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Écartez le soleil
Roman traduit du suédois par Philippe Bouquet
Parution : 10/04/2000
ISBN : 2910846334
Format papier : 312 pages (12 x 21 cm)
19.70 € + port : 1.97 €
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Eyvind Johnson

Eyvind Johnson (1900–1976) est l’un des écrivains majeurs de la très riche littérature prolétarienne suédoise. En 1974, il partage le prix Nobel de littérature avec “Harry Martinson.
Fils d’ouvriers, élevé par des parents adoptifs, il connait très tôt l’expérience du travail. Le chômage et la misère qu’il connait au lendemain de la guerre le convainquent de s’engager dans le syndicalisme et le militantisme socialiste. Il doit sa formation d’écrivain à la rédaction des procès verbaux de réunions syndicales et à sa soif de lecture. Son œuvre, pour l’essentiel composée de romans et nouvelles, a toujours mêlé la dénonciation des avanies et injustices sociales à une inébranlable confiance dans le renouvellement de l’âme humaine, et témoigne d’un engagement permanent pour les idées libertaires.
On lui doit notamment Le Roman d’Olof (Stock, 1974), Heureux Ulysse (Gallimard, 1950), De roses et de feu (Stock, 1956), Les Nuages sur Métaponte (Esprit Ouvert, 1995), Le Temps de Sa Grâce (Esprit Ouvert, 1995).

Les livres de Eyvind Johnson chez Agone

« Des jeunes filles qui marchent à l’intérieur des terres, au fond de vallées situées à l’intérieur des terres, fermées par des montagnes et de paisibles lacs-frontière. Dans la fraîche inquiétude d’une verdure précoce ou bien dans l’inquiétude et le sentiment de sécurité grandissants de l’été, des jeunes filles en robes claires et en chaussures blanches rêvent de pouvoir arriver au bord de la mer.
Rêvent de pouvoir marcher sur la grève en chaussures blanches ou bien sans chaussures, sans robe, sans rien, et d’être seule et cependant pas seule. Marcher sur les galets, entendre le bruit des vagues sur les galets, marcher sur des rochers lisses, polis par la mer, qui n’ont pas sur leur peau (qui est la peau du rocher) des rides plus profondes que ne peuvent en avoir les visages humains, et peut-être même pas des rides aussi profondes.
Être assise sur ces rochers plats, lisses et chauds. Être couchée sur ces rochers et être seule et cependant pas seule et écouter l’eau qui vient de très loin, vague après vague.
Marcher sur le sable. Marcher sur le sable les pieds nus, observer ses doigts de pieds tandis que coule entre eux le sable chaud, être couchée sur le sable et être tout à fait seule et cependant pas seule.
Pouvoir arriver au bord de la mer. Pouvoir arriver là et voir le soleil se lever sur une mer, très loin, en direction de l’est, pouvoir voir le soleil se coucher dans une mer, très, très loin, en direction de l’ouest, pouvoir arriver là.
Au-dessus d’elle volent les oiseaux du matin et ceux du soir, qui sont les mêmes et cependant pas les mêmes. Mais des oiseaux qui crient, des oiseaux qui cachent quelque chose entre les rochers et dans le sable, de cruels oiseaux qui fondent sur leurs proies avec leur bec pointu et leurs griffes acérées, prêtes à saisir, et des oiseaux craintifs qui volent très bas et dont la pointe des ailes frôle la crête des vagues.
L’eau qui monte en longues vagues luisantes, restes d’une tempête, bien loin de là, il y a fort longtemps. Elles avancent calmement et viennent sans se presser se briser sur les rochers ou bien prennent une couleur plus foncée, grise ou presque noire, à l’idée de la tempête qui approche.
Être au bord de la mer, marcher au bord de la mer, voyager sur elle. Être portée par la mer, la mer puissante, bien loin de l’intérieur des terres, et être seule et pas seule.

Ils étaient toujours si gentils envers elle et leur vie était si douillette.
Ils s’étaient retirés d’un monde fait de politique et de tumulte et ne voulaient jamais en parler. Ils étaient loyaux envers le gouvernement qui était en place et, lorsque celui-ci changeait et prenait une autre forme, ils ne faisaient aucun commentaire et aucune remarque.
Le gentil père adoptif disait à la gentille mère adoptive que, dieu merci, Edeltrud, on ne se mêle plus de cela. On est fonctionnaire et on gagne honnêtement sa vie et on fait son travail et on s’occupe de ses affaires et, dieu merci, on est employé aux écritures à la gare du chemin de fer et on peut aller à bicyclette au travail, faire ce qu’on a à faire. Et sa femme lui répondait toujours que dieu soit loué pour cela, Leopold.
Ils auraient eu les moyens de s’acheter une voiture, mais il arrive tellement de choses avec les voitures et je me souviens… À quoi bon prendre des risques. On sait bien des choses sur la vie et sur ses difficultés et sur les temps difficiles. On sait ce qui peut arriver si on ne…
On sait quels journaux il faut acheter et lire et quels livres on doit avoir, si tant est qu’on doive avoir des livres. On sait qu’il faut rester chez soi, à la maison, ou bien sur son lieu de travail, lorsqu’il y a des histoires entre ceux qui sont les maîtres et ceux qui veulent prendre leur place. On a déjà connu cela, aussi on est payé pour savoir.
Ils se disaient souvent l’un l’autre que, dieu merci, Edeltrud, dieu merci, Leopold, le passé est passé et ne reviendra pas. Ça ne sert à rien de se demander s’il était comme ci ou s’il était comme ça, et, quant à l’avenir, on n’en sait rien. Ils ne disaient pas que l’avenir est entre les mains de Dieu, non, ils n’allaient pas jusque-là et ils ne croyaient sans doute pas non plus à l’existence de ces mains-là mais ils ne la niaient pas ouvertement, peut-être même pas dans leur for intérieur.
On sait où on est. On sait qu’on est là. On a une maison, on a des meubles et des beaux cuivres anciens qu’on entretient bien. On a du linge et de la vaisselle et ce n’est pas tout le monde qui en a par les temps qui courent, tel qu’est fait le monde en ce moment.
Ce n’était pas pour critiquer ouvertement le monde. Le monde était comme il était, on s’y trouvait et on n’était pas assez ballots pour se lamenter et pour lui reprocher ses imperfections – des imperfections politiques et d’autres sortes qui existaient peut-être aussi dans des pays lointains, avec lesquels on n’avait rien à voir, et peut-être bien que ces imperfections existaient tout près d’ici également. Mais on ne pouvait pas fermer les yeux sur le fait que c’était bien dans ce monde-ci qu’on se trouvait, et il fallait s’en accommoder de son mieux. »
Dossier de presse
Sylvère Monod
[source inconnue], 09/2002
Claire
Le Rire, n°40, 07-08/2001
Ingrid Carlander
Le Monde diplomatique, 04/2001
Philippe Geneste
L'École émancipée, n°6, 03/01/2001
Béatrice Vincent
ChronicArt, 06/2000
Denis Ballu
Nouvelles du Nord, n°1, 1992
Eyvind Johnson et Joseph Conrad
Ecartez le soleil du romancier et Prix Nobel Eyvind Johnson est un livre extraordinaire. Quand on le lit pour la première fois en 2000, en français si on ne sait pas le suédois (mais la belle traduction de Phillippe Bouquet, parue en 1992, est par bonheur rendue de nouveau accessible dans la Collection « Marginales »), et quand on vit depuis un quart de siècle en compagnie de Joseph Conrad, on ne peut manquer d’être frappé par une étroite parenté entre ces deux écrivains. A la lecture du livre, en français et hors de tout contexte, on pourrait ignorer la nationalité de l’auteur : rien ne se réfère à la Suède. Les noms de personnages, en dehors d’un Biller à consonance allemande et d’un Crofter Brace nettement britannique, sont surtout italiens. Les lieux mentionnés avec précision sont Londres, Paris, Berlin ; le cadre principal de l’action est une montagne proche d’un San Duomo sans doute imaginaire, dans un pays qui ressemble au nord-est de l’Italie, non loin de la frontière yougoslave. Il semble d’ailleurs important aux yeux de l’auteur qu’on ne puisse pas identifier et nommer le pays en question, car le livre traite de l’aventure de l’humanité et des confusions de la vie politique révolutionnaire et contre-révolutionnaire. Ce fait constitue un premier rapprochement avec Conrad, dont le Nostromo découle d’ambitions similaires. Une autre parenté est constituée par l’usage à la fois massif et subtil qui est fait de l’ironie par les deux romanciers : particulièrement frappants à cet égard dans Ecartez le soleil sont le récit de la vie et de la mort de Vittorio et le commentaire sur la succession des régimes politiques à San Duomo. Mais la plus grande ressemblance entre Johnson et Conrad tient à leur emploi d’une technique narrative spécifique. Pour présenter cet aspect de l’art de Conrad sous une forme un peu schématique, disons qu’il se distingue de ses prédécesseurs et de ses contemporains par deux choix originaux :
- le refus de la ligne chronologique, avec de fréquents recours aux brisures, aux retours en arrière ou flashbacks, aux anticipations ;
- et le refus de la narration uniforme et univoque émanant d’un seul point focal ; Conrad, avant Johnson, était un virtuose de la focalisation multiple, illustrée aussi dans Ecartez le soleil (sauf dans le récit du passage à la fin). Ces deux refus exigérent de la part de Conrad un véritable héroïsme : ils lui coûtèrent autant en termes de popularité qu’ils lui valurent d’estime de la part de ses contemporains éclairés et de la postérité. Certes, il ne pouvait s’agir de nouveautés absolues : Emily Brontë, Wilkie Collins, Dickens lui-même à certains égards, avaient esquissé des tentatives en ce sens ; et dès le XVlllème siècle Sterne, dans Tristram Shandy, avait établi un record d’expérimentation audacieuse qui reste difficile à battre. Conrad allait au-delà de ces pionniers par le caractère systématique de sa méthode et par le lien qu’il établissait entre elle et la philosophie qui la sous-tendait (en gros, elle devait permettait une plus efficace quête de la vérité). Le genre romanesque s’est beaucoup assoupli et diversifié au cours du quart de siècle qui sépare la mort de Conrad (1924) de la publication d’Ecartez le soleil (1951). La méthode d’Eyvind Johnson dans ce livre est une heureuse alliance d’intelligence et de virtuosité. Outre sa parenté avec Conrad, il se rattache à la recherche du simultanéisme que pratiquèrent en leur temps Dos Passos et Aldous Huxley (Johnson se livre dans son roman à d’intéressantes réflexions sur l’apparente impossibilité du simultanéisme en littérature). Par moments, il pratique aussi la technique de la sous-conversation à laquelle Nathalie Sarraute a donné tant de force. Au total, la construction d’Ecartez le soleil est extraordinairement savante et complexe : les fils se nouent et se croisent. Le lecteur peut fort bien ne pas tout comprendre ; la quête de la vérité (en particulier sur la nature ou la fibre morale des êtres) semble vouée à rester vaine. J’ignore (car l’excellente postface de Philippe Bouquet n’en dit rien) si Eyvind Johnson avait pu être influencé par Conrad, mais, même s’il l’a ignoré (ce qui paraît peu vraisemblable), on a le droit de dire que dans ce roman il s’est engagé sur la voie ouverte par son prédécesseur polono-anglais, et qu’à son tour il pose ainsi un jalon important sur la grand-route de la modernité. Cela lui permet d’illustrer la formule troublante et énigmatique d’un de ses personnages : "On arrive toujours de l’autre côté de quelque chose".
Sylvère Monod
[source inconnue], 09/2002
Compte-rendu
Je ne vais pas me lancer dans une critique littéraire inspirée puisque je n’en ai pas les moyens, mais juste vous présenter ce roman et vous en donner mon avis.
Ecartez le soleil est un livre que l’on m’a conseillé et que j’ai envie de vous conseiller aussi parce que je le trouve très intéressant : l’auteur y aborde des thèmes aussi variés et aussi essentiels pour moi que la création artistique, l’engagement politique, les relations humaines, l’amour, le désamour, pour faire simple. Eyvind Johnson est un écrivain suédois, né en 1900 et mort en 1976. Il n’est pas cité dans le dictionnaire (Le Petit Larousse illustré). On trouve sous ce nom un écrivain allemand, un autre britannique, un architecte américain, un homme politique canadien… Il a pourtant obtenu le prix Nobel de littérature en 1974 et la Suède n’est pas si loin ! Son absence n’est certainement pas innocente.
D’après plusieurs articles qui le concernent, il serait un des principaux représentants de la littérature prolétarienne suédoise. Mais quelle est-elle au juste ? Ces mots ont été employés dans les années 1920 par un universitaire pour désigner des travailleurs manuels et des autodidactes qui se sont mis à écrire des romans et des poèmes. Ils sont restés depuis, malgré le rejet de cette étiquette par certains d’entre eux. Selon Philippe Bouquet, le traducteur du roman, « nul autre pays européen n’a connu pendant cette période une telle floraison de talents issus du peuple et voués à la défense de sa cause ». Pour en savoir plus on peut se référer aux livres qu’il a écrits sur le roman prolétarien. Il s’agit d’un huis clos. Des hommes et des femmes. Ils sont huit, vivants, épuisés, qui s’observent, se cherchent, se jugent ou s’ignorent. Sept acteurs et actrices engagés et un journaliste, un observateur. Dans un refuge, mais qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il faut partir pour espérer ne pas mourir. Sur une montagne, à la frontière. De chaque côté, un coup d’Etat, un état de guerre. Ils ont tous fui, « le temps et l’histoire ».
Un drame, des drames. Des histoires individuelles qui sont mêlées et se rejoignent dans une histoire collective qui les poursuit. Une avalanche. Ce n’est pas vraiment un roman historique. L’action se joue en un lieu et un temps imaginaires. La situation est assez floue. On en apprend un peu plus sur les principaux personnages seulement à la moitié du roman, sous forme de récits. Le rythme s’accélère alors. La première partie ressemble, elle, à une pièce de théâtre qui se joue lentement dans une grande tension. Mais l’auteur fait en même temps référence à des événements qui ont eu lieu, à des personnages réels, à l’histoire occidentale, du XXe siècle surtout. Il ancre sa fiction dans cette histoire. Il nous rappelle ces drames passés, ces situations monstrueuses qui pourtant se répètent : les guerres, les camps, les camps de concentration, l’esclavage, la torture. On en vient à s’interroger sur nous-mêmes, sur la nature humaine, mais à penser aussi qu’il faut toujours lutter contre tout ça. C’est un roman « engagé », dont l’engagement est vraiment d’actualité. J’ai relevé à ce propos deux passages significatifs : l’un contre les armes et l’autre contre la peine de mort. Un des personnages dit : « Je souhaite qu’advienne une époque où les armes à feu n’existeront que dans les pièces de théâtre. »
Plus loin le narrateur écrit : « … il fut traîné jusqu’à une chaise électrique qu’on avait installée quelque part en Amérique et qui était uniquement destinée aux criminels endurcis. Et là — n’oubliez pas cela, vous qui êtes les parents d’enfants innocents mais qui aiment bien s’amuser et faire des farces ! — ces salauds-là, oui ces salauds d’impies le brûlèrent jusqu’à ce que mort s’en suive et le cœur de sa mère céda sous le coup de l’angoisse et de la douleur, de cette perte indescriptible et du chagrin ».
C’est finalement un roman riche de réflexions mais aussi de doutes et d’interrogations. Deux choses m’ont pourtant déplu. D’une part la façon parfois légèrement méprisante selon moi dont l’auteur parle des femmes. Et d’autre part la répétition de l’image un peu lourde et peu originale, « cette colline qui ressemble à un sein de femme ». Malgré ces deux bémols je rejoins dans leur jugement les différents auteurs des articles que j’ai cités : il s’agit d’un très bon roman et son auteur vaut amplement d’être connu. Merci au traducteur et merci à la collection Marginales des éditions Agone pour cette réédition.
Claire
Le Rire, n°40, 07-08/2001
Piégés dans la montagne
« Je suis à l’intérieur de l’humanité, et il y a à la fois du vent et du soleil, de l’horreur et des énigmes », songe Crofter Brace, un des principaux protagonistes de ce roman aux multiples dimensions. Vus par l’auteur, les personnages étaient immobiles ou bien ils bougeaient comme des brins d’herbe sous le vent léger. Tour à tour flotteur de bois, ouvrier dans une scierie, machiniste de cinéma ambulant, syndicaliste, et prix Nobel de littérature en 1974, Eyvind Johnson est un des grands romanciers de l’école prolétarienne suédoise.

Se trouver brusquement devant un grand livre, un récit d’aventures, d’idées, d’amour alors que l’idée de lire une œuvre prolétarienne est au premier abord peu excitante suscite une émotion rare. Laquelle fait regretter que l’ouvrage ait mis si longtemps à être traduit en français, de sa parution en 1951 à l’an 2000.

Un roman en trois parties : au début, comme à la fin, c’est un champ clos semi-dramatique de personnages qui s’affrontent, piégés dans un refuge de contrebandiers en haute montagne, où darde le soleil sur des vues sublimes. Y sont réunis par la force des circonstances un jeune couple, une rescapée de camp de concentration, un contrebandier, un intellectuel, un anarchiste, un passionné de Churchill, un agent de Moscou, une femme d’action. Aucun des acteurs n’est figé dans une silhouette type et prévisible : Johnson nous fait entendre le bruit du sang propulsé à travers leurs veines.

Ils attendent. Entre deux coups d’États, entre deux frontières à la fois géographiques et morales, dont les lignes divisent les âmes. Thème essentiel : le passage de l’autre côté. Certains ont été obligés de faire preuve d’héroïsme et d’abnégation, tandis que d’autres, qui avaient au départ les mêmes dispositions, ont été contraints de devenir des meurtriers. Cette échelle qui va du saint au meurtrier, nous la remplissons avec nos corps et nos personnalités.

Le centre du récit développe le parcours des huit personnages, couches de vie, polyphonie de voix graves ou tendres au coeur de l’Europe. L’auteur tisse les destins croisés avec leurs moments de vérité, ceux d’êtres humains soumis à des forces puissantes. Vivent, aiment ou chavirent acteurs et spectateurs, nerveux ou joyeux, pourvus d’identités doubles ou mutantes ; l’écrivain, c’est sa magie poétique, peint les visages par touches précises et mouvantes, comme la surface d’une eau claire, qu’une seule goutte peut ternir en une seconde sous nos yeux.

La paix ? C’est le bruit sourd des fruits mûrs qui tombent dans l’herbe. Mais il est impossible de rester spectateur, d’être l’ombre d’autres ombres. Se succèdent ou se chevauchent chez les individus les utopies, les heurts et les cassures. Qu’est-ce que l’histoire pour le romancier ? Symboliquement une avalanche. La vie n’est pas à la taille de l’homme ; bon courage, nous dit Eyvind Johnson.
Ingrid Carlander
Le Monde diplomatique, 04/2001
Des acteurs en suspens

Entre inconscient collectif et conscience de classe individuelle : une définition lucide et noire de l’inévitable engagement humain.

Eyvind Johnson (1900–1976) est un des plus grands littérateurs prolétariens suédois, ayant réussi à vivre de sa plume. Même si une partie de sa production est inspirée de son expérience de travailleur, tour à tour flotteur de bois (dès 14 ans), ouvrier dans une scierie, dans une briqueterie, puis machiniste de cinéma ambulant1, mais aussi de son expérience syndicale qui l’a entraîné à la rédaction de comptes rendus de réunions, l’œuvre de Johnson se caractérise par une émancipation formelle prononcée. Philippe Bouquet remarque, avec juste raison, que si les recherches de Johnson l’apparentent au courant du nouveau roman, l’acteur a su garder suffisamment de corps à la fiction pour en éviter l’effet de pur exercice de structure.

Ecartez le soleil, qui paraît en 1951, illustre parfaitement ce propos. L’histoire se développe d’abord sur 154 pages. Un groupe de personnes, militants révolutionnaires, résistants, missionnaire stalinien et contrebandiers, fuient un régime de dictature contre lequel ils se battent depuis des dizaines d’années. Leur situation est critique puisque des deux côtés de la frontière, un coup d’État vient d’avoir lieu, annihilant tous les espoirs de leur combat engagé depuis des dizaines d’années. Ils ont trouvé abri, momentanément, à la frontière, dans un refuge connu des contrebandiers. Ils sont huit fuyards, le neuvième étant mort dans une fusillade peu avant d’atteindre le refuge et dans des conditions mal élucidées. Son chien, mort aussi, gît au fond d’une corbeille dans le refuge. Si la montagne fait l’objet de descriptions attentives, les repères géographiques restent vagues. On est non loin de San Duomo. On est au cœur de l’Europe. Il y a un anglais, admirateur de Churchill, il y a un anarchiste, théoricien et tête pensante de ce groupe, il y a un agent de Moscou venu régler leur compte aux révolutionnaires, il y a un jeune couple dont la fille est l’enfant d’une des réfugiées de la cabane, un contrebandier, une femme engagée, une miraculée d’un camp de concentration qui vit avec des fantômes d’horreur.

Écartez les masques

Malgré un décor grandiose, c’est à un huis clos que nous invite Johnson. Nous sommes plongés dans un univers clandestin, où chacun se protège par des masques divers. Même les deux jeunes sont en quête d’une identité volée dès leur naissance par un pouvoir implacable. Toute l’histoire est là, dans cette écoute des personnages, dans la tension de la conscience du péril qui ouvre l’humain à son image authentique. Il y a quelque chose de théâtral, qu’assume totalement le narrateur: « En ce monde nous sommes nulle part. Nous sommes entre les frontières. Dans un no man’s land […] Nous sommes dans ce que l’on appelle une situation ». La deuxième partie du livre nous permettra de faire plus ample connaissance avec les protagonistes.
En même temps, cette partie opère comme une suspension de séance sous forme de récits de vies. Cent dix pages plus tard, on retrouve l’histoire là où on l’avait laissée. Le dénouement prend trente pages, suivi d’un bref épilogue. On le voit, Johnson a choisi une structure complexe très proche des préoccupations des auteurs de nouveaux romans des années cinquante. A cette complexité de structure, Johnson ajoute un brouillage permanent de la voix narrative. Le narrateur, très souvent, cède sa place à un personnage. On passe ainsi du « il » du personnage au « je » du narrateur, parfois on glisse subrepticement de la voix du narrateur à celle d’un personnage, mais sans avertissement, enfin, d’autres fois, les voix se mélangent, défiant l’analyste. Par ce procédé, employé en permanence dans le roman, l’auteur pointe le moment des décisions des individus : cette nuit là dans le refuge, on peut dormir, mais demain, le soleil se lèvera, et il faudra avoir pris une décision. La vie est toute entière dans les choix permanents qu’elle nous impose. Et nous sommes nous-mêmes dans ces choix réalisés.

Un univers humain authentique

Plongé dans les discours intérieurs des personnages, jusqu’à l’ivresse des voix, le lecteur voit s’ouvrir un univers humain authentique. Pourquoi ? Parce que la narration supporte le décalage entre l’expérience et ce qui en est pensé ou dit par les personnages. Grâce à ces décalages, le lecteur devient le spectateur des connivences entre les individus, des passés recomposés et d’un présent déjà vécu différemment. Ainsi la conscience du monde s’opère-t-elle chez le lecteur. Par exemple, le roman ne repose pas sur une mémoire. Il repose sur une mosaïque de souvenirs. La polyphonie de ces voix n’annule pas l’utopie des moments premiers de l’engagement des personnages, mais elle la fait se perdre dans les heurts des brisures des couples et des vies individuelles, des luttes de tendances et de partis. Les vies individuelles qui portent le message d’utopie sont en fait, dès le premier pas de chacune d’elles, en discordance. La littérature se fait, alors, espace des confrontations, heurts des points de vue, révélant aussi les obstacles existentiels à la réalisation de l’utopie. Est-ce l’annonce de la fin de l’Histoire ? Sûrement pas, Les histoires singulières vont s’articuler entre elles, et même si l’historien les recompose dans sa volonté de donner un sens au cours du temps, elles offrent une cohérence indéniable par las actions qui les inscrivent sur le flux irréversible des temps subjectifs. L’auteur nous l’indique à sa façon page 83, en prêtant à un personnage la glose d’une pièce, qui a pour teneur l’histoire qui nous est contée : l’Histoire est toujours une recomposition, une réévaluation d’histoires singulières, qui la composent.

Effet révolutionnaire de la littérature et polyphonie

Mais il y a plus. La polyphonie des voix narratives crée une distance, celle des personnages avec leur vie, celle du lecteur avec l’histoire. On est là à contre-courant du gros de la littérature contemporaine. En effet, ces décalages obligent le lecteur à une réflexion sur les événements. Or, lorsqu’on parle d’un effet révolutionnaire de la littérature, ou de la capacité de la littérature à transformer le réel, c’est uniquement à ce niveau qu’on se situe. À l’inverse, la littérature de ce début de XXIe siècle est une littérature – comme celle de la fin du XXe analysée par Cécile Wajsbrot2 – où domine, d’une part, la forclusion dans l’individu, et d’autre part, l’effet basé sur le choc émotif (voir le goût pour la littérature d’horreur ou le roman policier). Bref, une littérature qui ne fait pas de place au décalage, à la distance, à la mise à distance, nécessaires pour une réflexion.

De l’Histoire et de l’incertain

Par ailleurs, ce choix de la polyphonie – et que le roman ait été écrit en 1951 importe pour souligner la lucidité de l’auteur entraîné par la logique de sa création – a une autre conséquence. Le livre devient une sorte de livre des incertitudes, une morale du doute, un éloge critique de la prise de décision chez chacun. Le groupe, pour exister, n’a pas besoin de chefs, mais de volontés individuelles partagées dans l’action. Il y a toujours un fond libertaire chez Johnson malgré l’abandon progressif, chez lui, de ses premiers engagements anarcho-syndicalistes. Enfin, chose extrêmement rare et même tout à fait exceptionnelle en littérature, Johnson réussit à inscrire la polyphonie des voix narratives dans le style même. Au coeur de son écriture, la façonnant, la malaxant en quelque sorte, naît en permanence une incertitude dans les voix. Le livre prend alors une tournure poétique éblouissante. En même temps, il devient le livre des vérités qui se cherchent, à l’aune du lecteur qui cherche où va l’histoire. Ainsi Écartez le soleil est-il porteur d’une interrogation permanente sur la rapport de l’homme au monde et donc sur ce que l’on appelle la réalité. Dit autrement, le roman en soulignant sa fabrication nous fait entrer dans un autre monde qui a tout à voir avec le monde dans lequel nous vivons.

Agir pour devenir libre

A-t-on affaire à un roman pessimiste sur l’avenir, puisque au fond, d’avenir, dans ce livre, il n’y en a pas : le passé et le présent s’octroient, en effet, l’espace libéré par la désillusion dans les engagements initiaux des individus ? Croire cela, ce serait ne pas prendre en considération la composition de l’œuvre. En effet, elle s’achève sur une partie, qui a pour titre « En route vers l’autre côté ». Si on excepte le chapitre 12 dont la fonction est celle d’un épilogue, le livre s’achève sur l’action avec pour titre de chapitre, « Oui, en route ». La première partie était consacrée au refuge, à l’immobilité, la dernière va être consacrée à l’action. Comme si, finalement, l’important était d’agir. Vers la fin de la première partie, on lit d’ailleurs : « Si l’avenir a un devoir, c’est bien celui-là, vivre, exister, respirer pour pouvoir devenir quelque chose qu’on puisse encore qualifier de libre ». C’est parce que l’action l’emporte toujours, parce que l’individu fait des choix, toujours, parce que ces choix l’inscrivent au sein d’actions collectives, que l’Histoire définit, toujours, la condition humaine. La désillusion des engagements n’induit pas une quelconque fin de l’Histoire ; à l’inverse, elle s’inscrit dans l’Histoire.

Vers l’autre côté du monde, dans le cours de l’Histoire

À ce parti pris de l’action, d’autant plus appuyé que le roman est, pour une bonne part, un roman de l’attente3, s’articule un autre thème, absolument essentiel dans le livre : le passage de l’autre côté, la frontière. Alors qu’elle arrive au refuge, Gina a ces propos : « On m’a dit un jour que si seulement je parvenais jusqu’ici, je serais de l’autre côté ». Et Gallo lui répond: « On arrive toujours de l’autre côté de quelque chose ». Or les personnages sont traqués des deux côtés de la frontière, Rappelons les propos de Gina : « En ce moment nous sommes nulle part. Nous sommes entre les frontières, dans ce no man’s land… Nous sommes dans ce qu’on appelle une situation ». Comment sortir de cette situation ? Comment s’en sortir ? La frontière s’apparente à une ligne imaginaire, à une ligne où se décide la vie. Elle est un seuil, un espace « dans la neutralité », « dans le provisoire ». Les personnages sont sur ce seuil, entre le temps de leur engagement perdu dans la désillusion et le temps de la fuite où semble s’abolir l’avenir. Mais l’Histoire est en marche, il y aura un avenir, il faudra agir. Nous le disions plus haut, il n’y a pas de désengagement possible. Voilà pourquoi le roman de Johnson réussit à nous placer « au coeur de l’humanité ». Qu’est-ce que cette frontière ? ce nulle part ? cette « situation » ? N’est-ce pas le possible qui se quitte lui-même en présence de certitudes d’impressions ? Donc, pour le lecteur, une totalité d’incertitudes nées de la confrontation d’un avant et d’un après ? N’est-ce pas, paradoxalement, le moment de négation d’un passé qui rend positif un avenir : le seuil n’étant toujours qu’une étape ? En effet, dans la spatialisation du seuil, se cachent en implicite les points de vue, les évaluations subjectives des vies prises dans l’irréversibilité du temps vécu. Même s’il y a une discordance des temps4 subjectifs, le seuil, la frontière, l’entre deux, portent l’idée d’une version/reversion. Gallo choisira de ne pas partir. Du coup, il va se rendre prisonnier de l’étroitesse du seuil, de la cabane : mais on n’évite pas le passage du seuil, fut-il version dans son en deçà, c’est-à-dire dans le désir qui portait les actions passées, désir toujours présent. Gallo va ainsi, malgré lui, peut-être, franchir la frontière dans une ultime tentative d’outrepassement des lois de la raison sociale, son geste s’apparentant un peu à un suicide : « Le moi n’est qu’un seuil, une porte, un devenir entre deux multiplicités » écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux. À l’inverse, Eugénio, Caterina. Sylvia et Jules vont-ils fuir et passer de l’autre côté de leur vie… pour voir la mer sans mourir. Gina et le stalinien Biller y laisseront leur peau. Mais tous auront tenté : la vie comme espace des tensions, des tentations. des tentatives à être. N’est-ce pas la profonde morale du roman, qui fait de la « situation » ou « frontière » le point spatial inaugurant une pensée du temps ? On retrouve, ici, la polyphonie, car ce qui qualifie la frontière, c’est toujours le regard et son orientation. L’événement est déjà présent dans le regard du seuil.
En tout état de cause, la limite ou seuil ou frontière, est un discriminant de représentation (représentation mentale, mais aussi, dans le roman, et avec insistance, représentation au sens théâtral), d’où son appellation par Johnson de « situation ». Dans l’espace du seuil se mènent les pesées ou pensées des subjectivités. Un poète5 rend compte de cette problématique :
« C’est le soir
Comme un seuil qui s’étire
Où passent tous ceux qui ne reviendront pas »
D’après le roman de Johnson, ils ne reviendront pas, parce qu’il y a une nécessité du mouvement qui porte les engagements, encore une fois, du côté de l’Histoire.

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1 Sur Johnson, voir Philippe Bouquet : La Bêche et la plume, 3 volumes, Bassac, plein chant, 1986, vol 1 pp86–100, vol2 pp119–124, vol3 pp30–39

2 Cécile Wajsbrot : Pour la littérature, Toulouse, Zulma, 1999

3 Écartez le soleil paraît en 1951, comme cet autre roman de l’attente qu’est le Rivage des Syrtes de Julien Gracq

4 Expression heureuse de Daniel Bensaïd, que nous reprenons, ici, hors sujet du livre qui porte ce titre

5 Denis Drû, Je t’aime, 1999

Philippe Geneste
L'École émancipée, n°6, 03/01/2001
Compte-rendu
La littérature prolétarienne suédoise a fait de l’écriture romanesque un outil d’émancipation individuelle. Représentant majeur de ce mouvement, Eyvind Johnson met sa compétence au service des intérêts collectifs : la vocation de la littérature est, selon lui, de donner du monde une image telle que chacun puisse en avoir une conscience claire. Écrit en 1951, Écartez le soleil répond à cette exigence.

Dépassé par le drame de la condition humaine, un petit groupe d’hommes et de femmes aux destins convergents est réuni dans un refuge de montagne. Tel est le terrain d’expérimentation choisi par l’auteur. Hésitant entre roman et théâtre, Johnson emprunte aux deux genres et défie les conventions formelles. Au présent il combine passé et futur pour produire un temps synthétique qui seul peut rendre intelligible l’histoire humaine. Marquée par la fermeté morale et politique de son auteur, l’expression s’engage dans des détours esthétiques violents et lyriques mais sans jamais perdre de vue le sens à placer dans l’histoire.

L’un après l’autre, les personnages entrent en scène et lentement le voile est levé sur les liens ignorés ou notoires, ces « points de contact » qui les unissent. Seul Crofter Brace, le journaliste anglais, est à l’écart des confrontations. « Je suis neutre maintenant, pensa-t-il, c’est ce qu’il y a de remarquable, de parfait dans ma situation. Je n’ai qu’à  écouter, observer et juger. » Il le fait, d’abord en spectateur puis en narrateur, apportant à l’intrigue une substance critique, jusqu’au moment où, au contact de l’action, sa neutralité se délite. Gallo, figure de l’intellectuel, est au centre de la tragédie : il est pour les autres personnages une identité mythique, désincarnée, bouc émissaire de leur peine. Écrasé par le mythe, l’homme accepte la calomnie pour défendre, jusqu’au bout de ses forces, un destin collectif : « Vous devez me croire, leur dit-il, je travaille pour vous tous. » Les autres, hommes ou femmes, Gina ou Eugénio, Jules ou Sylvia, liés par le sang ou par choix, animés par l’amour ou l’individualisme, l’idéalisme ou le réalisme politique, fuient au nom de leur liberté. Fragilisés par la fuite, ils perdent l’équilibre dans la confrontation, et l’espoir lorsque l’histoire s’en mêle : en quelques heures le contexte politique évolue contre eux. Encerclé par la guerre, le refuge est une chimère de sécurité et de liberté, la frontière où leur existence doit basculer, poussée par l’histoire – symboliquement représentée par une avalanche. L’humanité joue sur une scène éclairée par un soleil cruel qui met à nu les faillites de ses acteurs. Mais qu’importent les aléas des hommes et des femmes : « l’avenir dépend de nous ».
Béatrice Vincent
ChronicArt, 06/2000
Plaidoyer pour Eyvind Johnson à propos de Écartez le soleil
Il s’est trouvé peu de monde pour rendre hommage à Johnson et saluer cet extraordinaire roman qu’est Écartez le soleil. On a souvent parlé, à propos de Johnson, des influences d’auteurs comme Gide, Proust, Joyce, Hamsun, Sherwood Anderson… Mais pourquoi ne pas évoquer également, à propos de ce roman, une utilisation des détails que n’aurait pas reniée Flaubert. Les rideaux de la maison de Gallo ont-ils véritablement une fonction différente de celle de la petite statue du jardin qui, dans Madame Bovary, traduit l’érosion du couple Charles-Emma au fil des années qui passent. Pourquoi également ne pas évoquer Les nus et les morts de Norman Mailer, et ce pas seulement à cause de la structure même de l’œuvre, de ce que Johnson appelle les « récits », tant le livre suédois est un portrait en profondeur de l’Europe aussi fort et pathétique que celui des États-Unis vus pas l’écrivain américain. Alors, Johnson, un plagiaire ? Certes, non ! Un artiste nourri de lectures et d’expériences personnelles où chacun peut retrouver des influences en fonction de son propre vécu littéraire et humain. Un romancier qui est sans conteste un des plus importants de ce siècle. (…)

L’auteur situe l’action de son roman sur une montagne aux formes évolutives (pyramide, brioche, verrue) et au contenu mystérieux (cuivre, nickel, pecheblende, uranium). (…) Neuf personnages cherchent à gagner un refuge situé sur « la frontière actuelle, et peut-être provisoire, entre deux républiques, comme on les appelle. » Des êtres humains dans la nuit d’été, dans la nuit des camions bâchés, pleine de bruits inquiétants, de coups de feu, de postes de garde. Ils vont se croiser, se frôler, s’éviter, dans une sorte de ballet dont il est souvent bien difficile de comprendre les figures. Ces êtres humains en fuite, sur cette montagne symbolique (Johnson nous dit finalement qu’elle ressemble à un sein de femme), entre deux pays aux systèmes politiques différents ou identiques suivant les périodes, mais se réclamant toujours de la liberté, de ce qu’ils appellent la liberté, préciserait Gallo, ou Johnson, ou le lecteur attentif... Ces êtres humains représentent « le monde » et tous ceux qu’on pourchasse, « en route vers un endroit ou un autre, on ne sait pas où. » Et il est vrai que le roman de Johnson dresse un remarquable tableau de la vie politique européenne de 1928 à 1951, du côté de ceux qui sont toujours « les premiers dans la course au malheur » : Gallo l’anarcho-syndicaliste, Paul l’homme de la « ligne moyenne » et Biller l’homme du Parti. Ces trois personnages symboliques vont d’ailleurs tous disparaître avant la fin du roman. Est-ce le présage de temps nouveaux ? Peut-être, peut-être...

Mais cette classification, si effectivement elle existe, est moins simpliste que j’ai bien voulu l’écrire. Elle ne doit pas masquer les extraordinaires richesses et complexités de ce livre où rien n’est jamais simple, où rien n’est jamais réduit à une seule dimension. Crofter Brace représente le dernier type d’européen, à savoir « l’intellectuel conscient dans la prison de l’événement politique », témoin mais passif. De son côté, Gallo voit « l’Européen... l’homme libéré qui va venir. » Alors ? Que choisir ? L’Européen est-il en voie d’extinction ou va-t-il à nouveau renaître de ses cendres ? (…)

Crofter Brace, « l’observateur », l’étranger dans cette guerre qui ne le concerne pas directement, essaye bien de se fermer au bruit des voix qu’il entend dans le refuge, de s’envelopper dans son silence, tout en restant persuadé que le sort des autres le concerne. Dilemme de l’européen partagé entre le repli confortable sur soi-même et l’impossibilité même de cette attitude égoïste. (…) Ainsi, durant tout le début du roman, Brace se conduit en véritable critique d’art assistant à une représentation. (…) Critique certes un peu gêné au début mais qui, peu à peu, se laisse prendre au jeu des acteurs, à l’intensité ou au contenu des répliques. Et il fait ses commentaires. Tout commence comme « une vieille farce... un film vieux de vingt-cinq ans avec son rapporté. » Mais le spectacle évolue heureusement vers la comédie ou un extrait de « farce basée sur le comique de répétition. » Et Brace de s’interroger : En tant que théâtre, ce n’est pas formidable, mais c’est peut-être encore mieux qu’en tant que « scène tirée de la vie réelle dans les montagnes. » Et son sang de critique ne fait qu’un tour lorsque Jules et Gallo se découvrent être père et fils, tandis que, de son côté, Silvia se révèle être la fille de Paul et de Gina. Devant ce superbe mélodrame, il s’écrie : « Des pièces comme cela, ce n’est pas admissible... La réalité n’a pas le droit d’être ainsi, car alors c’est une pièce. Des pièces comme cela c’est inadmissible - même avec des acteurs remarquables. » Que faire ? Que dire ? Où sommes-nous réellement ? Eyvind Johnson continue sa métaphore théâtrale comme si de rien n’était avec Jules qui « se coula dans son rôle comme on enfile une veste trop grande » et les protagonistes n’attendent pas la réponse de Gina mais « la suite de sa réplique. » En fait, c’est Crofter Brace qui aura le mot de la fin. Parlant à sa compagne, dans le « Bref chapitre de conclusion » qui est sensé clore le livre, il déclare : « Dis-toi que tout le monde te voit, tu es sur la scène, Kate ! N’oublie pas que tu es dans un roman, Kate ! On t’observe, fais attention à ce que tu dis ! ». Ultime pirouette, dernier plaisir que s’offre Johnson dans un ouvrage où il a vraiment oeuvré de toutes les facettes de son très grand talent.

Rien n’est gratuit dans Écartez le soleil. Pensez à cette grande corbeille autour de laquelle tous les arrivants dans le refuge vont longtemps tourner avant qu’elle ne révèle son étrange contenu. Pensez à l’évocation du vol de la valise contenant les rideaux de Gallo. Vol banal à la gare de l’Est. Non pas, car ils symbolisent le vol du bonheur, de ce qui garantissait l’intimité du foyer. Et à chaque passage qu’il effectuera à Paris, au gré de ses nombreuses pérégrinations, Gallo ne manquera pas de retourner vers ce qui fut sa maison du bonheur pour en observer les fenêtres et les éventuels rideaux. Ce n’est qu’en 1950 qu’il y reverra des « rideaux à petits carreaux, des carreaux rouges et blancs... comme les rideaux d’Anna, rustiques, symboliques. » La boucle est bouclée et il peut envisager de rejoindre Anna dans la mort. Il restera au refuge et ne cherchera pas à fuir comme les autres. Des remarques identiques sont envisageables, par exemple, pour Silvia qui entend les fruits tomber dans l’herbe avec un bruit mat ou pour l’image prémonitoire et obsessionnelle de l’avalanche qui habite Gallo tout au long du livre...(…)

Écartez le soleil est également remarquable par sa composition. Prenons les cinq épisodes de la seconde partie du livre, les « récits ». Le premier est consacré à H. T. C. Brace. Il se déroule très lentement, comme un chaland descendant la Tamise dans le dense brouillard londonien. Partie contemplative car Crofter Brace est un spectateur (même dans son propre pays !) : théâtre, peinture, meetings politiques, tout est vu avec l’oeil un peu froid et dégagé du critique professionnel. Quelle rupture lorsqu’on aborde le second récit. Avec Gallo, nous sommes emportés par un rythme trépidant, tant dans le temps que dans l’espace. Succession de villes et d’années : 1928 (Paris)... 1932 (Berlin)... 1933 (Paris)... 1937 (Barcelone)... 1939 (San Duomo)... 1944 (France)... 1948 (San Duomo)... 1950 (Paris)... Au rythme de la vie politique d’une époque fort troublée, entre deux exils et sur tous les fronts (…) Tout au long du récit consacré à Gina surgissent, comme un leitmotiv, les bribes d’une chanson, « Mon homme est parti », qui l’obsédait lors de son séjour en prison et qui l’obsède encore maintenant. Et tous ces paragraphes débutant par « Elle pleurait », rythmés comme par les sanglots de la femme : larmes et hoquets qu’elle ne maîtrise pas et qui reviennent sans cesse comme régis par une marée interne. Autre atmosphère avec l’épisode présentant Eugenio. Celui-ci est, en effet, complètement éclipsé par la figure quasi mythique de son frère aîné Vittorio ou « Vittorio le très victorieux » (Johnson n’en rajoute-t-il pas un peu ?) devenu figure de légende, certes à l’échelon local. Ce mythe, Johnson le détruit d’emblée par la négative en faisant le bilan, non de ce que fit Vittorio, mais en nous disant ce qu’il aurait pu faire, être ou connaître. L’imposante énumération se terminant sur un « mais » lourd de conséquences. Reste Silvia et ses rêves, ses aspirations, le tout remarquablement rendu par des phrases infinitives qui trouvent leur sens tant par le rythme que leur confère l’auteur que par la signification des mots (Johnson ne nous a-t-il pas assez souvent mis en garde contre ces derniers ?). Les années ont passé, mais les rêves de Silvia sont demeurés les mêmes. Pour les autres personnages il en va également ainsi : on ne règle pas aussi facilement sa dette avec le passé, on ne tire jamais un trait définitif sur son enfance. Comme nous l’avons noté, le temps ne se réduit pas à la chronologie, à une suite d’éphémérides qu’on feuilletterait un peu distraitement. Tout est lié dans le flot de l’histoire. Le héros de Heureux Ulysse... est véritablement notre contemporain de même que les personnages du roman De roses et de feu ne sont pas figés dans une époque révolue et dans leur ville de Loudun (l’auteur ne mentionne d’ailleurs la ville qu’avec son initiale L... C’est donc sans doute Loudun, mais également beaucoup plus). A travers ses livres historiques, Eyvind Johnson reste un homme de notre temps, s’intéressant aux problèmes de l’époque actuelle et l’histoire n’est pas prétexte à pittoresques évocations gratuites. C’est une littérature sur l’homme, à hauteur d’homme, où l’émotion n’est jamais sacrifiée aux procédés d’écriture.

Et pourtant Johnson n’a rien à envier aux meilleurs, tant il sait varier les rythmes et les registres. On pourrait, par exemple, citer tout le passage du discours politique de Gallo qui lit son manuscrit pour la énième fois, page après page, ménageant ses effets d’orateur et de comédien. Et puis, peu à peu, la belle machine se grippe, s’enraye, déraille. Et cela, Johnson nous le donne à voir autant par la disposition matérielle des mots sur la page que par leur signification. Il faudrait citer tout le passage des pages 221-223 avec, en plus, cette extraordinaire image des doigts de Gallo qui reconnaissent les mots écrits sur les feuilles où est rédigé son discours. Comme si ses mains étaient devenues autonomes, plus performantes et plus perspicaces que son cerveau ! Et que dire de l’écho qui, comme s’il savait que les parents adoptifs de Silvia avaient donné comme nom Gilda à la place de Gina à la mère de la jeune fille, transforme le cri de cette dernière de « Giina » en « Giilda » ? Et Écartez le soleil renferme ainsi de nombreuses et surprenantes idées poétiques de ce genre, des idées toujours pleines de sens.

Alors, s’il faut conclure, en étant conscient de n’avoir révélé que certaines possibilités de lecture du roman, pourquoi ne pas le faire avec l’expression favorite de Henry Templeman Crofter Brace, bien faite pour relativiser toute approche de l’ouvrage : peut-être, peut-être...
Denis Ballu
Nouvelles du Nord, n°1, 1992
Sixième saison de Nobel: Eyvind Johnson
Le jeudi 24 mai 2012    Paris 14 (75)
Conférence sur le roman prolétarien suédois
Du mardi 13 au samedi 17 octobre 2009     (33)
Réalisation : William Dodé