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L’homme qui mangeait la mort

Titre original : Covek koji je jeo smrt, in Novi Jerusalim (Nolit, Belgrade 1988)
Traduit du serbo-croate par Mireille Robin

Parution : 15/09/2005
ISBN : 2748900448
Format papier : 96 pages (12 x 21 cm)
12.00 € + port : 1.20 €

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L’individu évoqué ici sous le nom de « l’homme qui mangeait la mort » fait partie de la multitude des petites gens dont les manuels parlent peu. Si les historiens de métier voient là une raison de s’en détourner pour se consacrer à ses contemporains plus illustres tels Danton, Robespierre et Marat, cela ne saura qu’inciter davantage les écrivains, ces profanateurs de tombeaux, à tenter de le sauver de l’oubli.

Borislav Pekic

Né en 1930 au Monténégro, Borislav Pekic est mort à Londres en 1992, laissant romans, nouvelles, drames et essais. On lui doit notamment La Toison d’or, fantasmagorie littéraire qui, à travers cinq siècles de l’histoire agitée des Balkans, tourne en dérision les mirages de la société marchande.

Les livres de Borislav Pekic chez Agone

Il est des gens dont la vie n’est qu’un rond dans l’eau. On ne les voit pas, on ne les entend pas, ils sont irréels, leurs pas ne s’impriment point sur le désert de sable de l’humanité. Nous ignorons d’où ils viennent et, lorsqu’ils disparaissent, où ils sont partis et pourquoi. Quand les dieux fréquentaient encore la terre, on les reconnaissait à cela. Depuis qu’ils nous ont quittés, le seul de leurs pouvoirs qu’ils ont légué aux hommes est cette faculté de vivre sans être.
Ils se placent sous le signe de l’eau. Celle-ci est leur élément. En elle sont contenues leur nature et leur destinée.
Il existe deux sortes d’elfes, de phasmes, comme les auraient appelés les Hellènes, qui entretenaient des rapports plus intimes avec les ombres de l’enfer que nous avec les nôtres. Les uns ne laissent pas de traces, les autres en laissent que nous ne voyons pas. La trajectoire de leur vie existe, mais si légère, à peine esquissée, que nous ne pouvons la distinguer à l’œil nu sur la carte du destin, ou que nous refusons de la considérer comme le sillage d’un être humain.
Nous ne dirons pas dans laquelle de ces deux catégories se range l’individu que nous évoquerons sous le nom poétique de « l’homme qui mangeait la mort » bien que, pour l’administration, il fût le citoyen Jean-Louis Popier. Sans mon idiosyncrasie pour l’historiographie officielle, je n’en aurais sans doute pas découvert l’existence. Nous ne le dirons pas parce que nous l’ignorons, d’une part, et que, de l’autre, je préfère me conformer, pour faire le récit inhabituel de sa vie, aux anciennes méthodes d’instruction qui ne posaient jamais de conclusions définitives sur un prévenu avant qu’il n’ait été arrêté, plutôt qu’à la procédure moderne qui veut qu’on aille frapper à sa porte avec une opinion déjà toute faite.
Ne vous attendez pas à trouver le nom de Popier dans un compendium sur la Révolution française, aussi exhaustif soit-il. Carlyle n’en parle pas, car il idolâtrait les héros et ne s’occupait des hommes que dans la mesure où ils avaient eu l’honneur d’être les victimes de leurs exploits. Il n’apparaît pas non plus dans les ouvrages de l’adorateur des masses que fut Mathiez : pour lui, les dieux, et davantage encore les hommes, n’étaient que des marionnettes dont la grande Mère Nécessité tirait les ficelles invisibles en fonction des besoins de l’époque et, un peu aussi, des aberrations de sa doctrine personnelle. Popier, enfin, est également absent de l’Histoire de la société française pendant la Révolution des frères Goncourt, où il aurait pourtant pu figurer à double titre : en raison du caractère extraordinaire de son destin ainsi que du talent des auteurs, qui ont su voir tant dans le « chaos héroïque » de Carlyle que dans l’« ordre humain » de Mathiez un paradoxe remettant en cause et le chaos et l’ordre, et le hasard et la loi. On ne trouvera pas davantage son nom dans les archives de la ville de Paris, où il a vécu, ni dans les registres de l’état civil de Lyon, où il est soi-disant né (soi-disant, je précise, car rien ne l’atteste hormis ses propres déclarations). Il n’est pas davantage mentionné dans les documents privés, mémoires, lettres, notes, factures ou autres papiers pouvant avoir un lien direct ou indirect avec lui, ce qui prive son premier biographe que je suis de l’impression sécurisante de ne pas avoir affaire à un fantôme. (On l’aperçoit peut-être sur un croquis de David. Peut-être, non qu’il soit permis de douter que ce dessin au fusain est bien de David – il est authentique, c’est certain –, mais parce que nous n’avons aucune preuve que Popier est bien un des personnages que le peintre a représentés en train d’accomplir leur travail au greffe du Tribunal révolutionnaire.) Cependant, il est présent dans la tradition orale de l’époque. Ou plutôt, oui et non, car si certains faits peuvent se rapporter à lui, ils ne le font pas obligatoirement.
Si vous me demandez pourquoi j’ai décidé d’évoquer Jean-Louis Popier comme s’il avait bel et bien existé alors que je n’en ai pas de preuves, ou qu’elles sont, si j’en ai, si confuses et si contradictoires qu’on ne saurait s’en contenter, je vous répondrai que rien ne prouve non plus qu’il n’a pas existé ou que, si de telles preuves existent, elles sont tout aussi confuses et contradictoires, bref, insuffisantes.
Si les historiens de métier, apparentés aux chiens policiers, peuvent voir là une raison de s’en détourner pour se consacrer à ses contemporains plus illustres tels Danton, Robespierre et Jean-Paul Marat, les pères de la révolution sous laquelle il a vécu, cela ne saura qu’inciter davantage les pères de la révolution sous laquelle il a vécu, cela ne saura qu’inciter davantage les écrivains, ces profanateurs de tombeaux, à tenter de le sauver de l’oubli.
Dossier de presse
Chroniques errantes et critiques n°30, mai-août 2007
Nikola Delescluse
Paludes, 2/02/2007
Christine Ferniot
Lire, 11/2005
Coup de cœur Librairie Vaux Livres, octobre 2005
Florence Lorrain
Coup de cœur Librairie Atout Livre, octobre 2005
Julien de la Panneterie
Magazine des librairies Millepages, Automne 2005
Daniel Leduc
Le Littéraire.com, 01/10/2005
J-M.M.
Livres Hebdo, 16-23/09/2005
Martine Laval
Télérama, 14/09/2005
Compte-rendu
Auteur d’une épopée (en plusieurs volumes) de cinq siècles de générations dans les Balkans, La Toison d’Or, Pekic est pour moi un écrivain de premier ordre car il sait plonger dans l’Histoire pour en retirer des petites histoires de gens simples. Ici, une sorte de Bartleby sanguinaire dont le bureau est installé une marche avant la mort. Popier enregistre en effet les listes journalières de la dernière direction pour l’échafaud, en pleine Révolution Française, juste avant la fin de Robespierre en 1794. Cinquante personnes à envoyer à la mort chaque jour, à force, ça fait réfléchir, la tête a du mal à diriger le poignet et Popier se met à chercher une once de justice là où elle n’est pas. L’homme sans pouvoir va tout à coup décider. Extraordinaire retournement, force montante de la confiance en soi, jouissance même. Le suspense tient la lecture. La fin ne se dévoilera donc pas ici.
Chroniques errantes et critiques n°30, mai-août 2007
Compte-rendu
Ce récit de l’écrivain Borislav Pekic (1930-1992) s’ouvre sur un silence, celui de l’Histoire qui ne s’intéresse jamais qu’aux grandes figures, celles qu’on trouve à la proue des évènements et dont la stature finit par occulter tous les anonymes alentours. Le héros - malgré lui - de ce texte très court est un greffier, nommé Jean-Louis Popier, à qui l’auteur va offrir de tenir enfin la place qui lui revient dans l’histoire de la Révolution française, et plus spécifiquement durant cette période hautement troublée de la Terreur, alors que la guillotine propose ses services rapides et efficaces à un Comité de Salut Public avide d’éliminer tous les ennemis de la République. Au cœur de l’agitation qui parcourt une scène politique sur laquelle circulent Robespierre, Saint-Just, Couthon ou Fouquier-Tinville, s’élabore un espace comme abstrait du temps et de l’effervescence. Dans les bureaux obscurs du Tribunal révolutionnaire, trois commis aux écritures enregistrent les décisions des jurés et transforment les sentences de mort en réalité physique. Popier est un de ces trois greffiers, et on sait depuis Herman Melville et son héros Bartleby combien ce type d’individu peut contenir de révolte souterraine.

Un beau jour où il est train de déjeuner d’un maigre sandwich, Popier entend qu’on annonce l’arrivée de l’Incorruptible. Il range prestement son dîner dans sa poche après l’avoir enveloppé d’un papier pris au hasard sur sa table. Il vient de soustraire, sans le vouloir, la fileuse Germaine Chutier à la mort. Et puisque dans le climat de suspicion généralisée il lui est impossible de replacer le document sans risquer d’attirer sur sa tête la possibilité qu’elle lui soit violemment retirée, Popier avale le compromettant formulaire. Dès lors, chaque journée sera rythmée par la dévoration d’une mort, choisie selon différents critères parmi les charretées qu’on envoie quotidiennement place de la Révolution. Là se dresse la magistrale invention capable de soutenir le rythme endiablé des exécutions nécessaires à la sûreté de l’état.

Mais le rôle de Parque ne s’improvise pas et il est bien délicat de vouloir suspendre les ciseaux de l’implacable Atropos. Popier s’interroge longuement sur les conditions de son jugement: qui sauver? pourquoi? à quel risque? D’autant que les apparences sont parfois trompeuses, que l’acte d’accusation relève souvent de la calomnie, que le hasard peut recouvrir une injustice, que la réflexion n’est pas exempte d’erreurs, etc. On l’aura compris, les nuits de Popier sont agitées : le remords taraude son esprit et mine ses convictions fragiles. Toutefois, face à l’emballement de la machine à tuer, aucune tergiversation n’est permise. Et vaille que vaille Popier continue son travail d’absorption, au mépris de sa santé que l’encre et le papier commencent de dérégler.

Borislav Pekic nous offre un passionnant document, tout à la fois historique et imaginaire, autour d’une période bien sombre de l’Histoire de France, dont l’intensité permet de mettre en relief le questionnement sur la culpabilité et le pardon ainsi que les critères du jugement. Mais c’est aussi une fable savoureuse sur le souffle de l’imagination dans ses rapports à l’histoire. Popier n’aurait-il pas existé et viendrait-il grossir artificiellement la cohorte des anonymes dévorés par la Révolution, que son existence n’en serait pas moins tout aussi légitime que celle de Robespierre, à qui Pekic nous dit qu’il ressemblait tant. Car l’essentiel ici est de donner à entendre la vérité embaumée dans les pages stériles du document historique. Et cette vérité passée sous silence, seule l’imagination est en mesure de la faire sourdre du corps desséché de l’archive.

Radio Campus Lille (106,6 FM ou Internet)
Nikola Delescluse
Paludes, 2/02/2007
Compte-rendu
Jean-Louis Popier est un obscur gratte-papier qui, en 1792, occupe le bureau jouxtant le tribunal révolutionnaire. Son travail de greffier est simple : il enregistre les sentences et les transmet à un fonctionnaire chargé de dresser la liste des personnes à exécuter. Mais un jour, Popier a faim. Au moment de croquer son pain, il entend des pas. Il cache son méfait dans le premier papier venu et le range dans sa poche. Le soir, lorsqu’il déplie son quignon, l’homme s’aperçoit avec stupeur que l’emballage n’est rien de moins qu’une condamnation à mort. Pour effacer toute trace, il n’a qu’une solution : l’avaler en petits morceaux. C’est ainsi qu’il mange sa première mort. Car, de ce jour, il décide d’épargner d’autres vies. Il devient Dieu. Cette fable est signée Borislav Pekic, né dans les Balkans et mort à Londres en 1992. En moins de cent pages, cet écrivain décrypte la bêtise avec une jouissance peu commune. Une œuvre de virtuose.
Christine Ferniot
Lire, 11/2005
Compte-rendu
L’histoire se déroule pendant la révolution avec comme personnage central un anonyme, L’homme qui mangeait la mort, pourtant confronté aux personnages célèbres de cette période que l’on croise tout au long de ce roman. Jean-Louis Popier greffier du tribunal enregistre les condamnations mais, las, il en choisit une puis plusieurs et avale discrètement les papiers sur lesquels elles sont notées. Sa volonté d’épargner grandit mais qui épargner ? Pourquoi l’un et pas l’autre ? Est-il devenu juge en cette période sanglante ? Où le mènera cette expérience désespérée ? Petite réflexion sans le dire sur la justice, l’art difficile de juger, de condamner et d’épargner.
Coup de cœur Librairie Vaux Livres, octobre 2005
Compte-rendu

Un pur bijou de fantaisie, de drôlerie et de fantasmagorie.

Merci dix fois, 100 fois ! 1000 fois ! aux éditions Agone de nous faire découvrir Borislav Pekic, figure de proue des lettres serbo-croates, avec ce court récit qui nous transporte à Paris sous la Terreur. Un temps où les condamnations à mort s’intensifient, nécessitant pas moins du travail à plein temps de trois greffiers au Tribunal Révolutionnaire. Un jour, Jean Louis Popier, l’un des trois greffiers, surmené, soustrait un acte par mégarde. Effrayé, il n’aura d’autre choix, pour échapper à sa propre condamnation, que de garder le silence, faisant disparaître la pièce compromettante en l’avalant. De fait, par cet acte, il sauve une vie. Ce qui le mène à décider d’en sauver une chaque jour. Dès lors, la question du choix et du critère va devenir fort préoccupante…

Florence Lorrain
Coup de cœur Librairie Atout Livre, octobre 2005
Compte-rendu
Parce qu’il est des gens dont la vie, légère, n’est qu’un rond dans l’eau, l’historiographie officielle des faits révolutionnaires tout comme la tradition orale elle-même, pourtant bien vigilante, n’a rien dit ou presque des choses héroïques de la vie du citoyen Popier, l’homme qui mangeait la mort sous la Terreur. On l’aperçoit peut-être en train d’accomplir son travail au greffe du Tribunal révolutionnaire sur un croquis au fusain du peintre David, l’ingénieuse imagination de Borislav Pekic en est sûre !
Une ritournelle pour finir, vertueuse et bien de chez nous, avant d’entamer la lecture heureuse de ce petit livre parfait : " Monsieur Guillotin / ce grand médecin / Que l’amour du prochain / Occupe sans fin ».
Julien de la Panneterie
Magazine des librairies Millepages, Automne 2005
Compte-rendu
L’époque : la Révolution française ; le régime : la Terreur ; le lieu : le greffe du Tribunal révolutionnaire ; le protagoniste : Jean-Louis Popier, greffier de ce tribunal dont Fouquier-Tinville est l’Accusateur public ; les personnages : des condamnés à être guillotinés. Voici l’exposition de ce drame qui se situe entre l’historique et l’imaginaire. Quant au développement : par accident d’abord, puis par volonté, Jean-Louis Popier mange certaines condamnations qu’il devrait enregistrer, sauvant ainsi la vie d’hommes et femmes aux prises avec l’aberration de la mécanique implacable de la Terreur. Les révolutionnaires les plus illustres – Danton, Saint-Just, Robespierre, Brissot, Fouché, Marat… – semblent n’être que pantins articulés par un Système qu’ils génèrent, et qui les dépasse.

Ce roman ouvre un certain nombre de questions essentielles sur le thème de la révolution, de ses excès, de ses leurres, de ses contradictions internes, et de cet emballement à vouloir nettoyer tout ce qui déborde de la ligne fixée pour le bien du peuple. Borislav Pekic réussit, avec une adresse digne des meilleurs bretteurs, à toucher aux points les plus sensibles nos préjugés et autres certitudes sur une époque que les manuels scolaires ont longtemps glorifiée. Sans y paraître, l’écrivain monténégrin aborde par le flanc un sujet ô combien épineux : non seulement il traite de la Révolution française, mais, par-delà l’époque et le lieu, de toute révolution, avec ce danger imminent-immanent qui fait que, par définition même, une révolution peut conduire au point de départ, voire en deçà, et que, néanmoins, c’est là l’une des formes de l’astronomie humaine qui peut engendrer l’espoir, et le mouvement salvateur vers de nouvelles formes.

Si l’écriture de Borislav Pekic n’a rien de révolutionnaire, elle n’en est pas moins adroite à dégauchir un style classique parfois gondolé par le temps. C’est un livre habile, dans le sens noble du terme. Quelque écrit qui, tout en distrayant, donne à penser, et voilà bien la littérature qui s’avance. Littéralement « littérature » ne veut-il pas dire écriture, et l’écriture n’est-elle pas le lieu où les neurones opèrent leur propre révolution ?

©www.lelitteraire.com
Daniel Leduc
Le Littéraire.com, 01/10/2005
Un saint greffier
Le gratte-papier du Tribunal révolutionnaire mange ses condamnations comme on mange la consigne. Un récit d’une inquiétante étrangeté pour découvrir Borislav Pekic.

Depuis 2002, les éditions Agone s’efforcent de diffuser l’œuvre de Borislav Pekic, « fantasmagorie », selon ses propres termes, que dominent les sept volumes du cycle La Toison d’or, aventures mythiques, politiques et historiques d’un clan de rusés commerçants à travers cinq siècles d’histoire des Balkans. Les trois premiers titres de La Toison d’or ont déjà paru, dans l’excellente traduction de Mireille Robin. Il en reste quatre à venir. En attendant, sous forme de récréation, voici un bref récit qui pourra faire découvrir l’écrivain à ceux qu’intimide la prodigieuse ascension de la famille Njago-Njegovan.
Borislav Pekic se transporte, cette fois, à Paris au temps de la Terreur. Parodiant sa propre érudition (qui était immense), il découvre dans un croquis de David la silhouette présumée d’un greffier du Tribunal révolutionnaire, Jean-Louis Popier. Ce Popier est, nous dit Pekic, « de ces gens dont la vie n’est qu’un rond dans l’eau. Nous ignorons d’où ils viennent et, lorsqu’ils disparaissent, où ils sont partis, et pourquoi. Quand les dieux fréquentaient encore la terre, on les reconnaissait à cela ».
Surmené par le rythme soutenu des condamnations qu’il doit enregistrer, Popier voit la Grande Terreur côté plume, le dos rond, rivé à l’écritoire. Tout le reste n’est que rumeurs, éclats de voix, scènes irréelles. Jusqu’au jour où Popier – remonté dans sa mansarde des combles du Châtelet – s’aperçoit qu’il a gardé sur lui un acte. Si bien qu’un condamné n’aura pas été guillotiné et qu’une tête n’aura pas « éternué dans la son ». L’heureuse gagnante se nomme Germaine Chutier, fileuse condamné pour un mauvais jeu de mots. Prononçant « roi » comme « rouet », elle a créé une suite de quiproquos, manquant d’y laisser sa tête – quiproquos dont le narrateur fait, de manière virtuose, la cause de l’ultime rebondissement de son paperassier de Popier. Avec leur rouet, les Parques, en effet, tissent le destin…
Pour détruire l’acte involontairement soustrait, Popier mange la condamnation. Ce pouvoir de sauver des inconnus le tracasse. À chaque séance, désormais, Popier « mange une mort », mâchonnant l’une des copies, tout en rédigeant les autres. Bientôt se pose à lui le problème du choix. Comment, chaque jour, sélectionner parmi une soixantaine d’actes, l’acte qu’on « mangera » ? Selon quel critère élire celui qui sera sauvé grâce à l’acte mangé-manqué ? Et le Tribunal, bientôt, condamne de plus en plus. Et la Terreur se dévore elle-même. Et Popier mange le papier. Et Popier sue à grosses gouttes, pris dans la logique du « rouet ».
Rigoureusement fantaisiste, gravement drôle, Borislav Pekic fait du rond-de-cuir Popier un personnage mémorable. Cet art de la fantasmagorie brillante rappelle les doubles sens et les doubles jeux d’un Leo Perutz. Voilà qui permettra sûrement de passer ensuite à La Toison d’or.
J-M.M.
Livres Hebdo, 16-23/09/2005
Sapeur Popier
En ces temps-là, Danton, maître de la Révolution, fait régner la Terreur. Et la « veuve » ne chôme pas. Le soir, elle exécute même son boulot à la chandelle. La veuve ? Rien d’autre que notre bonne vieille guillotine, plantée en plein de coeur de Paris. Elle y va de bon cœur, tranche à tour de bras des tas de têtes jugées – pour un oui, et le plus souvent, pour un non – ennemies du peuple, contre-révolutionnaires, et au suivant !

Une telle entreprise nécessite quelques petites mains expertes. Celles d’un bourreau, mais aussi, et bien plus obscures, celles d’un gratte-papier, qui, méticuleusement, recopie les noms des condamnés. Jean-Louis Popier, illustre inconnu de nos manuels d’histoire et vertueux héros de ce texte aussi cocasse que terrifiant, est greffier au Tribunal révolutionnaire. Mais il commet une bourde. Il a faim et mâchonne son maigre déjeuner pendant les heures de travail. Craignant l’arrivée d’un supérieur, il planque vite son pain dans une feuille de papier… diable ! un ordre d’exécution ! qu’il s’empresse d’avaler, bout par bout, afin de ne laisser aucune trace de son délit. Jean-Louis Popier sauve sa peau, et sans le vouloir, sauve une tête. Dès lors, il se pique au jeu d’épargner quelques vies. Mais comment choisir ? Lui si taciturne devient présomptueux, se prend presque pour un juge. La tâche est immense, la Révolution, en marche, et l’histoire, irréversible.

L’Homme qui mangeait la mort est une fable extraordinaire. Une leçon d’histoire, et de littérature. Ce texte effronté, ô combien jouissif, est sorti de l’imaginaire d’un de nos voisins européens, Borislav Pekic. Serbe d’origine aroumaine, l’écrivain – et aussi dramaturge, nouvelliste, essayiste… – est né en 1930 au Monténégro. Il meurt en 1992 à Londres. Dans un préambule à son grand œuvre, La Toison d’or, saga familiale et fantasmagorique qui s’étire sur cinq siècles de l’histoire des Balkans, il résume ainsi son travail : « Je ne souhaitais plus interpréter ma propre destinée. Ce qui comptait désormais à mes yeux, c’était de percevoir les événements passés du dedans, dans leur processus, de les filmer de l’intérieur, de revivre, autant que possible, ces temps révolus grâce à mon imagination. » Des Balkans à Paris, Borislav Pekic décape la cruauté, la bêtise, tranche dans les désastres. Le tout avec un humour féroce. Ce qui est peut-être bien une forme de tendresse.
Martine Laval
Télérama, 14/09/2005
Réalisation : William Dodé