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Les Temps maudits
Parution : 20/01/2004
ISBN : 2910846784
Format papier : 224 pages (12 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €

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Écrit pendant la guerre de 1914–1918, « ces chants d’espoirs désespérés » s’inscrivent dans la tradition française des grandes protestations lyriques; ils dénoncent l’absurdité du massacre mondial et fustigent ceux qui le justifient. Interdit par la censure, Les Temps maudits fut publié en Suisse (1917) avant d’être édité en France (1920) et traduit en plusieurs langues. Il demeure son livre le plus connu.

Marcel Martinet

Écrivain, poète et militant révolutionnaire, Marcel Martinet (1887–1944) collabora à La Vie ouvrière et à L’École de la fédération durant la Première Guerre mondiale. Premier directeur littéraire de L’Humanité (1921–1923), il quitta le PCF en 1924 et participa aux combats du petit noyau de militants syndicalistes groupés avec Pierre Monatte autour de la revue La Révolution prolétarienne.

Les livres de Marcel Martinet chez Agone

Médailles

Infirmes,
Avec sur vos poitrines des rubans et des croix,
Vous êtes des héros, aujourd’hui.

Infirmes,
Avec sur vos poitrines vos rubans et vos croix,
Demain, chez vos patrons,
Vous serez des ouvriers plus malhabiles,
Plus mal payés,
Vos petits auront faim.

Et si demain, même demain,
Nous vous disons
Que votre sang vous l’avez versé
Pour que vos maîtres soient plus durement vos maîtres,
Vous lèverez contre nous vos moignons,
Vos béquilles de gloire et de douleur,
Infirmes, avec vos rubans et vos croix,
Qui n’accepterez pas d’avoir pour rien souffert.

***

Civils

À vous encore, ennemis de demain,
Vrais ennemis d’hier, d’aujourd’hui, de toujours,
Vous qui luttez si bien, la plume en main,
Héros cachés, cachés derrière ceux qui meurent,
Derrière ceux que vous jetez à la mort, vous,

À vous des journaux,
Des boutiques de honte où tout se maquignonne,
Des salles de rédaction sordides
Où les ricanements blasphèment
Toute beauté et tout honneur
Pendant que la plume expédie
Les grands mots, les mots doctes, les nobles mots, les mots sonores,

À vous des harangues publiques
Et des racontars imbéciles
Dans les salons, chez les bistrots,

Jeunes gens débiles, jeunes gens habiles,
Les hommes mûrs avec leurs maux d’estomac
(Ça n’est que ça qui les retient de partir)
Et les bons vieux, les bons vieux gâteux et féroces
Réclamant un petit ruisseau de sang supplémentaire
Et y barbotant de leur mieux
Pour réchauffer leurs rhumatismes,

À vous les gens d’église,
De toutes les églises,
Temples et synagogues,
Trempant vos crucifix,
Vos talmuds et vos bibles
Dans les plaies de vos frères,

À vous les tribuns, les prophètes,
Les penseurs et meneurs du peuple,
À vous tous les vendeurs du temple,

À vous tous, mesurant à votre taille
La loyauté et la pudeur,
À vous qui avez cru pouvoir à votre aise
Et sans risque mentir, trahir,

À vous, fiers de nous rentrer dans la gorge
Avec vos poings gantés de fer
Nos cris de rage et de douleur,
À vous qui vous distribuez des éloges,

À vous qui pensez maintenir notre âme
Écrasée sous votre talon
Et qui n’entendez pas les râles
Mordre déjà vos pas félons,

À vous qui riez. Nous sommes drôles,
Nous les naïfs, nous les bernés,
Nous qui parlons de « boucherie »,
De « carnage », d’« horreur de la guerre »,
Nous sommes drôles. Et ces jocrisses couverts de sang,
Avec un petit sourire supérieur
Et un petit haussement d’épaules,
Nous guillemetant ces mots-là,
Minaudent : — Bon ! Évidemment…
Vocabulaire humanitaire…
Phraséologie… Bah ! des mots…

À vous les gens aux forts sarcasmes :
Horreurs de la guerre — des mots, des bêlements…
Autour de ces civils au cœur solide,
Autour de leur table à écrire,
Autour de leur table à manger,
Approchez avec vos mains tendues,
Soldats aux yeux brûlés, aux yeux crevés,
Approchez, les hommes au nez arraché, aux plaies purulentes,
Les monstres sans lèvres, sans mâchoires,
Dont le visage est une plaie dégoûtante,
Et vous avançant et vous pressant tout autour,
Regardez-les avec vos trous affreux,
Ces gens qui se défient d’une pitié facile.

Boucherie — Carnage. — Quelle emphase !
Avec les culs-de-jatte et les manchots,
Avec ceux aux reins troués, pliés en deux,
Avec ceux que l’horreur a rendus fous,
Avec les fantômes des enterrés vivants,
Avec les spectres épouvantés des blessés sans armes
Qui furent achevés par des ivrognes dociles,
Entourez ces civils au cœur viril,
Veuves dans vos voiles de crêpe,
Vieux parents qui n’avez plus de larmes à vos yeux rougis,
Petits enfants orphelins et orphelines
Sérieux dans vos vêtements noirs,
Entourez-les bien, ces guerriers intrépides,
Ces sages qui disent que ça n’est pas la question,
Veuves des pauvres, exploitées plus durement,
Orphelins des pauvres, qui grelottez dans vos haillons minces,
Vieilles mamans des pauvres, chassées des logis impayés.

Entourez-les, pressez-vous tous autour d’eux.
Armée des morts, des larves, de tous les vaincus,
Armée de toutes les victimes,
Armée innombrable, armée invincible,
Tout contre les tables où ils claironnent leurs chants de guerre
Pressez-vous, amoncelez-vous, penchez-vous sur eux,
Regardez-les dans leurs bons yeux satisfaits
Avec tous vos yeux de misère et d’angoisse,
Avec ces yeux-là, avec ces plaies-là,
Regardez-les bien, ces civils qui tiennent,
Ces réalistes, ces civils qui ne se paient pas de mots,
Ô victimes innocentes, ô victimes coupables,
Mais vous tous, ô fantômes, témoins irrécusables,
Dressez-vous donc devant ces hommes
Qui ont renié leur âme
Et renfoncez-leur donc leurs cris sauvages dans la gorge,
Dans leurs gorges de lâches.

Dossier de presse
A contretemps n°19, janvier 2005
Hervé
Alternative libertaire, O9/2004
Lucien Seroux
Gavroche, 02/2004
Dossier Marcel Martinet
Lire le dossier sur le site de la revue A contretemps
A contretemps n°19, janvier 2005
Compte-rendu
Il y a quatre-vingt-dix ans, le 1er août 1914, la mobilisation générale était proclamée, la grève insurrectionnelle qui devait s’y opposer n’eut pas lieu.
Face à la barbarie déferlant sur l’Europe, Marcel Martinet fit partie du petit nombre de militant(e)s qui restèrent fidèles à leurs principes révolutionnaires. Tandis que les peuples s’entretuaient au profit de leurs maîtres, il écrivait rageusement des poèmes pleins de malédiction, hantés par les morts et les fantômes des idéaux internationalistes. Ils sont réunis dans Les Temps maudits, « un livre de poèmes qui n’est qu’un cri de douleur et de colère », publié en Suisse en 1917, et en France seulement en 1920. Ils sont réédités aujourd’hui avec les Carnets des années de guerre de Martinet, suivis d’un glossaire et d’une chronologie qui facilitent la compréhension des événements qui y sont rapportés.
Le recueil contient de nombreux beaux poèmes, sombres et d’une grande force, qui dénoncent la guerre et ses conséquences. Mais c’est dans ceux qui fustigent la trahison du mouvement ouvrier que Martinet met toute sa douleur et sa colère, par exemple « Tu vas te battre… » et « Non, vous n’étiez point frères… », qui reviennent avec amertume sur les congrès internationaux d’avant guerre. Alors que les champs de batailles dévorent la jeunesse européenne, désespéré, il se demande : « Ô Révolution, quand donc soufflera-t-elle, ton haleine enflammée ? » (« Cadavres »). Les Carnets des années de guerre permettent de suivre la création des poèmes et les efforts pour les faires publier. Ils donnent aussi un aperçu du combat d’une poignée de révolutionnaires pour maintenir, dans la tourmente, le flambeau de l’internationalisme. Les poèmes et les Carnets forment un ensemble de grande valeur sur ce qu’ils ont ressenti devant la catastrophe. Martinet écrivait le 2 août 1914 : « Pour beaucoup de ceux qui luttaient pour un nouveau monde et qui se connaissaient d’autres ennemis que ceux qu’on leur envoie combattre, c’est un écrasement, la ruine de tout. » Dans « Ce soir », dédié à Pierre Monatte, qui venait « d’être jeté là-bas, dans les champs du crime et de la mort », Martinet revient sur ces premières semaines où les espoirs de fraternité humaine s’effondraient. Il s’interroge et interroge ceux qui n’ont pas trahi : pour empêcher la catastrophe, « Avons-nous tout fait ? » et de constater douloureusement « notre impuissance ! notre impuissance ! » Mais il garde espoir : après les temps maudits viendront ceux « où nous nous dresserons, nous aujourd’hui déchus », où la victoire est promise « aux éternels vaincus ». Car, malgré la mort qui rôde partout, « le pépiement de l’alouette est plus puissant que le canon » (« Premier jour de lumière »).
Hervé
Alternative libertaire, O9/2004
Compte-rendu

Henry Poulaille les réunissait : « J’avais été marqué par la guerre et avais lu tous les livres parus sur elle. […] Deux surtout m’avaient impressionné : Hommes en guerre d’Andreas Latzko et Les Temps maudits de Marcel Martinet ».1 Ces deux ouvrages viennent d’être réédités par les éditions Agone.

L’œuvre de Martinet est complétée par des extraits des Carnets des années de guerre tenus par l’auteur pendant la période d’écriture des Temps maudits, Carnets qui tiennent lieu de notes sur l’époque et l’activité de Martinet, avec une pertinente présentation de Charles Jacquier qui se termine par : « Ses carnets permettent de suivre les efforts et l’action à contre-courant de celui qui […] se demandait avant de rejoindre le petit ilôt internationaliste de La Vie ouvrière : “Est-ce moi qui suis fou ? ou les autres ?” »
L’ouvrage de Latzko (Autrichien, 1876–1943) est lui augmenté de diverses contributions louangeuses de Henri Barbusse, Romain Rolland et Marcel Martinet, et d’une lettre de Latzko à Henry Poulaille. Rolland (en 1917, lors de la première édition, qui circulait sous le manteau) : « Latzko restera, dans l’avenir, au premier rang des témoins qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l’Homme, en l’an de disgrâce 1914. » Barbusse (en 1929, lors de la réédition) : « […] et je mettais au-dessus du mien [Le Feu] le livre de Latzko, dont le souvenir vous reste comme une blessure qu’on a eue. » En 1919, après avoir nommé quelques intellectuels courageux des nations ennemies, Martinet écrit : « Quand il n’y aurait que Andreas Latzko, nous serions justifiés d’avoir cru que, si l’imbécillité et le crime n’avaient pas de patrie, le courage moral et l’esprit n’en avaient pas non plus. »

En 1914, Latzko est envoyé se battre sur le front italien ; il raconte ce qu’il voit, ce qu’il vit. Martinet est exempté de service militaire ; s’il ne souffre pas dans sa chair, il écrit ses tourments. Six nouvelles – six épisodes de guerre, authentiques – composent le livre de Latzko. Quarante-quatre poèmes en prose – quarante-quatre plaies, « quarante-quatre cris désespérés, quarante-quatre chants d’espoir quand même » – composent celui de Martinet. En les lisant on s’aperçoit vite que ces deux écrivains travaillent sur la même chair et la même conscience, avec la même lucidité et la même révolte. Il faudrait les lire simultanément, car on y trouve des équivalences :

Dans la première nouvelle de Latzko, « Le départ », un mutilé interpelle les mères et les épouses coupables d’avoir laissé partir les hommes sans protester ni s’opposer ; dans le poème « Femmes », Martinet (bien avant d’avoir eu connaissance du livre de Latzko) écrit en août 1915 :
Mais vous les mamans, vous les femmes,
Ces morts, vos pauvres morts bien-aimés,
Vous les avez laissés mourir,
Vous les avez laissés partir.
Vous l’aimiez donc bien, la Patrie.

Songeant aux premiers jours de la tuerie, à la résistance pacifiste qu’il aurait fallu opposer au bellicisme, pensant aux nombreux amis qui se sont ralliés à l’Union sacrée, à lui-même et aux rares opposants, Martinet, dans le poème « Ce soir », s’interroge :
Avons-nous tout fait ?
Je revis ces atroces journées de septembre,
Nous étions une poignée.
Une poignée ? Isolés, séparés les uns des autres,
Chacun de nous se croyant seul
Et contemplant avec stupeur le cauchemar
Du monde en feu, n’acceptant pas,
Se demandant, dans une angoisse affreuse :
Est-ce bien vrai ? Est-ce bien moi le dément ?

Dans le même temps, Latzko écrit « Le camarade » : « Est-ce moi le malade ? […] Ne sont-ils pas malades, les autres, ceux qui […] prêtent l’oreille à tous ces gratte-papier qui littératurent sur le sacrifice des autres… […] Il paraît qu’il existe encore des hommes faits de chair et de sang qui peuvent lire un journal sans vomir. […] Et si j’ouvre ma fenêtre pour hurler au massacre, le massacre planifié de leurs propres enfants, c’est moi le fou ! »

Martinet écrit ce qu’il sait de la guerre :
Leurs corps crucifiés et mêlés aux cadavres,
Les infirmes traînant leur vie désespérée,
Et tous ces hommes frères, et tués par des mensonges.

Latzko est confronté à l’horreur : « Nulle imagination ne pouvait concevoir ce qu’avait été ce champ de mort avant que la folie ne s’y jetât, ne l’eût gavé de décombres pour en faire un souverain chaos, un bordel cosmique où deux mondes se seraient écrasés l’un sur l’autre pour les beaux yeux d’une garce. »

Martinet, lorsqu’il put lire – en 1917 – l’ouvrage de Latzko, le cita dans « Elles disent… », un poème sarcastique sur les dames patronnesses devenues infirmières, dont également Latzko avait fait un portrait sans concession : « Elle avait fui un foyer sans enfants pour partager la vie excitante de l’hôpital… »

Tout est à lire en parallèle. C’est émouvant, éprouvant et épouvantable (au sens strict du mot). On en sort brisé et révolté.

Martinet entre dans son rôle d’éclaireur, il désigne et condamne les responsables :
Les réalistes de fondation, de profession,
Banquiers, diplomates, hommes d’État,
Gens de gouvernement, soutiens de l’ordre

et leurs complices :
Idéalistes de carrière,
Ceux des journaux, ceux des tréteaux,
Les professeurs, les philosophes, les vaudevillistes, les apôtres
Les amis du peuple, les belles âmes
(L’humanité, môssieu, ne vit pas que de pain)
Quand cette autre bande de menteurs
Ne songeait qu’à faire sonner
Les grelots de leurs phrases creuses
Pour que personne et pas même eux
N’entendît la vérité.

L’écrivain autrichien n’est pas non plus indifférent à la responsabilité des intellectuels : « Quelle honte, quel rôle dégoûtant il avait joué ! Tous ces maçons, mécaniciens, paysans, penchés depuis toujours sur la besogne quotidienne, que pouvaient-ils dire quand des intellectuels, de grands messieurs au-dessus d’eux, leur capitaine, avec son col étoilé d’or, leur assuraient que le devoir, la gloire, c’était de tirer sur des maçons, des mécaniciens, des paysans italiens. Ils le suivaient en haletant, et lui […] il les emmenait contre sa propre conviction par pure lâcheté. »

Héléna Autexier, en introduction au livre de Latzko, déplore l’oubli dans lequel sont tombés l’œuvre et l’auteur.2 Après la censure officielle qui s’exerça pendant la guerre à l’encontre des deux ouvrages, on ne doit pas s’étonner du silence fait longtemps sur ces œuvres.
Poulaille, dans Nouvel Âge littéraire3, précise à propos de Martinet : « Et ce ne sont pas les militants qu’il interpelle. […] Des militants s’y reconnurent. […] Ils ne vous pardonnèrent pas, Martinet… »
De même les travailleurs et les intellectuels, hommes en guerre, capables et coupables du pire, se reconnurent dans les actes du combat décrits sans concession par Latzko : « Latzko nous a emmenés en plein dans le charnier monstrueux, en plein dans la tempête de massacre et de barbarie, dans le sang, la pourriture, qui sont la réalité palpable des champs de bataille, dans l’assassinat enivré des hommes par les hommes, et aussi au cœur de la douce et magnifique pitié », écrit Barbusse en 1929.4

___________________

1 Préface à Ashavérus dans l’anonymat glorieux, éd. du Midi/Amitié par le livre, 1974.

2 Un exemple récent : Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker dans leur 14–18, retrouver la guerre pourtant consacré en grande partie à la violence pendant la Grande Guerre ne citent pas Hommes en guerre. Malgré cette réserve, c’est l’occasion de signaler l’excellent travail des deux historiens, récemment paru en poche après mise à jour (Folio-histoire, 2003).

3 Nouvel Âge littéraire, justement dédié à Martinet (et Descaves), Plein Chant, 1986, p. 414.

4 « Les aléas de la littérature pacifiste, Monde, 1929.

Lucien Seroux
Gavroche, 02/2004
Réalisation : William Dodé