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Les Spéculations de Kyr-Siméon
Deuxième registre de La Toison d’or

Titre original : Zlatno Runo (Prosveta, Belgrade, 1978)
Traduit du serbo-croate par Mireille Robin – Postface de Jean-Arnault Dérens

Parution : 16/04/2003
ISBN : 291084630X
Format papier : 504 pages (12 x 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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Deuxième registre – après La Toison d’or d’une fantasmagorie littéraire qui déroule le destin de l’homme dans l’histoire tourmentée des Balkans, ce volume retrace les insurrections serbes, la formation de la Yougoslavie et la constitution d’une classe bourgeoise à travers la quête marchande d’une famille serbe d’origine aroumaine. Où l’on voit la lutte pour la survie se transformer en une course effrénée pour l’accumulation de profits.

Borislav Pekic

Né en 1930 au Monténégro, Borislav Pekic est mort à Londres en 1992, laissant romans, nouvelles, drames et essais. On lui doit notamment La Toison d’or, fantasmagorie littéraire qui, à travers cinq siècles de l’histoire agitée des Balkans, tourne en dérision les mirages de la société marchande.

Les livres de Borislav Pekic chez Agone

« OÙ L’ON VOIT COMMENT KYR-SIMEON A RÉUSSI À FABRIQUER LE PREMIER PRODUIT DE MAQUILLAGE SERBE À PARTIR D’EXCRÉMENTS ROUMELIENS ET LE MOYEN GÉNIAL DE GAGNER BEAUCOUP D’ARGENT À KRAGUJEVAC EN L’AN DE DISGRACE 1779.

Ligoté au poteau où l’on attache les chevaux atteints de la morve, maintenu au moyen de longes dans la position accroupie qui est celle des empalés, Siméon Njago sent dans ses narines, pour la première fois de sa courte vie d’errance, l’odeur pénétrante, âcre et caustique, des excréments humains. Elle n’en sortira jamais plus. Jusqu’à sa mort, en 1862, il conservera l’habitude, même dans les situations les plus protocolaires, de se triturer, pincer, tirailler, malaxer machinalement le nez afin d’essayer d’en déloger la puanteur de la souillure qui fut infligée en 1780, à la fin du jour de la Saint-Michel, à cet appendice par ailleurs tout à fait conforme aux critères rouméliens, qui prônent la mesure en tout. Les matières fécales gluantes, d’un brun jaunâtre et luisantes comme le vernis grec, dont on lui a enduit, ainsi que d’un précieux baume oriental, les joues, le front et le cou sont serbes. Elles appartiennent à des apprentis et des petits domestiques, ou bien encore à des fils d’artisans de Kragujevac, et viennent d’être produites spécialement pour cette occasion solennelle dans les fourrés derrière la forge du maréchal-ferrant tsigane, là où finit la ville et commence la campagne. Le ventre soulagé, les galopins gambadent maintenant autour du poteau de notre Siméon furieux avec une sauvagerie digne des bacchantes et l’agilité frénétique d’un bouc. Ils vocifèrent, hennissent, grognent, glapissent, miaulent, hurlent à la mort, imitent tous les cris d’animaux possibles et imaginables. C’est à peine si l’on perçoit dans tout ce vacarme la célèbre chanson se raillant des Tsintsares, originaire de la Grèce du sud :

Ô Vlachs, ô Vlachs, ô Tsintsares,
Vous qui vous nourrissez d’excréments,
De chats crevés,
D’huile rance et de vinaigre !


Siméonulo ne supplie pas, ne gémit pas, ne pleure pas. La colère lui a juste un peu fait venir les larmes aux yeux. Ce qui lui a valu de contracter dès cet âge tendre – en tsintsare : di ku – une autre mauvaise habitude. Si seul son nez, qui n’appartenait au demeurant qu’à lui-même, a eu à pâtir de la première, l’autre allait lui valoir, tout au long de son ascension sociale, au fil des spéculations qui allaient permettre l’enrichissement de la famille et de la firme Njago, d’être mal vu de tous. Attaché à son poteau et bientôt encerclé par ses ennemis, il s’était écrié :
— Ni tu aproke, porkopoulo ! Ni tu aproke !
S’il ne voulait pas leur intimer en serbe l’ordre de se tenir éloignés, c’était par pur dépit, car il commençait déjà à bien maîtriser cette langue. De là allait naître une troisième habitude, qui allait lui rester jusqu’à ce qu’il fût devenu vieux et tout couvert d’or : celle de s’entêter sans raison, fût-ce à ses propres dépens. Certes, il avait essayé ensuite de les admonester en grec, en reprenant la formule dont on se servait chez lui, au kunak, pour chasser les stikhia, les mauvais esprits, les démons et les loups-garous ou vrikolakas. Il pensait que les mots étrangers allaient effrayer ses adversaires telle une incantation de sorcière, qu’ils demeureraient stupéfaits comme s’ils avaient aperçu le visage de la Gorgone. Il leur avait lancé :
— Ti thelete ? Apaye Satana ! Fiyete ! Fiyete !
Malheureusement, les jeunes Serbes n’ayant reçu aucune éducation classique, la langue d’Homère n’avait pas produit l’effet escompté. Malgré sa résistance virulente, il était resté là, ligoté, « fiché sur le pal turc », maquillé d’une pommade excrémentielle gluante.
Son cousin Naum était allé chercher Siméon, son père. Lorsqu’il était revenu avec lui, les fèces avaient eu le temps de sécher sur son visage. Elles formaient une croûte qui lui tirait les paupières inférieures vers le bas. On aurait dit un vampire avec ses yeux rouges, exorbités. Ils ne devaient jamais plus se renfoncer tout à fait dans leur niche et, plus tard, Lupus aurait constamment l’air furieux, ce qu’il était réellement la majeure partie du temps.
Le mastor keramefs Siméon, que les artisans de Kragujevac avaient surnommé le Grec conformément à l’usage de l’époque, se sentit profondément offensé et seuls sa circonspection innée et son instinct commercial toujours à l’affût l’empêchèrent de laisser libre cours à son courroux. Ayant détaché son fils de la skolopsi, il se contenta de murmurer dans sa barbe, askumtu, rien que pour lui :
— Alikita ! Ste astindzi ! Bago li luplu, s ludiniko ! Foklu ste ardo !
Foklu ste ardo ! Invectives qu’il traduisit aussitôt, au cas où Dieu n’aurait compris que cette langue, en son serbe zézayant, l’implorant de « cousser ces salauds de porcs serbes sur leur lit de mort, de les compisser, de leur broyer les os, puis de les livrer aux loups de la forêt, pour qu’ils les dépècent, et aux flammes traîtresses, pour qu’elles les réduisent en cendres ». Mais il se garda bien de les prononcer tout fort, même lorsque les gamins, enhardis par son humilité de nouveau venu, le gratifièrent à son tour de quelques crottes.
À la maison, sa khanoumissa, kyria Théodora, lui reprocha, tout en frottant les joues de son fils avec un torchon enduit de savon et une étrille, de s’être comporté avec une lâcheté indigne de Moskopolje et de la mort thermopylienne de son père. Préférant dès Kragujevac la manière diplomatique aux querelles, il jugea sage, plutôt que polémiquer avec elle, d’invoquer quelque bonne raison pour justifier sa couardise humiliante. De son point de vue, il s’était conduit de la manière la plus judicieuse qui fût. Il avait respecté le conseil que lui avait donné son père, il s’était gardé de la vanité et de la fameuse aftadia ou arrogance grecque qui, si elle nous procure de la joie, nous coûte également fort cher. Mais ce n’était pas une raison dont pouvait se satisfaire une domna roumélienne pour lui conserver son estime. Aussi préféra-t-il évoquer le spectre du Moskopolite supplicié : tandis qu’il se hâtait d’aller délivrer son fils, il avait l’impression de ramper vers les flammes de l’incendie dans la lueur duquel son père et son voisin, Andonius Kyr-Iasia, poussaient tour à tour des hurlements de douleur. Cette hallucination, aussi soudaine qu’inspirée de Dieu, excusait son attitude devant les chenapans. Au demeurant, il n’avait, en l’invoquant, pas menti plus que nécessaire. Depuis qu’après avoir erré quarante jours le ventre vide dans les défilés d’Albanie pour tenter d’accepter la réalité de la scène atroce qu’il avait découverte devant le gourbi de son père, il avait rejoint sa famille dans la caravane du pope Jan Kapmar, et, jusqu’à cette soirée de la Saint-Michel, il n’avait jamais rien dit à personne de ce qui lui avait alors verrouillé l’âme à jamais. Là, dans la puanteur des excréments qu’on décollait des joues de son fils, il accepta enfin d’en parler, bien qu’on ne lui posât pas de questions. Et depuis lors, il n’arrêta pas. Il saisissait la moindre occasion pour raconter de nouveau la destruction de Moskopolje, comme s’il souhaitait ainsi effacer la trace d’une autre calamité, plus cruelle et douloureuse. Personne ne pouvait évidemment se douter qu’il avait été le témoin d’horreurs pires encore que celles dont il leur faisait le récit.
Lorsqu’il était arrivé dans la cour, les chiens des Tsiganes étaient déjà en train de dévorer les entrailles de Kyr-Iasia. Kyr-Siméon était encore en vie. Transfiguré par la vision céleste de l’Empire roumélien, il se raillait de la vengeance des Turcs en criant des slogans philhellènes. Siméon, certes, ne comprenait pas distinctement ses propos, mais il ne faisait aucun doute qu’ils avaient une teneur libertaire. Certes, il n’y avait plus de Turcs dans la cour et il n’aurait su dire où étaient passés sa mère et son petit frère Constantin. Mais l’absence de public n’enlevait rien au caractère patriotique des invectives du Moskopolite, au contraire. C’est ainsi que les Njago en avaient tous conclu qu’il était tombé en tant que disciple de Kolokotronis.
Obnubilé par cette scène fantasmagorique ressuscitée devant son regard au bout de dix années, il n’avait même pas prêté attention aux galopins serbes. D’ailleurs, kyria Théodora n’aurait sans doute pas souhaité qu’il souillât cette vision sacrée en se lançant dans des diatribes et querelles bassement terre-à-terre. Kyria Théodora n’exigeait évidemment rien de semblable. Antithetos. Étant donné les circonstances surnaturelles, voire divines, dans lesquelles le supplice présent s’était confondu avec la vision spectrale d’un supplice passé, elle ne trouvait plus à redire à la conduite de son époux. Siméon en fut soulagé. Il avait fait d’une pierre deux coups. Il avait conservé son crédit auprès de son épouse et extirpé de lui une partie de cette histoire qui pesait sur sa mémoire telle une mirmintu, une pierre tombale. Après le dîner, il s’était senti tellement mieux qu’il avait repris le même caillou pour essayer de porter un troisième coup.
Il avait remarqué en effet qu’après leur cure de matière fécale les joues de Siméonulo étaient devenues beaucoup plus douces et son teint presque transparent. Sa peau était délicate comme le satin des pétales de roses. Bien qu’il n’eût personnellement guère d’expérience en matière d’hygiène, il se souvenait qu’on lui avait raconté dans son enfance que les Siméon, à l’époque de l’errance argonautique de Siméon de Szeged en Pannonie, vendaient des huiles, des essences, des baumes, des pommades et des fards (ftiassidia), et qu’ils pouvaient, en cas de besoin, s’employer eux-mêmes à rehausser la beauté des femmes. S’en étonnant lui-même, il avait retrouvé au fond de sa mémoire quelques éléments de l’art du maquillage, dont il n’aurait su déterminer l’origine. Il tapotait, caressait les joues virginales de son fils comme s’il s’était depuis toujours occupé de massages et d’embaumements (cette habileté lui venait peut-être de sa longue pratique du modelage de l’argile). Kyria Théodora finit par s’en inquiéter. Elle se demanda s’il n’avait pas pris trop à cœur la méchanceté des gamins serbes et entreprit de le rasséréner. Elle essaya même de présenter l’incident de l’après-midi comme une bonne blague.
— Comment cela, une blague, ma femme ? lui rétorqua-t-il en serbe parce qu’il avait l’esprit ailleurs. Il ne s’azit nullement d’une blague, mais d’une spéculation qui peut nous rapporter beaucoup d’arzent, multu porazd.
Il passait désormais des jours et des nuits entières enfermé dans son atelier. Il n’en sortait même pas pour prendre ses repas. On lui passait de la nourriture par la fenêtre, en se bouchant le nez, car l’argile que depuis ce soir-là il pétrissait avait une odeur pestilentielle. Il devenait exigent quant à son alimentation, réclamant sans cesse de nouveaux plats, tantôt des purées, tantôt des viandes dures et à peine cuites, jusqu’à ce qu’il finît par faire son ordinaire d’un mélange de blanc de poulet, de fruits mûrs – des poires mignonnes muscadelles et des prunes douces mirabelles – et de lait de brebis, sans justifier aucunement cette lubie. Théodora ne protesta pas. Elle savait, pour avoir vécu sous le toit de son beau-père, que les artistes sont des gens étranges et imprévisibles, bref, un peu cinglés, et qu’on gagne toujours à satisfaire leurs caprices. Ainsi, lorsqu’on avait annoncé l’arrivée des Turcs, Siméon de Moskopolje avait choisi, au lieu de rester traîner dans les rues comme la plupart de ses concitoyens abasourdis, de s’enfermer dans son gourbi et de chercher secours dans la vertu thérapeutique de l’art. Le résultat avait été quatre jarres magnifiques, dont la plus belle, sur laquelle figuraient les Argonautes auxquels les habitants de la ville avaient prêté leur visage, décorait encore leur modeste andeon. La passion avec laquelle Siméon se consacrait soudain à la poterie, qu’il pratiquait habituellement sans beaucoup d’entrain, laissait présager un prompt rétablissement des finances du ménage, actuellement au plus bas. Elle leur vaudrait peut-être aussi l’estime des commerçants et artisans indigènes, qui manifestaient toujours de la méfiance à leur égard. La seule chose qui l’inquiétait était qu’elle entendait à l’aurore des gémissements sourds, comme si quelqu’un ahanait dans un soufflet de verrier ou de forgeron. Elle avait fini par reconnaître en eux les râles tempétueux de Siméon. Sachant que l’inspiration artistique s’exprime sous toutes les formes possibles et imaginables, elle avait renoncé à frapper à la porte de l’atelier, redoutant d’ennuyer par des questions oiseuses son mari, visiblement en proie aux affres de la création. Elle s’était contentée d’expliquer ce qui se passait aux voisins étonnés, que ces grognements avaient attirés sous leurs fenêtres, et de demander aux enfants de ne pas faire trop de bruit dans la cour.
— Agalia ! Doucement, les enfants ! Votre père est en train de créer ! les rappelait-elle à l’ordre à mi-voix, allant et venant elle-même dans la maison aussi silencieuse qu’un spectre.
Dans le même temps, elle notait consciencieusement dans le Livre des comptes domestiques tout ce qu’elle achèterait quand cet accès d’inspiration débridée aurait permis à Siméon de ramasser beaucoup d’argent, multu porazd, dans tout le pachalik de Serbie.
Elle ne comprit ce que Siméon avait à l’esprit, lorsqu’il lui avait promis pour bientôt la fortune, que lorsqu’il sortit un soir de son antre, toujours empuanti, tenant à la main un gobelet d’argile recouvert d’une peau de chevreau. Il contenait une espèce de bouillasse d’un brun mordoré. Il exigea qu’elle s’enduisît sur-le-champ le visage de ce « baume miraculeux » et conservât ce masque toute la nuit, comme elle le faisait quand elle utilisait de l’onguent myssirien à la veille des grandes fêtes.
— Mais, ma ton theon, c’est de la merde, monsieur !
— De la merde, certes, madame, mais de la merde roumélienne, de la merde siméonienne, lui répondit-il en grec, car c’était la seule langue qui fût digne de chanter la louange de sa découverte. La merde serbe ayant ainsi éclairci le teint de notre fils, le petit Siméonulo, imagine un peu l’effet que produira sur ta peau ma merde roumélienne, moskopolitaine, siméonienne. Si demain matin tu te réveilles embellie, c’est que j’ai réussi à percer le secret du baume des anciens Égyptiens, dont on croyait à tort qu’il était fait de boue du Nil et de lait de jument ou d’ânesse ! Rends-toi compte combien cela peut nous rapporter ! Et ceci pratiquement sans apport de fonds !
Domna Théodora, qui se distinguait plus par sa vanité féminine que par son esprit commerçant et qui n’avait, par ailleurs, aucune ambition d’entrer dans l’histoire, refusa avec dégoût – ce fut sans doute le haut-le-cœur qui coûta le plus cher à la famille – de soumettre son visage à ces expérimentations aventureuses. Siméon – était-ce celui de Kragujevac ou bien son ancêtre embaumeur qui s’était réveillé en lui ? – s’affligea qu’en cette merveilleuse soirée de l’été de la Saint-Michel de l’an de grâce 1780 la firme Njago & Fils eût laissé filer la chance merveilleuse qui s’offrait à elle d’être l’initiatrice d’une nouvelle école de cosmétique. »
Dossier de presse
J.M.M.
Livres hebdo, n°509, 11/04/2003
Tribulations d'un Centaure aux Balkans
Les éditions Agone font l’audacieux pari de traduire La « Toison d’or » de Borislav Pekic, épopée grandiose et délirante d’une vieille famille d’affairistes. Un voyage balkanissime dans cinq siècles d’histoire.
Pour une fois, on ne peut pas dire qu’il est possible de lire le second volume sans avoir lu le premier, car l’immense entreprise de La Toison d’or forme un tout. Il serait d’ailleurs dommage de se priver de la grandiose introduction constituée par le premier « registre » de cette plongée dans l’histoire des Balkans, car Borislav Pekic (1930-1992) y offre d’emblée un feu d’artifice époustouflant. Or donc, en janvier 1941, la famille Njegovan s’est réunie à Belgrade pour fêter Noël (orthodoxe). La guerre, qui ravage l’Europe, va bientôt toucher la Yougoslavie, et briser cette prodigieuse famille de financiers et d’industriels, issue d’une longue suite de colporteurs, trafiquants, négociants et autres marchands promenés par l’Histoire à travers les Balkans. L’aïeul préside l’assemblée : il s’appelle Siméon (« kyr », le Patron) comme tous les aînés de la famille Njegoyan depuis cinq cents ans. Il semble gâteux. Et, dans sa tête, alors que se prépare le désastre, tournoient les chroniques, dits, racontars, souvenirs et véridiques exploits de l’illustre dynastie – roman picaresque, à vrai dire : on assez loin des Krupp, des Schneider ou des Rothschild. Dans le vieux Siméon revivent, en effet, tous les autres Siméon, revus selon sa « fantasmagorie ». Répartie en sept « registres » (sept volumes), cette fantasmagorie jongle avec le temps et les styles, car tout s’embrouille dans la tête du vieux. Ou, du moins, tout paraît s’embrouiller. Kyr-Siméon a un plan. Boris Pekic encore plus… Il faut aussi savoir que les Njegovan sont balkanissimes. Ils appartiennent, en effet, à un groupe grec de langue latine dispersé entre la Roumanie, l’Albanie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie, etc. On les nomme Valaques, Aroumains ou même Tsintsares, car ils seraient descendants des Centaures, peuple fabuleux des hommes-chevaux. On leur prête aussi l’invention des vampires. Les divers Siméon de la présente fantasmagorie ont d’ailleurs, parfois, ce genre de pulsions. Rappelons enfin que les Centaures jouent un rôle dans l’équipée qui mena Jason et les Argonautes à la recherche de la fabuleuse Toison d’or – trésor mythique poursuivi par tous les Njegovan sous forme de gros sous, de pouvoir et de puissance. Mais on trouve aussi, dans la famille, quelques esprits plus poétiques, portés vers la mythologie, l’imaginaire et la merveille. Tout cela sur fond d’insensées tribulations dans une aire géographique où s’entremêlent les Ottomans et les Habsbourg, entre Constantinople et Vienne. Si le premier volume campait le décor, le second entraîne le lecteur des années 1780 aux années 1850, sans s’interdire des allers-retours plus élastiques. On y voit la famille marchande s’organiser en clan presque capitaliste. tandis que de sordides batailles de marchands de cochons posent les fondements de la future dynastie yougoslave. Aidé par une éblouissante culture historique et un style raffiné (même dans la farce), Borislav Pekic y tient sa promesse, faite dès le premier volume : « Ce que je fais est une remythologisation. Je tente d’expliquer l’histoire de la société et son avenir, par le passé le plus reculé qui l’a poussé de l’avant… Le mythe n’est pas la vie passée au crible de la pensée, il est le vécu exprimé en images. »
J.M.M.
Livres hebdo, n°509, 11/04/2003
Réalisation : William Dodé