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La Société des vagabonds

Titre original : Vägen till Klockrike
Traduit du suédois par Denise & Pierre Naert – Texte revu par Philippe Bouquet Postface de Samuel Autexier

Parution : 16/03/2004
ISBN : 2748900243
Format papier : 320 pages (12 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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À la fin du XIXe siècle dans une Suède désertée par ses habitants pris dans le mirage du rêve américain, Bolle est un artisan cigarier qui prend à cœur son métier. Mais la machine arrive et Bolle refuse de se retrouver ouvrier à la chaîne. Il part sur les routes. Commence alors le récit de ses pérégrinations à travers le pays, ses aventures, ses rencontres, ses expériences… sources de réflexions philosophiques qui vont nourrir son point de vue sur l’humanité.

Harry Martinson a nourri de sa vie de trimardeur ce roman des « vagabonds du travail », rappelant aux bonnes âmes qui distribuent le pain « avec des tartines de morale » que les dépossédés ne sont coupables que d’avoir conservé la mémoire de leur dignité dans les intempéries sociales et le déracinement.

Harry Martinson

Harry Martinson (1904–1978) appartient à la génération des écrivains prolétariens qui ont renouvelé les lettres suédoises par l’expérience d’une vie loin des salons. Il a reçu en 1974 le prix Nobel de littérature pour une œuvre dont l’invention formelle se soumet à une exigence de justice sociale jamais démentie.

Les livres de Harry Martinson chez Agone

JOUR DE REALITE

Il était de nouveau temps de mendier et Bolle jeta un coup d’œil à Poussière des Chemins, qui marchait de l’autre côté de la route, pour voir s’il ne lui adressait pas des signes. C’était son tour, mais Poussière des Chemins ne faisait mine de rien.
Bolle attendit encore un moment et dit, après un nouveau délai :
— Je crois que je vais aller mendier un peu.
— Vas-y, dit Poussière des Chemins. Moi, je n’ai pas l’intention de manger aujourd’hui.
— Eh bien, comme tu voudras, dit Bolle. Je vais mendier tout seul, je rapporterai quelque chose et nous verrons bien si tu ne changes pas d’avis. Ils font du si bon pain ici, dans le Västergötland. Ils s’y connaissent dans l’art de cuire le pain.
— Je m’en fiche, dit Poussière des Chemins. Aujourd’hui, c’est mon jour de rêverie.
— Ça se voit, dit Bolle. Comme tu voudras. Mais tu es un peu lunatique, tu sais. Quand nous marchions dans la commune de Vilhelmina, l’année dernière, tu t’es mis dans la tête de te nourrir de canneberges, uniquement pour ne rien devoir à personne. Tu disais que tu allais vivre comme on le faisait jadis, à la campagne. Mais il n’y a jamais eu personne, même dans la campagne de jadis, qui se soit nourri uniquement de canneberges. Tu l’as compris quand tu as ressenti des brûlures d’estomac et que tu as été obligé de rester couché dans cette grange, au milieu du marécage, à te lamenter toute la nuit à cause de ton mal d’estomac – et nous n’avions pas de bicarbonate, contrairement à notre habitude. Tu es beaucoup trop romantique et trop patriote. Tu veux vivre si simplement que tu frôles parfois la limite du possible. Mais je n’admets pas ça, tu comprends. Nous ne pouvons pas vivre plus simplement que nous ne le faisons. Si nous réduisons encore nos prétentions, nous creuserons nous-mêmes notre tombe. Nous ne pouvons pas être plus modestes. Nous payons le prix. Et tu as attrapé une indigestion d’histoire de Suède. Tu ne devrais pas transporter partout ton livre d’histoire. Prends plutôt le catéchisme de Luther et tu verras. Il ne nous donnera raison en rien.
Il regarda Poussière des Chemins et celui-ci lui jeta un coup d’œil de biais, de l’autre côté de la route.
— Je m’en fiche. Je t’ai déjà dit qu’aujourd’hui, c’est mon jour de rêverie.
— Il est souvent revenu. Pour ma part, il se trouve qu’aujourd’hui c’est mon jour de réalité et j’ai l’intention d’aller mendier, dit Bolle.
Il obliqua vers une ferme située sur un tertre au milieu de la plaine.
Poussière des Chemins le regarda s’éloigner et ralentit le pas pour ne pas prendre trop d’avance. Il n’avait pas l’intention de changer d’avis. La veille, on lui avait lancé à la face, dans une ferme de Broddetorp, des reproches si décourageants qu’ils restaient en lui comme une plaie. Il n’avait pas voulu en parler à Bolle, car celui-ci n’avait guère l’habitude d’évoquer sur la route les blâmes qu’il avait encourus. Ils en recevaient une amère pelletée, chacun de son côté, et nul n’y échappait. Ils parcouraient maintenant la commune de Smedstorp, dans le canton de Gudhem. Le Västergötland n’est pas une mauvaise province, mais il y a partout des brebis galeuses. Pourquoi pas ici aussi ? Et il faut bien qu’il y en ait, pour que les autres puissent être tolérables. Et peut-être était-ce cela qui vous poussait à continuer à vagabonder. On sait ce qu’est la jusquiame et pourtant on ne peut jamais s’empêcher de la sentir. Il lui était même arrivé de penser que si Berget n’existait pas il n’y aurait peut-être pas autant de trimardeurs. Beaucoup ne prenaient la route que par révolte contre Berget. Et quand on avait séjourné à Berget, la dureté elle-même vous semblait douce pendant un certain temps, par comparaison. L’extrême rigueur fait passer pour un havre ce qui est seulement un peu moins dur. Mais si on le gagne en venant d’un lieu béni des dieux, on se croit vite à Hårdstena, sous la grêle des reproches.
Poussière des Chemins laissa glisser le regard sur les champs et sur l’horizon, pour échapper à des pensées aussi amères. Des volées de choucas bruyants s’abattaient un peu partout sur la plaine ; difficiles de nature, ils procédaient à une sélection entre les champs. Quand l’un n’était pas à leur goût, ils s’envolaient en croassant et s’abattaient en essaims irréguliers sur le voisin, où on aurait dit qu’ils rebondissaient par bande entière pour s’en aller ailleurs. On pouvait voir à plusieurs lieues de chaque côté, surtout lorsque le chemin s’élevait, et les fermes les plus éloignées n’étaient pas plus grosses que de petites boîtes. Les choucas continuaient à voler de champ en champ. Ils régnaient souverainement sur le mouvement, la liberté et la plaine ; en un minimum de temps, ils balayaient l’horizon d’un bord à l’autre, avec leur masse volante oscillante. Quand on les croyait disparus, ils ressortaient soudain d’un vallon en forme de hamac et volaient très bas au-dessus du chemin, frôlant presque le sable, joyeux de leur audace et de leur mouvement pendulaire qui semblait croître sans cesse en ampleur. Peut-être les deux hommes étaient-ils leur unique public. Dans les champs, les paysans étaient comme empaillés par leurs calculs de terriens. Les regards circulaires inutiles n’étaient le fait que des enfants, aux yeux de qui l’utile n’était pas encore assez captivant pour les fasciner pour la vie.
En contemplant ces plaines on découvrait, si on ne l’avait déjà fait, que les vagabonds étaient rares et les fermes nombreuses. Les morceaux de pain qu’ils prélevaient sur la moisson des plaines du Västergötland au cours d’une année ne représentaient même pas la millième partie des grains dévorés par les folâtres choucas.
Il y avait certainement dans ces plaines des fermes qui ne recevaient pas la visite d’un seul trimardeur par an.
On disait qu’il y avait soixante mille vagabonds dans le pays et ce chiffre faisait frissonner. Mais soixante mille, ce n’est pas beaucoup sur une si grande surface. La tartine de morale distribuée avec le pain était en revanche si lourde que, si l’on avait pu en faire un seul bloc de pierre, elle aurait écrasé un million d’individus, à la manière d’une meule gigantesque.
On n’a jamais pu savoir si le péché est plus fort que la morale. Les choses les plus épouvantables de la terre ont été accomplies en son nom. Ce sont les monstrueux péchés de la morale. Et les grandes guerres ne sont pas des erreurs gigantesques, irréfléchies et spontanées, mais des institutions morales préméditées.
Les vagabonds avaient presque toujours avec un sentiment de culpabilité. Ils portaient de village en village, comme par défi, le poids de tout le blâme qu’ils s’étaient attiré. C’était comme s’ils avaient transporté un éléphant à travers tout le pays.
Et pourtant ils continuaient, bon an mal an. Il y avait là quelque chose d’énigmatique.
Poussière des Chemins nourrissait de lourds sentiments de culpabilité, lui aussi, mais uniquement d’une sorte déterminée par les reproches qu’on lui adressait et fondée sur eux. C’était lourd à porter. Mais cela n’incitait pas aux remords. Cela ressemblait assez à un fardeau dont on ne pouvait se débarrasser. Qui s’attachait à vous et vous collait aux épaules, sans qu’on le prenne au sérieux.
Mais il ne regrettait rien. Parfois, et même presque toujours, il arborait ce sentiment de culpabilité, la tête haute, avec une sorte d’étrange joie d’Hercule de foire.
Certains jours seulement, ce fardeau était tel qu’on pouvait à peine le porter.
Dossier de presse
Xavier Rabilloud
Silence, 09/2009
HF
Gavroche, 03/04/2005
Pierre Gamarra
Europe, 06/07/2004
Michel Abescat
Télérama, 03-09/07/2004
Mona Chollet
Carnet des périphéries, 06/2004
Noël Godin
Le Journal du Mardi, 12/04/2005
Compte-rendu
Disons-le d’emblée, ce roman du suédois Harry Martinson, prix Nobel de littérature en 1974, est un petit bijou. Où l’on suit les pas de Bolle, artisan cigarier dans la Suède de la fin du 19e siècle, jeté sur les chemins par le nouvel ordre des choses : la société capitaliste. Jeté tout court, aussi, le machinisme en plein essor n’ayant que faire d’un savoir-faire qu’il frappe d’obsolescence. La société des vagabonds, titre de cette belle édition datée de 2004, n’est pas ce qu’un idéalisme romantique y voudrait lire. C’est d’abord une société sinon secrète du moins confidentielle, puisqu’à peine forte de la vingtaine de Frères de la Paresse, rassemblés autour du trimardeur Sandemar dans leur commun “mépris de la réalité opprimante qui leur était imposée, surtout dans ses formes prétendues sociales”. C’est aussi l’envers de la société des honnêtes gens sédentaires, la société du travail. Bolle et ses semblables fuient sur les routes “les directives, ce goût de la torture”. “Ce que nous appelons paresse est de leur part une grève purement physiologique dirigée contre le travail obligatoire conçu comme un tourment”. Cette grève, ne nous en déplaise, ne donne nulle “autre liberté que le désir instinctif de se mouvoir sous le soleil, ce besoin que les hommes ont mis en pénitence”. Et l’écriture de Martinson est toute au service de ce désir : dépouillée du moindre artifice, elle nous plonge dans la texture même du temps qui s’étire au fil de la marche ; le chatoiement des clairs-obscurs d’un chemin forestier vient frapper l’œil du lecteur, le silence des mots fait place au bruissement des blés, au crissement des cailloux, au bourdonnement des insectes, à la fragrance des fleurs sauvages. Avec une grande économie de moyens littéraires – oserait-on parler ici de “simplicité volontaire” ? et une mosaïque de rencontres, d’anecdotes, d’instants, Martinson brosse une vie humble, que son trajet mène d’une époque révolue jusqu’à celle, nouvelle alors, du chômage de masse, “marquant la fin de l’ère du vagabond professionnel” – une époque, la nôtre, où les hommes sont saisis de l’ivresse du temps”. Ce livre nous invite à relâcher cette étreinte, à la renverser, à prendre le temps nous-mêmes. “Je suis envoyé pour compter les sauterelles” prétend Bolle. On aurait envie de le croire.
Xavier Rabilloud
Silence, 09/2009
Harry Martinson : ces célestes clochards qui « font grève pour de bon »

« Ma maison ayant brûlé de fond en comble, plus rien ne me cache la vue de la lune qui brille. » (Masahide)

Suède, fin du XIXe siècle. Un homme perd son travail, le quitte plutôt, il ne sait pas trop. Bolle n’est plus tout jeune. A cinquante ans, il a passé l’essentiel de sa vie à fabriquer des cigares. En orfèvre, en artisan. Soudain, les machines sont arrivées, ses mains n’ont plus rivalisé. Et puis, la belle Dolly s’offrait à un autre. Alors l’air du large s’est fait entendre, impérieux. Bolle a pris la route, les routes. A rejoint ses frères de chemin, les vagabonds. Et, malgré la pauvreté, malgré le mépris, malgré la police jamais tendre avec ceux de son espèce, malgré les chemins sombres et dangereux, malgré les hivers suédois, il n’a jamais regretté.
La Société des vagabonds est un roman oublié. Que son auteur, Harry Martinson, ait reçu le prix Nobel en 1974 n’y a rien changé. Le roman prolétaire n’a jamais eu très bonne presse, de toute manière : trop sombre, trop caricaturé, trop fier. Car c’est bien d’un éloge de la fierté dans le dénuement qu’il s’agit ici. Le vagabond tel que le décrit Martinson, qui longtemps a expérimenté cette condition, est un homme debout. Certes, il mendie parfois. Il essuie des rebuffades et des humiliations. Mais, au fond, lui seul a su se soustraire au carcan social, affronter une réalité qui ne soit pas préfabriquée. Vagabond chez les hommes mais roi sous les étoiles. Bolle, l’homme discret, l’ouvrier effacé, n’en demande pas plus. Il arpente la Suède, inlassablement, sa liberté en bandoulière, son baluchon vide. Un bonheur à la Thoreau, simple et frugal.
Parfois, Bolle souffre. Enormément. De faim, de froid. De devoir mendier pour survivre. De supporter les sermons de ceux qui, secrètement, envient sa liberté et la lui font payer de « tartines de morale ». Heureusement, Bolle a quelques amis. Trimardeurs qui, comme lui, connaissent les chemins suédois par cœur, les fermes à éviter, les villages hostiles, les lieux accueillants – rares. Le regard des autres, il s’en accommode. Il sait qu’on les accable de tous les maux, eux les vagabonds. Les vols, les viols, les meurtres, ils en sont toujours accusés. C’est comme ça qu’on leur fait payer leur liberté :
« Les vagabonds avaient presque toujours un sentiment de culpabilité. Ils portaient de village en village, comme par défi, le poids de tout le blâme qu’ils s’étaient attiré. C’était comme s’ils avaient transporté un éléphant à travers tout le pays. »
Il y a du Jack London, dans cet écrivain là. Celui des Vagabonds des rails, qui décrit cette fraternité qui n’a pas de prix, celle des hommes qui ont « pris le dur » et leur rude camaraderie. La fraternité avec ses compagnons de route, avec quelques rares généreux, c’est la dernière chose qui rattache le vieux Bolle aux formes de vie en société.
Il y a du Orwell également, celui de Dans la dèche à Paris et à Londres, quand l’écrivain anglais pointe cliniquement la manière dont on fait payer aux hommes libres leur pauvreté et dont, par la morale et la religion, on tente de les remettre dans le droit chemin. Une charité vengeresse et des sermons religieux que Bolle doit supporter tout autant.
Il y a du Kerouac , aussi celui des Clochards célestes et de Sur la route, mais sans la pose du voyageur, sans l’attitude. Bolle est loin des pérégrinations furieuses de Kerouac et Cassidy, de leurs hurlements en chemin. Sa route est humble. Le vieux Bolle reste discret, caché. Son bonheur fugace, il ne peut le trouver que dans la solitude. Sa révolte est silencieuse.
Au final, sans appeler au meurtre, sans se laisser emporter par sa colère, Martinson livre un des récits anti-capitalistes les plus poignants qu’il nous ait été donné de lire. Chez lui, les hommes ne prennent pas la route par désir de jouissance, mais par nécessité de liberté, pour fuir l’injustice sociale et l’agitation frénétique d’une époque qui a perdu tout contact avec la nature, avec l’humain. En refusant un ordre social imposé, en fuyant les normes, il « font grève pour de bon ». Un brûlot digne et magnifique, plus que jamais nécessaire.

« Mais il ne regrettait rien. Parfois, et même presque toujours, il arborait ce sentiment de culpabilité, la tête haute, avec une sorte d’étrange joie d’Hercule de foire. »

Voir le site : www.article11.info

Lémi
Article XI, 13/09/2008
Compte-rendu
En Suède, au début du XIXe siècle, l’industrialisation naissante produit des ravages. Un tiers de la population émigre en Amérique et 60 000 hommes se retrouvent vagabonds sur les routes du pays.
Poète et romancier reconnu du courant prolétarien suédois, Harry Martinson (1904-1978) témoigne ici du parcours de ces âmes errantes. Lui-même contraint de gagner sa vie dès l’age de 6 ans, il nourrit ces trimardeurs de ses expériences et de sa philosophie. Son héros, Bolle, un petit artisan cigarier au chômage, n’a pas une conscience bien claire du déterminisme social qui provoque sa déchéance : « Être vagabond, […] c’est un enfer dans lequel on tombe à cause d’un faux pas, comme dans celui de l’alcoolisme. » Loin de tout romantisme, il retrouve instinctivement une forme de survie dans la fuite. Dans la législation de l’époque, le vagabondage constitue un délit pénal, puni d’un an de bagne au pénitencier de Berget : « Et quand on avait séjourné à Berget, la dureté elle-même vous semble douce pendant un certain temps, par comparaison. » À demi allégoriques, les personnages incarnent aussi les divers sens donnés à la vie par l’auteur et ses amis écrivains. Poussière-des-Chemins a la conviction que la société n’est que ce qu’elle peut être. Axne s’imagine que la réalité serait différente si elle tombait entre de bonnes mains et Bolle sait que : « Un monde comme ça, c’est l’enfer. Il mérite qu’on le fuie, qu’on fasse la sourde oreille, qu’on refuse de coopérer avec lui et de lui faire cadeau de sa force. » Dégoûtés du travail comme punition et du « culte de la torture qu’on célèbre en son nom », ces oubliés du capitalisme résistent à leur manière. À l’exemple du gourou Sandemar, ils font de leur prétendue paresse une protestation. La secte « devait œuvrer en faveur d’un calme refus d’obéissance envers les excités de toutes catégories ». Dans ce vaste pays rural aux cent patois, le peuple suédois pratique une relative hospitalité envers les chemineaux. Survivants sur le plan matériel, ceux-ci n’en sont pas moins détruits par les humiliations, le blâme, et les « tartines de morale » culpabilisantes servies avec le pain offert. Il leur faut aussi endurer la peur qu’ils éprouvent et celle qu’ils suscitent : ainsi, « il n’y a pas de liberté sur les routes, seulement la perpétuelle adaptation à la peur, la sienne et celle des autres. Hors quelques rencontre d’exception, les rares consolations viennent de la nature qui dit : “Tout et tous ont le droit de jouer dans notre cour. Il n’y a ni dignes ni indignes. La société, elle, disait : ‘Seuls les êtres socialement dignes, ceux qui sont bien élevés et qui travaillent ont le droit de jouer dans notre cour.’” »
Dans un style d’une grande beauté poétique, l’auteur mêle une analyse fine et profonde de la cruauté sociale et des détresses humaines qui en découlent. Son livre élève un tombeau intemporel à la mémoire des exclus. Hobos d’aujourd’hui, érémistes, chômeurs, sans-abri et sans-papiers y retrouveront leurs souffrances et leurs cicatrices.
HF
Gavroche, 03/04/2005
Compte-rendu
Y a-t-il des chefs-d’œuvre inconnus ? C’est une question – et un jeu – souvent abordés. Mais faut-il douter ? Le bon sens nous dit qu’il y a, à coup sûr, des chefs-d’œuvre inconnus. Et pour bien des raisons, la première étant l’inexistence pratique de l’œuvre, c’est-à-dire, en langage d’aujourd’hui, l’inexistence de sa diffusion. De ce fait, pour un temps ou pour longtemps, le lecteur ne peut rencontrer l’œuvre et la goûter, si elle le mérite. La diffusion, dont la critique ne parle guère et dont le public connaît peu les modalités, est essentielle dans l’existence d’un livre et son financement est à considérer. Autre raison de l’inexistence : l’indifférence ou le mépris ou pis encore à l’égard de telle œuvre, de tel genre, de telle école ou de tel auteur. On peut en venir ici, entre beaucoup d’exemples, à celui de la littérature ouvrière ou prolétarienne ou même populiste. Il y a bien des nuances et des différences qui séparent ces appellations, bien des aspects qui les rapprochent. Je ne puis que renvoyer ici aux études et réflexions de Marcel Martinet, de Michel Ragon ou de Philippe Bouquet, notamment.
Une publication toute récente nous intéresse fort sur cet aspect des lettres : La Société des vagabonds. C’est un roman de l’écrivain suédois Harry Martinson (1904-1978), non point ignoré mais fort peu connu chez nous. Il a pourtant reçu en 1974 le prix Nobel de littérature « pour une œuvre dont l’invention formelle se soumet à une exigence de justice sociale jamais démentie ». La traduction de Denise et Pierre Naert, revue par Philippe Bouquet, me paraît excellente. La postface de Samuel Autexier nous aide beaucoup à replacer ce livre original, très original, dans le contexte de la littérature prolétarienne. Je pense qu’il est légitime, en fait, de le placer dans le contexte général de la littérature mondiale. Le prix Nobel me semble tout à fait justifié dans la mesure où l’intérêt artistique et, si l’on veut, l’intérêt social de ces pages méritent l’attention de tous les publics et dépassent la simple qualification entomologique.
Harry Martinson met en scène dans La Société des vagabonds ces travailleurs en errance qu’il connaît bien et qu’il regarde vivre au cours de leurs métiers ou des intermittences de leurs tâches avec une très lucide sympathie. Il fut lui-même un « vagabond du travail ». Dès les premières pages, une écriture à la fois très simple et très expressive nous retient, non point comme on pourrait le croire par sa naïveté, son inexpérience ou même ses gaucheries mais, au contraire, par une très habile manière de décrire, de faire agir ou parler les multiples protagonistes, de conduire une comparaison ou une métaphore. Tranchons le mot : il y a là un style à la fois caractéristique et d’une efficace qualité artistique. Évoquant le départ d’un bateau d’émigrants, Martinson écrit :
« Quand les sirènes retentissent, quand les cloches retentissent pour la troisième fois, tous sortent leurs serpentins… La distance s’accroît, les serpentins s’allongent alors que les mouettes tournoient et s’égosillent. “Rompez donc une bonne fois.” Mais les serpentins sont longs. Ils continuent à se dérouler sur des centaines voire des milliers de pieds, tels d’étranges cordages de couleur… Le quai agite son mouchoir et s’éloigne de la terre. Le bateau agite le sien et s’éloigne vers la mer. »

Une autre caractéristique du récit, c’est qu’il ne décrit pas seulement des travailleurs dans leurs occupations ou leurs métiers – à la façon d’un documentaire littéraire du genre de Marée fraîche de Pierre Hamp –, mais dans les intervalles de l’errance, de la quête. À la recherche d’un patron comme le héros du roman picaresque qui est un mozo de muchos amos, un garçon de beaucoup de maîtres ; à la recherche du quignon quotidien comme le même Lazarillo, ou, plus généralement, du pain intérieur, de la paix de l’âme, du bonheur peut-être…
Ce bonheur, c’est déjà celui de vivre et d’errer au sec :
« Survint alors la période qui, parmi les vagabonds, fut connue sous le nom de Grande Humidité. Les fenêtres et écluses du ciel s’ouvrirent largement… Plusieurs années après, où qu’on aille, le souvenir de la Grande Humidité était toujours vivace. Mais le vagabond avait vu encore plus de pluie que le cultivateur. »

Ce bonheur, c’est encore celui d’être en paix avec un amour ou un désir de gratitude, celui de ce vagabond qui cueille un bouquet de fleurs sauvages et le jette au hasard par-dessus le mur du cimetière parce qu’il ne sait pas où sont enterrés des êtres chers.
Une autre caractéristique importante de ces récits tient à ce que je qualifierais de constance de dramatisation. Cette errance, ce vagabondage incessant pourraient être statiques, monotones, finalement ennuyeux s’ils se bornaient à décrire la pauvreté et la souffrance. En fait, les scènes et les épisodes se succèdent et surprennent ou intriguent. Si le style est différent de celui de celui du roman picaresque classique, beaucoup plus caustique et moqueur, la succession dynamique des aventures y garde la même qualité narrative. Car cette recherche, qui n’est pas seulement celle du gîte ou du quignon, aboutit à des surprises matérielles, des incidents amicaux ou amoureux, à des surprises psychologiques qui s’ajoutent au pittoresque des situations ou des surnoms :
« Je sais bien qu’on m’appelle le Goret Bien Élevé mais je m’en fiche. La distinction, ça me connaît et je n’en manque pas… J’aime les fleurs et il y a beaucoup d’autres choses que j’aime. Mais je n’approfondis pas trop car cela me rendrait seulement malheureux. La beauté brûle. On s’y brûle… La belle dame brûle. Le beau château brûle. Même les fleurs de la prairie brûlent. »

Ainsi, on va s’apercevoir peu à peu que ces êtres humains à la recherche de la subsistance ou de l’abri les plus élémentaires ont des préoccupations, des pensées et un langage tout aussi complexes et révélateurs des gens immobiles.
N’oublions pas de remarquer les qualités proprement scandinaves de ces évocations et, sans doute, des sensibilités et des langages des divers personnages. Les vagabonds de Martinson sont suédois comme Lazarillo est espagnol.
Harry Martinson parle de ce qu’il connaît. Orphelin très jeune, il a vécu misérablement avant son départ de Suède en 1920 pour faire mille métiers et naviguer sur toutes les mers du globe. Il revient en Suède en 1929 et se met à écrire. Il écrit abondamment : des poèmes, des récits, des romans. La critique refuse d’abord ces histoires inhabituelles, cette écriture souvent surprenante. Mais le public achète ses livres. Certains atteindront des tirages de cent mille exemplaires, ce qui est considérable pour la Suède. La Société des vagabonds paraît en 1948 et ce roman semble offrir comme un panorama de son art de conter.
Dans sa postface, Samuel Autexier souligne l’importance origniale de cette attitude du vagabond, « un genre d’homme qui est appelé paresseux, quand il mène une grève purement physiologique contre le travail obligatoire conçu comme un tourment ». Et il poursuit : « À cette charge contre la morale bourgeoise du travail vient s’ajouter la destruction du mythe romantique de la liberté du vagabond… La joie de la route ne s’y manifeste que par bribes, quelques mètres de chemin doré… » Certes, la joie de la route est fort brève dans ces pages. Elle est cependant puissante et on la découvre dans le plaisir de la lumière et de la nature. Elle aide à maintenir dans ces errances une tonicité, un bonheur du regard et de l’être sans lesquels parfois la solitude ou l’amertume seraient insupportables. C’est la vieille conquête de l’art : une réalité de la joie à partir des faiblesses ou des tourments de la vie.
Pierre Gamarra
Europe, 06/07/2004
La marche à suivre
« Pourquoi diable prend-on la route, ah ça, ce n’est pas facile à dire. C’est bigrement peu confortable et pas commode du tout […] C’est autre chose, qui fait qu’on prend la route, mais je ne peux pas te l’expliquer. » Au nord de la Suède, l’automne vient de s’installer. À l’abri d’une grange, pour se protéger du vent, Bolle le vagabond tente d’apaiser les interrogations d’un jeune homme qui vient tout juste d’« entrer dans le métier ». Pourquoi diable prend-on la route ? La question court tout au long de ce singulier roman, vous prend pour ne plus vous lâcher, vous bouscule et vous imprègne. Elle enfle de page en page, s’insinue, sème le doute, provocatrice, profondément subversive. Parce que l’auteur, le Suédois Harry Martinson (1904-1978), prix Nobel de littérature en 1974, n’en fait pas simplement la clé du destin de son héros, mais un enjeu essentiel, philosophique et spirituel.
Pourquoi donc prend-il la route, Bolle le vagabond ? En février 1898, quand commence le livre, il travaille dans une fabrique de cigares dont les méthodes artisanales – l’art des cigariers – sont peu à peu écrasées par l’arrivée des techniques industrielles. Bolle refuse ce progrès-là qui l’obligerait à se soumettre à une machine. Quelques pages plus loin, l’auteur le retrouve se baignant dans la fraîcheur d’un lac. Il a tout quitté « pour que la joie d’exister lui vienne directement du soleil et de la lune ». Pas de romantisme pourtant dans cette défense du vagabondage. Pas d’idéalisation de la condition du chemineau, aucun hymne à la liberté retrouvée. Au contraire. Martinson brosse le tableau quotidien de ses difficultés, la faim et le froid, la peur qu’il allume dans le regard des autres, sa propre peur, en retour, qu’on se trompe sur son compte, qu’on le soupçonne, de vol, de crime ou de viol, lui, l’inconnu, le marginal. La crainte aussi des « montés », les gendarmes à cheval, synonymes souvent d’un séjour au bagne. Des mois à casser des cailloux.
Le bonheur, pourtant. Par bribes. « Les raisons d’arpenter les routes du pays, année après année, se comptaient par milliers », écrit Martinson dont toute l’œuvre, poèmes et prose, célèbre la vie dans sa simplicité, la beauté du monde et de la nature, l’inscription de l’homme dans le cosmos. Et Bolle de chanter l’irrésistible attrait de la forêt, cette façon de « se dissimuler derrière elle-même », de promettre sans cesse, d’arbre en arbre, de crête en crête, quelque chose de nouveau, quelque chose de caché. À l’instar du chemin dont chaque tournant est une invitation à continuer la route. Et Martinson d’ensemencer les rêves de ses lecteurs avec la simple description d’« un soir doré au bord du lac Väner ».
Mais la route, emblème des vagabonds et des poètes, est aussi pour Martinson, figure éminente de la génération des écrivains « prolétariens », le symbole du refus d’un certain ordre social. Les hommes qu’il met en scène « font la grève pour de bon ». La « paresse » qu’on leur reproche est une « grève dirigée contre le travail obligatoire conçu comme un tourment, contre une hypocrisie qui s’est donné le nom d’“honneur du travail” ». La Société des vagabonds, son dernier texte en prose, publié en 1948, est ainsi au cœur de son oeuvre, de son combat pour l’homme contre la course au matérialisme. Alliant récit documentaire, fiction et puissance poétique, il reste largement à découvrir en France. Sa réédition, après celle de l’autobiographie de son auteur, est une formidable occasion.
Michel Abescat
Télérama, 03-09/07/2004
Compte-rendu
Dans la Suède de la fin du XIXe siècle, Bolle, artisan cigarier d’une trentaine d’années, sensible et d’esprit farouchement indépendant, voit son métier menacé d’extinction par l’invasion des machines à cigarettes. Son savoir-faire devenu inutile, et parce qu’il ne peut se résoudre à aller lui aussi « prendre place dans le vacarme des usines », il se fait vagabond. Ce sont ses pérégrinations à travers les campagnes et les forêts du pays, ses aventures bizarres, ses rencontres variées, ses expériences cuisantes ou agréables et celles de quelques-uns de ses comparses, ainsi que les enseignements philosophiques qu’ils en tirent, leur point de vue unique sur l’humanité, que raconte La Société des vagabonds. Pourquoi fait-on le choix d’une existence aussi inconfortable ? Harry Martinson, prix Nobel de littérature 1974 et lui-même ancien trimardeur (l’autre nom des vagabonds), n’a pas trop de tout un roman pour tenter de répondre à cette question. Sous les pas de ces hommes, écrit-il, « le chemin devient un fleuve de promesses qui s’engouffre par leurs yeux et ressort par leurs talons, un fleuve de promesses qui est son propre but : l’accomplissement de soi-même ». Mais cette vie n’est pas avare en duretés : elle nécessite de renoncer à l’amour (ou presque) ; elle oblige à vivre sans cesse avec la peur que l’on inspire, et à subir la réprobation des habitants des maisons chez qui on mendie sa nourriture : « On disait qu’il y avait soixante mille vagabonds dans le pays et ce chiffre faisait frissonner. Mais soixante mille, ce n’est pas beaucoup sur une si grande surface. La tartine de morale distribuée avec le pain était en revanche si lourde que, si on avait pu en faire un seul bloc de pierre, elle aurait écrasé un million d’individus, à la manière d’une meule gigantesque. » Ils ont pris la route parce que, dans un monde qui marche sur la tête, ils préfèrent marcher sur leurs pieds. Ils refusent de devenir des « soldats de l’armée du travail » : « Un monde comme ça, c’est l’enfer. Il mérite qu’on le fuie, qu’on fasse la sourde oreille, qu’on refuse de coopérer avec lui et de lui faire cadeau de sa force. Supprimez la guerre, le chômage, et délivrez le travail de ce culte de la torture qu’on célèbre en son nom. » Ce refus chatouille le nerf le plus sensible chez ceux qui restent bien au chaud dans l’univers social, et les pousse à se révéler. La rage punitive de certains leur fait déployer d’incroyables raffinements dans la cruauté et l’inhumanité. Il y a aussi ce paysan avare qui, lorsqu’on frappe à sa porte, fait mine de s’affliger en déclarant n’avoir jamais rencontré un vagabond capable d’un réel effort : dans leur ardeur à lui démontrer qu’il a trouvé en eux l’exception à cette règle, ses visiteurs successifs lui fournissent une main-d’oeuvre zélée et pratiquement gratuite. Bolle n’en est que plus heureux et plus reconnaissant envers ce qu’il appelle le « peuple des fermes clémentes » : « Ils considéraient le travail comme un divertissement légèrement ironique prescrit par les circonstances, la fatalité, la nécessité de manger, etc. Et non comme une entreprise maudite, hypocrite et honorable. » Le bois qu’il débite joyeusement pour eux dégage en brûlant des parfums délicieux : « Oui, c’était le bois le plus merveilleux qu’on puisse rêver. Un bois porte-bonheur dédié au bonheur, dans le bûcher du bonheur. » C’est peut-être ce qui fait de Bolle un personnage aussi attachant et inoubliable : son refus résolu de tous les tourments dont il est possible de se dispenser. Il a fait le choix de vie qui lui paraissait le plus juste, et il ne se prive pas d’en savourer les bienfaits : « Parfois Bolle avait l’impression qu’il avait pris la route uniquement pour cela, pour que la joie d’exister lui vienne directement du soleil et de la lune. Ce qui ne lui était jamais arrivé du temps où il était ouvrier du tabac et cigarier à façon. » Mais il assume aussi avec sérénité les désagréments qu’il implique. Quand il s’approche des maisons, il risque de tomber sur un chien pas forcément bien disposé à son égard, mais il s’interdit de s’en inquiéter : « Y penser sans cesse à l’avance reviendrait à peupler quotidiennement son imagination de chiens et à faire de son âme un hall désert et sonore qui retentissait d’aboiements. » Il s’oblige à chasser de sa mémoire une rencontre particulièrement odieuse et violente : « Mieux valait l’oublier aussi rapidement que possible, sinon la haine se mettrait de la partie et on attraperait un ulcère à l’estomac ou d’autres misères. » Même sa liberté, ce bien auquel il a tout sacrifié, lui est parfois retirée, elle aussi : la loi veut qu’au bout de trois avertissements pour vagabondage, on soit envoyé casser des cailloux pendant une année. Il fait tout son possible pour éviter ce sort : lorsque, au cours du roman, il chemine entre deux gendarmes montés qu’il a eu le malheur de croiser sur sa route, et qu’il attend de passer en bordure d’un bois pour tenter de leur fausser compagnie, on a le coeur qui bat aussi fort que le sien ; et lorsqu’il y réussit, et que, déchiré par les ronces, il fuit éperdument à travers les taillis, on ressent aussi violemment que lui, à ce moment, « la grandeur et misère de la liberté ». S’il est quand même pris et condamné aux travaux forcés, cependant, il fait en sorte de s’en accommoder, s’empêchant de compter les heures et les jours et de se laisser ronger par l’impatience. « Je ne veux pas de ce que les gens appellent la réalité », dit Bolle pour expliquer le genre de vie qu’il mène. Traversé de bouffées oniriques (ah ! ce « rêve de la tour de bambou »), La Société des vagabonds est un roman obsédé par la dialectique du rêve et de la réalité. « C’est mon jour de réalité », commente le trimardeur qui décide de s’approcher d’une agglomération pour aller mendier. « C’est mon jour de rêverie », lui répond son compagnon qui s’en abstient. Harry Martinson a des images d’une sublime ironie pour commenter les temps nouveaux qui s’annoncent en cette fin de XIXe siècle livrée à la frénésie de l’industrialisation et du progrès : « À quelque endroit qu’une légende tente de renaître, qu’il s’agît de Vikings, de fées ou de nymphes, la réalité vous sautait au visage comme les murs ambulants de l’Inquisition de Tolède et la légende se faisait toute petite, de plus en plus menue, et suppliait la réalité à genoux en disant : Chère et bonne Réalité, je ne le ferai plus. Je promets de rentrer dans un petit livre de contes et d’y rester. Et je promets de ne plus jamais m’aventurer au-dehors dans le but d’exister par moi-même. Et la Réalité sera ma loi. Et la Réalité sera ma loi. Béni soit le nom du Seigneur-Réalité. » Dans la postface, on lit que Martinson fait partie de la « génération des écrivains prolétariens qui ont renouvelé les lettres scandinaves ». Le terme a quelque chose de bien trop massif pour désigner une oeuvre aussi peu doctrinaire, aussi rétive à tout manichéisme, et dont la virtuosité philosophique ne verse jamais dans l’anecdote édifiante. Mais on n’est pas étonné d’apprendre que l’écrivain, dès les années trente, s’est opposé au « culte du concret » imposé par le « réalisme socialiste ». Il a transposé ces joutes intellectuelles dans le roman, où l’on voit un vagabond déclarer avec force : « C’est comme ça qu’on doit faire ! Il faut dire la vérité telle qu’elle est, surprendre de façon frappante. Avec des arguments qui ferment la bouche à tous ceux qui dorment. Et contrer et réfréner les possibilités d’autrui de mentir, à soi-même et aux autres », tandis que ses deux comparses manifestent leur désaccord en secouant la tête d’un air navré. Bolle ne peut se résoudre à accepter de telles conceptions ; comme s’il n’avait jamais oublié ces mots de son ancien associé de la fabrique de cigares, de quelques années son aîné : « La beauté qu’on ajoute aux choses leur a d’abord été enlevée. »
Mona Chollet
Carnet des périphéries, 06/2004
Compte-rendu
Tous les prix Nobel de littérature ne sont pas des cruches. Le poète prolétarien Suédois Harry Martinson (1901-1978) qui le décrocha en 1974 pour « une œuvre dont l’invention formelle se soumet à une exigence de justice sociale jamais démentie » était en tout cas, lui, un « zigue à la coule » comme auraient dit les Pieds Nickelés. Et son autobiographie romancée en trois volets nourrie par son statut d’enfant abandonné « dans le blé lépreux des marais » devenant un fier trimardeur claquant du bec qu’aucune bonne âme ne peut asservir avec ses « tartines de morale » souffrirait fort bien d’être comparée aux chefs-d’œuvre subversifs de Jack London (j’ai failli dire de Gorki, mais c’est mieux que du Gorki). Les « vagabonds du travail » de Martinson sont plus chouettes que bien d’autres héros de gauche parce qu’ils « refusent simplement les directives, ce goût de la torture qui est inséparable de l’obligation de travailler ».
Noël Godin
Le Journal du Mardi, 12/04/2005
Festival littéraire - Harry Martinson
Le vendredi 7 mai 2010    Paris 5 (75)

Dans le cadre du festival Une saison de Nobel, soirée autour de Harry Martinson avec Björn Larsson, maître de conférence et écrivain suédois et Philippe Bouquet, critique littéraire et traducteur du suédois (Dagerman, Guillou, Martinson, Johnson).

20h30. Théâtre Mouffetard
73 rue Mouffetard, Paris 5.

Réalisation : William Dodé