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Péchés mortels
Sept pièces en un acte. Nouvelle édition revue

Titre original : Tödliche Sünden
Traduit de l’allemand par Henri Christophe
Postface d’Enzo Cormann

Parution : 15/10/2004
ISBN : 2748900391
Format papier : 112 pages (12 x 21 cm)
12.00 € + port : 1.20 €

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Cinq des Sept péchés capitaux ont été choisis par Félix Mitterer pour décrire la grande aptitude des humains au péché. Chaque personnage, monstrueux à souhait, espère une rédemption par un miracle.
Il s’agit là d’une critique au vitriol, à la fois pathétique et hilarante des folies de notre temps (accélérées en ce début du XXIe siècle). Provocateur, polémique, burlesque, dingue, méchant, féroce même, mais toujours drôle, touchant et accessible, le théâtre de Felix Mitterer met en scène nos maux. Il dénonce, dévoile sans se poser en moralisateur, sans didactisme aucun mais avec une bonne dose d’humour dévastateur.

« Comme de nombreux autres écrivains de théâtre de la génération d’après-guerre, Felix Mitterer continue d’œuvrer malgré tout à cette (re)mise en examen d’un réel drapé dans l’amnésie et la mauvaise foi. Car il y a encore à dire, puisqu’il y a encore à souffrir. »
Enzo Cormann (extrait de la postface)

Felix Mitterer

Né en 1948 dans l’Autriche d’après guerre, Felix Mitterer écrit une première pièce radiophonique en 1970 Pas de place pour les crétins (ORF 1970). Il publie ensuite des nouvelles, des romans et de nombreuses pièces de théâtre. En 1977, il transforme sa première pièce radiophonique en pièce de théâtre et la crée, tenant lui-même le rôle de l’handicapé mental au Théâtre populaire Blaas à Innsbruck. Il vit de sa plume depuis lors, travaillant avec des théâtres amateurs et populaires. Auteur dramatique d’une trentaine de pièces, il est acteur, traducteur, et scénariste. Il réside aujourd’hui en Irlande.

Les livres de Felix Mitterer chez Agone

La pièce Péchés mortels a été mise en scène en 2004 par Jean-Claude Fall sous le titre « Cinq Péches mortels » :
Orgueil, Paresse, Colère, Envie et Gourmandise (sont écartés la Luxure et l’Avarice).
Quatre personnages récurrents : l’homme (Hans), deux femmes (Doris et l’animatrice-télé Ulrike) et l’enfant. Dans chacune d’elles, Felix Mitterer traite, outre de l’un des 7 péchés capitaux (avec un rapport parfois assez alambiqué), d’un de nos si nombreux « problèmes de société ».
Dans Orgueil, il s’agit du clonage humain.
Dans Paresse, de la solitude et de la misère sexuelle.
Dans Colère, du fanatisme (là où se rejoignent racisme anti-arabe et intégrisme islamiste).
Dans Envie, des angoisses du licenciement, du chômage, de la promotion (« chacun pour soi » et « struggle for Life » sont les deux moteurs de la réussite à tout prix).
Dans Gourmandise, de l’anorexie (comme désir de « n’être pas »).

Paresse

Fumer ne me dit plus, boire ne me dit plus, manger ne me dit plus non plus, pouvez me servir ce que vous voulez. Voilà jusqu’où j’ai dégringolé. Avant, j’aimais ça, manger, boire, fumer. Maintenant, je ne suis plus capable de jouir de rien. De rien. Rien. J’ai descendu la parabole à coups de fusil. J’ai passé des années, nuit après nuit, à zapper sur tous ces crétins qui trouent le ciel avec leur flingue, qui foutent en l’air les bagnoles et explosent des blocs d’immeubles entiers ; ces conneries de talkshows avec leurs monstres sadomasos, et le populo qui s’engueule et se tape dessus pour des broutilles ; c’est sûr, de temps à autre, on se branle tout seul devant l’écran qui dégorge de nichons ; tu finis par en avoir marre de ces femmes difformes et des messieurs muscles avec leur gym qui suinte l’effort, le faux-semblant, c’est de la foutaise, et le hard, n’en parlons pas. — Je ne me souviens de rien. Je ne me souviens de rien ! Qu’est-ce que c’était que cette vie, je ne me souviens pas ! Deux gosses, oui, okay. Le temps qu’il faut pour les mettre sur les rails… C’est ça, le marrant de toute l’affaire ? Pas un instant où j’aurais eu plaisir à quelque chose, pas un instant, sincèrement. Si, une fois, au lit, avec une femme, ça a été intense, incroyable. Pas avec ma femme, avec une autre, la femme de mon meilleur ami. Une seule et unique fois. C’est pour ça qu’on vient au monde ? — L’enfance surtout, je ne m’en souviens absolument pas. Je veux dire : ça rime à quoi de vivre, si tu ne te souviens pas ? Tu te rappelles quelques humiliations, ça oui. Qu’ils attendent toujours quelque chose de toi, les parents. Parents, quel mot bizarre. Ils s’y croient, ils font les importants. Ça sert à quoi ? Après, c’est ma femme surtout qui s’y est collée. Bûcher avec eux, se précipiter à l’école sans arrêt, pleurnicher devant les profs. Ils ont réussi, évidemment. Je m’en fous. Ils finiront comme moi. Les congés, oui, je m’en souviens. Du moment de faire les valises, rien d’autre. Les vacances c’est ce qu’il y a de plus effroyable. Déjà faire les valises est effrayant. Une fois un bon poisson, à la plage, sur le grill. L’unique beau souvenir. — La vie est éprouvante. La vie est seulement éprouvante. À quoi ça pourrait servir ? Les amis. Traîner stupidement, bavasser stupidement. C’est la vérité, non ? Nos concitoyens sont éprouvants. Ça fait des années que je ne rencontre plus personne, que je ne vais plus nulle part. Le sport ne m’a jamais intéressé. La condition préalable à toute amitié virile. Pas de sport, pas d’amis. Ça ne m’a jamais intéressé de savoir qui gagne. Pas le moins du monde. J’étais incapable de distinguer les équipes sur le terrain. — Si, une fois, les Rolling Stones, dans la grande halle, vingt mille personnes, c’était sensationnel. Ça fait trente ans. Une bonne baise, une fois les Stones, un poisson. (Il rit.) C’est pour ça que j’ai vécu. — Mon épouse, aucun intérêt. Avant même le mariage, au fond. Moi, sincèrement, n’importe laquelle m’aurait convenu. Sauf une toquée. Les quelques petites amies que j’ai eues avant, toutes des toquées. Ma mère aussi était toquée. J’avais voulu une épouse qui ne soit pas toquée. C’est trop demander ? C’était trop demander. Elle m’a possédé. Elle a joué les femmes équilibrées. Jusqu’au mariage. Dès le lendemain, ça a commencé. J’aurais dû le savoir, elle avait ce sourire au visage, cet étrange sourire. Mystérieux, énigmatique. C’est le coup de la Joconde. C’est comme ça qu’elles te possèdent. Ne vous faites jamais avoir avec le coup de la Joconde, je vous mets en garde. Il ne cache rien de très spécial. Seulement qu’elles sont toquées. J’ai passé vingt ans de ma vie avec une femme toquée. C’est normal, ça ? C’est pour ça qu’on vient au monde ? Toutes elles vous asticotent. Et asticotent encore. Les ouvrières vous cognent, les employées et les cadres vous asticotent. Il faut que je vous explique ça mieux parce qu’évidemment, c’est toujours passé sous silence. Sujet tabou. Pas correct, politiquement. Misogyne. Alors voilà, concrètement : les femmes des ouvriers battent leurs maris. Parfaitement. Parfaitement. Eh oui, riez mesdames, riez. Je les ai rencontrés, ces maris, quand je travaillais encore à l’extérieur. Ils tremblaient, tremblaient au bistro, ils savaient ce qui les attendait quand ils rentreraient. D’abord je ne pouvais pas le croire. Je ne pouvais pas le croire, moi, vieil adepte de l’émancipation, féministe qui se revendiquais publiquement comme tel. Puis j’ai rencontré un maire. Le maire d’un petit bourg. On se met à discuter de choses et d’autres, il commence à déblatérer sur les femmes pour une raison x, je prends naturellement leur défense, comme toujours, et voilà qu’il me dit ceci : tous les mercredis, lorsqu’il reçoit les habitants de la commune pour écouter leurs doléances, ces maris se retrouvent chez lui et pleurent. Ils pleurent. Ils racontent à leur maire, au chef de leur commune, que leurs femmes les battent. Et ils pleurent, pleurent comme des mômes. Voilà les faits. Voilà les faits. Ce n’est pas l’inverse, comme le prétend l’opinion. Oui, oui, je sais, ça ne vous arrange pas, mesdames. Pourquoi il n’y pas de foyer pour hommes, pourquoi n’y a-t-il pas de foyer pour hommes battus ? Je vais vous le dire, moi. Parce que les hommes ont honte. Parce qu’ils ont honte d’avouer qu’on les cogne. On les cogne tous, tous. Bon, poursuivons : les employées et les cadres asticotent. Elles ne cognent pas, elles asticotent. Et c’est pire. J’ai connu ça à mon corps défendant. Ma femme aussi m’a toujours asticoté. Toujours. Le plus infâme, c’est que je serais incapable de vous citer un exemple. Le juge du divorce, pareil, impossible de lui citer un exemple. Dieu merci, il connaît, grâce à sa propre femme. Impossible de citer un exemple parce qu’elles vous asticotent de manière si raffinée, ça passe par tellement de bandes qu’en tant qu’homme on est complètement à côté de la plaque. Vous vous faites humilier, blesser dans votre honneur, traîner plus bas que terre, et une heure après vous n’êtes plus capable de récapituler ce qu’on vous a dit. C’est ça qui vous met en colère, qui enrage, qui donne des envies de meurtre. Les hommes parmi vous me comprendront et vous, mesdames, moquez-vous de moi, payez-vous ma tête, je m’en fous, aujourd’hui je m’en fous. Je vais vous dire encore une chose : tout viol est un acte de désespoir. La réaction à l’oppression. Parfaitement. Parfaitement. Un homme qui n’est pas opprimé par sa mère sa femme sa maîtresse ne devient pas violeur. Voilà les faits. Voilà les faits. Et tout ce que les hommes font, ce que les hommes font avec des enfants, avec leurs propres enfants bien souvent, ils ne le feraient pas si les femmes étaient plus paisibles, plus douces, plus dévouées, au lieu de cogner, d’asticoter, de poser des conditions. Parfaitement. Parfaitement. Et n’allez pas reprocher à l’homme son appétit sexuel ! C’est l’inverse, évidemment. L’inverse. Toujours elles vous cherchent, les femmes. Toujours. Bien sûr. Ces dix dernières années, je n’ai plus touché ma femme. Pas très malin, je sais. Elles deviennent hyper grincheuses. Elles vous rendent la vie infernale. J’ai rencontré un Arabe dans le bar d’un hôtel. Il suffit que tu fasses l’amour à ta femme, il me dit, et tout va bien. Elle y a droit, il me dit, tu as le devoir de lui faire l’amour. Il en a de bonnes, lui. Je ne l’aime pas, que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne l’aime pas. Elle s’est tapé mes collègues. Pour ça, je m’en fous. Après, ça me les cassait, quand les collègues se montraient si aimables avec moi. Et les femmes des collègues avaient pitié de moi, elles voulaient me dédommager, me sauter. Tout ça me demandait trop d’effort. Je déteste les complications, vraiment je déteste. Les relations entraînent des complications. Inévitablement. Je n’ai plus couché avec une femme depuis dix ans. La branlette c’est aussi bien, mais oui, absolument. Je n’avais besoin de personne. Fini, maintenant. Fini. Je n’ai même plus besoin de moi. Je me dégoûte.

Réalisation : William Dodé