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La Dictature du chagrin
Et autres écrits amers (1945-1953)
Traduction du suédois et postface de Philippe Bouquet
Nouvelle édition revue et augmentée de quatre textes
Parution : 28/08/2009
ISBN : 9782748901092
Format papier : 192 pages (14 x 21 cm)
17.00 € + port : 1.70 €

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La Dictature du chagrin rassemble seize écrits issus du même recueil que le fameux « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Ces courts textes, où les talents littéraires de l’auteur épaulent la critique sociale et l’engagement politique, réagissent à l’actualité, dont ont été extrait des thèmes intemporels : le rapport de l’individu au collectif, la domestication des esprits, l’éducation, l’auto-illusion, etc. En fin de recueil, un reportage effectué dans la France de 1948 (comme il l’avait fait deux ans plus tôt avec Automne allemand). Tourmenté par le conflit entre éthique et esthétique, Stig Dagerman affirme la liberté d’écrivain comme une lutte contre l’ordre établi : seule condition pour ne pas mourir de honte.
La réédition de ce recueil en même temps que son roman L’Île des condamnés donne à voir la manière dont Dagerman, du court texte de presse au long roman existentialiste, fouille les états d’âme aux prises avec les rôles sociaux des sociétés modernes.

Stig Dagerman

Abandonné par sa mère à la naissance, Stig Dagerman (1923–1954) a grandi chez ses grands-parents, paysans pauvres de la province suédoise de l’Uppland.Il fut salué dès son premier roman, Le Serpent (1945), comme l’un des espoirs majeurs de la littérature suédoise. On lui doit notamment L’Enfant brûlé (Gallimard, 1981), Automne allemand (Actes Sud, 2004), Ennuis de noces (Christian Bourgois, 1990), Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud 1984).

Les livres de Stig Dagerman chez Agone

Extrait de Ennuis parentaux. Pourquoi tuer la contrebasse ?

« La contrebasse ou bien la flûte – chacun dispose d’un instrument avec lequel il pense pouvoir faire l’expérience de la liberté.
Il était une fois un homme qui possédait une contrebasse qui était à peu près son seul bien. Le soir, il s’enfermait dans l’unique pièce de son appartement et jouait pour lui-même, loin de sa jeune épouse. Il finit par savoir jouer assez bien pour devenir membre d’un orchestre de danse. Peu à peu, il devint tout à fait évident, aussi bien pour lui que pour les autres, qu’il possédait l’étoffe d’un bassiste éminent. Bientôt il s’enferma à clé le matin et le soir.
Mais il arriva un jour que le couple eut un enfant, un garçon. Au début, tout fut à peu près comme d’habitude : le père jouait, le fils pleurait et la mère ne disait rien. Mais le père finit par remarquer que l’enfant pleurait à plus chaudes larmes lorsqu’il entendait gronder la contrebasse. L’enfant n’aimait pas cet instrument. Peu à peu le père se mit lui aussi à prendre en grippe les contrebasses. Il se mit à jouer de plus en plus mal. Au bal, il devint impossible de danser au son de sa contrebasse et ses camarades lui dirent ce qu’il en était.
— Le petit d’abord, répondit-il. »

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Extrait de L’écrivain et la conscience

« Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car [l’écrivain] bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. »

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Extrait de Printemps français. Une petite cité aux habitants fatigués

« Les maisons sont basses et grises, comme si elles avaient été peintes par des journées entières de pluie. ses rues sont étroites et sinueuses et beaucoup portent maintenant le nom des héros de la Résistance. Dans les deux maisons en ruine de la rue principale un fourreur, un coiffeur et un boucher se sont installés au rez-de-chaussée. de petits hôtels et des boutiques bon marché s’abritent dans les immeubles les plus hauts de la rue qui la traverse de part en part. Sur la grand-place, dont la pelouse s’orne maintenant d’une plaque à la mémoire de six fusillés, se trouve la mairie, semblable à un petit château de la vallée du Rhin que l’on aurait restauré. Une sirène surmonte toujours son toit, un drapeau tricolore légèrement passé y pend en haut d’une hampe et son panneau d’affichage porte à la connaissance du public le nom des mariés de la semaine.
Le matin, deux jours par semaine, le marché se tient dans la rue principale : les voitures commencent à arriver, dans un grand bruit de roue, dès quatre heures et demie ;on enfonce des barres de fer dans de petits trous pratiqués sur les trottoirs, les tables se transforment en étals et des toiles très sales sont tendus entre les barres, en guise de toit. Comme partout, les pauvres ont intérêt à se lever tôt et, dès cinq heures, on fait la queue devant l’endroit où l’on vend la viande la moins chère au monde, une viande dure que l’on apporte à sept ou huit heures dans un camion fort peu appétissant. le marché est la boutique des pauvres et les enfants qui ont faim viennent y voler des pommes sur le chemin de l’école. »

Dossier de presse
Guy Bordes
L'OURS n°399, juin 2010
Jean Birnbaum
Le Monde magazine, 01/10/2010
Marie-Jo Dho
Zibeline n°23, octobre 2009
Aldo
CNT-Lille, 07/12/2003
À contretemps, juin 2003
Isabelle Yaouanc
Urbuz.com, 2002
Lire Dagerman

L’écrivain suédois Stig Dagerman (1923–1954) accomplit une brève mais brillante carrière de journaliste et de romancier entre 1941 et 1949, date à laquelle il cessa d’écrire. Entre autres œuvres, citons les romans Le Serpent et L’Île des condamnés et le remarquable reportage Automne allemand (1947), qui porte un regard lucide, empathique et dépourvu de pathos ou de moralisme sur le désastre de l’Allemagne dans l’immédiate après-guerre. À Automne allemand devait faire pendant Printemps français, reportage réalisé durant l’hiver 1947–1948, d’abord édité par une maison disparue et de ce fait devenu introuvable, et pour la réédition duquel il faut louer les mérites de l’éditeur Agone, coutumier de ce genre d’opérations (par exemple avec Alfred Döblin) très peu médiatisées bien qu’indispensables.
Il est bon de retrouver sous la plume de Dagerman dans ce reportage malheureusement inachevé (il n’en donna que cinq chroniques sur douze prévues) la vie quotidienne des Français au lendemain de la guerre. Restrictions, voire misère de la classe ouvrière, commémoration des héros de la résistance dont la classe politique de la IVe débutante est en train de trahir les idéaux de révolution et de justice sociales (mémorable article « À la mémoire du capitaine Jean »), grèves de l’hiver 1947–1948, description d’une « petite cité aux habitants fatigués », le tableau est saisissant de l’état de la France entrant péniblement dans les fameuses « trente glorieuses » dans la souffrance, la pénurie et le labeur. On se prend à regretter que Dagerman n’ait pas mené son ouvrage à son terme tant ce qu’il nous a laissé sonne juste dans l’authenticité d’une vision aiguë mais non dépourvue de compassion.
Outre la relation de ce périple tronqué, ce recueil de textes courts couvre l’ensemble de la période de production littéraire de Dagerman. On peut regrouper ce choix en diverses rubriques : réflexions sur la culture, la responsabilité de l’écrivain et la littérature prolétarienne ; position sans concession et sans illusion sur la nécessité du non-alignement au début de la guerre froide ; l’éducation des enfants pour laquelle il se montre, de façon prémonitoire, contre les dérives de l’enfant-roi dont il constatait les prémices ; ainsi que divers textes humoristiques de critique sociale.
Dagerman était anarchiste, membre du mouvement anarcho-syndicaliste suédois depuis 1940. C’est un écrivain engagé et la pensée anarchiste à laquelle il adhère confère à cet engagement une liberté et une lucidité qui contrastent avec les idéologies alors dominantes. Cela donne à ses textes un ton d’objectivité et de liberté qui cinquante ans après laissent l’impression d’avoir été écrits hier.
À ce titre la postface du traducteur Philippe Bouquet, grand spécialiste des littératures nordiques, fait une très utile mise au point sur les conditions objectives et subjectives dans lesquelles Dagerman a produit son œuvre, « cinq années d’une production littéraire d’une incroyable densité et qualité ».
Notons que la revue Plein Chant (16120 Bassac) a consacré en 1986 un dossier très dense à Stig Dagerman, dont il reste peut-être quelques volumes disponibles. II faut se réjouir que les éditions Agone contribuent, plus de vingt ans après, à faire redécouvrir cet auteur, dont les écrits, un demi-siècle après leur parution, peuvent encore nous aider à comprendre notre époque. C’est là une des gloires de la littérature quand elle se veut indépendante de toutes les modes.

Guy Bordes
L'OURS n°399, juin 2010
Comme avant, en avant !

À peine rentrés de vacances, nous voilà déjà sous le feu des reproches. Le bon sens nous gronde, la doxa nous fait la leçon : mais voyons, on ne trimbale pas un nourrisson comme ça à l’autre bout du monde ! Vous savez, un bébé, c’est un vieux garçon routinier. On doit se plier à son rythme, respecter ses habitudes, être à l’heure pour sa sieste. On ne peut pas faire comme si de rien n’était, se balader, danser, profiter de la vie comme avant… Toi qui entres ici, abandonne toute jouissance : telle est donc la malédiction sociale qui s’abat sur quiconque devient parent. Résister, c’est déjà s’engager sur un chemin subversif : celui d’une éthique libérale, voire libertaire, selon laquelle il n’y a pas de pire trahison que de renoncer à son propre désir. « Quelle richesse ne possède pas l’enfant dans son sourire, dans ses gestes, dans sa voix, dans le seul fait qu’il existe ! Êtes-vous capables de résister à son désir ? », demandait Max Stirner, le père de l’anarchisme individualiste, dans L’Unique et sa propriété (1845). Plus près de nous, on retrouve cette interrogation chez l’écrivain suédois Stig Dagerman, dont les éditions Agone ont récemment publié La Dictature du chagrin & Autres écrits amers (192 p., 17 €).
Dans ce recueil de textes écrits pour des revues et des journaux, j’ai découvert un ensemble d’articles intitulés « Ennuis parentaux ». Le premier est paru en 1947 et le dernier en 1953, soit un an avant le suicide de l’écrivain anarcho-syndicaliste à l’âge de 31 ans. Plus tard, en 1965, cette série fut rassemblée sous le titre « Livre de Noël ». Dagerman y décrit la mauvaise conscience propre aux jeunes parents. Il raconte l’ « histoire vraie » d’un amoureux de la contrebasse, qui s’exerça avec tant de discipline qu’il finit par devenir virtuose. Un jour, poursuit l’écrivain, cet homme et sa femme eurent un enfant. Très vite, il leur apparut que le bébé supportait mal cette passion musicale. Si bien que le père décida d’en finir : au beau milieu de la nuit, il se leva et brisa la contrebasse à coups de hache, avant de la jeter au feu… Commentant ce geste à double tranchant, Stig Dagerman écrit : « Combien de pauvres enfants à moitié étouffés de tendresse, n’ont-ils pas été caressés avec tant d’amertume que leur vie sentimentale en a été perturbée pour le restant de leurs jours ? Combien d’assassins de contrebasse n’ont-ils pas chuchoté à l’oreille de leur enfant : “Tu n’as pas idée de ce que j’aurais pu devenir sans toi. Si tu savais comme je jouais de la contrebasse avant ta naissance. Et puis tu es arrivé. Et, naturellement, tu étais plus important, mon petit. Eh oui, c’est ainsi… »
Rien ne justifie le sacrifice de sa propre liberté, martèle Stig Dagerman. Cette conviction, il l’affirme en romancier de l’angoisse, qui connaît les hommes, leur tendance à se complaire dans la culpabilité, jusqu’à en faire une arme de destruction massive. Mais il défend aussi cette thèse en militant, qui considère que la morale libertaire représente « la seule solution psychologique » pour mener une vie vraiment humaine, émancipée de tout autoritarisme, de tout conformisme. Quitte à admettre que l’anarchiste est un « politicien de l’impossible »… Dans chacun de ces textes, qu’il exhorte l’écrivain à ne pas reculer devant ceux qui veulent le domestiquer, ou qu’il indique à une future bachelière comment « devenir quelqu’un de bien », le romancier revient sans cesse à la même idée : être digne, c’est ne pas renoncer. Bien avant Lacan, Stig Dagerman fait de la persévérance l’alpha et l’oméga de toute éthique digne de ce nom. Aux militants, aux amants comme aux parents, il propose cet impératif catégorique : ne cède jamais sur ton désir. Prends le risque de l’assumer jusqu’au bout, avec toutes les incertitudes que cela comporte. Bref, continue comme avant, en avant.

Jean Birnbaum
Le Monde magazine, 01/10/2010
Stig Dagerman dissèque la « Dictature du Chagrin »

Très bonne nouvelle. Les éditions Agone ont réédité La Dictature du Chagrin, un livre caustique et amer du journaliste et écrivain anarcho-syndicaliste suédois Stig Dagerman (1913–1954).

« Dans les instants qui ont précédé l’annonce, pour moi très étonnante, de la distinction que m’octroyait l’Académie de Suède, j’étais en train de relire un petit livre de Stig Dagerman que j’aime particulièrement : la collection de textes politiques intitulée Essäer och texter (La Dictature du Chagrin). » C’est par ces mots que Jean-Marie Gustave Le Clézio a ouvert le discours qu’il a prononcé, le 7 décembre 2008 à Stockholm, lors de la réception de son Prix Nobel de Littérature. Le Clézio qui, l’été précédent, avait reçu le prix décerné par l’association suédoise des Amis de Dagerman a toujours été sensible « à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme » qui marque l’écriture de Dagerman.

La Dictature du Chagrin rassemble seize textes courts issus du même recueil que le célèbre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Ces textes ont été publiés entre 1945 et 1950 dans diverses publications suédoises comme Vi, Veckojournalen, Folket i bild… et Arbetaren (Le Travailleur), quotidien anarcho-syndicaliste de la Sveriges arbetares centralorganisation (SAC) que le compagnon Albert Camus était allé saluer en 1957 à l’occasion de son voyage à Stockholm pour recevoir, lui aussi !, le Prix Nobel de Littérature.

Dans un style sobre et pointu, avec une ironie parfois sombre et soucieuse, Dagerman décortique le monde de l’après-guerre, l’ordre établi, les tares humaines (lâchetés, hypocrisies, mensonges…), les questions liées à l’éducation, les rapports de l’individu au collectif avec, pour pivot, le conflit entre l’éthique et l’esthétique, thème central du texte L’Écrivain et la conscience. En anarcho-syndicaliste convaincu, Dagerman se dressait évidemment contre la domestication des esprits. Le texte qui donne son titre au recueil fut écrit en réaction au deuil national décrété après le décès du roi Gustave V. Dagerman y fustige le détestable chagrin organisé devenu support de publicité et mensonge public.

L’Anarchisme et moi, Le Destin de l’homme se joue partout et tout le temps, Signer ou ne pas signer, Contribution au débat Est-Ouest, L’Ange de la paix réduit au silence, Le Rôle de la littérature est de faire comprendre le sens de la liberté…, les textes du recueil soulignent les engagements, les exigences et les urgences d’un moraliste libertaire tourmenté jusqu’à la brûlure. Avec une pédagogie particulière mêlant humour et humeurs noires, il répondit en 1952 aux questions d’une future bachelière qui lui demandait conseil. « La vie exigera de vous des prestations qui vous paraîtront répugnantes. Il faut donc que vous sachiez que le plus important n’est pas la prestation mais ce qui vous permettra de devenir quelqu’un de bien et de droit. Ils seront nombreux pour vous dire que c’est là un conseil asocial, mais vous n’aurez qu’à leur répondre : quand les formes de la société se font par trop dures et hostiles à la vie, il est plus important d’être asocial qu’inhumain. »

En 1946, Dagerman s’était rendu dans une Allemagne en ruines. Cela deviendra Automne allemand (Actes Sud – 1980). Deux ans plus tard, entre mars et mai 1948, il va réaliser un reportage en France. Cela deviendra Printemps français. Ces pages souvent froides et humides concluent l’ouvrage. La misère étrangle les étudiants du Quartier latin. « Les occasions d’immoralité et les tentatives de suicide sont, d’après les estimations, extrêmement nombreuses. » Les journaux sont réduits à une seule feuille, les chambres d’hôtel ne sont chauffées qu’un quart d’heure le soir, une femme de gréviste fait le trottoir pour survivre, Jean Genet veut réaliser un film sur sa vie tourmentée, les billets de cinq mille francs disparaissent, les rues prennent le nom des Résistants fusillés, une rumeur annonce la révolution pour le 6 au matin…

Mêlant littérature et enquête journalistique, pittoresque et critique sociale, Stig Dagerman observe les travailleurs avec empathie. « Ce sont des gens pauvres et paisibles qui n’ont pas besoin de prendre l’apéritif pour avoir faim et qui n’ont pas non plus les moyens de se le payer. Leur existence est meublée par cette tension infernale dans laquelle toute période de crise plonge les pauvres. » Le récit des dimanches dans la cuisine des Regnault rappelle aussi quelques belles pages de littérature prolétarienne.

Dagerman a un sens aigu pour l’observation et l’analyse réaliste. L’évocation du Capitaine Jean, jeune résistant d’origine autrichienne qui a eu la « chance » de mourir avant la Victoire, permet d’explorer le gouffre noir qui sépare « le rêve de 1944 et la réalité de 1948 ». Trahisons et reniements des idéaux ont laissé des blessures ouvertes. Il n’y aura pas de révolution après la Libération… Une sévère désillusion qui aurait pu faire naître des brigades de justiciers vengeurs comme l’a imaginé Jean Meckert dans Nous avons les mains rouges. « L’essentiel est de pouvoir constater que, très récemment encore, il a pu, malgré tout, exister des êtres capables de mourir avec la conscience tranquille et des espoirs intacts », conclut Dagerman, grand chercheur d’absolu.

Stig Dagerman, La Dictature du chagrin et autres écrits amers, traduction du suédois et postface de Philippe Bouquet, éditions Agone, 192 pages, 17 euros. Nouvelle édition revue et augmentée de quatre textes.

À lire aussi du même auteur chez le même éditeur, L’Ile des condamnés, Tuer un enfant et, aux éditions Cent pages, Billets quotidiens.

Paco
Le Post, 11/12/2009
Avenirs radiés

N’oublions pas que l’amertume est d’abord une saveur et ne rime pas forcément avec aigreur ! Et remercions vivement les éditions Agone pour la remise en circulation de la Dictature du Chagrin et autres écrits amers. Parus entre 1945 et 1953, ces textes courts, denses, destinés le plus souvent à des journaux suédois, nous rappellent fort à propos que l’existentialisme n’a pas été une simple crispation de la conscience parisienne, et que le présent peut durer toujours.
Lorsque Stig Dagerman, dans une prose ferme, impressionnante de simplicité (ranimée avec justesse par la sobre traduction de Philippe Bouquet) se livre à une démystification méthodique du monde de l’après-guerre, tout s’éclaire sous son regard incisif et rempli d’amour pour l’humanité. Qu’il disserte de front sur la responsabilité de l’écrivain ( « faire saisir à l’individu le sens de sa liberté »), qu’il dénonce les faux-semblants de la commémoration ou les artifices de ce qui deviendra « guerre froide », ou qu’il mette en scène finement dans ses Coups de gueule à la Swift ou la Kafka l’absurde des mœurs du temps (L ‘assassinat de la contrebasse ou La liberté des chiens danois), l’auteur ne perd jamais de vue que les idéaux trahis font mal au ventre tout autant que la disette. Cet anarcho-syndicaliste délicat n’est-il justement pas à l’origine du titre le plus singulier de la littérature du XXe siècle : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ?
L’homme tragique, broyé par l’Histoire collective, pourra alors trouver sa dignité à avouer simplement : « Le froid est vif et j’ai le cœur transi. »

Marie-Jo Dho
Zibeline n°23, octobre 2009
Compte-rendu
« La semaine qui vient de s’écouler a été riche en enseignements dans la mesure où, pour la première fois, elle nous a permis de constater dans notre propre pays quelles forces effroyables se déchaînent lorsque, dans une société moderne, tous les moyens d’information sont mis en même temps au service d’une seule et unique fin : organiser le chagrin, construire un mythe. […] D’une part, elle a confirmé ce que l’on soupçonnait depuis longtemps, à savoir que notre démocratie est dépourvue de tout sentiment du sens profond de la démocratie… Enfin, elle a révélé que, chez la plupart de ceux qui façonnent l’opinion démocratique de ce pays, il n’y a pas plus d’instinct démocratique que dans une bordure de trottoir…» Stig Dagerman – 1950 (à l’occasion de la mort du roi Gustave V, roi de Suède).
C’est l’extrait que les revues ont publié dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre 2001 pour souligner l’actualité des écrits de Stig Dagerman. Celui qui inaugura la rubrique culturelle d’ « Arbetaren », la revue de la SAC (centrale anarchosyndicaliste suédoise), aborde dans ce recueil de textes beaucoup d’autres sujets et en particulier celui du role social de l’écrivain militant (voir aussi l’article de Greg dans le « Combat syndicaliste » de décembre 2001). J’ai retenu ici trois textes : « La culture », « L’écrivain et la conscience » et « Le rôle de la littérature est de faire comprendre le sens de la liberté » qui renvoient à des discussions déja engagées dans le BR n°12 (« Culture pour tous et par tous »), mais aussi à la journée que l’union locale CNT de la métropole lilloise organise le samedi 27 avril à la maison de quartier de Lille-Fives (théâtre Massenet) sur le thème de l’écriture populaire et de la littérature engagée socialement (un programme précis de cette journée sera publié dans le prochain BR).
Guerre froide : au royaume suédois de « l’hypocrisie », du « mensonge » et des prix Nobel, Stig Dagerman se dresse contre le pouvoir des blocs, des partis et des églises qui nie la capacité des groupes sociaux et des individus à disposer de leurs destins et qui ruine leur sens de la responsabilité collective et individuelle. Il insiste sur la violence psychique exercée par l’état, capitaliste ou marxiste : à l’Ouest le fatalisme et les complexes assortis au confort matériel concédé par l’État-providence, à l’Est d’autres résignations et névroses plombées par la terreur physique institutionnalisée par le socialisme autoritaire.
Au royaume du modèle démocratique, social et neutraliste, Stig Dagerman est saisi en tant qu’humaniste, anarcho-syndicaliste et écrivain par l’inassouvissement du désir individuel et collectif de liberté. Contre les sociaux-démocrates, mais aussi les marxistes staliniens, qui enferment les masses dans le matérialisme, « l’alcool, les feuilletons, les paris et une sexualité morose », il rappelle que la conquête de la dignité humaine ne se réduit pas à la lutte pour la satisfaction des besoins matériels. Elle exige aussi la critique des idéologies, des morales imposées par l’état et les classes dominantes. Ses éditoriaux participent à l’action directe culturelle contre « la misère spirituelle » entretenue par les politiciens et intellectuels, y compris ceux qui prétendent conduire les masses vers le bien être et l’émancipation.
Comme individu confronté à ces « deux lieux d’exécution », Est-Ouest, de la responsabilité humaine, il s’agrippe au projet anarcho-syndicaliste, « seule solution psychologique possible dans un monde névrosé ou le poids de la superstructure politique fait chanceler l’individu ». Entre pessimisme et ferveur révolutionnaire, il s’efforce de concilier son feu intérieur (sa « conscience artistique » d’écrivain) et son engagement collectif (sa « conscience sociale »). Il assume les doutes et les « contraintes » qui l’envahissent de manière récurrente au sujet de la contribution de son oeuvre à une « culture prolétarienne » émancipatrice.
Car, comme écrivain engagé dans la lutte sociale, il revendique la complexité, l’abstraction, voire l’hermétisme de certaines de ses oeuvres. Aux « petits entrepreneurs en matière de bonheur », les « marxistes doctrinaires » gardiens d’une littérature prolétarienne réaliste et accessible aux masses, qui lui reprochent parfois son « formalisme », il oppose l’irréductible liberté de l’écrivain dans sa quête solitaire et subjective d’une justesse de forme et de fond. Pour Stig Dagerman la poésie n’est pas une petite annonce publicitaire, un slogan ou une résolution de congrés. Sans autre boussole que sa conscience, il progresse dans « la forêt des paradoxes » culturels. « La littérature est indispensable à la vie et le poète doit travailler comme si elle était indispensable à la vie de tous. » (Stig Dagerman)
Aldo
CNT-Lille, 07/12/2003
Dossier Dagerman
> Lire le dossier en ligne sur le site À contretemps.
À contretemps, juin 2003
« L’écriture journalistique passe rarement à la postérité… »

L’écriture journalistique passe rarement à la postérité. Le plus souvent à ras de terre et de circonstance, c’est son sort de ne pas durer. Elle est éphémère par définition, comme l’actualité qui l’alimente, comme le fragment d’époque qu’elle chronique. Le lendemain, c’est déjà fini, on l’oublie et sans peine, d’autant que, le plus souvent, sauf exception, le talent lui manque.

L’exception, on la trouvera très rarement. Je veux parler de l’exception qui traverse le temps, qui sort du cadre des circonstances qui ont provoqué l’écriture pour transcender le message qu’elle porte et qui, touchant profond, s’inscrit dans la durée comme vérité première. Rien à changer, se dit-on alors… « La dictature du chagrin », article que Stig Dagerman a publié dans Arbetaren le 4 novembre 1950 et qui donne son titre au recueil d’écrits politiques de l’écrivain suédois qu’Agone a eu l’excellente idée de publier, relève indiscutablement de cette catégorie. D’entrée, cette phrase : « La semaine qui vient de s’écouler a été riche en enseignements dans la mesure où, pour la première fois, elle nous a permis de constater dans notre propre pays quelles forces effroyables se déchaînent lorsque, dans une société moderne, tous les moyens d’information sont mis en même temps au service d’une seule et unique fin : organiser le chagrin, construire un mythe. » Le télescopage opère immédiatement, et ces mots – écrits plus de cinquante ans avant qu’on ne les lise pour stigmatiser le « conformisme des convenances » qu’occasionna le décès d’un monarque suédois dont on n’avait jamais entendu parler – en disent beaucoup sur les sales temps de permanente mélasse émotionnelle où nous baignons aujourd’hui. « Ce que nous venons de vivre, poursuit Dagerman, n’est rien de moins que le spectacle d’une dictature à l’œuvre. » On se prend à penser, alors, à cette mort mise en mots et en images dont on nous abreuve quotidiennement et au rituel compassionnel qu’il engendre. « C’est le chagrin organisé qui est détestable, insiste-t-il, parce que, au fond, il est faux, froid et gourmand. » Entre « psychose » et « jouissance », un « peuple unanime » est sommé de suivre le cortège funèbre et de respecter les « chapelles ardentes du négoce » , sous peine d’être déclaré ennemi du genre humain. Hier comme aujourd’hui.

Exemplaire, cet article est, comme les douze autres textes qui constituent ce recueil, révélateur de cette écriture ironique et inquiète qui fait le style de Dagerman. Dans une belle postface, son traducteur Philippe Bouquet1, n’a pas tort de voir dans ces écrits « l’une des preuves les plus éclatantes du fait que journalisme peut rimer avec littérature – et richement, malgré les apparences ». La lecture de ces courts essais de Dagerman réconcilie, en effet, avec cette écriture de l’instant et de la concision qui, traitée comme une forme littéraire et portée par un refus de l’abstraction, prétend perturber le bel ordonnancement spatiotemporel d’un monde qu’elle soumet au questionnement.

En prenant, en janvier 1945, la direction de la page culturelle d’Arbetaren (le Travailleur), quotidien de la Sveriges Arbetaren Centralorganisation (SAC), Dagerman déclarait vouloir y écrire « sans aucune illusion mais, malgré tout, dans l’espoir de réussir, une fois de temps en temps, à troubler le calme parfait de la mare aux canards au moyen d’un pavé juste assez agressif ». Cette déclaration d’intention résume assez bien le projet qui l’anima et donne le ton de tous les textes recueillis ici. Ses pavés dans la mare, il les lancera tout aussi bien depuis les pages d’Arbetaren que depuis celles de la revue 40-tal (les Années 1940 ), dont Dagerman fut co-rédacteur et qui regroupait de jeunes écrivains suédois engagés et novateurs, mais d’ailleurs aussi (Veekojournalen, Foliet i Bild, Vi, Expressen), de partout où la liberté d’écrire lui était garantie. Ils abordent les rivages de la politique et de l’éthique, de l’illusion et de la conscience, de l’individu et du collectif, de la domestication des esprits et de l’anéantissement de l’intelligence, et le font sans crainte de déplaire ni goût pour la formule, simplement, humainement.

Perdu dans « la forêt des paradoxes », l’écrivain, indique Dagerman « ne doit pas en concevoir du désespoir », mais « se mettre à chercher les sentiers qui lui permettront d’en sortir ». « L’écrivain et la conscience »[2] (1945) se penche sur un des paradoxes dont Dagerman cherchera à échapper, et qu’il situe ainsi : « Lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger, ont loisir de s’apercevoir de son existence ». Comment écrire sans se trahir ? La liberté de l’écrivain ne saurait, pour Dagerman, constituer un « monde à part » où l’être à part qui l’habiterait serait dispensé de s’impliquer comme témoin solidaire des opprimés. Mais « comment prendre position » sans aliéner sa liberté d’écrivain, sans se nier comme inventeur de formes, sans devenir « ce chantre des masses populaires » si cher aux « marxistes doctrinaires » ? Pour Dagerman, « le conflit est insoluble » qui oppose « conscience sociale » et « conscience artistique ». Si l’écrivain ne veut pas « mourir de honte », il doit participer du combat contre l’ordre du monde, mais sans risquer la même mort en se pliant aux pauvres désirs de ceux pour qui « la poésie doit être semblable à une petite annonce passée pour vanter les mérites du monde nouveau ». Son pouvoir d’évocation, son langage, l’écrivain doit aussi les retourner contre ces révolutionnaires qui ne prennent pas la littérature au sérieux et qui refusent d’admettre que la poésie n’est pas une affaire de propagande, mais un « message » d’être à être, une vérité sans preuve, une liberté suprême, résolument inaliénable.

La thématique de la littérature et de l’engagement revient encore sous la plume de Dagerman dans « Le rôle de la littérature est de faire comprendre le rôle de la liberté » (1947), belle attaque contre cette société des faux loisirs qui pointe son nez et qui, d’ersatz en chimère, dénature l’idée même de liberté pour la confier aux « petits entrepreneurs du bonheur ». Cependant, la vigoureuse dénonciation d’une oppression moderne qui « élargit le gouffre entre la perfection mécanique et la liberté individuelle » a aussi pour effet, chez lui, de nourrir des craintes sur la capacité de l’homme à résister « à l’absurdité de sa propre existence », pessimisme qu’on retrouve, amplifié, dans « Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps » (1950), texte sombre où Dagerman ne dissimule pas « des doutes quant à l’aptitude de l’homme à empêcher l’anéantissement [d’un] monde » où règne sans partage la « langue du pouvoir ». Cette métaphysique du doute, très présente chez Dagerman, opère chez lui comme un aiguillon de la conscience. Ainsi, dans « Signer ou ne pas signer » (1948), c’est la nature et la portée d’un geste qu’il interroge, celui d’apposer – ou pas – sa signature au bas d’une énième pétition en faveur d’un prisonnier, grec cette fois. S’il se résout à le faire « malgré deux bonnes centaines d’objections possibles », c’est en sachant que le pétitionnaire se paye toujours une bonne conscience à faible prix et que cette forme de protestation ne remplacera jamais « un canon » . S’il signe, c’est que quelque part un homme souffre, qu’il est seul et qu’il attend. La raison lui semble suffisante pour lui témoigner sa solidarité.

Dans une après-guerre où chacun est sommé de choisir son camp, les bons sentiments autorisent toutes les manipulations, souvent au nom de l’intérêt supérieur de la classe ouvrière, et justifient les pires crapuleries qui soient. Quatre textes de Dagerman reflètent bien le climat de cette époque. à l’occasion de l’exécution de Nikola Petkov, dirigeant agrarien bulgare, « L’affaire Petkov » (1947) lui permet de faire le point sur le « socialisme » d’état en se situant nettement dans le camp des victimes de la terreur. Sa position est claire, et non négociable le principe sur lequel elle repose: « Toute espèce d’oppression (...) est à ce point étrangère à la nature du socialisme qu’elle est totalement incompatible avec lui. » Quand l’ordre mondial né de Yalta s’achève, en 1947, pour céder la place à une guerre qu’on ne sait pas encore « froide », « L’ange de la paix réduit au silence » (1947) nous offre une brillante réflexion sur cette peur qui renaît dans l’opinion et qui risque de la paralyser. Cette peur, prévient Dagerman, « il convient de ne pas la porter trop longtemps » pour éviter qu’elle ne devienne une seconde nature « et se mue en une censure collant impitoyablement ses bandeaux sur toutes les pensées interdites » , car « l’art de diviser pour régner a très largement été remplacé par celui d’enrayer pour régner » . Dans « Contribution au débat Est-Ouest » (1950), Dagerman revendique la lucidité d’Orwell et affirme : « Je refuse de croire que le choix qu’on s’obstine à exiger de moi est autre que celui entre deux lieux d’exécution. » Ni d’Est ni d’Ouest, mais d’ailleurs, du camp de l’écart, du refus et de la désertion, si nécessaire :: « L ’être humain a le droit de quitter le navire avant qu’il ne soit trop tard… Celui qui nie ce droit est du seul côté de l’ennemi. » Pour Dagerman, il ne serait question de céder sans se trahir à la pensée caporalisée, d’où qu’elle vienne, et si « le socialisme basé sur la liberté jouit encore, pour l’instant, tient-il à préciser, de plus grandes possibilités de survie dans une démocratie bourgeoise que dans une dictature de pure démocratie populaire », une telle évidence ne saurait justifier un alignement sur ses valeurs, sauf à risquer de légitimer un système que l’on combat. Difficile exercice, on l’avouera, où la liberté de l’esprit se doit de déjouer tous les pièges de la propagande. Par exemple, la résistance au pacifisme « hypocrite » ne va pas de soi dans un monde binaire où l’obsession de la paix aimante l’adhésion à ses thèses. Dans « Bienvenue à Sheffield » (1950), c’est à l’Appel de Stockholm que Dagerman reproche de ne pas dire, « en termes clairs, quels sont les responsables de la guerre de Corée ». Ce faisant, il n’est, à ses yeux, qu’une accumulation de « formules mensongères (...) dont le véritable motif est de taire ou de dissimuler au lieu de révéler », ce qui fait de cet appel pour la paix « l’instrument rêvé de la cause contre laquelle il déclarait lutter » et un « alibi pour la guerre de Corée », Pour Dagerman, ceux qui, suintant de bons sentiments, s’y laissent piéger ont déjà abdiqué leur liberté de jugement.

Assez proche de Camus par bien des aspects, Dagerman s’en différencia pourtant par une approche plus militante de l’anarchisme. Pour lui, une sympathie libertaire d’écrivain ne suffisait sans doute pas à satisfaire son besoin d’engagement. Le très beau texte « L’anarchisme et moi » (1946) témoigne de son attachement à l’anarcho-syndicalisme. La révolution espagnole – écrit-il – a prouvé que, couplé « à une théorie économique (le syndicalisme) » , l’anarchisme pouvait déboucher « sur un système de production fonctionnant parfaitement, basé sur l’égalité économique et non pas sur le nivellement mental, sur la coopération pratique sans violence idéologique et sur la coordination rationnelle, sans assassinat de la liberté individuelle ». Au-delà pourtant d’une revendication affective de l’anarchisme, Dagerman, qui se veut « analyste de l’angoisse », consacre l’essentiel de son étude à démontrer que toutes les idéologies reposant sur une sur-valorisation de l’état portent dans leurs bagages la « ruine » et la « névrose ». Elles génèrent toutes une identique « violence psychique », dont ne sont pas exemptées lesdites démocraties « de l ’époque contemporaine » qui représentent, à ses yeux, « une variété tout à fait nouvelle d’inhumanité »« la défense de l’élément humain en politique a été transformée en slogan vide de sens par une propagande libérale qui a camouflé les intérêts égoïstes de certains monopoles sous le voile de dogmes humanitaires douceâtres ». L’anarchisme et lui seul offre, pour Dagerman, une alternative à « ce monde névrosé » et, si sérieuse lui paraît « l’objection selon laquelle l’humanité ne serait pas, qualitativement parlant, capable de faire fonctionner une société » de ce type, il y voit une raison supplémentaire pour l’« écrivain anarchiste » d’assumer son rôle de « ver de terre dans l’humus culturel ».

Les éditions Agone ont eu l’excellente idée de clore ces écrits politiques sur « Printemps français »3 (1948), admirable récit de voyage dans le Paris de l’après-guerre où Dagerman donne toute la mesure de son talent narratif en évoquant le climat d’une époque, les conditions de survie du peuple de Paris, mais aussi la trahison des espoirs de la Libération, si bien illustrée par l’histoire du capitaine Jean, un Autrichien d’origine juive, ayant combattu en Espagne avant de rejoindre la résistance française sous le nom de Jean Portal. « Il convient de ne pas se laisser aller au romantisme à propos de la Résistance », nous dit Dagerman. Il convient aussi de savoir que « ce ne sont pas toujours les destins les plus remarquables qui font les êtres remarquables » . Jean Portal fut tué sur une route de Lyon en 1944. Sa résistance contre l’occupant portait un rêve, celui qui fit la fière devise du journal Combat : « De la Résistance à la révolution ». Mais de révolution point, un retour à la « normale » plutôt. Dagerman ose, alors, se demander si ce sacrifice un peu vain du capitaine Jean n’eut pas, finalement, l’avantage de lui éviter de connaître « ce temps des compromissions », où il aurait eu à choisir entre la cohorte des « résistants désarmés et revenus de leurs illusions » des Portes de la nuit, de Marcel Camé, et les héros de Jean Meckert qui, rebaptisés « les Meurtriers » continuent leur guerre contre la trahison de leurs idéaux, au risque d’avoir les mains rouges4.

Comprendre le monde pour mieux le combattre. S’armer de cette connaissance pour s’y soustraire et rêver d’une autre vie. Telle est la démarche de Stig Dagerman, avec la claire conscience que « parler de l’humanité, c’est parler de soi-même » et que, « dans ce procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort ». Il se suicidera à trente et un ans, en laissant derrière lui une œuvre dense dont ces textes offrent un magnifique exemple.

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1 Spécialiste de Stig Dagerman, Philippe Bouquet est l’un des traducteurs de son œuvre. On lui doit déjà, notamment, la traduction de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud, 1989) et d’Automne allemand (Actes Sud, 1989). Notons, par ailleurs, que le présent recueil est dédié à Edmond Thomas, responsable des indispensables éditions Plein Chant, pour avoir maintenu « vivant le fil nous reliant à Stig Dagerman »
Le numéro 31–32 que la revue Plein Chant consacra entièrement à Dagerman, en 1986, est désormais épuisé depuis longtemps.

2 « L’écrivain et la conscience » figurait déjà en introduction du roman de Stig Dagerman « L’île des condamnés » (Agone, Marseille, 2000).

3 Printemps Français avait précédemment (1988) été édité par Ludd.

4 Jean Meckert, Nous avons les mains rouges, Encrage, 1993. Paru en 1947, le livre de Jean Meckert n’eut aucun succès critique. Le petit monde littéraire de l’époque, pas très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, préféra s’emballer pour Les Mains sales, du grand résistant… Jean-Paul Sartre.

Arlette Grumo
Á contretemps, janvier 2002
Compte-rendu
Il semble que la France ait choisi de ne retenir du Suédois Stig Dagerman que ses romans, poèmes et pièces de théâtre. Or, il paraît pourtant évident que son activité d’auteur est indéfectiblement liée à celle de militant anarcho-syndicaliste qu’il fut tout au long de sa brève existence. Cette préoccupation d’articuler les deux se retrouve d’ailleurs au coeur de l’un des textes publiés dans ce livre (L’écrivain et la conscience ). C’est donc pour lui donner la place qui lui revient que les éditions Agone ont décidé de publier ce recueil d’une quinzaine de textes (dont trois inédits) rédigés entre 1945 et 1950, parus pour la plupart dans la presse suédoise et se rapportant à l’actualité de l’immédiat après-guerre. Éditoriaux, discours, articles… ces textes journalistiques étaient devenus introuvables en France depuis leur publication en 1986 dans la revue Plein Chant. Pourtant, à leur lecture, l’actualité des propos de Dagerman reste intacte. La lucidité avec laquelle il examine ses contemporains, analyse les problèmes moraux et politiques de son époque, parait véritablement utile pour une lecture de notre monde. Écrite en 1950 à l’occasion de la mort du roi Gustave V, le premier de ces textes (qui donne son titre au recueil) trouve par exemple d’ironiques résonances dans le traitement médiatique des récentes mésaventures d’une princesse anglaise sous le pont de l’Alma : « la semaine qui vient de s’écouler a été riche en enseignements dans la mesure où, pour la première fois, elle nous a permis de constater dans notre propre pays quelles forces effroyables se déchaînent lorsque, dans une société moderne, tous les moyens d’information sont mis en même temps au service d’une seule et unique fin : organiser le chagrin, construire un mythe ». Militant et auteur, Dagerman ne peut cependant être réduit à l’une ou l’autre de ces figures, n’ayant jamais sacrifié son idéal à son art ou l’esthétique à un programme. Un exemple à méditer, aujourd’hui où le mot engagement semble vidé de son sens.
Isabelle Yaouanc
Urbuz.com, 2002
Conférence sur le roman prolétarien suédois
Du mardi 13 au samedi 17 octobre 2009     (33)
Rencontre autour de la littérature suédoise
Le lundi 12 octobre 2009    Sarrant (32)
Réalisation : William Dodé