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Maroc : l’obsession exportatrice

20 avril 2020|

Au début des années 2010 avec Hind Aïssaoui Bennani, Patrick Herman, journaliste et paysan, a enquêté au Maroc sur le développement et la réalité de l’agriculture biologique. Ce texte, issu de leurs observations, apporte des éléments de critique de ce qui est devenu un « bio-business ».

« Le bio offre une niche incroyable. » À Casablanca, au siège d’Ecocert-Maroc, Mounya el-Aouni, directrice générale, est confiante et enthousiaste. L’organisme de contrôle et de certification est présent dans le royaume depuis la fin des années 1990. Mais, « devant le développement du business et par souci de proximité avec les producteurs », il a décidé d’y ouvrir une filiale il y a trois ans. Ecocert Maroc emploie aujourd’hui huit personnes, connaît une croissance annuelle de 20 à 30 % et contrôle plus de 80 % du marché marocain de la certification biologique. L’huile d’argan représente près de la moitié du chiffre d’affaires de l’entreprise et le maraîchage presque 20 %. Pour Mounya el-Aouni, « le potentiel du Maroc en matière d’agriculture biologique est très important ». Le « business » des plantes aromatiques et médicinales progresse, malgré le recul causé par la crise européenne. Celui du figuier de barbarie représente aussi une « belle opportunité » et « connaît un essor incroyable ». Dans la région de Skhour Rhamna, plusieurs millions de dirhams* viennent d’être investis dans « une magnifique unité de transformation d’huile de cactus certifiée Ecocert ».

Mais le plus important pour la directrice générale est que le Maroc va enfin se doter d’une législation nationale en matière d’agriculture biologique. Cette bonne nouvelle serait due au dynamisme d’une toute jeune association, AMABio, l’Association marocaine de la filière des productions biologiques, dont Mounya el-Aouni est trésorière.

Un curieux mélange des genres au sommet

AMABio est née en 2009, à l’initiative de la société des Domaines agricoles*, filiale agricole de Siger, le tout puissant holding appartenant à Muhammad VI, roi du Maroc. Présent dans des secteurs aussi variés que les banques, les assurances, l’extraction minière, l’immobilier, la téléphonie, l’énergie ou la distribution automobile, Siger contrôlait 6 % du PIB marocain en 2009*.

À Rabat, dans des bureaux situés dans les luxueux jardins de la résidence royale de Dar es-Salam, Nourdin Aït Bihi nous met en garde : « Il ne faut pas confondre AMABio et les Domaines agricoles. » Mais l’exercice que nous propose le directeur des semences et des pépinières de la société royale est un peu acrobatique. Les deux structures ont à leur tête le même président, M. Bouammar, et se partagent un même directeur, Nourdin Aït Bihi lui-même. La confusion des genres ne s’arrête pas là. Si Mounya el-Aouni, directrice générale d’Ecocert Maroc, est trésorière d’AMABio, son prédécesseur, Rachid Touzani, était auparavant directeur du marketing aux Domaines agricoles. « Pur hasard », commente Nourdin Aït Bihi. Pour lui, AMABio est une alternative crédible aux différentes tentatives d’organisation de la filière et un pas décisif dans le développement de l’agriculture biologique au Maroc.

L’opération semble réussie puisque, après un an et demi d’existence, l’association a décroché un contrat-programme d’un montant de 1,12 milliard de dirhams (120 millions d’euros) auprès des pouvoirs publics. Le projet de loi nationale dont elle a obtenu la rédaction prévoit entre autres points essentiels le système de contrôle et de certification des produits biologiques.

Ce qui ne semble troubler personne, c’est qu’Ecocert ait été sollicité pour sa rédaction. « En raison de son expertise », nous explique Mounya el-Aouni. Nourdin Aït Bihi tient à être clair : « Les Domaines agricoles ne font pas de l’agriculture biologique par militantisme mais pour des raisons économiques. » Pour lui, l’agriculture biologique « constitue et constituera toujours une niche commerciale, sur le marché national comme à l’international ».

Pour l’économiste Najib Akesbi, le Maroc n’a eu qu’un seul objectif en matière agricole depuis son indépendance : exporter des produits de contre-saison à haute valeur ajoutée en profitant au maximum du climat et de sa proximité géographique avec l’Europe. Najib Akesbi insiste sur l’absence de vision en termes de protection des ressources naturelles de ce « développement agroexportateur, […] qui n’a tiré aucune leçon des dégâts du productivisme ». Telle qu’elle est promue par AMABio et les pouvoirs publics, l’agriculture biologique s’inscrit parfaitement dans cette logique. Le contrat-programme est clair : si l’agriculture biologique a besoin d’être soutenue, c’est pour répondre « à la demande croissante des marchés d’export » et pour développer « des potentialités d’exportation non encore exploitées ». D’ailleurs, selon Mounya el-Aouni, la démarche de certification Ecocert au Maroc est à 99 % motivée par l’accès au marché

Ressource en eau : la fuite en avant

Au sud du Maroc, dans la grande région amazigh du Sous, la province de Chtouka Aït Baha est un haut lieu de l’agriculture industrielle exportatrice du pays. Sur la route qui mène à Biougra, les serres maraîchères défilent les unes après les autres. Aux carrefours, sous les immenses panneaux de publicité des firmes semencières, des ouvrières, la tête et le visage couverts de fichus multicolores, font du stop quand elles ne sont pas entassées à l’arrière de camions. C’est au bord de cette route que se trouve la station de conditionnement de Primeurs bio du Sous (PBS), premier producteur et exportateur de légumes frais biologiques du Maroc.

Poussée à son paroxysme, l’agriculture industrielle soussie exerce une pression énorme sur la nappe phréatique, entraînant l’assèchement de nombreux puits à usage domestique et agricole. Dans sa thèse sur les conflits de l’eau au Maroc, Annabelle Houdret, chercheuse en sciences politiques, explique qu’il faut aujourd’hui creuser à 200 mètres pour trouver de l’eau alors que, dans les années 1960, elle était accessible à 25 mètres*. Le déficit hydrique est tel que les barrages sont mis à contribution pour pallier l’insuffisance des eaux de forage des fermes. Ces dernières années, plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles ont été abandonnés suite à la dégradation des terres et à la pénurie en eau.

Comme toutes les fermes maraîchères de la région, les huit sites de PBS sont irrigués. Pour le patron, Lahcen el-Hajjouji, le problème de l’eau n’existe pas. Selon lui, les agriculteurs creusent à 200 mètres par simple souci de confort, « pour être à l’aise ». Il affirme même que « le niveau statique [de la nappe] est à 60 mètres ». Ce fils de paysan s’est lancé dans la production de fruits et légumes biologiques en 1994, après sa rencontre avec un ancien agriculteur français. PBS, c’est 200 hectares de serres maraîchères, une cinquantaine d’hectares en plein champ et une centaine d’hectares d’agrumes. La production, 7 000 tonnes de légumes frais et 4 000 tonnes d’agrumes, est certifiée par Ecocert.

Elle est distribuée dans de grandes enseignes européennes grâce à un partenariat avec ProNatura, entreprise française leader de l’import-export de fruits et légumes biologiques en France et en Europe. L’entreprise française a également apporté un soutien technique au producteur marocain. Très admiratif du niveau technologique et agronomique de son associé, Henri de Pazzis, président de ProNatura, remet cependant en cause depuis quelque temps la validité de ce modèle pour l’agriculture biologique.

Le droit du travail est-il soluble dans la bio ?

Avec le climat marocain et la proximité des consommateurs européens, l’agriculture industrielle marocaine, qu’elle soit biologique ou non, bénéficie d’un autre avantage comparatif de taille : une main-d’œuvre docile et bon marché. Selon la Fédération nationale du secteur agricole de l’Union marocaine du travail (FNSA-UMT), premier syndicat agricole du pays, près de 100 000 ouvriers travaillent dans les fermes du Sous. Cette main-d’œuvre, à 75 % féminine, vient de toutes les régions du pays. À la fin des années 2000, lors de plusieurs conflits sociaux, les ouvriers du Sous ont dénoncé leurs conditions de travail et les entraves à la liberté syndicale. Une auditrice témoigne des pratiques sociales des employeurs de l’agriculture industrielle de la plaine soussie. À la demande de grandes enseignes européennes, cette personne (qui souhaite garder l’anonymat) réalise des contrôles sociaux pour le compte d’un organisme privé. Il s’agit généralement de vérifier si le droit du travail est respecté. « Dans les fermes du Sous, qu’elles soient biologiques ou non, la règle, c’est le non-respect du salaire minimum et la non-déclaration à la caisse de sécurité sociale. » À en croire Lahcen el-Hajjouji, chez PBS, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : ses ouvriers sont payés 15 à 20 % de plus que le minimum légal et sont représentés par un syndicat*. Il en veut pour preuve qu’il subit des contrôles du Business Social Compliance Initiative (BSCI), une émanation de l’Association européenne du commerce extérieur, dont les sociétés membres n’entendent pas faire des affaires sans respecter les droits des travailleurs. Pour Henri de Pazzis, grâce à l’exigence des clients européens, chez PBS, « on est à un très bon niveau sur la gestion du personnel ». Mais ailleurs, le son de cloche est différent.

Abdelhaq Hissan, responsable local du secteur agricole de la Confédération démocratique du travail (CDT), a tenté d’approcher des ouvriers de PBS en 2009. À l’occasion d’un dialogue social, des patrons de la région avaient cité cette ferme en exemple pour montrer aux ouvriers qu’il y avait pire ailleurs. « Nous avons alors tenté d’approcher les ouvriers de l’entreprise, mais ils n’osaient pas parler. Nous pensons qu’ils avaient peur », nous dit le responsable syndical. À l’inspection du travail, M. el-Yazidi, délégué de la province de Chtouka Aït Baha, est catégorique : chez PBS, il n’y a pas de syndicat. Destinées à faire la lumière sur ce point, les différentes demandes d’interview que nous avons adressées à Lahcen el-Hajjouji sont restées sans réponse.

Dans le petit local de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) de Biougra, nous retrouvons une trentaine d’ouvriers agricoles et d’enseignants, tous militants à la CDT. Pour eux, s’il n’y a pas de syndicat dans une ferme, les droits des travailleurs ne sont pas respectés. Ouvriers et ouvrières agricoles témoignent de leurs conditions de travail et des problèmes de la région. Ils dénoncent la complicité des autorités locales et du patronat, notamment sur l’état des véhicules qui transportent les ouvriers. Selon l’AMDH, en moyenne quatre accidents hebdomadaires impliquent des véhicules de transports d’ouvriers dans la province. En février dernier, deux ouvrières du groupe espagnol Dona Export ont ainsi été tuées. En septembre, c’est à bord d’un véhicule du groupe Azura, dont le patron est le vice-président d’AMABio, qu’une ouvrière a trouvé la mort. Les syndicalistes peinent à faire reconnaître ces accidents comme accidents du travail.

Dans les fermes, l’utilisation des produits phytosanitaires est elle aussi l’objet d’une bataille de tous les jours. « Avant qu’il n’y ait un syndicat dans notre ferme, expliquent deux ouvrières d’une entreprise espagnole, on nous aspergeait de produit alors même que nous travaillions. » L’une d’entre elles nous raconte sa grossesse difficile et la mort de son bébé un jour après sa naissance. La discussion s’engage autour de l’agriculture biologique. « À Chtouka Aït Baha, il n’y a pas d’agriculture biologique ! », martèlent A. et H. Pour ces deux ouvriers agricoles de souche paysanne, « vraie agriculture biologique » rime avec petite paysannerie. Syndicaliste dans l’enseignement et membre du bureau de l’AMDH de Biougra, H. dénonce la pollution de la nappe phréatique. « Avec tous les produits utilisés par la grande majorité des fermes ici, on ne peut pas parler d’agriculture biologique si on irrigue avec l’eau de la nappe. » Incarcéré pour avoir participé à une lutte syndicale chez la société française Soprofel, géant de l’agroexportation, H. a une idée précise sur ce qui se fait ici : « On nous exploite, on épuise et on pollue notre eau, pour la mettre dans des légumes qui vont nourrir d’autres populations, en Europe ou en Amérique. »

D’autres problèmes sont abordés à voix basse. En retrait, J., ouvrière dans une ferme et membre d’un bureau syndical, nous confie qu’elle ne compte plus les fermes qu’elle a quittées à cause du harcèlement sexuel qu’elle subissait de la part de ses supérieurs. Pour S., jeune militante syndicaliste, il faut briser le mur du silence et de la honte devant ce phénomène tellement répandu qu’elle compare les domaines de la région à un « marché aux femmes ».

À la recherche de terres vierges

« Mirage. Au cœur du Sahara marocain, à plus de 1 000 kilomètres au sud d’Agadir, […] une pointe de verdure surgit du désert. Il est difficile d’en croire ses yeux. Sur 25 hectares s’étend une exploitation agricole de pointe. Entouré de dunes de sable, le domaine de Tinguir (province de Dakhla) semble ne pas souffrir de la sécheresse et du climat aride. Son secret réside dans l’utilisation de techniques évoluées : une production sous serres couplée à une irrigation de goutte à goutte. » C’est ainsi que le quotidien francophone marocain L’Économiste vante les mérites de la ferme saharienne des Domaines agricoles dans son édition du 31 mars 2000.

Si la société royale, en compagnie d’autres mastodontes de l’agroexportation de produits maraîchers, dont les groupes Soprofel et Azura ainsi que le groupe GPA, du maire socialiste d’Agadir, Tariq Kabbaj, se sont implantés dans la région de Dakhla, c’est en raison du manque d’eau dans le Sous, qui les a contraints à abandonner des terres. « La production agricole dans le Sous entame son déclin. Il faut maintenant se tourner vers des terres vierges, en agriculture biologique comme en agriculture conventionnelle », constate M. Nabil, gérant de la station de conditionnement Primassa des Domaines agricoles, près d’Agadir.

Avec son importante nappe phréatique, dont l’agriculture prélève aujourd’hui 50 % des ressources renouvelables, Dakhla offre de belles perspectives. Les besoins devant être multipliés par quatre d’ici 2030, l’Agence hydraulique régionale envisage déjà le recours à des techniques comme le dessalement*. Le scénario soussi se profilerait-il aussi à Dakhla ? Quoi qu’il en soit, pour M. Nabil, Dakhla est idéal pour l’agriculture biologique. Il est vrai qu’en comparaison avec le sol épuisé du Sous et l’état sanitaire de ses serres surexploitées, la région saharienne présente des atouts indiscutables. C’est donc à la ferme de Tiniguir, plus précisément à Tiniguir-3, que les Domaines agricoles ont commencé il y a quelques années une activité de maraîchage biologique. Tomates, melons, concombres, poivrons et courgettes biologiques sont produits sous 40 hectares de serres, acheminés en camion vers Agadir, où ils sont conditionnés puis exportés, quand ils ne sont pas expédiés par avion depuis Dakhla.

Les ouvriers licenciés à la capitale

Jeudi 15 décembre 2011, Rabat. Sur le boulevard Muhammad V règne une ambiance électrique. Alors qu’un cortège de centaines de diplômés chômeurs remonte le boulevard propret de la capitale alaouite, un millier d’ouvriers agricoles manifestent devant la façade blanche du ministère de l’Agriculture. Avec un salaire minimum inférieur de 30 % au salaire minimum industriel, ils sont venus de tout le pays à l’appel de la FNSA-UMT pour dénoncer les discriminations dont ils sont victimes. En avril dernier, un dialogue social a abouti à un accord qui prévoit un alignement de leur salaire sur le salaire minimum industriel en trois ans. « Malgré le syndicalisme de combat que nous pratiquons depuis plus de vingt ans, nous n’y sommes pour rien », reconnaît Abdelhamid Amine, fondateur de la FNSA-UMT, pour qui « cette énorme avancée » a été gagnée sous la pression sociale et populaire du Mouvement du 20 février, encouragé par les révolutions tunisienne et égyptienne.

« Seulement, la pratique nous a appris à être vigilants. Il faut continuer à mettre la pression pour que cette déclaration de principe soit appliquée. » C’est précisément ce que les ouvriers de la fédération agricole de la FNSA-UMT entendent faire ce jour-là à Rabat. Ils revendiquent non seulement l’arrêt des discriminations salariales mais également la simple application du droit du travail. Inspirés des slogans du Mouvement du 20 février, leurs chants dénoncent aussi la corruption et la complicité des pouvoirs publics et du patronat.

Devant le microphone d’une des rares journalistes présentes, des dizaines d’entre eux font la queue. Chacun veut témoigner de ce qu’il vit dans l’indifférence des médias nationaux et internationaux. Venu de Dakhla avec quatorze de ses camarades, Hamid Fatmi écoute attentivement trois jeunes qui travaillent dans une pépinière agrumicole des Domaines agricoles à Kenitra et qui témoignent des mauvais traitements dont ils sont victimes. Ils ont tous en commun d’avoir été employés par la société royale.

Au service du roi…

Ce fils d’une famille pauvre de paysans du Moyen Atlas est arrivé à Dakhla en 2007. Comme tous ses collègues, Hamid Fatmi travaillait à la fois sous les serres biologiques et conventionnelles. Très vite, la nécessité d’un bureau syndical s’est imposée. « Nous avons entendu dire que le syndicat permettait d’avoir des droits. » Les ouvriers de Tiniguir commencent par réclamer de meilleures conditions de vie. Les trois fermes de Tiniguir se trouvant à deux heures de route de la ville de Dakhla, les ouvriers, tous issus du Maroc dit « intérieur », sont logés sur place. Ils vivent à six dans des chambres de 12 mètres carrés, où ils dorment et cuisinent. L’eau qu’ils boivent est celle, chargée en soufre, qui sert à l’irrigation des cultures. « Nous avons dû négocier plusieurs semaines pour obtenir des citernes d’eau potable », se rappelle Hamid Fatmi, qui a vu plusieurs de ses collègues souffrir de maladies rénales. Malgré leurs revendications, ils n’obtiendront pas d’amélioration de leur habitat ni la mise en place d’un service de premier secours. Après avoir arraché quelques droits relatifs aux congés et amélioré leur taux de couverture sociale, ils finiront aussi par obtenir des bulletins de paye et une carte de travail.

« Un samedi matin de juillet 2010, alors que nous allions travailler, nous avons eu la visite d’un conseiller juridique des Domaines agricoles accompagné de gendarmes, d’un huissier de justice, du délégué du travail et d’un inspecteur du travail. Il nous a alors déclaré que nous devions tripler notre production journalière. » Pour les ouvriers, cette exigence « dépasse l’entendement ». Alors que Hamid Fatmi tente de s’exprimer en sa qualité de délégué syndical, le conseiller juridique lui annonce son licenciement avant de préciser, en présence des témoins institutionnels, que « dans les fermes du roi, on ne fonctionne pas avec le code du travail ». Pendant l’été 2010, 150 personnes sont licenciées de Tiniguir. Depuis, certaines d’entre elles sont revenues travailler sous les serres royales, via des sociétés d’intérim.

Pour Muhammad Hakech, le secrétaire général de la FNSA-UMT, le cas des ouvriers de Tiniguir n’est ni isolé ni spécifique aux Domaines agricoles. « La tendance générale chez le patronat agricole est de se désengager des relations directes de travail en ayant recours de plus en plus systématiquement à des sociétés d’intérim. » Mais l’histoire des ouvriers de Tiniguir démontre l’impasse à laquelle mène l’affairisme du régime marocain. Que ce soit au palais de justice, à la délégation du travail, à l’inspection du travail, au gouvernorat, toutes les portes se ferment devant les anciens ouvriers du roi qui réclament justice. « Le président du tribunal de Dakhla m’a dit qu’avec cette histoire nous allons finir en prison », déclare Hamid Fatmi, qui a décidé de ne pas lâcher malgré tout. « J’ai tout perdu. Je venais de me marier et, avec ces problèmes, ma femme a demandé le divorce. » Avec ses collègues, ils multiplient les sit-in depuis plusieurs mois pour interpeller directement le roi sur les conditions de leur licenciement. « Si je vais travailler ailleurs et que mon employeur apprend la façon dont j’ai été licencié de chez le roi, comment ne pas s’attendre à ce que lui non plus ne respecte pas mes droits ? »

Sur l’agriculture biologique pratiquée à Tiniguir-3, Hamid Fatmi précise que, si les traitements phytosanitaires ne sont pas les mêmes que sous les serres conventionnelles de Tiniguir-1 et 2, l’état d’esprit des employeurs reste inchangé : « Tout ce qui les intéresse, c’est le tonnage. » Hormis l’audit annuel, il n’a jamais vu de contrôles. « Tout ce que je sais, c’est que, quand le président du groupe venait, c’était le branle-bas de combat à Tiniguir. Les responsables nous demandaient de tout nettoyer, de cacher les emballages des produits que nous utilisions. Même les ouvriers devaient se cacher. Seuls certains devaient travailler dans les serres, bien habillés. »

Même si le syndicalisme demeure une pratique à risque dans le secteur de l’agriculture industrielle, qu’elle soit bio ou pas, il n’en reste pas moins qu’il constitue la seule forme réelle de pression qui permette de faire évoluer les conditions sociales et les droits humains sous les serres, même de manière sporadique.

La production d’huile d’argan, produit phare de l’agriculture bio marocaine, mobilise une autre main-d’œuvre, quasi exclusivement féminine et issue des douars du monde rural. Qu’elles soient employées par les coopératives de production ou par des entreprises privées, que devient le statut de ces femmes berbères qui ont pour l’essentiel cessé de produire artisanalement à domicile ? La certification bio est-elle garante d’une attention portée aux conditions sociales de production et d’un gain d’autonomie pour les populations concernées ?

À suivre…

Patrick Herman et Hind Aïssaoui Bennani

Extrait de La Bio entre business et projet de société (Agone, 2012), p. 181-193.