirablement adapté par les traducteurs Philippe Bouquet et Björn Larsson. Néologismes (« transtomie », « tacis du troisième vèbe », « cantorateur »…), emprunts mythologiques détournés, argot poétique (« Viens m’bercer loyde et fancie, lance-t-elle / go daurme en vancie et rame guène en dondelle / mon déide est gandeur, j’suis vlamme et gondelle / et vepte en taris, clande en delde et yondelle. », permettent à Martinson, en s’adressant aux sens plutôt qu’à l’intellect, c’est-à-dire en évitant tout didactisme, de dépeindre l’avenir cauchemardesque de l’humanité dont la fuite est totalement vaine : au bout du voyage, il n’y a rien que le vide, le froid, la mort. « L’horreur ! L’horreur ! » comme l’a si bien dit le Kurtz d’Au cœur des ténèbres

« Dans notre grand sarcophage désormais enterrés / nous fûmes transportés sur des déserts marins / où la nuit de l’espace, du jour infiniment séparée, / dressait sur notre tombe une voûte de silence cristallin. »

_________________

1 L’Incident Jésus et L’Effet Lazare furent co-écrits par Frank Herbert et Bill Ransom – le dernier, Le Facteur ascension, ayant été rédigé par Bill Ransom seul, après la mort d’Herbert.

2 Ceci rappelle la conclusion de Loterie solaire, premier roman publié (en 1955) de Philip K. Dick : « Ce n’est pas une poussée aveugle […]. Ce n’est pas un instinct animal qui nous rend fiévreux et insatisfaits. Je vais vous dire ce que c’est : c’est le but le plus élevé de l’homme – le besoin de grandir, de progresser… de découvrir de nouvelles choses… d’avancer, de s’étendre, d’atteindre de nouveaux territoires, de nouvelles expériences, de comprendre et de vivre en évoluant. De rejeter la routine et la répétition, de rompre avec la monotonie de l’habitude, d’aller de l’avant. De ne jamais s’arrêter… » On pense aussi à Philippe Curval, dont l’œuvre dans son ensemble, des Fleurs de Vénus au récent Blanc comme l’ombre, repose sur ce refus impérieux, quasi pathologique, de la stase – de la mort… –, dût-il nous aspirer dans les abîmes les plus noirs. Notons, pour l’anecdote, que sans avoir lu le poème, Philippe Curval prédisait dans Galaxie en janvier 1975 que le prix Nobel de Martinson n’aurait aucun impact sur la SF, « chacun s’empressant de détourner le sens de cette distinction, soit en prétextant qu’elle est due, malgré le sujet ingrat, à l’admirable écriture de Martinson, soit en affirmant qu’il s’agit de “politique-fiction” ou d’une anticipation de nos maux »… Il est toujours dangereux, rappelait Curval à cette occasion, de prononcer le mot science-fiction…

Olivier Noël
Galaxies, 15/07/2005
Compte-rendu

On a envie parfois de mettre le feu aux poudres. Alors on se sert d’allumettes. De préférence d’allumettes suédoises. La dynamite étant réservée à un Suédois explosif qui fut un mécène avisé, Nobel. Mettre le feu aux poudres du champ poétique est parfois nécessaire : on cultive mieux sur des brûlis. La Suède n’est pas uniquement productrice d’anguilles fumées ou de bâtonnets flambeurs, elle nous propose aussi des poètes qui font feu et flamme, mais que les modes de l’Hexagone empêchent parfois d’être mis en lumière comme ils le méritent. […] Si Baltiques de Tomas Tranströmer est une édition qui séduira un plus vaste public que les précédentes, Aniara d’Harry Martinson, sous-titré Une odyssée de l’espace, a tout d’une découverte qui devrait faire sensation. Non pas que l’auteur soit un inconnu : prix Nobel de littérature en 1974, et membre de l’Académie suédoise, Harry Martinson, romancier et essayiste (1904–1978), est un des poètes les plus importants de sa génération. Salué comme un « jeune prince de la poésie suédoise », après des débuts éclatants illustrés par ses deux recueils, Spökskepp (Vaisseau fantôme) et Nomad (Nomade), Martinson fut idolâtré autant par le public suédois populaire que bourgeois, ce qui lui valu pour la conquête de ce dernier le sobriquet de « play-boy des rombières d’Östermalm ». Influencé par Whitman et Carl Sandburg, il introduisit le milieu ouvrier dans la poésie, sous l’enseigne du vitalisme. Il fit partie en 1929 du groupe des écrivains attachés à des idées socialistes ou libertaires : Erik Asklund, Josef Kjellgren, Artur Lundkvist et Gustav Sandgren, qui préconisèrent notamment, par un retentissant manifeste, un nouveau regard sur la réalité, une attention enfin portée au monde du travail, jusqu’alors pratiquement absent de la littérature.
Poète célèbre dont les œuvres ont confirmé la vocation prolétarienne, Martinson créa la surprise en 1957 avec la publication d’Aniara, poème épique de science fiction en 103 chants qui relate l’équipée d’un groupe de femmes et d’hommes, embarqués à bord d’un vaisseau spatial Aniara, en route – sans espoir de retour – vers la constellation de la Lyre. On apprend que le poète fut un fervent lecteur de la science-fiction américaine, notamment de Van Vogt et de Bradbury. Devançant de quelques années les premières expéditions des astronautes, la fusée littéraire propulsée par Martinson sortait avec fracas de l’orbite poétique traditionnelle – bien que la tradition des sagas y fut présente – puisqu’il s’agissait d’un véritable roman en vers.
J’attendais depuis très longtemps que fut traduite en français cette œuvre que l’on me signala, après la publication de mon Opéra de l’espace en 1963 comme sa cousine scandinave. À la lecture du texte aujourd’hui « transposé du suédois » par Philippe Bouquet et Björn Larsson, avec la préface originale de l’auteur et une postface d’Ylva Lindberg et Samuel Autexier, je dois convenir que cette comparaison était pour moi trop flatteuse… mais le fait est que, hors ces deux tentatives quasi contemporaines, il n’existe rien de similaire dans le genre.
Aniara est effectivement un roman, et un roman qui se place d’emblée dans la lignée de H. G. Wells et d’Orwell plutôt que des conteurs américains. Car il s’agit, plus encore que de science-fiction (l’une n’excluant pas l’autre), d’une utopie scientifique et sociale par laquelle se trouve dépeinte la fin et la perte d’une civilisation technologique ambitieuse incapable d’éviter le désastre d’une guerre qui détruit toute une planète. Doué d’un souffle homérique, Martinson s’est jeté tout entier dans cette aventure avec sa morale et des idées que l’on peut contester (le procès quelque peu manichéen du progrès) mais sa sincérité est indéniable : « La légende raconte, écrit son commentateur, qu’Aniara est née de l’observation au télescope de la galaxie d’Andromède une nuit d’août 1953. Que Martinson, bouleversé par ce qu’il avait vu, aurait écrit en quatorze jours, dans une sorte de transe, les vingt-neuf premiers chants de cette épopée. »

Le résultat est d’autant plus fascinant que le poète procède ici à un remarquable travail sur le langage : le texte est un geyser de néologismes et de conjectures techniques parfois énigmatiques, comme la Mima (« œil » en japonais, principe de mimésis, à la fois psychique et énergétique, qui anime le vaisseau spatial), la cartothèque ou le cantorateur, la goldonde, le goldondevan et le gopta (ce dernier terme, du sanscrit gopta qui signifie « occulte », désigne la trace d’ésotérisme qui parcourt le récit). Ce lexique avoue sa filiation lorsqu’il fait référence au Humpty Dumpty directement venu de l’autre côté du miroir, et la tentation de prendre pour père et pattern Lewis Carroll est encore plus manifeste lorsque Martinson s’avise d’élaborer une sorte d’idiome du futur où l’humour suédois s’apparente au modèle du nonsense anglo-saxon :

Viens m’bercer loyde et fancie, lance-t-elle go daurme en vancie et rame guène en dondelle mon déide est gandeur, j’suis vlamme et gondelle et vepte en taris, clande en delde et yondelle

Tout n’est évidemment pas de ce tonneau où fermenta jadis le vin vertigineux de La Chasse au snark et d’Alice au pays des merveilles :

Il était grilheure, les slictueux toves
gyraient sur l’alloinde et vriblaient,
tout flivoreux allaient les borogoves,
les verchons fourgus bourniflaient1

Pour les passagers, enfermés dans le sarcophage stellaire d’Aniara, la parade carnavalesque du langage n’éclipse en rien leur sacrifice. Martinson en résume l’ambition dévoyée : « Mais il n’est point de protection contre l’être humain. » Utopie ou dystopie (la première que l’on puisse ainsi nommer date du XVIIe siècle, c’est l’œuvre de J. A. Komensky, dit Comenius), Aniara réinvente le mythe et le fabuleux comme ressort même du poème. Les traducteurs par moment ont réussi des tours de force, pour ce qui touche à la mise en vers, parfois rimés.

La galaxie pivote sur elle-même telle une rose de fumée illuminée et la fumée, ce sont les étoiles. C’est une fumée de soleil.

Il faudra désormais inscrire ce livre étonnant sur les tablettes de mémoire de la poésie du XXe siècle.

—————-

1 Traduction Henri Parisot.

Charles Dobzynski
Europe, 01-02/2005
Compte-rendu

Depuis deux ans et grâce à ce quatrième ouvrage, les éditions Agone nous donnent de (re)découvrir un des plus grands écrivains suédois du XXe siècle, Harry Martinson (1904–1978). Bien qu’il fasse figure de classique dans son pays et qu’il ait reçu en 1974 le Prix Nobel de Littérature, qu’il a partagé avec son compatriote Eyvind Johnson, comme lui « écrivain prolétarien » et membre de l’Académie suédoise, Martinson est longtemps demeuré méconnu en France, malgré la publication en français de deux de ses livres, dans la foulée de l’attribution de la fameuse récompense.
Ceux qui auront lu les trois premiers volumes publiés par Agone (Même les orties fleurissent, 2002 ; Il faut partir, 2003 et La Société des Vagabonds, 2004) ne laisseront pas d’être déroutés en se plongeant dans ce « récit passionnant d’un événement à l’intérieur duquel réel et irréel se confondent » selon les propres termes de Martinson. Ils ne le seront pas moins que les compatriotes et contemporains de ce dernier pour lesquels il était jusque là l’auteur de récits de voyages et de poèmes consolateurs. Mais passé la première surprise, on retrouve les constantes de l’univers martinsonien : une approche à la fois précise et contemplative de l’univers, un fourmillement d’images, une langue créatrice pleine de verve et d’inventions dont les difficultés et les spécificités rendent d’autant plus méritoire l’excellente traduction de Philippe Bouquet et Björn Larsson.
Aniara n’en marque pas moins un tournant capital dans l’œuvre de Martinson. Pour ce « nomade du monde », l’observation des merveilles qui l’entourent n’a cessé de nourrir sa réflexion sur le sens de la vie. Ainsi, sa Société des Vagabonds n’était pas seulement une galerie de portraits d’exclus et de marginaux, elle exaltait aussi une vie possible en harmonie avec la nature, dans la droite lignée d’un Henry David Thoreau. Cependant, cette vision généreuse d’un « retour aux sources » n’a pas écarté Martinson des enjeux et combats de son temps. Toute son œuvre a placé l’homme à la croisée de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, capable de « saisir la goutte de rosée et de refléter le cosmos », pour reprendre les attendus des jurés du Nobel.
Cinq ans après avoir publié La Société des Vagabonds et huit ans après les bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki, Martinson écrit dans une véritable fièvre visionnaire les vingt-neuf premiers chants d’Aniara qu’il inclut, sous le titre « Le Chant de Doris et Mima », à la fin de son recueil Cigale (1953). Mais cette description de la destruction nucléaire de la ville de Dorisburg déconcerte dans un premier temps lecteurs et critiques. Il faudra encore trois années à Martinson pour composer les cent trois chants de cette « odyssée de l’espace ».
Ce sous-titre donné à l’édition française est des plus judicieux. D’abord parce qu’il incarne le mélange réussi et unique de deux techniques littéraires que tout oppose : l’épopée, genre littéraire le plus ancien de l’humanité dépositaire d’une tradition millénaire de l’oralité, et la science-fiction à laquelle Martinson donne ici de véritables lettres de noblesse. Par ailleurs, la Mima, sorte d’ordinateur capable de ressentir « les choses plus intensément et plus profondément que l’être humain », préfigure indéniablement le HAL 9000 d’Arthur C. Clarke dans le célèbre film de Stanley Kubrick.
Plus que dans aucun autre de ces livres, Martinson a ici inventé tout un langage, à la manière d’un Lewis Carroll, qu’un précieux glossaire en fin de volume nous éclaire. Ainsi, Mima signifie « œil » en japonais, mais ce nom est aussi à rapprocher du géant Mimer de la mythologie nordique, source de « sagesse » et de la mimesis qui, selon Aristote, est la manifestation sensible des caractères cachés de l’homme. Aniara, mot grec qui signifie « en détresse », est un immense vaisseau spatial emportant vers Mars huit mille hommes évacués après que la Terre est devenue inhabitable. Mais le vaisseau se détourne inexplicablement de sa route et entreprend alors un voyage sans retour dans le froid glacial et insondable de l’espace, dont Aniara est la chronique. La Mima est au centre de la Goldonde Aniara. Conçue par l’homme à son image (ô Voltaire) tout autant qu’inventée par elle-même, elle est une possible représentation de Dieu. Elle incarne aussi la Mémoire (la nostalgie incurable) et l’Histoire (la culpabilité), puisque c’est cette sorte de télévision futuriste douée d’une intelligence artificielle, qui maintient le contact avec Doris, l’âme de la Terre. Après la destruction de Dorisburg, elle décidera de ne plus rien montrer et donc de mourir. Et les hommes qui ont emporté avec eux toutes leurs contradictions sans parvenir à les résoudre finiront par tomber en cercle près de son tombeau « en humus innocent à jamais métamorphosés / et de l’aiguillon des étoiles désormais libérés », dans le vaisseau spatial devenu sarcophage de l’humanité.
On peut voir dans cette épopée une allégorie de notre existence, « mince fente de lumière entre deux éternités de ténèbres », comme l’a dit Nabokov. Mais Aniara s’inscrit dans la lignée des grandes « dystopies » du XXe siècle – Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, 1984 de George Orwell ou encore Fahrenheit 451 de Ray Bradbury – qui décrivent « un monde de cauchemar qui ne doit pas nécessairement arriver mais qui pourrait bien advenir », comme le rappellent Ylva Lindberg et Samuel Autexier dans leur passionnante postface. Le pessimisme patent de ce livre n’a cependant rien d’incurable, il se veut une mise en garde et doit au contraire s’interpréter comme « un hymne à la vie sur Terre ». Toute la modernité d’_Aniara_ tient à ce que, il y a près d’un demi-siècle, Harry Martinson, « le poète souriant », a soulevé des questions qui trouvent aujourd’hui leur résonance et leur inquiétante actualité : le rôle de la société et de la technologie dans le développement de la société et la nécessité impérieuse de prendre soin de notre monde.
Aniara, cette « bulle minuscule dans le verre de l’esprit de Dieu » à bord de laquelle l’homme se trouve embarqué, est sans nul doute cette Terre « en détresse » dont Harry Martinson, à travers une œuvre rayonnante et généreuse, n’a eu de cesse de révéler les richesses miraculeuses et fragiles à ses contemporains et aux générations futures.

Thierry Gillybœuf
La Polygraphe, n°36/38, 2005
Lectures de textes d'Harry Martinson
Le vendredi 29 avril 2011    Paris 8 (75)
Festival littéraire - Harry Martinson
Le vendredi 7 mai 2010    Paris 5 (75)
Réalisation : William Dodé