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Les Profits de Kyr-Siméon
Troisième registre de La Toison d’or

Titre original : Zlatno Runo (Prosveta, Belgrade 1980)
Traduit du serbo-croate par Mireille Robin

Parution : 24/09/2004
ISBN : 2748900189
Format papier : 552 pages (12 x 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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Troisième registre d’une fresque littéraire qui déroule le destin de l’humanité dans l’histoire tourmentée des Balkans, ce volume nous transporte au siècle de Soliman le Magnifique, quand Siméon de Szeged tente de se faire artiste pour échapper à la destinée commerciale de sa lignée. Où l’on voit que la trahison de la sainte Trinité aroumaine – Famille, Propriété, Passé – se solde par la mort.

Mireille Robin a reçu le prix Halpérine-Kaminsky, qui récompense « l’œuvre d’un traducteur émérite ».

Borislav Pekic

Né en 1930 au Monténégro, Borislav Pekic est mort à Londres en 1992, laissant romans, nouvelles, drames et essais. On lui doit notamment La Toison d’or, fantasmagorie littéraire qui, à travers cinq siècles de l’histoire agitée des Balkans, tourne en dérision les mirages de la société marchande.

Les livres de Borislav Pekic chez Agone

« Siméon se souvient d’une histoire qu’on lui a racontée pour lui faire comprendre une bonne fois pour toutes combien il est important pour une firme grecque ou tsintsare d’avoir une descendance, un héritier testamentaire, un fils. On lui avait affirmé que cette histoire était vraie, bien qu’elle se fût déroulée en des temps fort reculés, alors que les Grecs, nouvellement arrivés dans les Balkans, commençaient à dépouiller de leurs biens les indigènes pélasges. Au pied du mont Pélion, dans la Magnésie thessalienne, vivait alors un très riche centaure, domnu Diocharès, qui avait un fils unique, mi-poulain mi-enfant, du nom de Diocharès également. Le malheur voulut que son voisin grec Kyr-Orée s’en prit à lui alors qu’il n’était pas encore prêt à se défendre. Il lui prit ses terres, tua son fils et le châtra avec une serpe d’obsidienne afin qu’il ne pût plus engendrer de descendance susceptible de faire un jour valoir ses droits. Kyr-Orée, sachant que l’absence de progéniture prive la vie d’un commerçant de son sens, ne jugea pas nécessaire de l’éliminer personnellement. Magnanime, il le laissa vivre sur les terres qui ne lui appartenaient plus, en lui demandant en échange un service, faire tourner la noria du nouveau propriétaire. Une dizaine d’années plus tard, alors que Kyr-Orée était parti pour affaires, domnu Diocharès enleva son fils en bas âge, grimpa sur le toit de la plus haute grange et menaça de tuer l’enfant si le père ne se castrait pas lui-même de la même manière qu’il lui avait ôté sa virilité. Le père ne pouvait que s’exécuter. Les cris de l’homme mutilé retentirent bientôt devant la grange. Kyr-Orée demanda alors à Diocharès de respecter lui aussi le marché et de relâcher l’enfant. « Non répondit le centaure de son fausset d’eunuque, non, je ne le relâcherai pas tant que vous ne m’aurez pas dit où vous avez mal ? — À l’aine, répondit le Grec en gémissant. Vous mentez ! » cria le centaure. Il savait que le Grec avait tenté de le berner et n’avait pas porté atteinte à ses bourses. Kyr-Orée fit à nouveau semblant de se castrer et domnu Diocharès lui demanda derechef où il avait mal. « Au cœur ! » répondit cette fois-ci Kyr-Orée. Sans dire un mot, le centaure saisit le jeune héritier testamentaire et le suspendit au-dessus du vide. Le père savait qu’il allait devoir maintenant se résoudre à se castrer ou à le perdre, et avec lui toute raison de s’enrichir. Il se coupa les testicules. Quand le centaure lui demanda à nouveau où il avait mal, il marmonna, baignant dans l’écume : « Aux dents ! — Afto ine, oui, c’est ça », dit le centaure et il ajouta : « Continuez donc à vivre, monsieur, si vous le pouvez ! » avant de sauter avec l’enfant.
Réalisation : William Dodé