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Mécanique, heurts et malheurs de la concentration éditoriale (I)

27 novembre 2025|

Le 22 mai 2025 était organisée à l’Assemblée nationale, par Sarah Legrain, un colloque sur « La culture en danger ». Dans une table-ronde consacrée à « La riposte culturelle face à l’extrême-droitisation », l’éditeur Merlin Jacquet-Makowka intervenait pour le collectif Déborder Bolloré. Nous donnons ici une version revue et actualisée de son intervention en vue du deuxième volet de ce colloque, le 3 décembre prochain.

Je suis venu parler de l’édition et du livre dans leur ensemble : gros livres, petits livres, papier ou numérique, livres de cuisine, de sciences sociales, livres de recherches universitaires en passant par la bande dessinée ou par la littérature la plus classique ou la plus populaire, des livres qui se vendent beaucoup ou qui ne se vendent pas du tout.

C’est cette diversité que le système éditorial – car c’est un système – devrait garantir : c’est-à-dire garantir que tous les livres puissent être écrits, édités, rendus visibles et distribués dans des points de vente accessibles à tous les publics.

Une édition en bon état, économique, social mais aussi démocratique, devrait assurer, si ce n’est cette diversité, en tout cas les conditions de possibilité de celle-ci.

Car s’il n’y avait pas cette diversité, qu’y aurait-il d’autre ? Une hégémonie formelle – et idéologique : puisque cette diversité est aussi – elle doit l’être – une diversité idéologique.

Or aujourd’hui, en France, 90% du marché de l’édition est produit par seulement dix groupes.

Ces groupes ne sont pas des éditeurs à proprement parler mais des holdings (dont le nom n’apparaît pas toujours sur les livres) à la tête de nombreuses maisons, parfois propriétaires d’autres maisons à la façon de poupées russes, maisons alors reléguées à un statut de « marque ».

Ainsi, sur son site, Hachette revendique plus de 200 « marques d’édition » parmi lesquelles Larousse, Calmann-Lévy, Fayard, Grasset et Stock ; de la même façon, Magridall-Gallimard possède, entre autres grandes marques, Flammarion, J’ai lu, Minuit, P.O.L, Denoël et Casterman ; Média-Participations est à la tête du Seuil, Mango, Dupuis, Dargaud, Kana, Urban Comics ; et on trouve chez Editis La Découverte, Robert Laffont, Plon, Delcourt, etc.1Les éditions Agone et le média en ligne Le vent se lève ont publié un carte qui représente ces groupes au milieu des indépendants en littérature générale, « Édition : qui possède quoi ».

Et parmi ces dix groupes, quatre d’entre eux contrôlent à eux seuls 70% du marché et 80% de la distribution. C’est ce que nous appelons la concentration éditoriale, qui est le contraire de la diversité.

Pour en donner la mesure : tandis que ces quatre plus gros groupes éditoriaux affichent un CA presque cinq fois supérieur à celui de tous les autres éditeurs réunis (4,974Md€ contre 1,071Md€), le plus gros de ces groupes (Hachette) affiche à lui seul un CA supérieur à celui des trois autres plus gros groupes réunis (2,873Md€ contre 2,101Md€). Et cette concentration s’accélère : sur les 200 plus gros éditeurs du classement annuel de Livres hebdo, ils étaient 166 à être indépendants en 2009, contre 105 en 2025.

Ces quatre plus gros groupes éditoriaux qui concentrent 70% du marché sont Hachette (contrôlé par Vincent Bolloré), Editis (par Daniel Křetínský), Média-Participations (par Rémy Montagne), Madrigall (par Antoine Gallimard).

Rappelons qu’à travers Vivendi, Vincent Bolloré dirigeait Editis, deuxième groupe éditorial français, depuis 2018. Depuis cette position, son souhait était de racheter Hachette. La commission européenne a empêché ce rapprochement sur la base de la législation antitrust. Pour acquérir Hachette, Bolloré s’est donc séparé d’Editis, convoité par beaucoup et finalement racheté par CMI (Daniel Křetínský).

Hachette pèse près donc de 3Md€2Selon BFM Bourse et Lagardère publishing, en 2024, Hachette livres a réalisé un CA de 2,873MM€, et Louis Hachette Group (la holding issue de la scission de Vivendi, laquelle comprend également le JDD, Europe 1, Voici, les points Relay, etc.), un CA de 9,235Md€.. C’est énorme, mais y compris en comparaison avec des autres marchés culturels : plus de deux fois les recettes 2024 des exploitations en salles au cinéma, tous films confondus ; plus que l’intégralité du secteur de la vidéo, plates-formes type Netflix comprises31,346 Md€ de recettes en salles tous films confondus ; 2,7Md € de CA pour l’intégralité du secteur de la vidéo, plates-formes de streaming et VOD comprises — chiffres 2024 du CNC. ; et aussi trois fois le CA de la musique enregistrée41,03Md€ en 2024 pour la musique enregistrée, dont 664M€ pour le streaming, selon le Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP)..

Au-delà de Bolloré, c’est l’idée même de la concentration éditoriale qui semble systématiquement échapper à l’imaginaire antifasciste et à la critique des médias, où l’édition demeure dans l’angle mort.

S’il ne s’agissait que de chiffres, Hachette ne ferait pas le poids face aux GAFAM ou à LVMH. Et pourtant, l’influence de Hachette est considérable : car il s’agit de livres et que les livres, en effet, sont influents. Ils le sont de manière parfois complexe, ils le sont à retardement ; et cette influence n’a pas besoin de s’exercer directement sur les opinions pour être structurante. Fictions, dictionnaires, manuels scolaires ou de formation, de sciences sociales, de développement personnel, etc. ; produire l’inventaire (par le contenu comme par la forme) de ces influences serait un chantier à engager.

Enfin, structurants et influents, les livres le sont même lorsqu’ils ne sont que peu ou pas lus. De la même façon qu’on n’a pas besoin de regarder la télé pour être concerné par CNews, on n’a pas besoin d’être lecteur pour être concerné par ce qui se passe dans les livres.

Nous connaissons tous des cas de livres qui ont un impact, par exemple médiatique, sans avoir été lus – les essais d’actualité ou de personnalités en sont le meilleur exemple : quand un livre de Jordan Bardella paraît, la question de son contenu est en elle-même hors sujet. Il est rare que la moindre ligne en soit d’ailleurs commentée. Bon nombre de livres qui font l’objet d’une promotion médiatique sont, sinon purement accessoires à cette publicité, du moins indissociables et indiscernables de celle-ci.

Nous connaissons tous, aussi, des cas de livres qui ont un impact car ils ont été lus par un petit nombre déterminant de personnes. Un petit nombre d’intellectuels, de citoyens ou de militants. Un petit nombre de milliardaires.

Nous savons tous enfin combien un livre peut, en tant qu’objet de distinction symbolique, influencer le corps social et déterminer les habitus culturels : cette autre nature du livre doit nous enjoindre à la plus grande prudence quant aux politiques publiques de la lecture, afin par exemple de ne pas faire du livre un privilège de classe, ou encore un véhicule pour la distinction culturelle.

Démontrer, détailler l’influence de l’édition serait l’objet d’une communication en elle-même, mais nous la constatons de façon certaine. On lui connaît par ailleurs un pouvoir d’influence majeur sur les autres secteurs culturels : spectacle vivant, cinéma, musique, etc. Selon une étude du CNL, une œuvre cinématographique sur cinq est une adaptation directe d’un livre – une sur trois pour les plus gros succès au box-office. Il ne s’agit donc aucunement d’un espace folklorique dont l’importance ne serait que locale.

Aussi Bolloré n’est-il qu’un cas particulièrement visible. Il a un projet politique clair, qu’il propage sans complexe via les médias qu’il contrôle. Mais il n’est pas une anomalie : même les plus discrets comme Antoine Gallimard (Madrigall) ou Francis Esmenard (Albin Michel) s’expriment parfois (par leurs livres ou dans la presse) sur leur agenda politique, lequel n’est, sur le fond, pas si loin de celui de Bolloré.

Cependant, la question ne se joue pas tant à l’endroit des opinions individuelles de ces patrons que de leur méthode commune, à savoir le capitalisme dérégulé et la concentration éditoriale, qui affecte donc la quasi-totalité du livre. Car c’est bien cette concentration qui est le problème ici. Et s’il y a une apparente diversité dans les publications de ces groupes, à l’instar des maisons qui les composent, c’est bien la tendance générale de leurs publications qui est à considérer, tendance que ces groupes contrôlent.

Car que font-ils, ces milliardaires, avec l’édition ? Ils font de l’idéologie, nous l’avons évoqué, et ils font du commerce.

Débrouiller ce système économique très particulier demanderait un long exposé. Néanmoins, ce qu’il faut retenir ici est que le commerce des livres et leur influence idéologique, pour des milliardaires, vont de pair.

En revanche, n’allez pas croire que l’enjeu de l’édition n’est qu’économique.

Ce marché, tout énorme qu’il soit pour un marché culturel, n’en est pas moins un marché économique mineur pour ces mastodontes de l’édition – dont l’édition n’est jamais la seule activité. Hachette Livre (le groupe d’édition stricto sensus) réalise ainsi un CA d’un peu moins de 3 milliards d’euros au sein de Louis Hachette Group dont le CA est de 9 milliards d’euros ; en remontant encore l’organigramme, le CA du Groupe Bolloré est d’environ 14 milliards d’euros (avec près de 8 milliards d’euros de CA pour Bolloré Logistics).

Editis, de son côté, affiche un CA d’environ 700M€. Le groupe est la propriété de CMI, lui-même détenu par la méga holding tchèque EP Corporate Group (~5Md€), liée au groupe EPH (charbon et gaz, ~24Md€) également dirigé par Daniel Křetínský.

Ce schéma s’observe chez à peu près tous les grands groupes. Mais on devine que leurs dirigeants ne sont pas devenus si riches en vendant des livres : il faut déjà l’être pour diriger de telles holdings. Logistique, énergie, transports, banques et assurances se taillent la part du lion.

Gallimard pourrait faire exception dans ce paysage, sa holding Madrigall ayant racheté l’essentiel de ses parts ces dernières années (à l’exception de LVMH – Bernard Arnault – qui en possède 9,5%) et n’étant pas la propriété d’un autre groupe au-dessus d’elle. L’essentiel de son activité repose donc bel et bien sur le commerce de livres ; cependant, il faut souligner que plus de la moitié du CA de Madrigall (600M€) est réalisé par la SODIS (~300M€), filiale de Madrigall, qui est le distributeur de plus de 400 éditeurs : Gallimard fait donc le plus gros de son CA par le commerce des livres… des autres éditeurs.

(À suivre…)

Merlin Jacquet-Makowka

Première partie, complétée et actualisée, d’une intervention à l’Assemblée nationale, le 22 mai 2025, dans un colloque sur « La culture en danger ».