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Karl & Rosa
Novembre 1918. Une révolution allemande (tome IV)

Titre original  : November 1918. Ein Deutsche Revolution, tome IV : Karl und Rosa (Patmos Verlag Gmbh & Co, 1991)
Traduit de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann

Avant-propos de Michel Vanoosthuyse

Parution : 10/10/2008
ISBN : 9782748900798
Format papier : 752 pages (14 x 21 cm)
33.00 € + port : 3.30 €

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« Voici l’heure du discours de Rosa, son chant du cygne. Mais qu’a-t-elle donc ? Tous regardent ce petit bout de femme. Ils la regardent avec amour et émotion, même ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. Ils savent qu’elle est la flamme qui brûle pour eux depuis des décennies. Elle est à présent épuisée, fragile. La prison l’a affaiblie. Elle parle, elle est dans son élément. Elle dit toute la vérité. Karl Liebknecht est assis parmi les délégués. La voix de Rosa Luxemburg résonne, claire et précise… »
En dehors de Berlin Alexanderplatz, toute l’oeuvre d’Alfred Döblin reste pratiquement à découvrir. Écrit en 1942 depuis un exil dont l’auteur ne peut espérer la fin tant le nazisme semble triompher, Karl et Rosa donne le dernier acte de l’évanouissement d’un espoir : que l’ordre ancien disparaisse avec la fin de la Grande Guerre. Personnages historiques et de fiction se croisent ici pour rendre le drame de l’écrasement de la révolution spartakiste, prélude funeste au siècle qui commençait.

> Lire le compte rendu de la conférence « L’Actualité politique d’Antigone à travers le roman d’Alfred Döblin Novembre 1918, une révolution allemande » organisé par l’Association orléanaise Guillaume Budé (22 novembre 2008)

Alfred Döblin

Né au sein de la bourgeoise juive allemande, Alfred Döblin (1878–1957) déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Toute son œuvre demeurera largement méconnue, notamment en raison du succès, dès sa parution en 1929, de Berlin Alexanderplatz. Une situation dont Döblin souffre dès son retour en Allemagne en 1945, où il peine à se faire entendre et éditer.

Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse

Les livres de Alfred Döblin chez Agone

Dossier de presse
Nicole Bary
Encyclopaedia Universalis, 23/02/2010
René Fugler
Dernières nouvelles d'Alsace, 21/02/2009
Michel Vanoosthuyse
La revue des ressources, 10/12/2009
Pierre Gibert
Études, juillet-août 2009
Philippe Poulain
César n°275, mai 2009
Jean-Numa Ducange, historien
L'Humanité, 21/02/2009
Jean Blain
Lire, janvier 2009
Victor Keiner
À contretemps n° 33 , janvier 2009
Michel Vanoosthuyse
Les Lettres françaises, 06/12/2008
Eberhard Rathgeb
Frankfurter allgemeine Sonntagszeitung, 23/11/2008
Hermann Kurzke
Die Welt, 22/11/2008
Pierre Deshusses
Le Monde, 20/11/2008
SUR LES ONDES

France culture – « Surpris par la nuit », Alfred Döblin platz, documentaire en quatre parties. Informations sur le site de l’émission (du 5 au 8 mai 2009)

France culture – « Tout arrive ! », émission avec notamment Michel Vanoosthuyse autour d’Alfred Döblin et de sa tétralogie Novembre 1918, disponible à l’écoute sur le site de l’émission (31 mars 2009)

France Culture – « Les Mardis littéraires », émission De la guerre à propos notamment de Novembre 1918 avec Yasmin Hoffmann et Michel Vanoosthuyse (9 décembre 2008)

France Culture – « Le choix des livres », lecture par Emmanuel Lemire de Novembre 1918 avec Yasmin Hoffmann et Michel Vanoosthuyse (17 décembre 2008)

Novembre 1918 et Berlin Alexanderplatz

Le nom d’Alfred Döblin (1878–1957) évoque spontanément son roman Berlin Alexanderplatz (1929), dont il faut saluer la nouvelle traduction fort réussie qu’en donne Olivier Le Lay (Gallimard 2009). Tout comme il convient de saluer l’heureuse initiative des éditions Agone qui viennent de publier la traduction intégrale — tout aussi réussie — de l’une des œuvres capitales de cet écrivain si méconnu du public français : Novembre 1918. Une révolution allemande, traduction de Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffmann 2009, en quatre tomes : Bourgeois et soldats, Peuple trahi, Retour du front, Karl et Rosa.
Écrit entre 1937 et 1943, Novembre 1918. Une révolution allemande connaît une genèse qui reflète l’histoire de son auteur. Seul le premier tome paraît avant 1945 (en 1939 à Amsterdam). Les trois autres tomes sont publiés après la guerre précédés d’un « prélude » qui résume le premier volume en une cinquantaine de pages. Il faudra attendre le centième anniversaire de la naissance de l’auteur, en 1978, pour que les lecteurs ouest-allemands puissent prendre connaissance de l’œuvre dans son intégralité. Les Allemands de l’Est attendront trois ans de plus, les Français trente années !

La révolution manquée

Dans sa grande œuvre épique sur la révolution de 1918, Döblin ausculte les maladies politiques et sociales dont souffre un patient atypique, l’Allemagne. Il constate que les événements qui précipitèrent la chute de l’Empire et l’avènement de la république parlementaire n’ont entraîné aucune transformation en profondeur des rapports sociaux. Döblin situe son roman entre le 10 novembre 1918 et le 15 janvier 1919, date de l’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg. Il pose son diagnostic : Une révolution allemande, c’est une révolution qui n’a pas eu lieu.
Comme on le sait, les carrefours berlinois où se presse la foule tiennent une grande place dans l’œuvre de l’auteur. À côté de l’Alexanderplatz qu’il a rendue célèbre, la Potsdamer Platz est devenue sous sa plume un lieu littéraire, et non seulement politique. Là, le 1er mai 1916, les spartakistes conduits par Liebknecht et Luxemburg appelèrent à une manifestation contre la guerre et le gouvernement. Presque trois ans plus tard, le 11 janvier 1919, note Döblin dans Voyage et destin (Schicksalsreise, trad. franç. Éditions du Rocher, 2002), quelque trois mille hommes en civil, emmenés par le social-démocrate Noske, paradent sur la Postdamer Platz. Le nouveau pouvoir élabore le projet de décapiter l’ennemi intérieur — les spartakistes — puisque l’ennemi extérieur n’a pas pu l’être. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont assassinés quatre jours plus tard.
Qu’est-ce qui a poussé Döblin, en exil à Paris depuis 1933, à s’intéresser au Berlin de 1918 ? Selon son postulat de départ — qui va évoluer au cours de l’écriture du roman — le nazisme ne fait qu’achever ce que la répression féroce de 1919 avait ébauché. La catastrophe originelle s’est jouée entre les deux dates qui encadrent le roman. Dans le paysage politique de l’époque où Liebknecht et Rosa Luxemburg côtoient tous les acteurs de l’époque — Ebert, Noske, mais aussi Clemenceau, Wilson, Foch —, Döblin charge une sorte de jumeau du célèbre Franz Biberkopf (Berlin Alexanderplatz) de sonder la société et d’explorer comment se fabrique — et non pas s’écrit ! — l’histoire. Döblin fait le portrait de la révolution au quotidien, parfois rue par rue, mêlant des événements historiques, et des scènes de vécu quotidien, comme les discussions dans la classe d’un des protagonistes du roman, l’instituteur Becker, qui découvre peu à peu la nécessité d’une solidarité qui ne soit ni abstraite ni idéologique avec les laissés pour compte de l’existence.
Que ce soit dans Berlin Alexanderplatz, dans Novembre 1918 ou dans le reste de son œuvre, la grandeur de Döblin tient d’abord à son écriture. Il se méfie de l’esthétisme, il se tient même à distance de l’expressionnisme, rompt avec la revue Der Sturm dont il avait été le cofondateur et s’engage, avec des mots, dans tous les combats de son siècle. Non seulement il porte un regard très aigu sur la société, mais il a une oreille extrêmement fine qui enregistre aussi bien la gouaille canaille des bas-fonds berlinois que le discours politique sophistiqué, les propos bien-pensants des salons bourgeois ou le yiddish du Scheunenviertel, tout proche de l’Alexanderplatz. Alfred Döblin, qui exerce la médecine tout près, côtoie les démunis qui sont les voix de son roman. Il les laisse parler, s’efface devant eux et se contente de « transcrire » leur dialecte, leur jargon, leur argot.
Pendant qu’il travaille au roman qui le rendra célèbre, on construit la gare de l’Alexanderplatz. Comme chez Joyce (Ulysse, 1922) l’écriture est rythmée par le bruit du chantier de la ville en plein essor technologique, par le roulement brinquebalant des tramways et des trains « Rroum, rroum, le mouton martèle, je casse tout, encore un rail. Ça vrombit sur la place depuis la préfecture de police, là un marteau rivoir, là une bétonnière brasse sa cargaison. » Il fallait rendre en français toutes ces ruptures de langage, toutes ces sonorités heurtées et bigarrées qui font de Berlin Alexanderplatz un véritable kaléidoscope sonore de la société allemande dans l’entre-deux-guerres. La traduction d’O. Le Lay l’a fait avec brio, en respectant scrupuleusement le ton haletant et syncopé de la phrase allemande, en n’hésitant pas à puiser dans la langue orale les onomatopées, les raccourcis, les métaphores qui font choc. Grand succès populaire dès sa parution, Berlin Alexanderplatz, que le lecteur français peut maintenant découvrir dans toute sa truculence, a été adapté pour la radio dans l’année qui suivit sa publication et plusieurs fois porté à l’écran, notamment par R. W. Fassbinder (1980).

Nicole Bary
Encyclopaedia Universalis, 23/02/2010

Publié il y a soixante ans, « Karl et Rosa » reste un roman historique surprenant par la liberté de sa forme, l’imbrication des faits et de la fiction, les ruptures entre le souci du réel et une imagination hallucinée.

C’est le quatrième et dernier tome d’une oeuvre longtemps méconnue d’Alfred Döblin, « Novembre 1918. Une révolution allemande ». Il était inédit en France. Il relate la fin et la répression, entre le 23 décembre 1918 et le 15 janvier 1919, de l’insurrection ouvrière à Berlin. Celle-ci, rappelons-le, était le prolongement du mouvement populaire déclenché par la mutinerie de trois navires de guerre allemands refusant de sortir pour un vain baroud d’honneur.
Le mouvement s’était répercuté jusqu’en Alsace avec le retour de marins insurgés, comme en témoigne la première partie du roman, « Bourgeois et soldats » (DNA du 14 février 2010). Nous retrouvons, entraînés de plus ou moins près dans ces événements tragiques, les deux officiers soignés à l’hôpital militaire de Haguenau et Hilde, leur infirmière strasbourgeoise dont ils sont l’un et l’autre amoureux..
Hilde a choisi de vivre avec Maus, le couple s’est intégré dans la société d’après-guerre. Rétabli de ses graves blessures, Becker, lui, reste brisé intérieurement par l’expérience du massacre et la hantise des morts« aveugles et terrifiés ». Sa tentative de réinsertion dans la vie sociale en tant qu’enseignant échoue rapidement contre tout ce qui y subsiste de militarisme, de nationalisme et de conformisme brutal.

Parti à la recherche d’un élève fugueur, il participe aux combats malgré ses convictions premières en découvrant la solidarité et les espoirs des plus pauvres. En sortant de prison il se lance dans une vie de vagabond turbulent, acharné à mettre à l’épreuve sa foi chrétienne. Satan et le mystique Tauler l’accompagnent tour à tour dans sa quête.
Quand il écrit ce dernier tome, entre 1942 et 1943, Döblin vit à Hollywood où il s’est exilé pour fuir la France envahie par les troupes allemandes. D’origine juive, il vient de se convertir au catholicisme. L’évolution de l’Allemagne l’a plongé dans un grand pessimisme qui empreint tout son récit des remous, de l’enlisement puis de la répression sanglante de cette révolution manquée. Sa sympathie va toujours aux insurgés, mais il montre tout au long leurs divergences, leur manque de coordination et de décision. Il les trouve surtout…trop allemands. Il reste par contre intraitable dans son jugement sur les responsables sociaux-démocrates, Ebert et Noske en tête, dont il représente les figures et les interventions avec causticité et dérision. En considérant que leur volonté systématique de retour à l’ordre ancien a préparé le triomphe du nazisme.
Au pôle opposé, s’il fait intervenir avec empathie les personnages de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, les fondateurs et animateurs du mouvement spartakiste assassinés le 15 janvier, il met également en tension leurs désaccords et leurs contradictions. Chez Liebknecht, la passion révolutionnaire, la radicalité des idées bute contre l’indécision dans l’action. Sa vision de Rosa Luxembourg est plus déroutante : il fait bien sa part à la théoricienne et à la militante, mais il lui adjoint comme un double une femme fragile, succombant dans sa prison à des « crises d’hystérie » où vient lui rendre visite son ami Hannes disparu sur le front. Il l’emporte dans des voyages imaginaires, avant de céder la place à un Satan qui lui tend, tout comme à Becker, le « poison du renoncement ». Ce ne sont pas les seules séquences hallucinatoires : on voit aussi les statues des princes clopiner dans les rues.

René Fugler
Dernières nouvelles d'Alsace, 21/02/2009
La fresque d'Alfred Döblin, lecteur tragique d'un révolution trahie

Contribution poignante à l’histoire et à la culture européenne du XXe siècle, la tétralogie que l’écrivain consacra à l’insurrection révolutionnaire instituant la République allemande, fin 1918, avant que le processus ne soit stoppé par l’écrasement des socialistes.

Après la traduction de Karl et Rosa (l’Humanité du 21 février 2009), les Éditions Agone éditent dans une nouvelle traduction les trois premiers volumes de la tétralogie d’Alfred Döblin (1878–1957) consacrée à la révolution allemande de 1918–1919, contribuant ainsi à faire connaître un auteur souvent trop circonscrit au seul Alexanderplatz (Gallimard, 2009) et dont l’œuvre, tardivement diffusée en Allemagne après 1945, demeure en grande partie à découvrir en français. Les introductions ajoutées à cette édition permettent de resituer la trajectoire singulière de l’auteur depuis sa fréquentation des cercles expressionnistes sous Weimar jusqu’à sa conversion au catholicisme, en 1943, tandis que les nouveaux appareils critiques offrent, outre une chronologie précise, de précieuses entrées sur les figures historiques évoquées dans les ouvrages.
Loin de toute forme canonique, l’écriture, à distance du roman classique comme du récit didactique, peut être rapprochée, dans une certaine mesure, de celle de Brecht, la très forte présence des dialogues met en scène des vies d’inconnus comme celles d’acteurs de premier plan (Ebert, Wilson, Clemenceau…). Michel Vanoosthuyse, qui introduit chaque tome, désigne avec justesse Döblin comme le « grand insolent des lettres allemandes ».
L’ensemble évoque essentiellement les dernières semaines de l’année 1918 et alterne scènes historiques et histoires intimes, la cohérence trouvant son point d’équilibre dans le tableau qu’il offre de la société allemande au sortir de la guerre. L’évocation saisissante des conditions de vie des soldats défaits et de l’entrée des troupes dans la capitale allemande précèdent un portrait vivant de toutes les catégories sociales berlinoises. À noter que le premier tome revient sur les aspects méconnus de la révolution en Alsace-Lorraine. Döblin fait parler les militants, retranscrit les discussions incessantes dans l’assemblée et les conseils ouvriers, extrait du journal social-démocrate Vorwärts un vocabulaire proche de la réalité historique et dresse un tableau acerbe du rôle de la social-démocratie pour laquelle « il ne faut rien précipiter ».
Cependant, se situant selon ses propres termes loin d’une « logique » de l’histoire, l’objet de Döblin n’est pas d’être un roman historique stricto sensu, l’auteur revendiquant « la partialité de celui qui agit ». Souvent déroutant, l’auteur accorde par exemple une place essentielle au président américain Woodrow Wilson, ici acteur-clef de la fin du récit, plus qu’aux échos du nouveau modèle de socialisme incarné par la récente Révolution russe. Mais au-delà de ce que certaines formules lapidaires pourraient faire croire, et peut-être mieux qu’un ouvrage classique exposant les faits, le roman fournit des clefs d’explication de la tragédie qui s’est jouée alors. Les trajectoires multiples décrites avec finesse, citons la retranscription d’une carrière d’officier prussien de la guerre de 1870 à 1918, expliquent certaines continuités mieux que tout livre d’histoire… Plus que la seule évocation linéaire de « novembre 1918 », Döblin soulève le problème de l’échec du processus révolutionnaire, question omniprésente qui traverse sa vaste fresque marquée par un profond pessimisme. Le titre du second tome, Peuple trahi, dit bien l’œuvre, la répétition du drame de la « misère allemande » qui marque le pays depuis l’échec de la révolution de 1848. Devant l’ampleur de la catastrophe des lendemains – il écrit en 1939, quand rien ne paraît arrêter le nazisme -, Döblin dénie même aux événements le titre de révolution : « Rien qui pourrait me rappeler une révolution », fait-il dire à l’un des acteurs. Ainsi, ce mois de novembre « dure très longtemps, trop longtemps », et on peut lire l’ouvrage comme un plaidoyer déniant l’opportunité de l’action politique. Une tonalité dominante qui ne doit pas faire oublier les belles pages consacrées aux espoirs nés de la fin de la guerre et des dernières semaines du régime impérial. « Sur les ruines naîtrait un monde où les hommes coexisteraient dans l’ordre, sans oppression, sans exploitation, sans misère pour les masses »: l’écrivain évoque en effet aussi les rêves et les nouvelles perspectives qui accompagnent l’effondrement militaire de l’Allemagne, souvent occultés au profit des seuls sentiments de revanche qui vont suivre. Les quelques résonances de l’Internationale (« ils sentaient que ce n ’était pas un chant de guerre, mais la fin de la guerre, la paix, la liberté des hommes »), comme sa description des fraternisations entre Français, Russes et Allemands, ou encore celle des espaces publics conquis par le peuple à l’occasion de la vacance du pouvoir politique témoignent des alternatives pensées sur l’instant, avant le cruel dénouement de janvier 1919, la contre-révolution écrasant les Spartakistes, la social-démocratie étant au pouvoir (objet du tome IV). Le lyrisme révolutionnaire côtoie l’intimité, l’espérance – il est vrai éphémère – la fatalité de l’issue des événements. Autorisant des entrées multiples, le récit döblinien contredit les légendes et livre au lecteur une contribution unique sur cette période trouble et complexe.

Jean-Numa Ducange
L'Humanité, 07/01/2010
Du Döblinisme - Petite introduction à l'œuvre de Döblin
Lire l’article en ligne sur le site de La revue des ressources
Michel Vanoosthuyse
La revue des ressources, 10/12/2009
Les aléas de l'Histoire

Mondialement connu en 1929 avec Berlin Alexanderplatz, le médecin et écrivain Alfred Döblin commence, en 1937, Novembre 1918, vaste tétralogie romanesque de 2 000 pages, qu’il achève en 1943, aux États-Unis, où Thomas Mann et Brecht ont lu le manuscrit et l’ont estimé.

À la fin de la guerre, Döblin retourne en Allemagne prendre part au redressement intellectuel. Très vite la partition de l’Allemagne en deux pays otages l’un des Russes l’autre du bloc atlantiste déçoit Döblin. Le premier tome de Novembre 1918 avait paru à Amsterdam en 1939 ; on publie la suite de façon incomplète à Munich en 1950. En 1979, vingt ans après la mort de son auteur, le livre paraît intégralement en allemand. En France, Pandora publie en 1980, Bourgeois & soldats, puis Quai Voltaire prend la relève pour les tomes 2 et 3. Enfin, fin 2008, le dernier tome, Karl & Rosa, sort aux éditions marseillaises Agone, qui depuis republient le tout sous une belle couverture rouge. Peut-on parler de censure ? Non, car un livre censuré a l’audience que soulève sa censure. Peut-on parler de purgatoire pour un écrivain qui après s’être voué corps et âme aux esprits de son pays s’est donné à l’Europe tout entière ? Non, car le feuilleton tiré par Fassbinder de Berlin Alexander Platz a fait (re)connaître le roman publié en folio depuis longtemps. Faut-il parler de paresse des éditeurs ? Non, puisque trois se sont enthousiasmés pour ce roman historique engagé dans l’histoire, à l’égal du Docteur Jivago de Pasternak. Il faut lire Karl & Rosa, fulgurant récit de la révolution spartakiste, où les héros sont montrés dans leur action et leurs discussions, dans leur vie bourgeoise et leur intimité, et pour Rosa Luxembourg dans sa psyché, sa raison et sa déraison, et des dizaines d’autres personnages, le soldat revenu du front blessé et illuminé, le gouvernement de Weimar qui prépare le tapis rouge à Hitler, les jeunes révoltés décrits avec un romantisme analytique, une mise en perspective socio-historique et un humour constant. Et il faut lire à tout prix le premier tome car il traite de ce qui s’est passé à la fin de la guerre en Alsace, allemande depuis 1870, et où s’est exprimé un mouvement indépendantiste dont personne ne nous a parlé en France, ni à l’école ni à la télévision. Est-ce là la raison de la mise à l’écart de ce livre à la Libération ? La censure du rideau de fer s’est abattue, pire que celle des autorités nazies. Soixante ans après, les éditions Agone mériteraient qu’on décerne à Döblin un Nobel posthume.

Philippe Poulain
César n°275, mai 2009
Berlin 1918, la sombre destinée d’une révolution perdue avant la bataille

Le nom d’Alfred Döblin (1878–1957) évoque spontanément Berlin Alexanderplatz, chronique originale des bas-fonds de la capitale allemande sous la République de Weimar. Et dans notre Hexagone, guère plus. Heureuse initiative donc que cette traduction de la tétralogie Novembre 19181 ; le premier volume publié est le quatrième tome, l’imposant Karl et Rosa, inédit en français jusqu’alors. Il offre un tableau saisissant d’une révolution allemande dont Döblin a été le témoin à Berlin et qui, rappelons-le ici, est souvent réduite au strict minimum dans nombre de grandes synthèses historiques. Le récit se compose d’allers et retours entre les acteurs de l’époque – saluons à cet égard l’important lexique historique et la chronologie qui permettent au lecteur profane de se repérer facilement – et des personnages de fiction, Allemands anonymes au coeur des secousses révolutionnaires. C’est le portrait au quotidien d’une révolution, parfois rue par rue (minuit, Wihelmstrasse) et dont l’arrière-plan international, la révolution russe de 1917, ouvre cette grande fresque des lendemains de la guerre. La description des affrontements dans Berlin, par exemple celle de la destitution du préfet de police pro-spartakiste Eichorn, est remarquable. Scènes réelles donc – « les masses sont dans la rue », de la révolte des marins de Kiel à l’assassinat de Karl et Rosa -, mais aussi scènes de vécus quotidiens : les débats entre élèves de la classe d’un des personnages centraux, l’enseignant Becker, mettent en lumière les contradictions qui traversent l’Allemagne de 1918, entre nationalisme agressif déchu et espoirs révolutionnaires. Au-delà des seuls événements, l’ouvrage évoque en effet le rôle des traditions d’obéissance et d’autorité transmises par l’éducation prussienne et leurs influences. Question qui pose avec acuité le poids de la « tradition des générations mortes (…) sur le cerveau des vivants » (le 18 Brumaire, de Marx) au cours d’une séquence révolutionnaire de quelques semaines.

L’évocation de Karl et Rosa est sans complaisance, peut-être même un peu sévère, jugeront certains. Döblin interroge et se situe à distance de la martyrologie de deux leaders spartakistes ; leur portrait, empreint d’un certain pathétique et entrant dans l’intimité troublée de personnages d’ordinaire presque mythiques, déconcerte le lecteur habitué à des représentations plus normatives. Les sociaux-démocrates sont, quant à eux, à l’image de Gustav Noske (« l’homme utile »), longuement décrits et désignés comme responsables du désastre pour leur alliance avec l’armée et le patronat, qui trouvèrent en eux l’allié indispensable pour terminer la révolution. Les débats entre Liebknecht et Luxemburg sont retranscrits au travers de dialogues qui restituent les profondes divisions du mouvement spartakiste au début de l’année 1919. Excessif, à distance de la réalité historique ? Dans une certaine mesure, certainement. Et difficile de ne pas ressentir un certain malaise à la suite de cette lecture sombre de la destinée d’une révolution « perdue même avant la bataille » et dont le dénouement sanglant devait tant jouer dans les rapports de forces politiques des années à venir… Le glissement progressif du roman vers le religieux – écho de la conversion de l’écrivain au catholicisme aux heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale – surprendra peut-être là encore. Mais l’intérêt d’une contre-expertise d’historien sur des points précis serait un bien faible argument à l’égard de ce roman historique sans égal qui pose, au travers d’un récit alerte et vivant, les questions cruciales de l’échec d’« une révolution allemande ».

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1 Les tomes I et II paraissent en février-mars 2009, le III en mai 2009.

Jean-Numa Ducange, historien
L'Humanité, 21/02/2009
Le vagabond ressuscité

Le dernier tome de la tétralogie d’Alfred Döblin, Karl & Rosa, est enfin publié en France.
À lire d’urgence.

Le succès de Berlin Alexanderplatz, paru en 1929 et dont Rainer Werner Fassbinder fit une série télévisée en 1980, a eu pour fâcheux effet de faire oublier qu’Alfred Döblin (1878–1957) est l’auteur d’une œuvre immense et variée qui compte parmi les plus ambitieuses et les plus accomplies de la littérature de langue allemande du XXe siècle. Rédigé en exil entre 1938 et 1943, en France puis aux États-Unis, Novembre 1918. Une révolution allemande, tétralogie de plus de 2000 pages – dont les éditions Agone ont l’heureuse idée de publier une traduction française enfin complète – suffirait à y assurer à son auteur une place de choix aux côtés de Musil et de Brecht.

Acteurs historiques et personnages de fiction

Écrit à Hollywood en 1942–1943 et inédit en français, le dernier et quatrième tome, intitulé Karl & Rosa, a pour toile de fond les dernières semaines de la révolution spartakiste de l’hiver 1918–1919 jusqu’à son écrasement et l’assassinat de ses dirigeants, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, lors de la semaine sanglante de janvier 1919. Si, à l’instar d’autres écrivains allemands de l’exil tels que Brecht ou Heinrich Mann, Döblin, qui a fui l’Allemagne dès 1933, a recours au roman historique pour se réapproprier l’histoire et essayer de comprendre comment on a pu en arriver là, il ne s’agit cependant pas, pour lui, de décrire en historien l’enchaînement des événements, ni d’en analyser les causes. Döblin utilise librement le matériau historique, sans souci de la chronologie, selon la technique du collage qui était celle de Berlin Alexanderplatz. Il juxtapose les récits, multiplie les voix et les points de vue, d’un personnage à l’autre et parfois chez un même personnage, composant ainsi une épopée où se croisent acteurs historiques et personnages de fiction.

Döblin ne cache pas que sa sympathie va aux vaincus de l’histoire et, il exerce son ironie mordante à l’égard des chefs de la social-démocratie, Ebert et Noske qui, à peine installés dans les meubles de Bismarck, sont devenus les défenseurs impitoyables de l’ordre social existant. Mais la révolution et les révolutionnaires n’échappent pas, eux non plus, à la dérision et au burlesque.

Rosa Luxemburg est en proie à des crises mystiques et à des hallucinations au cours desquelles elle dialogue avec son grand amour, mort à la guerre. La révolution elle-même ressemble à une parodie, lorsque les marins, fer de lance de l’insurrection, réclament le paiement de leur solde, afin de pouvoir fêter Noël – ce que le narrateur commente en ces termes : « Ces marins, étant de Kiel, étaient par définition des révolutionnaires. Mais comme c’étaient aussi des Allemands, ils étaient aussi non révolutionnaires » On est toujours à mille lieues, chez Döblin, de l’histoire héroïque, comme en témoigne cette scène mémorable où les statues des rois de Prusse descendent, tels des fantômes, de leur piédestal pour danser une ronde carnavalesque à travers le Berlin révolutionnaire endormi.

Récit épique et transfiguré d’un épisode de l’histoire allemande, dont tout indique qu’il prélude les tragédies à venir, Karl & Rosa est aussi la quête d’un homme : Friedrich Becker, le personnage central du roman, qui refuse de s’établir « sur deux ou trois bancs de sable » et, plongé dans la tourmente des événements à son retour du front, cherche un fondement solide pour son existence. Converti au christianisme – comme Döblin lui-même au moment où il écrit Karl & Rosa – Becker met sa foi chrétienne à l’épreuve du monde. Les péripéties l’amènent à s’engager aux côtés des révolutionnaires, sans que cela ait « aucun rapport avec [ses] opinions politiques », mais parce qu’il estime être à sa « place, parmi des créatures créées par le même Dieu qui [l’]a fait ». Après avoir découvert dans cet engagement l’insuffisance de l’action politique et la fraternité avec les pauvres, il poursuivra sa quête à la fin du roman, en errant à travers l’Allemagne des années 1920, vagabond aux marges de la société, que sa « sombre aspiration » et sa « confrontation avec Dieu » conduisent à se risquer « jusqu’à Satan ».

Gageons que Karl & Rosa – servi par une traduction remarquable – contribuera à rendre, chez nous, à Döblin la place qu’il mérite. L’éditeur annonce le premier volet de Novembre 1918 – Bourgeois et soldats – pour les semaines à venir. Les deux autres (Retour du front et Peuple trahi) devraient suivre dans l’année. On les attend avec impatience.

Jean Blain
Lire, janvier 2009

La publication du quatrième tome – Karl et Rosa, inédit en français – de la tétralogie d’Alfred Döblin – Novembre 1918. Une révolution allemande – constitue, sans aucun doute, un événement majeur, d’autant qu’elle sera suivie, courant 2009, annonce l’éditeur, de la réédition, avec un nouvel appareil critique, des trois premiers tomes de cette œuvre considérable : Bourgeois et soldats, Peuple trahi et Retour du front. On doute que les critiques littéraires autorisés, ceux qui pérorent avec emphase sur le néant éditorial contemporain, accordent le moindre signe d’intérêt à cet ouvrage. Trop fort pour des petits esprits, il est, au contraire, probable qu’il tombe dans le trou béant de leurs ratages. Comme quelques autres livres, dont la renommée – méritée – ne se cultive que dans de petits cercles de lecteurs passionnément clandestins.

Écrit en 1942, aux États-Unis, alors que Döblin a échappé de peu à la Gestapo en quittant la France de Vichy, Karl et Rosa explore la très courte période historique comprise entre le 23 décembre 1918 – le « Noël sanglant » – et le 15 janvier 1919 – l’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg. En neuf livres et quelques va-et-vient dans le temps – retour arrière sur les arrestations de Rosa en 1915 et 1916, sur son séjour à la prison de Breslau, sur la révolution bolchevique de 1917 et travelling avant sur cette « fin des années 1920 » où « un nuage sombre s’élevait sur l’Europe » –, Karl et Rosa croise la thématique de la révolution vaincue et celle d’une autre appréhension du monde, à dominante chrétienne, incarnée par Becker, personnage döblinien par excellence. Réflexion puissante sur une révolution introuvable, ce « roman historique de l’exil » met en scène l’histoire, mais avec la ferme intention de la délester de sa manie classificatrice et objectivante. Ici, vu ensemble, tout fait sens, même le hasard ou l’inattendu. Döblin, dont la technique narrative tient beaucoup du collage et de la polyphonie, ne privilégie aucun point de vue particulier. Il se contente, tant que faire se peut, de le laisser s’exprimer dans le dialogue et la confrontation avec l’autre. Bien sûr, et c’est ce qui fait sans doute la spécificité de ce quatrième tome sur les trois précédents, son point de vue propre a désormais changé : l’écrivain, qui s’est converti au catholicisme, ne croit plus que l’histoire puisse accoucher d’autre chose que du pire. On comprend que la transmutation de Noske en Hitler y fut pour beaucoup. Dans le cas de Döblin, elle a largement contribué à substituer cette foi collective, même mesurée, qui l’habitait par une foi plus personnelle, mais non moins aliénante. Ce faisant, c’est du moins notre point de vue, cette modification de perspective a singulièrement obstrué ce qui faisait la force du regard döblinien, à la fois distant et proche, sur l’infatigable combat des hommes pour leur émancipation.

Il n’en demeure pas moins que, quête chrétienne mise à part, ce Karl et Rosa s’impose comme un livre immense, qu’il faut assurément lire et faire lire. Complétée d’une subtile présentation de Michel Vanoosthuyse, d’un « glossaire des personnes, organisations et périodiques » cités dans le texte et d’une « chronologie générale » de l’époque, la belle édition qu’en donne Agone est, en tous points, exemplaire.

Victor Keiner
À contretemps n° 33 , janvier 2009
Alfred Döblin, un géant à découvrir

Admiré par ses pairs prestigieux (Benn : « Un écrivain gigantesque, qui, avec le seul petit doigt de la main droite, en fait plus que la plupart des autres romanciers » ; Brecht : « Je tiens vos œuvres pour une mine de jouissances et d’enseignements » ; Grass : « Mon maître Döblin. »), Alfred Döblin (1878–1957) n’a pas récolté jusqu’ici la reconnaissance que son œuvre immense réclame. Il est le grand méconnu des lettres allemandes. Son nom paraît irrémédiablement enchaîné à Berlin Alexanderplatz, roman rangé parmi les grands textes de la modernité romanesque. Cela n’est pas rien, mais éclipse tout le reste : Berlin Alexanderplatz est l’arbre qui cache la forêt döblinienne. Auteur d’une bonne dizaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, d’essais théoriques absolument novateurs sur la littérature en général et la fiction en particulier, d’ouvrages philosophiques, d’articles et d’essais politiques, sans compter un récit autobiographique et quelques incursions au théâtre, Döblin reste à découvrir. En France, ont été édités dans le désordre (et sont souvent épuisés) : Hamlet ou la longue nuit prend fin, son dernier roman, paru en RDA en 1956 (Fayard, 1988), l’Empoisonnement (Actes Sud, 1988), Wang-loun, le « roman chinois » de 1913 (Fayard, 1989), Pas de pardon (Jacqueline Chambon, 1990), l’Assassinat d’une renoncule (Rivage poche, 1990), le Rideau noir, court roman de 1901 (Farrago, 1999), Voyage et Destin, récit autobiographique (Éditions du Rocher, 2001), Sur la musique. Conversations avec Calypso (Rivages poche, 2002), Voyage babylonien (Gallimard, 2007). La trilogie Amazonas (1935–1937) est réduite au seul Tigre bleu (Livre de poche, 1989). Berlin Alexanderplatz est disponible, mais dans une version lacunaire et fautive (Gallimard, « Folio », 1970) : heureusement, on planche (enfin !) sur une nouvelle traduction qui devrait voir le jour au printemps 2009. Il reste que des pans entiers de l’œuvre, en particulier les romans continents des années vingt à l’invention langagière inouïe et à l’inépuisable ressource fabulatoire, sont toujours inaccessibles au public français, ainsi que l’ensemble des essais et des articles théoriques et politiques. Quant à la tétralogie Novembre 1918, on va y revenir.

Né à Stettin en 1878, dans une famille de la petite bourgeoisie juive, tôt venu à Berlin, la grande ville à laquelle sa vie sera liée jusqu’à l’exil de 1933, médecin chez les prolétaires de l’Est berlinois (« C’est à ce peuple, à cette nation que j’appartiens – aux pauvres »), naturalisé français en 1936, derechef chassé par l’invasion allemande et Vichy et vivotant misérablement à Hollywood comme tant d’autres exilés, entre 1940 et 1945, revenu en Allemagne en 1946, à Baden Baden, avec les autorités françaises (ce que les Allemands ne lui pardonnèrent pas à l’époque), mort en 1957, Döblin a vécu sur le fil du rasoir. Son parcours, depuis ses années de rebelle d’avant-garde, au début du siècle dernier, jusqu’à sa conversion au catholicisme, en 1941, paraît peu lisible. Son œuvre est elle-même protéiforme. C’est qu’un principe la gouverne : « Je n’ai jamais manqué, quand je disais oui, de dire non aussitôt après. J’ai chevauché crânement et élégamment ce cheval à bascule, à une époque où chacun a le devoir de produire une opinion bien carrée. » Et elle poursuit une tâche unique : comprendre le monde et comment y agir, loin des solutions clefs en main et des différents « ismes ». Döblin cultive avec génie cette vertu si peu allemande, l’insolence (il est en ce sens le digne héritier de Heine et le frère de Brecht). Son refus de l’embrigadement restitue en même temps à la littérature son vrai pouvoir, qui est d’être critique à l’égard des idéologies et non à leur service, et il fournit à chaque œuvre de fiction son trait original de laboratoire d’expériences affranchies des contraintes qui pèsent sur les pratiques réelles, mais qui ont néanmoins éminemment à voir avec le monde et l’histoire : « Les écrivains constituent une espèce particulière de savants et c’est pourquoi ils se tiennent fermement sur la terre. (…) La littérature exige un regard très aigu sur la réalité. » Refusant de faire du roman un « lieu où l’auteur malheureux vide son cœur, un WC littéraire », comme c’est tellement à la mode aujourd’hui en France, se détournant aussi de tout esthétisme, même d’avant-garde (d’où sa rupture avec l’expressionnisme, avec lequel les ignorants l’identifient), Döblin n’a jamais cessé de s’engager dans les combats du siècle, n’ayant que sarcasmes pour la « castration politique » des écrivains allemands qui se couchent devant l’État ; il est l’un des analystes les plus mordants et les plus clairvoyants de « la monstrueuse dégénérescence » qui a conduit les masses allemandes dans les bras du fascisme.

Le public français pourra s’en faire une idée à la lecture de Novembre 1918. Une révolution allemande, la tétralogie romanesque écrite entre 1937 et 1943, dont Brecht dit que c’est « un monument unique de littérature intervenante ». Les trois premiers volumes (Bourgeois et Soldats, Peuple trahi, Retour du front) avaient paru au Quai Voltaire, en 1990–1991, dans une traduction de Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize ; la quatrième partie, Karl et Rosa, vient de paraître aux Éditions Agone (Marseille), grâce aux efforts desquelles l’ensemble de cette œuvre grandiose sera enfin accessible au public français en 2009, et sur papier bible (pourquoi le papier bible serait-il réservé en France à des gloires frelatées comme Jünger ?).

Dans ce roman écrit dans les conditions désastreuses et désespérantes de l’exil, Döblin cherche à comprendre « comment tout est arrivé », et à localiser « le ventre d’où cela est sorti », pour reprendre la formule, citée en général de travers, de son ami Brecht. L’intuition initiale, c’est que Hitler ne fait qu’accomplir ce que la répression féroce de janvier 1919 (avec l’assassinat des deux chefs spartakistes) a laissé inachevé. Montrer comment le nazisme a été possible en Allemagne passe alors par une plongée dans ces deux mois de novembre 1918 à janvier 1919 : c’est là que se situe, pour Döblin, la catastrophe originaire.

Novembre 1918 est donc d’abord une prodigieuse confrontation avec la politique allemande et mondiale de l’époque, appuyée sur un immense savoir. Döblin ne renvoie pas dos à dos, loin s’en faut, les vainqueurs et les vaincus, les révolutionnaires et les chiens que la réaction réchauffe en son sein pour les horreurs à venir. Mais l’ironie est omniprésente et ne laisse pas non plus indemne le camp révolutionnaire. « Une révolution allemande », c’est une révolution qui n’a pas lieu. « Jusqu’ici aucune masse véritablement révolutionnaire n’est entrée dans notre champ de vision. Ce n’est pas notre faute. Après tout, c’est une révolution allemande. » Les deux figures antithétiques d’Ebert, le type même de l’Untertan allemand, et de Liebknecht, le chef spartakiste entraîné par le vertige des mots et incapable d’agir, sont comme l’avers et le revers de l’éternelle « misère allemande » déjà pointée par Engels, réunissant dans une même impuissance le philistin allemand et l’exalté romantique.

Le paradoxe de ce texte formidable, c’est de prendre l’histoire à bras-le-corps tout en réglant des comptes avec elle. La description, ironique, sarcastique, mais aussi désespérée, de la révolution de novembre légitime la mise en question de la prétention de l’histoire à être le champ exclusif où se joue la vie des hommes. Dans ce paysage berlinois et mondial où le discours politique passe des ministères, des rédactions des journaux, des salons de l’aristocratie dans les meetings et les arrière-salles des cafés, dans ce creuset où Ebert et Noske, le « chien sanguinaire », côtoient Liebknecht et Rosa Luxemburg, Wilson, Foch, Clemenceau et tous les acteurs de l’époque, Döblin « lâche un individu, une sorte de Franz Biberkopf » (c’est le nom du héros de Berlin Alexanderplatz), chargé d’explorer pour lui la question de l’action dans l’histoire. « D’où ? Sur quelle base ? Il lui faut renoncer à se décider. Il est incapable de choisir entre deux ou trois bancs de sable pour construire sa maison. Il est brisé et devenu chrétien. » À travers l’enlisement de la révolution de novembre se dit ainsi le reflux de l’espoir politique chez un auteur que l’exil et le triomphe du nazisme désespèrent, en même temps que s’engage un « tâtonnement » vers autre chose, par le truchement d’un personnage (une « sonde », dit Döblin) et de sa « sombre aspiration ». L’idée chrétienne est mise à l’épreuve de la révolution. Becker découvre la nécessité de la solidarité avec les jetés de l’existence, autrement que de façon doctrinaire et abstraite. Mais sa dérive de vagabond mystique à travers l’Allemagne weimarienne met le christianisme à son tour sur la sellette, par ce tour d’esprit propre à l’auteur, pour qui il n’existe aucune idée qui n’appelle sa réfutation possible. La fiction a préparé le propre chemin de Döblin vers la conversion, mais la fin du roman peut se lire comme une forme d’exorcisme, comme si Döblin, en décrivant la déchéance d’un fou de Dieu, voulait prévenir en lui toute tentation de ce genre. Et c’est un fait que, contrairement à son héros, son christianisme à lui, à la fin de sa vie, ne l’éloigne à aucun moment de l’engagement dans le siècle auprès des faibles et des jetés de l’existence.

Michel Vanoosthuyse
Les Lettres françaises, 06/12/2008
Penser la vie radicalement autrement

Traduit de l’allemand par Lucie Roignant

Ce livre est une exception, et pas seulement dans la littérature allemande. La tétralogie romanesque d’Alfred Döblin, Novembre 1918, vient d’être rééditée. Un chef-d’œuvre de la littérature engagée.

Manger, dormir, vaquer à nos occupations, cela ne fait pas de nous des contemporains. Les personnes qui lisent la presse quotidienne et d’autres sources consacrées à l’actualité, qui s’informent de ce qui se passe dans le monde, peuvent éventuellement se qualifier de contemporains. On participe à des discussions, on tient ses idées toutes prêtes. Mais peu de temps après on les remet en poche et on retourne travailler. L’élection du Bundestag tous les quatre ans n’y change absolument rien. Il se peut bien que nous ne fassions jamais partie de ceux qui font l’histoire, de ceux qui un jour se retrouvent dans une situation décisive. Cette abstinence historique du soi en fait peut-être souffrir quelques-uns.
Livrés à une telle inaction, certains se permettent de petites fantaisies historiques et, de cette façon, ne sont pas loin de faire l’histoire eux-mêmes : si Lénine était resté à Zürich, la Suisse serait devenue rouge. Voilà ce qu’a imaginé l’écrivain Christian Kracht. On pourrait nommer cette technique histoire esthétisante, succédané de réels moyens d’accès à l’histoire.
Il est difficile de trouver par le biais de la théorie un accès à l’histoire qui nous plonge dans les événements. L’accès privilégié est la révolution. Les chameaux avides d’action qui voulaient passer par le chas de cette aiguille, ceux qui lisaient Marx et Lénine dans les années 1970 et 1980, ressentaient le besoin de faire l’histoire. La révolution attire, elle promet l’engagement immédiat, le combat en ses différents fronts ne laisse aucun repos et exige des décisions à tous les niveaux. La révolution est un commencement radical, idéal pour les débutants, univoque… un saut dans l’histoire. On devrait s’y entraîner.
Le meilleur livre sur la révolution est d’Alfred Döblin. Il s’appelle Novembre 1918 et a été écrit en exil. Ce livre est une exception, et pas seulement dans la littérature allemande. Il assemble superbement faits, fictions, événements, vécu, histoire, philosophie de l’histoire, politique, poésie, analyses et drames, monde vécu et conception de la vie. Voilà le bain où doit se tremper celui qui désire savoir ce que ça fait d’être en plein dans la révolution, en plein dans l’histoire. Il y a beaucoup à apprendre de ce livre. Dans cet ouvrage de plus de deux mille pages, le lecteur apprend surtout ce que cela signifie pour un acteur de l’histoire de mettre la main à la pâte. Pendant la révolution allemande de 1918–1919, lire le journal en prenant son petit-déjeuner n’a avancé personne.
On ne peut attendre davantage d’un roman historique que de plonger le lecteur dans un enchevêtrement de décisions dont il ne peut se défaire aussi facilement qu’en enlevant le bouchon de la baignoire. Le changement radical est excitant, épineux, menaçant et historiquement intense. Ce type d’appréhension artificielle de la réalité est peut-être bien l’essence de ce qu’on nomme « roman historique ». L’œuvre monumentale de Döblin Novembre 1918 appartient à la catégorie malheureusement fatiguée de la « littérature engagée ». Ce roman sur l’échec d’« une révolution allemande », commencé à Paris dans les années 1930, endosse impeccablement la forme d’une narration décisionnelle au plus près de la réalité. Mais ce manuel du passage à l’acte n’a pas trouvé de successeurs. Il force à la prise de parti et à l’introspection, plonge dans les événements et dans l’empathie. Chacun est obligé de choisir son camp.
Grâce au regard de Döblin, qui englobe une réalité morcelée mais singulière, ce roman livre une dernière vue d’ensemble. Rien ne lui échappe dans cette réunion de l’historique et de l’humain. Celui qui sympathisait avec la gauche – avec la gauche, pas avec la direction du SPD – n’a pas eu la tâche facile. L’action tient en quelques dramatiques semaines. S’y ajoute une immense connaissance des événements. Les capacités d’analyse et de synthèse de Döblin, son pouvoir intellectuel et artistique font toute la différence. Et surtout sa vision de l’être venant de la profondeur de son vécu.
Pas de dogme, pas de doctrine, rien qui évoque des affirmations creuses, des principes vides, des pamphlets verbeux ou des conflits littéraires. L’art de Döblin définit quelque chose de plus grand, il dépasse de loin le moment et l’événement mais en même temps s’y plonge profondément, il appréhende la réalité comme plurielle et la vie comme expérience du monde et du temps. Döblin sait ce que voulaient Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, il sait que le social-démocrate Ebert avait conclu un marché avec le haut commandement des armées. Il reconnaît que si on laisse les choses où elles sont, dans les mains des maîtres de l’avenir et des piégeurs du présent, on ne comprend pas la guerre, dans l’ombre de laquelle on continue de vivre. Après la guerre, il aurait fallu figer le cours du temps pour reconnaître ce que l’horreur des champs des bataille avait fait des hommes.
Döblin est devenu célèbre dans les années 1930 avec son livre Berlin Alexanderplatz. En 1940, cet écrivain et médecin juif fuit vers les États-Unis en passant par l’Espagne. Une fois là-bas, il se convertit au catholicisme. La première partie de Novembre 18 s’appelle Bourgeois et soldats et paraît en 1939 chez Querido-Verlag. La dernière, Karl et Rosa, est publiée en 1950. Le livre n’a aucun succès.
L’action s’étend du soulèvement des matelots de Kiel, fin 1918, jusqu’à l’assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht début 1919. La narration passe rapidement d’une scène à l’autre. Il faut être partout au même moment. De nombreux personnages historiques y figurent, parmi eux Ebert, Scheidemann et Noske, le boucher du SPD. Mais également des personnages fictifs, dans lesquels s’accumulent et se forment des symptômes et des principes, comme le sable devient perle dans une huître : Friedrich Becker, le professeur de lettres classiques ravagé par la guerre ; son compagnon d’hôpital Maus qui rejoindra les corps francs ; l’écrivain Erwin Stauffer installé dans sa petite destinée privée comme dans une chaise longue. Et les mystiques, Jean Tauler et Satan, qui filent hors des sphères brûlantes des nostalgies.
Le mélange virtuose des différents mondes, qui dépassent de loin la demeure du moi, du ça et du surmoi, élève la révolution au-dessus de ses bases théoriques, la politique au-dessus de ses bases pragmatiques ; et la possibilité d’une vie stable, fondée sur l’oubli de la guerre, au-dessus de ses bases existentielles. Délire et réalité, volonté et exigence, pensée et désir se joignent comme les mains en prière. Qui les sépare pour tendre une main partisane divise un tout. Cela vaut aussi pour l’historien. Dans le champ de la réalité, le manchot devient l’organe exécutif. Là se trouve le champ d’action des hommes de pouvoir amputés : ceux qui, comme Ebert & cie, étouffent la révolution. Ici s’agite le communiste Radek, voyant Lénine partout. Et là le social-démocrate Noske réprime le soulèvement.
Comme un linceul blanc et frais, sur les vivants morts, les morts vivants et les espérances détruites, s’étend une vision du monde qui réunit ancien et nouveau, une adaptation de la théorie de la relativité, la foi christique en la rédemption légèrement teintée de bouddhisme et le sens de la réalité d’un médecin berlinois qui n’a rien d’un chaman. Novembre 1918 est la dernière leçon d’histoire allemande. Mieux vaut ne pas la manquer.
Pas un historien n’a réussi à faire que ce que fait ce roman. Même Sebastian Haffner n’y est pas parvenu avec son livre passionnant sur la révolution allemande, où l’un des principaux protagonistes des événements de novembre se retrouve vite présenté sous son pire jour : le SPD d’Ebert, traître de la révolution allemande. Le livre de Haffner est une tentative engagée de brasser l’ensemble des événements, d’analyser les grands motifs et actions politiques dont les fatales conséquences sont aussi Hitler. Haffner le journaliste s’est plongé dans les événements comme dans l’actualité du moment, non seulement désireux de les commenter mais également, si possible, de les influencer. Un type se doit d’avoir une opinion, a écrit un jour Döblin. Haffner était un de ces types. Le passé – entre autres et surtout celui du SPD – ne porte-t-il pas ses conséquences jusqu’au présent ? Haffner a observé des hommes qui prenaient des décisions politiques. Il leur en fait porter la responsabilité, surtout au gros Ebert. Mais pas à Liebknecht ni à Luxembourg. Car, selon lui, ils n’ont pas joué un rôle important. Le lecteur est en colère, en colère après le SPD. C’est la colère du lecteur de journal, le réflexe du contemporain. Cette colère fait partir pour les urnes, mais pas pour l’histoire. Qui veut partir pour l’histoire doit aller s’empêtrer dans le roman de Döblin – s’y empêtrer comme dans un manteau qu’on enfile trop vite et dont on ne retrouve pas les manches : le visage prend une expression curieuse, vulnérable, les bras sont pliés vers l’arrière, impuissants et ridicules. On est livré aux regards d’autrui, pris dans un dilemme pénible : s’en débarrasser en souriant ou bien continuer, avec sérieux et suivant son intuition, jusqu’à ce qu’il aille enfin, le manteau de cette histoire.

Eberhard Rathgeb
Frankfurter allgemeine Sonntagszeitung, 23/11/2008
« Il est une mauvaise herbe qui s’appelle Moi »

Novembre 1918 d’Alfred Döblin fait l’objet d’une nouvelle édition : défaillant vu de loin, enthousiasmant vu de près…

On connaît Alfred Döblin comme l’auteur de Berlin Alexanderplatz. Sinon, la plupart du temps, on ne le connaît pas. Ce roman berlinois porte l’auréole de l’avant-garde. On l’admire pour son « stream of consciousness [flux de conscience] », un procédé qui met en scène la poubelle de notre conscience à l’aide de monologues, de montages et d’associations. Döblin fait figure de Joyce allemand, Berlin Alexanderplatz serait le frère d’_Ulysse_. Mais Walter Benjamin en premier a vu les limites de cette modernité formelle et a affirmé que l’histoire du malfrat repenti qu’est Franz Biberkopf n’était que le dernier bastion avancé du roman d’apprentissage bourgeois [Bildungsroman]. Eh bien, ça ne serait déjà pas si mal ! […]
Parmi les grands écrits romanesques auxquels s’est essayé Alfred Döblin, Novembre 1918 se démarque non seulement par son volume mais aussi par ses thématiques. Le mois de novembre 1918 – qui a vu la fin de la guerre, l’abdication de l’empereur Guillaume II et une révolution hésitante – est pour Döblin la catastrophe préliminaire du XXe siècle, qu’il dominait déjà d’un bon tiers lors de l’écriture du roman, dans les années 1930 et 1940. Intellectuellement et psychologiquement parlant, il était alors encore possible de conserver quelques illusions quant à la révolution russe. Ainsi que quelques rêves de socialisme. Ceux de Döblin sont au conditionnel. Il nourrit un socialisme en « si » : si Ebert n’avait pas trahi la révolution, s’il ne s’était pas allié avec les généraux, s’il n’avait pas désarmé les troupes revenant du front, s’il n’avait pas courtisé les vieilles puissances… alors l’Allemagne serait devenue socialiste, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg auraient dirigé cet État de travailleurs où le lait et le miel auraient coulé à flots. Mais la social-démocratie, « dont le nom sera maudit par les générations futures » – l’instance narrative se permet de telles expressions –, a empêché cela.
Le deuxième volume a pour titre Peuple trahi. En novembre 1918, le peuple allemand a été trahi, voilà ce que suggère ce fleuve d’histoires riche en personnages. Cette version nous vient d’habitude plutôt de la droite, avec les romans sur la Première Guerre mondiale de Zwinger, Beumelburg et Zöberlein, qui se plaisent à montrer comment les Allemands se sont fait voler leur récompense par le traité de Versailles après quatre années de combats ; tandis que dans les romans de guerre de gauche, d’Erich Maria Remarque, de Ludwig Renn ou Arnold Zweig, le soldat-chair à canon s’est fait rouler depuis le début, depuis août 1914. On se demande alors si Döblin ne prend pas un raccourci un peu facile avec Novembre 1918, et si la première catastrophe n’est pas plutôt août 1914. Des dirigeants frappés de cécité, avides de gloire et de pouvoir entraînèrent l’Allemagne de l’époque, sans raison, sur un simple coup de tête, dans la guerre la plus dévastatrice qu’elle ait jamais connue à l’époque, y brûlant la majeure partie du capital moral, conceptuel et intellectuel qu’elle avait amassé pendant des siècles.
Novembre 1918 est une conséquence d’août 1914. La révolution ne fut pas une initiative prise en toute liberté mais un fruit de la défaite. Friedrich Ebert n’aurait en réalité pas pu faire autrement. Au fond, Döblin le sait bien. Il sait ce qui est fatal, et plus il se plonge dans le caractère de ses personnages pris dans le feu de l’action, moins leurs agissements semblent présenter d’alternatives. Tous sont enserrés dans les mailles de leurs devoirs. L’atmosphère de cette œuvre gigantesque en devient profondément endeuillée – on fait le deuil des alternatives perdues, du moment propice manqué, de sa vie gâchée. Ce deuil prend une ampleur religieuse, on fait le deuil de l’impossible rédemption de l’homme en général. Et ce n’est pas la politique qui résoudra le problème.
La paix dont rêve Döblin est également une paix en « si ». Si Woodrow Wilson, président américain de 1913 à 1921, prix Nobel de la paix en 1919, avait pu faire accepter ses quatorze points, tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aujourd’hui, on n’accorde plus grand crédit aux présidents américains qui veulent amener la démocratie et la paix par les armes. L’Allemagne de la Première Guerre mondiale appelait Wilson la « commère d’Outre-Atlantique ». Et elle le sous-estimait. L’apport gigantesque des Américains en troupes et en matériel fit basculer cette guerre que jusque-là personne n’avait été capable de gagner. Wilson n’était pas seulement philanthrope, il était aussi un homme de pouvoir dont les décisions eurent de graves conséquences. Döblin le stylise en personnage tragique, idéaliste, dont la vision fut déchiquetée dans le broyeur mesquin de la diplomatie européenne. Où Wilson avait imaginé une Société des Nations échangeant des baisers de paix, la France, l’Angleterre et l’Italie s’installèrent et se partagèrent le butin. On les appela « puissances victorieuses ».
Mais le simple soldat allemand, lui, ne comprenait plus le monde. Il s’était arc-bouté pendant quatre ans sur la ligne de front traversant la Belgique et la France, pas un soldat français n’avait posé le pied sur le sol allemand et maintenant la France avait gagné la guerre ? L’Allemagne fut tenue à l’écart des négociations. Le traité de Versailles, qui, dans le but d’établir la paix entre les pays européens, avait affaibli considérablement l’Allemagne, s’avéra engendrer plus tard une guerre encore plus atroce. Voilà l’échec fatal de l’apôtre de la paix Wilson, que Döblin transforme en victime d’une façon appelant désagréablement la pitié ; alors que nulle voix ne porte l’humiliation de l’Allemagne, qui a signifié pour des millions de soldats allemands l’absurdité de leur combat et du sang versé, et une dévalorisation de leur vie en général.
Döblin fut médecin militaire à Haguenau en Alsace pendant la guerre. Il aimait la France, s’exila à Paris, travailla pour le ministère français de l’Information et quitta la ville en 1940 avec le gouvernement français. Il emporta avec lui la France de son cœur. À l’époque, il avait terminé la première (et meilleure) partie de la tétralogie. Strasbourg et l’Alsace font partie des lieux de l’intrigue où Döblin put se rendre une dernière fois en 1938. Il ne trouva pas ce soutien du pays qu’il aimait sous le soleil de la Californie, où il écrivit la deuxième et la troisième parties, fortes de mille pages, et la dernière, de huit cents pages. Dans l’espace silencieux de l’exil américain, sans apport d’informations possible, sans éditeur, sans lecteurs, sans contrôle de la critique et du public, se développèrent les rêves et les illusions d’un solitaire sur lesquels nous n’avons plus rien à dire aujourd’hui, que ce soit d’un point de vue politique ou historique.
Ce n’est pas la pensée politique qui fait la force du roman mais les capacités littéraires du vieux maître, qui résident essentiellement dans l’observation à la loupe de ses personnages, grands et petits. Ce sont des professeurs, des ouvriers, des soldats, des docteurs, des putains, des poètes, des infirmières ; des défunts se manifestent également ; s’y ajoute une procession mythologique et allégorique : le mystique du Moyen-Âge Jean Tauler fait une apparition ; Satan taquine Rosa Luxembourg avec concupiscence ; la rivière Spree parle elle aussi quand une suicidée se couche dans son lit, les poches remplies de pierres.
Döblin se plonge dans Karl Liebknecht et Maurice Barrès, George Clemenceau et le général Erich Ludendorff, Friedrich Ebert et Woodrow Wilson. Par un beau jour de novembre ou de décembre 1918, il parcourt avec eux le chemin pour se rendre au travail, épie leurs pensées, leur rend visite dans leur chambre à coucher ou dans leur baignoire, décrit leurs souffrances quotidiennes avec le regard expert du médecin. Il diminue le réglage du foyer de la lentille, la macroscopie se perd, mais la microscopie entrouvre des merveilles inconnues. Döblin se déplace dans les artères des individus comme la tête d’un cathéter. Les petits personnages sont mieux réussis que les grands tirés du livre d’histoire, les fictifs mieux réussis que les réels.
La chronique débute le 10 novembre 1918 au matin, du point de vue d’une femme de ménage qui travaille chez un capitaine d’artillerie aveugle. Puis l’objectif zoome sur un pilote de chasse agonisant dans un hôpital militaire, dont Döblin décrit le martyre de façon fascinante, avec une sobriété évitant étrangement la souffrance, montrant la perspective du shrapnell qui se fraye un chemin dans l’abdomen, causant autour de lui dégât après dégât, pendant que l’intéressé se regarde mourir avec un certain étonnement, flottant au-dessus de la scène comme s’il avait déjà reçu la rédemption divine. Le personnel et les pensionnaires de l’hôpital erreront ensuite dans cette œuvre gigantesque qui raconte quelques semaines décidant du sort de nombreuses personnes.
Entre deux passages plutôt arides se dissimulent souvent des perles de narration. Le lecteur est comme une sonde à tête chercheuse errant dans une panse farcie. Döblin a négligemment emmêlé les innombrables thématiques, personnages et fils de la narration. On a beau remarquer un certain ordre dans la composition, le roman donne pendant de nombreuses pages l’impression d’être un grand sac dans lequel l’auteur a fourré ce qu’il avait sous la main, des souvenirs et des réflexions, de l’ennuyeux et du superbe, ciselé ou esquissé, des fruits de ses lectures, des lettres personnelles, des documents et des notes. Cette monstrueuse épopée porte tout cela indifféremment sur ses épaules. Elle coule imperceptiblement comme un fleuve de lave en train de refroidir, où la vie figée se craquèle en fissures tout en crépitant doucement.
Le lecteur a tour à tour chaud et froid. Observe-t-il ce fleuve des hauteurs de l’histoire et de la littérature, il tremblera sous le vent glacial de l’indifférence. Mais s’il s’approche suffisamment, il se réchauffe, la chaleur l’aveugle, il ne voit plus rien, il est en pleine empathie, Döblin le place de force sur le lieu de l’action, anéantissant toute distance. Tout confort est interdit. L’histoire avec un grand H devient méconnaissable, invisible si on l’observe au plus près. Nul ne contrôle le fleuve de lave sur lequel il se trouve. L’individu est réduit à la taille d’une puce. Il est tué par un shrapnell errant, par la grippe espagnole ou par un cor au pied, contractant une infection une fois celui-ci enlevé. Rien à signaler du point de vue de l’Histoire. « Il est une mauvaise herbe / Qui s’appelle / Moi. » Ce n’est pas avec ça qu’on va bâtir un État.
Mais quand c’est un roman d’apprentissage qui part en morceaux dans le fleuve de lave, ce n’est pas pour se terminer à la Hegel : l’individu n’apprend pas de la raison des rapports régnants. C’est le contraire qui se passe : il apprend de la déraison de ces rapports. Il fait ses adieux. Döblin a tissé un petit roman d’apprentissage, un fil mince qui parcourt le chaos polymorphe de ces 2 500 pages. C’est le roman d’une bonne âme, le lieutenant Friedrich Becker, professeur de grec et de latin dans un lycée avant la guerre, gravement blessé au front, qui reconnaît sa co-responsabilité une fois la guerre terminée, expie sa culpabilité et est rejeté comme une vieille chaussette par la nouvelle société parce qu’il s’efforce d’être un véritable chrétien.
Becker devient pieux, tout comme Alfred Döblin qui s’est converti au catholicisme en 1941 – ce qui lui coûta la solidarité des gens de gauche et lui valut un méchant poème de Bertolt Brecht. La chrétienté de Becker ne combat pas la souffrance politiquement mais se réconcilie avec elle dans la religion. Impossible de sauver l’homme autrement car c’est dès la naissance qu’il est mal-formé. « Une âme immortelle a épousé un animal dans une noce mystérieuse. » Novembre 1918 conduit son héros – comme dans Berlin Alexanderplatz – au paradis du roman d’apprentissage, mais ce n’est pas le paradis de la société bourgeoise, c’est l’éternel foyer. Là, il séchera toutes les larmes. Là, le rire sera toujours de mise.

Traduit de l’allemand par Lucie Roignant

Hermann Kurzke
Die Welt, 22/11/2008
Fantômes de la révolution trahie

Il y a des gloires funestes. L’immense succès de Berlin Alexanderplatz, paru en 1929, a fortement contribué à occulter le reste de l’œuvre d’Alfred Döblin (1878–1957), pourtant considérable, et qui compte même l’un des plus gros romans de la littérature européenne : Novembre 1918, une révolution allemande. Commencée en 1937 et achevé en 1943, cette fresque retrace les soubresauts de la révolution qui a secoué l’Allemagne à la fin de la première guerre. Forte de quatre tomes, elle n’a jamais été publiée en France dans son intégralité. Les éditions Quai Voltaire avaient édité, il y a près de vingt ans, les trois premiers volumes : Bourgeois et soldats (1988), Peuple trahi (1990) et Retour du front (1991). Les éditions Agone ont repris le flambeau en confiant aux traductrices des premiers volumes, Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffmann, la traduction du dernier tome, inédit en France : Karl et Rosa. Suivra, [en janvier, mars et mai 2009], la reprise des trois premiers volets avec un nouvel appareil critique.

Döblin est en exil quand il commence cette tétralogie. Fuyant le nazisme, il quitte l’Allemagne en 1933 avec sa famille pour se réfugier en Suisse, puis en France. En 1936, il prend la nationalité française. La débâcle le pousse à fuir encore. En 1940, il passe au Portugal, d’où il embarque pour les États-Unis. Il a 62 ans. Dans ses valises, il y a les lettres de prison de Rosa Luxemburg, qui vont inspirer le quatrième volet de ce roman-fleuve. Pour Döblin, il existe un lien entre la montée du nazisme et la trahison de la révolution spartakiste. Car trahison il y a eu de la part des sociaux-démocrates, qui ont sacrifié l’élan populaire à des fins politiciennes, croyant qu’ils pourraient manipuler les militaires. Ce fut l’inverse qui se produisit – comme plus tard ces mêmes militaires ont cru pouvoir manipuler Hitler… On peut dater le début de cette révolution au 30 octobre 1918, lorsque des marins de Kiel refusent d’appareiller, et sa fin au 11 août 1919, lorsqu’est adoptée la Constitution de la République de Weimar. Entre ces dates, c’est un formidable imbroglio, d’où émergent les figures de Scheidemann, Ebert, Eichhorn, Noske, mais surtout de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

Döblin n’écrit pas une hagiographie de ces deux personnages longtemps traités comme des saints laïques, notamment par l’historiographie de la RDA. Il montre leur grandeur et leur misère, leurs insuffisances aussi. Prenant ses distances par rapport au parti pris de dépersonnalisation qui avait fait une part du succès de Berlin Alexanderplatz, Döblin revient à une forme de psychologie des personnages. Les destins de Karl et Rosa sont tressés avec ceux de Stauffer, un écrivain raté, et de Becker, un soldat revenu du front. Les tensions qui résultent de ces croisements engendrent des décharges tragiques ou grotesques, des vibrations hallucinatoires où le désir de rédemption et de fraternité – Döblin s’est converti au catholicisme en 1941 – bouscule finalement l’histoire.

Pierre Deshusses
Le Monde, 20/11/2008
Karl & Rosa (Novembre 1918) d'Alfred Döblin
Le mardi 25 novembre 2008    Montpellier (34)
Karl & Rosa (Novembre 1918) d'Alfred Döblin
Le samedi 22 novembre 2008    Orléans (45)
Réalisation : William Dodé