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Wallenstein

Titre original : Wallenstein (Fischer Verlag GmbH, 2008)
Préface et traduction de l’allemand par Michel Vanoosthuyse

Parution : 22/10/2012
ISBN : 9782748901665
Format papier : 896 pages (14 x 21 cm)
38.00 € + port : 3.80 €

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En suivant les avatars d’Albrecht von Wallenstein, le roman dresse un portrait total de la Guerre de Trente ans (1618–1648), ce moment sanglant de l’histoire européenne dans lequel Döblin projette sa propre expérience de la boucherie alors contemporaine de la Première Guerre mondiale. La fiction prend l’histoire en cours de route, après la victoire des Impériaux sur la Bohême, soit après le début de la guerre, et la laisse aussi au bord de la route : elle s’achève avec la mort de Ferdinand de Habsbourg (1637).
Pour Döblin, Wallenstein n’est pas (comme chez Schiller ou chez Golo Mann) cette figure prestigieuse de général et du grand homme d’État mais un banquier atteint de la goutte. Sans doute a-t-il bien livré quelques batailles, mais, comme le remarque Günter Grass dans À propos de mon maître Döblin en 1967, il est d’abord « le premier manager moderne d’une planification militaire à long terme, le premier architecte d’un cartel financier qui, nourri par la guerre, nourrit la guerre. […] Bien avant que Krupp ne fît ses affaires à Verdun, Wallenstein investissait sa fortune dans les affaires d’armement. »

Ici la fiction romanesque est mise au service d’une vision du politique très actuelle : la guerre comme une poursuite des affaires par d’autres moyens.
Bien loin du « beau style » d’un Thomas Mann (refus de la syntaxe conventionnelle, absence d’articles, ellipses, ponctuation non orthodoxe), Döblin invente un matériau langagier baroque pour saisir l’époque démesurée de la première grande guerre de l’Occident moderne.
Deuxième grand roman d’Alfred Döblin (après Les Trois Bonds de Wang Lun, en 1915), Wallenstein est écrit entre 1915 et 1918, publié deux ans plus tard par Fischer Verlag : il appartient donc à la première production de l’auteur (avant Berlin Alexanderplatz, 1929), marqué par l’expressionnisme et la collaboration à la revue Der Sturm.

Alfred Döblin

Né au sein de la bourgeoise juive allemande, Alfred Döblin (1878–1957) déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Toute son œuvre demeurera largement méconnue, notamment en raison du succès, dès sa parution en 1929, de Berlin Alexanderplatz. Une situation dont Döblin souffre dès son retour en Allemagne en 1945, où il peine à se faire entendre et éditer.

Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse

Les livres de Alfred Döblin chez Agone

Extrait

Les Bohémiens vaincus, nul ne fut plus joyeux que l’empereur. Jamais encore il n’était resté attablé avec dents plus alertes derrière ses faisans, jamais ses petits yeux cernés de ridules n’avaient voyagé aussi goulûment entre crédence et assiettes, assiettes crédence. S’il avait pu, flanqué à sa gauche du lourd buffle à tête pendante, le grisonnant prince de Carafa, Hieronymus, et de l’ambassadeur de Sa Sainteté en la brûlante Rome, fier de ses hoquets et gargouillis rouge chatoiement de la soutane de soie boutonnée jusqu’au col, pourpres sous la table les jambes gainées de bas et portant escarpins, jouxtant celles, immaculées, frétillantes, de Sa Majesté allemande , Ferdinand aurait accueilli d’un vibrant « holà » chacun des pages franchissant le rideau, écuyers de bouche, écuyers tranchants, grands chambellans s’avançant l’air auguste armés du bâton noir, il leur aurait lancé avec un clin d’œil : « Approche ! Plus près ! N’hésite pas, petit, ha, ha. Voici ton homme. » Et de mâcher, mastiquer, moudre, mordre, piler, broyer. Le maître-queux se glissait le long des tapisseries de soie jaune, son Sil malicieux et réjoui lorgnant à travers les montants latéraux du baldaquin les lippes musculeuses de Ferdinand qui lançaient leur grappin comme des pirates à l’attaque des galions, ses bajoues qui se renflaient de droite et de gauche, se renvoyaient leur butin, se vidaient comme des outres, secondées par la langue broyeuse.

***

L’empereur Ferdinand vivait dans un profond bonheur l’assujettissement de l’Empire allemand. Mettre en branle l’effroyable machinerie Wallenstein avait été sa décision, lui seul avait empêché qu’on la freinât, elle poursuivait sa tâche. Il y en avait à la cour qui se levaient de droite et de gauche pour lui gâcher le plaisir, il observait impassible, clignait des yeux avec pitié et hauteur. Le prince Eggenberg était trop prosaïquement soucieux de sécurité, il était incapable de jouer, de gagner ; une bonne chose qu’il en fût ainsi, on pouvait se servir de lui. Trautmannsdorf avait du courage, mais il avait sa bosse à porter, il aimait rester couché au soleil et clabauder tranquillement dans son coin. Le grand Lamormain avait le grognement joyeux, flairait la bonne affaire pour l’Église dans le nord ; mais ça n’allait pas plus loin, il avait toujours quelque chose à redire, jamais rien ne lui convenait. Monsieur Meggau trouvait que l’argent n’affluait pas assez vite, le comte Stralendorf ne faisait que geindre à propos de cette funeste armée qui n’était qu’à moitié catholique, comme si être soumis par la main protestante pesait moins que par la main catholique. Et que faisait à Munich Max le détrôné, maintenant qu’il n’était plus l’empereur, mais un prince parmi beaucoup d’autres, toujours prêt à grincer des dents. Cette aventure, il l’avait provoquée depuis belle lurette, sans lui le duc de Friedland n’aurait pas grimpé en grade et n’aurait pas été promu général impérial ; l’empereur lui devait de la reconnaissance, mais le Bavarois n’était pas content de la tournure qu’avaient prise les choses, il semblait, il semblait vraiment que plus rien dans l’Empire n’avait son agrément, être victime n’avait rien de plaisant. Et être vainqueur pas davantage pour le Friedlandais. C’était sa fatalité de ne jamais être en repos, il avait en lui du sang empoisonné ; une fois la Basse-Saxe conquise, ç’avait été le tour du Danemark ; une fois le Danemark par terre, au tour de Bethlen ; une fois Bethlen adouci, au Turc de s’irriter ; le Friedlandais était le sabreur ardent qui exigeait de tailler, il fallait le tenir, le gouverner. Mais aux yeux de l’empereur Ferdinand, tout était transparent ; pour le récompenser de sa piété, la Mère de Dieu lui avait prêté ces hommes et une Allemagne sous le joug.

***

Il y eut un afflux de nouveaux venus, mais il était partout visible que la situation recelait des germes d’excitation et de discorde et qu’on se trouvait en présence d’un démon malfaisant. La chose devint patente quand un ecclésiastique déboula du haut et se risqua résolument au milieu de l’agitation avec un livre de prières.
Dans l’escalier il pressait de la main gauche le livre contre son sein, tandis que sa droite brandissait une croix d’argent. Ainsi pensait-il prendre pied dans la salle en conjurant les esprits. C’est un fait que, dès son apparition, ce fut un déchaînement furieux, un redoublement de vociférations, une série de courses démentes. En même temps, la vapeur brûlante se refermait sur lui en spirales étranges, à la façon d’une fumée ; quand il voulut frapper de sa croix, des flammes surgirent aux extrémités ; il ouvrit son livre de prières avec un calme provocateur, les feuilles se recroquevillèrent, jaunirent, leurs bords se colorèrent d’un brun profond. Et le livre soudain partit en flammes ; effrayé, il ouvrit la main, le livre acheva de se consumer par terre. Lâchant la croix, qui fondait en se couvrant de flammes bleuâtres, soufflant sur sa main brûlée, il poussa du fond du cSur un soupir ; fermant les yeux, avec ses cheveux noirs, sa longue robe, il tendit les bras comme consumé de désir : déjà disparaissait dans les vagues de l’air mordant qui l’enveloppait son aube aux larges manches. Il se mit à se déplacer dans la salle en esquissant des pas de danse comme pas un, il avait un corps fluet d’adolescent, juché sur de longues jambes enfilées dans des culottes de toile. Ses grands yeux bleus jetaient des regards sans dissimulation, il entonnait des hymnes. Sa voix sonnait en trilles claires, surpassant toutes les autres ; il trompetait si joliment, si joyeusement, que les gens de la galerie se regardaient l’air intimidé en plissant les yeux, parlaient de choses indifférentes, et ne pouvaient s’empêcher de réprimer en eux un tremblement. Il avait un visage un peu niais de jeune garçon au nez plat. L’un des deux chimpanzés se mit bientôt à le traîner derrière lui par les oreilles, on les suivit avec anxiété, des petits cris de peur interrompaient le chant.
La scène exerça une séduction sur la masse des gens qui se pressaient aux portes. Les huissiers avaient beau leur opposer une barrière, l’attirance était trop forte. Tandis qu’enflait le brouillard on se faufila dans la salle par petites bandes, l’instant d’avant on s’était encore tendu les mains, on était maintenant étrangers l’un à l’autre comme dans la tour de Babylone, membres luxés, langues pendantes, gestes bizarres, pleins d’excitation et de rage d’assouvissement jusqu’ici inconnues. On se heurtait comme en rêve, rebondissait l’un sur l’autre, courait à nouveau l’un vers l’autre, sans trouver à s’assouvir. Ils bondissaient, se pressaient dans la salle, en proie à un désir quelconque, et puis soudain ils étaient dégrisés, étrangement perdus et égarés. Quelques graves gentilshommes passaient parmi la foule, levaient les bras au ciel, s’écriaient, agitant leur chapeau : « Voici le noble et célèbre untel, louez-le, honorez-le » ; affectant une grimace solennelle, ils allaient plus loin. Si on leur demandait : « Que peut monsieur ? », ils répondaient : « Tout ce qu’on veut ; rien ne nous est mystérieux. Louez-nous, honorez-nous ! » Ils écartaient les bras, hochaient dignement la tête. Des chevaux avec leurs cavaliers caracolaient au milieu des gens. Des chiens lubriques se tournaient autour, pas un n’avait pénétré dans la salle.

Dossier de presse
Jean-Pierre Morel
La Quinzaine littéraire, Mai 2013
Michel Vignard
Art Press, décembre 2012
D.P.
Lire, novembre 2012
SUR LES ONDES
Radio BreizhEmission de Joseph Lécuyer (juillet 2013)
Le roman de Wallenstein

Il aura fallu près d’un siècle pour que le deuxième roman d‘Alfred Döblin, paru en Allemagne en 1920, ait enfin sa version française. Le découvrir aujourd’hui, grâce au travail remarquable du traducteur, Michel Vanoosthuyse, permet de comprendre pourquoi ce texte énorme (huit cents pages) passe parfois pour le plus important du romancier après Berlin Alexanderplatz (1929).

C’est un roman historique sur la guerre de Trente Ans, la « Grande Guerre », comme les Allemands l`ont appelée pendant des siècles. Ou p1utôt une partie de celle-ci, de 1620 à 1637, dates de la carrière de Wallenstein, aristocrate allemand de Bohême et capitaine d`industrie, tenu le plus grand général de l’heure. Döblin fait partager le devant de la scène avec deux autres grands acteurs de l’époque, l’empereur Ferdinand II de Habsbourg et son beau-frère, Maximilien, duc de Bavière. C`est entre eux que l’intrigue se noue d’abord, dès 1619, Wallenstein n’intervenant qu’à partir de 1623 : comme dans le drame que Schiller lui a consacré en 1799, son entrée en scène est savamment retardée.

Malgré ce fil conducteur, il arrive au lecteur de s’égarer, l`action étant très touffue. Döblin n’a pas voulu sacrifier la complexité de l’Allemagne d’alors : une royauté élective en même temps qu’héréditaire ; une multitude d’Etats territoriaux, jaloux de leurs prérogatives face à l’empereur et divisés, depuis la Réforme, entre catholiques, luthériens ou calvinistes ; des rivalités inexpiables parmi les alliés et d`abord entre l’empereur et le duc bavarois, pourtant son principal appui dans le camp catholique ; enfin des puissances étrangères toujours à l’affût : ici surtout le Danemark et la Suède (de Gustave-Adolphe II), l’intervention, sous prétexte de protéger les intérêts protestants, est au cœur des parties les plus militaires du roman (deux sur six).

Tout le livre est d“ailleurs mené à vive allure, même dans sa première partie, la plus ardue pour le lecteur, où le Bavarois, pour avoir aidé l’empereur à écraser, trois ans plus tôt, la Bohême protestante, reçoit en 1623 une charge de prince-électeur arrachée à un autre Etat protestant : « péché originel » d°où vont sortir dix ans de guerre. Les pauses – fêtes, banquets, cérémonies – sont aussi trépidantes que les batailles. Le narrateur ne s’interrompt jamais pour commenter ou prendre de la hauteur ; et il n’y a pas de personnages fictifs ou d’intrigue amoureuse, qui permettraient de repousser parfois l’Histoire au second plan et d`en diminuer la pression. Une fois jeté dans les événements, le lecteur doit y trouver continuellement ses repères.

Les seules prises de distance visibles sont dans des passages récurrents où le narrateur change de ton : il évoque avec sympathie les gens du peuple méprisés des princes et des prélats, saignés par les taxes et les cantonnements, victimes de viols, de supplices et de massacres ou laissant leur vie dans des révoltes sans issue. En sens inverse, quand il relate des fastes royaux ou princiers, ceux-ci sont presque toujours empreints de barbarie. Les banquets, par exemple, métaphorisent la rage de happer les titres et l’argent, d’avaler les domaines, de dévorer les hommes. A table, au lit, à la guerre, les grands sont tour à tour des bêtes de proie, des dragons de la préhistoire ou des monstres de l’enfer.

Bien entendu, Döblin a pensé au conflit qu’il avait sous les yeux alors qu”il écrivait : celui de 1914–1918. Toutefois, il n`aborde pas la dernière étape de la guerre de Trente Ans (1635–1648), celle où les Allemands ont affronté directement les Français, et limite ainsi tout parallèle avec l’actualité. Il évite aussi la tentation de rapprocher la paix de Westphalie de 1648, garantie par des puissances étrangères, du traité de Versailles imposé à l`Allemagne après la défaite (non assumée) de 1918. Un rapprochement pourtant habituel à cette époque – et dangereux par les nostalgies impériales qu’il fait miroiter : on sait de quel bord va venir, dès 1923, l’appel à fonder un « Troisième Reich ». C°est seulement vingt ans plus tard que Döblin, banni par le nazisme, évoquera le destin de l’Allemagne à la fin de la Grande Guerre dans Novembre 1918. Dans Wallenstein, le bilan historique, s’il existe, serait plutôt dans l’indétermination dernière de cette guerre ; le romancier s’efforce à la fois de reconstituer celle-ci le plus précisément possible et d’extraire de l’événement « cette part inépuisable et fulgurante qui déborde sa propre actualisation » (Deleuze), surtout quand il évoque Wallenstein et l’empereur. Plus proche de Brecht et des Affaires de Monsieur Jules César que de Schiller, le premier est montré usant de tous les moyens pour s’enrichir pendant la répression de la Bohême et lever ensuite une « armada » dont la solde et l`entretien incomberont au second. Lequel va payer deux fois : à la tête, en remboursant les prêts de Wallenstein ; à la base, en finançant les troupes par l’impôt ou en les laissant vivre sur le pays. Dans ce système, l’empire gagne une armée, le général une source inépuisable de profits. Günter Grass, admirateur de Döblin, a même pu écrire : « Krupp, comme Wallenstein, s°est acheté un empereur ». Comme si Hitler était le seul avenir possible que portait le passé allemand.

En fait, par ses victoires sur les Danois et les Suédois, Wallenstein se révèle aussi un stratège génial. ll accroît ainsi la puissance de l’empereur et réduit celle des princes, poussant le duc de Bavière à réclamer sans cesse sa place ou sa tête. De plus, de façon très étonnante pour l`époque, Wallenstein souligne qu”il mène « une guerre impériale, pas une guerre catholique », et met la « liberté religieuse » au nombre de ses objectifs, heurtant de front le principe selon lequel la religion des sujets est dictée par celle du souverain. Aussi « l`eflroyab1e machinerie Wallenstein » est-elle vite soupçonnée d’impiété et de satanisme, et plus encore chez ses commanditaires, notamment les jésuites, que chez ses ennemis.

Enfin, à la différence de celle du gangster de Brecht, Arturo Ui, l`ascension de Wallenstein est non seulement « résistible », mais enrayée. Il ne franchit pas le dernier pas : la rébellion ouverte contre l`empereur. Et ce dernier, même s’il jouit, grâce à Wallenstein, d’un surplus de pouvoir, ne veut pas non plus « ébranler la maison ». Par deux fois, il renvoie donc son général vainqueur, devenu trop puissant – ou trop bien calomnié.

Paradoxe : Ferdinand II n`oppose pas à Wallenstein un autre dessein politique, ni même le simple maintien de l’ordre établi. Au contraire, il est sous son emprise ; avant leur première rencontre, il se voit en rêve opprimé par un mille-pattes géant qui devient inséparable de son propre corps ; il ressent ensuite, « avec une joie trouble », « un désir énigmatique » de s’en remettre à lui, « comme peut-être une femme s’en remettrait à son homme ». Et s`il a relancé la guerre, au début, c”était déjà en capitulant devant Maximilien : ce souvenir 1’obsède, mais
seulement à travers des retours en arrière successifs, à la manière d”Ibsen (et plus tard de Faulkner), sans que la vérité émerge jamais complètement. En tout cas, par l’ambivalence et la duplicité dont il fait preuve à leur égard, 1’empereur semble chercher à reprendre aux deux autres tout ce qu’il a dû leur céder. Et, à la fin, c’est lui qui, en apparence, s”en tire le mieux : en 1634, la Bavière est au bord du gouffre et Wallenstein assassiné.

Et pourtant il n”y a là aucune victoire. En fait, depuis le début, Ferdinand II a cherché à fuir la cour, à s’isoler, à se cloîtrer, mais sans s’éloigner trop, retenu par la hantise d’un enlèvement, l’angoisse de tentations ignobles ou la menace de forces surnaturelles. A la fin, il saute le pas. Dans un dernier basculement de l’action, qui prend une extrême liberté avec l`histoire, il connaît une fin bizarre et dérisoire. Libéré du duel à distance avec son général bohémien et son allié bavarois, il renonce aussi à peser le pour et le contre et à influencer les événements pour s’abandonner à sa « terrifiante et incompréhensible léthargie ».

Ce dénouement insolite annonce le déclin, beaucoup plus lent, de Becker, le personnage principal de Novembre 1918. De même, l’emprise irrésistible d’un homme sur un autre, où le monstrueux (ou le satanique) le dispute au sexuel retrouvera dans Berlin Alexanderplatz. Qu’elle soit une allégorie de la présence du mal, on le verra de même dans ce roman, où la fascination est liée à la face démoniaque de la ville, et dans Novembre 1918, avec le rôle de Satan. Ainsi, Wallenstein nous fait entrer aussi dans le laboratoire de l’invention de Döblin.

Jean-Pierre Morel
La Quinzaine littéraire, Mai 2013
La guerre nourrit la guerre

Vialatte a couronné Kafka. Musil a son public. Il est simplement incroyable qu’Alfred Döblin reste le plus mal connu des trois grands écrivains allemands de la première moitié du 20e siècle.
En 1916, l’auteur de Berlin Alexanderplatz commence à Sarreguemines une fresque historique ayant pour toile de fond la guerre de Trente ans. Folle guerre civile qui déchira au 17e siècle les hommes les plus voisins qui se pouvaient trouver alors, chrétiens et Allemands, livrés aux mercenaires à la solde d’un camp ou l’autre et leurs alliés. Döblin en poursuit la rédaction à Haguenau, où il est muté en 1917, anticipant deux faits considérables. Jusqu’au premier conflit mondial qu’il traversa comme médecin, la « grande guerre » ce n’était pas 14–18, c’était cette fameuse guerre de Trente ans qui s’acheva par le traité de Westphalie. La seconde intuition ravageuse qui donne son titre au livre tient au personnage de Wallenstein. Ni politique ni religieux, le banquier de l’empereur Ferdinand II est l’âme matérielle de ce conflit et l’auteur d’une pensée aussi cynique que célèbre, « la guerre doit nourrir la guerre ». Il finira assassiné en 1634 pour avoir trahi son empereur qui ne pardonna pas.
Roman historique, Wallenstein ? Ne craignez pas trop de trouver dans ce livre nimbé des canonnades de Verdun et des souffrances des tranchées une reconstitution peaufinée dans le goût de l’époque. « Homère de la guerre de Trente ans », disait de Döblin Lion Feuchtwanger, l’auteur du_ Juif Süss_ et du Roman de Goya, qui s’y connaissait en la matière. La conception döblinienne du roman historique, c’est « premièrement un roman », et deuxièmement, « ce n’est pas de l’histoire ». Döblin s’enfonce dans sa documentation avec une délectation singulière. Moins pour brosser une époque passée que pour faire vibrer son événement comme au premier instant. Le livre s’ouvre sur un détail arraché par un domestique au ballet d’un service pantagruélique, ce jour de novembre 1620 où Ferdinand II fête la victoire de la « Montagne blanche » sur Frédéric V, le « roi d’un hiver », frêle adversaire qui avait cru pouvoir défier le tout nouvel empereur depuis sa Bohême : « Le maître queue se glissait le long des tapisseries de soie jaune, son œil malicieux et réjoui lorgnant à travers les montants latéraux du baldaquin les lippes musculeuses de Ferdinand qui lançaient leur grappin comme des pirates à l’attaque des galions, ses bajoues qui se renflaient de droite et de gauche, se renvoyaient leur butin, se vidaient comme des outres, secondées par la langue broyeuse. » Minuscule, accrocheur, ravageur, c’est un rien glané parmi des centaines au fil de quelque 800 pages. Croyez-moi, vous n’êtes pas prêt d’en sortir. Vous en redemanderez, toujours plus. Encore ! Encore !
Car tout est démesuré dans Wallenstein, le personnage-titre apparaît au livre II, il faut bien 150 pages pour arriver à Prague d’où tout est parti, le 21 novembre 1618. Ce jour-là, Martinitz et Slawata, deux émissaires du Saint-Empire catholique pas encore gouverné par Ferdinand, et leur domestique Fabricius, basculés par une fenêtre par des protestants en colère, retombent à vrai dire sans grand dommage sur un tas de… fumier. La guerre est déclarée. Episode tragi-comique que Döblin garde au coin de l’œil. Quoi de mieux pour dénoncer les horreurs de la guerre que l’ironie d’un Voltaire mâtinée de la gouaille d’un Rabelais ! C’est cette palette exceptionnelle qui fait de Döblin un des inventeurs les plus méconnus du roman moderne. Rompant avec la tradition aristotélicienne, il n’hésite pas à bousculer héros et causalité. Tout est fulgurance sous sa plume. Le réel traverse le langage et le hante en grands lambeaux qui dessinent le spectre des événements, d’où l’histoire semble naître et où elle disparaît comme au fond d’un trou. Ceux qui se souviennent de l’épisode des abattoirs dans Berlin Alexanderplatz savent de quoi je parle. Dans Wallenstein ils trouveront dix scènes du même tonneau, et c’est pourquoi ce livre résume à lui seul l’art de son auteur. La fresque Wallenstein juxtapose les épisodes sans rien chercher qu’un approfondissement indéfini en miroir. La violence de l’écriture articule les différentes parties de cet ensemble baroque rendu ici dans une langue flamboyante par Michel Vanoosthuyse. Au plus près de nous, Wallenstein fait penser à l’Orlando de Virginia Woolf. Et autrement aux tentatives déjantées d’un William Burroughs avec le cut up, du Ticket qui explosa aux Garçons sauvages.
L’argent, ce nerf de la guerre, vient-il à manquer, Wallenstein en frappera à moindre frais : « rogner l’argent, mélanger du métal commun jusqu’à faire disparaître le métal précieux. » La dévaluation qui assèche toute valeur, c’est le meilleur profit des guerres avant le temps des traités. Jour après jour, les pauvres sont privés de pain pour la plus grande prospérité des spéculateurs, au rang desquels l’empereur soi-même. Après la mort de Wallenstein, Döblin nous brosse la disparition de Ferdinand II, exilé dans les forêts, errant, assassiné à coups de poignard par une sorte de kobold fantastique. D’une « grande guerre » à l’autre, du 17e siècle au 20e, du banquier Wallenstein à la dynastie Krupp, et tous les Wallenstein à venir des guerres technologiques, chacun en tirera la leçon qu’il veut.
La parution en français de Wallenstein, un siècle après sa publication originale, est l’événement de cette rentrée littéraire. Rien d’étonnant à cela, l’actualité des grandes œuvres est comme la lumière, proportionnelle au temps qu’elles mettent à traverser l’opacité de leur époque.

Michel Vignard
Art Press, décembre 2012
présentation des extraits
Un inédit en français du célèbre auteur de Berlin Alexanderplatz (1929), ce n’est pas rien ! D’autant que Wallenstein, publié en 1920 et considéré comme son deuxième grand roman après Les Trois Bonds de Wang Lun (1913), s’avère d’une puissance rare : une véritable somme, « œuvre épique » selon la propre formule de l’auteur qui, si elle reprend le nom du condottiere Albrecht Wenzel Eusebius von Wallenstein, banquier spéculateur et escroc, allié de l’empereur Ferdinand II, est avant tout le portrait total de la guerre de Trente Ans qui a déchiré l’Europe de 1618 à 1648. Un conflit sanglant opposant catholiques et protestants, au sein principalement du Saint Empire romain germanique – pour le résumer hâtivement -, dans lequel Alfred Döblin a projeté sa propre expérience, traumatisante, de la Première Guerre mondiale, ayant commencé la rédaction de son livre en 1916 alors qu’il officiait comme médecin militaire à Verdun. C’est dire si Wallenstein est marqué par une forte dimension politique, redoutable critique du pouvoir et de la tyrannie, de l’appât du gain comme moteur de la guerre. Multipliant personnages et scènes de bataille, mêlant intrigues diplomatiques et banquets fastueux, cette épopée baroque et satirique, parfois aux frontières du grotesque, éblouit par sa verve et son style d’une modernité qui n’est pas sans rappeler celle d’un Louis-Ferdinand Céline – « Döblin se moque du “bel écrire” et de la langue standardisée de ceux qu’il appelle les “artistes de l’art”, ceux qui donnent dans la ciselure », souligne Michel Vanoosthuyse dans sa très riche préface. Wallenstein est un roman dense, presque étourdissant, d’une ambition qui force le respect.
D.P.
Lire, novembre 2012
Rencontre-débat autour de l'oeuvre d'Alfred Döblin
Le jeudi 16 avril 2015    Paris (75)
Rencontre-débat à l’Institut Goethe de Paris
17, avenue d’Iéna
75016 Paris
Le 16 avril 2015 à 19 heures

À l’occasion de l’attribution du prix Gérard de Nerval-SGDL/Goethe Institut 2014 à Michel Vanoosthuyse pour sa traduction de "Wallenstein" (2012) et de "L’art n’est pas libre, il agit. Écrits sur la littérature (1913-1948) (2013)" d’Alfred Döblin, tous deux parus aux éditions Agone

En présence de Michel Vanoosthuyse et de Jean-Pierre Morel

Né au sein de la bourgeoisie juive allemande, Alfred Döblin (1878-1957) a vécu à Berlin et à Paris, puis à New York où il se réfugie en 1940. Ses « romans-continents » explorent aussi bien la Chine que la forêt amazonienne, la guerre de Trente ans et les siècles à venir. Avec pour volonté inextinguible de comprendre le monde et l’homme dans le monde, Döblin a créé une langue à l’inventivité inouïe, mêlant poésie et parler populaire. Éclipsée par le succès de Berlin Alexanderplatz, son œuvre reste encore largement méconnue en France comme en Allemagne.


Professeur émérite à l’université Paul-Valéry de Montpellier, Michel Vanoosthuyse est spécialiste de la littérature allemande du XXe siècle. D’Alfred Döblin, il a également préfacé Les Trois Bonds de Wang Lun (Agone, 2011) et la tétralogie Novembre 1918. Une révolution allemande (Agone, 2008-2009).

Jean-Pierre Morel est professeur émérite de littérature comparée à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3.
Réalisation : William Dodé