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Carnets d’un intérimaire
Préface de Michel Pialoux
Parution : 16/09/2003
ISBN : 2748900049
Format papier : 160 pages (12 x 21 cm)
13.00 € + port : 1.30 €

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Daniel Martinez a consigné ici son quotidien de travailleur intérimaire dans la région de Bordeaux. Récits de chantiers, réflexions et colère devant le piège qui se referme, ces Carnets témoignent d’une vie au risque de la précarité.

Foreign Rights

English notice

Notebooks of a Temporary Worker
Preface by Michel Pialoux

In these notebooks, Daniel Martinez describes his daily routine as a temporary worker in the Bordeaux area. With his accounts of some of the sites, notes on his thoughts and the anger he felt as the trap began closing round him, they are the testimony of a life lived with the constant risks of all that temporary employment entails.
” When I accepted this mission, the Bis Agency told me the only thing it involved was clearing the site and cleaning it up. At the outset, there’d never been any question or mention of transporting glass partition walls. But ” temps. can take anything ”, or so it’s claimed. We were made to carry fireproof glass doors of impressive dimensions. Professional glaziers use handles with powerful rubber suckers that we hadn’t got. As fully qualified professionals, they’re paid a going rate of fifty francs per hour, whereas we get the minimum legal wage, no more.
Worn out and in a total physical and moral daze, we knock off at 6 p.m. I quickly go and phone the agency to claim the risk bonus the glaziers told us about. An embarrassed silence follows, then some evasive replies. The sub-contractor employing us had not taken this kind of step into account in his budget. But I need money, I need to eat. All I can do is keep quiet. How many colleagues of misfortune have I been with who weren’t wearing safety shoes or a safety harness when these were obligatory by law ? How many people have I seen operating a fork-lift truck without the appropriate licence ? What are factory and work inspectors for ? ”

« Lorsque j’ai accepté cette mission, l’agence Bis m’avait dit qu’il ne s’agissait que d’un nettoyage de chantier. Au départ, il n’était aucunement question d’un quelconque transport de cloisons vitrées. Mais “les intérimaires peuvent tout supporter”… On nous fait transporter des portes ignifugées d’un gabarit assez impressionnant. Les vitriers utilisent des poignées avec de puissantes ventouses, que nous n’avons pas. Ils bénéficient d’un taux horaire de cinquante francs en qualité d’ouvriers qualifiés ; nous touchons le SMIC.
Exténués, abrutis moralement et physiquement, nous débauchons à 18 heures. Je m’empresse de téléphoner à l’agence pour réclamer la prime de risque dont nous ont parlé les vitriers. Silence gêné. Réponses évasives. Le sous-traitant qui nous emploie n’a pas prévu cette mesure dans son budget. J’ai besoin de fric, j’ai besoin de bouffer. Je ne peux que fermer ma gueule. Combien ai-je côtoyé de copains d’infortune qui travaillaient sans chaussures adéquates ou harnais de sécurité alors que ceux-ci étaient obligatoires ? Combien en ai-je rencontré qui conduisaient un chariot élévateur sans permis de cariste ? À quoi sert l’Inspection du travail ? »

Dossier de presse
Yoann Debuys
N’autre école-Un autre futur, n°9, automne 2005
Miguel Chueca
La Question sociale, printemps-été 2004
Gilles Guitton
Sud Ouest, 02/03/2004
J.-L. P
Le Canard enchaîné, 18/02/2004
Roland Pfefferkorn
La Marseillaise, 04/12/2003
Sud-Ouest, 04/11/2003
Z. A.
L'Étincelle, 11/2003
Propos recueillis par P. Gorse et L. Chollon
L'Ormée, 10-11/2003
L’écriture au travail

Le monde du travail, parent pauvre de la production éditoriale, peine à trouver le chemin des tables de librairies, ou alors pour le chant du cygne d’une lutte ouvrière perdue d’avance. Comme si tout récit, toute écriture sur le sujet ne pouvait prendre place que lorsque ses acteurs quittent la scène.

Relation paradoxale qui confine à la cruauté que celle entre cette classe laborieuse et ses auteurs qui ne la font revivre que sur le cadavre de sa mort sociale. Relation qui confisque au monde du travail tout rapport littéraire à son environnement. Ainsi la double lecture de l’écriture au travail comme écriture dans le lieu de travail mais aussi comme travail de l’écriture du lieu de travail s’en trouve neutralisée en rejetant tout texte de ce milieu dans une logique de réception testimoniale et militante. Des écrits récents, pourtant, nous invitent à les lire d’un autre regard.

« Il y a des mots qu’on attend toute sa vie »

La perte du lieu de travail comme premier territoire où pouvait s’asseoir l’écriture pour mieux s’en défaire, Daniel Martinez s’y retrouve confronté. Devenu intérimaire en raison des aléas de la vie économique capitaliste, il ne se retrouve écrasé par aucun lieu comme pouvait l’être François Bon où Jean-Pierre Levaray. Le lieu de l’oppression s’exerce directement sur son corps, son cœur et son esprit. Une aliénation totale qui oblige Daniel Martinez à de nombreuses reprises à ne plus oser dire « je » ni « il » mais « l’intérimaire », mot vide de toute substance et qui ne donne même pas un statut entre la vie et la mort ouvert sur une sortie possible. « Il y a des jours où la mort serait la bienvenue. » Le statut de Daniel Martinez n’offre aucune prise apparente à l’écriture. Ni un lieu qui écrase, ni le sentiment d’un corps déchiré. Lire ses carnets comme un témoignage hors pair de la condition d’intérimaire est alors tentant. On peut cependant regretter le choix de l’éditeur qui en les publiant dans la collection « Mémoires sociales » et le faisant préfacer par un sociologue ayant travaillé sur la condition ouvrière l’enferme dans une lecture trop « socialisante ». N’est-il pas possible de publier le texte de Daniel Martinez dans la collection « Marginales » de grande qualité ou dans une nouvelle collection recueillant ces textes si particuliers mais si importants en refusant ainsi de rejeter directement Les Carnets dans l’Histoire comme s’il n’avait de valeur que patrimoniale ?

Les Carnets d’un intérimaire me semble mériter une autre lecture à la hauteur du chemin que se donne Daniel Martinez à parcourir. Car si, en effet, le titre invite à y voir des instantanés découpés sous forme de chapitres distincts les uns des autres, je ne peux m’empêcher d’y lire également le reflet d’un égarement subi dont le texte ainsi construit servirait à son auteur de fil d’Ariane pour retrouver le chemin de sa dignité et des combats. Il s’agira d’abord d’habiter de nouveau un corps devenu étranger à lui-même en reprenant chacun des membres fatigués puis en expliquant au lecteur chacun des gestes d’un travail dénigré par d’autres. Il s’agira ensuite de tisser des liens avec l’environnement de travail mais ici pas immédiatement un lieu qui change trop souvent mais des collègues intérimaires dont la description, même parfois en quelques traits, suffit à se retrouver, ou des petits chefs dont les mots retournent la suffisance sans difficultés. Il s’agira encore de retrouver la compagne tant aimée mais que de maigres parenthèses peinent à protéger d’une situation vécue comme un échec. À l’image des labyrinthes empruntés par l’intérimaire qu’il est pour rejoindre des lieux de missions, Daniel Martinez cherche une voie pour sortir, pour sortir de lui-même et se reconstruire. La description des lieux, absente une bonne partie du texte, joue un rôle important dans ce parcours sinueux mais libérateur. Il ne les évoquera que lorsqu’il a le sentiment qu’ils l’aident quelque peu comme ce quartier ouvrier qui l’apaise ou lorsqu’ils l’amènent au bord de l’anéantissement : une grande usine dont la crasse engouffre, un entrepôt vide et grand qui empêche de se rasséréner. Ce n’est que dans ce lieu aux allures dantesques pour reprendre l’image de Daniel Martinez que l’errance verra son terme. Entrer dans sa propre mort, en pleine forme, sans corps en putréfaction, comme si le texte avait fonction de s’anéantir pour se construire, pour remonter la pente. Ce n’est qu’à partir des portes de l’enfer que Daniel Martinez reprendra la route de sa dignité, de son militantisme et pourra opposer à ses premières errances et à sa descente les chemins escarpés et montagneux de ses chères Pyrénées.

Le texte de Daniel Martinez est significatif du mouvement imposé à l’écriture du travail. Celle-ci est traversée par une contrainte complexe et contradictoire. Elle nécessite un véritable effort sur elle-même pour descendre au plus proche du travail, du lieu qui l’opprime. Descente qui doit toujours aller au plus près, pour le saisir et pouvoir en remonter. Mais elle ne doit jamais s’y fondre en laissant un espace le plus infime possible pour que s’y glisse, entre l’instant vécu et le moment écrit, une poétique.

Yoann Debuys
N’autre école-Un autre futur, n°9, automne 2005
« Les attaques incessantes du patronat contre le droit du travail… »
Les attaques incessantes du patronat contre le droit du travail, s’attachant particulièrement à généraliser les formes les plus précaires de contrat de travail, du contrat de mission au CDD éternel, visent aujourd’hui à transformer le travail temporaire, l’intérim, en mode central de la gestion capitaliste de la « main-d’œuvre ». L’extraordinaire développement de l’intérim chez les emplois les plus faiblement qualifiés et chez les ouvriers est une réalité tout autant incontournable que minimisée par les discours officiels des gouvernements et des syndicats, les uns par intérêts, les autres par une incapacité chronique à dessiner un projet syndical englobant cette relation fragmentée et précaire au monde du travail.
Recouvrant l’intérim du voile pudique de « travail choisi », d’une liberté au service de la mobilité et de la flexibilité, les zélateurs du libéralisme dessinent ainsi le projet totalitaire d’une société ou les hommes, niés en tant que tel, sont une variable d’ajustement des taux de profit.
Carnets d’un intérimaire est « certainement un des documents les plus forts que l’on puisse trouver sur la profondeur du gouffre qui s’est créé entre la gauche et les ouvriers, sur la montée de leur exaspération, sur la rage qui a saisi certains d’entre eux ».
C’est « un regard lucide sur la manière dont le recours à l’intérim est en train de devenir la norme, d’être institutionnalisé », transformant les hommes en « modernes esclaves d’une société hyper-productiviste. »
Daniel Martinez y consigne son quotidien de travailleur intérimaire dans la région de Bordeaux. Jour après jour, il raconte le désespoir, la perte de la dignité, les petits chefs, les sales boulots, les vexations et la logique économique qui broie les hommes et les femmes. Récit sombre et sans complaisance, il sussure également des témoignages de résistances et de solidarités, ceux d’ouvriers trahis et abandonnés par les partis de gauche, conscients malgré la culpabilisation et le mépris qu’en face d’eux, ce sont des hommes qui chaque jour font tourner les rouages de la précarité.
« Regarde ton travail, le néant et la torture y participent » affichaient les murs des révoltes passées. Daniel Martinez y répond par la révolte : « Nous n’avons pas le droit de renoncer, de nous résigner, sinon, comme a dit Céline, “nous n’aurons plus assez de musique dans le cœur pour faire danser un peu notre vie”. »
Débattre, printemps 2005
« Que la classe ouvrière existe ou pas… »
Que la classe ouvrière existe ou pas, c’est une question qui mériterait sans doute plus que les quelques lignes qu’on pourrait lui consacrer ici, si on veut bien du moins ne pas la réduire à une simple collection d’individus remplissant des tâches subalternes et plus ou moins semblables au plus bas de l’échelle sociale. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que les ouvriers, eux, n’ont pas cessé d’exister et qu’on peut les rencontrer ailleurs que dans les films de Ken Loach ou dans les usines à sueur des pays du tiers monde. Et non seulement ils continuent d’exister, mais certains d’entre eux ont même l’outrecuidance de prendre la parole et d’écrire des livres pour faire part de la situation qui leur est faite dans une société qui croit avoir remisé une fois pour toutes la question sociale au rayon des accessoires défraîchis et hors d’usage. C’est le cas de Daniel Martinez, dont les éditions Agone ont récemment publié les Carnets d’un intérimaire, assortis d’une préface du sociologue Michel Pialoux – connu pour ses travaux sur les ouvriers de la région de Sochaux, écrits en collaboration avec Stéphane Beaud –, qui ne manque pas de relever l’originalité de ce petit ouvrage : en effet, s’il existe maintenant une documentation importante sur le travail précaire, à commencer par le presque classique Le Salarié de la précarité de Serge Paugam, et si, par ailleurs, des ouvriers ont publié des témoignages sur leur vie en usine – le dernier en date étant Jean-Pierre Levaray avec Putain d’usine ou Classe fantôme –, on n’avait encore pas lu un témoignage sur l’expérience vécue de la précarité par un précaire même.
Ce vide – d’autant plus regrettable que nous avons connu, comme personne ne l’ignore, une véritable explosion de la précarité du travail au cours des vingt dernières années dans une grande partie des pays développés – est comblé enfin avec la publication du petit livre de D. Martinez, ce qui ne l’a pas empêché d’être passé sous silence par la plupart des médias.
On lira dans ces Carnets écrits par un homme en colère ce qu’est la vie des travailleurs condamnés à la précarité, de ces intérimaires dont il dit si bien qu’ils sont la « main-d’œuvre supplémentaire et bon marché destinée à rattraper le temps perdu ». Être intérimaire, c’est d’abord accepter tout ce qui se présente, et jouer au manutentionnaire, à l’ouvrier-nettoyeur, au déménageur, au magasinier-cariste, etc., ballotté de-ci de-là, au gré de missions qui ne durent jamais très longtemps, sauf quand il s’agit de chantiers de longue durée : « Un cas de figure, précise l’auteur, de plus en plus rare, conséquence d’une conjoncture économique catastrophique ». C’est supporter la double contrainte qui pèse sur lui : celle de l’agence d’intérim qui le paie et celle du commanditaire qui organise son travail. Et c’est accepter, bon gré mal gré, le mépris des règles d’hygiène et de sécurité les plus élémentaires, réservées aux seuls ouvriers à temps plein : « Sur de nombreux chantiers, combien ai-je côtoyé de copains d’infortune qui travaillaient sans chaussures adéquates ou harnais de sécurité alors que ceux-ci étaient obligatoires ? » Et quand on a compris qu’on ne verra pas l’ombre de la prime de risque promise pour un travail particulièrement dangereux, que faire sinon mettre son mouchoir et tout le reste par dessus, et « fermer sa gueule » parce qu’il faut bien manger et que, quand on est intérimaire, il vaut mieux ne pas compter sur les syndicats ni sur les prud’hommes ni sur des inspecteurs du travail qui brillent par leur absence ni sur rien qui, de près ou de loin, ressemble au « droit du travail ».
Mais être intérimaire, c’est aussi téléphoner, dès 8 heures du matin, aux agences de travail temporaire pour savoir de quoi sera faite la journée qui vient, et c’est, en attendant un coup de fil hypothétique, occuper son temps du mieux qu’on peut « afin de ne jamais tomber dans le marasme et la déprime ». Lire les annonces parues dans la presse du matin, solliciter des entreprises ou des administrations, aller à des rendez-vous, rédiger des curriculum vitæ, c’est-à-dire faire ce « parcours du combattant » qui s’apparente surtout, aux yeux de Daniel Martinez, « au cheminement du vaincu ».
L’auteur de ces Carnets montre aussi comment la précarité fait sentir ses effets sur la vie de l’intérimaire : « retards de paiement sur les échéances, dettes, créanciers, lettres de rappel, mises en demeure, “commandement”, “dernier avis avant poursuites” », avant de s’insinuer au sein même du couple et de miner des relations sentimentales qu’on croyait à l’abri de toutes les épreuves. Et si le désespoir ou la résignation semblent parfois l’emporter, ils n’en effacent pas pour autant les rêves d’une autre société, comme l’attestent, parmi d’autres, ces mots adressés à la « grande prêtresse de la fondation Agir contre l’exclusion qui a fabriqué des cohortes d’exclus », la « socialiste » Martine Aubry : « Non, mesdames et messieurs les bienfaiteurs, nous ne nous morfondons pas, nous ne pleurons pas sur notre triste sort. Nous avons soif de justice. Nous réclamons simplement une société plus égalitaire ».
Le lecteur aura compris qu’on a affaire en l’occurrence à un témoignage de première importance qui, bien autrement que ne sauraient le faire de savants traités de sociologie, donne à voir les effets vécus de la précarisation sociale et de la nouvelle « gestion de la main-d’œuvre » sur un monde du travail de plus en plus désarmé depuis la rupture du compromis social établi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Miguel Chueca
La Question sociale, printemps-été 2004
« Écrits entre 1994 et 1998, ces Carnets d'un intérimaire relèvent du journal… »
Écrits entre 1994 et 1998, ces Carnets d’un intérimaire relèvent du journal, celui qu’on tient dans les jours sombres, quand la vie reflue et que monte la colère. Daniel Martinez y raconte son expérience d’ouvrier intérimaire brinquebalé de mission en mission et définitivement précaire. Témoignage brut sur l’état du salariat aujourd’hui, ce livre est d’abord un authentique cri de révolte contre l’ordre du monde, et c’est ce qui rend sa lecture par instant poignante. Le métier de Daniel Martinez, c’est l’intérim, c’est-à-dire la surexploitation, l’incertitude, la vulnérabilité, la fatigue – morale et physique –, la solitude et le « juste-à-temps ». On est loin ici de la littérature prolétarienne et de ses valeurs positives : le travail bien fait et la solidarité de classe. Loin des « working class heroes » aussi, même si, au détour d’une page, pointe – et c’est heureux – l’éternel rêve social d’une multitude en marche contre le « château ». Le désespoir, Daniel Martinez le rend palpable. C’est celui qui naît de la conscience d’une vie perdue dans la quête d’un travail morcelé, d’une existence faite de démarches humiliantes et de compromis honteux. Pour rien, en somme. Un « sentiment d’avoir perdu la partie », écrit très justement Michel Pialoux en introduction de cet ouvrage. Et, comme en écho, Daniel Martinez insiste : « Il est des blessures qui jamais ne se referment. » Des blessures que l’écriture apaise, cependant. Car les mots pour les dire, ces blessures, Daniel Martinez les a trouvés, preuve qu’on n’écrase pas si facilement la dignité humaine. Et c’est bien la principale leçon de ce livre.
M. G.
À contretemps, 04/2004
Écrivain par intérim
Cité Arago à Pessac, dans l’agglomération bordelaise. L’écrivain de l’entrée 7 reçoit dans sa cuisine. Il s’appelle Daniel Martinez. Quarante-neuf ans, ouvrier en contrat privé au centre de tri paquets de la Poste à Bègles. Ses Carnets d’un intérimaire, publiés à l’automne 2003, en ont fait soudain une figure discrète d’un genre rarement mis en lumière : l’écriture ouvrière. Articles ou notes de lecture dans Sud Ouest, Libération, Le Monde diplomatique, Charlie Hebdo ou Télérama, émissions de radio, quelques séances de signature à la bibliothèque du quartier voisin ou à La Machine à lire, l’un des lieux saints bordelais de la littérature.
L’aventure ne lui a rien fait perdre d’une humilité qu’il voit comme une vertu ouvrière. « Ça ne change rien à ma vie. Simplement, des collègues m’en parlent. Je n’ai pas revu les gars avec qui j’avais bossé à l’époque. Le plus intéressant, ce sont les coups de téléphone d’inconnus. Je converse avec des gens, des anonymes. »
Converser, ça lui va bien. Daniel Martinez n’est ni un intellectuel « établi » à l’usine à la mode des années soixante-dix, ni un des ces étudiants nantis de diplômes hors commerce qui nourrissent les concours de préposé à la Poste, à la mode Besancenot. Son métier, c’est cariste. Le type qui passe dans les entrepôts sur un chariot élévateur : c’était chez Renault Véhicules Industriels, à Bordeaux, jusqu’à ce que Billancourt désespère le site en 1984. Licenciement économique, chômage, intérim pour dix ans. Tellement banal qu’on n’y fait plus attention. Ou qu’on en fait des statistiques, ce qui revient au même.

Daniel Martinez en a fait un livre. Le fils de républicain espagnol réfugié près de Tarbes a choisi les mots pour arme. « Je voulais montrer ce que c’était. Personne ne s’en soucie. Le personnel politique, gauche et droite confondues, ignore tout de la condition ouvrière. Je suis allé voir des élus, j’aurais aimé me tromper, mais c’est la réalité. En quelque part, le 21 avril 2001 est la conséquence de tout ça. »
Quatre ans pour se retrouver après la sortie du tunnel de l’intérim, avant de reprendre ses notes de l’époque. « J’y ai mis quatre ans de plus, en suivant le conseil de Zola : pas un jour sans une ligne », explique-t-il.
Dans son appartement, les murs ont la parole. Ils racontent le bonhomme : du foot (de Sedan) et du rugby (de Bigorre) « d’avant le sport-fric », du cinéma (Andreï Tarkovski qu’il révère, plutôt qu’Alain Chabat). Et des livres, partout, lus ou à lire : Tanizaki, Junichiro, García Márquez ou Michel del Castillo y sont des phares, sans parler des classiques. En cours de lecture, Héliogabale ou l’Anarchiste couronné, d’Antonin Artaud.

Il y a dans les Carnets un souvenir de télévision d’enfance en forme de clé ou d’autoportrait : « Ce jour-là, un reportage dévoilait les violons d’Ingres d’ouvriers et de petits employés. Aux antipodes des prétentions coutumières de la bourgeoisie, ils exprimaient avec des phrases simples et directes le respect porté à tel auteur, qui pour la musique, qui pour la littérature, un autre pour la peinture. Exempte la frime chez ces salariés, inconnu le goût du paraître… »
Daniel Martinez n’en a pas fini avec l’écriture : « Je travaille sur des sortes de contes de village que m’ont raconté de vieux Espagnols. Des histoires vraies, le plus souvent, qui ont un fort contenu de satire sociale et souvent chargés d’érotisme. » Changement de registre ? Il sourit : « Pour ça, oui. Mais j’ai aussi beaucoup de notes sur le travail à la Poste. Des copains de boulot m’ont demandé d’écrire. »
Gilles Guitton
Sud Ouest, 02/03/2004
« Voilà un livre que les princes qui nous gouvernent devraient lire… »

Voilà un livre que les princes qui nous gouvernent devraient lire, une voix de la France d’en bas, celle qui souffre au travail.

Daniel Martinez est intérimaire depuis son licenciement de Renault Véhicules Industriels.

Il nous fait partager sa souffrance, son angoisse face à l’insécurité du lendemain, face à une vie incertaine, chaotique, précaire, face à des boulots dégueulasses, aliénants, aux chefs arrogants.

Daniel Martinez nous dit ses peurs, car la précarité détruit les couples, les familles, l’intime et le social étant profondément imbriqués. Il nous parle aussi de ses désirs, de ses rêves de culture, de cinéma, de livres, de musique, de changer sa vie, et également de sa culpabilisation d’être un perdant.

Pour s’en sortir, il va rencontrer des politiciens, maires, députés de sa région, en vain. Ce livre nous aide à comprendre le décrochage entre les couches populaires et la gauche de gouvernement.

L’intérimaire referme ses cahiers mais il est “condamné à lutter, tel est son quotidien”.

> voir le site de l’Anacoluthe

James Tanneau
Anacoluthe n°7, Hiver 2004
Mâche ta rage !
Au moment où le gouvernement invente un nouveau type de CDD, histoire d’accroître l’insécurité de l’emploi, voilà un témoignage rare et fort. On n’entend pas souvent s’exprimer, en effet, ceux qui, jour après jour, se coltinent la précarité maximum : les intérimaires. Martinez raconte les missions. Les frigos à débarquer des semi-remorques. Les nettoyages de hangars. Les déménagements. Les terrassements. Les chantiers de raccroc. Le mépris patronal des consignes d’hygiène et de sécurité. Le salaire touché seulement le 12 du mois suivant. Les accomptes à quémander. Les incessantes relances à faire pour décrocher une mission. Les « retards de paiements sur les échéances, dettes, créanciers, lettres de rappel, mises en demeure, “commandement”, “dernier avis avant poursuites” ».
Le plus impressionnant, c’est la colère qui sourd tout au long de son récit : « Avale ton fiel et mâche ta rage, intérimaire ! » Martinez n’en peut plus, des « boulots à la con », de « trimer comme un forcené pour engraisser ces vaches de patrons », dans des arrière-cours crasseuses » et des « endroits lugubres ». Un sentiment permanent d’humiliation l’anime. Seule sa femme réussit à lui « faire oublier le monstrueux ratage [qu’il] traverse ». Il « essaie par tous les moyens d’échapper à sa misérable condition, en retrouvant un emploi stable – ce qui paraît une utopie dans ce pays », se remet aux études, passe des concours, décroche un rendez-vous auprès d’un député, etc. Rien à faire.
Qu’importe si pour dire sa révolte il emprunte parfois des mots usés (« ces petits chefs ne sont que les valets serviles d’une classe dirigeante qui daigne leur laisser enfin sucer les os des reliefs du festin »). Il est lui-même usé. Il ne croit plus à la gauche, au PC, aux promesses des politiques. Il rêve de « fête insurectionnelle ».
J.-L. P
Le Canard enchaîné, 18/02/2004
« Daniel Martinez, "licencié économique" chez Renault, profession "intérimaire"… »

Daniel Martinez, « licencié économique » chez Renault, profession « intérimaire » donne à voir, à éprouver et à entendre quelque chose qu’il ne semble pas possible de simplement présenter comme une « expérience » (personnelle, subjective) mais bien, indubitablement, comme la mise à nue d’une « condition », la condition de l’intérimaire, collective et totale. L’ouvrage en rend compte dans une tonalité couplant au travail de l’« écriture témoin » la férocité d’une colère réflexive, déterminée à combiner la pensée du subjectif le plus douloureux à la mise en question des cadres sociaux et politiques dont il est indirectement, mais nécessairement, le produit. L’oppression physique, temporelle et sociale que ce texte lance au lecteur dessine, sous les traits d’un système implacable, bouclé, et entretenu comme tel, un intérim au long cours, dans lequel l’auteur apparaît comme pris dans un filet aux mailles serrées, un intérim de condition partagé par de nombreux autres (« À remuer la merde ensemble, des liens solides se tissent… Frères de galère »), mais paradoxalement submergé par une solitude quasi structurale et un abrutissement comme méticuleusement produit par la discrète et procédurale machine intérimaire.
Finement encadré par les « pourvoyeurs de viande à bon marché » que sont les entreprises d’intérim et les employeurs du jour, pour qui le problème majeur reste celui du temps, du « juste à temps » et pour qui l’intérimaire ne doit incarner
qu’une unité de « main d’œuvre à bon marché destinée à remplacer le temps perdu », l’intérimaire avance, ou du moins continue, tant il semble évident que le système intérimaire dessiné ici ne pose jamais les jalons d’une progression linéaire cumulative. « Innovation dans la continuité », les « missions » s’égrènent en chapitres courts, comme autant de cycles renouvelés sans réelle avancée ou gain d’un quelconque ordre.
C’est la « tâche » lourde et douloureuse : « notre travail consiste à démonter des box (dont les quatre panneaux pèsent un âne mort), à les transporter et à les hisser sur une grande remorque tirée par un tracteur. Dans un deuxième temps nous stockons ces lourds panneaux sur un camion qui doit les transporter dans un autre département. Nous effectuons ces diverses manutentions sous une pluie battante ». La tâche qui confine à l’humiliation quand brutalement la vacuité en surgit sans détour : « nous évoluons dans une espèce de vaste arrière-cour crasseuse où errent quelques morceaux de ferraille et de débris hétéroclites, parfois dans une allée centrale, parfois empilés dans de minuscules hangars ou sous des auvents (...). Tout suinte dans une humidité putride et d’énormes flaques d’eau ont élu domicile dans les ornières qui rongent le sol. (...) Un fatras surréaliste de pompes à essence ».
Ces tableaux et travaux incessamment retranscrits composent la trame du texte. L’encadrent plutôt, comme par autorité. L’intérimaire doit, à première vue, rester celui des « trois heures trente de travail en cet après midi pluvieux, le maillot de corps et la chemise trempés » celui qui se pointe et qui pointe selon des règles qu’il ne lui appartient pas d’ébranler. Le temps accordé, volé (le jeune patron prend son temps, et celui du « pointeur » derrière la porte vitrée de son bureau), le temps de la paye et du décompte horaire, celui des acomptes et de l’urgence du liquide refusé. L’ouvrage de D. Martinez donne à compter, de façon totale, la scrupuleuse rationalité temporelle qu’appelle l’intérim, la discipline horaire qu’il impose pour ne pas sombrer, ou plus modestement, pour continuer. L’auteur tire le fil de la matinée. Les appels téléphoniques de 8hOO aux agences (« si un intérimaire veut espérer travailler, il doit s’inscrire dans une kyrielle d’entreprises »), le « battement » jusqu’à 9hOO (« lire quelques pages »), l’attente des « propositions », les entretiens d’embauche et les CV, vestiges prenants et lancinants d’une quête de l’« emploi stable » dont les échecs attendus composent un malaise informe, surgissant, comme par effraction, dans le rythme pointilleux des missions dont les récits constituent alors le cadre brut de ce qui se joue de plus fort dans ce texte.
Car si les Carnets d’un intérimaire fonctionnent bien comme un document sociologique précieux quant aux processus de précarisation, ils laissent transparaître derrière la fatigue ahurie (« je suis écrasé de fatigue. Presque abruti »), et comme en contrebande, le poing serré d’une révolte omniprésente. Une colère qui affleure et s’incruste en dépit de l’hallucination ouatée à laquelle semble parfois mener la structure envahissante du travail intérimaire (« j’observe mes compagnons pendant le ronronnement des conversations. La lassitude et la fatigue se lisent sur les visages, mais le repas est assez bon. Je n’ai pas envie de parler »). La contestation, l’appel au collectif circulent; une rumeur tout juste dicible (« va te faire enculer, connard ! susurre l’un de mes jeunes collègues en prenant bien soin que le cerbère ne l’entende plus »), un regard partagé qui doivent comme s’extirper d’un abrutissement méticuleusement produit et comme appelé par la condition partagée de tous (« mon voisin de table me regarde depuis un moment. Il a peut être flairé cette révolte sourde qui bouillonne en moi. »). Révolte sourde (« avale ton fiel et mâche ta rage, intérimaire ! »), de plus en plus présente dans un texte où elle s’incarne en acte. Plusieurs fois : « nous nous retrouvons spontanément à quatre pour “sortir du rang” et lui dire de fermer sa gueule et que si il continue, nous arrêtons le travail et quittons le chantier. L’effet est radical. Le gardes-chiourme tourne les talons et s’en va ». Sans triomphe parce que sans acquis certains, mais traversée par un sentiment de reconquête, reconquête du corps des luttes syndicales déclinées ici au passé, dans une émotion toujours pudiquement cantonnée entre deux parenthèses, entre deux missions relatées en détail. Comme l’émotion, pudique, la veine contestataire file entre parenthèses (« ils s’en contrefoutent les “experts” que les banlieues crèvent de leur mal de vivre et que la révolte gronde, pourvu qu’ils puissent se remplir la gueule, entre eux, dans des restaurants gastronomiques. » – fermeture de la parenthèse, point à la ligne – Bon, ce chantier touche à son terme »). Des mots clairs et sans ambiguïté, sans complexes ni pincettes. Elle se donne à voir, fermement. Entre parenthèses, elle s’excuse de son simplisme (« Bien sur, un tel discours peut apparaître comme très réducteur mais le désarroi de mes camarades n’est pas feint »), pour rebondir dans une critique acerbe et jubilante aux multiples victimes, « de gauche » souvent, comme cet élu de l’opposition bordelaise, surréaliste, recevant D. Martinez et sa femme pour évoquer leur situation précaire, un formidable cigare au coin des lèvres, gestes experts dans la pratique du « barreau de chaise » à l’appui. Oscillant entre la solitude de condition et le « nous » des intérimaires qui émerge dans la protestation et l’appel à la lutte (« j’ai pris le temps de feuilleter puis de lire les Réverbères et les Macadams (...) Ces journaux devraient être des brûlots, des pamphlets annonciateurs de révolte »), le texte de D. Martinez parle du strict encadrement, du bouclage spatial et temporel dans lesquels se trouvent pris tant ce dernier que de nombreux autres, dont la similitude de parcours vient redoubler l’affinité de position. D. Martinez parle d’un espace tenu à distance du droit du travail, offrant un corps à corps frontal entre la déréliction de ceux qui nourrissent le bout de la chaîne et les transformations d’un système de production dont ils sont parmi les victimes premières. D. Martinez laisse sonner un appel au collectif (« nous », « les ouvriers », « les intérimaires », « les classes laborieuses »). Les mots claquent sans fioritures de style, sans précautions timides et heurtent une littérature sociologique qui s’en est progressivement dépossédée, dans l’idée peut-être que dire, c’est déjà un peu faire; pour lui-même, dans son écriture et par cette publication, comme pour tous ceux qui traversent le récit.

Christel COTON

Daniel MARTINEZ Carnets d’un intérimaire, préface de M. Pialoux Agone, 2003, 160 pages, 13 €.

Christel Coton
Mouvements n°31, 01-02/2004
Travail éclaté
Il est assourdissant le silence qui entoure les inégalités en matière de conditions de travail. Elles comptent pourtant parmi les principaux facteurs d’inégalités de morbidité et de mortalité, notamment précoce. Les enquêtes menées en la matière par le ministère du Travail et de l’Emploi au cours de ces deux dernières décennies ont mis en évidence l’ampleur de la dégradation générale de ces conditions, notamment sous l’effet de l’intensification du travail. L’apparition du thème du harcèlement moral est liée à cela. Ces enquêtes révèlent aussi combien sont inégales les situations que vivent les salariés. Ainsi, en 1998, seul 4 % de cadres risquaient d’être blessés par une machine pendant leur travail ; alors que c’était le cas de près d’un ouvrier qualifié sur deux (47 %). Les premiers étaient à peine plus nombreux à se plaindre d’un travail répétitif ; alors que près de six ouvriers non qualifiés sur dix (59 %) enduraient cette situation propice à l’usure morale aussi bien que physique.
Qui a osé dire que le taylorisme était mort ?
Les inégalités face à l’emploi et, plus encore, face à l’emploi stable font l’objet d’une attention tout aussi réduite. Sait-on par exemple qu’en mars 2002 18 % des ouvriers non qualifiés étaient au chômage, tandis que 7 % se trouvaient sous contrat à durée déterminée et 12 % en mission d’intérim ? Autrement dit, nettement plus d’un sur trois (37 %) se trouvait sans emploi normal. Alors qu’il n’y avait qu’à peine 7 % de cadres dans ce cas, proportionnellement plus de cinq fois moins. Il faut aussi tenir compte de cette inégalité de l’accès à l’emploi stable et pas seulement des inégalités de salaires pour rendre compte des disparités des niveaux et de condition de vie entre les uns et les autres.
Les Carnets d’un intérimaire de Daniel Martinez rendent compte, mieux que beaucoup d’essais savants, de cette réalité mutilée que vivent les ouvriers qui se retrouvent dans la précarité. Qu’il s’agisse de l’attente du coup de fil assurant une « mission » pour quelques jours, voire quelques semaines ; de la fatigue après des journées éreintantes de dix heures de travail, voire davantage, que l’intérimaire est obligé d’accepter afin d’assurer quelques maigres rentrées financières ; des humiliations que font subir petits et grands chefs, souvent médiocres (des résistances aussi…) ; des effets d’une telle vie de travail, fragmentée, insécurisée, sur la relation à l’autre, ici la compagne de l’auteur ; ou de la corrosion des êtres soumis à l’incertitude permanente. Ce texte d’une grande force rappelle par certains aspects le livre de Robert Linhart, L’Établi (Minuit, 1978) publié il y a 25 ans et qui avait marqué toute une génération. Linhart rendait compte de son expérience d’ouvrier à la chaîne chez Citroën, après 1968, alors qu’il faisait partie de ces intellectuels établis en entreprise pour des raisons de militantisme politique. Mais il savait qu’il n’y passerait pas sa vie, qu’il pouvait partir à tout moment et trouver un autre travail. Il y est resté un an seulement. Mais son témoignage publié près de dix ans plus tard témoigne toujours des conditions de travail tayloriennes.
Martinez consigne quatre années de son quotidien de travailleur intérimaire, de manœuvre, d’homme à tout faire, récits de chantiers, réflexions sur son travail, sur le monde, sur la politique, sur sa vie. L’auteur est intérimaire depuis une décennie quand il achève son texte, auparavant il occupait un poste stable de manutentionnaire. C’est le livre d’un homme, d’un ouvrier, qui parle de sa vie, de ses travaux éclatés, de son avenir interdit, de ses rêves rabotés, de ses peurs, de ses désirs aussi. Voila un grand livre à lire, à faire lire à un public large, plus « vrai » que la plupart des textes célébrés dans les cénacles littéraires parisiens…
Roland Pfefferkorn
La Marseillaise, 04/12/2003
De l'intérim à l'écriture
« Le temps est toujours aussi dégueulasse. Avale ton fiel et mâche ta rage, intérimaire. Pense à autre chose, la peinture, les livres, la musique ! »
Piquée dans ses Carnets d’un intérimaire, cette injonction à soi-même est celle de Daniel Martinez. Voix posée et insoumission tranquille, Garcia Marquez, Borges, Tanizaki ou Artaud dans sa bibliothèque, Charlie Hebdo sur le frigo et Le Monde libertaire dans sa boîte aux lettres. Elle définit assez bien ce Pessacais de 49 ans dont le nom figure désormais aux côtés de ceux de Stig Dagerman, de Boris Souvarine ou du sociologue « bourdieusien » Loïc Waquant au catalogue de la collection « Mémoires sociales » des éditions Agone.

« C’est beaucoup d’honneur », s’amuse cet ouvrier aujourd’hui titulaire à la Poste, passé à l’écriture en toute humilité : « J’ai voulu témoigner, c’est l’essentiel. » Témoigner de dix années passées dans les agences d’intérim de l’agglomération, après un licenciement économique, entre 1985 et 1995 : « Ce que certains copains de mission appelaient “les marchands de viande”. »

De zones industrielles de Pessac en châteaux réputés du Médoc, de PME aux conditions d’hygiène désastreuses aux « grandes sociétés » aéronautiques plus confortables malgré tout, Daniel Martinez a pris des notes sur un monde qu’il a « souvent trouvé proche du XIXe siècle, inacceptable ». « Je voulais montrer ce que c’était. Personne ne s’en soucie. Le personnel politique, gauche et droite confondues, ignore tout de la condition ouvrière. Je suis allé voir des élus, j’aurais aimé me tromper, mais c’est la réalité. En quelque part, le 21 avril 2001 est la conséquence de tout ça. »

Échappées. Il raconte la boue, la pluie, les harassantes charges de bois, de verre, l’ignorance des règles de sécurité. « Quel que soit son diplôme initial, l’intérim, c’est avant tout la manutention. » Le récit est souvent pamphlétaire, mais avant tout minutieux. Des faits, des anecdotes, des colères, des solidarités, de l’humanité au travail aussi. La douleur des dos et des épaules. L’impossibilité de se faire entendre : « Vous êtes là parce que vous avez besoin de travail, d’argent. Se déclarer syndicaliste, c’est être barré », dit-il.

Il y a pourtant plus que du témoignage dans ces Carnets : des réflexions intimes sur ce qui se défait de soi dans ces missions sans cesse changeantes, dépourvues de sens, ces travaux de quelques heures ou quelques semaines. Ce qui se défait d’un couple – le sien – à cette usure. La tentative de passer un Deug d’espagnol, arrêtée faute de bourse. On y lit en filigrane la piété filiale de l’enfant de républicain espagnol passé au maquis dans la Résistance française. Et, en clair, les coups de gueule contre « la fausse gauche » qui a « institutionnalisé la précarité ». Parfois, le récit s’échappe vers les espaces d’une culture d’autodidacte qui lui fait échanger sur Bach ou Thelonius Monk avec un collègue de hasard, ou songer, les pieds et les mains dans la gadoue, « à l’importance de la pluie dans les films de Tarkovski ».

L’écriture, serrée et efficace dans le récit, varie en fonction des registres, se plombe ici de slogans ou là de clichés superflus (pourquoi « mongolien » serait-il une injure ?). « J’ai voulu utiliser la langue qu’on entend sur les chantiers », précise Daniel Martinez.

L’ouvrier écrivain s’est attelé à la tâche durant quatre années, suivant « le conseil de Zola : pas un jour sans une ligne ». Un manuscrit envoyé au Monde diplomatique lui a ouvert les portes des éditions Agone. Le livre est là. Le sociologue Michel Pialoux, qui l’a préfacé, observait l’autre jour à la bibliothèque de Saige où France Bleu Gironde avait invité l’un et l’autre que « l’effacement de la condition ouvrière » dans le débat français est un mystère. Le paisible insoumis de Pessac contribue à sa façon à le dissiper.
Sud-Ouest, 04/11/2003
Ouvrier à tout faire
Avec ses Carnets d’un intérimaire, récit d’une vie d’ouvrier à tout faire, Daniel Martinez fait revivre les conditions de travail mais aussi des colères et des espoirs d’une classe laborieuse que l’on disait disparue. Il nous parle de ceux qui « autrefois, votaient à gauche sans hésiter » mais qui victimes de l’abandon et de la trahison des « sociaux-libéraux » nourrissent leur colère d’une souffrance et d’une misère qu’ils ne se résignent pas à accepter.

Dans sa préface, le sociologue Michel Pialoux insiste sur la portée politique et la singularité du témoignage de Daniel Martinez. Il note le caractère exceptionnel de ce livre non pas dans ce qu’il décrit (tant cela semble être un sentiment partagé par les intérimaires) mais pour ce qu’il représente d’effort sur soi pour un auteur que son parcours social ne prédisposait en rien à l’écriture d’un tel ouvrage (1). Les Carnets ont été écrits entre 1994 et 1998, ils témoignent du quotidien des travailleurs intérimaires dont Martinez donne la définition suivante « main-d’œuvre à bon marché destiné à rattraper le temps perdu ». Le texte parle de choses simples : horaires, salaire, primes, épuisement du corps, cynisme et arrogance des employeurs, difficulté de toute organisation collective du travail – que dire alors d’une résistance ou de luttes… Il évoque aussi les rêves et les désirs qui sauvent le quotidien des ouvriers et, sans fausse honte ni exhibitionnisme, il parle de sa vie personnelle et familiale. Écoutons-le : « Reprendre la lutte pour ne pas sombrer. Les nantis seraient trop contents de nous voir ramper et crever. Mais toute cuirasse a son défaut. Quand tu décèles cette lueur d’angoisse dans l’œil de ta femme, quand tu constates qu’elle est lasse de mener une telle existence et que, peu à peu, ta vie de couple se lézarde… […] L’intérimaire va refermer ses carnets. Ô mon amie, ma femme, peux-tu imaginer combien je t’aime ? […] Par instants, par bribes, un peu de sérénité m’arrive parfois, mais la réalité finit toujours par nous rattraper. Il m’est arrivé trop souvent de surprendre des larmes qui glissaient sur tes joues. Des pleurs silencieux, les plus terribles, les plus douloureux. »

La souffrance de Daniel Martinez n’est pas de celles qui se résignent à l’injustice. Sa colère et sa haine de la bourgeoisie et des gouvernements socialistes usant des fouets du pouvoir pour surveiller et punir les « abus » des chômeurs et autres précaires lui font conclure : « Il n’existe pas d’autre alternative pour la classe ouvrière que de descendre dans la rue pour témoigner de sa colère. Maintenant la coupe est pleine à ras bord. Défiler pacifiquement derrière de grandes banderoles, aux accents de kermesse, ne suffit plus, il faut de nouveau balancer des pavés sur l’Élysée et Matignon. »


(1) Après un BEP, il travaille pendant 7 ans comme magasinier dans un grand garage de la région bordelaise avant d’être licencié en 1984. Il commence peu après à travailler en intérim comme manutentionnaire et dans le même temps reprend des études qui lui permettront à 35 ans d’obtenir un bac et de commencer un DEUG d’espagnol qu’il ne pourra pas poursuivre faute d’obtenir une bourse.
Z. A.
L'Étincelle, 11/2003
Daniel Martinez, travailleur écrivain
Quelles sont les principales motivations qui vous ont amené à écrire Carnets d’un intérimaire ?
L’intérim, la précarité, on en parle souvent sans connaître. Moi j’ai subi cette condition de salariat pendant 10 ans. Pendant tout ce temps, j’ai vécu des situations d’humiliation, de souffrances physiques et morales. J’ai accumulé des souvenirs que j’ai consignés par écrit. Quand j’en suis sorti, je me suis dit : « Et si je leur donnait une certaine cohérence ? » Cela prend du temps, demande beaucoup d’efforts. Mais j’y ai pris goût. Lisant beaucoup, l’envie d’écrire me taraudait.
En écrivant ce livre, mon intention était de témoigner de mon vécu et de celui de mes collègues intérimaires, pour dénoncer une situation qui tend à se normaliser, qui ne doit pas durer. Nos politiques, toutes tendances confondues, sont coupés du terrain. Par ce livre, je voudrais montrer le décalage qu’il y a dans notre société entre les belles phrases, les beaux programmes, et la réalité. Dans la bouche d’innombrables collègues revenait sans cesse que les hommes de pouvoir ne connaissent pas leur détresse, ne vont pas assez sur le terrain, au cœur du sujet. J’ai employé le langage que j’entendais sur le terrain par souci de véracité, pour accentuer le sens de la révolte.

Que représente justement la condition d’intérimaire ?
Tomber dans l’intérim, c’est une cassure terrible dans le rapport au travail, avec les patrons. À Renault Véhicules Industriels (RVI), en tant que délégué syndical, j’avais des contacts réguliers avec la direction, je faisais mes heures, qui étaient bien définies. Un intérimaire a l’obligation du résultat s’il veut être rappelé. Il doit être performant et ne jamais être pris en train de se tourner les pouces. Il doit constamment ruser, biaiser, ne pas se faire remarquer. Difficile de refuser une tâche, même la plus dégradante. Vous êtes vite catalogué rebelle. Un chef de chantier peut trouver n’importe quel prétexte pour te balancer à l’agence dont tu dépends et faire pression pour ne pas te faire revenir. Il sait qu’on est à sa merci. Appartenir à un syndicat est inimaginable. Si le plus souvent on est appelé pour des missoins de manutention, on peut se retrouver derrière des machines sans formation, sans la paie du titulaire. J’ai été cariste au SMIC. Moi qui avais la fibre syndicale, je bouillais intérieurement. Mâche ta rage et avale le fiel.
Il y a des moments où les situations deviennent insuportables sur le lieu de travail mais aussi en dehors. On ne parle pas assez des lézardes que peuvent provoquer dans une vie de couple les perpétuelles inquiétudes, les tensions dues aux fins de mois difficiles, aux lettres d’huissier, aux factures impayées. Je sais que cela a joué dans mon divorce.

Les missions d’intérim présentées dans le livre sont souvent terriblement sales, dangereuses, épuisantes. Avez-vous effectué une sélection ?
Je n’ai pas tout raconté. J’ai essayé de trier, de varier les types de missions, très dures ou plus faciles. Une synthèse avec le plus de franchise possible. Le tableau n’est pas totalement noir. Les missions à la Sogerma dont je parle se déroulaient dans de bonnes conditions. L’été le plus souvent, quand l’ouvrier titulaire était en vacances, de juin jusqu’à octobre parfois, je profitais des vacances des autres pour travailler. Je suis resté ainsi des années sans partir moi-même en vacances. L’intérim, c’est rarement un choix comme le prétendent certains.

Vous témoignez d’une situation vécue dans les années 1980 et 1990 ; est-ce que cela a changé aujourd’hui ?
Cela fait 10 ans que je suis rentré à la Poste. D’abord en tant que journalier. Puis j’ai eu deux contrats en CDD. La direction a été obligée de me passer, comme beaucoup d’autres, en CDI, mais sans le statut de fonctionnaire malgré la bataille menée sans trop de soutien des syndicats ou des députés de gauche. Je suis contractuel de droit privé en CDI. Dans notre service colis, on va rentrer à partir de novembre dans une période de fort trafic. Pour faire face, l’entreprise fait appel aux intérimaires, appelés « force permanente de travail ». C’est à nous d’assurer leur formation sur le tas alors que c’est le travail de la maîtrise. Dégradation du service public… Les jeunes viennent pour deux jours, surtout le vendredi et le samedi après-midi. Quinze nouvelles têtes parfois. Moi, j’ai encore la notion du service public. Comment, eux, pourraient-ils l’avoir ?Les salaires sont très bas, les sacs très lourds… Avant il y avait des CDD, surtout l’été. Mais la loi empêche leur renouvellement. Alors on préfère contourner la loi en embauchant des intérimaires. Les politiques devraient intervenir contre ces décisions. Les partis de gauche avaient une formidable carte à jouer. La révolte est montée chez les ouvriers face à leur impuissance à changer les choses. Je ne me suis pas réjoui de ce qui s’est passé aux dernières élections. Mais je le voyais venir, ce rejet des partis qui vient du sentiment qu’il n’y a pas de véritable politique égalitaire. Je parle avec les intérimaires de la Poste, je les vois et cela fait remonter à la surface de très nombreux souvenirs.

Au cours de votre vie, vous avez essayé de vous former pour essayer de sortir de l’intérim. Pouvez-vous témoigner de cette expérience ?
Après le BEPC, à Tarbes, j’ai obtenu un CAP/BEP d’agent administratif. À Bordeaux, j’ai essayé de reprendre des études. Cela a été compliqué. Je suis allé à la faculté de Talence. Il a fallu que je voie avec les Assedic pour obtenir la gratuité. Tout un parcours du combattant. À 32 ans, j’ai eu mon bac de philosophie et je me suis inscrit en fac d’espagnol. Mon but était d’obtenir un niveau suffisant pour réussir un concours administratif plus élevé. Pendant les années 1987 et 1988, j’ai eu deux UV sur quatre. Je bossais en intérim du lundi au jeudi, puis le vendredi huit heures de cours. On ne m’a pas accordé de bourses car je gagnais un peu d’argent. J’ai essayé de faire pion : pas de poste. J’ai continué par correspondance. Je suis entré le 8 février 1995 à la PFC – Plate-forme colis de la Poste – de Bègles, suite à une offre d’emploi dans le journal. La gauche-caviar ne m’a fait aucune facilité pour m’en sortir, pour quitter ma fonction d’intérimaire. Le sentiment d’injustice était profond.

Pour vous, y a-t-il des mesures urgentes à prendre pour changer les choses ?
Quand RVI a fermé en 1985, c’étaient 62 personnes à la rue avec indemnités. Mitterrand avait fait voter les lois Auroux instaurant des droits nouveaux pour les travailleurs. Elles étaient plutôt bonnes, mais c’était aux délégués d’être tous les quatre matins dans le bureau de la direction pour les faire appliquer, et de faire sortir les inspecteurs du Travail (jamais assez nombreux) de leur tanière pour constater les manquements. On s’est usé. Une vraie démarche de gauche aurait été que le gouvernement ponde des décrets disant :cela va s’appliquer comme cela. Le mal se répète. Le dernier gouvernement a manqué de volonté législative pour imposer des contraintes au patronat.

D’où vous est venu le goût de la lecture, du livre ?
De l’école communale. Une grande bibliothèque trônait au centre. On y couvrait les livres avec du papier kraft gris ou bleu. Pour moi, le premier contact avec le livre, c’est son toucher, son odeur. Cela a été le flash. J’ai commencé à lire des livres. Mes parents m’achetaient aussi des BD. Étant gosses, on a été nourris à autre chose. De milieu modeste, on a connu la télé très tard, et une seule chaîne. J’étais émerveillé par le conteur Jean-Pierre Chabrol dans une émission de Claude Santelli, « La nuit écoute », où il disait des contes des Cévennes. Je n’ai pas connu les japoniaiseries. Les jeunes d’aujourd’hui, on leur impose autre chose. Moi, c’était « La caméra explore le temps », du théâtre filmé. J’ai la chance d’avoir eu un père autodidacte qui, une fois la guerre civile [espagnole, ndlr] terminée, a passé la frontière, a connu les camps d’Argelès-sur-Mer puis résisté 4 ans en tant que maquisard du côté de Narbonne. Grande admiration. Pendant ce temps, il s’est cultivé, a appris le français – il l’écrit sans fautes. Il lisait beaucoup. Il m’a transmis ses livres. Je les ai lus. Le virus vient de là. Je me suis accroché à la lecture, j’ai découvert avec l’âge la magie des mots, j’ai appris à jouer avec eux…
À Bordeaux, la passion ne m’a pas quitté. Je fréquentais les bibliothèques, j’allais à la librairie Mollat. La lecture m’a accompagné dans des périodes où j’étais très seul. Elle m’a permis d’échapper à la solitude. Je n’avais jamais écrit avant. J’ai commencé en artisan, à partir des notes accumulées.
S’essayer à l’écriture est une aventure passionnante. Mon manuscrit terminé, je l’ai envoyé à différents éditeurs pendant 2 ans. Un jour je l’envoie au journaliste Serge Halimi, du Monde diplomatique. Il a aimé et m’a orienté vers les éditions Agone, de Marseille, qui ont accepté de m’éditer et ont proposé au sociologue Michel Pialoux d’écrire la préface.
Je continue à écrire. Sur autre chose. J’écris à ma vitesse, en modeste artisan. Il y a le travail, les horaires. Il faut prendre sur son temps de sommeil. J’ai des tas de notes sur la Poste. Peut-être que je m’en servirais un jour. En ce moment, un peu à la manière des Douze Contes vagabonds de Gabriel Garcia Marquez, j’ai le projet d’écrire une dizaine de nouvelles ayant trait à l’Espagne, à l’Amérique du Sud, à travers des témoignages d’Espagnols habitant le quartier Saint-Michel de Bordeaux, d’histoires que mon père m’a racontées, des traditions et coutumes espagnoles, avec un côté toujours grinçant et pamphlétaire. Dans mon premier livre, l’Espagne, mes origines apparaissent peu. Ce n’était pas le but. Je me serais égaré.

Quel rapports entretenez-vous avec la politique ?
Je suis un abolitionniste convaincu et militant. Quand Ranucci a été exécuté, j’avais son âge, 22 ans. Cela m’a beaucoup choqué à l’époque. Une société n’a pas le droit de condamner à mort. J’en voudrai toute ma vie à Giscard. J’ai lu les livres de Badinter. En 1981, j’ai voté Mitterrand malgré son passé cagoulard car il y avait sept condamnés à mort dans les prisons de France. J’ai voté Mitterrand pour eux, pour les sauver. Un jour on a besoin de le dire.
La gauche a fait naître des espoirs. Mais c’est Fabius qui a introduit la notion de petits boulots (TUC, SIVP) en 1985. Il existe encore des CES à 20 heures par semaine. Comment tu vis ? En 1993, Strauss-Kahn disait qu’il fallait mettre les jeunes au travail pour les rayer des statistiques du chômage. C’est Aubry qui a fait ouvrir le fichier « Informatique et libertés » afin de croiser les informations des Assedic et des boîtes d’intérim afin de lutter contre la fraude. C’est vrai qu’on ne déclarait pas les petites missions de quelques heures. On a été des dizaines de milliers à devoir rembourser…
Je ne supporte pas l’arrogance des gens de gauche. J’ai été reçu par Savary. Je garde en mémoire cette scène que je raconte dans le livre, où il posait derrière son bureau, un gros cigare aux lèvres. Il faisait des volutes de fumée. Dans des gestes bien décomposés, il faisait tomber sa cendre… C’est malheureux.
La droite, on sait qu’elle n’est pas du côté de l’ouvrier. Moi, je suis maintenant à la CNT, j’en veux à la gauche ultralibérale d’avoir ouvert un boulevard à la droite ultraréactionnaire. Il ne manque plus qu’un retour à l’échafaud. J’ai eu la tentation de l’extrême gauche. Mais avec Arlette, j’ai toujours la sensation que cela peut se finir dans un stade avec des miradors. Le petit postier pose, lui, dans Gala, va chez Ardisson. Le PT… Il y a des querelles de chapelles. Ils sont dans une position confortable. Je vais aux urnes avec un bulletin blanc.
J’ai encore de vagues espoirs. Des bonnes mesures comme l’APA sont encore possibles, même s’il faut un an de bagarre, de dossier pour l’obtenir. Les hommes politiques ont besoin qu’on les renvoie aux conséquences de leurs décisions politiques. C’est aussi une des raisons d’être de mon livre. Mais je sais qu’ils ont la tête dure. Il faut une gauche à visage humain qui ne soit pas une gauche caviar vendue aux sirènes de la Bourse.
Je me fais du souci pour l’avenir des gosses. Nous avançons dans une société en régression même sur le plan culturel. Il n’y a qu’à voir le succès de « Star Academy ». La classe dirigeante, la bourgeoisie voudraient priver les travailleurs de la culture. Alors il faut aller se la chercher. Là aussi, les partis de gauche n’ont pas donné le coup de barre à gauche pour pouvoir se cultiver, pour promouvoir le gai savoir, baisser le prix des livres, des CD. Les jeunes ont raison de les pirater…
Donner un coup de barre à gauche, c’était pas si dur.

Vous finissez votre livre sur l’image symbolique de l’olivier…
« L’olivier est un arbre triste, douloureux, anormal. Il se plie et se replie sur lui-même, rongé par un mal secret. Il s’accroche farouchement à une terre sèche et stérile et ne porte, malgré son infortune, que de maigres fruits », écrit Michel del Castillo. S’accrocher, ne pas lâcher le morceau, cela résume bien la vie des intérimaires. 1985-1995 : dix ans de traversée du désert.
Si ça pouvait juste venir aux yeux des politiques…
Propos recueillis par P. Gorse et L. Chollon
L'Ormée, 10-11/2003
Vous avez dit précaire
Le dimanche 25 septembre 2011    Ivry-sur-Seine (93)

Dans le cadre de la première édition du festival “En première ligne”, rencontre-débat avec Daniel Martinez (Carnets d’un intérimaire, Agone, 2003),
Jacques Cotta (journaliste) Saïd Bouamama (sociologue) et Thierry Pelletier (auteur)

11h. Espace Robespierre, 2 rue Robespierre
(Métro Mairie d’Ivry)

> voir le site du festival

Réalisation : William Dodé