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Les Derniers Jours de l’humanité (version scénique)

Préface de Jacques Bouveresse – Postface de Gerald Stieg

Titre original : Die Letzten Tage der Menschheit (Suhrkamp Verlag, 1992)
Théâtre traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson & Henri Christophe

Parution : 16/09/2003
ISBN : 274890009X
Format papier : 240 pages (12 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Irrascible témoin des paroles de son temps, Karl Kraus, n’eut que le génie d’avoir transformé en tragédie des derniers jours de l’humanité l’information abâtardie sur la guerre.

Karl Kraus

La vie de l’écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874–1936) se confond avec l’inlassable bataille qu’il mena dans sa revue Die Fackel (Le Flambeau) contre la corruption de la langue et donc, à ses yeux, de la morale.

Les livres de Karl Kraus chez Agone

« Je n’ai fait que comprimer cette mortelle quantité qui, incommensurable, se réclamerait de l’inconstance des jours et des journaux. Tout leur sang fut seulement encre – à présent tout sera écrit avec du sang ! […] J’ai tout mûrement réfléchi. J’ai pris sur moi cette tragédie qui se décompose en autant de tableaux de l’humanité en décomposition afin que l’entende l’esprit qui prend pitié des victimes […]. Qu’il reçoive la note fondamentale de ces temps, l’écho de ma démence sanglante qui me rend, moi aussi, coupable de ces bruits. Qu’il l’admette comme rédemption ! »
Dossier de presse
Cécile Casanova
Chronic'art, 05/2000
Serge Halimi
Autre futur, 25/04/2000
Compte-rendu
Karl Kraus, fondateur de la revue satirique Die Fackel (Le Flambeau), a consacré sa vie à analyser le langage et les effets néfastes du journalisme de son époque. Témoin des abus et déviances de ce qu’il appelle, non sans ironie, la liberté de la presse, il a mené une lutte sans fin contre les représentants de ce nouveau visage de la tyrannie. Contestataire acharné de cette forme moderne d’immunité, il a été le spectateur des pires ignominies commises au nom de la liberté. Les Derniers jours de l’humanité rendent compte de l’odieuse corruption des journalistes pendant la Première Guerre mondiale. Que la guerre soit le paroxysme de la barbarie, Karl Kraus n’en doute pas un instant, mais à ça s’ajoutent la représentation que l’on en fait et sa formalisation verbale. Les Derniers jours de l’humanité sont une tragédie construite à partir de l’information, incontestablement partiale et mensongère puisque pro-militariste, produite entre 1914 et 1918, qui mena, selon Karl Kraus, la civilisation à l’apocalypse et participa au déclin du monde.

L’omniprésence, quasi obsessionnelle, des citations musicales, la foultitude des personnages dont la fonction sociale prime sur l’aspect psychologique rappellent la structure des drames expressionnistes. La cacophonie infernale qui régente l’ensemble de la pièce est à l’image de la société que Kraus entend dénoncer. Une voix cependant émerge difficilement de ce tohu-bohu, celle du dément qui vient démonter le mécanisme de la mascarade : « Je prévois que la folie du jusqu’au-boutisme et la misérable fierté d’infliger des pertes aux autres, que cet état mental pervers d’une société qui respire l’air d’une gloire factice et qui se nourrit d’illusions sur elle-même, laissera en héritage une Allemagne estropiée ! » Cette prophétie, puisque proférée par un personnage déclaré fou par la société, n’est pas entendue. C’est celle d’un auteur isolé, qui sans cesse a tenté de prévenir ses concitoyens du gouffre économique, social et démographique qui attendait l’Allemagne et l’Autriche au sortir de la guerre. Mais la puissance et l’hégémonie de la presse ont déjà abâtardi l’ensemble de la population en brossant le tableau d’une guerre en dentelles : « Combien est différent le héros qu’on a en face de soi dans cette guerre mondiale. Ce sont des gens enclins aux plaisanteries les plus inoffensives, qui ont un doux penchant pour le chocolat chaud à la crème. » Propos édifiants que l’auteur n’a pourtant pas inventés !

Karl Kraus fut le précurseur de Brecht ; on y retrouve ce goût pour les grandes fresques allégoriques qui donnent à réfléchir sur l’état de la société et qui, il faut le reconnaître, sont parfois un peu indigestes à la lecture. Il fut surtout un visionnaire génial, observant dès 1922 le rôle pervers d’un certain type de journalisme qui gave l’opinion publique d’informations soit erronées, soit superficielles. La télévision et son incontournable journal de 20 heures n’existaient pas encore !
Cécile Casanova
Chronic'art, 05/2000
La nouvelle censure

Préfaçant la pièce de Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, le philosophe Jacques Bouveresse se demande si les bienfaits de la liberté de la presse ne sont pas en train de s’effacer devant ses méfaits1. Question tabou, il l’admet. Mais est-elle vraiment aussi tabou que cela ? La pièce de Karl Kraus stigmatise les journalistes et le bourrage de crâne de la Grande guerre. Elle fut hélas d’actualité pendant toute la durée des bombardements de l’OTAN au Kosovo2.

Et elle le redeviendra dès la prochaine opération militaire. Car, après Timisoara et l’invasion américaine de Panama (décembre 1989), après la guerre du Golfe (août 1990-mars 1991), après Maastricht (septembre 1992), ce que chacun a vécu au moment de la guerre du Kosovo – la purification « démocratique » dissimulée sous l’habit de lumière d’une bataille contre la « purification ethnique », l’hystérie propagandiste, les mensonges, les exagérations, les manipulations, les intimidations, les dissimulations, les anathèmes – tout cela amoindrirait terriblement le désir le plus forcené de défendre la « liberté de la presse ». C’est-à-dire par exemple la liberté pour Matra Hachette de posséder l’information (Télé 7 jours, Europe 1, le Journal du dimanche, Paris Match, et tant d’autres), sa diffusion (NMPP, Relais H) et… la fabrication des missiles nécessaires à l’exécution des missions militaires rendues populaires grâce à l’information.

Ainsi, au moment où la presse Hachette poussait à la guerre totale au Kosovo et assimilait les adversaires de l’OTAN à des « complices de Milosevic », les usines Matra fabriquaient tranquillement, moyennant 1 million de francs l’unité, ces missiles guidés au laser qui trouvèrent dans les Balkans quelques « bavures » à faire.

Mais un tel rapprochement – imprudent, insolent, outrancier – entre production d’armes et production d’idées, création de valeur pour l’actionnaire et combat pour les valeurs « humanitaires », inutile de le chercher dans la grande presse, fût-elle formellement indépendante des généraux, des marchands de canon et des vendeurs d’eau. Les réseaux d’alliance, ou « synergies », garantissent à la fois la loi du silence et le choix par l’« information » d’informations idéologiquement formatées pour favoriser la contemplation béate de la nouvelle économie au service du vieil empire : « Diana », « Monica », etc.

Bien sûr, on pourrait ironiser sur l’inceste apparemment voluptueux entre une prévarication institutionnalisée et la concoction obstinée d’une insignifiance tellement tapageuse qu’on la dirait destinée à couvrir le bruit du frottement des corps. Ce qui désarme l’ironie au profit du ressentiment, c’est le ton hautain et permanent des croisés de l’ordre médiatico-marchand. Leur magistère sur l’opinion est désormais si peu discuté, leur omniprésence tellement assurée qu’ils voudraient en plus feindre le rôle d’arbitre des élégances intellectuelles. Tel directeur d’hebdomadaire socialo-publicitaire dispose ainsi de deux émissions régulières dans la principale radio publique, tel directeur d’un grand quotidien parisien du matin anime un talk-show littéraire, tel directeur d’un grand quotidien parisien du soir, passé sans embûche de la LCR à la LCI, mande dans un salon audiovisuel ses « intellectuels » de la semaine3. C’est-à-dire très précisément ceux (BHL, Sollers, Sollers, BHL) qui éditorialisent déjà dans le grand journal de référence, peut-être parce qu’entre autres qualités ils ne manquent jamais de saluer en bonne place – et comment ne serait-elle pas la meilleure – les ouvrages de ses directeurs.

Ce néototalitarisme onctueux, emprunt de révérence pour le « débat », exige le concours du quarteron de penseurs formatés qui savent s’affronter sur des broutilles et couvrir du fracas de leurs petites divergences la profondeur de leurs convergences inavouées. Dont la démocratie et le marché. Alors que le second, censitaire, ne peut que haïr la première, égalitaire, le dogme d’une corrélation entre les deux, d’abord développé par la pensée ultra-libérale la plus vermoulue, a fini par contaminer l’espace public, parfois avec l’appui des simulateurs de la contestation. Et dans une presse qui ne cesse de clamer que sa liberté est garantie par le concours des annonceurs, qui discuterait encore ce genre de postulat ?

Quand les manipulations de l’information sont habituelles, quand des fabricants d’armes diffusent la morale du jour, quand l’espace public, déjà endeuillé par les privatisations, est envahi par le fracas publicitaire et boursier, quand de « grands » journalistes ne rêvent que de faire équipe avec les maîtres de la planète – lesquels sont aussi les maîtres des médias –, quand une pensée de marché ampute notre compréhension du monde, et quand tout cela se fait au nom de la liberté, comment ne pas partager un instant le sentiment de Karl Kraus qu’appliquée à la presse la « liberté » vaut à peine mieux que la censure ?

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1 Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, préface de Karl Kraus, postface de Geral Steig, traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe (Agone, Marseille, 2000).

2 Lire Serge Halimi, Dominique Vidal et Henri Maler,« L’opinion, ça se travaille… » Les médias et les ‘guerres justes’ (Agone, Marseille, 2006).

3 Il s’agissait à l’époque respectivement de Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur), de Franz-Olivier Giesbert (Le Figaro) et d’Edwy Plenel (Le Monde). Les deux premiers se sont reconvertis, l’un à Libération, l’autre au Point. Edwy Plenel a en revanche quasiment disparu.

« La nouvelle censure », Autre Futur, 25 avril-2 mai 2000, n° spécial publié par la CNT numéro à l’occasion de la semaine « Pour un autre futur » organisée en mai 2000. En ligne sur le site Arsenal/Plan B

Serge Halimi
Autre futur, 25/04/2000
"Les derniers jours de l'humanité"
Le lundi 10 novembre 2014    Paris (75016)
Lecture « Les Derniers Jours de l'humanité »
Le samedi 17 janvier 2009    Paris 10 (75)
Réalisation : William Dodé