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Les Rapaces

Titre original : McTeague, a story of San Francisco
Roman traduit de l’anglais par Françoise Fontaine. Préface des éditeurs.

Parution : 24/04/2012
ISBN : 9782748901689
Format papier : 336 pages (14 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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À la fin du XIXe siècle, un ancien chercheur d’or s’établit à San Francisco comme dentiste puis épouse une jolie fille : l’ambition sociale et la passion de l’or causeront leur perte.
Influencé par Zola et le darwinisme social, Norris signe ici une épopée romantique de l’innocence perdue. À l’heure de l’Amérique triomphante, où villes et chemins de fers ont colonisé les territoires vierges, rien n’apparaît impossible à l’homme. Au même moment, le pays subit sa première grande crise économique et sociale. Réaliste et fataliste, moraliste et politique, Les Rapaces donne une vision dantesque de la civilisation capitaliste, où la cupidité se saisit même des plus pauvres et des innocents pour les conduire à la mort.

Du même auteur aux éditions du Sonneur, Le Gouffre (mai 2012)

Frank Norris

Écrivain et journaliste, Frank Norris (1870–1902) publie Les Rapaces en 1899. Pièce majeure du réalisme américain naissant, ce roman deviendra un classique du cinéma muet, réalisé par Erich von Stroheim en 1924.

Les livres de Frank Norris chez Agone

Extrait

Dans Polk Street, on l’appelait « Docteur » et l’on vantait la force colossale de ce jeune géant blond d’un mètre quatre-vingt-dix, aux gestes lents et puissants. Ces mains énormes, rouges, velues, dures comme des maillets étaient fortes comme des étaux : des mains de jeune mineur. Il lui arrivait souvent de se passer de davier et d’arracher une dent récalcitrante entre le pouce et l’index. Il avait le visage carré, anguleux, et une mâchoire saillante de carnivore.
Au moral comme au physique, McTeague était extraordinairement lent et engourdi, sans pourtant avoir aucun instinct mauvais. C’était une bête de somme, docile et fruste.
Quand il avait ouvert son cabinet dentaire, c’était avec le sentiment d’avoir réussi sa vie, de ne pouvoir rien espérer de mieux. Malgré l’enseigne, ces salons n’étaient qu’une pièce d’angle, sur rue, au premier, au-dessus d’un bureau de poste. C’était en même temps sa chambre à coucher ; il dormait sur le grand divan contre le mur face à la fenêtre. Derrière le paravent, un lavabo au-dessus duquel il fabriquait ses moulages. Dans l’embrasure de la fenêtre, le fauteuil opératoire, les appareils et la table roulante sur laquelle il déposait ses instruments. Trois fauteuils achetés chez le brocanteur s’alignaient contre le mur avec une symétrie toute militaire, sous une gravure de Laurent de Médicis siégeant au milieu de sa cour. Au-dessus du lit, le calendrier publicitaire d’un armurier. Un petit guéridon pourvu d’un dessus de marbre, couvert de vieux numéros de la Revue dentaire américaine, un carlin de pierre et un thermomètre complétaient le mobilier. Une étagère garnie des sept volumes de la Pratique dentaire d’Allen occupait un angle de la pièce ; sur le dernier rayon, McTeague rangeait son accordéon et un sac de millet pour le canari. L’ensemble sentait la literie, la créosote et l’éther.
Une seule chose manquait au bonheur de McTeague. Devant la fenêtre, on lisait sur l’enseigne « Docteur McTeague – Salons dentaires – Anesthésies ». C’était tout. Son ambition, son rêve, était de suspendre à cette fenêtre d’angle une énorme dent dorée, une molaire aux racines gigantesques, dont la splendeur attirerait le regard. Il le ferait un jour, il en était certain, mais pour le moment, cela dépassait de loin ses moyens.

***

Entre sept et huit, la rue déjeunait. De temps en temps, on voyait surgir d’une des gargotes un garçon portant d’une main un plateau recouvert d’une serviette. Il flottait dans l’air une odeur de café et de bifteck. Un peu plus tard, dans le sillage des ouvriers, venaient les employés de bureau et les vendeuses, vêtus avec une certaine recherche bon marché ; toujours pressés, ils jetaient en passant un coup d’œil à l’horloge du dépôt. Une heure plus tard, c’étaient les patrons, vieux messieurs à favoris, bedonnants, qui lisaient gravement le journal dans le tramway, et les caissiers de banque et les courtiers d’assurances, une fleur à la boutonnière. En même temps, les écoliers envahissaient la rue. Ils emplissaient l’air de leurs clameurs aiguës, s’arrêtaient à la papeterie ou s’attardaient un instant à une devanture de confiserie. Pendant plus d’une demi-heure, ils occupaient les trottoirs, puis disparaissaient brusquement, ne laissant derrière eux que deux ou trois retardataires qui, affolés, se hâtaient à toute vitesse de leurs petites jambes grêles. Vers onze heures, les dames de la grande avenue parallèle à Polk street faisaient leur apparition. Lentement, posément, elles déambulaient de boutique en boutique. Elles étaient belles, élégantes. Elles connaissaient leur boucher, leur épicier, leur fruitier par leur nom.

***

Trina se laissait de plus en plus absorber par ses devoirs ménagers, car c’était une remarquable maîtresse de maison, qui faisait régner un ordre impeccable dans le petit appartement et réglait les dépenses avec un esprit d’économie frisant parfois l’avarice. Elle avait la passion de l’épargne. Au fond de sa malle, dans la chambre, elle cachait un petit coffret de cuivre qui lui tenait lieu de tirelire. Chaque fois qu’elle ajoutait vingt-cinq ou cinquante cents à sa petite réserve, elle riait et chantait de joie comme un enfant ; mais que la note du boucher ou du laitier augmentât, et sa journée en était tout assombrie. Elle ne mettait pas cet argent de côté dans une intention précise ; c’était l’instinct qu’elle thésaurisait, sans savoir pourquoi. […] Trina avait toujours été économe, mais c’était le gros lot qui l’avait rendue ladre. La crainte de se laisser griser et de devenir prodigue l’avait fait tomber dans l’excès contraire. Jamais, non, jamais il ne faudrait dépenser un sou de cette fortune miraculeuse ; bien au contraire il faudrait l’accroître. C’était un magot gigantesque mais qu’on pourrait encore arrondir.

***

Réaliste et fataliste, moraliste et politique, Les Rapaces est le roman de la jeunesse des États-Unis du profit, une vision dan- tesque de la civilisation capitaliste, où la cupidité se saisit même des plus pauvres et des innocents pour les conduire à la mort. Dans le monde des Rapaces, un seul désir domine tous les autres, coule dans toutes les veines, celui du profit. Traversant l’échelle sociale de haut en bas, la violence fausse tous les sentiments, remplaçant l’amour par la haine, la solidarité par la concurrence, la confiance par la défiance. Un ouvrier déclassé y tue pour assouvir les ambi- tions d’une fille perdue et sa passion de l’or se transforme en sable. Dans la tradition de Cooper et de Twain revue par Zola, Les Rapaces est un roman de l’innocence perdue. McTeague, c’est à la fois le prolétaire qui a trahi sa classe et le cow-boy qui s’est perdu en quittant la nature pour la ville. Et l’innocence corrompue, dans un dernier sursaut avant la mort, expie ses fautes en retrouvant ses origines. Pour Norris l’idéaliste, dans le cœur de l’Américain le plus dénaturé réside toujours la nostalgie de la Prairie – même si les rapaces l’ont changée en désert.

(Préface de la rédaction)

Dans Polk Street, on l’appelait « Docteur » et l’on vantait la force colossale de ce jeune géant blond d’un mètre quatre-vingt-dix, aux gestes lents et puissants. Ces mains énormes, rouges, velues, dures comme des maillets étaient fortes comme des étaux : des mains de jeune mineur. Il lui arrivait souvent de se passer de davier et d’arracher une dent récalcitrante entre le pouce et l’index. Il avait le visage carré, anguleux, et une mâchoire saillante de carnivore.
Au moral comme au physique, McTeague était extraordinairement lent et engourdi, sans pourtant avoir aucun instinct mauvais. C’était une bête de somme, docile et fruste.
Quand il avait ouvert son cabinet dentaire, c’était avec le sentiment d’avoir réussi sa vie, de ne pouvoir rien espérer de mieux. Malgré l’enseigne, ces salons n’étaient qu’une pièce d’angle, sur rue, au premier, au-dessus d’un bureau de poste. C’était en même temps sa chambre à coucher ; il dormait sur le grand divan contre le mur face à la fenêtre. Derrière le paravent, un lavabo au-dessus duquel il fabriquait ses moulages. Dans l’embrasure de la fenêtre, le fauteuil opératoire, les appareils et la table roulante sur laquelle il déposait ses instruments. Trois fauteuils achetés chez le brocanteur s’alignaient contre le mur avec une symétrie toute militaire, sous une gravure de Laurent de Médicis siégeant au milieu de sa cour. Au-dessus du lit, le calendrier publicitaire d’un armurier. Un petit guéridon pourvu d’un dessus de marbre, couvert de vieux numéros de la Revue dentaire américaine, un carlin de pierre et un thermomètre complétaient le mobilier. Une étagère garnie des sept volumes de la Pratique dentaire d’Allen occupait un angle de la pièce ; sur le dernier rayon, McTeague rangeait son accordéon et un sac de millet pour le canari. L’ensemble sentait la literie, la créosote et l’éther.
Une seule chose manquait au bonheur de McTeague. Devant la fenêtre, on lisait sur l’enseigne « Docteur McTeague – Salons dentaires – Anesthésies ». C’était tout. Son ambition, son rêve, était de suspendre à cette fenêtre d’angle une énorme dent dorée, une molaire aux racines gigantesques, dont la splendeur attirerait le regard. Il le ferait un jour, il en était certain, mais pour le moment, cela dépassait de loin ses moyens.

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Entre sept et huit, la rue déjeunait. De temps en temps, on voyait surgir d’une des gargotes un garçon portant d’une main un plateau recouvert d’une serviette. Il flottait dans l’air une odeur de café et de bifteck. Un peu plus tard, dans le sillage des ouvriers, venaient les employés de bureau et les vendeuses, vêtus avec une certaine recherche bon marché ; toujours pressés, ils jetaient en passant un coup d’œil à l’horloge du dépôt. Une heure plus tard, c’étaient les patrons, vieux messieurs à favoris, bedonnants, qui lisaient gravement le journal dans le tramway, et les caissiers de banque et les courtiers d’assurances, une fleur à la boutonnière. En même temps, les écoliers envahissaient la rue. Ils emplissaient l’air de leurs clameurs aiguës, s’arrêtaient à la papeterie ou s’attardaient un instant à une devanture de confiserie. Pendant plus d’une demi-heure, ils occupaient les trottoirs, puis disparaissaient brusquement, ne laissant derrière eux que deux ou trois retardataires qui, affolés, se hâtaient à toute vitesse de leurs petites jambes grêles. Vers onze heures, les dames de la grande avenue parallèle à Polk street faisaient leur apparition. Lentement, posément, elles déambulaient de boutique en boutique. Elles étaient belles, élégantes. Elles connaissaient leur boucher, leur épicier, leur fruitier par leur nom.

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Trina se laissait de plus en plus absorber par ses devoirs ménagers, car c’était une remarquable maîtresse de maison, qui faisait régner un ordre impeccable dans le petit appartement et réglait les dépenses avec un esprit d’économie frisant parfois l’avarice. Elle avait la passion de l’épargne. Au fond de sa malle, dans la chambre, elle cachait un petit coffret de cuivre qui lui tenait lieu de tirelire. Chaque fois qu’elle ajoutait vingt-cinq ou cinquante cents à sa petite réserve, elle riait et chantait de joie comme un enfant ; mais que la note du boucher ou du laitier augmentât, et sa journée en était tout assombrie. Elle ne mettait pas cet argent de côté dans une intention précise ; c’était l’instinct qu’elle thésaurisait, sans savoir pourquoi. […] Trina avait toujours été économe, mais c’était le gros lot qui l’avait rendue ladre. La crainte de se laisser griser et de devenir prodigue l’avait fait tomber dans l’excès contraire. Jamais, non, jamais il ne faudrait dépenser un sou de cette fortune miraculeuse ; bien au contraire il faudrait l’accroître. C’était un magot gigantesque mais qu’on pourrait encore arrondir.

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Réaliste et fataliste, moraliste et politique, Les Rapaces est le roman de la jeunesse des États-Unis du profit, une vision dan- tesque de la civilisation capitaliste, où la cupidité se saisit même des plus pauvres et des innocents pour les conduire à la mort. Dans le monde des Rapaces, un seul désir domine tous les autres, coule dans toutes les veines, celui du profit. Traversant l’échelle sociale de haut en bas, la violence fausse tous les sentiments, remplaçant l’amour par la haine, la solidarité par la concurrence, la confiance par la défiance. Un ouvrier déclassé y tue pour assouvir les ambi- tions d’une fille perdue et sa passion de l’or se transforme en sable. Dans la tradition de Cooper et de Twain revue par Zola, Les Rapaces est un roman de l’innocence perdue. McTeague, c’est à la fois le prolétaire qui a trahi sa classe et le cow-boy qui s’est perdu en quittant la nature pour la ville. Et l’innocence corrompue, dans un dernier sursaut avant la mort, expie ses fautes en retrouvant ses origines. Pour Norris l’idéaliste, dans le cœur de l’Américain le plus dénaturé réside toujours la nostalgie de la Prairie – même si les rapaces l’ont changée en désert.

(Préface de la rédaction)

Dossier de presse
Christian Beuvain
dissidences, 31 mars 2013
Henri Clément
Contretemps, 29/10/12
Anne-Marie
Blog de la librairie des Halles (Niort), 23/09/12
Laurent Martinet
L'express web, 18/6/12
Fleur Aldebert
Ces mots-là, c'est Mollat, 08/06/12
Christian Chavagneux
Alternatives économiques n°314, juin 2012
Maude Mihami
Librairie Comme un roman (Paris 3e), 02/05/2012
Compte-rendu

I – Aucun cinéphile averti n’ignore Les Rapaces, film muet mythique et mutilé – mythique parce que mutilé1 – de Erich von Stroheim en 1924. Par contre, bien peu connaissent le roman McTeague dont le scénario est tiré. C’est la traduction de ce roman de 1899 d’un certain Benjamin Franklin Norris, plus connu comme Frank Norris, que les éditions Agone publient au printemps 20122, sous le titre éponyme du film. Frank Norris naît en 1870 à Chicago, dans une famille aisée et passe ensuite son adolescence à San Francisco, dans le quartier de Polk Street. Après des études de peinture à Londres, Rome et Paris (où il découvre les romans de Zola) entre 1887 et 1889, puis de littérature anglaise à Berkeley, il devient journaliste classé parmi les muckrackers3 dès 1890. De l’influence conjuguée du naturalisme français à la Zola et de ses enquêtes dans les entrailles des villes américaines – quelques années plus tard, Jack London effectue lui-aussi une plongée dans les quartiers misérables de Londres, d’où il tire son récit, Le Peuple de l’abîme[4] – naissent alors ses romans, dont McTeague. A Story of San Francisco est le quatrième. Frank Norris est fréquemment cité dans les histoires de la littérature réaliste et naturaliste des États-Unis, ainsi que par des écrivains de la génération suivante. Upton Sinclair, pour ne citer que lui, reconnaît sa dette littéraire envers Norris, dans un entretien de 1930 : « Il m’a montré ce qu’on peut faire avec un roman ».

II – A San Francisco, à la fin du XIXe siècle, McTeague, un ancien mineur, ouvre un cabinet dentaire (bien qu’il n’ait aucun diplôme) dans le quartier populaire de Polk Street. C’est un géant blond « aux gestes lents et puissants », avec des mains capables « d’arracher une dent récalcitrante entre le pouce et l’index » (p. 2). Sa vie est paisible, voire morne, entre ses patients et quelques sorties le dimanche avec son ami Marcus Schouler, au bord de l’océan. Lorsque son ami, ivre, aborde la question ouvrière et discourt avec fureur contre les patrons et la misère sociale, McTeague n’y comprend goutte. S’il fut un temps ouvrier, il ne semble pas que la conscience d’appartenir à une classe exploitée l’ait jamais effleuré. Devenu assez facilement un (modeste) petit-bourgeois, il n’aspire qu’à se marier et mener une vie sans histoires. Aussi, la rencontre avec la cousine de Marcus, Trina Sieppe, se termine-t-elle comme il est d’usage par un mariage. McTeague gagne une épouse aimante, dévouée, bonne cuisinière, qui ne se pose pas plus de questions que lui. Mais il perd son ami, qui pensait pourtant bien avoir les faveurs de cette cousine. La jalousie de Marcus Shouler n’en devient que plus ardente lorsque Trina gagne la somme, énorme pour l’époque, de cinq mille dollars à la loterie! A partir de ce moment, cet argent devient le point de mire des trois personnages. Trina, littéralement « possédée » par l’avarice et la cupidité, place la somme chez son oncle, un entrepreneur, afin d’en toucher les intérêts et se met à économiser sou à sou sur tous les achats quotidiens (nourriture, loyer, habits) afin d’arrondir son magot. McTeague, qui perd son cabinet par suite d’une dénonciation par son ex-ami devenu son ennemi implacable, ne comprend pas qu’il soit obligé de devenir manœuvre puis chômeur alors qu’ils possèdent une telle « fortune ». Quant à Marcus, il n’a qu’une idée en tête : se venger et, qui sait, tenter de récupérer cet argent qu’il estime lui appartenir de droit. De coups du sort en coups fourrés sordides, McTeague, avec ses poings énormes, frappe à mort sa femme et s’enfuit avec le sac d’or. En effet, celle-ci avait fini par retirer tout l’argent de chez son oncle et parfois, la nuit, elle se couchait nue sur son or, « jouissant étrangement du contact des pièces lisses sur toute la surface de sa peau » (p. 255). Poursuivi par la police et par Marcus Schouler, McTeague finit par abattre son ennemi dans la Vallée de la mort, mais meurt en pleine fournaise, sans eau, enchaîné à celui-ci, sans espoir de se libérer. Sur le sable, à côté des deux cadavres, l’or s’échappe des sacs et brille au soleil.

III – La majeure partie de l’histoire se déroule dans le quartier de Polk Street à San Francisco, donc dans un cadre urbain dont l’horizon est fermé, mais elle se termine, tragiquement et sordidement, dans un des déserts les plus inhospitaliers de la planète, la Vallée de la mort5. La nature, cruelle et brutale dans sa nudité, ne l’est pas moins que cette aventure humaine placée sous le signe de la marchandise-étalon, l’or. Pour Donald Pinzer, historien de la littérature américaine, le naturalisme américain est en quelque sorte la réécriture de la tragédie antique, réécriture dictée par les conditions brutales de la société américaine, où les personnages moyens prennent la place du héros6. La déchéance de McTeague et de Trina est-elle la conséquence d’un déterminisme biologique caractéristique de ce type de romans ? A n’en pas douter, on peut retrouver dans cette fiction maints éléments relevant de l’expérimentation sociale, en phase avec le succès des théories de Darwin et l’émergence du positivisme et de la sociologie. N’oublions pas qu’Emile Zola, qui influença profondément Frank Norris, fut lui-même marqué par l’ouvrage de Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Assurément, ce roman ne rentre pas dans la catégorie de la fiction prolétarienne – dont le terme est employé pour la première fois par Jack London7 –, car de prolétariat il n’est nullement question, si ce n’est incidemment. Mc Teague n’est pas Jurgis Rudkus, le héros de La Jungle, d’Upton Sinclair8. Son funeste destin n’a pas valeur d’exemplarité puisqu’il n’est sauvé ni par la découverte de la solidarité des exploités ni par le socialisme.

IV – Par contre, en prêtant à l’or, au « métal maudit », toute sa puissance maléfique, Frank Norris suscite une grille de lecture du roman plus intéressante, sinon pertinente. L’étude de Shakespeare fit-elle partie de son programme de littérature anglaise à Berkeley ? Ce ne serait pas surprenant. Voici son portrait du chiffonnier polonais Zerkow : « C’était l’homme au crochet, qui passait sa vie à fourrager dans les détritus de la grande cité pour y trouver de l’or, encore de l’or, toujours de l’or. » (p. 29). Outre une parenté indéniable avec les stéréotypes antisémites les plus classiques9, impression renforcée par d’autres aspects de la physionomie de ce personnage (« lèvres minces, avides, félines », « ses doigts pareils à des serres »), comment ne pas y voir une réminiscence de cette tirade, extraite de La vie de Timon d’Athènes : « De l’or ! De l’or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole… Ce peu d’or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche… »10. Quant à la suite de cette ode au métal précieux, ne résume-t-elle pas le thème des Rapaces, pour peu que l’on substitue « humains » à « nations » : « Allons, métal maudit, putain commune à toute l’humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations… » ? Dans ce roman de Frank Norris, la richesse ne s’obtient, visiblement, que par les jeux de hasard (la loterie) ou le vol (McTeague puis Marcus Schouler), mais pas par la propriété de moyens de production, alors que les États-Unis sont justement dans leur phase d’accumulation presque achevée du capital. Les personnages, aveuglés par l’éclat sensible des métaux précieux, comme existence toute-puissante de la richesse, sont encore des fétichistes de l’argent métal, alors que cette richesse a déjà changé de nature.

V – Par ce roman essentiellement descriptif, qui refuse de s’égarer dans les méandres du psychologisme, par cet usage du style « behavioriste » qui dit uniquement ce qui apparaît, Frank Norris se classe sans nul doute dans la catégorie des précurseurs du roman noir, d’autant plus qu’il n’aperçoit le négatif social au travail dans la société bourgeoise que sous la forme du crime individuel. Par là-même, dialectiquement, sont mises à nu ses limites. Qui sont aussi, en partie, celles de son époque.

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1 Sa durée originale de neuf heures trente est ramenée par les producteurs, contre l’avis du réalisateur, à 140 minutes, les 530 minutes restantes étant perdues à jamais.

2 Un autre de ses romans, Le Gouffre [The Pit], sur les spéculations à la bourse du blé de Chicago en 1900, est également publié en 2012, aux Éditions du sonneur.

3 Les muckrackers (littéralement : remueurs de boue) sont des journalistes, principalement, et des écrivains qui dénoncent, dans les années 1890, les scandales politiques et financiers des grands dirigeants capitalistes comme Rockfeller, Carnegie, Morgan, etc. surnommés les « Barons voleurs ».

4 Jack London, Le Peuple de l’abîme, (The People of the Abyss, 1903), traduction par François Postif, Paris, UGE, coll. « 10–18 », 1975 ou Le Peuple d’en bas, Paris, Éditions Phébus, coll. « Libretto », 1999.

5 Cette vallée se trouve à l’est de la Sierra Nevada (Californie).

6 Donald Pinzer, Twentieth-Century American Literary Naturalism : An Interpretation, Carbondale (Illinois), Southern Illinois Press, 1982.

7 Jack London utilise cette expression en 1901 dans le journal socialiste The Comrade.

8 Upton Sinclair, La Jungle, tomes 1 et 2, Paris, UGE, coll. « 10–18 », 1975.

9 La présence de ces stéréotypes et préjugés racistes alimente le soupçon d’antisémitisme porté contre certains aspects de ses romans par quelques commentateurs.

10 William Shakespeare, La vie de Timon d’Athènes, Besançon, Éditions les solitaires intempestifs, 2005, acte 4, scène 3.

Lire l’article en ligne sur le blog dissidences

Christian Beuvain
dissidences, 31 mars 2013
Compte-rendu
Lire l’article sur le site de Contretemps
Henri Clément
Contretemps, 29/10/12
SUR LES ONDES
France Culture – « Tout feu, tout flamme », chronique sur Les Rapaces (2 juillet 2012)
Compte-rendu

Roman réaliste américain, écrit en 1899, Les Rapaces nous raconte l’histoire d’un ancien chercheur d’or, McTeague arrivant à San Francisco pour s’y installer en tant que dentiste (cours pris en accéléré avec un charlatan).... Drôle de personnage, à la force colossale, à l’esprit lent, mais doué d’un sixième sens à l’arrivée du danger. L’histoire d’une ascension sociale (je vous passe les détails de sa vie dans Polk Street, vie de l’immeuble, amitiés, fiançailles, mariage, loto…) qui à force d’ambition et d’avidité deviendra l’histoire d’une chute, vertigineuse ! Roman réaliste donc, politique (le capitalisme dans toute sa splendeur à l’heure des premières crises économiques) mais aussi teinté de fatalisme et moralisme. Des descriptions qui marient plume et pinceau, avec ironie et violence. À lire absolument selon la formule ! La dernière partie est un retour à la mine (vous l’aurez compris c’est un roman tout en or doré !) au cœur de la Vallée de la Mort, et je ne résiste pas à ce petit extrait :

“Il faisait un temps admirable. Le ciel n’était qu’une immense voûte bleue, qui pâlissait aux abords de la terre. A perte de vue, à l’est et au nord-est, se déployait le désert blanc, dépouillé, inhospitalier, palpitant et frémissant sous le soleil, sans la moindre roche ni le plus maigre cactus pour en rompre l’implacable monotonie. Au loin, il prenait mille teintes délicates : mauve, rose, orange pâle. A l’ouest, s’élevait la chaîne de la Panamint, pauvrement parsemée d’armoise grise ; la terre et le sable étaient jaunes, ocres, ou d’un rouge sombre ; et les vallées et canons formaient çà et là des taches d’ombre d’un bleu intense. Il paraissait étrange qu’une telle aridité pût être si riche en couleurs : rien n’était plus beau que le rouge profond de ces crêtes, ourlées d’ombres violettes, se détachant violemment sur la blancheur de l’horizon.”

> voir le blog de la librairie des Halles à Niort

Anne-Marie
Blog de la librairie des Halles (Niort), 23/09/12
La belle, la brute et le truand

Les Rapaces, de l’américain Frank Norris (1899), est un western influencé par le naturalisme de Zola.

La brute, c’est McTeague, mineur, dentiste sans diplôme, et de nouveau mineur. Le truand, c’est son ami Marcus Schouler, gauchiste, briseur de grève, puis cowboy. La belle, c’est la jeune et naïve Trina Sieppe, cousine et fiancée de Marcus, qui épouse McTeague pour leur malheur à tous.
1899. Frank Norris, jeune journaliste américain, se fait une haute idée de son métier. C’est un “muckraker”, un justicier qui veut défendre les classes populaires. Le roman qu’il publie cette année-là, McTeague, (Les Rapaces, en VF, réédité par Agone) doit dire, mieux qu’un article de journal, l’âpreté de la vie moderne. A l’orée du vingtième siècle, dans un San Francisco bucolique où l’on s’en va manger des palourdes par delà le Bay Bridge, Frank Norris, influencé par la lecture de Zola qu’il a découvert lors d’un voyage en France, met en place les mécanismes qui vont broyer ses innocents personnages.
Mais autant les intentions sont nobles, autant la démonstration est pesante. McTeague, force de la nature, est comparé plusieurs fois à un taureau, ses poings une bonne dizaine de fois à des maillets. La petite tribu des Sieppe, Suisses allemands mal intégrés, est ridicule à souhait. Chacun est caricaturé pour servir la thèse selon laquelle l’argent corrompt jusqu’au fond des coeurs. Ne manque même pas le personnage du Juif aux doigts crochus, Shylock que l’or rend fou.
Erich von Stroheim adapte le roman de Norris en 1924, sous le titre Greed, [l’avidité], pour en faire un chef d’œuvre du cinéma muet. Ce qui confortera Jean-Luc Godard dans sa théorie selon laquelle on ne peut faire de bons films qu’avec de mauvais livres.

Reste le plaisir de redécouvrir comment les États-Unis se sont nourris de l’Europe, de ses immigrants et de ses livres, avant de les métamorphoser. Quant au dénouement sanglant et spectaculaire, au fond de la vallée de la mort, il a tout l’attrait d’un western de série B. Avec une touche de Zola.

Laurent Martinet
L'express web, 18/6/12
De l’avarice

A l’origine de ce qui reste gravé dans les annales comme l’un des plus longs films de l’histoire du cinéma (dans la première version de son réalisateur, Erich von Stroheim, Greed durait un peu plus de neuf heures) se trouve l’un des livres les plus injustement méconnus de la littérature américaine. Pour que ce célèbre réalisateur ait cédé à la tentation d’adapter ce roman de Frank Norris presque page par page, faut-il qu’il ait été subjugué par sa puissance. Et tel est d’ailleurs le sort que réserve ce livre à tous les lecteurs qui auront la bonne idée de plonger leur nez entre ses pages. Intitulé McTeague en anglais, Les rapaces est l’un des seuls romans naturalistes qu’aient produit les Etats-Unis. Francophile avéré, grand lecteur de Maupassant, de Flaubert et de Zola, Frank Norris s’est livré dedans à une splendide variation sur le thème de l’avarice.

Poussé par l’ambition d’une mère qui refusait de voir son fils trimer indéfiniment dans la mine, McTeague est devenu dentiste sur le tas, en suivant un homme croisé presque par hasard qui avait fait carrière dans cette profession. Aurait-il rencontré un avocat ou un journaliste, peut-être l’aurait-il suivi de la même manière. Avec sa carrure massive et son épaisse chevelure blonde, notre homme s’est donc spécialisé dans l’arrachage de dents. Au moment où s’ouvre le roman, il passe le plus clair de son temps dans son cabinet, qui lui sert à la fois de lieu de travail et de domicile. Assez peu enclin à risquer une surchauffe neuronale, il mène une vie honnête mais sans grand intérêt. Les choses vont rapidement changer à partir du jour où son meilleur ami lui amène une patiente – sa cousine. McTeague tombe instantanément sous son charme et les deux tourtereaux ne tardent pas à se marier. Mais au lieu de constituer une promesse de félicité, cette union amorcera une véritable descente aux enfers, et ce principalement à cause de l’avarice maladive de ce petit bout de femme.

Parsemé de scènes d’anthologie (notamment celles où l’on voit Trina McTeague s’adonner à son vice en privé, comptant, recomptant, empilant, nettoyant, faisant briller les pièces de son trésor ou encore se vautrant dedans avec volupté), peuplé de personnages inoubliables (le couple McTeague évidemment, mais également le couple non moins bancal formé par la femme de ménage mexicaine et le propriétaire de la quincaillerie du coin, un Juif polonais), Les rapaces est tout à la fois l’un des romans les plus marquants jamais écrits sur San Francisco, et un livre remarquablement efficace sur l’atavisme, la bestialité, et l’avidité. Et s’il est certes indissociable du contexte qui l’a vu naître – celui de la ruée vers l’or -, la richesse de ses descriptions (aussi bien des personnages que des lieux et des odeurs) et la pertinence de ses portraits lui ont permis de trouver une résonance bien au-delà. C’est ainsi qu’aujourd’hui, nous remercions chaleureusement les éditions Agone d’avoir eu le bon goût de rééditer un tel chef d’œuvre.

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Fleur Aldebert
Ces mots-là, c'est Mollat, 08/06/12
Le Gouffre et Les Rapaces

Lorsqu’on souhaite comprendre les ressorts de la spéculation financière sans tomber dans la technique économique, L’argent, le célèbre roman d’Emile Zola, s’impose comme une référence incontournable. On y voit le rôle de la psychologie des acteurs, celui des fraudes, de la mauvaise gouvernance des banques, le rôle des cycles de crises financières, etc.

“Corner”

Il faudra désormais y ajouter le magnifique livre de l’écrivain américain Frank Norris, publié en 1903 et qui vient – enfin ! – d’être traduit en français. Il y raconte les amours de Laura Dearborn et Curtis Jadwin, un spéculateur enrichi mais assagi, qui a décidé de vivre le restant de sa vie de manière paisible. Malheureusement, l’attrait du jeu le pousse à spéculer une dernière fois.

Il tente un coup très en vogue à la fin du XIXe siècle, un corner. Le principe en est simple : anticipant une forte demande de blé, Jadwin en achète à l’avance le plus possible pour pouvoir maîtriser le marché et fixer son prix lorsque la demande se matérialisera effectivement. Problème : plus la spéculation avance, plus la demande importante du spéculateur tire les prix vers le haut, et plus le jeu devient coûteux. Il ne faut donc pas se tromper, car les risques sont énormes. Frank Norris décrit avec une grande justesse les mécanismes et l’excitation de la spéculation, comme lorsque Jadwin explique que ” c’est un jeu de riches. Il ne procure aucun plaisir si tu ne peux pas risquer plus que tu ne peux te permettre de perdre ” !

Prémonition

Aux qualités littéraires du roman de Frank Norris et à la finesse de sa description d’une spéculation sur le marché de Chicago, s’ajoute également une forme de prémonition. Car l’élément déclencheur de la panique financière qui va toucher les États-Unis quatre ans plus tard, lors de la célèbre crise de 1907, sera un autre corner, loupé cette fois, sur les actions d’une entreprise de production de cuivre !

Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, on peut prolonger le plaisir avec la republication d’un autre roman de Norris, Les rapaces, qui décrit minutieusement la façon dont plusieurs personnages voient leur vie broyée par leur quête éperdue d’argent. On est envoûté par ce livre, qui comporte plusieurs scènes fascinantes et un final magnifique. Bref, il faut absolument lire Frank Norris !

Lire l’article sur le site d’Alternatives économiques

Christian Chavagneux
Alternatives économiques n°314, juin 2012
Compte-rendu
Les éditions Agone publient pour notre plus grand bonheur un remarquable roman naturaliste américain écrit en 1899. Frank Norris est sans conteste un grand écrivain réaliste. Influencé par la lecture de Zola, il dresse dans cette fresque saisissante le portrait d’une société prise entre progrès et crise économique. Ses personnages sont aussi forts et marquants qu’une Gervaise ou qu’un Jacques Lantier : au centre de cette histoire un jeune couple promis à un avenir heureux qui va sombrer dans les affres d’un capitalisme ravageur. Brutalité, avarice, convoitise et mensonge s’abattent sur eux comme se resserre l’étau d’une fatalité aussi puissante que l’argent. Les décors, les ambiances, le microcosme social, les figures qui s’y meuvent, tout, absolument tout étreint le lecteur et l’entraîne dans un monde impitoyable et fascinant : celui de la cupidité qui fait ressurgir le pire en nous. Du grand spectacle, et ce jusqu’aux dernières lignes.
Maude Mihami
Librairie Comme un roman (Paris 3e), 02/05/2012
Réalisation : William Dodé