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Médiocratie

25 février 2009|

Par la grâce des médias, les élections sont devenues dans nos démocraties de véritables opéras, orchestrés et mis en scène par un recours intensif à tout l’arsenal de la publicité et de la propagande déguisées en information. Dans une chorégraphie minutieusement réglée par leurs conseillers en communication, les « grands » candidats sont venus faire leur numéro de danse du nombril, en mobilisant autour d’eux un ballet de faire-valoir appartenant à ce qu’il est convenu d’appeler les « élites de la nation ».

On a pu voir ainsi se presser sur les tréteaux, bombant le torse et se bousculant pour mieux entrer dans le champ des caméras, de « grands » intellectuels, pêle-mêle avec de « grands » acteurs, de « grands » chanteurs, de « grands » champions sportifs, et un tas d’autres « grands » qui sont censés faire la grandeur de la France, si l’on en croit les « grands » journalistes qui animent ces « grandes » cérémonies rituelles.

Nul doute que cet exhibitionnisme de la « grandeur » doit impressionner nombre de citoyens enclins à se prosterner devant l’étalage de l’importance sociale, ce que Pascal appelait justement les « grandeurs d’établissement ». Mais il en est d’autres, dont je m’honore de faire partie, qui dans tout ce déploiement de grandeur ont été surtout frappés par l’insigne médiocrité du spectacle et de tous ses acteurs, y compris des candidats eux-mêmes. Et on voudrait nous faire croire que l’élite, ce serait ÇA ! On ne peut pas dire honnêtement de tout ce beau monde que c’est un ramassis de nullités, dans la mesure où la plupart ont fait preuve, à un moment donné, d’un peu de talent dans un domaine ou un autre. Mais on ne peut pas dire non plus que cela suffise à leur assurer une gloire immortelle. Ni tout à fait nuls, ni véritablement grands, ils sont simplement médiocres, et sans la complaisance intéressée des marchands de la presse « people » et de leurs annonceurs, qui font trafic de ces fétiches et leur fabriquent du « charisme » à grands renforts de pub et de com, ils ne seraient jamais devenus des « stars » ni des « idoles » ; tout au plus, dans les meilleurs des cas, aurait-on pu parler de ces étoiles filantes dont l’éclat fugace annonce le retour au néant.

Et toutes ces marionnettes, enflées de vent et rayonnantes de médiocrité satisfaite, s’adressaient à nous pour nous dire, par leur seule présence : « Allons braves gens, regardez-vous, vous les humbles, la piétaille, les minus, la roture, et puis regardez-nous, nous le sel de la France, le champagne de la droite, le caviar de la gauche, l’incarnation de l’aristocratie républicaine, les précieuses élites, la noblesse new look, les nouvelles altesses et éminences, bref, les grands de ce monde, nous qui venons féalement mettre notre grandeur au service des meilleurs d’entre nous, les « grands » candidats à la majesté présidentielle ».

Ravis et subjugués par tant de m’as-tuvuisme tapageur, les électeurs de base applaudissaient à tout rompre. A l’exception de quelques-uns qui avaient remarqué que, pour mieux faire illusion, tous ces prétentieux bateleurs s’étaient, à l’instar de leur « grand » candidat préféré, juchés sur des talonnettes.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2007. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d’Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)