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Le Nouveau Spartiate
et autres nouvelles
Traduit du suédois par Philippe Bouquet & Virginie Büschel
Parution : 15/11/2000
ISBN : 2910846369
Format papier : 96 pages
8.90 € + port : 0.89 €

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Eyvind Johnson

Eyvind Johnson (1900–1976) est l’un des écrivains majeurs de la très riche littérature prolétarienne suédoise. En 1974, il partage le prix Nobel de littérature avec “Harry Martinson.
Fils d’ouvriers, élevé par des parents adoptifs, il connait très tôt l’expérience du travail. Le chômage et la misère qu’il connait au lendemain de la guerre le convainquent de s’engager dans le syndicalisme et le militantisme socialiste. Il doit sa formation d’écrivain à la rédaction des procès verbaux de réunions syndicales et à sa soif de lecture. Son œuvre, pour l’essentiel composée de romans et nouvelles, a toujours mêlé la dénonciation des avanies et injustices sociales à une inébranlable confiance dans le renouvellement de l’âme humaine, et témoigne d’un engagement permanent pour les idées libertaires.
On lui doit notamment Le Roman d’Olof (Stock, 1974), Heureux Ulysse (Gallimard, 1950), De roses et de feu (Stock, 1956), Les Nuages sur Métaponte (Esprit Ouvert, 1995), Le Temps de Sa Grâce (Esprit Ouvert, 1995).

Les livres de Eyvind Johnson chez Agone

JOURS HEUREUX

Donc : nous coulions des jours heureux. Nous étions allongés sur le dos sur un îlot quelconque, un coin usé, raboté, lustré, dépassant de l’énorme pierre au-dessous de nous, une des cornes émoussées du monde. Ainsi couchés, nous suivions du regard le vol capricieux des mouettes, en l’air. Nous tentions de deviner leur but, ces perpétuelles petites résolutions de vivre, et dessinions en l’air leurs courbes étranges, leurs glissades latérales et leurs angles aigus. Leur envol faisait partie de notre joie.
Au-dessus de nous, il y avait le ciel et le cri des mouettes : bruissement de longues ailes effilées, bruissement du vent (aile duveteuse planant sur les rochers et sur cette immense mer oscillant doucement). Au-dessus de nous le soleil. Il sort de la mer, découpe son auréole sur les couches d’air de l’horizon et, tard le soir, s’enfonce dans la mer en une large bande de feu. – Je tente de décrire ce spectacle pour que vous compreniez comment c’était, tout cela.
Il ne faisait jamais nuit, en cette époque de bonheur. Les silhouettes des gros bateaux, qui causaient de légers clapots sur les récifs bien après que leur fumée et leurs lanternes eurent disparu, ne nous laissaient aucun repos. Nous vivions dans une joyeuse inquiétude, la joyeuse angoisse de la vie envers la tranquillité, le silence, l’inactivité et le doux farniente qui nous guettaient.
Et nous plongions la tête la première dans cette eau fraîche et salée. Au pied des rochers, nous nous accrochions aux algues gluantes, nous plongions vers le fond pour aller chercher des moules et des étoiles de mer rouges et piquantes que nous faisions ensuite sécher jusqu’à ce qu’elles ressemblent à des peaux ratatinées et alors nous les jetions. Nous ramassions du bois de flottaison et allumions de grands feux totalement inutiles en plein soleil – ou construisions des radeaux que nous mettions à la mer à marée basse.
Nous jouions les barbares, les premiers et les derniers hommes. Nous errions à moitié nus parmi les arbres épars du rivage, grimpions à des pins tordus et pelés par le vent, hurlions nos noms et éprouvions la joie qui en résulte.
Helena et Tomas et Dora et moi.
Nous n’avons presque jamais parlé de livres ni de tableaux, cet été-là, mais la vie n’en continuait pas moins.
Sur une butte, il y avait une pomme de pin tombée au cours de l’année précédente qui n’avait pas été emportée à la mer par la fonte des neiges, le printemps suivant, mais était restée obstinément accrochée à son petit morceau de terre. Nous nous sommes assis en rond autour d’elle et l’un de nous a dit que c’était le centre du monde – ce qui était sans nul doute une authentique vérité estivale. Nous l’avons prise doucement dans nos mains, la tenant comme un petit oiseau aux yeux luisants de frayeur. Un jour, au beau milieu de cette joyeuse époque, Tomas a fini par enfoncer quatre allumettes dans le corps desséché de la pomme de pin et dire que c’était une vache, en faisant meuh. Pourtant, Tomas était le plus vieux de nous tous et va bientôt avoir trente ans.
Les filles l’ont jetée à la mer. La femme possède une cruauté joyeuse, riante, aux dents acérées, dont le monde ne peut peut-être pas se passer. Elles ont chanté en duo une vieille chanson d’enfants française qui disait à peu près :

« Le bon roi Dagobert
qui a mis ses culottes en envers… »

ou quelque chose comme cela, et je crois qu’elles ont inventé certaines strophes pour nous rendre plus joyeux encore et nous faire brailler avec elles.
Ce que nous éprouvions, c’était à peine ce qu’on appelle le bonheur, plutôt une joie inquiète, forcée, édifiée sur une base serve, facile à saisir mais difficile à conserver – la caresse fugitive du manteau d’un dieu souriant mais inconnu passant par là. Notre joie n’était pas non plus celle, intense, qu’on éprouve quand on a le sentiment de créer quelque chose de valeur ; non, en fin de compte, c’était guère que ce qu’il reste lorsque quatre cerveaux se la sont coulé douce au soleil pendant de nombreux jours de soleil : un brin de satisfaction pas très assuré d’avoir passé un bon moment.
Dossier de presse
Denis B.
Nouvelles du Nord, 2001
Le nouveau spartiate & Dolorosa
Ces deux recueils, publiés chez Agone, sont constitués à partir des nouvelles de l’ouvrage d’Eyvind Johnson, La nuit est ici, publié en 1932. Nouvelles européennes, déjà bien dans la veine des grands ouvrages que nous donnera plus tard cet auteur, elles se situent en France, en Allemagne, en Suède, en Grèce. Également bien dans sa manière son recours à l’Histoire, ici l’Antiquité, car le présent se lit à la lumière du passé... et inversement. En effet Johnson n’a cessé de nous parler de nous et de notre monde, car l’homme est toujours le même, victime de circonstances qu’il ne peut pas toujours maîtriser, d’initiatives et d’intérêts qui ne sont pas forcément les siens. Et qu’il soit soldat dans une armée en débandade aux confins de la Macédoine ou soupirant d’une Polonaise mariée à un prêteur sur gages et brocanteur d’Oberhausen, derrière les caractéristiques qui font de lui un être unique, il nous renvoie, quelque part, un aspect de nous mêmes. Les treize nouvelles ont, dans l’ensemble, une tonalité plutôt sombre et parlent d’êtres malmenés par la vie, cachant le plus longtemps possible les secrets douloureux qu’ils conservent enfouis au plus profond d’eux-mêmes. Mais le plaisir de raconter et de conter est déjà présent ici, de même qu’un humour souvent teinté de dérision qui restera très présent dans toute l’oeuvre de Johnson. Le lecteur de 1932 pouvait sans doute conclure sa lecture en se disant qu’il avait affaire, là, à un écrivain prometteur. Celui de 2002 peut affirmer que le romancier à confirmé les promesses du nouvelliste.
Denis B.
Nouvelles du Nord, 2001
Sixième saison de Nobel: Eyvind Johnson
Le jeudi 24 mai 2012    Paris 14 (75)
Conférence sur le roman prolétarien suédois
Du mardi 13 au samedi 17 octobre 2009     (33)
Réalisation : William Dodé