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Il faut partir

Titre original : Vagën ut
Traduit du suédois par Philippe Bouquet

Parution : 19/04/2002
ISBN : 2910846849
Format papier : 376 pages (12 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Second volet d’une autobiographie, ce roman de la ténacité élargit « aux dimensions des terres infinies de l’imagination » l’archipel de pauvreté et de solitude de son enfance, que racontait “Même les orties fleurissent.

Harry Martinson

Harry Martinson (1904–1978) appartient à la génération des écrivains prolétariens qui ont renouvelé les lettres suédoises par l’expérience d’une vie loin des salons. Il a reçu en 1974 le prix Nobel de littérature pour une œuvre dont l’invention formelle se soumet à une exigence de justice sociale jamais démentie.

Les livres de Harry Martinson chez Agone

LES LIANES DE L’EVASION

C’est en observant une bouilloire que James Watt inventa la machine à vapeur. Martin Tomasson, lui, inventa le Crochet à évasion. Le bureau des brevets du ridicule, de la peine et des ténèbres n’avait plus qu’à s’en charger. Il l’inventa en 1918, alors que les journaux étaient pleins de récits d’atrocités. C’est sa lucidité tendue à l’extrême qui fut à l’origine de l’invention. Dans la langue de la peur, elle avait pour nom : corde munie d’un crochet à évasion :
Si la guerre civile éclate ici aussi et si quelqu’un vient m’assassiner, il faut que mon crochet à évasion soit prêt pour que je puisse m’échapper au moyen de celui-ci en me balançant de branche en branche dans la cime des arbres. Ainsi, je ne laisserai aucune trace sur le sol et ceux qui me traquent pour me tuer ne sauront pas où je suis passé.
Le dispositif est très simple. Il est constitué d’un banal crochet de fer courbé d’une certaine façon et fixé à l’extrémité d’une corde. Je lance la corde par-dessus une branche, dans l’arbre voisin, et me hisse dans celui-ci. Puis je détache le crochet et le jette par-dessus la branche suivante de l’arbre suivant. Ainsi fut découverte la liane mobile, réinventée à une époque tardive par un jeune singe très développé fuyant à travers les forêts du monde sous le coup de la peur.
Dans les fermes où il va mendier, il entend les riches tempêter contre les Rouges, à l’Est. Dans le département de Halland, il arrive un jour chez un gros propriétaire et se fige sur le pas de la porte. Il a l’air d’un petit homme, maintenant, avec son pantalon ; on voit même sur le visage du paysan que celui-ci se dit qu’on peut s’attendre à n’importe quoi, de la part de quelqu’un comme lui. La fermière, elle, sait qu’il est là pour « quémander » ; elle sort sa grosse miche de pain de campagne, la serre contre son opulente poitrine de femme du Halland, en coupe une tranche et lui demande, en regardant par-dessus son épaule :
— D’où est-ce que tu viens ?
— Mon père habitait à la limite du Blekinge et du Göinge. Il possédait une grande maison, là-bas.
— Ah bon. Mais à quoi bon demander ça. Tous les vagabonds mentent. Tu aimes la viande de porc ?
— Oui. Merci.
— Alors, je t’en mets un ou deux morceaux. Mais on n’a pas les moyens de beurrer la tartine. Vous êtes tellement nombreux.
Le maître de maison vient de recevoir les journaux. Il est en train de les lire, assis près de l’écrémeuse. Soudain, il se fâche et dévisage, avec un regard chargé d’infamie, ce va-nu-pieds qui n’a même pas encore fait sa communion.
— Ah, les ouvriers ont encore assassiné, dans un village de Finlande. C’est marqué là.
Dans son désir exagéré de se faire comprendre, il tend son journal en direction du va-nu-pieds en question, c’est-à-dire Martin. Un frisson passe dans le dos de celui-ci, sous le regard chargé de peur du paysan. Il se met à trembler, sur le pas de la porte, devant ce qu’il lit dans ce regard et entend dans cette voix : cette façon de dire les choses sans les dire.
Ce jeune homme est un chemineau, un vagabond, un va-nu-pieds. Quelle meilleure occasion pourrait se présenter de se décharger de tout ce qu’on porte en soi ?
— Mais, s’ils veulent faire pareil ici, ces « messieurs », il faut qu’ils se disent qu’on a des armes.
Martin prend, avec un petit salut du haut du corps, la grande tartine que lui tend la fermière, en mettant le doigt sur les morceaux de viande, pour qu’ils ne tombent pas.
— Merci. Mille mercis. Merci. Merci, merci.
Il aimerait enterrer ce paysan sous les mercis mais n’est pas sans noter, d’une façon sacrément douloureuse, le sous-entendu dissimulé dans le mot « messieurs ». Celui-ci est comme entouré d’une centaine de paires de guillemets. N’importe quel premier communiant, un peu au fait des intonations du langage quotidien parmi le peuple, est capable de le ressentir et il a l’impression de recevoir un coup d’épingle rouillée dans le cœur.
Ainsi, on fait don d’une main tout en maudissant de l’autre et Martin remercie, salue et s’éloigne.
Une fois sur la route, il se met à manger, mais cela passe mal. Ce pain est sans âme et sa bouche sans énergie. L’âme a été extraite du pain qu’il mange et il peut aussi bien le jeter dans la rivière, en passant sur un pont. C’est ce qu’il fait. Sa bouche est amère et comme souillée par ce pain et il est lui-même épuisé de chagrin.
Il regarde la tartine qui chavire dans le courant, et voit les deux morceaux de porc flotter entre deux eaux : deux petits carrés de viande taillés dans un animal dont on a gentiment caressé le dos juste avant d’étouffer les cris qu’il a poussés quand on l’a assommé puis égorgé.
Il continue son chemin. Et il ne tarde pas à oublier un instant la vie réglée que les hommes mènent dans les champs et les forteresses. Au-dessus de lui, les nuages vont et viennent dans le ciel. Ils tanguent comme de blanches nefs dépourvues de capitaine. Ah ! si seulement ils étaient captifs, comme des zeppelins. Mais non, le ciel serait bien sombre au-dessus de Londres, alors.
Non, c’est bien ainsi. Donne-nous aujourd’hui, mon Dieu, notre nuage quotidien.
Vers le soir, il trouve une grange et se faufile à l’intérieur sans rien demander à personne. Il ne veut pas qu’on lui fasse cadeau d’une couche en le maudissant dans le même souffle.
Mais il ne parvient pas à s’endormir. Il se tourne et se retourne, sur la paille. Il se met à pleuvoir et cela crépite sur le toit. Au loin, un chien aboie dans la nuit. Martin écoute longuement. Le monde ressemble à un aboiement de chien et les saint-bernard ne tirent plus personne de la neige : tout ce qu’ils font, c’est le maudire, lui. Peut-être ce monstre-là va-t-il venir fouiller dans la paille pour me sauver. Il rit un peu, intérieurement, malgré sa peur du noir et des chiens.
Il finit par s’endormir mais fait des cauchemars et se réveille en poussant un cri, à moitié étouffé par la mer de paille. Elle est maudite, cette paille. Elle doit sentir qu’il est interdit d’y coucher. Il remue la tête pour la vider de ses cauchemars, mais un brin de paille pénètre dans une de ses narines et il se met à saigner du nez. Il sort le mouchoir de mademoiselle Tyra Aspengren – qu’il a pieusement conservé, bien qu’il soit sale et déchiré – et endigue le flot. Le sang ne tarde pas à se coaguler et à s’arrêter de couler. Après cela, il reste couché, à réfléchir et à fuir le sommeil. Je peux rester là. La lumière du jour ne va pas tarder, se dit-il. Toutes sortes d’idées de guerre et de révolte lui viennent à l’esprit. En imagination, il se sent menacé, harassé, persécuté.
C’est cette nuit-là qu’il invente le crochet à évasion, la liane mobile.
Dossier de presse
Lucien Seroux
Gavroche, n°127, 01-02/2003
Compte-rendu
Suédois, Harry Martinson (1904-1978), a reçu le prix Nobel de littérature en 1974. Rien ne le prédestinait à ce destin. Son père, puis sa mère ayant abandonné leurs sept enfants, il devient pupille de la commune en 1910. Dès lors commence la triste vie de valet de ferme, ballotté de place en place, fuguant parfois. Corvéable, le garçon ne sombre pas dans la résignation. Il a un dessein (pas un rêve) : prendre la mer vers l’Amérique. « Naturellement, il ne se passait jamais rien. Si, il se passait le travail, la routine, le manque d’amour, et Martin se croyait toujours le centre du monde. Son apitoiement sur lui-même devint son pire tyran... ». Pour ne pas se complaire sans le misérabilisme et la sensiblerie, l’écrivain parle à distance. Il nous raconte sa jeunesse à travers celle de Martin. C’est ce qui donne son originalité à ce récit en deux volets, écrit en pleine maturité (publié en 1935 et 1936). Il ne s’agit plus de souvenirs d’enfance mais d’un roman. Son dessein, un goût immodéré pour la lecture, une curiosité avide et une lucidité rare vont lui permettre d’échapper à sa condition de domestique. C’est le parcours d’un homme en devenir, d’un gosse se forgeant une conscience, qui nous est magistralement conté, avec une grande pureté de style, une sensibilité rare, des images et des métaphores d’une grande beauté. Bien sûr, il s’agit là de littérature prolétarienne, et de la meilleure, comme l’exprime fort bien Philippe Geneste dans une pertinente et trop courte postface au premier tome.
Lucien Seroux
Gavroche, n°127, 01-02/2003
Festival littéraire - Harry Martinson
Le vendredi 7 mai 2010    Paris 5 (75)

Dans le cadre du festival Une saison de Nobel, soirée autour de Harry Martinson avec Björn Larsson, maître de conférence et écrivain suédois et Philippe Bouquet, critique littéraire et traducteur du suédois (Dagerman, Guillou, Martinson, Johnson).

20h30. Théâtre Mouffetard
73 rue Mouffetard, Paris 5.

Réalisation : William Dodé