couverture
La Toison d’or
Premier registre

Titre original : Zlatno Runo ( Prosveta, Belgrade, 1978)
Traduit du serbo-croate par Mireille Robin – Introduction de l’auteur – Postface de Nicolas Trifon

Parution : 19/04/2002
ISBN : 2910846652
Format papier : 576 pages (12 x 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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Cinq siècles d’histoire mouvementée des Balkans sont livrés ici en une fantasmagorie littéraire qui retrace l’ascension sociale et la chute d’une puissante famille serbe d’origine aroumaine : une saga en sept registres nourris de la mythologie qui accompagne l’errance de ce peuple et tourne en dérision les mirages de la société marchande. Où l’on voit que la quête de La Toison d’or se confond avec une recherche du profit et du gain qui n’épargne que les tempéraments artistes…

Borislav Pekic

Né en 1930 au Monténégro, Borislav Pekic est mort à Londres en 1992, laissant romans, nouvelles, drames et essais. On lui doit notamment La Toison d’or, fantasmagorie littéraire qui, à travers cinq siècles de l’histoire agitée des Balkans, tourne en dérision les mirages de la société marchande.

Les livres de Borislav Pekic chez Agone

« OÙ L’ON NARRE COMMENT KYR-SIMEON, PAR UNE NUIT FANTASTIQUE DE L’AN 1769, EST DEVENU UN TRÈS GRAND ARTISTE GRÂCE AUX MERCENAIRES DE JANINA.

Depuis midi, quand il est rentré du bazar avec son fils, Siméon est enfermé dans son atelier, un gourbi sombre dont le toit en coupole s’élève légèrement, telle une taupinière, au-dessus du sol en terre battue de la cour. Le volet du vasistas est baissé. Seul est resté ouvert le trou circulaire par où s’échappe la fumée du four. Plus large que le conduit, il aère la pièce souterraine et aspire les émanations grises des torches plantées dans des chandeliers placés le long des murs de pisé.
Pour faire ce travail délicat, il ne faut pas que les yeux larmoient. Ce soir, cependant, il ressent un picotement. Un voile grossier lui trouble le regard. Ce n’est peut-être pas à cause de la fumée, mais de la fatigue tout simplement. De la position penchée dans laquelle il est resté pendant des heures – le « dos d’esclave », comme on l’appelle dans la profession –, de la tension de ses genoux, entre lesquels il tient le récipient, et de ses mains, qui redoutent toujours de commettre quelque erreur, de la constante concentration de tout son être attentif à la métamorphose de l’argile. Et c’est également à cause des soucis. Oui, surtout des soucis.
Un de ces jours, il élargira le trou d’aération, comme il en a depuis longtemps l’intention. Et il l’entourera d’un muret, pour le surélever par rapport au niveau de la cour. Actuellement, son atelier ressemble davantage à un tombeau qu’à une pièce où vit et travaille un artiste. Plus tard, il rehaussera aussi la charpente pour gagner quelque aune de plus en hauteur de plafond. Son antre émergera progressivement de la terre, comme la jarre de la glaise. Bien qu’enfoncé encore jusqu’à la taille dans l’humus noir, il percera une fenêtre donnant sur le monastère Saint-Jean-Baptiste, protecteur de Moskopolje. Dans un dernier effort, sa boutique se hissera au grand jour et le soleil éclairera enfin son trésor. Ce qui ne manquera pas de lui amener des clients.
Pour s’éclaircir le regard, il le laisse errer sur les formes nobles de son monde d’argile, sur lesquelles dansent les reflets roux de la flamme des torches. Oui, c’est là son univers à lui. L’autre, par-delà le volet, n’est qu’une illusion. Seuls les rêves y ont quelque réalité. Et encore… Peut-être le tourment qu’ils lui causent est-il réel… Il y a là des coupes, des gobelets, des pots, des vases, des amphores, des cratères en forme de cloche ou de volute, des lécythes et des lécythes aryballes, des loutrophores, des hydries, des cantharos, des oénochoés, des pyxis, des assiettes, des bocaux… Et, bien sûr, des jarres comme les deux qu’il vient de terminer. La troisième est en train de cuire. La quatrième, il l’enduit, la « maquille » d’une solution huileuse d’argile brun foncé, tentant pour Dieu sait la quantième fois de ressusciter le procédé magique des maîtres grecs et de percer le secret du vernis noir.
Son regard se repose sur les contours graciles et les dessins délicats, à peine colorés. Mais, en revanche, ses narines s’emplissent d’une odeur de brûlé. Légère, mais irritante. Ce n’est pas l’odeur à laquelle il est habitué, la puanteur acidulée des torches, le parfum enivrant de l’argile qui refroidit. C’est une odeur de mauvais augure, une odeur hostile comme celle des incendies qui les poursuivent depuis Tsarigrad, quelque chose qui n’a que faire de l’armistice provisoire conclu par la lignée avec la flamme solitaire du four, qui ne se sent pas obligée par cet accord contre nature.
Kyrie imon, seraient-ils déjà là ? Non, c’est impossible. La rumeur l’aurait annoncé. Comment ? Il le sait. Les Siméon le savent. Toute la lignée le sait. Ils ont déjà vécu cela à Janina. En Morée. Sous les murs de Szeged. À Tsarigrad. Partout où ils ont habité… Cela ne peut donc pas être les Turcs, d’autant plus qu’il a payé une pelusia pour faire lire une prière à l’église Saint-Pierre. S’il était doué pour la divination chresmologique comme Mopsos le Lapithe, qu’il peint présentement malgré l’aversion instinctive qu’il lui inspire inexplicablement, s’il pouvait voir ce qui va se passer par-delà les ténèbres des siècles, alors il… Il ferait quoi ? Rien. Cela ne changerait rien. Ce qui doit advenir adviendrait. À quoi bon, dans ce cas, se vouloir prophète, divinateur, astrologue ? Cela ne sert qu’à se ronger les sangs à l’avance…
Siméon pose sa jarre, luisante comme le corps d’un jeune gymnaste au hammam, et va ouvrir le volet du vasistas. Le ciel est tel un énorme bocal bleu sombre au ventre décoré des éclats dorés des étoiles. Dans le clair de lune, les murailles de Moskopolje semblent grises. Un amas de petits nuages fantomatiques flotte au-dessus du Costa al Manduca. Là-haut dans la montagne, les chiens des burons aboient, on les entend jusqu’à Grammos. Du jardin monte le parfum des roses et du tabac. Rien d’autre.
La vie et rien d’autre.
Siméon referme le volet. Il a dû se tromper. Ayant peur, il a perçu une odeur inexistante. Il n’y a rien d’extraordinaire à cela. Un Siméon qui a fait l’expérience du feu mortifère le sentira jusqu’à son dernier souffle dans ses narines, dans ses yeux, sur sa peau.
Il retourne s’asseoir sur son trépied. Il continue d’étaler le vernis au pinceau sur le ventre joliment bombé de la jarre autour duquel il a représenté les glorieux Argonautes avançant dignement pour embarquer à bord de l’Argo. La jarre est pratique, d’assez petite taille pour qu’on puisse aussi bien la charger sur le bât d’un mulet que la porter à la main, mais pourtant suffisamment profonde pour contenir du miel et, sous le miel, des ducats. Il n’a pas eu la place de peindre tous les navigateurs. Il n’a réussi qu’à en faire figurer dix-sept. Acastos, le fils du criminel Pélias, les Dioscures, Castor et Pollux, Périclyménos, le magicien de Pylos, le Lapithe Mopsos, la mine sombre et portant déjà le signe de la mort, Ancaïos et ses deux oncles, Calaïs, le fils ailé de Borée, Atalante, la vierge-chasseresse et son ennuyeux compère Méléagre… Et, bien sûr, les plus célèbres d’entre eux : Héraclès, du golfe de Tarente, avec son fils adoptif, le méchant Hylas, Orphée, le musicien de Thrace, et enfin Jason lui-même, le chef de cette expédition sacrée. Sur quarante-neuf, dix-sept seulement, donc. Et encore, c’est beaucoup. La jarre est un peu étroite pour tous ces élus. Aussi avait-il dû chiffrer soigneusement le récit. La pomme dans la patte d’ours d’Héraclès est là pour rappeler les Hespérides. À cause du char d’Ancaïos, le diable l’emporte, il n’a pu représenter la poupe du navire, sculptée, pour porter chance, dans un chêne de Dordonne.
Cela ne le tracasse pas tellement. Il n’aime pas beaucoup peindre les objets inertes. Il n’a fait figurer le char qu’à cause du cheval. Les chevaux ont toujours joué un rôle important dans la vie des Njago. C’est à eux que ses fils, aujourd’hui encore, devront se fier.
Malheureusement, ce n’est pas lui qui a fait le choix de l’équipage. Il se demande pourquoi il a fallu emmener Ancaïos dans cette équipée maritime. S’il n’avait tenu qu’à lui, il ne l’aurait pas pris. Pas plus que de nombreux autres, au demeurant. Il se serait contenté d’Héraclès, d’Orphée, d’Argos, des Dioscures et d’Acastos – en tant que héros négatif : il a joué pour les Argonautes le même rôle que le feu pour les Siméon –, de Périclyménos le magicien, qui pouvait s’avérer utile en cas de coup dur et, peut-être, d’Atalante. Enfin, pour elle, il aurait réfléchi, car il est bien connu que les femmes en mer attirent la foudre. Quant à l’Argo, il l’aurait construit autrement. Cela aurait été une belle galère longue et fine, un navire vivant, et non un misérable caïque sans âme.
Mais voilà, on ne lui a pas demandé son avis. Sa liberté, hormis pour la technique, se limite au choix des vêtements et des traits du visage. L’inconnu qui lui a commandé la jarre n’accorde aucune importance à ces détails qui ne sauraient changer l’issue de la quête. Pour le reste, Siméon est captif d’une histoire à laquelle il ne peut rien modifier.
Il déteste la monotonie. Les héros grecs étaient des hommes libres, certains même des demi-dieux. On ne peut leur faire porter, comme aux soldats turcs, à tous le même uniforme. D’autre part, le but de l’expédition, à première vue seulement pacifique et cultuelle, devait rester secret. Mais elle n’était pas non plus guerrière au sens propre du terme. Elle ressemblait davantage à une entreprise de piratage, à demi criminelle, à demi commerciale. C’est pourquoi Jason est le seul qu’il a revêtu d’une armure – pour donner à savoir que toute cette mascarade a quand même un caractère militaire –, les armes des autres se distinguant à peine sous les bancs des rameurs, des deux côtés de la coursive surélevée. Pour Argos, le charpentier de marine, son confrère artisan, il a choisi une tunique courte avec une fibule sur l’épaule droite, laissant le bras droit libre pour manier le burin. On ne peut pas savoir, des réparations seront peut-être nécessaires sur le bateau au cours du voyage. Il a déguisé la femme en jeune homme, afin que l’ombrageux Poséidon ne la reconnaisse pas. Il n’a eu aucun mal à simuler par des taches noires la crasse séculaire recouvrant le glorieux Héraclès, qui rend tout vêtement superflu. Il lui a cependant recouvert le tronc d’une peau d’ours. Les Turcs n’aiment pas beaucoup la nudité grecque. Les autres sont habillés à la mode de l’époque : des tuniques courtes, des chlamydes de voyage en laine, tombant jusqu’à la taille. À leurs pieds, des sandales ou des chaussures tressées. Ceux qui ne sont pas tête nue sont coiffés de pétases plates ou de pylos coniques, en feutre mou.
Il s’est autorisé quelque audace avec le magicien Périclyménos seulement. Le cœur serré par une douce angoisse, il examine l’effet obtenu. Il le trouve bon, et même terriblement bon, s’il est possible de s’exprimer ainsi. En raison de tout le mystère entourant sa profession, il l’a vêtu d’un long gilet sans manches à rayures rouges et chamarré de broderies, de coupe moderne, gréco-turque, et a orné sa tête d’un turban bien que cette coiffure n’ait été inventée que mille ans après l’expédition des Argonautes en Colchide. Il saura se défendre si on l’accuse d’avoir commis là un sacrilège sans précédent. Car il a toujours été interdit de mélanger les époques, même du temps de l’Âge d’or, où toutes les libertés étaient permises. C’était là une prérogative divine. L’éternité dans laquelle évoluaient les dieux grecs leur servait à inciter les hommes à accomplir des exploits. Autrement, ces paresseux seraient restés à sommeiller sur la glaise dont ils avaient été créés. Cependant, Siméon, ahuri, se laisse entraîner vers une conclusion encore plus dangereuse. La tenue turque va si bien à Périclyménos qu’on dirait qu’il a vraiment porté le gilet long et le turban dont l’artiste Siméon l’a affublé. Il semble avoir vécu en deux siècles à la fois. Sans vouloir sombrer dans l’hérésie orphique, à laquelle il ne veut même pas songer, Siméon se dit qu’il pourra réutiliser ce procédé à l’avenir. Non seulement il lui permettra de varier les dessins et les coloris, mais encore il rendra l’histoire de leurs antiques ancêtres plus accessible à ses contemporains. Plus tard, s’il s’aperçoit que cette technique picturale révolutionnaire, « pluritemporelle » ou « atemporelle », intéresse suffisamment sans susciter les foudres de l’école officielle, il fera un pas de plus pour s’écarter davantage encore de la tradition des maîtres de l’Attique. Il peindra les événements présents en donnant aux actuels patriciens les traits de héros, penseurs, hymnodes et gymnastes grecs. Il serait amusant, ou pour le moins surprenant, de représenter le rusé Ulysse au Grand Divan du sultan. Ou bien, après toutes ces invasions et destructions, de donner à son bien-aimé fils aîné Siméon, sous les remparts de Belgrade, ville si chère au cœur de son grand-père Siméon – la fine fleur de la Roumélie pour les Ottomans, Alba Graeca pour les autres –, les traits du demi-dieu Héraclès, sur un char de combat tiré par des buffles sauvages au lieu des mules et ânes utilisés par les colporteurs de Moskopolje. L’amiral Orlov ferait un très bon Prométhée : pour le châtier d’avoir tenté d’obtenir des Turcs la liberté du peuple grec, un aigle à l’effigie de Constantin Kolokotronis lui lacérerait le foie. Cette démarche quelque peu ésopienne permettrait de critiquer le présent en lui conférant le caractère inoffensif du passé. L’art se transformerait en une arme pour lutter contre la tyrannie en même temps qu’il serait une cuirasse protectrice. Le rêve des artistes se réaliserait enfin : il leur serait possible de dire la vérité sans risquer d’être pour cela poursuivis. Car tel est le rêve de tout grand artiste : s’arroger le droit de détruire et de tuer sans avoir à le payer de sa vie… Le procédé fonctionnerait évidemment dans les deux sens. Les Argonautes se promèneraient dans Moskopolje de la même manière que les héros de Moskopolje voyageraient sur l’Argo…
Siméon fait toutes sortes de suppositions et combinaisons, jusqu’à en avoir la tête qui tourne. Il fait remonter aux hommes les fleuves impétueux du temps. Il prolonge les récits d’époque en époque. Il malmène le calendrier divin. L’art lui permet d’annihiler le temps et d’instituer la pérennité des faits. Le temps aboli, il n’existe plus de différence entre l’éphémère et l’éternel, entre les mortels et les immortels. Tout est éternité, immortalité.
De quelle manière pourrait-il évoquer les sujets religieux, actuellement interdits ? Oserait-il donner à ses Argonautes, qui n’en ont pas encore, le visage des saints apôtres ? Ceux-ci n’étaient-ils pas également en quête d’une sorte de Toison ? La Toison d’or de l’esprit. Jason serait évidemment le Sauveur. Orphée procéderait aussi de la nature divine. Jason, Orphée et Héraclès : la sainte trinité…
Siméon arrête sa pensée imprudemment égarée. Apaye Satana ! Pour un peu, il allait à son tour commettre l’erreur traditionnelle qu’il reproche lui-même aux artistes. Malgré les temps chamboulés, ce seraient à nouveau les puissants, les stratèges, les hiérophantes, les philosophes, les législateurs qui se pavaneraient sur les œuvres tandis que les commerçants et artisans, véritables architectes du monde, resteraient chevillés à leur époque, comme ligotés à un poteau… Non, cela ne se passera pas comme ça, messieurs les sébastocrators !
La dernière énigme est résolue. Siméon sait enfin avec quels visages ses Argonautes mettront le cap sur la Colchide. Non, ce ne seront pas ceux des patriciens, mais des simples habitants de Moskopolje. Les muskopoleani sillonneront les mers. Son fils Siméon. Et ses autres fils. Sa famille, morte et vivante. Les Siméon & Fils. La firme Njago. Et s’il reste de la place sur l’Argo, on embarquera également les représentants d’autres firmes tsintsares et grecques, commerçants et artisans. Quelques-uns de ses voisins, peut-être, ceux qui partagent sa cour.
L’histoire leur doit bien ça. Ce n’est que justice divine qu’ils puissent eux aussi partir en quête de leur Toison d’or. »
Dossier de presse
David Binger (traduit de l’anglais par Frédéric Cotton)
The New York Times (édition du soir, rubrique arts et culture), 21/01/2004
Nicolas Trifon
Esprit, 10/2002
Milivoj Srebro
Europe, 08-09/2002
Jean-Arnault Dérens
Le Temps, 08/06/2002
Jean-Arnault Dérens
Le Monde diplomatique, 06/2002
Apaiser un vampire du fond de la tombe d’un écrivain

Une douzaine d’années après sa mort, Borislav Pekic est reconnu comme l’un des plus grands écrivains de langue serbe mais il reste malgré tout peu connu. Aujourd’hui, les Northwestern Université Press annoncent pour le printemps la publication d’une traduction anglaise de son terrible roman Comment apaiser un vampire. C’est le troisième de ses livres majeurs à être traduit en anglais après Le temps du Miracle et La Maison de Belgrade, parus respectivement en 1976 et en 1978.
Dans Vampire, Pekic explore et dissèque sombrement les cerveaux des rouages intermédiaires d’un système totalitaire et, en particulier, ceux de Konrad Rutkowski, personnage principal du roman, ancien officier de la Gestapo devenu dans l’Allemagne d’après-guerre un intellectuel libéral, et de son supérieur, Heinrich Steinbrecher, colonel de la SS et véritable nazi fanatique.
Rutkowski, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Heidelberg, relate ses vacances gâchées dans une petite ville dalmate où il avait servi 22 ans plus tôt dans un détachement spécial de la Gestapo. Au long de 26 lettres, cet ancien lieutenant-colonel confesse comment, à l’issue de son premier et pathétique interrogatoire, il envoya un fonctionnaire municipal manchot à la potence ou comment il frappa jusqu’à ce que mort s’ensuive un prisonnier récalcitrant. Ces horreurs sont le vampire qu’il voudrait réduire au silence. Ces confessions sont pour lui une véritable torture. En une sorte d’hallucination, il imagine que son vampire investit un parapluie démoniaque attaché à la personne du fonctionnaire municipal. Le parapluie se met alors à harceler Rutkowski, provoquant finalement sa mort.
Dans le même temps, Rutkowski désavoue et justifie son passé : il prétend qu’il a rejoint la Gestapo pour combattre le nazisme de l’intérieur, affirmant qu’il « avait clairement conscience que ce n’[était] qu’un moyen détestable d’atteindre un objectif plus élevé ». À l’appui de cet argument, il invoque un vaste ensemble de penseurs occidentaux parmi lesquels Marc Aurèle, Erasme, Hegel, Nietzsche, Spengler, Wittgenstein et Sartre.
Professeur à l’université de Chicago et co-traducteur de Vampire, Bogdan Rakic observe que « toute la tradition intellectuelle européenne est décrite comme un mécanisme artificiel d’oppression complètement dissocié de la vigueur spontanée de la vie ». Selon monsieur Rakic, l’argument de Pekic n’est pas de nature anti-intellectuelle. Il s’agissait pour lui de « montrer que les idéologies totalitaires peuvent réapparaître dans des circonstances modifiées ». Pekic lui-même faisait remarquer la chose suivante : « Rutkowski se trompait lorsqu’il songeait que le simple fait d’être le produit de la civilisation occidentale et de la classe moyenne traditionnelle le mettait à l’abri de ces pulsions barbares ataviques. » Et cela ne concerne pas seulement les ex-nazis : « Tant de gens refusent toujours d’affronter leurs propres vampires. » Après avoir attendu 18 ans d’être publié, Pekic commença, dans son exil politique londonien, ce qui est devenu son chef-d’œuvre : La Toison d’or. Ce roman en sept tomes raconte la saga d’une famille des Balkans des temps mythiques au XXe siècle. Quelques volumes ont déjà été traduits en Français. Même si tout commence avec le mythe, l’intrigue principale se déroule autour de la naissance de la bourgeoisie serbe, celle de la Belgrade moderne et donne à travers elle une vision de la Serbie et de sa population citadine. À un autre niveau, La Toison d’or est également une critique du matérialisme et de l’avidité.
C’est donc la saga d’une famille de Tsintsares (ou Aroumains) qui devinrent au XVIIe siècle de riches entrepreneurs dans les territoires du nord de la Grèce avant de se diriger encore plus au Nord. Les origines familiales de Pekic sont en partie Tsintsares et le livre évoque les mémoires de son père et de sont grand-père. Fils d’un haut fonctionnaire de Podgorica, la capitale monténégrine, Pekic, né en 1930, entra rapidement en dissidence. Il fut arrêté à l’âge de onze ans pour avoir participé à une manifestation contre l’Allemagne nazie. Son engagement dans les jeunesses communistes à la fin de 1944 était un leurre et il forma son propre groupe anticommuniste quelques mois plus tard ainsi qu’un autre en 1948. C’est cette année-là qu’il fut arrêté et envoyé en prison pour cinq ans. Dans sa cellule, il écrivait sur du papier toilette avec une dent de peigne. C’est également là qu’il contracta la tuberculose.
La Toison d’or et Vampire ne sont qu’une partie de l’œuvre abondante qui devait naître après ces années de prison : 4 scénarios de films, 6 autres romans, 2 courts romans, des nouvelles, dix pièces de théâtre, 11 volumes de pièces radiophoniques, un journal, une amusante Histoire sentimentale de l’Empire britannique, de la science-fiction et une correspondance.
Dans l’appartement de la famille, sa veuve, Ljiljana, raconte que pendant plusieurs années après son emprisonnement il avait « étudié l’histoire de l’art, puis la psychologie » pour finir par se consacrer exclusivement à l’écriture, en travaillant notamment pour le cinéma dans les années 1960. « C’était un drogué du travail. Un drogué de l’écriture », ajoute-t-elle. Elle l’avait rencontré à sa sortie de prison dans son appartement du 7, de la rue Malajnicka, où il « jouait au poker avec un ami ». La maison porte aujourd’hui une plaque en sa mémoire.
Le régime communiste, qui le considérait comme un indésirable même après sa libération, retardait ou empêchait la parution de ses œuvres. Ecœuré, il partit pour l’Angleterre en 1971. À son retour à Belgrade dans les années de déclin du communisme yougoslave, il a rejoint un groupe de dissidents au sein duquel on trouvait Vojislav Kostunica, plus tard président de la Serbie et Zoran Djindjic, futur Premier ministre de ce pays qui a été assassiné au mois de mars dernier. En février 1990, les trois hommes fondèrent le Parti de l’opposition démocratique. Lors de la convention inaugurale de ce parti, Pekic dénonçait le communisme moribond : « Si ce système n’a ni lois, ni principes, ni fondements moraux sur lesquels nous pouvons tous également nous appuyer, il cesse d’être légitime. » Quatre mois plus tard, alors qu’il participait à une manifestation contre les ex-communistes au pouvoir de Slobodan Milosevic, il fut blessé lors d’une charge de police. Il est décédé en 1992 d’un cancer du poumon.

David Binger (traduit de l’anglais par Frédéric Cotton)
The New York Times (édition du soir, rubrique arts et culture), 21/01/2004
Borislav Pekic : une argonautique aroumaine
Né en 1930 au Monténégro, Borislav Pekic connut la prison sous Tito. Emigré à Londres, il y mourut en 1992, laissant une œuvre abondante, qui n’a été que partiellement traduite, essentiellement aux défuntes éditions L’Âge d’Homme, qui publia tant d’œuvres remarquables de Russie et d’Europe de l’Est, aujourd’hui introuvables. D’autres éditions trop marginales redécouvrent aujourd’hui cet auteur majeur et inclassable, en particulier sa Toison d’or, épopée en huit volumes dont seuls deux sont traduits. Accrochez-vous, le voyage en vaut la peine. Borislav Pekic écrit en serbe, mais est en fait un Aroumain. Ce peuple des montagnes albanaises (également appelé valaque ou tsintsare), d’abord pasteur et semi-nomade dans une région déshéritée aujourd’hui aux frontières de l’Albanie, de la Gréce et de la Macédoine, se spécialisa ensuite dans le commerce et connut au XVlIIe siècle la prospérité autour de Moscopolje, que son accès difficile, à plus de mille mètres d’altitude, avait fait oublier des Turcs alors maîtres des Balkans. Ils s’en souvinrent pour dévaster cette ville trop indépendante. Dès avant la chute de leur capitale, les Aroumains étaient de grands voyageurs, et s’établirent dans tous les pays environnants – Autriche, Hongrie, Grèce, Serbie et souvent y réussirent : à Vienne, Siméon Sina et ses descendants rivalisaient avec les Rothschild. C’est l’histoire d’une de ces familles que conte la Toison d’or. Réunis pour la Noël 1941, les Njegovan viennent de toute l’Europe et ont tous brillamment réussi : industriels, hommes politiques, grands avocats, voir évêque et général, tous rêvent de monter encore plus haut, dans l’élite qui dirige les Etats. Mais l’Esprit de famille, qui sait que la guerre imminente les balaiera presque tous, cherche désespérément celui qui aura assez d’énergie pour, une fois de plus, repartir de zéro et fonder une nouvelle lignée. Il n’en trouve qu’un : l’ancêtre, Siméon le Patron, centenaire, paralysé et muet, qui somnole toute la journée dans son fauteuil. Il le supplie, argumente, insulte, et finit par l’éveiller sur une vision de l’enfer : la banqueroute éternelle… Et Kyr-Siméon se souvient. Mémoire vivante de la famille, il a appris de son arrière-grand-pére, Siméon le Grec (ou le Vampire pour ses détracteurs), l’histoire du premier Siméon, empalé par les Turcs lors de la prise de Moscopolje, et de ses fils dispersés aux quatre vents. Avec un solide bon sens, dans un vocabulaire comptable souvent hilarant car détourné de son objet, son récit éclaté nous livre plusieurs siècles d’histoire des Balkans, et démonte impitoyablement les leurres de la tradition aroumaine et de la société marchande. Car le Patron n’est pas que lui-même : homme-firme, il est toute sa descendance, qui discute de futilités autour de son fauteuil, mais aussi ce Siméon le Potier qui jusque sur le pal recherche le secret du vernis noir des Grecs, et tous ses ancêtres, jusqu’au mythique Siméon de Tsarigrad qui a fui Constantinople lors de sa prise par les Turcs en 1453. En une épopée dérisoire, les Njegovan, poursuivant à travers les exils la Toison d’or terrestre, amassent des biens périodiquement dévorés par les incendies qui ponctuent leur histoire. Mais l’argonautique siméonienne consiste avant tout à rester en vie et, par-delà, à préserver la mémoire – sa part d’éternité, la vraie Toison d’or, que seuls savent saisir les tempéraments artistes.
Martobre, n°19, 09/2003
L’odyssée balkanique des Aroumains

Thessalonique (Grèce), mardi 28 mai, fin d’après-midi : une centaine d’activistes d’extrême droite investissent le stand de trois pays invités au Salon du livre organisé dans cette ville : la Bulgarie, la République ex-yougoslave de Macédoine et la Roumanie. Ils jettent les livres par terre, les déchirent, crachent dessus puis les brûlent. Plusieurs participants fournissent même la liste des ouvrages à contenu jugé blasphématoire. Y figurent tous les ouvrages édités en aroumain en République de Macédoine : des ouvrages littéraires, des recueils de textes traditionnels, des traductions de classiques dans cette langue. Les ouvrages comportant le mot Macédoine dans le titre (parfois des guides touristiques et des annuaires statistiques) sont également visés ainsi que des ouvrages roumains que l’on pensait (à tort) qu’ils étaient écrits en aroumain.
L’incursion punitive faisait suite à une émission transmise par la chaîne régionale Best Channel, dont l’animateur invitait les téléspectateurs à se rendre au salon pour protester contre la présence des trois pays voisins cités plus haut. La police n’est pas intervenue tandis que les organisateurs, prévenus à l’avance, ont cherché à dissimuler les incidents, précise le Greek Helsinki Monitor dans son communiqué de presse daté du 30 mai cosigné par d’autres organisations des droits de l’homme présentes dans ce pays. Le communiqué, qui déplore l’absence de réactions des forces politiques, à l’exception des écologistes, explique dans les termes suivants l’acharnement des participants contre les ouvrages en aroumain : « Les fascistes (…) entendaient soutenir par leur action la propagande nationale, selon laquelle, d’une part, le valaque [l’aroumain] n’est pas une langue à tradition écrite, et, d’autre part, tous les Valaques sont grecs. »

Gasny, dans l’Eure (France), quelque vingt-quatre heures plus tard, soit le mercredi 29 mai à 18 heures : un incendie se déclare dans le dépôt de l’éditeur et distributeur Belles Lettres. Dans le stock détruit par les flammes se trouvait également la plupart des exemplaires d’un ouvrage qui venait d’être imprimé, La Toison d’or, premier tome de la saga d’une famille aroumaine où des mots et des expressions en aroumain côtoient des mots et des expressions en grec et qui, de surcroît, véhicule des valeurs et des références ayant de quoi agacer voire désespérer les aficionados balkaniques (toutes nationalités confondues) de la patrie (toujours en danger), de l’héroïsme (guerrier), d’autochtonie, des racines, de la terre natale et ainsi de suite.

La coïncidence entre ces deux événements est d’autant plus troublante que le feu a joué plus d’un tour dans la vie des Aroumains. Moskopolje, en albanais Voskopojë, la florissante ville qu’ils ont bâtie au XVIIIe siècle, a été incendiée par deux fois et, selon la légende, c’est le feu qui a provoqué la dispersion d’autres bourgs prospères aroumains dans la région. Pekic lui-même se fait à maintes reprises dans La Toison d’or l’écho de l’angoisse de ses personnages en matière d’incendie… Jusqu’à nos jours, certains Aroumains suspectent la hiérarchie ecclésiastique grecque d’avoir brûlé des textes et ouvrages édités en aroumain notamment dans l’imprimerie de Moskopolje (sans apporter de preuve formelle à l’appui). Faut-il en conclure que le sort s’acharne contre les Aroumains et ceux qui les approchent ? Plutôt que de plonger dans les bas fonds des superstitions et d’explorer les hauteurs béantes de la métaphysique, nous nous contenterons de faire plusieurs remarques plus terre à terre en rapport avec ces deux incidents.
L’incendie de Gasny était accidentel, les nostalgiques des heures de gloire de la Grèce antique, du faste de Byzance, de la toute-puissance de l’Eglise orthodoxe et surtout de l’ordre régnant sous le régime des colonels n’y sont pour rien. Elle peut avoir cependant des conséquences autrement fâcheuses que l’autodafé de Thessalonique, qui ne constitue pas une première et s’est déroulé selon un scénario déjà bien rôdé. Il y a quatre ans (en 1998) j’ai eu moi-même l’occasion d’assister à une manifestation similaire : une poignée de patriotes indignés, avertis puis relayés par les médias et sous le regard condescendant des autorités locales, avaient pris pour cible un colloque sur la langue aroumaine organisé à Larissa, ville également située en Grèce du Nord. Par bonheur, l’ouvrage reprenant les actes de ce colloque édité et diffusé en Grèce semble avoir échappé jusqu’à présent aux flammes1.
Sur un point particulier, le préjudice que pourrait occasionner l’incendie de Gasny est emblématique de la situation complexe qui prévaut dans cette région du monde. Traduit dans une langue bénéficiant d’une plus large circulation, le livre de Pekic devient plus accessible à des lecteurs concernés au premier chef, à savoir des albanophones, bulgarophones, grecophones, roumanophone ou turcophones parlant également le français, d’origine aroumaine ou non.
On ne doit jamais perdre de vue que si dans le sud-est européen on communique si mal, comme l’attestent les conflits en tout genre qui ont émaillé ce dernier siècle, c’est aussi parce que l’on y parle des langues différentes. Des langues dont la cohabitation s’est révélée de plus en plus problématique voire conflictuelle au fur et à mesure que les Etats nations se sont mis en place. Le multilinguisme, fréquent encore au début du XXe siècle parmi certaines catégories de la population n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir, y compris parmi les Aroumains qui se sont retrouvés au carrefour de quatre Etats : la Grèce, l’Albanie, la République de Macédoine et la Bulgarie. Le recours à une langue d’Empire ou à celle d’une puissance extérieure (aujourd’hui surtout l’anglais) n’est pas la panacée, certes, mais peut favoriser l’intercompréhension, tout au moins jusqu’à un certain point. C’est surtout de l’extérieur que l’on parle de « Balkans ». Sur place, depuis le démembrement de l’Empire ottoman, on parle (et on raisonne en termes) de Bulgarie, de Grèce, d’Albanie, etc. Sur le plan des mentalités les points communs ne manquent pas (ce que l’on déplore et l’on assimile volontiers sur place à un héritage malheureux) mais on y communique peu. Les élites l’ont toujours fait par langue étrangère interposée, langue à laquelle ses membres puisent d’ailleurs la plupart de leurs références politiques, culturelles et idéologiques communes. Outre la population frontalière ou ceux qui s’adonnent au tourisme, le commun des mortels est plutôt indifférent au sort des pays voisins et peu soucieux d’en savoir plus sur l’histoire et la culture, les intérêts et le destin qu’il a en commun avec les autres. Le cadre national a tout fait pour le préparer à une telle attitude, avec une efficacité certaine dont témoignent les poussées nationalistes cycliques.
Les Aroumains (dits aussi Vlassi, Vlachos ou Koutzovlachos, Tsintsares, Macédoroumains…) font partie de cette frange de la population de la région qui a été amenée à contrarier quelque peu cette tendance lourde et apparemment inexorable. Ils ont joué à maintes reprises le rôle de trait d’union tant dans le domaine commercial que culturel pendant les deux siècles qui viennent de s’écouler. Ils l’ont fait non pas par vocation, encore moins par altruisme, mais en raison de leur situation de fait, parce qu’ils étaient dispersés, mobiles et minoritaires. Tout porte à croire que leur entreprise, hasardeuse, pénible, impliquant des efforts et des énergies considérables, s’est soldée par un échec. Un double échec, dans leur cas : les exploits, dans les domaines commercial et industriel par exemple, qu’ils ont pu réaliser ne se sont pas traduit par des acquis durables tandis que leur autonomie s’est réduite en peau de chagrin et leur langue a vu ses positions décliner progressivement en raison de l’absence de moyens institutionnels pour la cultiver. Sur certains points cependant le doute est permis. Parmi les ouvrages « valaques » mis à l’index par les nationalistes de Thessalonique, signale le communiqué, figure aussi un livre rare, le Dictionnaire quadrilingue grec moderne-aroumain-bulgare-albanais publié en… 1802. Une telle persévérance dans acharnement ne manque de suggérer que la tendance lourde que nous venons d’évoquer rencontre encore des résistances et que les cloisonnements nationaux ne sont pas toujours étanches. La fantasmagorie de Pekic s’arrête chronologiquement au début de la Seconde guerre mondiale, le ton qu’il adopte est tout sauf optimiste ; son livre ne permet pas moins de porter un regard différent sur le passé des Balkans tout en donnant des lettres de noblesse quelque peu surprenantes au parcours des Tsintsares.
Les Aroumains semblent constituer d’ailleurs le support idéal pour la reconstitution d’une odyssée balkanique. On le voit bien avec le film de Théo Angelopoulos Le regard d’Ulysse [To vlemma tou Odyssea] (1995). Les frères Manakia, photographes ayant installé leur studio à Ianina en1898 puis en 1902 à Bitola, et pionniers de la création cinématographique, sur les traces desquels se déroule le voyage du personnage central du film aux quatre coins des Balkans, étaient aroumains. Leurs premières séquences cinématographiques (1906), des documents ethnographiques précieux, reconstituent des scènes de la vie de leur village, Avdela, où ils filment leur grand-mère, centenaire. Tant les Slaves que les Grecs se sont empressés de les présenter comme étant des leurs. S’il insiste sur le grotesque de la situation qui en découle, Angelopoulos s’abstient de mentionner leur appartenance ethnique, et se contente de dire qu’ils étaient originaires d’un village de Grèce (en fait, à leur naissance, le village en question était sous administration ottomane. S’il procède ainsi, c’est vraisemblablement pour mieux appuyer son propos, qui entend transcender les mesquineries générées par les rivalités nationales. Le fait que ces personnages étaient issus d’une minorité peu disposée à se définir en termes nationaux aurait peut-être mérité d’être pris en compte. On peut aussi se demander en quoi une telle précision aurait pu porter ombrage à la grandeur du mythe homérique et surtout si, aux yeux du cinéaste, lui-même originaire de la région (Florina), les Aroumains constituaient un élément à part digne d’être mentionné.
Le problème de la visibilité est récurrent chez les Aroumains. Un voyageur anglais signant sous le pseudonyme d’Odysseus son journal de voyage publié en 1900 le formule dans des termes très suggestifs dans sa présentation : « Dispersée en Macédoine, se trouve une autre race qui présente un grand intérêt et une certaine importance : les Valaques. Ils nous rappellent une de ces toiles ingénieuses où un animal ou une figure humaine est conçu en sorte qu’il ne soit pas reconnaissable à première vue, mais une fois découvert il devient l’élément principal du tableau. Ainsi, quelqu’un peut vivre et voyager dans les Balkans sans voir ni entendre parler des Valaques, jusqu’à ce que ses yeux se dessillent. Et, à partir de ce moment, il risque de tomber dans l’autre extrême et de croire, comme les patriotes roumains, que la plupart des habitants de la Macédoine sont des Aroumains déguisés. »2

Bien entendu, les tentatives de certains Aroumains de s’affirmer comme tels n’ont pas manqué par le passé et de nos jours ils ont réussi en plusieurs occasions à faire reconnaître leur particularisme culturel voire national dans le contexte européen3. Une telle affirmation et la reconnaissance qui s’en suit implique forcément des choix réducteurs, des simplifications, des retouches qui conduisent à la fabrication d’une image plus nette, plus cohérente, plus facile à identifier, à situer dans le temps et dans l’espace, mais aussi plus éloignée des réalités complexes qu’elle prétend recouvrir. Aussi, bien des Aroumains ne s’y reconnaissent pas et continuent à douter et à s’interroger sur leur « appartenance ».
L’un des mérites de Pekic, et pas des moindres, par rapport aux Aroumains, est de leur avoir rendu non seulement une visibilité qui leur a tant manqué mais aussi la place à part qu’ils ont joué dans l’histoire des Balkans. Ceci à travers non pas des arguments et contre-arguments relevant de l’argutie nationaliste mais en imaginant des personnages vivants, controversés, hauts en couleur et imprévisibles, loin des images pieuses et figées auxquelles on se raccroche si souvent dans les Balkans lorsqu’il s’agit du passé. Raison suffisante, nous semble-t-il, pour souhaiter que l’incendie de Gasny n’interrompe pas la poursuite de la publication de La Toison d’or (7 volumes !).

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1 L’Hétérogénéité linguistique en Grèce, éditions Alexandrie, Athènes, 2001.

2 Odysseus (Charles Norton Edgecumbe Eliot), Turkey in Europa, Londres, 1900, p. 409.

3 Le 24 juin 1997, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté la résolution 1333 pour « la défense de la langue et la culture aroumaine ».

Nicolas Trifon
Esprit, 10/2002
Borislav Pekic (1930-1992), l’une des figures de proue des Lettres serbes, n’est pas complètement inconnu en France. Trois de ses livres ont été déjà publiés en français jusqu’à présent : L’ascension et la chute d’Icare Gubelkian, Le Plaidoyer du gardien de plage et Le Temps du miracle. Cependant, il a fallu attendre longtemps, plus de quinze ans, avant qu’un éditeur francophone ne relève le défi et se lance dans la publication de son œuvre majeure, le volumineux roman La Toison d’or composé de sept volumes ou, pour reprendre le terme de l’auteur, « sept registres ». Ce défi relevé finalement par un petit mais courageux éditeur, Agone, permettra au public français, espérons-le, de découvrir enfin, dans toute sa force créatrice, un authentique écrivain des Balkans.
Disons-le d’emblée : avec La Toison d’or, époustouflante saga argonautique de plusieurs milliers de pages, Pekic a réalisé une œuvre unique dans les littératures des pays balkaniques ; œuvre qui se distingue non seulement par son ampleur mais aussi par une audace inouïe de la part de son auteur. En narrant l’histoire d’une quête, marchande et dérisoire, de la toison d’or, Pekic s’est lancé dans une autre quête tout aussi extraordinaire : la quête d’un roman-fantasmagorie, sorte d’épopée moderne aussi bien parodique que fantasmagorique, capable d’offrir une vision globale du destin de l’homo balkanicus confronté sans cesse aux aléas de l’histoire tourmentée de cette région.
Cette étonnante épopée fantasmagorique, où l’écrivain a donné libre cours à sa puissante imagination et à son impressionnante érudition, offre plusieurs niveaux de lecture. La Toison d’or pourrait être lue d’abord comme une chronique romancée du clan des Njegovan, une famille serbe d’origine aroumaine. En effet, l’histoire de cette famille – ses pérégrinations perpétuelles à travers les siècles et sa lutte pour la survie qui se transforme en une course effrénée de l’accumulation des capitaux, ou pour reprendre la métaphore de l’écrivain, en une quête de la toison d’or qui n’est, aux yeux de la famille, qu’un simple synonyme du Dieu-Argent – constitue la trame principale de ce roman.
Mais, bien sûr, La Toison d’or ne reste pas enfermée dans le cadre étroit d’une chronique familiale. Cette œuvre a aussi pour ambition d’offrir à ses lecteurs « une vision subjective de l’histoire de la bourgeoisie de Belgrade et de Serbie » et, plus largement encore, une reconstruction romanesque de l’histoire parallèle et souterraine des Balkans, histoire tantôt tragique tantôt comique mais toujours émouvante. En relatant la saga multiséculaire des Njegovan, Pekic évoque largement les événements principaux qui ont façonné, du XIIIe siècle à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, le destin de l’homme balkanique : les conquêtes turques, la chute de Constantinople, l’incendie de Moskopolje, les insurrections serbes, la formation de la Yougoslavie, etc.
Enfin, ce roman pourrait être également lu comme la paraphrase parodique d’un projet utopique de la quête de l’immortalité vue comme une perpétuelle continuation de l’arbre généalogique familial. Ce projet utopique est conjugué avec un autre, celui de la recherche de la prospérité, évoqué à travers la métaphore de la toison d’or et du mythe antique des Argonautes. Lue dans cette optique, la saga des Njegovan se présente symboliquement comme une farce humaine, comme une histoire parodique de l’humanité qui, faute de pouvoir atteindre l’immortalité, se contente de chercher le bonheur et le sens de la vie dans l’accumulation égoïste des biens matériels du monde terrestre.
Le premier volume de La Toison d’or qui vient de paraître montre déjà ces différentes facettes de l’épopée des Njegovan ainsi que l’originalité de la démarche de Pekic, qui a su trouver, tout en exploitant les expériences novatrices du roman moderne, une forme narrative authentique pour sa « fantasmagorie ». Pour parler concrètement, le roman s’ouvre sur une scène lourde de symbolique, qui servira par la suite comme cadre général de l’histoire. Il s’agit du réveillon du Noël orthodoxe à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, le 6 janvier 1941, auquel participent tous les membres du nombreux clan des Njegovan. Ce point de départ permettra à l’écrivain non seulement d’évoquer l’imminence d’une catastrophe menaçant la famille et avec elle le monde entier, mais aussi d’exploiter habilement l’ambiance mystique d’une fête religieuse et familiale.
D’ailleurs, c’est justement grâce à cette ambiance, mêlée aux mauvais présages d’une apocalypse inévitable, que l’écrivain réussit à mettre en œuvre, à travers un procédé ludique, un mécanisme narratif original. Précisément, partant du fait que dans la tradition orthodoxe Noël représente également une sorte d’hommage aux ancêtres – « le soir de Noël, il faut aussi penser aux défunts », note le narrateur –, Pekic introduit dans son histoire « l’esprit de famille », une variante de « l’esprit des ancêtres », qui se manifeste toujours, d’après la légende, « lorsque la famille est menacée d’anéantissement ». Enfin, en se présentant comme un simple médium de ce bon esprit, de cet ange gardien, l’auteur s’octroie le rôle d’un narrateur omniscient, ce qui lui permettra de s’immiscer dans le corps et l’âme de nombreuses générations des Njegovan, en commençant par Siméon le Patron, le dernier « timonier de l’Argo » familial.
Ce « premier registre » du roman-fantasmagorie de Pekic n’est cependant qu’un point de départ, l’étape initiale du long périple argonautique des Njegovan. Espérons que l’éditeur Agone et la traductrice Mireille Robin auront suffisamment d’énergie et d’enthousiasme pour les accompagner jusqu’au bout dans leur quête de la toison d’or.
Milivoj Srebro
Europe, 08-09/2002
Entre Vienne et Istanbul, le destin des Aroumains
C’est une figure majeure des lettres yougoslaves que le public francophone a peu à peu l’occasion de découvrir. De haute stature, l’allure presque monacale, retranché derrière d’épaisses lunettes, Borislav Pekic ne manquait pas d’impressionner tous ceux qui ont pu le rencontrer. Né en 1930 au Monténégro, et mort à Londres en 1992, l’auteur a construit une œuvre immense, qui peut se lire comme une longue méditation sur l’histoire des Balkans, dont il ne cesse d’emmêler et de démêler les fils. L’écrivain serbe Borislav Mihailovic Mihiz, son ami, le définit même comme « un homme fiché sur le pal de l’histoire ».
Fils d’un haut fonctionnaire de la Yougoslavie royale de l’entre-deux-guerres, Borislav Pekic est né à Podgorica. Il a grandi à Knin, en Croatie, à Mrkonjic Grad, en Bosnie, et dans la propriété familiale de sa mère, en Vojvodine. Il a achevé ses études secondaires à Belgrade. Engagé dans une association démocratique de lycées, il est arrêté et condamné à 15 années de prison en 1948. Il purge 5 ans de sa peine, dans les prisons de Nis et de Sremska Mitrovica. Après sa libération, en 1953, il devient dramaturge et scénariste. Son premier livre, Le Temps du miracle, ne parut qu’en 1965. Les sept tomes de La Toison d’or demeurent néanmoins la grande œuvre de Pekic. Cette saga compte les destinées de la famille des Njegovan-Turjaski, des commerçants aroumains, mais elle représente en fait une histoire de la bourgeoisie serbe et de la Serbie contemporaine. Les héros de Pekic ne cessent de voyager, et s’ils contribuent à un projet national – celui de la Serbie contemporaine – leur histoire s’enracine dans un espace de relations bien plus vaste, qui relie Vienne à Istanbul.
En effet, qui connaît les Vlachs, ou Tsintsares, ou Aroumains ? Même parmi les meilleurs connaisseurs des Balkans, la tentation est grande de toujours oublier ce petit peuple de commerçants ou de bergers, dont la destinée est pourtant mêlée à toutes les évolutions du sud-est de l’Europe. Orthodoxes, les Vlachs sont un peuple « caméléon », qui a toujours eu la faculté de se fondre dans le peuple orthodoxe localement dominant, devenant Grecs en Grèce, Serbes en Serbie. Les Vlachs cultivent le mythe de leur ville d’Is, la riche et prospère cité de Moskopolje (aujourd’hui Voskopoja, en Albanie), détruite par un raid ottoman à la fin du XVIIIe siècle. Depuis cette tragédie, les commerçants vlachs ont essaimé à travers tous les Balkans, comme les héros de Pekic.
Borislav Pekic confessait avoir lui-même « 8 % de sang aroumain », mais cette fragile hérédité biologique n’est pas un frein à son imagination. Au contraire, il écrit dans un court texte intitulé « En quête de la Toison d’or »: « Ma démarche fut au départ d’ordre intime. Cela fait plus de trente ans maintenant que je me consacre à ces recherches personnelles. Ma première généalogie des Njegovan-Turjaski, qui n’a subi depuis lors que des modifications infimes, date de 1952. [...] Cependant, au fur et à mesure que j’ai avancé dans mon travail, mes motivations privées sont passées au second plan, et j’ai même fini par les oublier. Il m’était devenu complètement égal de savoir comment les choses étaient advenues et pourquoi; je ne cherchais plus à m’expliquer quoi que ce soit, je ne souhaitais plus interpréter ma propre destinée. Ce qui comptait désormais à mes yeux, c’était de percevoir les événements du passé du dedans, dans leur processus. » Peu à peu le projet littéraire a englouti l’historien, et La Toison d’or revisite deux siècles d’histoire balkanique, permettant au lecteur, même peu familier de cette Europe toute proche et différente, de ressentir la réalité humaine de cette histoire vécue.
En janvier 1941, la famille Njegovan-Turjaski est réunie dans sa propriété de Turjak, non loin de Ljubljana, pour célébrer le Noël orthodoxe, alors que la guerre menace aux portes de la Yougoslavie. L’aïeul, Siméon le Patron, centenaire que l’on croit gâteux, ne mène plus qu’une vie végétative dans son fauteuil. Il rêve pourtant, passant en revue les destinées de la famille, reprenant le chemin de tous ses aînés. Petits colporteurs, les Njago se sont hissés au sommet d’une immense fortune, au fur et à mesure de leurs pérégrinations qui les ont menés de Moskopolje à Belgrade et à Vienne.
Les éditions Marginales ont pris le courageux pari de traduire l’intégralité de La Toison d’or, six autres volumes devant suivre ce « registre du premier fantasme ». L’excellente traduction de Mireille Robin permet de faire entendre les voix multiples qui parlent par Siméon le Patron, passant du serbe au grec et à l’aroumain. La postface de Nicolas Trifon rappelle, brièvement mais avec clarté, les destinées historiques et littéraires des Aroumains.
Jean-Arnault Dérens
Le Temps, 08/06/2002
Une odyssée balkanique
Qui connaît les Vlachs, ou Tsintsares, ou Aroumains ? Même parmi les meilleurs connaisseurs des Balkans, la tentation est grande de toujours oublier ce petit peuple de commerçants ou de bergers, dont la destinée est pourtant mêlée à toutes les évolutions du sud-est de l’Europe. Orthodoxes, les Vlachs sont un peuple « caméléon », qui a toujours eu la faculté de se fondre dans le peuple orthodoxe localement dominant, devenant Grecs en Grèce, Serbes en Serbie. Les Vlachs cultivent pourtant le mythe de leur ville d’Is, la riche et prospère cité de Moskopolje (aujourd’hui Voskopoja, en Albanie), détruite par un raid ottoman à la fin du XVIIIe siècle.
Borislav Pekic, né en 1930 à Podgorica (Monténégro), mort à Londres en 1992, est l’un des plus grands écrivains yougoslaves du XXe siècle, et La Toison d’or constitue son immense chef-d’œuvre, déroulant au long de près de 4 000 pages les destinées de la famille Njago, ou Njegovan. La première scène se déroule en janvier 1941. La famille Njegovan-Turjaski est réunie dans sa propriété de Turjak, non loin de Ljubljana, pour célébrer le Noël orthodoxe, alors que la guerre menace aux portes de la Yougoslavie. L’aïeul, Siméon le Patron, centenaire que l’on croit gâteux, ne mène plus qu’une vie végétative dans son fauteuil. Il rêve pourtant, passant en revue les destinées de la famille, reprenant le chemin de tous les Siméon – ainsi se prénomment les aînés – qui l’ont précédé. Petits colporteurs, les Njago se sont hissés au sommet d’une immense fortune, au fur et à mesure de leurs pérégrinations qui les ont mené de Moskopolje à Belgrade et à Vienne.
Les éditions Agone ont pris le courageux pari de traduire l’intégralité de La Toison d’or, six autres volumes devant suivre le premier. L’excellente traduction de Mireille Robin permet de faire entendre les voix multiples qui parlent par Siméon le Patron, passant du serbe au grec et à l’aroumain. À travers les destinées de la famille Njegovan, c’est en fait deux siècles d’histoire balkanique qui sont revisités, permettant au lecteur, même peu familier de cette Europe toute proche et différente, de ressentir la réalité humaine de cette histoire vécue. La postface de Nicolas Trifon rappelle, brièvement mais avec clarté, les destinées historiques et littéraires des Aroumains.
Jean-Arnault Dérens
Le Monde diplomatique, 06/2002
Réalisation : William Dodé