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La Part des loups
Parution : 15/03/2005
ISBN : 2748900502
Format papier : 304 pages (12 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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À travers le parcours d’un homme dont la conscience de classe s’éveille dans les bras d’une fille de patron, ce roman raconte les vies de paysans pauvres « qui furent du parti bien avant qu’il ne soit créé ».
En Espagne, des années 1920 à l’orée des années 1950, entre guerre sociale et guerre civile, Jaume et les siens rêvent d’un autre monde, affrontent le pouvoir des propriétaires, de l’Église, de l’État ; ils gagnent, perdent, fuient, s’arrêtent sur un autre front, celui du maquis français contre l’occupant nazi ; ils reviennent et perdent encore…

Jann Marc Rouillan

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il vit aujourd’hui dans le Sud-Ouest de la France. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a notamment publié chez Agone Je hais les matins (2015), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011), Chroniques carcérales (2008). Dernier livre paru, Dix ans d’Action directe (2018). Voir sa biographie complète sur le blog des éditions Agone.

Les livres de Jann Marc Rouillan chez Agone

Qui, désormais, redresserait les vieux murs ? Les terres étaient abandonnées, sauf celles d’en bas, les mieux exposées, les plus riches. Il n’y avait plus de partage du travail entre voisins, entre cousins, on ne parlait que de propriétaires et d’employés comme chez les paysans des plaines. En guise de répartition, ils s’arrachèrent aux enchères les terres communales. Désormais le droit de la ville envahissait le pays, avec ses individualismes, ses mesquineries, ses inégalités. Les murs s’écroulaient mais les clôtures de bois et de fil barbelé se dressaient comme des interdits en travers des sentiers, des prairies et des pistes dans les forêts. Les sédentaires imposaient leurs sacro-saintes règles à l’univers des pasteurs. Cette guerre aussi était perdue, la vallée se rendit. Alors les terrasses s’écroulaient, les murets inutiles perdaient leurs pierres. Chaque printemps, les ronces et la broussaille défaisaient un peu plus l’équilibre ancien.
Lentement, il releva les manches de sa chemise. À mains nues, il dégagea la terre du trou et replaça une pierre, puis une seconde… Ses gestes parlaient une langue primitive et muette. Il n’avait rien perdu de son habileté et le contact rugueux de la pierre lui apportait un sentiment d’apaisement, d’oubli. Il hésitait parfois pour ajuster l’arête correspondant à l’entaille, la courbure au concave, mais la syntaxe minérale remontait du passé. Elle lui parlait sans artifice d’autres temps, d’autres hivers, d’autres saisons, et des autres aussi, de son père, de Raúl, de ses copains maçons… De sa vie d’avant.
En deux heures d’efforts, il combla une partie de la plaie. Les pierres dessinaient une suture claire. Déjà la nuit s’annonçait. À regret il quitta l’endroit. Sans s’arrêter un instant, il mangea en chemin un morceau de saucisse sur du pain. Les braises du couchant refluaient et l’obscurité s’écoulait des fourrés et du creux des rochers dans les à-pics, les prés s’inondaient de lassitude. Quand il s’approcha de la cascade, la nuit était noire. Il se sentit empli d’un bonheur simple, et lorsqu’il trébuchait sur une racine, il ne jurait pas mais souriait. Il s’endormit avec plaisir, presque un enfant.
À l’aube, à peine eut-il englouti un bol de soupe trempée qu’il enfila sa veste et saisit son arme. En descendant le chemin, il galopait presque. Sur l’autre versant une mer de fougères et d’ajoncs tanguait nonchalamment aux premiers rayons. À l’herbe mouillée de rosée, le cuir de ses souliers crissait pareil au couteau tranchant la croûte épaisse du pain. Comme un éclair blême, le vol lourd d’un grand-duc s’enfonça dans les bois. Au ciel, petits et ronds, les rares nuages se promenant à cette heure avaient perdu leur douce flamme pour s’habiller d’un gris de souris. Une senteur de foin et de résine des pins parfumait le souffle léger d’un vent incertain. Il descendit d’un trait jusqu’au pied du mur. Il le caressa de la paume comme on flatte une bête de somme avant de la joindre et se remit à l’œuvre.
Vers midi, le travail était achevé.
Il posa ses deux mains à plat pour vérifier l’aplomb recouvré des pierres, la rectitude fragile. L’équilibre… Puis la veste jetée mollement sur l’épaule, il remonta le champ en direction du torrent. Avant la nuit, il répara deux autres déchirures. Le lendemain il revint, et ainsi trois jours durant. Il rétablit toutes les murettes du Plats et celles d’Artigas.
À la grotte, sa mémoire le tourmentait. Il revit les images des murs par terre, leurs blessures de pierre. Consciencieusement, il dressa une liste. Avec raison, il pensa à des endroits éloignés de sa cachette. Et pour ne pas avoir à rentrer chaque soir, il établit des camps provisoires. Il vaqua trois semaines durant du côté de Salmerón, puis en bas, le long des prairies d’Espinalbet anciennement utilisées pour la fin de saison et aujourd’hui délaissées. L’été passa rapidement, puis l’automne. Il lâchait rarement ses pierres. Son humeur joyeuse se berçait d’insouciance. Ses mots s’apaisèrent. Ils n’avaient plus le cours des torrents à la débâcle mais la douceur des sources. Ils fredonnaient une musique délicate accompagnant le choc léger des cailloux et les cliquetis du pic égalisant les aplats.
Jaume dégottait des endroits où les gens n’allaient plus et où il ne serait pas vu. Ainsi, il pensait que son activité maçonne resterait clandestine. Pourtant, en novembre, lorsqu’il descendit chez la Zenobia, à peine avait-il poussé la porte… « C’est toi qui relèves les murs d’en haut. » Il ne s’agissait pas d’une question mais d’un reproche, le premier depuis tant d’années. « Depuis des semaines, les gens d’ici en parlent. »
Il y eut un long silence. Que pouvait-il répondre, expliquer ? Dire que ses mots chantent avec les pierres, que la solitude pèse, qu’il est temps qu’il meure et que la page se tourne… Ana attisait le feu et sans se retourner ajouta : « Tu sais, ils ne croient plus aux fées, ni aux mystères. Hier encore au marché, les vieilles n’ont pas osé dire ton nom, mais à leur voix, je savais qu’elles parlaient de toi. Qui d’autre est dans les montagnes par ces temps ? » Son ton se fit grave comme si elle se doutait de la suite. « Prends garde car ils finiront par t’envoyer les soldats… »
En s’asseyant, il la regarda par en dessous, et comprit que, malgré les contacts avec lui, finalement elle penchait du côté des autres, non pour la politique et la religion totalitaire, mais pour le cours normal des choses, pour cette vie quotidienne, pour ce renoncement en des milliers d’acceptations.
Relever des murs, était-ce un crime ?
Peut-être pire que de courir les chemins avec son arme… Il se montrait trop humain, loin de la crainte qu’il avait inspirée, la crainte du passé n’en finissant de les tourmenter. Les gens lui en voulaient plus pour ses gestes quotidiens, pour cette vie des pierres, parce qu’il refusait obstinément d’assumer le seul et unique rôle d’ombre errante, de cruel bandolero ou de gentil maquis.
Dossier de presse
Paco
Le Mague, 20/07/2007
Offensive, n°7, 09/2005
Samuel Autexier
L'Émancipation, été 2005
Delphine Galonnier
L’émancipation syndicale et pédagogique, 05/06/2005
Alternative libertaire/Offensive, 05-09/2005
Le Monde libertaire, 04/05/2005
Jean-Pierre Levaray
Le Monde libertaire, 05/05/2005
Agathe Logeart
Le Nouvel Observateur, 31/03/2005
Txus
Ekaitza, 24/03/2005
Compte-rendu

Les éditions Agone proposent trois titres de Jann-Marc Rouillan. Après De Mémoire et Lettre à Jules, nous avons lu La Part des loups, un beau roman picaresque qui fait partie de ces livres sauvages bien peu défendus par les librairies et les médias.

Jann-Marc Rouillan nous emmène en Espagne, entre les années 1920 et 1950. Dédié à tous les guérilleros qui combattirent dans les Pyrénées, et plus particulièrement à Ramon Vila Capdevila (maquisard anti-franquiste tué en 1963), La Part des loups est bien plus qu’un énième livre sur la guerre civile et la révolution espagnoles. Loin du documentaire, Rouillan a rassemblé ses connaissances et des bribes de sa vie pour nous offrir une fiction brûlante.
Nous découvrons Jaume, un berger qui est aussi couvreur, tourneur de bois, tailleur de pierres, maçon, bâtisseur de fours à chaux… Montagnard illettré, Jaume connaît le nom des étoiles, la recette des remèdes pour soigner les animaux. Il sait aussi lire le temps dans la course des nuages. Homme simple et généreux, Jaume rêve d’un autre monde. Pour cela, avec les siens, celles et ceux du mouvement libertaire, il affrontera la férocité des propriétaires, de l’État et de l’Église. Un combat parsemé de victoires et de défaites depuis la proclamation de la République du 14 avril 1931 jusqu’à la tragique errance des derniers combattants abandonnés de tous.
Parallèlement aux fracas de la grande histoire, Jaume doit aussi affronter une guerre plus intime. La lutte des classes bouillonne jusqu’au fond de son cœur. Embauché chez un propriétaire puissant, Jaume eut la mauvaise idée de commencer une histoire passionnée avec la belle Maria Lluïsa. Enfermée dans un couvent, la fille du patron hantera les souvenirs du « bandit » jusqu’à ces derniers instants.
Anarchistes, communistes, militants du POUM… peuplent les pages. Le soulèvement fasciste, la mort de Durruti, l’exécution de Nin par les agents du Kremlin, le démantèlement des colonies agricoles, l’engagement des républicains espagnols dans les FTP, la tentative de reconquête, les renoncements, l’exil, les horreurs de la dictature franquiste, la vie du maquis… nourrissent les étapes du récit.
Les trahisons des uns et des autres y sont notées. Les uns, les fascistes, agissent à visage découvert. Les autres, les staliniens, agissent « sous le masque sournois de leur putasserie ». Ce qui fait dire à Jaume : « Nous avons des ennemis devant nous, mais aussi dans notre dos. Ces ennemis sont aussi dangereux l’un que l’autre ! »
Autre trahison, celle des alliés qui laissaient croire aux Espagnols que Franco tomberait avec Hitler. Après Berlin, Madrid ! Le célèbre slogan fut vite noyé dans le sang des vaincus.
Jann-Marc Rouillan donne un relief très particulier aux héros chaussés d’espadrilles qui combattirent le fascisme presque à mains nues. Roman de guerre très documenté, La Part des loups est aussi un véritable poème épique. La langue et le souffle de Rouillan sont remarquables. Blaise Cendrars aurait pu écrire un romancero de cette veine. Avec un style lumineux et un génie photographique aigu, Rouillan sait nous plonger au cœur de l’action comme au plus profond des êtres. Grâce à son style imagé, les odeurs, les sons, les couleurs, les paysages, le soleil, la neige, les accents, les traditions des Pyrénées catalanes sont vite palpables et tout ce rude univers nous devient familier.
Les derniers moments de Jaume, sentinelle d’un monde hors du temps, sont admirables. La vie de Robinson dans l’antre qu’il s’est aménagé dans une grotte est étourdissante. L’anachorète cohabite avec des armes, des munitions, un trésor de guerre, des livres, quelques victuailles, des souvenirs douloureux et un cœur qui refuse de se rendre. Accompagné par les vers d’Antonio Machado, l’anti-fasciste irréductible parle aux sources, aux arbres, aux bêtes, aux fleurs… qui recèlent bien plus de poésie et d’humanité que ses contemporains.
Dévoré par sa solitude, amoureux de l’harmonie, Jaume posera un jour sa mitraillette pour remonter des murets de pierres abandonnés. Alors qu’il se sait traqué, le guérillero âgé d’une cinquantaine d’années prend le risque de s’exposer pour rebâtir un monde qui s’écroule. Manière de rester fidèle à ses origines et de marquer son appartenance à la communauté. Malgré tout. C’est en affrontant une patrouille de la guardia civil, au moment où il fredonnait Bésame mucho, que Jaume ira définitivement se mêler au vent de liberté qu’il affectionnait tant.
On ne referme pas La Part des loups à la dernière page. On reste un long moment médusé par la densité et la puissance des évocations. On continue mentalement le voyage avec le poème et le combat des troupes fantômes qui refusèrent, à un contre cent, de courber l’échine.
L’œuvre de Rouillan, véritable passeur de mémoire, est une arme contre l’oubli. Une grenade littéraire qui ne sera jamais présentée dans les salons et les émissions télévisées. Jann-Marc Rouillan, écrivain révolutionnaire, est incarcéré depuis le 26 février 1987 pour son rôle au sein du groupe Action directe.

Paco
Le Mague, 20/07/2007
Compte-rendu
Ce beau roman est dédié à tous les guérilleros qui combattirent dans les Pyrénées espagnoles comme Ramon Vila Capdevila, le dernier maquisard anti-franquiste tué en 1963. Il retrace le parcours de Jaume, un paysan pauvre devenu ouvrier, puis combattant irréductible, de la fin années 20 au début des années 60. De la guerre sociale à la guerre civile, puis de la résistance anti-nazie dans les maquis français à la guérilla anti-franquiste de l’après-guerre vite enterrée par ses promoteurs et abandonnée de tous, il traverse des décennies d’histoire bouleversée où il affirme sa volonté obstinée de ne rien céder, quoi qu’il en coûte, au pouvoir des maîtres qui ont voulu diriger sa vie. Rythmé par les vers d’Antonio Machado, ce livre nous fait partager l’immense solitude de ces combattants sans uniforme, à l’âme libre qui refusaient de déposer les armes, « le cœur refusant la défaite », tout en leur rendant l’hommage qu’ils méritaient.
Offensive, n°7, 09/2005
Je suis un vent de liberté

« Donne à ta solitude un sens logique. C’est le seul héroïsme qui te soit permis. Sans lui tu n’es rien, tu es à d’autres. Sois ce héros : tu es tout, tu es libre. »
Jean Giono, Le Poids du ciel, 1938

« Il n’emporte rien, sinon une poésie inachevée et des centaines de vers, lui qu’on ne força jamais aux récitations. […] Lui qui fut un combattant sans uniforme, sans médaille. Mais l’âme libre. Le cœur refusant la défaite. La tête dans les étoiles, emplie d’espérances comme l’étaient d’oranges aux quais de Valence les vieux cargos ventrus à la coque couleur de garance. Un râle. Le dernier, il a mal. Mais la mort ne l’effraie pas. Il le sait, nous portons éternellement notre cadavre en nous. On le traîne pareil à un boulet intime. “C’est bientôt fini…” À peine s’il reconnaît cette voix intérieure. Encore ses mots, une fois encore, la dernière. “Les paroles laissées pour toujours, à la montagne, aux arbres, aux bêtes, au vent.” Que soi vent de libertat. »

Les derniers mots de Jaume le bandolero claquent comme un violent démenti au visage de ceux qui sont devenus des professionnels du doute et de la fiction, les vautours de la prose et de la poésie retranchée dans leur tour d’ivoire. « Chacale ! » avait justement lâché l’italien Tommaso di Ciaula [1] à la suite de l’intervention d’un Bernard Noël scandalisé par les débats sur la littérature prolétarienne auxquels il venait d’assister qui l’empêchaient de se répandre sur les difficultés de l’écriture et sur son déjà long parcours d’écrivain professionnel [2]. Citons les paroles de Bernard Noël qui provoquèrent la colère de Tommaso di Ciaula : « Je suis écrivain professionnel depuis 25 ans. Depuis hier, j’ai l’impression que c’est une tare. […] Je crois que les prolétaires seront plus près de se libérer quand ils liront Joyce [plutôt qu’une] littérature qui se contente de rapporter des anecdotes. » Le même Bernard Noël affirmait avec toute sa bonne conscience de gauche qu’il détestait les « gagneurs et préférait les perdants… » Faut-il lui demander, lui qui passe pour un écrivain engagé dans les couloirs feutrés de la littérature française, où il se situe et pourquoi il ne fait pas de différence entre vaincus et perdants ? Sait-il – il le sait sûrement [3] – que les premiers ont lutté toute leur vie pour l’emporter et que les seconds se sont seulement conformés au rôle que la société leur assigne ?
Pourquoi ce préambule ? Parce que le roman de Jann-Marc Rouillan s’inscrit dans la lignée d’une littérature prolétarienne selon l’acception qu’en donne Henry Poulaille [4] et que cette question importante semble aujourd’hui retrouver tout son sens avec le prétendu écroulement des idéologies qui masque mal son vrai visage : celui du triomphe du capitalisme. Il s’agit de ne pas laisser la bourgeoisie victorieuse sortir vivante de l’impasse où elle s’est mise. Il s’agit de faire entendre des auteurs dont le travail d’écriture n’a pas d’autres ambitions que de traduire, en mots et avec l’aide de leur sensibilité, les expériences et la guerre sociale dans laquelle ils sont engagés. Jann-Marc Rouillan fait partie de ceux-là.
Quel est le projet littéraire du prisonnier Jann-Marc Rouillan quand il écrit La Part des loups ? Qui est Jaume, le personnage central du roman ? À la demande d’une journaliste du Nouvel Observateur [5], Jann-Marc Rouillan confiait que son personnage était « un “moi idéalisé”, sorti tout droit de [sa] jeunesse. À la fois une transposition et une projection sur la mémoire des combattants espagnols contre le franquisme ». Un homme du peuple fidèle à ses origines sociales et aux luttes révolutionnaires. À la question de savoir si c’est une seconde vie qui commence avec cette carrière d’écrivain, Jann-Marc Rouillan répond : « Non ! Jusqu’à nouvel ordre, je suis et je reste un prisonnier… Mais, surtout, il n’y a pas de rupture entre la lutte et l’écriture. La littérature est une poursuite de la lutte par d’autres moyens, d’autres armes. C’est ce que Jaume veut nous dire avec les murets qu’il remonte quand tout le monde veut l’oublier, lui et la lutte qu’ils ont abandonnée. D’ailleurs, on voit aussi comment on est reçu quand on sort de la place qu’on nous a donnée… »
Non, je ne suis pas un écrivain, dit le prisonnier Jann-Marc Rouillan, qui rejoint là (mais est-ce vraiment un hasard ?) ce que dit le paysan Marius Noguès [6] :
« Je ne me considère pas comme un écrivain mais plutôt comme un témoin. Le livre c’est ma tribune. Un écrivain en effet est celui qui rumine son travail, qui n’apporte des choses ni sincères ni spontanées. J’appellerai écrivain celui qui va chercher le lecteur, qui va se mouler dans ses goûts, qui sont aussi ceux que lui demandent d’exprimer les éditeurs qui le font vivre. Voilà pourquoi je ne suis pas un écrivain. Je voudrais ajouter autre chose. Je n’aime pas la formule écrivain-paysan. Elle est discriminatoire. C’est une manière de rabaisser le peuple. Il y a des paysans qui écrivent, voilà tout. Il n’existe pas de catégorie sociale ayant pour vocation l’écriture. L’écriture est l’expression d’une sensibilité qui cherche à s’exprimer par les mots. Et chacun devrait pouvoir faire part de son expérience [7]. »
Son expérience de prisonnier, Jann-Marc Rouillan tente avec ses livres [8] d’en révéler les mécanismes : « Pour aborder le secret social de la prison – ce que je vis chaque jour –, j’ai dû abandonner l’écriture documentaire. Par nécessité. À part quelques chroniques, je ne parviens plus à affronter et à dévoiler la réalité frontalement [9]. » La nécessité littéraire du roman La Part des loups naît de cette volonté de dévoilement, elle emprunte les voies de la fiction pour raconter une aventure en trois temps : prise de conscience, lutte armée et emprisonnement. Les titres des trois chapitres s’éclairent à cette lecture : « Sur la terre amère », « Guérilleros », « Solitudes… »
Citons seulement l’amorce de la troisième partie :
« Après avoir refusé de déposer les armes, Jaume était seul mais si léger… Soulagé. Jusque-là, il s’inquiétait de tout. Comment organiser les réserves, les munitions, les voyages, les rendez-vous… À cette heure, ce qu’il avait à faire, somme toute, était facile, même si, à tous, cela paraissait inutile. Il ne vivrait plus dans l’urgence, et n’avait plus de comptes à rendre. Il persisterait dans la sierra, oui, avec simplicité. Il serait là avec sa mitraillette. En guise de témoignage, peut-être ? »
La singularité et la grande force de ce roman tiennent sûrement à ce projet de dévoilement, à cette double lecture qui nous permet de partager l’intimité du travail de mémoire et de retour sur son parcours que Jann-Marc Rouillan mène patiemment dans sa cellule. « Ce qui lie fondamentalement l’usine et la prison, c’est la volonté de s’en échapper. Un littérateur ou un sociologue peut discourir autant qu’il le désire sur le monde du travail et de la prison. C’est toujours sans risque. Il est protégé parce que, en dehors de cette histoire sociale, il observe [10]. »
Alors que nombre d’écrivains patentés ou aspirants à l’être ont pris comme sujet la condition ouvrière, que des scientifiques étudient avec « précision » la misère carcérale, est-il permis à un prisonnier, à un ouvrier, à un paysan de se saisir de l’écriture pour dire le monde et faire œuvre littéraire ? L’œuvre brûlante de Jann-Marc Rouillan, dictée par la nécessité et par sa position sociale, et s’inscrivant dans la longue histoire de l’émancipation de l’homme par l’homme pourrait bien annoncer le renouveau de l’indispensable « entreprise de démolition » menée par la littérature. En effet, que peut la littérature ? Elle peut – si ceux qui écrivent le veulent – étendre à d’autres champs le questionnement sur la liberté qu’elle réclame sans cesse pour elle-même. Cela implique au moins que la littérature cesse d’être le pré carré d’une élite bourgeoise ou cherchant à le devenir, que le champ littéraire s’ouvre largement aux expériences d’écritures prolétariennes, enfin que ce questionnement sur la liberté puisse gagner par contagion d’autres champs (éditorial, universitaire, journalistique, syndical, commercial, politique, etc.). Voilà peut-être le sens de la lutte que Jann-Marc Rouillan poursuit dans l’écriture. Celle-ci passe par l’affirmation d’une position prolétarienne capable de révéler depuis le champ littéraire les mécanismes politiques et sociaux du système capitaliste dans lequels nous vivons. En effet, la question se pose à tout prolétaire qui écrit et dont la voix semble soumise (inévitablement ?) à l’horizon du devenir bourgeois : quel est la plus grande victoire, écrire ou être écrivain ? et la plus cuisante défaite, écrire ou être écrivain ?

Si la figure de Jaume s’apparente à celle du héros, si son « destin » le condamne finalement aux « solitudes », il n’y a chez lui aucune volonté de retrait, aucun désir de sortir du troupeau, aucune incertitude existentielle, mais une volonté de conquête qui, dans son rapport au monde et à la nature, dans son refus du modèle social dominant, le conduit à une lutte incessante pour la vie, pour une vie enfin délivrée des valeurs morales étriquées et mortifères de la bourgeoisie. Pour une vie humaine mêlée aux choses et aux êtres qui ferait écho aux interrogations de Jean Giono :
« Il y a bien longtemps que je désire écrire un roman dans lequel on entendrait chanter le monde. […] On s’est servi d’un fleuve pour faire charrier à travers un roman des alluvions de terreur, de mystère ou de force. […] Oui, on s’est servi de tout ça. Il ne faut pas s’en servir. Il faut le voir. Il faut, je crois, voir, aimer, comprendre, haïr l’entourage des hommes, le monde d’autour, comme on est obligé de regarder, d’aimer, de détester profondément les hommes pour les peindre. Il ne faut plus isoler le personnage-homme, l’ensemencer de simples graines habituelles, mais le montrer tel qu’il est, c’est-à-dire traversé, imbibé, lourd et lumineux des effluves, des influences, du chant du monde. Pour qui a vécu un peu de temps dans un petit hameau de montagne, par exemple, il est inutile de dire combien cette montagne tient de place dans les conversations des hommes. Pour un village de pêcheurs, c’est la mer ; pour un village des terres, ce sont les champs, les blés et les prés. On ne peut pas isoler l’homme. Il n’est pas isolé. Le visage de la terre est dans son cœur. Pour faire ce roman il ne faudrait que des yeux neufs, des oreilles neuves, des chairs nouvelles, un homme assez meurtri, assez battu, assez écorché par la vie pour ne plus désirer que la berceuse chantée par le monde [11]. »
Jann-Marc Rouillan, qui dit vouloir renouer avec la « littérature prolétarienne d’avant guerre », semble lui répondre avec ce roman picaresque où il évoque, à travers la « solitude » de Jaume, les rapports de la nature et du langage :
« Dans son immense quiétude, la Maladeta ronronnait d’une respiration de géant endormi. Elle vivait. Les pics dressés tranchaient les nuages de leurs lames de pierre. Ils s’enveloppaient de lumière comme l’hiver on s’emmitoufle dans une lourde pèlerine. La montagne dominait de sa puissance minérale les prairies, la forêt, l’atmosphère et tout le vivant, les bêtes et les rares hommes montant si haut et toujours attentifs à son humeur. Il l’aurait crue indifférente ; pourtant ses bruits intimes, le craquement de la branche morte, la pierre qui roule, le courant vif du torrent, le battement de l’aile du hibou, le bruissement des feuilles dans la brise d’un soir d’été, jusqu’au moindre détail consacraient son existence assoupie, comme les talons résonnant sur la terre battue du sentier, le crépitement du feu de petit bois. Même ses cauchemars de rhétorique ne lui semblaient pas étrangers : parfois la montagne lui répondait, plus loin au-delà de l’écho, un phrasé à peine audible descendu d’un rêve comme d’une comète d’or. Jaume aimait la parole, pareil à ses congénères bergers sur les estives. Jusqu’au bout, il sera resté l’un d’entre eux, l’un parmi eux, même et surtout pour cette aventure des mots, cette façon de penser à haute voix, de se conter des histoires sans fin et parfois sans queue ni tête. L’important est de dire, de tisser une toile de paroles telle une grand-voile pour un grand voyage. Les mots eux-mêmes, leurs combinaisons, finalement il n’y prenait pas garde. L’essentiel est dans l’harmonie. Pour la signification, pareillement, il s’en foutait pas mal, au contraire il prenait un malin plaisir à détourner les sens, à renverser les syllabes, à débaucher les règles grammaticales. Il inhalait le parfum rare des mots sereins, limpides, des mots affranchis, débarrassés des droits de douane, des quotas et des quotes-parts, des pourcentages et du non-dit. Il titubait à cette ivresse verbale, et quand ça tanguait trop il s’asseyait sur une pierre, ou s’allongeait sur l’herbe pour une sieste. Les mots de Jaume n’étaient jamais pressés. Ils aimaient prendre leur temps. Maintenant ils en avaient tout le loisir, bien que les mois fussent comptés, en un décompte terrifiant, en un calendrier bouleversé, quand l’idée passe du côté de la feuille arrachée qui s’envole, et que tout s’inverse, renversé par l’exactitude de l’heure. La fin rend fragile la conscience qui la devance. L’être hésite à rendre les armes. Les jours, les nuits semblent insignifiants. Quel est le chemin le plus rectiligne ? Celui sur lequel on avance sans pâlir à son ombre passée, sans regret, sans rien qui n’entache le bout du soulier, sans peur du jour d’aujourd’hui et de demain… Quand la mort n’est plus qu’une découverte, une façon d’aller voir ailleurs si on y est, d’être moins seul peut-être. Quand la mort n’effraie plus, pareille à l’animal et à sa légèreté, l’existence s’éclaire d’un rythme céleste. »

Il paraît que rien ne peut plus vous étonner, vous déranger, vous émouvoir. Vous ne vous interrogerez pas en trouvant, dans ce roman écrit par un prisonnier, en transit depuis dix-huit ans dans le béton des centrales, l’écho des interrogations de Jean Giono sur le roman et la place de l’humain qui ont abouti à l’écriture du Chant du monde, du Poids du ciel ou de Que ma joie demeure. Vous ne serez pas surpris par la jubilation de Jann-Marc Rouillan quand il évoque le ciel, l’herbe, la texture des arbres et le travail des pierres avec des mots comme une bouche qui voudrait tout saisir et tout goûter. Vous ne partagerez pas son dégoût pour la très sainte Église et pour l’amour immortel qu’elle voue à la propriété. Vous ne verrez pas que l’agonie de Jaume répond au « Dormeur du val » de Rimbaud. Ça vous laisse définitivement froid, un tel appétit pour les mots, pour la vie, pour ce qu’il est possible d’écrire et de vivre quand on est libre. Vous direz : c’est un prisonnier qui écrit pour se libérer, c’est un ouvrier qui cherche ses chaussures, c’est un paysan qui veut respirer, c’est le soldat d’une armée morte, et vous ne comprendrez rien à tous ces mots que vous avez rangés sur le rayon des anecdotes.
« Ni vieux ni traître » est le titre d’un documentaire en préparation de Pierre Carles sur les anciens compagnons de route d’Action directe. Le titre indique un refus de durer qui n’est pas refus de vieillir ni de mourir, mais refus de se soumettre et de vivre dans cette soumission. À quoi bon survivre dans un monde qui ne souhaite qu’une chose, nous faire crever [12] ? Vivons ici et maintenant comme cela nous chante et luttons férocement contre ceux qui cherchent quotidiennement à nous faire la peau.

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1 Auteur de Tuta blu, Actes Sud, 1982 (réédition 1999 et 2002).

2 « Comment s’écrit le monde du travail en Europe », colloque organisé par Tec-Criac en 1996 et publié en 2000 par la revue Commune (Le Temps des cerises), avec notamment Bernard Noël, Olivier Apert, Tommaso di Ciaula, Philippe Bouquet, Jérôme Radwan, Sarah Richardson, Kurt Küther, Christine Moskwa, etc.

3 Pour s’en persuader, il suffit de lire un échange de lettres intitulé « La Pornographie », publié en annexe du Château de Cène (Gallimard, « L’Imaginaire », 1990), et dans lequel Bernard Noël revient sur le procès qu’on lui fit suite à la publication du Château de Cène. Sa défense, assurée par Roland Dumas, consistait à dire qu’il était un « bon écrivain, donc un écrivain inoffensif ».

4 Sur ce sujet, on peut lire avec profit les ouvrages d’Henry Poulaille Nouvel Âge littéraire (1986) et La Littérature et le Peuple (2003), publiés par les éditions Plein Chant. « Notre position », éditorial du Bulletin des écrivains prolétariens n° 1, publié en mars 1932 et repris dans La Littérature et le Peuple, analyse les raisons qui assurent à la littérature prolétarienne son originalité et sa pérennité face aux mouvements littéraires se réclamant du prolétariat. « Il ne s’agit pas, comme certains paraissent le croire, d’une nouvelle école se proposant un renouvellement des thèmes littéraires, mais avant tout d’un phénomène social. […] Il nous suffit de puiser dans nos souvenirs, de montrer, sans rien y changer, la réalité telle qu’elle nous est apparue à notre entrée dans le monde pour faire œuvre révolutionnaire. » Les violents affrontements idéologiques des années 1930 ne seront pas à l’avantage du « groupe » de Poulaille, qui sera laminé par la machine communiste et récupéré par les populistes.

5 Entretien réalisé le 12 mars 2005 avec Thierry Discepolo, des éditions Agone. Article d’Agathe Logeart, « Le soldat de l’armée morte », Le Nouvel Observateur du 31 mars 2005.

6 Auteur de plusieurs livres, dont Terre des hêtres en Gascogne, Cheminements, 2002 ; Petite chronique de la boue, Plein Chant, 1990 ; Grand Guignol à la campagne, Plein Chant, 1985 ; Contes de ma lampe à pétrole, Plein Chant, 1984). Voir aussi le n° 16–17 de la revue Plein Chant qui lui est consacré : « Avec Marius Noguès », sous la direction de Guy Bordes, 1979.

7 Entretien avec Philippe Geneste, in « Paysans, dernier siècle ? », revue Marginales, n° 1, 2002.

8 Je hais les matins, Denoël, 2001 ; Paul des épinettes, L’Insomniaque, 2002 ; Le Roman du Gluck, L’Esprit frappeur, 2003 ; Lettre à Jules, Agone, 2004.

9 Extrait de sa correspondance avec Jean Pierre Levaray, auteur de Putain d’usine.

10 Ibidem.

11 « Le Chant du monde », dernier texte du recueil Solitude de la pitié, Gallimard, 1932.

12 Faisant suite à un article publié sur le site internet de TF1, « Le nouveau combat d’Action directe », qui relatait les demandes de libération des membres du groupe Action directe et les différentes manifestations de soutien qui eurent lieu devant les prisons françaises le 26 février dernier, un forum fut inauguré où chacun pouvait donner son avis. L’écrasante majorité des messages (comment sont-ils choisis ?) s’insurge de la possible libération conditionnelle de ces meurtriers (après dix-huit ans d’emprisonnement), et presque un message sur deux demande qu’ils crèvent en détention. C’est édifiant ! On peut penser, au vu de ces propos humanistes, que TF1 fait plutôt bien son travail de propagande auprès des cerveaux disponibles.

Samuel Autexier
L'Émancipation, été 2005
L'écrit de lutte au vent de liberté
Incarcéré depuis 18 ans et condamné à la perpétuité pour ses activités au sein d’Action directe, Jann-Marc Rouillan nous crie du fond de sa prison sa rage de vivre. Sa détermination à combattre le « fascisme ambiant » , qui au fil des ans continue de se répandre sous diverses formes, est restée intacte. Mais il mène aujourd’hui son combat avec d’autres armes : celles des mots. C’est ainsi qu’il nous livre avec La Part des loups, un superbe roman en forme d’hymne à la résistance sans concession.

Jann-Marc Rouillan a peu à peu abandonné l’écriture documentaire pour l’expression littéraire. Non par jeu, mais par nécessité. Comme si seul le détour par la fiction et la prose poétique lui permettait maintenant « d’aborder le secret social de la prison »1, de créer un espace d’expression pour cette expérience. Pour survivre et poursuivre « la lutte par d’autres moyens, d’autres armes » 2.
La Part des loups est publié par Agone, dans sa collection littéraire « Marginales », qui se propose notamment de faire redécouvrir les grandes pages de la littérature prolétarienne. Vivant « l’oppression et l’exploitation de l’intérieur », Jann-Marc Rouillan ne refuse d’ailleurs pas d’endosser l’épithète : « Dans l’espace pénitentiaire, témoigne-t-il, l’expression littéraire n’étant pas aussi bien phagocytée qu’à l’extérieur, elle demeure un combat, un état de résistance permanent. Ainsi, elle conserve de nombreux caractères de la littérature prolétarienne des années 1920 »3.

L’histoire d’autres histoires

C’est à la centrale d’Arles, en 2003, que Jann-Marc Rouillan rédige La Part des loups. « Ce fut d’abord, explique-t-il, un romancero dans la veine de la littérature anti-franquiste. Il ne devait pas dépasser les 100 pages. Et puis, les personnages ne l’ont pas entendu de cette manière… Ils ont refusé de mourir. Ils ont décidé de raconter comment ça a commencé. Et le romancero est devenu picaresque ». L’auteur est allé puiser dans ses souvenirs d’enfance, dans les récits des exilés républicains espagnols à Toulouse où il a grandi : « La plus grande part des anecdotes m’ont simplement été racontées, que j’ai laissées revenir et qui ont trouvé leur place tour à tour dans le récit qui se construisait »4 . Jann-Marc Rouillan se fait le passeur d’histoires, le passeur d’une mémoire aussi. Ce roman dont l’action se situe en Espagne, avant et sous Franco, sonne comme un chant révolutionnaire, rythmé par les vers du poète Antonio Machado. Il se nourrit des paysages d’Espagne, du maquis en terres catalanes que l’auteur a connu dans les années 1970, lorsqu’il était membre du MIL (Mouvement Ibérique de Libération) et des GARI (Groupe d’Action Révolutionnaire Internationaliste). « Je voyais aussi nos actions d’un point de vue littéraire, […] alors j’écris maintenant des romans dont je suis le personnage »5.
La Part des loups c’est l’histoire de Jaume – un « moi idéalisé » –, jeune berger de Catalogne qui acquiert dans les bras de Maria Lluisa, fille d’un patron, une conscience de classe. La révolte et l’engagement dans le militantisme syndical naît de cette liaison contraire à l’ordre social dominant, de cet amour impossible qui demeure « un vide inconsolable ». Lui et son frère Raul – « dans la contrée, on les disait déjà sans Dieu, des rouges ! » – vont tout naturellement prendre les armes et le maquis au début des premiers affrontements contre les « fascàs ». Et c’est avec la maxime « ni dieu ni maître » dans le cœur et dans le ventre qu’il combat avec les guérilleros l’armée des franquistes.

Briser les murs des abandons

Ils vont faire des Pyrénées catalanes leur terrain de lutte et traquer sans relâche les salauds, les patrons, les exploiteurs, les collabos. Et une fois la Révolution anéantie par les fascistes, Jaume rejoint le maquis de l’autre côté de la frontière pour combattre une autre épidémie de même couleur ; la peste nazie. Fidèle jusqu’au bout à ses idées, Jaume n’a aucune pitié pour les fascistes, qu’il tue sans états d’âme. Certains passages sont violents, comme l’est la guerre. Et par son écriture, Rouillan nous dit sa rage dans un flamboiement de mots. Quand la France se prétend libérée, Jaume, dernier combattant d’une armée morte, refuse d’abandonner le combat contre la peste brune qui gangrène l’Espagne et ses habitants « jusqu’au profond de leurs os, leurs lymphes céphaliques transbahutant des germes d’impuissance et d’obéissance ». Le berger retourne traquer le loup fasciste dans ses montagnes catalanes – « devenir riche, posséder plus que les autres et se métamorphoser en rentier à cinquante ans lui était si étranger, ce n’était pas sa vie ». Mais la communauté n’existant plus, Jaume refuse « d’assumer le seul et unique rôle d’ombre errante, de cruel bandolero ou de gentil maquis », et se met à remonter des murs de pierres à flanc de montagne. Ces « murs et la poésie figuraient sans doute le dernier refus, une façon d’être libre encore et toujours, sans attache que la vieille guerre et la sierra. Et on ne lui pardonnait pas ce manquement aux règles et aux bonnes mœurs ». Clamons-le haut et fort, au fond de sa prison, Jann-Marc Rouillan vit et écrit. Il lutte, sans rien renier ni regretter, et nous souffle qu’il porte en lui, comme Jaume, « un vent de liberté » !

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1 Correspondance Jann-Marc Rouillan/Jean-Pierre Levaray in Jean-Pierre Levaray, Putain d’usine, édition revue et augmentée, Agone, 2005.

2 Entretien avec Jann-Marc Rouillan réalisé le 12 mars 2005 pour Agathe Logeart, Le Nouvel Observteur.

3 Correspondance Jann-Marc Rouillan/Jean-Pierre Levaray, op. cit.

4 Entretien avec Jann-Marc Rouillan, op. cit.

5 Ibidem

Delphine Galonnier
L’émancipation syndicale et pédagogique, 05/06/2005
Compte-rendu
La Part des loups est dédié à tous les guérilleros qui combattirent dans les Pyrénées, et en particulier à Ramon Vila Capdevila, maquisard antifranquiste tué en 1963. Il retrace le parcours de Jaume, un paysan pauvre devenu ouvrier, puis combattant irréductible, de la fin des années 1920 au début des années 1950, en Espagne. De la guerre sociale à la guerre civile, puis de la résistance antinazie dans les maquis français à la guérilla antifranquiste de l’après-guerre vite enterrée par ses promoteurs et abandonnée de tous, il traverse vingt ans d’histoire bouleversée. Jaume y affirme sa volonté obstinée de ne rien céder, quoi qu’il en coûte, au pouvoir des patrons, des propriétaires, de l’Église et de l’État – bref aux maîtres qui ont voulu diriger sa vie. Rythmé par les vers d’Antonio Machado, ce beau roman tente de nous faire partager l’immense solitude de ces combattants sans uniforme à l’âme libre qui ont refusé de déposer les armes, « le cœur refusant la défaite », tout en leur rendant l’hommage qu’ils méritaient.
Alternative libertaire/Offensive, 05-09/2005
Entretien avec Jann-Marc Rouillan

« Écrire, c’est ne pas renoncer à nos rêves de bouleversement révolutionnaire »

Agone. Comment le roman La Part des loups est-il né ?
JMarc Rouillan. Ce fut d’abord un romancero dans la veine de la littérature anti-franquiste. Il ne devait pas dépasser les cent pages. Et puis les personnages ne l’ont pas entendu de cette manière… Ils ont refusé de mourir. Ils ont décidé de raconter comment ça a commencé. Et le romancero est devenu picaresque. Cette histoire, je l’ai connue par les anecdotes que livraient les vieux guérilleros espagnols venus se réfugier à Toulouse. Ces petites histoires, ce fut toute mon enfance. La plus grande part des récits m’ont simplement été racontés, que j’ai laissés revenir et qui ont trouvé leur place tour à tour dans le récit qui se construisait.

Agone. D’où vient le personnage de Jaume ? Qui est-il ? Un autre toi-même ?
JMarc Rouillan. Disons que Jaume est un « moi idéalisé  »… Un personnage sorti tout droit de ma jeunesse. À la fois une transposition et une projection sur la mémoire des combattants espagnols contre le franquisme.

Agone. Es-tu un écrivain ? C’est quoi, pour toi, « écrire » ?
JMarc Rouillan. Je suis un auteur puisque j’ai signé des contrats d’auteur !
Quant à écrire… c’est ne pas renoncer à nos rêves de bouleversement révolutionnaire.

Agone. Est-une seconde vie qui commence avec cette carrière d’écrivain ?
JMarc Rouillan. Non ! Jusqu’à nouvel ordre, je suis et je reste un prisonnier… La prison, laissons-là où elle est. Mais tous les deux, il est clair que nous jouons la belle. Elle a cherché à m’assassiner à petit feu. Elle a paru gagner. Mais j’ai réagi, armé de poésie… Et elle a reculé. 
Mais surtout, il n’y a pas de rupture entre la lutte et l’écriture. La littérature est une poursuite de la lutte par d’autres moyens, d’autres armes. (C’est ce que Jaume veut nous dire avec les murets qu’il remonte quand tout le monde veut l’oublier, lui et la lutte qu’ils ont abandonnée. D’ailleurs, on voit aussi comment on est reçu quand on sort de la place qu’on nous a donnée…)
Il est impossible de séparer l’écriture de mes actes passés. Elle en est l’héritière. Si je n’avais pas lutté avec les anciens guérilleros et leurs fils, si je n’avais pas moi-même tenu un fusil dans les Pyrénées, je n’aurais jamais pu écrire La Part des loups. Jamais.
Aussi parce que j’ai toujours pensé écrire. Mais pour ça, il me fallait d’abord vivre assez ! (Et aussi survivre à la vie que je m’étais choisie…) J’ai toujours eu une écoute littéraire. Je voyais aussi nos actions d’un point de vue littéraire. Dans ma soif d’absolu, il me fallait tenir jusqu’au moment où je pourrais écrire. Il me fallait vivre assez pour pouvoir écrire. J’aurais voulu être un personnage de roman, mais voilà… alors j’écris maintenant des romans dont je suis le personnage.

Agone. Ses conditions de détention ont-elles été améliorées ces dernières années ? En relation avec son statut d’auteur ?
JMarc Rouillan. Oui, il y a eu effectivement une amélioration des conditions de détention ces dernières années. Depuis que nous ne sommes plus à l’isolement. Oui, des conditions de détention plus ou moins normales… En revanche, aucun effort n’a jamais été fait parce que je publiais des livres – et je vois mal ce qu’ils auraient pu être !

Agone. Comment vois-tu ta libération conditionnelle ?
JMarc Rouillan. Je ne la vois pas ! Qui peut voir aujourd’hui ses vacances de 2007 ?…

Agone. Quelques mots sur la réception dans ces murs de La Part des loups ?
JMarc Rouillan. Le livre a été lu, et même bien lu… Ce roman que je ne crois pas facile (ça n’est pas un polar…), eh bien on me le demande et je reçois en retour de vraies lectures. J’ai même de telles réactions d’enthousiasme qu’elles m’obligent à en rire un peu. Comme cette fois où j’ai répondu à des commentaires trop élogieux : « Si un jour j’ai le prix Nobel, ce ne sera pas pour mes qualités littéraires mais pour l’excellent usage que j’ai fait de son invention… »
J’ai bien sûr droit à des demandes de dédicaces ! (Je ne sais jamais quoi écrire… un stylo en main, les mots ne me viennent pas.) C’est un drôle de trafic cette affaire des dédicaces. Je me souviens d’une histoire qui m’est arrivée à la suite de la parution de Je hais les matins1. Après la fermeture des verrous, le soir, c’est un peu le moment de tranquillité, celui où l’on est sûr que plus rien ne pourra vous arriver jusqu’au lendemain. Donc, quand on entend le bruit des verrous, c’est l’annonce d’une mauvaise nouvelle… Sur mes gardes, j’ai vu se glisser un gardien, en douceur, qui m’a demandé, plein de précautions, si je pouvais lui dédicacer l’exemplaire de Je hais les matins, qu’il me tendait…
Depuis, ces demandes de dédicaces de tous mes livres n’ont pas cessé – sans emprunter toutefois des formes aussi subreptices.

Agone. La parution régulière de tes livres a-t-elle des effets sur l’administration pénitentiaire ?
JMarc Rouillan. … Rien que j’ai remarqué…
Sauf que lors du dialogue avec le psychologue (pour la conditionnelle), on m’a demandé si la littérature répondait suffisamment à mon « besoin d’aventure ». Il semble que j’ai été catalogué « phobique du quotidien »2.

Agone. Et tu as répondu ?
JMarc Rouillan. En détournant un slogan de Mai 68 : « Dans une société qui abolit toute aventure, la seule aventure possible c’est la littérature. »

Agone. Pour revenir à La Part des loups, quelles étaient tes lectures au moment de la rédaction ?
JMarc Rouillan. Beaucoup de poésie, avant, pendant, et après.
Durant des mois, Le Fou d’Elsa fut mon livre de chevet, au sens littéral de l’expression : je devais l’avoir au plus près de l’oreiller, comme si sa rumeur allait entrer dans mes rêves pour je sois capable, le lendemain matin, de produire une écriture poétique.

Agone. Une recherche de lyrisme ?
JMarc Rouillan. Oui, je voulais une écriture lyrique, car ce livre est une épopée, une épopée des gens simples – le seul héroïsme qui compte vraiment à mes yeux. Je cherchais à produire une écriture poétique et lyrique (datée peut-être ? j’espère « classique ») mais également atemporelle (c’est très important !). Je pense que le témoignage antifranquiste méritait ce lyrisme poétique.

Agone. Seulement de la poésie ?
JMarc Rouillan. Non. Après le premier jet de La Part des loups, j’ai fait un break et j’ai relu Giono. Celui des années 1930 : le Giono de Collines, bien sûr, et de Un de Beaumugne, mais aussi Que ma joie demeure et Le Chant du monde, surtout, puis Angelo – pour voir comment il parlait des collines. Car, dans mon texte, la montagne devait être un vrai personnage. Et dans mon souvenir, seul Giono arrivait à personnifier les éléments (comme le fleuve dans Le Chant du monde ou la montagne dans Colline) : une nature dans laquelle coulait du sang chaud, dont on affrontait les humeurs, qui nous faisait ressentir sa nostalgie.

Agone. Ta manière d’écrire trouve-t-elle un rythme ? des usages qui se fixeraient ?
JMarc Rouillan. … Rien que j’ai remarqué encore…
La rédaction de La Part des Loups n’avait rien à avoir avec celle que je viens de finir [sur sa jeunesse à Toulouse3], qui fut tout le contraire du roman de Gluck4, dont certaines parties ont été écrites collectivement. Il fallait voir ça : derrière moi, qui leur tournait le dos, agrippé à mon clavier, des copains étaient assis sur mon lit, et qui réagissaient à ce que j’écrivais, me demandant de rajouter tel ou tel détail dans un personnage ou une situation, me soufflant une formule, me rappelant ou me précisant une anecdote…

Agone. Ton programme de lectures littéraires en ce moment ?
JMarc Rouillan. Si tu voyais au milieu de quelle pile de livres et de papiers j’écris ?! Je viens de finir Soror, de Laborde (qui m’intéresse pour son usage littéraire du gascon) ; je lis aussi du Kerouac (mais je trouve ça vraiment mauvais) ; et du Miller, notamment Souvenir, souvenir (pour travailler mon livre sur l’automne 1971 à Toulouse5). De la poésie aussi, comme Aniara, de Martinson, que j’ai lu en même temps que sa trilogie6.
Le temps des mauvaises surprises est passé… Comme le choix d’un livre avant une semaine de mitard. Un jour, j’ai dû prendre le plus gros volume que j’avais sous les yeux. C’était l’histoire d’un pasteur anglican… Mon plus mauvais souvenir de lecture ! Une autre fois, encore pour une période d’isolement, la consigne était : « Vous avez droit à cinq livres. » J’ai attrapé les cinq tomes de ce qui s’est révélé être les Rougon-Macquart…

Agone. Quel est ton rythme de travail en ce moment ?
JMarc Rouillan. Je me lève tôt et je commence par trois heures d’écriture « à fond » ; puis deux heures à un rythme plus souple ; ensuite de la relecture.
Sans oublier, deux heures de lecture de la presse, avec surtout trois à quatre quotidiens : L’Humanité, Le Monde, Libération et Gora (un journal basque, mais il y a aussi du castillan, que je lis).

Agone. On a parlé ces temps-ci de tes ennuis de santé.
JMarc Rouillan. Rien de nouveau… Mais surtout, rien de grave !
 J’avais déjà écris à Jacques [Garcin], c’était à l’occasion de ma tournée triomphale dans la région parisienne, à l’hôpital de Fresnes, que c’était un peu le registre « Rouillan le retour », avec sa fameuse scène « Il se meurt du cancer »… Pourquoi ne pas y aller de mes plus grands succès ? Si c’est pour une tournée d’adieu… Tu sais que je suis cabot, quand je le peux. Sur les radios FM, on nous canonise, on nous pleure, on s’insurge. Nous ne sommes plus « terroristes » mais « activistes militants », « prisonniers révolutionnaires »… Des camarades pour les anarchistes. Des purs communistes pour les orthodoxes marxistes-léninistes. Une métastase de plus et je marche sur l’eau !

Entretien paru dans Le Monde libertaire le 4 mai 2005 ; réalisé à la prison centrale de Lannemezan, les samedi 12 mars et 16 avril 2005 par Thierry Discepolo, composé de notes prises lors d’une conversation à bâton rompu en compagnie de Jacques Garcin et Annie Desseaux, complétées par Héléna Autexier d’extraits de correspondance entre Jann-Marc Rouillan et Delphine Galonnier, avril 2005 – texte relu par l’auteur.

1 Jann-Marc Rouillan, Je hais les matins, Denoël, 2001.

2 « Au terme des six heures d’entretien » que M. Bubeck, psychiatre, avait mené en 1987 avec le détenu Rouillan, l’expert l’avait défini comme « un phobique de la vie, la vie toute simple, sans romantisme », qu’il oppose à un quotidien structuré par une « vie clandestine, une vie où, selon les dires de Rouillan, “Tout est extraordinaire, il n’y a plus de vie quotidienne, on est en état de représentation constante” » – cité par l’AFP, 22 février 1988.

3 Jann-Marc Rouillan, De mémoire (I). Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse, Agone, 2007.

4 Jann-Marc Rouillan, Glucksamschlipszig. Le roman de Gluck, L’Esprit frappeur, 2003.

5 Jann-Marc Rouillan, De mémoire (I), op. cit.

6 Harry Martinson, Même les orties fleurissent, Il faut partir, La Société des vagabonds, Agone (resp. 2001, 2002, 2004)

Le Monde libertaire, 04/05/2005
Jean-Marc Rouillan, écrivain
Parler de Jean-Marc Rouillan nous renvoie à l’histoire sociale d’il y a plus de vingt ans, lorsque, au même titre que la Bande à Baader et les Brigades rouges, certains choisirent la lutte armée. En France, ce fut Action directe.
En 1987, Jean-Marc Rouillan ainsi que Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani furent arrêts et condamnés à perpétuité pour avoir tué un général ainsi que le PDG de Renault.
Nous ne reviendrons pas sur ce parcours, sur l’idéologie (majoritairement marxiste-léniniste) qui sous-tendait ces actions, ni sur l’acharnement de l’État qu’ils ont continué à subir en prison, les grèves de la faim, l’isolement, les maladies d’Aubron et Ménigon. Et si, dernièrement, Joëlle Aubron a pu sortir de prison pour raisons médicales, bientôt, pour les autres, il va être possible de demander la libération conditionnelle.
Bref, je ne m’attarderai pas sur cet aspect, car ce n’est pas de ça qu’il est question dans cet article. Ne parler, aujourd’hui, de Jean-Marc Rouillan que comme ancien terroriste, c’est gommer tout un nouvel aspect de sa vie. Car, depuis quatre ans, Jean-Marc, derrière les hauts murs de ses prisons (l’administration pénitentiaire s’ingéniant à le déménager souvent), écrit des livres, et non des moindres. Après un Je hais les matins qui eut un certain impact et qui traitait de sa vie et du quotidien en prison, Jean-Marc ne laissa pas tarir sa plume et, aujourd’hui, sort son cinquième livre : La Part des loups.
Pour ce nouveau récit, Jean-Marc Rouillan semble avoir pris le contre-pied de la prison, car, pour la première fois, il n’est pas une seule fois question d’enfermement, de cellule, de taule. Pire même puisque tout se passe à l’air libre. Peut-être que si écrire est une façon de dénoncer, c’est aussi une façon de s’évader.
Rouillan, dans ce roman, raconte l’histoire de Jaume et de ses compagnons et compagnes. Des hommes et des femmes qui, plutôt que de subir l’histoire, préférèrent y prendre part. Durant les années 20, ces paysans pauvres espagnols prirent conscience de leur exploitation et, quand Franco fit son coup d’État, ils s’engagèrent.
Anarchistes, ils se retrouvent aux côtés de la CNT-AIT et de Durruti. Après la défaite du camp des révolutionnaires, Jaume ne rendit pas les armes. Il préféra passer la frontière pour, dans un premier temps, lutter contre les nazis, puis revenir accompagné des antifascistes et des résistants pour chasser Franco. Malheureusement, cela ne se passa pas comme ça.. Lorsque près la Libération les révolutionnaires anarchistes espagnols retournèrent en Espagne combattre Franco, ils se trouvèrent bien seuls. Et comme trahis. Jaume fit partie de ceux qui continuèrent, qui prirent le maquis, devenant des guérilleros, refusant la défaite jusqu’à la mort.
Dans ce roman, on trouve donc des aspects d’une histoire peu connue, celle de ceux qui continuèrent le combat. Ceux que rencontra Jean-Marc Rouillan lorsqu’il était jeune à Toulouse. Ceux qui ont fait que Rouillan s’est engagé dans la lutte révolutionnaire. On trouve aussi, et peut-être d’une façon inconsciente, beaucoup du ressenti de Rouillan, lors des combats et de la lutte armée, mais aussi, dans la dernière partie, il est évident qu’il y a un parallèle entre la solitude de Jaume et l’enfermement carcéral. Même si Jaume se trouve dans la forêt des Pyrénées et Rouillan en taule à Lannemezan.
Enfin, il faut parler du style (ce qui fait qu’on peut parler d’écrivain). Jean-Marc Rouillan n’a pas fait qu’un portrait froid et militant, il a mis beaucoup de chaleur et de cœur, ainsi que de la poésie. Les dernières semaines de Jaume étant quasi lyriques. Tout cela fait de La Part des loups plus qu’un bon bouquin.
Jean-Pierre Levaray
Le Monde libertaire, 05/05/2005
Compte-rendu

Le héros s’appelle Jaume. Il faut prononcer à l’espagnole, avec un J qui rocaille. Jaume est un ouvrier, pauvre et illettré, dans l’Espagne des années 1920. Ce n’est pas sa faute s’il tombe amoureux de Maria Lluisa, la fille du patron, et s’ils s’aiment, ces deux-là, à la barbe des bourgeois et des bigots. Près de la fontaine, à la source des fées, sur un lit d’herbe sèche, ils mêlent leur jeunesse, au pied des sureaux et des lilas. Elle est parfumée de lavande. Il sent le ciment et la sueur du travail. Pas sa faute non plus si, découverts, les amants scandaleux sont séparés. Elle, fille indigne cloîtrée à jamais chez les sœurs, et lui, renvoyé à sa révolte, qui prend le chemin du maquis.
Pas sa faute non plus si, depuis longtemps déjà, Jaume a « un animal dans la tête » et l’impatience d’agir qui lui tord les tripes. Il refuse de « n’être à jamais que ce rien enchaîné au boulet du besoin quotidien, un abri, une chemise, et un peu de pain ». Au temps où la République se bat contre la dictature, il tue donc les méchants et pille leurs richesses. Il voit ses camarades tomber, le nez dans les pierres pointues de la sierra. Jaume est un irréductible, qui poursuit sa lutte seul dans ses montagnes, quand tous ont abandonné.
Jaume, c’est JM. Et JM, c’est Jean-Marc Rouillan, qui signe avec La Part des loups son cinquième livre, au bout de dix-huit ans de prison, dont près de dix passés à l’isolement. L’ancien leader d’Action directe – condamné à perpétuité pour les assassinats de l’inspecteur général des armées René Audran et du patron de la régie Renault Georges Besse en 1985 et 1986 – a maintenant 53 ans, et ce qu’il appelle un « cancer farceur » que des médecins lui annoncent avant que d’autres récusent le diagnostic des précédents. En prison à Lannemezan, il écrit, comme un fou, sur l’ordinateur que l’administration pénitentiaire a fini par lui autoriser. Il dit, en réponse aux questions que nous lui avons posées, que ce dernier livre « fut d’abord un romancero dans la veine de la littérature antifranquiste, qui ne devait pas dépasser cent pages. Et puis les personnages ne l’ont pas entendu de cette manière, ils ont refusé de mourir ».
Membre du MIL (Mouvement ibérique de libération) au début des années 1970, ami intime de Puig Antich, le militant anarchiste garroté sous Franco, puis militant des Gari (Groupes d’action révolutionnaire internationaliste), Rouillan a fait son apprentissage politique dans le Toulouse des réfugiés espagnols. Les personnages se sont dessinés tout seuls sous ses doigts. « Ces histoires, nous dit-il, ce fut toute mon enfance. » Et Jaume « un moi idéalisé, sorti tout droit de ma jeunesse ». Quand en 1979 il fonde Action directe avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, Georges Cipriani, Régis Schleicher et une poignée d’autres, autonomes des squats, anarchistes, communistes révolutionnaires, anciens maoïstes, c’est sa guerre d’Espagne à lui. À ceci près que la France des années 1980 est une démocratie qui n’a rien à voir avec la dictature franquiste. Dans une course folle, comme s’il s’était trompé d’époque et de vie, Rouillan se lance dans une guerre qu’il s’invente, semant la mort autour de lui. Des mitraillages de lieux symboliques, les membres d’Action directe passent en quelques années à la lutte armée, petits frères de la Fraction armée rouge allemande, cousins de terroristes italiens, avec lesquels il leur arrive de collaborer.
Si Rouillan s’est trompé, il ne faut pas compter sur lui pour le reconnaître aujourd’hui. Être devenu un écrivain de talent n’est pas une seconde vie : « Jusqu’à nouvel ordre, je suis et je reste un prisonnier. Mais surtout, pour moi, il n’y a pas de rupture entre la lutte et l’écriture. La littérature est une poursuite de la lutte par d’autres moyens, d’autres armes. » Il a toujours, dit-il, pensé écrire. « Il me fallait tenir jusqu’au moment où je pourrais écrire. J’aurais voulu être un personnage de roman, mais voilà… Alors maintenant, j’écris le roman dont je suis le personnage. »
Comme Jaume, son double, Jean-Marc Rouillan au fond de sa prison est resté le soldat d’une armée morte.

Agathe Logeart
Le Nouvel Observateur, 31/03/2005
Compte-rendu
« Lors de la fête de Marie, à l’écart sur la terrasse où se tenaient les jeunes gens bien de la ville, elle fit s’évanouir la fille du notaire en se proclamant anarchiste. Bien qu’elle n’ait aucune conscience de tout cela, elle aimait la terreur que les révolutionnaires inspiraient à son père et aux riches comme lui. »
Là-bas, dans les montagnes, entre l’Aragon et la Catalogne, là où la Garonne prend ses premières eaux qui traceront la frontière naturelle, tout au long de ses méandres et jusqu’à sa délivrance dans l’Atlantique, à l’antique monde euskaldun, la Vasconia des colonisateurs romains que d’autres Francs diviseront plus tard, Jann-Marc Rouillan parcourt les chemins à mille cailloux et ouvre les cœurs des derniers survivants.
Là-bas, dans les plus hautes montagnes de sa Gascogne natale, perduraient au début du siècle dernière quelques vestiges humains d’un monde qui fut écrasé par el oro et la polvora de Castille, le féodalisme et l’étatisme des Francs, puis finalement anéanti par les franquistes. Cet univers, fait de communautés où le mode social de production était en symbiose avec la manière dont la nature se reproduisait, donna naissance aux derniers combattants d’une Ibérie révolutionnaire dont les jeunes révolutionnaires d’aujourd’hui n’ont plus la mémoire.
C’est à partir de ce monde disparu, où les derniers signes d’un communisme pyrénéen marquaient encore la vie des paysans-bergers, parlant gascon, basque où catalan, que Jann-Marc Rouillan nous livre des indices de sa motivation profonde de jeune révolutionnaire gascon, quand il hantait, dans les années 70, les hôtels et les rues de Baiona pour nous aider, nous Basques, dans notre vie de gudari. En ce faisant, il exprime aussi sa passion pour sa natale Gascogne qui déborde de « l’autre côté ». Et aussi son amour de la Catalogne assujettie au colon castillan et à son terrorisme étatique qui a, en employant à bon escient les moyens en adéquation avec ses ambitions, fauché à jamais deux de ses premiers camarades si chers dans sa mémoire.
Cannelle, elle aussi dernière de sa lignée, tuée par un étourdi à l’abri d’autres étourdis, fut condamnée d’avance par ceux qui, au pays des Artza et des Ors, lui donnèrent un nom français. Cannelle, la dernière survivante de la race des compagnons que nos bergers des anciens temps respectaient et admiraient.
Du fond de sa tanière, Jann-Marc Rouillan en décrivant la naissance, la lutte et la mort des ces hommes nous amène aussi dans les tréfonds de son monde intérieur et des pulsions qui ont dicté sa conduite.
On a laissé Cannelle seule face au plomb. Inéluctablement elle devait en prendre.
On laisse Jann-Marc Rouillan en prison pour qu’il y crève !
Txus
Ekaitza, 24/03/2005
Rencontre avec Nicolas Grondin (éditions de l'Arganier)
Le samedi 2 juin 2007    SARRANT (32)

autour des livres de Jann-Marc Rouillan
20h30. Librairie-Tartinerie Des livres et vous, Place de l’église
Tél : 05 62 65 09 51 / info@lires.org
www.lires.org

Réalisation : William Dodé