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Tuer un enfant

Titre original : Nattens Lekar et Vart behov av tröst (Norstedts and Söner, 1947 et 1955)
Nouvelles traduites du suédois par Élisabeth Backlund

Paru en Suède en 1947 sous le titre Dieu rend visite à Newton, ce recueil de nouvelles publié par Maurice Nadeau en 1976 était épuisé depuis longtemps.

Parution : 16/03/2007
ISBN : 9782748900675
Format papier : 144 pages (12 x 21 cm)
15.00 € + port : 1.50 €

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C’était silencieux dans la maison de grand-mère. Le petit garçon se glissait d’une pièce à l’autre. Il cherchait le silence : il devrait bien se trouver quelque part, quelque part assis sur une chaise à bascule, en train de se balancer en lisant un gros livre. Le petit garçon poussait une porte, puis une autre, et écoutait. Les portes étaient lourdes et les seuils étaient hauts et dorés. Lui était petit et pas très rassuré. Dans sa poitrine, son cœur tictaquait comme une pendule affolée. Il se tenait maintenant sur le dernier seuil et, cette fois, il ferma les yeux, car Dieu sait de quoi le silence peut avoir l’air. Il tourna la tête et tendit l’oreille vers la chambre pour écouter si c’était là que le silence était assis.
Il entendait tant de choses. Il entendait un gros bateau rouler sur la mer au milieu des mugissements de la tempête. Il entendait une petite fille qui pleurait parce qu’elle était morte, et qu’on ne pouvait pas voir, car elle était enterrée sous les fleurs. Il entendait aussi les bottes de grand-père aller et venir dans la pièce en faisant craquer les larges lames du parquet. Mais le silence, il ne l’entendait pas.

Stig Dagerman

Abandonné par sa mère à la naissance, Stig Dagerman (1923–1954) a grandi chez ses grands-parents, paysans pauvres de la province suédoise de l’Uppland.Il fut salué dès son premier roman, Le Serpent (1945), comme l’un des espoirs majeurs de la littérature suédoise. On lui doit notamment L’Enfant brûlé (Gallimard, 1981), Automne allemand (Actes Sud, 2004), Ennuis de noces (Christian Bourgois, 1990), Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud 1984).

Les livres de Stig Dagerman chez Agone

C’est un jour léger, et le soleil domine la plaine de biais. Les cloches vont bientôt sonner, car c’est dimanche. Deux adolescents ont découvert un nouveau sentier parmi les champs de seigle, et dans les trois villages de la plaine, les carreaux des fenêtres étincellent. Les hommes se rasent devant des miroirs posés sur les tables de cuisine, et les femmes chantonnent en coupant la brioche qui accompagnera le café. Assis par terre, les enfants boutonnent leurs petits gilets. C’est l’heureux matin d’un jour cruel, car aujourd’hui, dans le troisième village, un enfant sera tué par un homme heureux. L’enfant est encore assis par terre, occupé à boutonner son gilet, et l’homme qui se rase dit qu’aujourd’hui ils iront faire une promenade en barque sur la rivière, et la femme, en chantonnant, pose sur un plat bleu les tranches de brioche qu’elle vient de couper.
Pas la plus petite ombre ne passe dans la cuisine, et pourtant l’homme qui doit tuer l’enfant se trouve en ce moment dans le premier village, près d’une pompe à essence rouge. C’est un homme heureux qui, regardant dans son appareil photographique, voit sur le verre dépoli une petite voiture bleue et une jeune fille souriante debout près de la voiture. Pendant que la jeune fille sourit et que l’homme prend une jolie photo, le pompiste revisse le bouchon du réservoir en disant qu’ils auront une belle journée. La jeune fille monte dans la voiture, et l’homme qui doit tuer un enfant sort son portefeuille de sa poche. Il dit qu’ils vont au bord de la mer et qu’en arrivant ils loueront une barque et iront faire un tour loin, loin au large. La vitre est baissée, de sorte que la jeune fille, assise à l’avant, entend ce qu’il dit. Elle ferme les yeux, et quand elle ferme les yeux elle voit la mer et l’homme assis à côté d’elle dans la barque. Il n’a rien d’un méchant homme. Il est gai et heureux, et avant de monter en voiture il s’attarde un instant pour contempler le capot qui rutile sous le soleil. C’est avec un plaisir intense qu’il regarde les miroitements et qu’il hume l’odeur d’essence et de merisier en fleur. Pas la plus petite ombre ne se pose sur la voiture. Le pare-chocs brille, sans une bosse, sans la moindre trace rouge de sang.
Mais au moment même où, dans le premier village, l’homme referme la portière – sur sa gauche – et appuie sur le démarreur, dans le troisième village la femme ouvre le placard de la cuisine et constate qu’il n’y a plus de sucre. L’enfant a maintenant boutonné son gilet et lacé ses chaussures. Agenouillé sur la banquette, il regarde la rivière qui serpente entre les aulnes, et la barque noire qu’on a remontée sur l’herbe. L’homme qui va perdre son enfant a fini de se raser il replie le miroir. Sur la table, il y a les tasses à café, la brioche, la crème, et des mouches. Il ne manque que le sucre. Alors la mère demande à l’enfant d’aller vite en emprunter quelques morceaux chez les Larsson. L’enfant, déjà, ouvre la porte. À ce moment, le père lui crie de se dépêcher : la barque attend sur la berge, et ils doivent ramer plus loin qu’ils ne sont jamais allés. L’enfant traverse le jardin en courant. Il ne pense qu’à la rivière et aux poissons qui sautent hors de l’eau. Il n’est personne pour lui souffler à l’oreille qu’il n’a plus que huit minutes à vivre et que la barque ne bougera pas aujourd’hui de l’endroit où elle est, et y restera bien d’autres jours encore.
Ils n’habitent pas loin, les Larsson, juste de l’autre côté de la rue. À l’instant précis où l’enfant traverse la rue en courant, la petite voiture bleue atteint le second village. C’est un hameau avec de petites maisons rouges et des gens à peine réveillés qui, assis dans leur cuisine, tiennent leur tasse de café à la main et regardent la petite voiture bleue passer à toute vitesse derrière la haie en soulevant un haut nuage de poussière. Elle va très vite : l’homme qui est au volant voit les peupliers et les poteaux télégraphiques fraîchement repeints au goudron défiler comme des ombres grises. Un souffle d’été pénètre par les fenêtres ouvertes. Ils s’élancent hors du village. Ils roulent à une allure régulière, en occupant sans crainte le milieu de la chaussée, ils sont seuls sur la route – pour l’instant. C’est une sensation merveilleuse que de se laisser emporter lorsqu’on est tout à fait seul sur une route large et douce, surtout dans cette plaine. L’homme est heureux et fort. Du coude droit, il sent le corps de sa compagne. Il n’a rien d’un méchant homme. Il est pressé d’arriver à la mer. Il ne ferait pas de mal à une mouche, et pourtant il va bientôt tuer un enfant. Tandis que, toujours avec la même hâte, ils se rapprochent du troisième village, la jeune fille ferme les yeux et décide de ne les rouvrir que lorsque la mer sera en vue, et, au rythme du roulis de la voiture, elle en imagine l’étendue scintillante.
Car la vie est si cruellement faite que, une minute avant même de tuer un enfant, un homme heureux est encore heureux que, une minute avant de crier d’horreur, une femme peut fermer les yeux et rêver de la mer que, durant la dernière minute de la vie d’un enfant, les parents de cet enfant peuvent être dans une cuisine à attendre qu’il leur rapporte du sucre, tout en parlant de ses dents blanches, de promenade en barque et l’enfant lui-même peut refermer une grille, faire trois pas sur une route avec, dans sa main droite, quelques morceaux de sucre enveloppés dans du papier blanc et, durant cette dernière minute, ne voir qu’une longue rivière miroitante, de gros poissons, et une large barque avec des rames silencieuses.
Après, tout est trop tard. Après, une voiture bleue est arrêtée en travers de la route et une femme retire en hurlant sa main de sa bouche, et sa main saigne. Après, un homme ouvre une portière et essaie de se tenir debout malgré l’abîme d’horreur qu’il sent en lui. Après, il reste quelques morceaux de sucre absurdement éparpillés dans le sang et le sable, et un enfant gît, inerte, sur le ventre, le visage brutalement plaqué contre la route. Après, deux êtres pâles, qui n’ont pas encore pu prendre leur café, passent une grille en courant, et ce qu’ils découvrent sur la route, ils ne l’oublieront jamais. Parce que ce n’est pas vrai que le temps guérit toutes les blessures. Le temps ne guérit pas les blessures d’un enfant mort, et c’est à peine s’il peut guérir la douleur d’une mère qui, parce qu’elle a oublié d’acheter du sucre, envoie son enfant en emprunter de l’autre côté de la rue et il ne guérit guère mieux le remords de l’homme qui, jusqu’alors heureux, a tué cet enfant.
Celui qui a tué un enfant ne continue pas son chemin vers la mer. Celui qui a tué un enfant rentre chez lui lentement et en silence. La femme qui est à son côté reste muette, la main bandée. Et dans les villages qu’ils traversent ils ne voient pas un seul visage joyeux. Toutes les ombres sont noires et le silence ne les quitte pas, pas même à l’instant où ils se séparent. L’homme qui a tué l’enfant sait que le silence est désormais son ennemi et que, pour le vaincre, il lui faudra crier durant plusieurs années de sa vie que ce n’était pas sa faute. Mais il sait que ce n’est pas vrai, et il est une minute de sa vie qu’il désirera revivre dans ses rêves afin de la refaire, cette seule minute, autrement.
Mais la vie est si cruelle envers celui qui a tué un enfant, qu’après tout est trop tard.

Stig Dagerman, 1948
Nouvelle extraite de Tuer un enfant, Agone, 2007
Traduit du suédois par Élisabeth Backlund

Dossier de presse
Julien Ladegaillerie
Blog Littexpress, 02/01/2012
Martine Laval
Télérama, 07/07/2007
Nikola Delescluse
http://blog.paludes.fr, 27/04/07
Chronique Librairie Vaux Livres (77), avril 2007
À contretemps, n° 12, juin 2003
SUR LES ONDES

Radio Galère (88.4 FM à Marseille) – « Livres et Amis », émission d’Odile Mondon de 11h à 12h (18 avril 2007)

Radio Campus Lille (106.6 FM) – « Paludes », émission de Nikola Delescluse de 10h30 à 12h (27 avril 2007)

Compte-rendu

Les raisons de la profondeur et de la puissance de l’œuvre de Stig Dagerman résident dans les méandres de son existence et de ses expériences vécues. La fiction littéraire rejoint une réalité biographique avec laquelle elle se conjugue, définissant un style littéraire marqué par une certaine « sensibilité pudique au monde ». En comète littéraire maudite, Dagerman traduit l’équation verbale d’un monde qui lui échappe, logé en chacun de nous, irrémédiablement. Des fragments biographiques, donnés ici et là, seront utiles pour cerner le recueil Tuer un enfant mais aussi le reste de ses écrits prolifiques.

L’engagement de Stig Dagerman, militant anarcho-syndicaliste, réside principalement dans l’acte d’écriture en lui-même telle une insurrection vive et grave contre les bassesses humaines, les injustices, la culpabilité, la dureté de la vie. Né en 1923 à Acklareby et décédé en 1954 à Danderyd en Suède, l’homme se suicide à l’âge de 31 ans. Élevé par ses grand-parents dans une misère avancée et abandonné par sa mère (deux postulats qui vont thématiser Tuer un enfant), Stig Dagerman va devenir journaliste en 1941. En 1946, il est envoyé en Allemagne et publie son reportage sous le titre Automne allemand ( Actes Sud, 1980), décrivant un pays éventré par la guerre, détruit par les bombes, un peuple démuni et livré à lui-même, dans un style glacé et lucide. À son retour, il se consacre à la littérature et rencontre un certain succès avec notamment L’île des condamnés (Denoël, 1972/Agone, 2009). Puis, sans raison apparente (pour autrui, pour la médecine), Dagerman se plonge dans le silence. On lui détecte une schizophrénie. Le 4 novembre 1954, l’écrivain se suicide par asphyxie en s’enfermant dans sa voiture, moteur allumé et conduit d’échappement dirigé dans l’habitacle (méthode utilisée par les nazis pour tuer les juifs avant les chambres à gaz). Stig Dagerman laissera un dernier texte, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud, 1981), qui explique d’un point de vue métaphysique les raisons de son geste.

On peut aborder le titre du recueil Tuer un enfant sous plusieurs angles. D’abord, on songe au « Tuer le père » de Freud puisque ce recueil est pour Dagerman une narration de ses traumatismes que l’écriture veut faire surgir. On peut dire que l’auteur va alors se réapproprier le scientisme du complexe d’Œdipe pour expliquer ses propres sentiments et sous-entendre que ce n’est pas l’enfant qui tue le père mais le père qui tue l’enfant par sa seule absence.
La thématique de l’enfance présente chez Dagerman peut être entendue avec une partie de la thèse de Georges Bataille dans La littérature et le Mal (Gallimard, 1958) à propos de l’enfance de Kafka. Dagerman et Kafka vont voir dans la littérature des fuites possibles pour les enfants et les hommes qu’ils sont, véritables actions souveraines contre la mort. Ainsi entendue, la littérature permet tout, y compris agir contre la réalité, la traduire ou être un possible remède. Mais en même temps elle ne peut rien car Dagerman ne dissocie pas le « mal faire » d’un enfant du « mal agir » d’un adulte, donnant au malheur des hommes un caractère universel finissant dans l’échec d’un questionnement par l’écriture qui emmènera l’écrivain jusqu’à son suicide.

1. « Les jeux de la nuit »
Acke est une petit garçon, qui, le soir venu, s’amuse à imaginer qu’il devient invisible et qu’il peut ainsi déambuler dans la maison familiale à son aise. Il s’invente une journée idéale dans l’opacité de la nuit et dans l’obscurité totale dans laquelle il se déplace. Ce jeu n’est pourtant pas pour l’enfant une pure activité de distraction (le désenchantement est constamment présent chez Dagerman) mais une échappatoire au bruit des pleurs de sa mère. Acke s’imagine suivre son père absent de la maison, il idéalise une bienveillance paternelle qu’il ne connaît pas mais, malgré le champ des possibles que l’acte de rêverie pourrait contenir ; les faits et gestes du père échouent et peinent à se terminer normalement, en actes d’homme « responsable ». Le petit garçon va se recoucher et entendre son père arriver. Surgit alors la sensation pesante et troublante du silence : « De nouveau, c’est le silence, le même silence terrifiant. Le silence que seul le réveil grignote, comme un rat. Le réveil-rongeur de l’homme ivre ». Justement, son père est ivre, comme dans son jeu, et ici, la fiction de Acke rejoint la réalité sous la fiction souveraine de l’auteur créant un mouvement bio-fictif qui saisit le lecteur ; son père échoue à rentrer, à se coucher, brisant un silence annonciateur de l’orage malheureux et inévitable au sein de la famille. Dans le lit familial, on entend des grognements humains terrifiant littéralement Acke qui trouve l’apaisement dans le sommeil et le rêve, dans les jeux de la nuit : « […] et le sommeil le prend tandis qu’il joue au dernier jeu de la nuit, celui qui lui apporte l’apaisement final ».
Le comportement de son père va avoir pour effet chez Acke de lui permettre de percevoir deux personnalités paternelles. L’une du jour, avec un père aimant, du moins qui essaie de l’être, auquel il peut difficilement échapper car Acke ne parvient pas à jouer au « jeu du jour ». L’autre de la nuit, associée à l’angoisse. Acke se retrouve face à un dilemme et ne sait plus qui haïr ; il préfère échapper à la réalité par une fugue finale. Fugue analogue aux jeux de la nuit qui constituent un refuge aux pleurs de sa mère et à l’ivresse de son père. Invisibilité par la fuite, laissant deviner la perception que Acke a de lui-même, comme rempart contre la culpabilité née la situation familiale et dessinant véritablement une fuite en avant.

2. « La surprise »
Acke et sa mère sont conviés à l’anniversaire du grand-père par un courrier qui va surprendre la mère jusqu’à un paroxysme pudique des émotions : « La mère regardait fixement devant elle. Ses mains étaient tout à fait seules, froissaient la lettre, la réduisant en une boule irrégulière ». Comme si la lettre était synonyme de souffrances et d’amertume antérieures, la mère met à bas un peu de l’amour familial qu’elle juge incongru, hypocrite ou trop lourd à vivre, à manipuler. Pourtant, tel un secret profondément enfoui en elle, la mère se culpabilise de laisser transparaître une souffrance intime devant son fils : « Lorsque Acke la regarda, elles eurent honte et défroissèrent la lettre, mais celle-ci resta ridée comme un visage de vieille femme ».
Toute la communication entre Acke et sa mère va se traduire par des échanges muets dans une atmosphère pesante d’incompréhension fomentée par la mère qui semble cependant disposée à préserver l’ambiance familiale en se rendant à la soirée d’anniversaire de son père. Le lendemain, Acke et sa mère se rendent dans un magasin pour choisir un cadeau et enregistrent une chansonnette d’amour imprimée sur un disque. Le soir de la réunion familiale, Acke, fier mais aussi intimidé par la puissance du cadeau qu’ il lui a octroyé, fait écouter la comptine à son grand-père. Enivré de cognac et confiné dans la chaleur non pas de l’amour familial mais de l’alcool et du poêle, le grand-père n’a que faire du cadeau de son petit-fils : « Tu ne pourrais pas lui couper le caquet à ce sacré machin ! Deux piques ! ».
On songe ici à un mécanisme de défense du grand-père qui, dans un rapport supra-réaliste au monde, ne sait que faire d’une telle intention qu’il ne sait pas appréhender, ni comprendre, ni apprécier, non pas qu’il ne soit pas touché mais il n’a jamais appris à recevoir dans la dureté de son quotidien. Ainsi, il rejette ce cadeau pour ne pas endosser la responsabilité d’un signe d’amour et de reconnaissance familiale qu’il ne saurait maîtriser émotionnellement. Seulement c’est Acke qui va en faire les frais et payer cette pudeur : « La douleur coula en lui, froide comme une anguille. Ses yeux s’embuèrent, et tous les visages rouges et ivres qui l’entouraient se mirent à briller comme de la tôle ». Ici, « tuer un enfant » prend tout son sens sur un plan symbolique, Acke est mort de ce rejet, blessé de ce refus… tout comme sa mère qui probablement revit cette situation et qui, à travers son fils, a essayé de témoigner de l’amour à son père, situation qu’elle avait plus ou moins prévue dans son silence à la réception de l’invitation. Dagerman fait ici l’hypothèse de la raison de son abandon par sa mère : un environnement familial dur et clos, amer et étroitement pudique. D’ailleurs tout réside dans la première phrase de la nouvelle : « Il est des gens qui ne font rien pour être aimés et qui le sont pourtant. On peut constater que les gens vraiment pauvres ont de la peine à se faire aimer ».

3. « Dans la maison de grand-mère »
(Il s’agit d’une nouvelle plus autobiographique.)

On retrouve dans cette nouvelle la thématique du silence chère à Stig Dagerman, doublée de la rêverie d’un enfant (il s’agit donc de l’auteur, enfant) qui échange avec une botte : « Dans un murmure, la botte répondit : “Nous allons jusqu’au silence.” Tout à coup, devant eux, se dressa le mur noir d’une montagne, et la botte murmura : “C’est par ici qu’on rentre.” » L’enfant matérialise le silence par un jeu d’image et l’associe symboliquement à la mer entendue dans un coquillage. Sa grand-mère lui montre alors l’inexistence du silence qu’elle compare, elle, à une plaine mais lui apprend aussi que le silence d’un territoire ou de l’immensité recèle des bruits existant dans l’usage et l’expérience d’un lieu. Pour la grand-mère, c’est dans le silence de la plaine que l’on peut entendre les souffrances humaines, c’est au sein de l’immensité et de la plénitude silencieuse d’un lieu que l’on peut percevoir réellement le véritable bruit des hommes et leur plainte. Il s’agit ici pour la grand-mère d’une référence directe à la guerre, aux bruits de l’invasion qui fragmente la province silencieuse d’Uppland et qui depuis, a gardé les souffrances des soldats et des habitants. Bruit silencieux du souvenir en corrélation avec le défilé des soldats déchirant la tranquillité de la plaine.
Le petit garçon et sa grand-mère sortent alors sur le perron face à la campagne silencieuse de l’Uppland lorsqu’un bruit éclate dans la nuit. Un homme apparaît et s’écroule tel un mort au bord de la route. Le texte va alors mettre en relief une juxtaposition d’ambiances et d’images puisque Dagerman enchevêtre le silence de l’homme mort dans le silence de la nuit et l’ombre du vivant dans une nature éteinte par le mutisme psychologique du petit garçon et de sa grand-mère qui s’interrogent sur l’état de l’homme gisant devant eux. Le lecteur se retrouve également prisonnier de ce huis-clos en saison morte. Or, il s’avère que l’homme « se repose », découverte provoquant le retour de la conscience du bruit environnant en signe de la vie de l’homme, de la nature : « De l’autre côté de la route coulait le ruisseau, qui tenait les pierres éveillées par ses chuchotements, et de la forêt des nuages, un bruissement calme et puissant descendit jusqu’à lui. ». Le retour des bruits est ici assimilé au retour de la vie alors que le silence emprisonne et construit la conscience de la mort, partout, dans toute chose. Dans une relative simplicité, Dagerman rétablit l’ordre des choses pour une fin heureuse, naïve et assez touchante mais le texte garde cependant un caractère grave puisque la nuit, le sommeil et le silence sont encore un soulagement et une transition vers le meilleur : « Puis ils se turent et continuèrent leur chemin vers la maison éclairée et silencieuse, vers une nouvelle bonne nuit. »

4. « Tuer un enfant… »
(Cette nouvelle fut commandée à Dagerman en 1948 par l’Association pour la sécurité routière et fait l’objet d’un court métrage réalisé par Gösta Werner en 1952.)

Courte, brève et intense, cette dernière nouvelle joue d’une dualité qui fait monter la tension chez le lecteur. Il s’agit du récit de la mort tragique de la petite fille que l’on voit sur la couverture du livre. Un homme inconnu, sans identité particulière hormis son bonheur amoureux (il emmène sa femme voir la mer) est au volant de sa voiture. Au même moment, une petite fille, tout aussi anonyme, joue au bord de la route. Les deux personnages ne se connaissent pas, ne vont pas se parler mais se rencontrer d’une façon tragique. En trois pages, l’auteur plante un décor onirique (se reporter à la couverture) mais qui vole en éclats lorsque la voiture percute et tue la petite fille. L’innocence et la légèreté se transforment aussi en cauchemar puisque Dagerman détruit les deux personnages d’une façon mécanique, froide et inévitable, comme si l’innocence et le bonheur vécus étaient des entreprises vouées à une chute évidente, allant de soi, tragique : « Après, tout est trop tard. Après, une voiture bleue est arrêtée en travers de la rue […] Après, un homme essaie de se tenir debout malgré l’abîme d’horreur qu’il sent en lui […] ». En clair, lorsque que l’on tue physiquement un enfant, on tue symboliquement un adulte et/ou l’enfant en lui.
Dans un pessimisme assez lucide, Dagerman écrit : « Le temps ne guérit pas les blessures d’un enfant mort […] et ne guérit guère mieux le remords de l’homme qui, jusqu’alors heureux, a tué cet enfant. » L’auteur ne dissocie pas le malheur de la mort d’un enfant du malheur de son tueur mais cherche à montrer le caractère universel de la tragédie, monstre froid qui frappe au hasard, sans distinction, mettant une évidence l’impossibilité de distinguer entre le êtres humains réunis sous le couperet de la mort. Parlant de lui-même et résumant le propos, Stig Dagerman dans avoue L’Île des condamnés : « Deux choses me remplissent d’horreur : le bourreau en moi et la hache au dessus de moi. »
C’est peut-être là que l’on peut entrevoir les raisons de suicide de l’auteur, dans ce nihilisme senti depuis l’enfance, vécu dans son inconscience qui, au fur et à mesure de la vie, va se faire de plus en plus clair et ainsi faire apparaître le suicide comme ultime liberté et comme réponse sincère face à l’impasse du questionnement dans laquelle sa vie d’ écrivain l’a amené.

Les nouvelles de Tuer un enfant, avec l’omniprésence de l’enfance et du silence, sont les prémices anhistoriques d’une trajectoire d’écrivain existentialiste.

Julien Ladegaillerie
Blog Littexpress, 02/01/2012
Compte-rendu

Le Suédois Stig Dagerman est né en 1923 et s’est donné la mort en 1954. Journaliste, écrivain et anarcho-syndicaliste, il fut de tous les combats : dénoncer la guerre, la misère, l’ignorance, et résister. Son œuvre – romans, nouvelles, théâtre, chroniques – est tout entière vouée à « l’angoisse de l’homme moderne face à une conception du monde qui s’écroule ». Les titres de ses ouvrages sont sans appel : L’Enfant brûlé, L’Ile des condamnés, Le Condamné à mort, Automne allemand (reportage écrit dans l’immédiat après-guerre), La Dictature du chagrin (chroniques qui couvrent les années 45 à 50), et puis, cet inédit, Tuer un enfant. Les courts récits de Dagerman racontent des histoires dégraissées de tout pathos. La phrase est sèche, comme pour aller au plus près de l’infortune, de l’injustice, du désespoir. Les personnages ne sont pas des héros, mais des individus que le destin assaille et blesse. Dagerman capte les riens obscurs et les infinis lumineux de ces existences au bord de l’oubli. Il lui suffit de peu de choses – une lettre, des carottes, un pull… – pour sonder les failles des uns et des autres. Il va par petites touches, donne à sa narration un réalisme inquiétant.
C’est un jour léger. Les cloches vont bientôt sonner, car c’est dimanche. Deux adolescents s’en vont dans des champs de seigle. Les hommes se rasent devant un miroir posé sur la table de la cuisine. Puis arrive la phrase fatale : « C’est l’heureux matin d’un jour cruel, car aujourd’hui (…) un enfant sera tué par un homme heureux. » Dagerman égrène l’avant – secondes, minutes –, s’en tient aux faits, et c’est saisissant de justesse.

Martine Laval
Télérama, 07/07/2007
Tuer un enfant de Stig Dagerman : nouvelles d'un auteur majeur, le « Rimbaud du Nord »

La lecture de sa bibliographie indique dans quel registre se situe l’œuvre du suédois Stig Dagerman : L’enfant brûlé, L’île des condamnés, Ennuis de noce, Notre plage nocturne, La dictature du chagrin, etc.

Stig Dagerman est né en 1923, abandonné par sa mère dès le premier mois puis par son père qui ne peut le prendre en charge. Ses grands-parents l’élèvent. Il les adore. Lorsqu’il a dix-sept ans, son grand-père est assassiné par un dément. Quelques semaines plus tard sa grand-mère meurt d’une hémorragie cérébrale. A dix-neuf ans, il pleure la perte de son meilleur ami, emporté par une avalanche.

Il n’aura de cesse de puiser dans ses épreuves, dans sa solitude, dans son angoisse les ferments qui alimenteront son écriture et son engagement dans la mouvance anarcho-syndicaliste1 puis dans la résistance au nazisme. Sa boulimie d’écrire durera quatre ans (romans, nouvelles, articles, essais, pièces, poèmes), puis, suivront quatre années de silence.

Il se suicidera à trente et un ans.

« Ci-gît un écrivain suédois / tombé pour rien. / Son crime était l’innocence. / Oubliez le souvent ».

Tuer un enfant est un recueil de nouvelles où sont abordés les thèmes qui dominent son œuvre : la peur, la solitude, l’incompréhension, la mort, la culpabilité, la révolte ou bien le fatalisme : « C’est l’heureux matin d’un jour cruel, car aujourd’hui, dans la troisième village, un enfant sera tué par un homme heureux ».

Stig Dagerman est un auteur indispensable tant il est proche de son lecteur, tant il exprime les troubles, les blessures de chacun, tant il explore avec sensibilité, avec ironie, avec lucidité les recoins intime de notre humanité.

Lire Dagerman c’est faire l’expérience de l’impuissance face au monde.

Son dernier ouvrage portait le beau et long titre : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier2 ». Tout est dit !

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1 voir la revue « Marginales » n°6, printemps 2007

2 Actes sud, 1981

Stéphane Ferry
SeniorActu.com, 21/05/2007
Compte-rendu

Les éditions Agone ont à cœur de faire (re)découvrir et mieux connaître l’œuvre de Stig Dagerman, auteur suédois (1923–1954), ce pourquoi elles ont déjà réédité L’Île des condamnés (2000), traduit originellement en 1972 chez Denoël, et publié La Dictature du chagrin (2001). En 2007, elles nous offrent deux éléments essentiels à la connaissance de cet écrivain: un recueil de nouvelles, intitulé Tuer un enfant, et qui parut sous le titre Dieu rend visite à Newton en 1976 chez Denoël, ainsi qu’un numéro de la revue Marginales entièrement consacré à celui-ci, et sous-titré “La littérature et la conscience”.

Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, journaliste politique et culturel, Stig Dagerman jouit en France d’une réputation d’auteur maudit, chantre de la conscience malheureuse, marqué par des débuts fulgurants aussitôt suivis par un silence conduisant tout droit au suicide. A cet égard, le mince opuscule Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (éd. Actes Sud, 1981) est emblématique de cette aura et vaut à lui seul comme titre programmatique d’une œuvre hantée par l’angoisse. Or, cette réputation, sans être usurpée, repose néanmoins sur une lecture en partie faussée d’un parcours beaucoup plus vaste, et surtout beaucoup moins romantique qu’on ne pourrait le croire. Stig Dagerman lui-même s’élevait contre la lecture de son premier livre, Le Serpent (éd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2001), défini par les critiques comme un “romantisme de l’angoisse”, et lui préférait l’expression d’analyse de l’angoisse, qui repousse l’idée d’inconscience et de satisfaction aveugle à se délecter d’une situation vécue comme irrémédiablement bouchée. Si le pessimisme est de rigueur, ce n’est pas par délectation morose, mais parce que les conditions mêmes d’existence et la lucidité devant le caractère symbolique de toute révolte le justifient. En même temps, pessimisme ne veut pas dire acceptation. Et l’engagement politique de Stig Dagerman, son action quotidienne au sein du journal anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur), ses contributions à la revue 40 tal et Folket i Bild, soulignent ses convictions profondes d’une lutte nécessaire et vitale pour les droits des prolétaires.

Ce n’est pas le moindre mérite de ce sixième numéro de la revue Marginales, “Stig Dagerman, la littérature et la conscience”. Outre des rappels historiques très éclairants sur l’Organisation centrale des Travailleurs suédois (SAC) et les enjeux politiques et culturels autour de la notion de littérature prolétarienne, les nombreux textes de Stig Dagerman, et notamment ses articles journalistiques, contribuent à dessiner un portrait volontaire et décidé, celui d’un homme qui, malgré ses angoisses et ses doutes, ne perd jamais de vue les engagements déterminés par son rôle d’écrivain. Il est d’ailleurs fort intéressant de lire, dans une nouvelle de Dagerman, que c’est l’échec d’un projet journalistique qui fut à la source de l’écriture de L’Enfant brûlé et que c’est même cette situation de fiasco qui lui permet de trouver refuge dans l’art.

Tuer un enfant reprend, quant à lui, la quasi-intégralité des nouvelles parues autrefois sous le titre Dieu rend visite à Newton (c’est la seule nouvelle écartée, d’où le changement de titre du livre) et propose quelques pages merveilleusement émouvantes et désespérées tout à la fois, sur le monde de l’enfance. Du petit garçon s’attribuant des pouvoirs magiques pour réconcilier ses parents torturés par la misère et l’alcool, à celui qui ment à sa grand-mère pour cacher un de ses méfaits et se voit ainsi privé de l’accès au monde des bruits, en passant par celui qui cache ses larmes derrière des flocons de neige fondue, c’est toute la puissance de l’imaginaire enfantin qui est ici mis en scène, face à un monde adulte aux angles duquel chacun se heurte avec violence et chagrin. Même grandis, les enfants n’ont rien perdu de leur soif d’amour et s’ils se réfugient dans l’alcool, c’est pour mieux s’emmitoufler dans les vapeurs d’un univers moins dur, moins ingrat: ainsi cet homme revenu au village pour enterrer son père et incapable d’exprimer son angoisse, ou cette femme claquemurée dans sa chambre, dans l’espoir qu’un époux peu sensible lui exprime enfin son affection. “Les Mémoires d’un enfant”, comme son titre l’indique, est une nouvelle autobiographique qui nous permet de rencontrer les deux êtres qui ont compté dans l’affection de Dagerman enfant, ses grands-parents, deux personnes simples et courageuses, dont la mort – tragique pour le grand-père, assassiné par un dément – bouleversa profondément le jeune homme. Enfin, la courte nouvelle qui donne son titre au recueil, commandée par l’Association pour la sécurité routière, est un petit morceau de bravoure, où les parcours de cinq personnages se trouvent irrésistiblement pointés vers le drame annoncé, la mort de cet enfant renversé par une voiture bleue. A l’insouciance de chacun des protagonistes répond le glas inexorable de la fatalité, sans qu’on puisse pour autant parler de destinée. Seul l’enchaînement des événements, des hasards, des inattentions, conduit “celui qui a tué un enfant” au point cruel du “trop tard”.

Tuer un enfant (Nattens Lekar, 1947 et Vart behov av tröst, 1955) de Stig Dagerman, traduit du suédois par Elisabeth Backlund, éd. Denoël, 1976 (sous le titre Dieu rend visite à Newton); rééd. Agone, coll. Marginales, 2007

“Stig Dagerman, la littérature et la conscience” in revue Marginales n°6, éd. Agone, printemps 2007

http://blog.paludes.fr/post/2007/04/27/Tuer-un-enfant-de-Stig-DAGERMAN-ed-Agone-2007
Nikola Delescluse
http://blog.paludes.fr, 27/04/07
Compte-rendu

Qui a lu Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ne peut que se précipiter sur une nouvelle édition de textes de Stig Dagerman (1923–1954). Quand on connaît le parcours tragique de ce suédois, le ton ne peut être que triste et mélancolique et l’on se sera pas déçu. Agone nous offre une réédition de huit nouvelles ayant trait à l’enfance avec quelques pistes autobiographiques et comme toujours, en peu de pages, Stig Dagerman va à l’essentiel dans une prose simple sans artifice pour faire ressentir de lourdes émotions qui ébranleront le lecteur.

« Pleurer un mort, c’est normal, mais pleurer quelqu’un qui est encore vivant, c’est bien pire ».

« Non, dit grand-mère, le silence n’existe pas. Tout s’entend. Ce que nous appelons silence, ce n’est pas le silence, ce n’est que notre propre surdité. Si nous n’étions pas aussi sourds, le monde ne serait pas aussi méchant. Mais heureusement, il y en a quelques-uns qui entendent. »

« L’imagination créatrice s’éveille très tôt chez l’enfant. Enfant, on imagine toujours. Mais c’est une habitude que l’on perd en général par la suite. Aussi devenir écrivain consiste-t-il, entre autres, à ne pas laisser la vie, les hommes ou l’argent vous faire rompre avec cette habitude. »

« Mon grand-père et ma grand-mère sont, d’une certaine manière, les êtres les plus dignes d’estime que j’aie jamais rencontrés. Ils n’étaient pas de ceux qui vous sculptent délicatement, avec minutie et précision. Ils vous façonnent à grands coups de hache ainsi que l’on forme un piquet ou une planche pour une stalle d’écurie. »

« … il devait être comme le poète aux prises avec une matière rebelle et sachant en fait que cela ne vaut peut-être pas toute la peine qu’il se donne, mais que néanmoins c’est nécessaire, au nom du travail, au nom de la poésie. »

« Elle possédait quelque chose de très rare : le courage d’exprimer son affection. Lorsque je fus un peu plus âgé et que j’eus plus de discernement, c’est elle qui me fit comprendre d’une façon définitive quelle grande qualité peut être la bonté quand elle n’est empreinte d’aucune hypocrisie, sentimentalité, ni suffisance. »

Chronique Librairie Vaux Livres (77), avril 2007
Dossier Stig Dagerman
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À contretemps, n° 12, juin 2003
Réalisation : William Dodé