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Secret et violence
Chronique des années rouge et brun (1920-1945)
Titre original : Geheimnis und Gewalt. Ein Bericht
Traduit de l’allemand par Anacharsis Toulon
Préface d’André Prudhommeaux
Parution : 29/09/2005
ISBN : 274890043X
Format papier : 576 pages (12 x 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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Il suspectait tous ceux qui, à son avis, portaient la marque d’une infériorité ou de la perfidie : les gauchers, ceux qui louchent, les rouquins, les contrefaits, les Juifs, les rêveurs. Avec le temps s’était formé dans son imagination un archétype du mal qui réunissait toutes les tares et se trouvait doté de pieds plats puants, de mains moites et de désirs dégoûtants. Ce sentiment était si fort que tous ses adversaires lui semblaient sentir mauvais. Il avait beau avoir classifié ses ennemis, il lui manquait de pouvoir les exterminer physiquement. Mais comme il devint terrible le jour où sa haine impuissante trouva un objet à sa portée et qui lui était soumis : moi ! J’étais gaucher et rêveur. Bientôt mes cheveux allaient lui sembler roux, il allait me trouver tout ce qui l’arrangeait. Il m’avait vu vivre auprès de lui pendant des années avant de comprendre que je savais ce qui le mettait en rage. C’est là ce qu’il voulait extirper de moi, à force de coups. Mais jamais, même lorsqu’il me frappa le plus sauvagement, je ne pus lui laisser ignorer que je savais. Le lui taire eût signifié ma mort. Il m’avait aussi appris cela. La peur est la tentation suprême.

Georg K. Glaser

Ouvrier communiste, Georg K. Glaser (1910–1995), s’exile à Paris pour échapper à la Gestapo. Incorporé à l’armée française en 1939, il est fait prisonnier puis interné sur le sol allemand. De retour à Paris, il militera au sein du mouvement ouvrier français.
Témoignage d’« un Allemand à la recherche de l’espoir perdu », ce récit autobiographique qui déroule l’éducation d’une âme rebelle nous montre de quels bas-fonds est sorti le nazi et pourquoi le communiste s’est trouvé impuissant face à ce mystérieux usurpateur. Tout le livre tourne autour de cette obscure révélation, condamnation d’une civilisation fondée sur la violence faite aux choses et aux êtres.

Les livres de Georg K. Glaser chez Agone

« Un jour, les canons, fatigués et vaincus, avaient roulé hors de la guerre. Un soldat démobilisé arriva, barbu et sale, à la maison. Ma mère poussa un cri, l’embrassa, riant et pleurant en même temps. Or moi, je vis qu’il n’était pas resté sur le seuil comme d’autres étrangers, mais qu’il avait fermé la porte derrière lui.
Il fit tomber devant lui, sur le sol, un gros sac qui resta par terre, comme s’il ne devait plus bouger de cette place et demeurer un obstacle éternel. Sans rien demander, le soldat jeta sa tunique sur le dossier du fauteuil, s’assit, geignant de bien-être sans aucune retenue, et tira à lui une assiette, avec les mêmes mouvements de prise de possession brutale. À chacun d’eux, une nouvelle tache de couleur sombre naissait sur ma rétine ; j’en avais le souffle coupé, elle m’oppressait plus que ne l’avait fait l’apparition de toutes les autres teintes.
Ma mère nous ordonna de nommer ce revenant « papa ». Maya, qui jusque-là l’avait regardé de côté, troublée, détourna son visage d’un brusque mouvement de tête qui fit voler ses nattes, afin d’échapper à ses yeux chaque fois qu’il essayait de la regarder. Rien ne put l’amener à répondre à son regard. Elle se refusait à accepter cet homme étranger à la place du père qu’on ne connaissait que par ses lettres du front, dont elle regardait les portraits encadrés, et qui avait été plus vivant pour elle que pour ses frères et sœurs. Personne ne lui avait écrit et n’avait prié pour lui avec une affection plus profonde et plus fervente.
J’étais suspendu au visage étranger, j’étais aspiré par lui, et je pus parfaitement observer avec quelle rapidité les émotions se succédaient en lui, comment elles semblaient éclater, toujours plus impétueusement, de toutes les parties de son corps, comme si depuis longtemps sa peau s’était rétrécie au point de ne plus les contenir. Il fut d’abord irrité par l’impertinence de la petite fille, mais sa colère n’était pas encore apaisée qu’il devint honteux comme un menteur percé à jour, et, s’en rendant compte lui-même, il se mit à haïr sa fille comme si elle était un monstre.
Je soutins son regard. Je me raidis contre lui et sentis que je m’étirais et me courbais sous son pouvoir. Mais pour rien au monde je n’aurais pu détourner de lui mes yeux. Il était venu, avait fermé la porte derrière lui, et par ce geste, nous avait enfermés pour toujours en compagnie d’une terreur indicible, et de lui-même.
Dès le premier instant, je sus que si les portes s’ouvraient et se fermaient encore cela n’avait plus aucun sens : elles ne conduisaient plus au-dehors.

***

Mon père examina lentement, d’un regard pénétrant, chaque objet, chaque être. Sur toutes les choses, tous les visages que ses yeux avaient effleurés, un voile gris restait étendu. Il considéra le dessus de la table, frotté à blanc, dont les planches s’étaient depuis longtemps décollées, le petit dressoir aux éléments de bois disparates et bariolés – car il avait été acheté par morceaux –, la vaisselle et les ustensiles, et une peur panique sembla peu à peu l’étouffer.
Il vit de nouveau, ses yeux s’ouvrant à la réalité, ce que cinq années de guerre avaient interrompu et ce que l’éloignement, les rêves et les plans d’avenir avaient embelli comme à travers un miroir magique. La table provisoire devait servir, tout comme les autres meubles miteux, jusqu’à l’achat d’un beau mobilier. Mais il semblait que ces objets fussent les dernières et définitives possessions au milieu desquelles il était maintenant condamné à vivre. Il avait à peine trente-six ans, il était plein de force, et il avait mis en réserve pendant cinq ans, dans la boue des tranchées, un violent appétit de vie.
Quelques heures auparavant, il s’était rapproché de son foyer, les yeux brillants de joie ; et voici que des regards d’enfants affamés ne le quittaient plus ; une femme, qui portait la malédiction de la fécondité et qui s’était tournée si exclusivement et ardemment vers les enfants qu’il était difficile de penser à elle comme à une bien-aimée ; l’aspect des sièges raccommodés, du linge usé qui pendait sur une corde au-dessus du feu, tout le ramenait sans transition à la réalité du présent.
Submergé d’une haine engendrée par le dégoût, il laissait pendre sa lèvre inférieure charnue. Sous la moustache, dont les pointes étaient tournées vers le haut, il montrait ses dents saines et fortes, à la manière d’un chien dangereux. Sa nuque plate et carrée comme un madrier se tendait sous la poussée du sang. Son front rougissait. Nous autres enfants, nous nous serrions autour de notre mère comme un troupeau qui flaire l’ennemi.
Nous sentions que sa rage furieuse cherchait un prétexte pour éclater. Par la fenêtre de la cuisine, il lança un dernier regard désespéré sur les murs de la maison de derrière, et, quand il fut certain qu’il ne pourrait leur échapper, il se retourna et regarda les siens comme un loup pris de panique qui serait tombé dans une trappe dont nous aurions été l’appât.
Nous attendions sans coup férir l’inévitable. »

Dossier de presse
Georges Ubbiali
Dissidences, 12/2006
Pierrick Lafleur
Revue ADEN n°5, 10/2006
Claude Rioux
À Bâbord, 06/2006
Freddy Gomez
A contretemps n°23, 04/2006
Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)
Alternative Libertaire n°150, 04/2006
Sandra Bessière
La Feuille des Millepages n°6, 03/2006
François Roux
Courant alternatif n°157, 03/2006
Antoine Detaine
Inprecor n°513/514, 01-03/2006
Lucien Seroux
Gavroche, n°145, 01-03/2006
Pierre Sommermeyer
Le Monde libertaire, n°1422, 19-25/01/2006
Marianne Dautrey
Charlie Hebdo, 04/01/2006
Hélène Roussel
L'Humanité, 03/01/2006
Offensive, n°8, 12/2005
Martine Laval
Télérama, 30/11/2005
Marianne Eckell
Réfractions, n°15, hiver 2005
Mathilde Trébucq
Télérama, 15/09/1993
André Alter
Témoignage chrétien, 13/07/1951
Albert Béguin
Préface édition Corrêa, 1951
Jacques Robichon
[source inconnue], 1951
Max-Pol Fouchet
[source inconnue], 1951
Geneviève Bonnefoi
[source inconnue], 1951
Contre l’abdication et la sécurité, il choisit la révolte et la liberté

PORTRAIT • Loin du Parti communiste allemand,Georg K. Glaser suit son propre chemin dans sa lutte contre le nazisme. Il livre cette expérience dans son autobiographie : Secret et violence.

« Il me semblait de plus en plus qu’il y avait deux attitudes possibles : la révolte de l’individu qui commence avec un refus, qui reconnaît et accepte dans tous les cas le choix entre plusieurs possibilités, c’est-à-dire qui veut la liberté, ou bien la fuite dans la sécurité de l’abdication, la panique des masses qui retournent à l’indifférence du troupeau, et qui tuent par peur de la vie.1 » Georg K. Glaser explique ici son choix de quitter les rangs du Parti communiste allemand (KPD) renonçant ainsi à un engagement qui impliquait trop de compromissions, au profit de la poursuite d’un combat antifasciste individuel.
Glaser est un antifasciste atypique (lire ci-dessous) en ceci que, éloigné du parti dès 1934, il continue de questionner le nazisme sans se satisfaire des réponses apportées par le KPD. Entre 1934 et 1945, il choisit de fuir l’Allemagne nazie, de la combattre dans les rangs de l’armée française et de cacher sa véritable identité lorsqu’il est fait prisonnier par la Wehrmacht. Dans son récit autobiographique Secret et violence, Glaser livre, raconte et romance une partie de sa vie. Le héros de cette oeuvre n’est pas Glaser lui-même, mais un certain Valtin.

La Sarre du non-refuge
Militant communiste allemand, il est en Sarre avant le plébiscite de 1935 qui rattachera cette région au Reich. Il voit affluer les camarades qui fuient les persécutions nazies en espérant trouver refuge et soutien auprès du Secours Rouge de Sarrebruck. Fiers d’avoir réussi à rejoindre la Sarre, qui n’est pas encore tombée sous domination nazie, les militants déchantent rapidement. Ils sont confrontés à la question fatidique des fonctionnaires du parti : « Camarade, as-tu reçu la permission ou l’ordre de venir ici ? » D’abord, les militants croient à une plaisanterie ou à un accès de folie du questionneur, mais bien vite, ils se sentent pris pour des lâches ou de mauvais camarades. La peur les saisit et les pousse «à se soumettre à n’importe quel mot d’ordre pour prouver qu’ils [sont] de bons et fidèles militants ».
Juste après l’annonce du résultat du plébiscite, Valtin-Glaser et ses camarades quittent la Sarre devenue allemande qui du même coup exclut le refuge. Parmi eux, une militante comprend avec désespoir ce qui se joue: « Nous serons des étrangers, des êtres de deuxième zone – affamés et sales dans les camps –, c’est fini, tout est fini… Nous deviendrons vieux, et si jamais nous pouvons rentrer chez nous, nous serons étrangers dans notre propre pays. C’est fini – j’aurais voulu rester, j’aurais dû rester –, même si cela avait signifié la misère, et même la mort… »

Encore plus loin du parti
Valtin-Glaser quitte donc l’Allemagne pour la France. C’est à Paris qu’il reverra son grand ami et compagnon Jockel. Dans les premiers jours de la guerre, celui-ci l’attend devant la porte de son logement parisien. Il lui raconte que les Soviétiques, qui avaient annoncé sa mort, l’ont fait disparaître pour lui confier une mission en Allemagne en tant qu’agent de l’Armée rouge. Jockel lui explique que sa mission nécessite d’«(...) apprendre à connaître les plaisirs de la vie nocturne. Il nous est prescrit d’acquérir un vernis mondain». Les allures bourgeoises de son ami contrastent fortement avec la situation personnelle du héros, émigré dans la capitale survivant avec peu de moyens. « La comédie tourn[e] à la tragédie » quand il comprend que Jockel prend très au sérieux sa mission d’embourgeoisement. Il a l’impression terrible d’une trahison et se sent lui-même coupable d’avoir recruté cet ami. Il s’interroge: «A quoi tenait qu’il fût devenu, lui aussi, une pierre de la muraille qui m’excluait ? »

Prisonnier de guerre
En 1939, Valtin-Glaser est incorporé dans l’armée française et sera interné comme prisonnier de guerre français par l’armée allemande en septembre 1940, sous un nom d’emprunt français. Avant cela, il détruit ses papiers, les lettres de sa femme et, à l’appel suivant, se fait connaître sous son nouveau nom. Il est finalement interné près de l’endroit où il a passé sa jeunesse. Quand il réalise où le train va le mener, il avoue le secret espoir de retour dans le faubourg de ses jeunes années pour «se débarrasser du plus pesant de tous les fardeaux qu’[il] eusse jamais emporté en [s]’enfuyant: l’ignorance de [son] propre pays, cette quête inachevée». Avant l’arrivée en Allemagne, il aurait pu prendre la fuite mais, comme Glaser l’expliquera en 1952 : « J’ai préféré retourner en Allemagne camouflé en prisonnier français, parce que je voulais découvrir ce qu’était véritablement cette société totalitaire, dont l’ombre pesait sur nous comme un cauchemar. En effet depuis des années, j’avais dû me rendre compte que toutes les explications des grands partis et des grands enseignements de notre temps s’effritaient, qu’au contact des grands cataclysmes du communisme et du national-socialisme, toutes nos armes spirituelles se brisaient, que les valeurs jusqu’alors considérées comme éternelles et les exemples historiques devenaient caducs.2 »
Vers la fin de sa période de captivité, Valtin-Glaser décide d’agir et cherche à renouer avec ses camarades de la cellule du faubourg, même s’il a rompu ses liens avec le parti depuis l’exil en France. Il approche un ancien camarade qu’il côtoie dans son travail à l’usine et lui demande des nouvelles de leurs anciens compagnons. «Un sentiment sinistre m’envahit, comme si la simple énumération des noms était la cause de la mort des camarades.» L’Allemand se retrouve confronté aux conséquences de la politique du parti qu’il avait quitté quelques années plus tôt…

Contre le travail salarié
Glaser a aussi été un écrivain. Secret et violence est publié d’abord en français en 1951, puis un an plus tard en allemand par un éditeur suisse. Il continuera à écrire pendant les années suivantes toujours dans sa langue maternelle. De retour en France à la fin de la guerre, il travaille à la chaîne chez Renault, puis quitte l’usine pour de plus petites entreprises en 1948, avant d’ouvrir son propre atelier de dinandier à Saint-Germain-des-Prés, en 1949.
Son engagement militant s’attache alors plus aux questions liées au travail et au sens de la lutte dans ce domaine. Il réfléchit sur l’aliénation de l’humain au travail et aux conditions de son émancipation, à la forme de liberté à conquérir. Aux revendications d’augmentation de salaires, il oppose celles du libre choix du travail et de la liberté dans celui-ci. Lors d’une tournée de conférences en Allemagne de l’Ouest sur les thèmes « Révolte et abdication, réhabilitation du travail, naissance du mouvement ouvrier », il concluait : « Il me semble que le problème entier du travail humain doit être repensé et réexpérimenté.3 »

__________

1 Georg K. Glaser, « Révolte et abdication », in Contacts littéraires et sociaux, no 30, 3e année, [1952].

2 Georg K. Glaser, art.cit.

3 Georg K. Glaser, art.cit.

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SAUVER LE PARTI MAIS PAS SES MEMBRES

Du temps de la domination nazie en Allemagne, le KPD a adopté successivement plusieurs stratégies destinées à abattre le régime. En 1935, la direction du parti se prononce en faveur du Front populaire antifasciste. Le terme désignera dès lors la résistance communiste au fascisme. Les directives aux cadres et militants en exil ou restés au pays visent à maintenir les structures du parti et à mobiliser les masses par la propagande. Cette stratégie se révèle très coûteuse en vies humaines. Les dirigeants considèrent qu’une vie est bien dépensée si le militant parvient à survivre 2 à 3 mois à son poste avant d’être arrêté. Après la rupture due au pacte germanosoviétique qui réoriente le KPD vers une politique de non-intervention des militants dans une guerre considérée comme impérialiste, le parti réintroduit la politique du front uni antifasciste dès l’invasion de l’URSS. AHR

Alix Heiniger
Le Courrier, 27/05/2008
Compte-rendu

Avec ce récit, on dispose d’un document de première importance pour la compréhension de la République de Weimar, de la montée du nazisme ainsi que des années qui suivent. Ce témoignage a été publié une première fois en 1951, avant de tomber dans un oubli à peu près total. Il faut saluer l’excellent travail éditorial (comme toujours, devrait-on ajouter) fourni par l’équipe d’Agone, qui précise les aléas de la publication, même si on ne peut que regretter l’absence de la préface allemande de Michaël Rohrwasser dans ce volume. Qui était ce Georg Glaser ? Il revient à André Prudhommeaux de présenter ce personnage au destin hors du commun. Militant communiste exilé en France après 1933, il s’y marie, s’y installe, adopte la nationalité, combat sous l’uniforme français, passe des années comme prisonnier de guerre sans être découvert comme Allemand d’origine et poursuivra sa vie après guerre comme militant communiste et syndicaliste dans son pays d’adoption. Au-delà de ce parcours extraordinaire (nombre de ses camarades ont disparu dans les geôles nazies et c’est par hasard qu’il parviendra à échapper à ce sort), Glaser confère à son récit une expression littéraire totalement accomplie qui accentue le caractère dramatique de l’action. Il faudrait pouvoir citer de longs passages qui relèvent du dantesque. On se contentera de l’évocation d’une visite à la maîtresse d’un de ses camarades de beuverie, manière pour lui de dresser un portrait de la misère dans laquelle une partie du peuple vivait : « Une porte était ouverte, et je vis sur un mur, dans une chambre sombre, trois mauvaises photographies, grandeur nature, de son père, de son mari défunt et de son fils unique (…) Je sentis que j’étais sur les lieux d’un crime. Je vis ses auteurs confiants, inhumainement sévères, encore sur le qui-vive, observer depuis le mur. L’âme de la fille, la femme et la mère avait été terriblement torturée. L’étonnement des vivants devant les morts me saisit devant ce fantôme furtif qui craignait la lumière – cela avait donc été autrefois un être plein de santé, une femme qui avait bu en chantant, qui avait crié de plaisir dans l’étreinte, dont le rire sonore avait retenti la nuit dans la rue, qui avait conçu et engendré un fils ! Gottwhol ne s’était certainement pas attendu à une telle déchéance de sa bien-aimée » (p. 192). Grâce à son indéniable talent d’écrivain, Glaser fournit avec ce livre beaucoup plus qu’un nouveau témoignage, intéressant, sur une période cruciale de l’histoire. Il parvient pratiquement d’une manière physique à nous faire ressentir et partager les états de conscience qui sont les siens quant il doit participer à des distributions de tracts sous le contrôle de groupes armés de défense, quand il est convoqué par la police comme prisonnier pour vérifier sa (fausse) identité ou encore quand il parvient à échapper aux griffes de la Gestapo lors du référendum sur le rattachement de la Sarre. Plus qu’un témoignage de première importance, Glaser sait rendre les couleurs, les odeurs, les ambiances (souvent violemment exacerbées) de son expérience.

Lire l’article sur le site de Dissidences

Georges Ubbiali
Dissidences, 12/2006
Compte-rendu

L’image qui vient à l’esprit quand on referme Secret et violence, c’est bien d’avoir eu entre les mains un pavé ! La forme, bien sûr, que l’éditeur, Agone, a donné à cet ouvrage, sa densité (572 pages écrites serrées), mais surtout la puissance des propos, contribuent à forger cette impression. Glaser puise sa matière dans son expérience, au cœur des expériences politiques et sociales les plus terribles du XXe siècle européen, mais il lui donne une forme littéraire et philosophique et dépasse ainsi le simple témoignage.
Comme chez Vallès, auquel le début du livre peut faire penser, la première expérience de l’oppression vécue par Valtin Haueisen, le personnage principal, l’est au sein de la cellule familiale. La figure du père, dès lors, fera office d’ ”étalon” de la cruauté, dans une époque où, progressivement, les limites entre les domaines privé et public vont tendre à s’effacer, et où la violence va devenir la règle. Jeune vagabond échappé de son domicile, révolté au sein des maisons d’éducation surveillées où il est placé, Valtin trouve un premier refuge et une première utilité, politique et littéraire, au sein du Parti Communiste Allemand. Il nous fait assister pourtant très vite à la montée des tensions entre son Parti et les forces hitlériennes, qui se partagent un même objectif : le contrôle des masses. A la fin de la guerre, il constatera, amer et s’éloignant définitivement du Parti Communiste : “Nous avions crié et convaincu les chômeurs de répéter : “Donnez-nous du travail et du pain” et Hitler avait exaucé ce vœu. Et nous n’avions plus été capables de dire qu’il s’agissait pour nous de beaucoup plus” (pp. 564–565).
Après le référendum en Sarre de 1934, Valtin Haueisen est contraint à l’exil en France, douloureux  et vécu comme une “perte irréparable” : “un fil semblait attaché à un poteau-frontière, et le train semblait le dévider toujours plus vite hors de mon corps” (p. 264).
Engagé sous un faux nom dans l’armée française, et fait prisonnier, il fait alors l’expérience des camps dans son propre pays. Camp de prisonniers de guerre, mais où l’on croise parfois des juifs, dont quelques lignes suffisent à rendre le drame et l’exigence morale de ce que cette expérience implique : ”être témoin et ne pas oublier” (p. 483). Plus tard, confronté aux bombardements alliés sur les villes allemandes et à la mobilisation totale, de chaque côté, de tous les moyens disponibles – humains, industriels –, il en arrive à une critique radicale de la Technique, qui rejoint, sur ce point, les thèses qu’avait formulées Ernst Junger dans Le Travailleur dès 1932. Comme après une boucle, la défaite finale de l’Allemagne le laisse libre, sans attache partisane.
” Il s’était approprié l’histoire du monde ouvrier, les raisons de succès, des défaites, et de toutes les émotions qui font d’un homme un révolté ou un esclave” (pp. 148–149). Le portrait que Glaser fait d’un personnage secondaire et déjà vaincu par l’Histoire peut s’appliquer à lui-même. C’est toute l’importance de ce livre fort et de l’initiative d’Agone de le publier pour la première fois en français dans sa version complète, et de nous plonger ainsi brutalement dans cette époque, vue et racontée par l’un de ses protagonistes.

Revue ADEN. Paul Nizan et les années Trente, n° 5, 10/2006 (dossier thématique sur les « intellectuels, écrivains et journalistes aux côtés de la République Espagnole (1936–1939).
http://paul.nizan.free.fr/ADEN.htm

Pierrick Lafleur
Revue ADEN n°5, 10/2006
Chroniques des années rouge-brun (1920-1945)

Georg K. Glaser, Secret et violence, chronique des années rouge-brun (1920–1945), Agone, coll. « Marginales », Marseille, 2005 (1ère édition 1978), 569 pages.

Louis Mercier Vega, La chevauchée anonyme, suivi de Une attitude internationaliste devant la guerre (1939–1941) de Charles Jacquier, Agone, coll. « Mémoires sociales », Marseille, 2006 (1ère édition 1978), 264 pages.

Deux livres parus récemment chez Agone offrent un regard inhabituel sur la Deuxième Guerre mondiale et les années troubles qui l’ont précédée ; deux parcours atypiques de révolutionnaires européens pris dans la spirale des années « rouge-brun » de la lutte contre le fascisme et pour le socialisme.
Secret et violence, de Georg K. Glaser, est une sorte de « roman autobiographique » où l’auteur, se rebaptisant Valtin, témoigne de cette jeunesse allemande qui a vu la montée du fascisme. Jeune vagabond bourlinguant entre les maisons de redressement, les asiles et les prisons, il adhère au Parti communiste allemand dès l’adolescence. Valtin est témoin de la dérive sectaire du Parti qui, minimisant la force du nazisme, préfère s’attaquer aux « sociaux-traîtres » socialistes – avec les conséquences que l’on connaît. En cela, Secret et violence n’est pas sans rappeler un livre écrit par un autre Valtin, Sans patrie ni frontières, lequel nous entraînait également dans les bas-fonds fréquentés par les militants communistes des années 1920 et 19301.
Le Valtin de Georg K. Glaser participe à la lutte armée clandestine contre Hitler avant de s’exiler en France d’où il rejoint l’armée française pour finalement être fait prisonnier par les Allemands. Ironie de l’histoire, il est emprisonné dans la ville qu’il l’a vu naître et où il a connu la violence de son père, au sujet duquel il écrit : « Il avait mis huit enfants au monde et tout fait pour les voir presque aussitôt rendre l’âme ». Valtin échappe au peloton d’exécution grâce à son statut de prisonnier de guerre français. La relation de ces années de captivité est sans doute la partie la plus poignante du livre. Avoir résisté toute sa vie à la violence paternelle, puis patronale et enfin fasciste, donne à Valtin une profondeur de vue extraordinaire sur sa condition et son époque, qu’il partage dans les observations portées sur sa condition d’intellectuel (il est écrivain) et de manuel (il est également ouvrier tourneur), sur son amour pour la liberté (« c’est moi qui ai toujours choisi mes causes ») et sur la peur – Max-Pol Fouchet dira dans une critique de la première édition parue en 1951 que « [Glaser] a compris, dès l’adolescence, que les hommes n’ont trouvé qu’un remède contre leur peur : faire peur, rejoindre ce qui fait peur. »
La Chevauchée anonyme est une œuvre de Louis Mercier Vega, ancien combattant en Espagne dans la colonne Durruti [voir encadré] et « révolutionnaire du troisième camp », ces communistes libertaires laminés par les staliniens et les fascistes. Louis Mercier Vega s’y met en scène sous les traits des deux personnages principaux du roman, Parrain et Danton.
Ils sont coincés à Marseille en septembre 1939. « La France était une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer. Et Marseille était un piège à rats. » [2] Partir ou rester ? Avec quelques copains en vadrouille, tous rebelles et insoumis, ils tentent leur chance et s’embarquent à Bruxelles en direction de l’Argentine. Ce sera la traversée en mer, puis Rosario et Buenos Aires, et enfin la traversée des Andes pour aboutir à Santiago du Chili. À chaque étape un peu d’espoir mais beaucoup de désillusions. Buenos Aires, 1940 : « Un mouvement n’existe qu’en période de combat, de revendication, d’assaut ou de défense. Aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. » Évoquant les débats au sein des révolutionnaires (antifascisme ou révolution ?), les destins des deux personnages bifurquent sur des chemins révélateurs : tandis que Danton retourne en Europe combattre le nazisme les armes à la main, Parrain, désormais agitateur à Santiado, y organise journaux et grèves.
La Chevauchée anonyme est un véritable trésor documentaire, car en plus d’un épilogue écrit en 1977 dans lequel Mercier Vega discute de la « discrétion » de l’anarchisme dans ses « analyses des relations et des conflits internationaux », il contient un texte de Marianne Enckell, animatrice du Centre international de recherches sur l’anarchisme de Lausanne, une postface de Charles Jacquier intitulée “Une attitude internationaliste devant la guerre”, de même qu’un index et un impressionnant appareil de notes témoignant d’un solide travail éditorial.

1 Jan Valtin, Sans patrie ni frontières, Actes Sud, coll « Babel », Paris, 1997 (1ère édition originale en anglais 1947).

2 Pour une évocation de cette ville durant la guerre de 1939–1945, lire Jean Malaquais, Planète sans visa, Phébus, 1999 (1ère édition 1947).

Claude Rioux
À Bâbord, 06/2006
Une jeunesse allemande

On le dira d’emblée pour ne plus y revenir : cette réédition de Secret et Violence, de Georg K. Glaser, ouvrage originellement paru en 1951 et donné ici dans une nouvelle traduction, méritait mieux, beaucoup mieux, que ce silence obtus de la critique qui accompagna sa sortie [1]. De deux choses l’une, alors : ou celle-ci ne sert à rien, ce qui est plausible, ou elle ne sait pas lire, ce qui l’est autant. Considérons donc que les grands livres vivent sans elle, même petitement, comme les « petits » éditeurs qui s’entêtent à les publier.

Secret et Violence est, en effet, un grand livre. Non parce qu’il innove, mais parce qu’il restitue, dans son exacte démesure, un temps détestable. « Ce livre, lit-on en avertissement d’ouvrage, monte à l’assaut, au nom d’une vie humaine intégrale, de toutes les idéologies ; il affronte “le secret et la violence” qui les enfantent et les nourrissent, qui transforment de prétendus émancipateurs en bourreaux, encasernent les groupes affinitaires et encagent les nomades. » À travers les pérégrinations de Valtin Haueisen, le double de Glaser, ce récit fortement autobiographique creuse profond le sillon des horreurs d’une époque où tout s’effondre, où l’humanité perd pied, où la fraternité se militarise. Il raconte une jeunesse allemande, celle d’un nomade communiste confronté, impuissant, à la montée d’un ennemi redoutable, le nazisme, sorti lui aussi des bas-fonds d’une société mourante et s’abreuvant aux mêmes mythes, aux mêmes rêves de grandeur, aux mêmes frustrations et à la même violence que ses adversaires les plus déterminés. Dérangeant, Secret et Violence l’est autant qu’on puisse l’être, parce qu’il éclaire d’une lumière crue les bassesses et les connivences d’un temps qui en regorgea, parce qu’il s’entête à opposer à la vision « résistancialiste » d’une après-guerre soucieuse de reconstruction celle, infiniment plus complexe, d’un témoin du désordre arc-bouté sur son seul vécu d’homme et déterminé à le transmettre sans fard.

Cette violence qui court tout au long du récit de Glaser est inscrite dans la terrible phrase sur laquelle il s’ouvre : « Il avait mis huit enfants au monde et tout fait pour les voir presque aussitôt rendre l’âme. » Ce qui suit est à l’avenant : les coups du père, donnés à froid et avec méthode, que reçoit l’enfant ; l’angoisse du « trou noir » – cette « demi-mort » qui l’envahit ; la mère, qui elle-même a « franchi les frontières de la peur » et qui n’a que ses « bras sacrés » à lui offrir. Un début d’apocalypse, où tout est dit de la haine qui naît, de la volonté de résister qui, de coup en coup, se construit, de l’appel du dehors pour fuir la prison du dedans. Sans trémolos, sèchement, Glaser crache son secret. Quelques pages suffisent. Inoubliables.

S’enfuir, être ramené, battu « comme on n’oserait battre une bête » et recommencer sans fin. Jusqu’à la belle, celle dont on ne revient pas. « Je savais, écrit Glaser, qu’il y avait une brèche vers la liberté. » À force d’obstination, Valtin la trouve. Il devient chemineau, côtoie les trimardeurs et les malandrins, découvre un monde « qui n’obéit pas aux lois » existantes, « mais qui pourtant n’est pas sans lois », un monde étrange, dangereux, violent, où la liberté se gagne au quotidien. Contre soi, contre les autres, contre l’absurdité d’une époque qui s’apprête à accoucher du pire. Un soir de 1926, derrière la vitre d’une brasserie, le môme aperçoit son « vieux » – le douanier Haueisen – siégeant « sous un étendard portant une croix gammée noire dans un disque blanc ». Autour de lui, ils sont quelques-uns. Très peu. Nous en sommes au début.

À ras de terre, à ras des hommes, Secret et Violence n’enjolive pas plus qu’il ne noircit. Il juge à peine. Le talent de l’écrivain consiste à transcender le témoignage individuel pour lui donner valeur collective. De sa propre expérience naît le roman d’une époque, d’une génération et d’un naufrage. D’allers en retours, de bonnes en mauvaises rencontres, d’abris en soupes populaires, de pérégrinations en haltes forcées, ce livre tient du roman d’initiation. Il conte l’histoire d’un jeune garçon qui s’accouche lui-même en « cette époque de l’entre-deux-guerres qui vit l’appauvrissement de tant d’individus ». Un jeune garçon doté d’une force « sans expression, sans nom, sans moyen ». Un jeune garçon qui cherche sa voie et qui peut basculer d’un côté comme de l’autre.

Mis en carte comme vagabond et vu son jeune âge, Valtin est mené à Billigheim, « institution fondée par Varlegen, un éducateur connu pour ses expériences audacieuses ». Il y va contre son gré, mais s’y sent vite à l’aise. « Il me semblait que je m’abreuvais enfin à la source désirée depuis tant d’années. J’étais insatiable comme une terre crevassée. » Les éducateurs sont des progressistes appartenant à l’association des Amis de la nature, décidés à faire un « petit Weimar » de cette institution éducative.

Pourtant, le projet pédagogique porté par Billigheim – la « maison sans barreaux » – n’a pas, sur Valtin, les effets escomptés. Il admire, certes, l’enthousiasme de ses initiateurs, mais il en perçoit les limites et les contradictions. Dès lors, il s’entête à les démasquer en se livrant, en compagnie de Jockel, son frère en révolte, à un patient travail de sape. Le résultat ne se fait pas attendre : les « éducationnistes » lâchent pied et perdent la face. Au bout de la révolte et après un passage chez les fous, pour y être observés, Valtin et Jockel se retrouvent en maison de correction, où leur réputation de mutins les a précédés. L’un et l’autre se définissent comme d’ardents révolutionnaires. Le temps de la prise d’armes est venu. Le Parti n’est pas loin.

L’adhésion de Valtin Haueisen au communisme naît tout à la fois d’une demande d’action, d’un désir d’aventure et d’un besoin d’appartenance. Elle n’est ni directement politique ni particulièrement sectaire. Il va avoir vingt ans, la cruauté ne l’effraie pas et il se trouve une famille. On ne sait avec précision, de la tête ou du cœur, ce qui commande dans sa démarche. On sait surtout qu’il sent, au loin, gronder « un torrent mis en mouvement par des forces infiniment plus puissantes ». On sait enfin qu’il ne sera jamais un bon communiste, c’est-à-dire un « fidèle soldat ». Trop anarchiste, trop indépendant pour cela.

Le baptême du feu, c’est un flic qu’il frappe au cours d’une marche de crève-la-faim. Valtin se retrouve à la prison de Preungesheim, où il reçoit la visite du « vieux ». « Avec les années, il avait un peu grossi. Il était bien habillé, comme il convient à un employé propriétaire d’une maison, et – c’était la seule nouveauté – il portait courageusement l’insigne du mouvement hitlérien, l’“araignée”. »

Nous sommes désormais au temps où se pose « la question du pouvoir » et où, partageant la même « nécessité d’un ordre nouveau », « groupes de combat » rouges et « sections d’assaut » brunes se mènent apparemment une guerre sans merci. Un temps, ajoute Glaser, où « l’âme des camarades » se laisse progressivement envahir par « l’esprit répugnant », celui qui conjugue « volonté de servitude » et « assujettissement dans l’adoration ».

Sorti de Preungesheim, Valtin est pris en main par le Parti. « Presque physiquement ». On l’entoure, on le conduit au Secours rouge, on l’aide financièrement. En prison, il s’est mis à écrire. On l’encourage à poursuivre. « Commencèrent alors les deux années les plus heureuses, les plus fécondes, les plus paisibles de ma vie », fait dire Glaser à Valtin. Il publie des nouvelles dans la Frankfurter Zeitung, lit Romain Rolland, Kafka, Zola, Stendhal, suit des cours du soir à l’Institut de recherches sociales, celui de Theodor Adorno et de Max Horkheimer, fréquente les réunions berlinoises des auteurs du Parti. En somme, il est en train de devenir quelqu’un d’autre, un étranger à lui-même et à son propre univers – le lumpen des villes, l’armée des sans-emploi. De le quitter, ce monde, de s’en extraire, Valtin sait qu’il trahirait. Il y revient, donc, après avoir participé, à Berlin, à « la dernière grande grève » ayant eu cours sur le sol allemand avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir, celle des transports, « une entreprise fort hasardeuse », écrit Glaser, que « le Parti men[a] avec les bruns contre les syndicats libres ».

Nous sommes à la fin de 1932. De retour chez lui, le « délégué de district » Valtin Haueisen porte veste de cuir. Sa mission consiste à battre le pavé et à contenir les nazis. Veillées d’armes et combats de rue deviennent son pain quotidien. Un jour, cependant, et contre toute attente, le Parti recule : à Berlin la Rouge, précisément, et devant la Maison Karl-Liebknecht, de surcroît. Le coup est dur pour Valtin et ses amis. Il en subira d’autres. Car, en « cet hiver le plus froid et le plus chargé de menaces de tous les hivers, la catastrophe pointe, et gagne ». « Les dernières élections au début de mars, écrit Glaser, donnèrent quatorze millions de voix au mouvement ouvrier, et ces voix étaient comme un dernier appel plaintif dans la nuit qui tombait. Il n’y eut pas de réponse. » Le grand nettoyage peut commencer.

Cette défaite, Glaser nous la conte par le menu. A sa place de combattant, Valtin tente de remonter le courant, de rencontrer des responsables du Parti. Pour comprendre. Le laminage est total. Dans ce chaos, la ligne est tout entière sous-tendue par l’idée absurde que la rapide désagrégation du mouvement hitlérien profitera à la cause du prolétariat. Elle induit la patience et conduit au suicide. Au cours d’une action, Valtin tue un nazi. « Je visai et tirai, avec une telle volupté dans la haine que je serrais les dents. La première balle atteignit Althaus, mais je continuai. Je souhaitais avec ferveur que mes balles fussent autant de marteaux, pour le broyer, le mettre en pièces, l’enfoncer dans la terre. Je tirai, je tirai, et soulagé je repris haleine une minute, puis je me mis à courir pour sauver ma vie. » Désormais, pour Valtin, la seule issue est dans la fuite. Et pour longtemps. En Sarre, avant l’annexion au Reich, dans un premier temps. En France, ensuite. Dans la guerre, enfin. Fuite infinie.

Dans cet effondrement sans limites, deux figures rigoureusement opposées incarnent mieux que toutes, aux yeux de Valtin, la double dimension du communisme. La première, c’est celle de Van der Lubbe, « l’incendiaire à l’âme ardente », dont l’acte aurait valu à quiconque « tout au plus deux ans de prison » et qui le paya de sa vie. Au sein du mouvement communiste, écrit Glaser, « j’ai peut-être été le seul à souffrir d’être semblable à la figure maudite de l’instable rebelle, rongé d’inquiétude et torturé par le doute. Ils étaient un milliard, une foule innombrable d’irresponsables à vouloir sa mort. Il ne s’agissait pas de condamner un coupable mais de réprimer l’attitude du révolté, de celui qui s’engage pour la cause à laquelle il s’est voué. Cela signifiait qu’on ne tolérerait donc plus que la soumission. » La seconde figure, c’est celle de Jockel, son frère d’armes, l’anti-Marinus par excellence. Homme de confiance de l’appareil clandestin, on lui confie les missions les plus dangereuses et, ce faisant, on le teste. Perdu pour la révolte, il deviendra un politique, une crapule stalinienne de la pire espèce « portant habits bourgeois et porte-feuille bien garni ». Entre-temps, Jockel, grand diffuseur du Livre brun – qui condamnait Marinus à l’infamie –, avait été envoyé en Espagne et porté disparu avant de se retrouver, sous une autre identité, à l’École de guerre de Moscou. « Il était bel et bien mort, écrit Glaser. Il n’était pas revenu vivant de cet au-delà étrange, où les morts apparaissaient, spectres lugubres de l’avenir, non comme les ombres mais comme des corps dépouillés de leur jeunesse, de leur flamme, de leur rêve et de leur âme, et ne pouvaient même plus pêcher que selon les prescriptions. » Désormais, Valtin choisira toujours la révolte contre la politique, Marinus contre Jockel.

Quand la Sarre est rattachée au Reich, Valtin est en prison. Libéré, il ne lui reste plus qu’une porte de sortie : la France. Pour échapper à la « douce misère » de Paris – où il est tombé amoureux d’une jeune libraire –, il se retrouve à Canon, dans l’Eure. Embauché aux Ateliers des chemins de fer de Normandie, il y travaillera comme traceur – « l’exécutant entre les plans de l’ingénieur et les outils du chaudronnier », précise Glaser. À Canon, Valtin découvre « une race d’hommes particuliers » , syndicalistes, pacifistes et solidaires, « de purs disciples incorruptibles de la bonne vieille école du mouvement ouvrier » des origines, celui de la « culture de soi-même » et de l’autonomie chères à Pelloutier. Ces « ouvriers qualifiés », « fiers de leur métier », font de ce lieu « un jardin expérimental », « la première cellule vivante d’un monde possible ». Valtin s’y sent bien, si bien qu’il écrit à Paris pour publier les bans de son mariage, convaincu que son « passé lui-même s’abolissait, un passé toujours plus reculé ». La tranquillité au prix de l’oubli, en somme, comme si, un court instant, « la randonnée hors de l’histoire » était possible.

C’est par Albert qu’elle reprend ses droits, l’histoire, cette histoire atroce qui s’apprête à déferler sur le monde. Albert revient d’un camp de détention où il a passé trois ans, après avoir séjourné quelques mois dans les caves de la SS. Mille jours en tout. « Je voyais que je ne savais rien, écrit Glaser. J’avais seulement eu le pressentiment d’une terreur fabriquée industriellement. » Valtin l’invite à venir se reposer à Canon. Albert y témoigne de ce qu’il a vécu, mais personne ne l’écoute. « Ils étaient oppressés, comme devant un suppliant qu’ils n’auraient osé regarder parce que sa misère les écœurait. » C’est ainsi. Quand on veut faire taire le témoin du malheur parce qu’il est perçu comme un oiseau de mauvais augure, la partie est définitivement perdue. « Peu à peu, écrit Glaser, je regrettai presque de l’avoir invité. Si légers que fussent ses pas, si peu de place qu’il occupât, chacun de ses mouvements soulevait une poussière, qui s’accumulait silencieusement depuis des dizaines d’années. Il était une pierre d’achoppement. De lui émanait le scandale. »

Quand Hitler franchit la frontière polonaise, l’heure n’est plus au bilan, mais à la débandade. Albert rejoint « l’étrange troupeau des réfugiés » allemands de Paris, ceux que la capitale avait accueillis, quelques années plus tôt, « par des diffamations et des slogans violents sur tous les murs ». Désormais ces réfugiés sont devenus des boches, désignés comme tels et déclarés saboteurs. Nombre d’entre eux, comme Albert, sont pris entre l’enclume d’une France xénophobe et le marteau de leur ex-Parti. Triste sort que celui de ces antinazis confondus avec leurs bourreaux, de ces communistes traqués par leurs propres flics, de ces internationalistes subissant la « dernière battue » de la « seule réelle internationale » qui ait subsisté au massacre : celle d’une police ramifiée, multiforme et omniprésente.

La guerre est là. Valtin, qui s’est marié et est devenu français, s’en va rejoindre son bataillon. Pour ses collègues en uniforme, il est le type « on ne sait d’où ». De Mayenne en Wallonie, il échoue finalement « dans le chaudron autour de Dunkerque ». Il a vingt-neuf ans, et craint « d’être né trop tard pour pouvoir jouer un rôle historique dans le dernier combat pour l’avenir ». Fait prisonnier avec son unité, il s’invente sur-le-champ une identité bien française de Lorrain : Antoine Ferreux. Il la gardera jusqu’à la fin de la guerre et s’appliquera à soigner sa prononciation.

Le reste relève du seul destin. Envoyé à Domfront, dans l’Orne, il rejoint en tant que prisonnier les ateliers d’une unité motorisée. Par sa femme, il apprend que la Gestapo le recherche activement. Fuir ? La tentation est puissante, mais vaine. « Je le savais maintenant, personne ne peut fuir. On n’échappe jamais à soi-même. On ne peut faire table rase. » Bientôt, Valtin est conduit à Chartres avant de se retrouver dans « un train à destination du Reich ». Par un de ces hasards dont l’Histoire a le secret (et la violence), le train le ramène chez lui, du côté de Worms, en Palatinat. « Quand le train ralentit, franchissant d’innombrables voies, et s’arrêta, quand les portes furent ouvertes, faisant surgir l’image que j’avais portée si longtemps en moi, je sentis avec angoisse mon cœur prendre son élan, comme un bûcheron empoigne sa hache, se gonfler lentement jusqu’à éclater. Je revenais comme un mort parmi les vivants. » Sept ans après.

Commence alors, pour Valtin, un « temps infiniment long », un temps où il faut tenir, garder le secret, dissimuler avec habileté, se méfier de tout un chacun, jouer les Français « tels qu’on se les imagine » et mener sa propre lutte en choisissant sa « propre cause ».

Dénoncé, Valtin se retrouve mis au secret à la prison du stalag. Mené par un capitaine de l’Abwehr, l’interrogatoire auquel il est soumis, en présence du Sonderführer et d’un interprète, est très directement politique. Sentant que l’homme qui le questionne se comporte comme un allié possible, Valtin décide de jouer le jeu. Il assume partie de ce qu’on lui reproche sans rien révéler de l’essentiel de ses anciennes activités communistes.

Mis à la « discipline » – le pire endroit du camp –, il y connaît des semblables, une « assemblée de rebelles, d’obstinés, agissant à leur gré, par leurs propres forces et leurs propres moyens ». « J’étais heureux d’attendre parmi ces camarades la conclusion de l’enquête qui pouvait signifier ma mort. C’était mon pays et ma famille, les frères de l’incendiaire à l’âme ardente, toujours en quête, et à qui je ressemblais sans que cela ne me tourmente plus. » Avec eux, Valtin se met en grève, « la seule grève que j’eusse vécue en cinq ans ». Pour l’honneur. Ou contre le déshonneur d’avoir vécu une jeunesse allemande en un temps où la « grande invention » des nazis fut sûrement, comme l’écrit Glaser, d’avoir su transformer la « force » des déshérités en « haine » nationale-socialiste.

Son identité découverte, Valtin tente une évasion. Nous sommes en 1944. Elle rate. Le train qui doit le mener à Mulhouse fait demi-tour. Comme si cette Allemagne, dont il connaît désormais le secret et la violence, lui collait définitivement aux semelles. Terré dans ses décombres, il tardera encore une bonne année à la quitter. Une fois pour toutes, cette fois.

Un grand livre, vraiment.

1 Les éditions Agone ayant eu l’excellente idée de mettre en ligne – atheles.org/agone/marginales/secretetviolence/ – les articles et commentaires que suscitèrent, d’une part, la publication de Secret et Violence, en 1951, et, de l’autre, sa récente réédition. Le lecteur aura tout loisir de mesurer l’abyssale différence qui sépare, en matière de critique littéraire, ces deux époques.

Freddy Gomez
A contretemps n°23, 04/2006
Vie et mort pour des slogans insensés

Les éditions Agone ont traduit de l’allemand et réédité en janvier Secret et Violence, le magnifique ouvrage d’un ancien camarade, Georg K. Glaser. Un livre profondément humain et sensible, dans l’atmosphère saturée d’angoisse et de rage de l’Allemagne des années « rouge et brun ».

On rencontrait de tout, dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt, à la fin des années 1940. Des Maghrébins démobilisés des Forces françaises libres, des jeunes ouvriers sortis de la Résistance, des vieux ouvriers porteurs de la mémoire de Juin 36, des anarchistes espagnols ou bulgares, des antifascistes italiens, un trotskiste roumain, et surtout une multitude arrogante de staliniens patriotards… Une noria de déracinés, réfugiés, déclassés, venus des quatre coins de l’Europe et de la Méditerranée, viennent alors nourrir le ventre de la bête. Pour quelques années, quelques mois, quelques semaines. Rarement pour une vie entière. Certains n’y font qu’un passage avant d’aller trouver à s’employer ailleurs.
C’est le cas de Georg K. Glaser, qui a travaillé quelques mois sur les chaînes en 1948. Âgé de 38 ans à l’époque, Georg Glaser est un ancien communiste allemand, réfugié en France à l’avènement de Hitler. À la fin de la guerre il adhère à la Fédération anarchiste1, qui vient de se constituer. Il milite dans le groupe des V°-VI° arrondissements, où il côtoie quelques militant(e)s de premier plan : Giliane Berneri, la fille de l’anarchiste italien assassiné par les staliniens à Barcelone en 1937; André Prudhommeaux, alors secrétaire de rédaction du Libertaire, et Gil Devillard, un des animateurs de la grande grève de Renault en 1947.

Un passé fascinant
Un Stalinien de l’usine l’a un jour traité de « sale Boche », se souvient Gil, Glaser lui administra une bonne correction mais ne s’arrêta pas là. Il remonta toute la hiérarchie du PCF à Billancourt pour obtenir des excuses, et il les obtint! Il avait une carrure de forgeron, et quand il cognait, ceux qui recevaient des taloches devaient sûrement s’en souvenir! Il nous racontait les expéditions que les groupes de choc du PC allemand organisaient contre les nazis. La bagarre de ces communistes allemands avait quand même de l’allure! Lorsque le groupe du V°- VI° arrondissement de la FA se rebaptise « groupe Sacco-et-Vanzetti » une petite fête est organisée dans une salle de la Mutualité. Glaser enchante ses camarades en entonnant les superbes chants antinazis des années 1920. « Nous ne comprenions pas les paroles, mais que ces chants avaient de la gueule!, s’enthousiasme Gil.
L’exilé d’outre-Rhin a effectivement derrière lui un passé fascinant. Et, alors qu’il travaille chez Renault, Georg emploie ses nuits à mettre la dernière main à la grande œuvre littéraire de sa vie : un roman autobiographique. Le manuscrit est prêt dès 1948, mais il faut attendre 1951 pour le voir publier en allemand et en français sous le titre Secret et Violence, chronique des années rouge et brun (1920–1945).

Vivre à toute vapeur
La jeunesse de Glaser est celle de tant d’autres dizaines de milliers qui, comme lui, ont vingt ans en 1930, et tracent leur route au milieu d’une Allemagne naufragée. De ce point de vue, Secret et Violence n’est pas sans faire penser au Sans patrie ni frontiére de Jan Valtin. À la différence que Glaser a accouché d’une grande œuvre littéraire là ou Valtin a, pour l’essentiel, composé un – poignant – témoignage historique. Plus qu’un récit d’aventures, l’auteur s’est attaché à livrer, avec une écriture méticuleuse, toute la complexité de ses sentiments et de ses passions, avec une sensibilité à fleur de peau.
Dès l’adolescence, l’auteur, qui a fui la terreur d’un père haï, entame la vie de vagabondage qui est alors le lot quotidien de dizaines de milliers de jeunes Allemands misérables. Après avoir hésité à rejoindre les anarchistes, il devient un « soldat du monde à venir », et adhère au Parti communiste. Un univers dans lequel on vit à toute vapeur : exaltation militante et rêverie soviétique, camaraderie fiévreuse, boulimie de littérature et premiers écrits, amour insatiable des femmes et sanglantes bagarres contre les flics et les nazis, qu’il affronte avec la rage supérieure de quelqu’un qui se vit comme un « jeune officier de la future armée rouge de l’Allemagne » . « Nous souffrions moins que les autres, écrit-il, car nous n’espérions plus aucun bonheur, aucune carrière. Nous avions finalement rompu avec la vieille société et, jusqu’à l’avènement des temps nouveaux, nous étions en vacances dans le royaume de la misère. » La fuite en avant fanatique du Parti communiste en 1933, s’illusionnant lui-même à coups de « slogans insensés », son effondrement matériel et moral, laissent Glaser désemparé, et entraîneront une douloureuse rupture. Puis viendront l’exil, la guerre, l’emprisonnement. L’écrasement du Reich en 1945 sonne la fin du cauchemar mais également l’annihilation de « tout ce qui jadis nous avait été cher, notre jeunesse et notre avenir, nos rêves et notre force ».

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1 Il s’agit de la Fédération anarchiste dite « de 1945 », qui unifie le mouvement libertaire et d’où sont issues, indirectement, les actuelles FA et AL.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)
Alternative Libertaire n°150, 04/2006
Compte-rendu

« À diverses époques je m’étais trouvé libre comme un oiseau, sur les grandes routes, et j’avais traîné dans les rues mal famées des grandes villes, ne sentant ni la faim ni les privations. Car je savais qu’il s’agissait d’une aventure. Mais depuis, je m’étais réveillé de bien des rêves… ».
Secret et violence est le récit d’une vie inouïe, un témoignage historique précieux pour nous aider à comprendre pourquoi le communisme a été impuissant à combattre la montée du nazisme. C’est aussi une vraie réflexion sur l’engagement.
Mais c’est avant tout un roman initiatique poignant, le parcours d’un jeune homme qui fuit un père violent pour se construire une éducation en dilettante.

Sandra Bessière
La Feuille des Millepages n°6, 03/2006
À la recherche de l’espoir perdu
La vie de Georg K. Glaser franchit l’histoire du nazisme comme on traverse un champ de mines. Enfant battu, gibier de maison de correction, militant du Front rouge, résistant traqué, exilé en France, soldat à Dunkerque, prisonnier de guerre en Allemagne, évadé, l’irréductible insoumis termine sa périlleuse cavale en 1945 au fond d’une cave, tandis qu’autour de lui s’effondrent les derniers pans du IIIème Reich.
Hitler est mort, lui est vivant. La lutte a duré plus de trente ans.
Elle commence dans l’Allemagne humiliée par le traité de Versailles. C’est à coup de trique que les pères apprennent à leurs rejetons l’obéissance, cette vertu militaire qui en fera plus tard des bourreaux dociles au service du Führer. Parce qu’il a auparavant goûté au bonheur et à la liberté, loin de son géniteur parti à la guerre, Georg se révolte. Sa résistance contre la violence paternelle puis contre l’oppression sociale l’entraîne aux lisières de la pègre et de ce lumpenprolétariat que se disputent les SA aux chemises brunes et les communistes aux drapeaux rouges. Georg entre au Parti comme en religion, mais le KDP rivalise de nationalisme et de démagogie avec le NSDAP. Cette « ligne » suicidaire et cynique imposée par Staline trouble le jeune rebelle idéaliste. Car même s’il ne le sait pas encore, c’est un idéal que poursuit Georg, un espoir enraciné au paradis perdu de sa petite enfance.
Plus tard, exilé en France, naturalisé, tandis que les derniers militants — ceux que les nazis n’ont pas pris ou retournés — s’en vont mourir sous la torture en Allemagne pour servir les stratégies tortueuses du maître du Kremlin, il s’éloigne peu à peu du Parti.
Puis c’est la guerre sous l’uniforme français, la défaite et la captivité au cœur du Reich, avec en permanence l’angoisse d’être reconnu ou découvert.
Ses vrais frères de combat, Georg les trouve dans la prison du stalag où sont parqués les multirécidivistes de l’évasion, les irréductibles qui chantent sous les bombes en espérant qu’elles pulvériseront leur prison. Pour ceux-là, la liberté n’est pas qu’un slogan ni la solidarité une doctrine.
Lorsque, de France, parvient aux prisonniers le mot d’ordre du PCF qui assassine en trois mots son espoir de fraternité : « Tuez les Boches ! », Georg réalise enfin le sens de sa révolte, contre toutes les violences faites aux choses et aux êtres.
Au terme de son Odyssée, dans la cave où il a retrouvé les derniers survivants de la résistance au nazisme, des Boches comme lui, le rebelle enfin apaisé pose sa mitraillette, définitivement.
« Désormais le partisan est devenu un paysan de l’atelier, le militant un ouvrier de la pensée », nous dit dans sa préface André Prudhommeaux qui a bien connu Georg K. Glaser alors que celui-ci, rentré à Paris, partageait son temps entre l’atelier de dinanderie et le travail d’écriture. Après avoir lu Secret et violence, on brûle de connaître toute son œuvre.
François Roux
Courant alternatif n°157, 03/2006
Effondrement du KPD et victoire nazie
Rarement un témoignage aura aussi bien mis en valeur les ressorts profonds de la victoire du nazisme en Allemagne. Nous suivons pas à pas le parcours de l’auteur qui, membre du KPD lors des années cruciales de Weimar, est de tous les affrontements et combats de rue. Loin des États-majors, il comprend de moins en moins la stratégie d’évitement du Parti. Là où il faudrait centraliser les efforts militaires, la volonté manque, laissant la place aux « autres », aux bruns. Pourtant les situations vécues, décrites par l’auteur, les batailles rangées gagnées puis perdues, ne l’étaient pas a priori. Manifestement l’affirmation d’une volonté de vaincre assise sur la conviction qu’un autre monde était à portée de la main faisait défaut au sommet du Parti, ou plutôt faisait horreur à la haute bureaucratie du KPD.

Rosa, assassinée quelques années auparavant, a été remplacée par de notoires incapables ayant l’aval de la direction stalinisée du Komintern. Mais l’auteur, cadre intermédiaire du Parti, ne porte pas cette critique, trotskiste s’il en est. Il n’évoque jamais l’opposition de gauche et semble ne l’avoir jamais rencontrée. Il évoque les équivoques fronts unis avec les nazis contre les syndicats libres, par exemple à Berlin la Rouge pendant la grève des transports en 1932, la démoralisation qui s’en est suivie.

Les deux mondes qui se tutoient, celui des chefs, fonctionnaires du Parti, donnant des ordres suicidaires à de véritables héros qui obéissent et retournent, après 1933, après 1935 (rattachement de la Sarre à l’Allemagne) après une fuite épique du Reich, dans la gueule du loup : « prisonniers d’une espérance désespérée, nous devions absolument obéir aux mots d’ordre, même insensés, et tenter l’aventure, aussi déraisonnable soit-elle. Nous nous regardions, les larmes aux yeux. »

On sait qu’ils étrennèrent par milliers les camps de la mort. La critique de la ligne affleure régulièrement dans ce récit tout entier centré sur le militantisme au quotidien, véritable épopée.

Son engagement communiste révolutionnaire est à la mesure de la haine qu’il voue au vieux monde. Il faut savoir que sa révolte vient de loin : la haine de son père, nazi de la première heure, tyran domestique, alcoolique et violent. La dimension autobiographique rend le récit absolument prenant.

La seconde partie de l’ouvrage narre l’exil en France, la solidarité ouvrière qui entoure ces réfugiés démunis de tout. Le portrait dressé de certains de ces personnages, le prolétaire allemand en fuite, la solidarité ouvrière en France qui l’accueille et l’entoure sont très émouvants. Mais les mois passent, les années se succèdent et les armées fascistes envahissent la France. La résistance en France, l’arrestation, et toujours la clandestinité, même et surtout au stalag en Allemagne ! Puis l’évasion. Après guerre l’auteur sera syndicaliste chez Renault.
Antoine Detaine
Inprecor n°513/514, 01-03/2006
Littérature de témoignage
Écrite avant 1948, éditée incomplète en 1951, c’est l’histoire d’un gosse malheureux devenu militant communiste en Allemagne, face à un père qui sera nazi dès la première heure. Père haï : « Il avait mis huit enfants au monde et tout fait pour les voir presque aussitôt rendre l’âme. » C’est d’ailleurs l’incipit du récit d’une interminable résistance à l’oppression brune, avant d’être une épuisante angoisse face à la « ligne » rouge du parti communiste. Maltraité et humilié, le jeune garçon fuit sa famille, vagabonde, vole un peu par nécessité, fréquente des maisons de correction et des exclus de toute sorte, avant de devenir, « pour donner un sens à la vie », un militant du Front rouge, bagarreur efficace dans les rencontres avec les jeunes nazillons des bataillons bruns, mais plutôt critique à l’égard du Parti. Il a perçu, avant son engagement dans la lutte, que dans la misère économique et morale de cette nouvelle Allemagne, les enfants étaient manipulés et, écrit-il, « l’impression perdure que tous ceux qu’on classe en victimes, meurtriers et témoins sont pris dans la même nasse ». Cet observateur lucide de la société troublée et de lui-même trouve les mots justes pour livrer ses certitudes et ses doutes, ses enthousiasmes et ses angoisses, ses désespérances aussi, pour conter les rencontres et les péripéties qui vont le conduire en Sarre, puis en France où il se marie et rencontre des « Combattants de la paix », puis au front dans la drôle de guerre, et bientôt en camp de travail sous une fausse identité. Il évoque également les exploits et les trahisons de certains militants. Au bout de ses pérégrinations, il se cache pendant 57 semaines dans une cave sous des ruines. Le récit autobiographique finit là, en 1945, le jour de sa délivrance. Mais on sait que Glaser (1910-1995) revient en France à la Libération, retrouve sa femme, et bientôt se rapproche d’Albert Camus et de « quelques personnages atypiques du mouvement libertaire, comme André Prudhommeaux ». Un texte de ce dernier constitue une seconde préface à cette édition indispensable de l’œuvre d’un acteur du combat contre la tyrannie et l’horreur, acteur avec lequel on assiste à la montée inexorable du nazisme face à l’impuissance du communisme à le combattre. C’est de la littérature de témoignage. Ce qui n’exclut pas une réelle richesse littéraire avec des accents d’un lyrisme non calculé, comme on en trouve parfois dans les plus grands ouvrages de la littérature prolétarienne. C’est assez dire qu’on attend avec impatience les autres ouvrages de Georg K. Glaser.
Lucien Seroux
Gavroche, n°145, 01-03/2006
Compte-rendu
Voici un livre dont on ne peut parler sans mentionner les péripéties de sa publication. Il a été écrit dans l’immédiate après-guerre. C’est sa publication en France par Maurice Nadeau en 1951 qui permettra celle en Allemagne puis en Hollande, alors qu’un éditeur germanique est en possession du manuscrit depuis trois années, sans succès. L’auteur, au moment de la publication de cet ouvrage, est proche de certains milieux libertaires. André Prudhommeaux présentera alors cet ouvrage dans plusieurs revues. La préface de la présente édition est la synthèse de deux articles publiés alors par ce futur collaborateur du Monde libertaire, à partir de 1954. Prudhommeaux annonçait cette édition en ces termes : « Le livre que l’Allemagne attendait depuis la chute de Hitler vient de paraître en France, en langue française sous la plume d’un Allemand naturalisé français. »
Les temps ont bien changé. Il y a eu un nombre incalculable d’ouvrages historiques, politiques ou personnels publiés depuis. Pourtant, il y a dans ce livre autre chose. Certes, le rappel permanent, sous prétexte de devoir de mémoire, de la montée du nazisme est le plus souvent lassant. Il faut pourtant passer par-dessus cette irritation et prendre ce livre en main, au risque de ne plus le lâcher. Ce n’est pas un essai. Ce n’est pas une autobiographie. Ce n’est pas un roman. C’est tout cela à la fois.
Le lecteur plonge, ou plutôt coule, dans le monde de l’extrême pauvreté de la République de Weimar, de la fin des années 20 au début des années 30. Avec l’auteur, nous passons de maison de correction en maison de correction, de taudis en taudis. Seul espoir pour ceux qui refusent de couler définitivement, le « Parti ». Tout au long de ce livre, nous allons accompagner Glaser dans cette quête sans fond. Nous allons partager ses espoirs, ses illusions, malgré le fait que nous sachions ce qu’il en est de ces espoirs et de ces illusions.
Au tout début, l’auteur nous livre, presque involontairement, les raisons de son choix politique. Il fréquentait alors en même temps anarchistes et communistes. Il pose cette question aux anarchistes : « Que ferons-nous, nous, l’avant-garde des exploités, quand nous aurons abattu la vieille société ? » La réponse que le héros reçoit est celle que nous aurions pu donner alors et qui serait toujours valable aujourd’hui : « Nous pourrons enfin vivre une existence d’homme digne de ce nom. » Ce que notre héros, Valtin, refuse car il a peur de devenir un bourgeois. Il déclare alors : « Une seule chose serait digne de nous : mourir en beauté ! » La réponse des anarchistes à cette déclaration définitive lui semble un rire infernal.
Ce choix de l’héroïsation d’une vie et de la mort comme récompense le mène au Parti communiste allemand. Il entre alors une dans une mystique dont il ne sortira au fond jamais. Nous le suivrons pendant toute la première partie du livre, dans une escalade de l’action pour l’action qu’il ne comprend pas très bien lui-même. Elle est vitale pour lui. En même temps, Glaser nous livre une peinture des dernières années de la République de Weimar absolument désespérée. La lutte dans la rue devient de jour en jour plus violente. Les affrontements avec les groupes nazis sont sans aucun répit. Mais nulle part une interrogation sur le bien-fondé de la stratégie décidée en haut lieu ne se fait jour. Les critiques qui apparaissent ne portent que sur l’absence de radicalité du centre. Pour le reste, « nos rapports avec le Parti étaient exclusivement déterminés par l’amour, l’espérance, la foi et la confiance ». Le rêve d’une Russie réellement socialiste est présent dans toute cette première partie. Le questionnement apparaît à la fin de la République où les syndicats liés au Parti communiste en accord avec les syndicats bruns entreprennent une grève contre des syndicats « libres », c’est-à-dire dépendant du parti social-démocrate.
Ce qui est frappant dans ce livre est la description que Glaser fait de la grande peur.
Le 30 janvier 1933, un gouvernement de coalition, avec Hitler à sa tête, voit le jour. L’Allemagne retient son souffle. Un mois plus tard, le Reichstag flambe. Hitler retourne le geste exemplaire de Van der Lubbe à son profit. Le Parlement est dissous, les communistes hors la loi. Les élections du 3 mars donnent 17 millions de votes aux nazis et 14 millions au mouvement ouvrier. Entre ces deux dates, le mouvement ouvrier et la gauche allemande s’autodissolvent sans bruit. Les groupes d’assaut, « Rote Frontkämpferbund » (communistes), « Die Eiserne Front » (socialiste), qui se partageaient le pavé allemand dans la lutte contre les nazis, n’existent plus. Le suffrage universel a eu le dernier mot. La résistance s’efface devant le résultat des urnes. On peut a posteriori avancer que l’accord germano-soviétique n’était pas étranger à ce renoncement, mais au moment où cela se passe, c’est l’incompréhension qui domine ; et c’est l’impression que nous transmet Glaser. Son héros, Valtin, prend la route de l’exil. Ce sera Paris. Devant les difficultés rencontrées, d’une part, et, d’autre part, l’illusion que Hitler ne va pas pouvoir tenir, il va tenter un retour en Sarre.
Depuis la fin de la guerre de 14-18, la Sarre, pays des forges et des mines, est sous mandat de la Société des nations, les mines de charbon appartenant à la France. Quand Hitler accède au pouvoir, ce territoire ne lui appartient pas encore. Il va falloir qu’il attende deux années, le 13 janvier 1935, pour qu’un référendum vote à une énorme majorité, 90 % des suffrages exprimés, le rattachement à l’Allemagne. Essayant de survivre comme il peut, Valtin va attendre, désespéré (« C’était la cause qui m’avait abandonné »), comme tous les autres exilés de l’intérieur, que ce référendum les jette définitivement sur les routes de l’exil.
Notre héros va vivre les cinq années qui précèdent la guerre, dans un petit village de Normandie. Il va s’intégrer dans une usine comme ouvrier métallurgiste, lui qui n’avait pas de métier. Il va s’intégrer dans la société française, lui qui n’avait pas de patrie. Il va se marier. Le militant communiste, extrémiste qu’il était, tente par tous les moyens de se faire oublier. La défaite de la gauche allemande pèse trop lourd pour pouvoir continuer à militer. Victoire de l’intégration, il est incorporé, part sur le front, tente d’échapper à l’encerclement de Dunkerque pour rejoindre l’Angleterre, mais est pris et passe le reste de la guerre dans un stalag jusqu’à la libération.
Toute cette période est curieusement décrite, sans que l’on sache vraiment s’il ne s’agit pas au fond d’une façon d’expier l’échec politique.
Dans ce livre, tellement attachant, pas une fois il n’est fait mention de l’antisémitisme nazi. Comme si cela n’avait pas été important. Comme si au fond cela n’avait pas été autre chose qu’un épiphénomène. La préface écrite par André Prudhommeaux, fusion de deux écrits différents, semble, pour la partie non biographique, assez étrangère au roman. Lyrique, elle évoque une « âme rebelle s’élevant sous les coups malgré les coups », ce qui est parfaitement conforme au récit ; de là à avancer que cette âme s’élève « jusqu’à cette hauteur d’anarchisme non violent où les êtres perdent de leur opacité » me fait me demander si nous avons lu le même livre.
Ce roman se termine par une ode au Parti. Il faudrait citer complètement l’antépénultième page. Prenons-y juste trois courts passages :
« Je comprenais maintenant que le Parti n’avait pas été infidèle à lui-même. »
« La lutte du Parti n’était qu’un épisode dans le cadre d’un des plus grands bouleversements. »
« Conquérir, commander, c’est la mission des organisations. »
On touche ici du doigt la servitude volontaire du dévouement du militant communiste : « Qu’il ait tort ou raison, c’est mon parti. »
Possible, mais ce n’est pas le mien.
Pierre Sommermeyer
Le Monde libertaire, n°1422, 19-25/01/2006
Compte-rendu

La période des « années rouge et brun » a peu inspiré de romans qui puissent également valoir comme témoignages vécus. Secret violence en est un, c’est même un roman magistral. D’abord édité en France dans les années cinquante, il a sombré dans l’oubli. Les éditions Agone le rééditent.

La violence est un phénomène palpable et parfaitement identifiable mais sa puissance de destruction est un abîme. Elle désagrège toute chose insensiblement, sans qu’il soit possible de mesurer la profondeur de son impact. Les failles qu’elle ouvre sont sans fond. Tel est son « secret », le secret que Georg K. Glaser creuse dans son roman.
« Il avait mis huit enfants au monde et tout fait pour les voir presque aussitôt rendre l’âme ». Le récit de Georg K. Glaser s’ouvre sur une magistrale volée de coups de ceinturons qu’un père administre à son fils. Une volée de coups qui propulse dans le monde ce fils, Valentin Hausenei, le héros du roman.
Taraudé par la peur des coups, l’enfant tente plusieurs fugues avant de réussir à s’échapper du domicile paternel. Il erre en vagabond, se fait arrêter, passe par des maisons de correction, s’en évade et échoue dans une des institutions éducatives expérimentales de la République de Weimar, où toute violence est prohibée. Là, il découvre la lecture et fait sa première rencontre avec des militants ouvriers. Mais il fuit encore, se fait arrêter à nouveau, jusqu’à ce qu’il entre dans la militance puis au parti communiste : le « Parti » promet une « action » qui vise à la fin de toute la violence économique et politique infligée à la classe prolétarienne.
La capacité de l’homme à résister à la violence ou à y sombrer relève elle aussi d’un mystère. Lorsque, en 1932, une marche de la faim est organisée par les forces de gauche, la foule de miséreux déguenillés qui afflue, portée par l’espoir fou de trouver un salut, vacille devant l’inconsistance des mots d’ordre que le Parti lui débite en guise de nourriture : elle ne tardera pas à céder aux arguments de la violence brune. Le Parti, lui, se raidit dans une politique d’épuration de ses membres. « Les amis et les ennemis se fondaient en une seule forme qui ressemblait toujours plus à mon ancien persécuteur », dit Valentin Hausenei.
Si Georg K. Glaser, dont la vie suit de très près le parcours de son héros, ne se suffit pas du simple récit de sa vie pour faire la « chronique des années rouge et brun », s’il ne choisit pas la forme d’un récit-reportage, comme l’ont fait Arthur Koestler ou Victor Serge, mais la forme d’un récit romanesque, celle du roman d’initiation dans la plus pure tradition allemande, c’est que la violence de la fiction, plus subversive que celle de l’histoire, a le pouvoir de faire imploser les catégories : son héros, devenu citoyen français, fait la guerre, passe par les camps de prisonniers, regagne l’Allemagne, vainqueur parmi les vaincus mais, en réalité, vaincu parmi les vaincus : « Tandis que ma haine jubilait à chaque défaite des meurtriers, le cauchemar de la fin prenait des proportions monstrueuses. En effet, les coupables ne tombaient pas tout seuls. Avec eux s’écroulaient, dans le sang, profané et pollué, tout ce qui leur avait servi d’emblème : tout ce qui jadis nous avait été cher, notre jeunesse et notre avenir, nos rêves et notre force. »

Marianne Dautrey
Charlie Hebdo, 04/01/2006
Georg K. Glaser, de la survie à la résistance

L’autobiographie de cet antifasciste et ancien communiste allemand, naturalisé français, est un document exceptionnel sur les inhumanités du XXe siècle.
Le récit autobiographique de Georg K. Glaser est d’abord une leçon de survie, que son auteur s’est forgée à son usage personnel, au fil d’un parcours qui l’a confronté à toutes les inhumanités du XXe siècle. Et pour commencer, à celle du père : « Il avait mis huit enfants au monde et tout fait pour les voir presque aussitôt rendre l’âme. »
Résister a été le maître-mot de cette vie : se soustraire aux maltraitances paternelles en connaissant le sort des vagabonds et les maisons de correction, résister à la violence patronale, à la prison. Résister et chercher un engagement pour donner un sens à sa vie et contribuer à l’avènement d’un monde meilleur, délivré de toute cette violence issue de la peur. La vie et les lectures de l’adolescent rebelle l’ont d’abord mené vers l’anarchisme libertaire, puis vers le mouvement communiste, dans la crise généralisée qui mena à sa perte la première République allemande.
En 1933, après une brève tentative de lutte clandestine et pour échapper à l’arrestation imminente, cette résistance prendra la forme de l’exil à Paris, entre misère et solidarité. Glaser quitte cet exil pour participer en 1934 à la campagne antifasciste en Sarre.
L’échec de ce combat, à l’issue duquel il sera emprisonné, le renvoie en France début 1935, et il devient métallo dans un atelier des chemins de fer en Normandie.
Mais l’ouvrier avait commencé à écrire avant l’exil des essais, des reportages, des récits, et continuera à mettre en mots son expérience, ses réflexions. Il choisit de s’intégrer, épouse une Française, obtient la naturalisation, participe à la guerre comme soldat de l’armée française. Fait prisonnier, il vivra sous une fausse identité.
Tentatives d’évasion, camps disciplinaires, clandestinité : Georg Glaser parviendra plusieurs fois encore à survivre en résistant.
Mais l’espoir est pour lui désormais ailleurs, car depuis 1934, il s’est peu à peu, détaché du Parti communiste, dont il analyse les erreurs et la dérive stalinienne, sans se détourner pour autant de la cause ouvrière. Vers la fin du livre, il rappelle : « Le Parti m’avait accueilli. Comme nous avions cru aveuglément ! Nous avions rivalisé avec les hitlériens pour la première place parmi les défenseurs de l’unité du Reich « de l’Adige jusqu’au Belt », alors que nous n’étions chez nous en aucune patrie. Le cœur brûlant de joie, nous avions trompé, sans être conscients de la portée des mots, uniquement parce que le Parti l’avait voulu [...]. Tout ce qui avait été voulu, souhaité et payé d’avance en vies humaines resurgissait des années plus tard, sanctifié dans un sens criminel. Qu’était-ce donc qui avait été perdu et ajouté au cours de cette métamorphose mystérieuse du rêve en doctrine active, lors de sa réalisation dans l’action d’un être aux ordres d’un parti ? »
Il se reconstruira en écrivant ce livre, puis quelques autres, se mettra à la recherche d’un « travail entier » et non plus en miettes, et son propre dépassement de la parcellisation du travail fera de l’ancien métallo, jusqu’à sa mort survenue en 1995, un dinandier, dont les objets de cuivre aux formes galbées enchantaient les visiteurs de son atelier du Marais.
Le manuscrit de ce livre devait connaître maints avatars : d’abord paru en 1951 en traduction chez Corrêa et en version originale en Suisse, puis en 1953 en RFA, mais ces trois premières éditions comportaient d’importantes coupures. Les éditions Agone viennent de le rééditer en s’appuyant sur la seule édition allemande complète de 1989 et en ayant soigneusement revu et complété la première édition. De la belle ouvrage, que n’aurait pas reniée Glaser.

Hélène Roussel
L'Humanité, 03/01/2006
Compte-rendu
Dans l’Allemagne de Weimar, ce roman autobiographique retrace l’itinéraire d’un adolescent aux prises avec la violence paternelle et la façon dont il trouve un exutoire dans une révolte violente contre la société qui l’entoure en s’engageant dans les groupes paramilitaires du Parti communiste allemand. Mais la prise du pouvoir par les nazis l’oblige à l’exil en France, malgré une tentative de revenir en Sarre s’y opposer en 1935. Il découvre alors comment le communiste s’est retrouvé impuissant face au nazi, son frère jumeau.
Définitivement exilé, il trouve en France un havre de paix dans une communauté ouvrière où il pressent que l’homme du véritable changement social sera le porteur de l’outil, non celui du fusil. Enrôlé sous l’uniforme français, il retourne en Allemagne comme prisonnier, menant un combat de chaque jour pour préserver le secret de son identité et conserver sa dignité.
Ce livre se lit non seulement comme le parcours initiatique d’un individu rebelle face à tous les pouvoirs qui l’oppriment, mais aussi comme la condamnation d’une civilisation fondée sur la violence faite aux choses, aux êtres et à la nature.
Offensive, n°8, 12/2005
Compte-rendu
Le premier ennemi fut le père : « Nous autres enfants, nous nous serrions autour de notre mère comme un troupeau qui flaire l’ennemi. » Battu au sang, le narrateur s’enfuit, connaît l’errance, les maisons de correction, la violence au travail, l’amour, la prison. Puis viennent les lectures, l’envie de rompre la solitude, de s’inventer une famille politique, de foncer vers des utopies, l’attirance anarchiste, puis le communisme. Il lutte contre la faiblesse du Parti, contre d’autres ennemis en progression, les nazis.
En ouvrant ce livre on pense découvrir un pan d’histoire (ce qui est vrai aussi !), on y découvre surtout un écrivain, Georg K. Glaser, doué pour la narration au long cours, sensible, foudroyante à force de limpidité. Glaser (1910-1995) se raconte dans ce Secret et violence, utilise un « je » d’une authenticité implacable.
Étrange destin que le sien. Né citoyen allemand, il s’exile en France. Incorporé en 1939 dans l’armée française, il est fait prisonnier en Allemagne, puis revient à Paris, où il exercera le métier de dinandier. Lui qui connut toutes les révoltes, toutes les déceptions, la guerre vitale « rouge contre brun », l’acharnement à croire coûte que coûte en la loyauté écrit : « À diverses époques, je m’étais trouvé libre comme un oiseau, sur les grandes routes, et j’avais traîné dans les rues mal famées des grandes villes, ne sentant ni la faim ni les privations. Car je savais qu’il s’agissait d’une aventure. Mais depuis, je m’étais éveillé de bien des rêves… »
Martine Laval
Télérama, 30/11/2005
Compte-rendu

Lors de la parution de la première traduction de ce livre en français, Albert Béguin préface « le premier témoignage direct de la génération allemande qui fut la plus étroitement mêlée à la tragédie de ces quinze dernières années » :

« Enfant révolté, évadé de plusieurs maisons de rééducation où il fut comme tant d’autres le cobaye des pédants weimariens ; embarqué tout jeune dans les absurdes chimères et les prétentieux lyrisme des prétendus “amis de la nature” ; communiste de toute sa foi adolescente avant l’avènement du nazisme, il eut la candeur de lutter à main armée contre les bandes d’Hitler alors que son parti abandonnait le combat. Il lui fallut émigrer en France, où lui fut révélé un monde ouvrier très différent de celui où il avait grandi (ce n’est pas la part la moins captivante de son récit) : un monde plus conscient, plus différencié, moins aveuglément soumis à la discipline et à l’administration du Parti. Séduit, il ne cessa pas pour autant d’appartenir à l’Allemagne et il ne put se tenir de retourner en Sarre pour les derniers combats clandestins. Émigré de nouveau, mais refusant de se laisser enclore dans le cercle étroit et plaintif de l’émigration, il se fit naturaliser, vécut comme un ouvrier français parmi d’autres, fut mobilisé comme tel et, en 1940, se retrouva prisonnier dans le faubourg même où s’était déroulée son enfance. Vaines tentatives d’évasion, camps de représailles, vie cachée avec les rares survivants de son ancienne cellule – beaucoup de morts, beaucoup de transfuges manquaient à l’appel –, ce fut là sa guerre. La Libération le rendit à la France, sans lui faire prendre conscience des ses origines allemandes. […] Georges Glaser eût pu écrire une autobiographie ou un récit strictement documentaire. Il a eu l’ambition de faire davantage : de composer un roman qui, recourant à tous les moyens, délibérés ou intuitifs, de l’art littéraire, atteignît à une signification en profondeur, et dépassât les limites du document historique. »

Dans son atelier de dinandier du Marais – que fréquentait notamment Louis Mercier – Georg K. Glaser (1910–1995) a conservé son esprit rebelle et vagabond tout en se pliant de bon gré à la discipline exigée par la chaudronnerie d’art. Et en inventant une discipline d’écriture, novatrice et déroutante.

« La principale découverte de notre temps, c’est que la langue dressée, étatisée, est l’outil le plus puissant de la domination totalitaire. Voilà pourquoi je m’efforce de maintenir en vie une langue qui ne traduise pas des idées mises au pas, une langue où puissent s’exprimer des idées rebelles – puisque libres1 »
Que voilà un beau défi pour celles et ceux qui souhaitent le faire connaître en langue française !

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1 Lettre à Anne Duden, mai 1983, in Georg K. Glaser, Zeuge seiner Zeit, Francfort et Bâle, 1997.

Marianne Eckell
Réfractions, n°15, hiver 2005
Le dinandier
Qu’est-ce qu’un dinandier ? Un fabricant d’objets en cuivre, tout simplement. L’espèce se fait rare sous les cieux de Paris. Quant à Georges Glaser, qui manie le verbe aussi bien que le marteau, il est unique.

Rue Beautreillis, au fond d’un atelier aux murs noircis par les alignements de marteaux, un vieil homme travaille. Avec sa casquette et son tablier de cuir, ses grosses bretelles et sa fine barbe blanche taillée au corbeau, Georges ressemble à l’un de ces artisans d’un temps qu’on croyait révolu. Le nez rivé sur la cruche toute en rondeurs qui est en train de naître sur son enclume, il s’applique à frapper. "Si le geste n’est pas assez précis, on blesse le métal. et quand on écrase les molécules au lieu de les déplacer, la matière reste inerte et mate". Lentement, sous la pluie lancinante et régulière des coups qui tombent au rythme d’un cœur qui bat, le métal s’assouplit. La plaque rigide et froide se transforme en une peau douce et fine. Et les creux et les bosses qui la balafraient tout à l’heure se métamorphosent subitement en éclats de lumière. Perpétuant la tradition née au XIIIe siècle à Dinant, en Belgique, Georges Glaser fait jaillir du cuivre, du laiton et de l’argent des lampes, des plateaux, des bijoux qui racontent tous une histoire unique. "Avant de créer un objet, j’ai besoin de connaître la personne qui va vivre avec. On a tous envie de posséder des choses qui nous ressemblent." Au gré des commandes, Georges façonne une âme aux objets quotidiens. S’il pose deux fillettes sur une girouette, c’est pour célébrer la naissance de jumelles et s’il invente un chauffe-thé aux reflets dorés, c’est pour que l’infusion d’une dame chic et bavarde ne refroidisse pas. Le credo de Georges est simple : rendre les hommes heureux. "Il faut entendre les besoins des gens. moi, avec mes outils, j’essaie de leur apporter un petit morceau de bonheur."
Après avoir été chaudronnier, forgeron et terrassier dans la Sarre du début du siècle, il s’exile en France pour fuir le nazisme. Malgré son statut d’apatride, il est envoyé au front. Fait prisonnier, il reste enfermé cinq ans dans les camps allemands. Après la libération, il entre chez Renault comme traceur. "C’était le début des chaînes, de la logique du profit. On tuait les hommes à petit feu." Refusant un productivisme qui l’aurait transformé en Charlot des Temps modernes, il troque la planche à dessin pour la plume. Au fil de cinq ouvrages – de la souffrance du prisonnier à l’aliénation de l’ouvrier –, il dénonce toutes les oppressions qui entravent la liberté de l’homme. Mais Georges l’écrivain a besoin de Georges l’ouvrier pour respirer. En 1949, rue Guénégaud, il ouvre donc un atelier de dinanderie, où les intellos de l’époque viennent volontiers discuter le coup. "Quand mon livre Secret et violence [Coll. Les Chemins de la vie, éditions Corréa] est sorti, Camus venait souvent bavarder avec moi." Plus que nostalgique, Georges est surtout désemparé devant la chape de mépris qui a cloué au sol le travail manuel. "Vous savez, quand on réussit à traduire en volume le désir des autres, c’est vraiment émouvant. Le savoir de la main apporte une véritable dignité à l’homme." Et aussi une grande fierté. Dans le quartier du Marais, où il est installé aujourd’hui, tout le monde le connaît. Il suffit de lever le nez pour découvrir les empreintes-enseignes de Georges : un masque de bœuf pour une boucherie (rue des Hospitalières-Saint-Gervais), un Bacchus pour un resto (rue du Pas-de-la-Mule), un thonier pour une poissonnerie (rue Saint-Antoine). et quand le dinandier va boire une bière Aux Mousquetaures, le bistrot à l’orée de son village, on accueille avec chaleur "monsieur Georges". Et il en est bougrement content : "Monsieur Georges, ça, c’est un titre honorifique !"
Mathilde Trébucq
Télérama, 15/09/1993
Un grand roman et bouleversant témoignage sur l’Allemagne
Bien qu’il s’agisse effectivement d’une autobiographie et d’un roman, l’expression consacrée d’« autobiographie romancée » conviendrait mal au livre de Georg K. Glaser, Secret et violence. Ce n’est pas, en effet, pour rendre plus attrayant le récit de ses aventures et de ses expériences personnelles que l’écrivain allemand, ainsi que le note Albert Béguin dans sa préface « a eu l’ambition de “recourir” à tous les moyens délibérés ou intuitifs de l’art littéraire », mais pour apporter un témoignage qui, dépassant les limites du document objectif, puisse atteindre l’homme au plus profond et au plus intime de lui-même, au-delà même des contingences historiques.
Et pourtant, rarement l’histoire personnelle et l’Histoire ont été aussi étroitement mêlées que dans ce roman, qui a simultanément pour cadre et pour sujet la vie allemande de 1918 à 1945. Le héros de Secret et violence, Valtin Haueisen, est d’abord un enfant du peuple, martyrisé par un père à l’âme de tortionnaire, puis un adolescent révolté qui, après avoir cherché le salut dans la fuite et le vagabondage passe de maison de correction en maison de correction, éprouvant chaque fois davantage l’injustice et l’humiliation des contraintes exercées par une société fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Enfin, il entre en contact avec le parti communiste qui lui révèle le sens de la collectivité, de la communauté prolétarienne.
Le récit des luttes du Parti jusqu’à la prise de pouvoir par Hitler, leur continuation dans la semi-clandestinité, en Sarre, jusqu’au plébiscite, occupe plus de la moitié du roman. Et, à lui seul, ce récit suffirait à donner à l’ouvrage de Georg Glaser un intérêt historique exceptionnel. Mais, dès cet instant, ce qui frappe surtout, c’est la répercussion des événements extérieurs et de leur interprétation, conformément à la « ligne », sur le comportement personnel du héros. Valtin, en effet, aussi discipliné qu’il soit devenu, ne cesse jamais de réagir en homme libre et il ne trouvera son climat que lorsque contraint de se réfugier en France, il fera connaissance du prolétariat français. D’ailleurs, il épouse une Parisienne et, lorsque la guerre éclate, il est mobilisé dans les armées de la République. Il sera fait prisonnier.

Nous arrivons ainsi à la troisième partie de Secret et violence, consacrée à la captivité de Valtin, à proximité de son faubourg natal. Cette partie est passionnante, sans doute parce qu’elle nous conte les ruses employées par le héros pour ne pas se trahir. Lui, qui a conservé son accent germanique, doit, pendant cinq ans, se faire passer pour un authentique Français, aussi bien auprès de ses camarades prisonniers qu’auprès des Allemands. La moindre indiscrétion, la moindre négligence auraient des conséquences fatales. Cependant, il ne renonce pas à ce qu’il croit être son devoir. Envoyé en kommando, il profite de son travail en usine pour reprendre contact avec les ouvriers qui se sont résignés ou qui, le plus souvent, ont dû plier sous la menace. Il leur apporte l’espoir et le goût de la liberté, non sans risque, parce que, s’il se trouve des oreilles attentives, il rencontre également des mouchards. Continuellement surveillé, il n’échappe point aux soupçons. Malgré une hallucinante tentative de fuite, il restera en Allemagne jusqu’à l’arrivée des troupes alliées.
Mais aussi passionnante qu’elle soit par ses péripéties, cette dernière partie du roman de Georg Glaser l’est davantage encore par la lumière intense qu’elle projette sur une âme. Ce qui compte avant tout ici, c’est, en effet, l’itinéraire intellectuel et spirituel du héros, c’est cette découverte progressive qu’il fait de la personne humaine. Il n’est nullement question d’un reniement de la classe ouvrière, ni même du communisme, mais d’un dépassement du marxisme embourbé dans les méandres de la tactique et de la stratégie politiques.

La pire tentation pour l’homme révolté contre la justice sociale est celle de l’anarchie et, dans sa jeunesse, Valtin Haueisen a failli y succomber, mais cela n’a été pour lui qu’une tentation de jeunesse. Et s’il évolue par la suite, c’est selon une courbe qui le mène du sens collectiviste au sens communautaire. Aussi bien découvre-t-il que l’essentiel n’est point de conquérir le monde, mais de le faire : « Conquérir, commander, dit-il, c’est la mission des organisations ; faire, c’est la liberté de l’homme. »
Pas plus qu’il n’est séparé des autres, l’homme n’est séparé de son Créateur dont il est l’unique vraie image. Et la même courbe qui va de la masse à la communauté, de l’organisation à l’homme, aboutit à l’éternel.
Rien n’est plus émouvant que cet itinéraire d’une âme qui, sans rien abandonner de l’homme, s’épanouit enfin à l’approche de Dieu, parce qu’elle a su échapper aux vertiges du néant qui devait engloutir tout un peuple : « Je vis les arrière-gardes qui se retiraient de la ville. Tout jeunes, avec des visages sales et fatigués, des regards désespérés. Je pris le dernier adieu amer des dernières ombres de ma jeunesse, de mon rêve, du rêve mis en pièces et pillé. Les jeunes gens avaient cru le porter à travers un univers et ils n’avaient fait que détruire, détruire, détruire. Ils étaient vaincus et battus et s’en allaient dans un épouvantable néant. »
Pas un instant, Georg Glaser n’a renié sa patrie. Pas un instant il ne reniera sa classe, et c’est au milieu de ses frères de race et de ses frères de travail, c’est en assumant leurs peines, leurs souffrances et leurs échecs qu’il dépassera le stade de la violence pour déchiffrer le secret de son destin et du leur, destins qui convergent, parce que tout sur terre est ordonné à une même fin.
Peu de livres, autant que celui-ci, donnent la sensation de l’étroite solidarité des hommes dans la joie comme dans la souffrance. Peu de livres, autant que celui-ci, où les larmes et le sang surabondent, apportent une telle profondeur d’amour et de salut.
André Alter
Témoignage chrétien, 13/07/1951
Préface
Je viens de lire un ouvrage qui est, à ma connaissance, le premier témoignage direct de la génération allemande qui fut le plus étroitement mêlée à la tragédie de ces quinze ans. C’est l’autobiographie d’un ouvrier rhénan dont le destin fut entièrement commandé par les événements et suivit une courbe impressionnante.
Communiste de toute sa foi adolescente en 1933, ayant participé aux luttes armées contre les nazis, émigré en France, retourné dans la Sarre pour les derniers combats clandestins, émigré à nouveau, naturalisé français, ouvrier, puis soldat de 1939, il se retrouva prisonnier dans sa propre ville natale. Vaines tentatives d’évasion, camps de représailles, vie cachée avec les rares survivants de son ancienne cellule, telle fut sa guerre. L’initiation au monde ouvrier français, la faible résistance de ses camarades en 1933, l’inefficience d’un parti bureaucratique, toute son expérience lui firent mesurer l’insuffisance des idéologies purement politiques et comprendre que la communion à laquelle il avait toujours aspiré ne pouvait naître entre les hommes dans un monde sans transcendance.
Ce livre pourrait être le livre précurseur d’une « conversion » allemande. Je crois que, retraçant les étapes d’une expérience poursuivie à même la vie, et indépendamment de tout débat idéologique, ce sera un des livres importants de ce temps.
Albert Béguin
Préface édition Corrêa, 1951
Compte-rendu

Dans la rue Guénégaud, à deux pas du Pont-Neuf, face aux ateliers de la Monnaie, entre la boutique d’un marchand de radio et celle d’une mercerie-papeterie, s’ouvre la voûte d’un immeuble. Au fond de la cour, un atelier de chaudronnerie. Georg K. Glaser, l’auteur de Secret et violence, est – de son état – ouvrier dinandier.
Il a quarante et un ans ; il en avait vingt-trois à l’avènement du nazisme. Né en Rhénanie, il est aujourd’hui citoyen français. Entré dans le mouvement ouvrier en 1927, il a fait une trentaine de séjours dans les maisons de redressement et les prisons allemandes. Communiste, « de toute sa foi adolescente » d’avant 1933, Glaser participera à la lutte à main armée contre les nazis ; il a émigré en France, il est retourné en Sarre pour les derniers combats clandestins – « rouges contre bruns ». Émigré de nouveau, marié à une Française, puis soldat en 1939 (mobilisé au 129e du Havre, selon la loi des apatrides, il s’est battu en Belgique, à Dunkerque ; évacué en Angleterre, ramené en France, il se retrouva en captivité dans sa propre ville natale, près de Worms, après avoir réussi à brûler ses papiers. De bonne heure, écrivain venu d’un milieu ouvrier, Georg K. Glaser publia dans la Frankfurter Zeitung des nouvelles et des essais polémiques ; en 1932, il fit paraître, à Berlin, un roman : Schluckerbier. Aujourd’hui, c’est sa propre aventure qu’il raconte dans Secret et violence.
L’enfance misérable, la vie du militant dans les dernières années du régime de Weimar, le plébiscite sarrois, puis l’émigration définitive, la France, la guerre, la mobilisation, la captivité… C’est l’histoire même de cette vie, une expérience meurtrissante et terrible à travers une aventure intérieure que marquent les stigmates d’aujourd’hui ; mais on s’y tromperait en n’y discernant qu’une affabulation autobiographique, car Georg K. Glaser a eu l’ambition de faire davantage : cette histoire est un document humain, et ce roman fait éclater le cadre historique où il se situe, il engage un homme et témoigne pour une époque.
« L’écriture m’est aussi nécessaire pour vivre que mon métier manuel. C’est par l’un et par l’autre que je me sens équilibré, réhabilité, vivant… »
Autodidacte, Georg K. Glaser l’est au sens le plus large et le plus entier. Sur sa propre condition d’intellectuel et de manuel, il s’est posé les questions les plus précises, les plus essentielles. Où va le travail humain ? En quoi s’oppose-t-il à la liberté de l’homme ? En quoi, au contraire, peut-il, doit-il la servir et la nourrir ? Telles sont les interrogations vitales auxquelles, d’un constant mouvement de navette entre son atelier et son écritoire, Glaser tente d’apporter une réponse où le sort de beaucoup se trouve engagé. Mais, surtout, il exclut violemment le vieil anathème : « Tu gagneras ton pain… » « Pourquoi ”à la sueur de ton front” ? Pourquoi le travail serait-il – ce qu’il est devenu, d’ailleurs – synonyme de bagne ? » Viennent les noms de Simone Weil – « Elle demeure dans le sublime : position extrêmement dangereuse » –, de Lanza del Vasto. J’avance à mon tour celui de Giono. « Giono a la haine de la machine. Je crois, au contraire, à son efficience salutaire, parce que tout le problème est d’en faire un outil et un moyen entre les mains de l’homme, auquel elle est nécessaire. La question est alors de savoir “jusqu’où” le progrès peut nous aider, sans nous asservir… »
Au physique, Georg K. Glaser répond à son langage : râblé, les épaules solides, une large figure où domine un nez d’oiseau, une lumière attentive dans le regard. Il a renoncé à édifier de fragiles systèmes « relevant tous de l’utopie… » « …et qui ne sont qu’autant de chantages. J’essaye d’être un homme, voilà le vrai – et, en premier lieu, pour moi. Je ne veux plus m’attacher qu’à une expérience : individuelle et autonome… Rester, ajoute-t-il, à l’échelle des hommes. »
Les hommes, ses frères. Et de citer Luther : « Je ne peux être différent de ce que je suis… Que Dieu m’aide ! » Retourné en Allemagne depuis la guerre, Georg K. Glaser y a surtout rencontré des ouvriers.
Avec les intellectuels allemands, peu de contacts : Anna Seghers, Johannes, R. Becher, Arthur Koestler, qu’il avait connus à Berlin en 1932. « Il n’y a pas de littérature allemande depuis 1945. » L’affirmation est catégorique :
« À part Plievier, il n’y a rien ; peut-être Hans-Werner Richter…
— Des intellectuels et des écrivains ont eu, très jeune, sur votre formation, une influence décisive. Quels sont-ils ?
— Les classiques allemands, d’abord. Jean-Paul, Kleist, Schopenhauer, Simplicissimus, qui peut passer pour avoir été le modèle de mon livre. Et, plus tard, Gide, Proust, Aldous Huxley, Wells, Dos Passos, Camus que je connais et qui est d’une tout autre étoffe que Sartre, lequel – hors ses premiers livres, et peut-être Les Mains sales – retourne au professorat. »

[recension de la première édition]

Jacques Robichon
[source inconnue], 1951
L’homme de la résistance
« Transformer en conscience une expérience aussi large que possible », ces mots par lesquels un personnage de Malraux définit la mission de l’homme, je les entendais continûment à mesure que j’avançais dans le livre de Georg Glaser, Secret et violence. Il ne s’agit de rien d’autre, somme toute, dans ce « roman » – mais est-il rien qui compte plus aujourd’hui ? Nous n’avons pas à choisir entre la lucidité et la vitalité, entre l’être et le faire : nous avons à faire sans cesser d’être. L’homme qui a décidé de lutter pour les siens doit-il renoncer à lui-même, accepter pour seule règle l’efficace ? Lui faut-il, au contraire, se refuser à une telle abdication, résister au nom de sa vérité pour que, justement, la vérité, ne subisse pas d’atteinte, ne porte pas en elle un mensonge comme un ver dévorant ? C’est la question, et si elle est posée plus particulièrement à la conscience du révolutionnaire, nul n’y échappe, les événements nous contraignent à être des « politiques ».
L’expérience de Georg Glaser a été aussi large que possible, si large qu’elle semble réunir plusieurs vies. Il a presque tout vécu de l’histoire des trente dernières années. Après avoir fui le domicile paternel, il a connu les maisons de redressement, il milita dans les rangs du parti communiste, lutta contre les hitlériens. En France, où il dut se réfugier, il fréquenta le prolétariat intellectuel, travailla comme ouvrier. Il partit pour la Sarre afin de s’opposer, encore une fois, au national-socialisme. Soldat de l’armée française, il fut prisonnier en 1940, envoyé en Allemagne, d’où il s’échappa. Prison, évasion, prison, évasion, telles sont les phases de cette destinée qu’accompagnent la faim, la misère, où l’on ne trouve qu’un épisode heureux. Au vrai, cet homme ne pouvait être qu’un éternel poursuivi. Pour une raison simple : il n’a jamais voulu se trahir. Et c’est ainsi que son expérience s’est transformée en conscience.
Enfant, il fut, si j’ose dire, violé par la violence. Son père l’enfermait dans une cave, le martyrisait, le frappait jusqu’au sang. La nuit, l’emprisonnement, la violence, non seulement il ne les oubliera pas, mais il les devinera toujours, les décèlera sous les apparences, sous les bonnes raisons, sous les justifications et les prétextes. S’il voit la violence chez les nazis, il la voit aussi dans son parti, et il voit, après la guerre, qu’elle a conquis le monde. Il a compris, dès l’adolescence, que les hommes n’ont trouvé qu’un remède contre leur peur : faire peur, rejoindre ce qui fait peur. C’est la peur qui dispense « la volupté de la servitude, l’assujettissement dans l’adoration ». Glaser a été « sensibilisé » à la violence, il ne sera jamais dupe.
Il a été formé pour dénoncer. En échange de son horrible apprentissage, il a reçu des dons incomparables : le sens de la dignité, l’amour de la liberté. À travers les tyrannies les mieux marquées, Glaser découvre le bras meurtrier de son père, le bras qui s’abat sur l’autre. Il est contre les « croyants », contre les « gérants », contre les « sauveurs », l’incorrigible qui écrit : « J’ai toujours choisi moi-même ma propre cause. » En face de la multitude des obéissants, il est l’homme du respect de l’homme, il est la Résistance. Certes une telle attitude provoquera le scandale chez les serviles de tous bords, si serviles qu’ils ne se rendent plus compte de leur servilité. On entend déjà la fulmination des apôtres : cet homme en refusant le parti, refuse les siens. Le malheur est qu’on ne peut plus croire aux partis, ni aux idéologies ! La dernière espérance est dans la qualité humaine des individus. Glaser, comme tant d’autres, a été porté par un immense rêve de justice et de fraternité, il a cru au parti qui semblait les incarner. Puis il s’est aperçu, lui aussi, qu’on pouvait, ensemble, être rebelle et policier, son insatisfaction qui a ouvert les yeux. Ce qui peut résister « ce n’est pas une doctrine à une autre doctrine, mais une promesse à un marché, un rêve à une peur ». La route aventureuse de Glaser le conduit vers l’homme, à rebours « des dignités lointaines et froides qui considèrent l’homme comme un mortier » : il y a chez ce mystique une « communion des hommes » proche de la chrétienne « communion des saints ».
Pour avoir été la victime et le bourreau, il connaît la suprême interrogation : « Qu’est-ce donc qui se trouve perdu entre les hurlements de la victime et sa mise en pièces ? »
Là réside le secret, mais le secret, on peut le découvrir et Glaser l’a découvert plus d’une fois : dans la douceur patiente de sa mère, dans la tendresse des femmes rencontrées sur son chemin passionné, dans les mains qui se tendaient vers lui, non pour l’agripper, le saisir, l’emprisonner, mais pour l’aider, le maintenir, le libérer. Ce roman d’une existence met à nu l’essence de l’homme. Il nous délivre de l’absurde, il autorise l’espoir. Contre l’homme façonné et se laissant façonner par les monstrueuses machineries collectives, il en appelle à l’homme artisan de lui-même, attentif, fervent – artisan comme Georg K. Glaser, aujourd’hui dinandier près du Pont-Neuf à Paris.
Dans cette chronique, j’ai dû me borner à indiquer l’importance de ce livre : je ne puis que signaler l’extraordinaire beauté de certaines pages et la puissance de l’ensemble. Voilà le grand livre – roman, témoignage, œuvre d’art – de la résistance authentique, hors des circonstances, inconditionnelle, fondée sur le respect. Il ne nous lâchera que si nous lâchons. À nous de prendre, devant lui, notre mesure.

[recension de la première édition]
Max-Pol Fouchet
[source inconnue], 1951
Compte-rendu
À deux pas du Pont-Neuf, un rez-de-chaussée au fond d’une cour. Sur la porte, un nom largement tracé à la craie jaune : Georges C. Glaser, et un mot : dinandier. Venu tout droit du Moyen Âge, le mot étrange est là bien à sa place, enchassé au cœur des vieilles rues chargées de souvenirs. Il évoque les lourdes vaisselles d’autrefois, les potiches de cuivre, les étains polis. Et sitôt la porte ouverte, on voit qu’il n’a pas menti : ils sont là, fixés au mur, rangés sur des étagères où attendant la dernière retouche qui en fera des objets parfais.
Mais l’homme qui travaille là, l’homme qui se tient debout, devant cette porte ouverte, massif, solidement planté sur ses jambes, dans un pantalon de velours à côtes et un blouson de cuir, cet Allemand qui a choisi d’être français, n’est pas un homme du Moyen Âge. C’est un homme de notre temps. Il en a connu toutes les misères et toutes les luttes, depuis les maisons de correction de son enfance et les prisons politiques jusqu’aux camps de prisonniers de la dernière guerre. Dans cette dure expérience de la vie, il a puisé la matière d’un très beau livre qui vient de paraître : Secret et violence.

Il est dix heures du matin. Une large main enserre la mienne. « Entrez, dit Glaser. Voulez-vous déjeuner avec moi ? Je vais vous faire un “café russe”. Nous bavarderons pendant ce temps. On ne va pas faire des cérémonies et s’asseoir comme chez le juge, non ? »
Glaser allume son petit réchaud à gaz et je suis, non sans inquiétude, les préparatifs de l’étrange mixture. Je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être un café russe !
« Ce livre, Georges Glaser, c’est vraiment votre vie ou bien l’avez-vous beaucoup romancé ?
— Ce n’est pas “tout à fait” ma vie. J’ai pris les éléments de mon existence, mais bien entendu je n’ai pas raconté tout ce qui m’est arrivé. J’ai essayé de choisir les faits les plus significatifs, essayé de dégager le sens de cette aventure qu’est ma vie. Je ne sais pas si j’ai réussi, parce que je ne crois pas qu’il y ait une Vérité intangible et universelle. Je crois qu’elle change avec nous-mêmes. Nous sommes toute notre vie des étudiants. Nous avons toujours à apprendre. Pour moi, ajoute Glaser en dosant savamment dans nos tasses du sucre en poudre et du Nescafé, il n’y a sur terre que des étudiants et ceux qui s’imaginent détenir cette fameuse Vérité : les pontifes.
— Vous avez commencé à écrire très jeune. Avez-vous publié d’autres livres ?
— J’ai commencé à écrire à dix-sept ans, en maison de redressement. J’ai publié un petit livre en allemand, relatant cette expérience, quelques nouvelles et des essais, des articles dans différents journaux.
— Quels sont les écrivains qui vous ont le plus influencé, ceux que vous aimiez dans votre jeunesse ? »
Au fond d’un pichet, Glaser délaie méthodiquement du cacao en poudre avec de l’eau. La réponse jaillit, imprévue : « Huxley. » Puis il se reprend : « Cela peut vous paraître bizarre, mais Aldous Huxley a eu beaucoup d’influence sur moi, bien que ça ait changé maitenant. (Qui a « changé » ? Huxley ou Glaser ? La phrase est ambiguë.) Les romanciers russes aussi. Dostoïevski. Et puis, bien sûr, tous les écrivains ouvriers. Zola. Et Romain Rolland, dont le Jean-Christophe était très aimé en Allemagne. Je l’ai lu à vingt ans. Mais j’ai oublié tout cela.
— Et ceux d’aujourd’hui, les écrivains de votre temps, qu’en pensez-vous ?
— Les jeunes m’ont trop déçu. Après la Libération, il y a eu une vague d’espérance. Peut-être parce qu’on était affamé. Mais ils n’ont pas tenu leurs promesses. N’a-t-on pas vu l’un deux, qui a aussi connu les maisons de redressement, demander récemment la mort pour les bourreaux d’enfants ? Je n’oublierai jamais ce que j’ai souffert par ces gens-là, mais je ne me croirai jamais autorisé à anoblir le bourreau, à donner au bourreau un brevet d’honnêteté. Au Moyen Âge, le bourreau était un personnage méprisé qui vivait à l’écart. Aujourd’hui, c’est un fonctionnaire. Tout le monde veut avoir le sien.
Quant à tous ces petits romans psychologiques, ajoute Glaser en versant dans les tasses le chocolat fumant, non vraiment, je ne peux pas m’y intéresser. De même que me laissent indifférent les œuvres de la génération précédente. je ne dis pas que Gide, Proust ou Valéry soient négligeables. Mais nos préoccupations ont trop changé. Je n’arrive pas à trouver de l’intérêt à dix kilomètres de récit sur les chaleurs ou les froideurs de la duchesse de Guermantes. Autrefois, ce qui faisait la base des romans, c’étaient les rapports sociaux, les relations de l’homme avec sa famille et ses proches, ses amours. Aujourd’hui, la question est bien plus vaste : c’est celle de l’homme dans l’univers. Buvez vite, ce sera froid. »
Je goûte, non sans une certaine appréhension, le curieux breuvage. Un peu étonnant, mais très bon. En face de moi, Georges Glaser déjeune paisiblement, attentif à mes questions, parmi ses objets familiers. Je pense à tout ce qu’il a dû falloir de courage et de patience à cet homme d’Outre-Rhin, rude et combattif, pour s’adapter à notre mode de vie, pour s’amarrer dans ce petit atelier, pour devenir ce « dinandier » du vieux Paris qui s’émerveille que le langage populaire ait trouvé pour la liberté le seul nom qui lui convenait : « La Belle ».

Parler « littérature » ne semble guère l’intéresser. Les écrivains allemands d’après-guerre ? Rien de remarquable, affirme-t-il. « Il n’y a rien de comparable aujourd’hui en Allemagne à ce que fut l’essor des arts et lettres au temps de la République de Weimar. Le théâtre, la peinture, l’architecture, tout avait pris un élan formidable : Paul Klee, Bert Brecht, Piscator, les grands cinéastes allemands, chacun dans leur domaine, étaient des novateurs. Rien de tel aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que les gens ont été pendant plus de quinze ans moralement prisonniers… parfois sans le savoir. Deux épurations, celle de la gauche en 1933, celle de la droite en 1945, ont décimé l’élite intellectuelle de ce pays. Aujourd’hui, les Allemands ne savent plus de quel côté se tourner. Les uns sont tombés dans le plus banal conformisme, qu’il s’agisse du conformisme ouvrier ou du conformisme chrétien. Les autres, les jeunes surtout, sont inquiets et ne savent pas quel parti prendre.
— Avez-vous d’autres livres en projet ? »
Question banale, mais Glaser s’anime.
« Oui, dit-il, je voudrais écrire un livre sur mon travail et sur les conditions du travail. Il y a longtemps que j’y pense. On parle toujours des salaires et des prix, de la production, de la rationalisation. Mais le travail, ce qu’il faudrait pour que l’homme aime ce qu’il fait, y trouve une satisfaction, on n’en parle pas assez… »
Sur l’établi, dans des boîtes maladroitement capitonnées, des bijoux d’argent luisent doucement. Glaser discipline la force rude pour sculpter dans le métal des broches, des boucles de ceinture, des bracelets, dont les entrelacs forment ce qu’il appelle sa « géométrie poétique ». Rosaces de cathédrales ou d’humbles églises de campagne, mystérieux symboles celtiques ou romans. Il en a glané la matière sur toutes les routes de France. Pour lui qui a connu la misère, le travail est devenu création et joie. Nul doute qu’il ne puisse écrire sur ce sujet un autre beau livre.
Geneviève Bonnefoi
[source inconnue], 1951
Réalisation : William Dodé