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Déposséder les possédants
La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906)
Textes d’Édouard Berth, Henri Girard, Jean Jaurès, Hubert Lagardelle, Paul Louis, Fernand Pelloutier, Émile Pouget, Georges Sorel et Henri Van Kol

Réunis & présentés par Miguel Chueca
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900941
Format papier : 272 pages (12 x 21 cm)
18.00 € + port : 1.80 €

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Table des matières

Introduction. Considérations pour introduire à un débat inachevé Miguel Chueca

Remarques sur le choix des textes de ce recueil

I. Les partisans de la grève générale

II Le débat socialistes/syndicalistes

III Les socialistes : pour ou contre la grève générale

IV. Le mouvement socialiste & la grève générale

Chronologie essentielle (1879-1909)

Glossaire

Bibliographie

  • I Joliment transformé, à l’occasion du mouvement dit anti-CPE de 2006, en « rêve général ». (...)
  • II Les premières références à cette résolution en tant que « charte » d’Amiens ne sont pas contempora (...)
  • III Celui qu’on tient pour le premier propagandiste de la grève générale en France, l’ouvrier anarchis (...)

Les témoins des manifestations du printemps 2003 se souviennent sans doute encore de la présence, au sein des cortèges, du mot d’ordre de grève généraleI, repris par des dizaines de milliers de personnes, lesquelles, au mépris des porte-parole des « grandes » organisations syndicales, retrouvaient comme spontanément une consigne d’action dont beaucoup ignoraient à coup sûr l’importance qui fut la sienne dans la création du syndicalisme ouvrier français, même si nombre des manifestants qui en appelaient à ce vieux mot d’ordre de la lutte des classes dominées ne pouvaient – ni ne souhaitaient peut-être – lui donner le sens dont il était investi à l’origine. La récente célébration du centenaire de la motion adoptée par la CGT en 1906 à AmiensII, où la grève générale est reconnue comme l’outil par excellence de l’émancipation de la classe ouvrière, nous offre la meilleure occasion qui soit pour rappeler ce que fut le bref moment du syndicalisme révolutionnaire français ou « grève-généralisme », pour user du terme qui lui fut appliqué à l’époque même de son apparition. Et nous avons souhaité le faire en donnant la parole aux acteurs mêmes du mouvement – du moins à ceux d’entre eux qui ont pris la plume pour s’en expliquerIII– et à quelques-uns de leurs rivaux ou adversaires au sein du mouvement ouvrier, une démarche qui nous paraît d’autant plus justifiée que, à quelques exceptions près – Jean Jaurès ou Aristide Briand –, les noms des acteurs de ce débat ne sont connus aujourd’hui que des quelques happy few spécialistes de l’histoire sociale et des militants syndicaux ou politiques les mieux informés. Qui, hors de ces cercles, connaît encore le nom de Victor Griffuelhes*, par exemple, ou celui de son second à la tête de la CGT de 1902, Émile Pouget* ?et qui a entendu parler de Fernand Pelloutier*, le « père » du syndicalisme français ? Et ne parlons même pas d’une figure comme celle de l’ex-communard Jean Allemane* – animateur d’un parti socialiste révolutionnaire qui fut parmi les promoteurs de l’idée de la grève générale –, dont le nom dit sans doute aussi peu à nos contemporains que celui de son adversaire au sein du mouvement socialiste, Jules Guesde*, le fondateur du premier parti ouvrier qui se soit réclamé en France de l’enseignement de Marx.

  • IV S’interrogeant sur le bien-fondé de l’appellation d’anarcho-syndicalisme appliquée au premier synd (...)
  • V Il fallut, il y a quarante ans, rien de moins que le grand mouvement des occupations de Mai 68 pou (...)
  • VI L’auteur ne s’en tenait pas là, du reste, et allait jusqu’à demander la mise hors la loi de la CGT (...)

C’est peu dire que le syndicalisme français des origines – souvent baptisé a posteriori, et de façon discutable, du nom d’anarcho-syndicalismeIV1 – est peu et mal connu : si on met à part quelques ouvrages monographiques sur telle ou telle autre figure remarquable du mouvement (Fernand Pelloutier, Émile Pouget, Paul Delesalle* ou encore Pierre Monatte*), il n’a eu droit qu’à quelques paragraphes dans les histoires générales du mouvement ouvrier français, à quelques lignes éparses ici ou là sans qu’aucun travail d’ensemble ne lui ait été consacré depuis la publication d’un ouvrage aussi lointain que La Coutume ouvrière de Maxime Leroy*, paru en 1913V. Ce livre, dû à la plume d’un homme étranger au monde ouvrier, est d’ailleurs un véritable cas d’espèce, non seulement parce que, en dépit du passage des ans, il reste un ouvrage de référence sur le premier syndicalisme français mais aussi parce que son auteur n’y cachait pas sa sympathie « pour le régime d’égalité et de liberté, basé sur le travail, que les syndicats préparent patiemment depuis la scission qui s’est produite entre producteurs et bénéficiaires de la production », un sentiment fort éloigné des positions indifférentes, méprisantes ou hostiles de la plupart de ses contemporains. Qu’on en juge : si Daniel Halévy minimise le « danger réel » représenté par la propagande en faveur de la grève générale sous prétexte que la majorité des délégués ouvriers qui la défendent « n’y croient pas, ou très peu, et cèdent à une mode2 », un juriste du nom de Charles Franck, tout en admettant que la grève générale « est un drapeau qui peut rallier les ouvriers », la considère comme « un épouvantail sans valeur, quelque chose comme le croquemitaine dont on menace les enfants pas sagesVI3 » ; quant au journaliste Mermeix, il dénonce le « rêve néronien » des « théoriciens libertaires du syndicalisme », avec son cortège de « scènes atroces, [d’]incendies, [de] ruines, [de] meurtres » et l’établissement d’une terreur qui ne serait plus menée par les commissaires de la Convention « mais par les chemineaux, par les braconniers, par les maraudeurs, la terreur montant des bas-fonds, et finissant dans une mêlée affreuse4 ».

Ces positions, qui ne se démentiront guère par la suite, sont sans doute très explicables chez un grand bourgeois « éclairé », un docteur de la faculté de droit ou un journaliste passé par le boulangisme, toutes personnes peu désireuses d’entrer dans les raisons qui inspiraient les milieux ouvriers favorables à la grève générale et toutes également attachées à la permanence de l’ordre établi contre lequel s’étaient insurgés les syndicalistes révolutionnaires.

  • VII Annie Kriegel a insisté, en son temps, sur le rôle joué par les ex-militants du syndicalisme révol (...)
  • VIII Sorel dénonçait, dès 1907, dans sa préface aux Réflexions sur la violence, cette tendance à regard (...)

Il faut évidemment chercher ailleurs les causes du manque d’intérêt que lui ont marqué, depuis, les historiens et, plus largement, les intellectuels de la gauche et de l’extrême gauche françaises. La première en est sans aucun doute dans l’évolution de ces nombreux ex-militants du syndicalisme révolutionnaire des origines qui inspirèrent la création du mouvement communiste, soit l’aile marchante du mouvement ouvrier d’après 1917VII5, qui n’est pourtant qu’une sorte d’avatar, ou de caricature, du guesdisme, c’est-à-dire – comme on aura l’occasion de le voir souvent à travers les pages de ce recueil – du courant socialiste le plus radicalement opposé au syndicalisme révolutionnaire. L’hégémonie exercée longtemps par le communisme sur la partie la plus combative de la classe ouvrière du pays, et sur nombre d’intellectuels ralliés à sa cause, explique en grande partie pourquoi on y a regardé le syndicalisme d’avant-guerre comme une sorte de péché de jeunesseVIII, appelé comme tel à être irrémédiablement dépassé par l’évolution « naturelle » des choses, une conviction étayée sur la brièveté même du « moment grève-généraliste » de l’histoire du syndicalisme français.

Émergence du grève-généralisme

  • IX L’idée de grève générale naît au sein du chartisme anglais, mais les syndicalistes français qui, t (...)

Mais, pour autant que ce qui nous importe ici est l’irruption d’un mouvement ouvrier qui se distingue en tout des mouvements existants dans les autres pays européens, nous laisserons délibérément de côté l’examen des causes multiples qui peuvent expliquer le reflux, et l’échec en définitive, de ce nouveau syndicalisme qui émerge en France vers le début des années 1890 et entre dans une crise profonde dès 1908. Revenir à ce moment inaugural, c’est aussi, et du même mouvement, revenir à l’émergence de l’idée de grève générale ou, pour reprendre un terme créé par Jules Guesde – le premier et le plus acharné de ses adversaires –, de l’idée « grève-généraliste » dans un mouvement ouvrier qui se reconstitue peu après l’échec de la Commune de Paris, et dont la création (ou plutôt la redécouverteIX) de l’idée de grève générale est en grande partie une tentative originale de réponse à cet échec. Si les militants du syndicalisme révolutionnaire français s’affirment orgueilleusement « grève-généralistes, antimilitaristes et antipatriotes », ce n’est pas minimiser l’importance de ces autres points de la doctrine syndicaliste que de dire qu’ils sont dérivés par rapport au thème de la grève générale, lequel est véritablement la pierre angulaire du mouvement syndical qui surgit en France vers le début des années 1890, et le distingue en tout du trade-unionisme anglais ou du mutualisme allemand. Comme il est d’usage, ses porte-parole vont bientôt le désigner en usant du néologisme même – « grève-généralisme » – par lequel leurs adversaires guesdistes ont voulu le stigmatiser. Le terme, on le notera, précède celui de « syndicalisme révolutionnaire », qu’on ne trouve pas dans les écrits de Pelloutier, et ne s’estompera guère qu’après le début des années 1910. C’est cette dénomination que nous reprendrons ici à notre compte, de préférence à celle de « syndicalisme d’action directe », par exemple, eu égard à l’importance cruciale du thème de la grève générale dans la fondation du syndicalisme révolutionnaire français, un fait que personne, y compris dans le camp de ses critiques, n’a jamais cherché à occulter. Du coup, faire l’histoire de la renaissance du mouvement ouvrier français après la Commune – principalement entre les années qui vont de la fondation de la Fédération des Bourses du travail (1892) à la fusion de celle-ci avec la CGT (1902) – revient à faire l’histoire de l’idée de la grève générale dans ce mouvement. Et faire celle-ci équivaut à faire l’historique de la naissance et des premiers pas du syndicalisme français.

  • X Cette rencontre, pour le moins étonnante, entre un syndicalisme marqué d’une très forte empreinte (...)

Le texte d’Émile Pouget qui ouvre le présent volume nous dispensera de relater le long cheminement de l’idée de grève générale, depuis son apparition (ou sa réapparition) dans la Ire Internationale – en particulier sous la forme de la grève universelle contre « les entreprises de gouvernements personnels et despotiques », c’est-à-dire la grève générale contre la guerre entre les peuples –, puis au sein de certaines organisations politiques et corporatives de la classe ouvrière française, qui en feront ce « brandon de discorde » dénoncé par ses critiques guesdistes. En revanche, le texte de Pouget demanderait à être complété sur d’autres points par des études plus approfondies relatives à la préhistoire du thème en France, sur son émergence progressive au sein du monde ouvrier avant même qu’il ne soit à l’ordre du jour des congrès corporatifs, qu’il y fasse l’objet de discussions passionnées pour donner enfin matière, avec Georges Sorel* et ses amis du Mouvement socialiste, à une réflexion théorique de haute voléeX.

  • XI On sait que, dans le chapitre final de son ouvrage Misère de la philosophie, « Les grèves et les c (...)
  • XII Michelle Perrot relève que, bien qu’on attribue la paternité de l’idée à Joseph Tortelier, il n’en (...)
  • XIII « Ses partisans [de la grève générale] opposent au pessimisme des uns et aux dénégations des adver (...)

Le lecteur trouvera de précieuses indications sur le sujet dans le livre Jeunesse de la grève6, dont l’auteur montre bien la transformation qui s’opère en une décennie au sein de la classe ouvrière française à l’endroit de la grève qui, tenue d’abord pour un « fléau » ou un « moyen barbare », va conquérir rapidement et définitivement ses faveurs. Michelle Perrot y rappelle que, dans les années 1871 à 1879, la grève est réprouvée au nom d’un certain nombre d’arguments, dont quelques-uns sont déjà présents chez ProudhonXI7et dont une partie survivra à la conversion du syndicalisme à cette méthode d’action : elle est inutile, dit-on, elle réussit rarement et, quand c’est le cas, les avantages qu’elle permet d’obtenir sont toujours susceptibles d’être remis en question ; de surcroît, ceux-ci sont illusoires, la hausse des salaires étant très vite suivie d’une hausse correspondante des prix ; enfin, en arrêtant la production, elle porte atteinte à la richesse du pays, donc à la situation des ouvriers eux-mêmes. Vers la fin des années 1870, cependant, une forte poussée sociale entraîne une « réévaluation » de la grève, qui est promue au rang d’outil par excellence du nouveau mouvement ouvrier. Et il ne faudra guère de temps pour que l’acceptation de la grève comme méthode d’action ouvrière soit suivie de la (re)naissance de l’idée de grève générale, principalement chez les mineurs et chez les ouvriers du bâtiment parisiens, qui lui donnent très vite une forte coloration révolutionnaire. Les promoteurs de la nouvelle idée sont des ouvriers blanquistes – comme ce terrassier, du nom de Boulé, qui propose au congrès tenu au Bouscat en 1888 la première résolution favorable à la grève générale jamais adoptée dans un congrès ouvrier – ou anarchistes, dont le légendaire « compagnon Tortelier* », à qui on reconnaît le mérite d’avoir été le premier propagandiste en France de l’idée de grève générale, avant Briand et PelloutierXII8. On notera toutefois que, si certains des porte-parole du syndicalisme révolutionnaire français vont tenir la pratique des grèves partielles pour une sorte de « gymnastique révolutionnaire » qui prépare les ouvriers à l’assaut final contre le capitalisme et l’État, chez d’autres, les séquelles du refus proudhonien ne s’estomperont jamais tout à fait. C’est le cas d’un des tout premiers propagandistes du grève-généralisme, Aristide Briand, qui, dans son discours de 1899 au congrès socialiste de la salle Japy, rappelle son opposition de principe aux grèves partielles ; un sentiment qu’il partage alors avec nombre de syndicalistes révolutionnaires, tels les auteurs de la brochure souscrite en 1898 par les comités de la grève générale de la CGT et du parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR)XIII9, ou du syndicaliste libertaire Paul Delesalle, lequel écrit, en 1900, que la grève partielle ne peut apporter ni améliorations ni soulagements à la classe ouvrière, mais il lui concède tout de même, comme quelques-uns de ses compagnons anarchistes convertis au syndicalisme, le mérite de « réveiller chez l’ouvrier l’idée de révolte10 ».

La double critique des grève-généralistes

Réfléchir aux causes profondes de l’irruption du grève généralisme dans le mouvement ouvrier français de la fin du xixe siècle est un sujet qui, par sa complexité, exigerait sans doute de longs développements qui n’ont pas leur place ici. Quoi qu’il en soit, il nous faut partir de la constatation de l’existence, dans la fraction la plus consciente et combative de la classe ouvrière française – c’est-à-dire celle qui a précisément conscience qu’il existe quelque chose comme une classe ouvrière –, d’un attrait tout particulier pour une solution révolutionnaire à la « question sociale », un état d’esprit qu’on ne retrouve pas dans les classes ouvrières des pays où se développera le courant social-démocrate.

  • XIV En l’occurrence, cet auteur ne fait que recycler une idée en vogue chez les adversaires du syndica (...)
  • XV « Pièce de fer hérissée de pointes et de crocs dont on garnit une clôture pour en empêcher l’escal (...)
  • XVI Dans sa brochure Variations guesdistes, Émile Pouget brocardait le revirement de Jules Guesde et s (...)

Un spécialiste de la question affirme que, « le plus souvent », le concept de grève générale « est manié contre les socialistes, non contre les patronsXIV1112 » – une assertion qui pèche, selon nous, à la fois par excès et par insuffisance. D’abord quand elle laisse entendre que, pour les grève-généralistes, la « lutte » contre les socialistes passerait avant leur combat contre le patronat, et ensuite quand son auteur feint de ne pas voir que le caractère « polémique » de l’idée de grève générale n’est pas une donnée qui viendrait en sus de son inspiration première mais qu’il constitue son essence même : c’est précisément à faire pièce aux illusions entretenues par le socialisme politique – tant dans son versant révolutionnaire/insurrectionnel des débuts du guesdisme que dans son versant réformiste/parlementaire – que vise l’idée phare du syndicalisme fondé à la fin du xixe siècle. En général, on s’accorde à voir dans la grève générale comme pierre d’angle de l’édifice syndicaliste une alternative révolutionnaire purement ouvrière à la stratégie de conquête des pouvoirs publics conduite sous l’égide des partis politiques. Cela est incontestable, mais omet un autre aspect, plus oublié, de l’idée grève-généraliste, à savoir qu’elle représente aussi une alternative à la stratégie « barricadière » des révolutionnaires du xixe siècle, à la prise d’armes dont le siècle a offert tant d’exemples qui, tous, finirent par la confusion et la déroute des forces ouvrières. Ce sont là les deux aspects sous-jacents à la doctrine de la grève générale, qui donnent les clés de son apparition et de ses premiers succès au sein de la classe ouvrière française : elle naît certes de la conviction que l’émancipation ouvrière doit être le fait des ouvriers eux-mêmes et ne pas être laissée aux professionnels de la politique, mais elle procède également de la constatation de l’inutilité des anciennes tactiques insurrectionnelles qui ont débouché sur les massacres de la Commune de Paris. Et c’est pourquoi elle est conçue comme l’« outil suprême qui doit se substituer victorieusement aux luttes parlementaires et aux barricades », selon la définition qu’en donnent les Comités de la grève générale de la CGT et du POSR dans la brochure qu’ils signent en commun en 1898. « La guerre des rues, les barricades, les coups de fusil, écrit Pelloutier en 1893, tout cela n’est plus qu’une amusette historique. La guerre civile, n’en déplaise aux révolutionnaires classiques, est devenue impossible le jour même où les ingénieurs militaires ont substitué au fusil Chassepot le fusil Lebel et la poudre sans fumée. […] Quand Guesde parle de détruire le monde capitaliste avec l’aide d’une minorité prolétarienne suffisante qu’il précipiterait contre les artichautsXVdu Palais-Bourbon, il oublie trop facilement les progrès qu’a faits depuis quinze ans l’art de tuer et sa tactique ressemble étrangement à la science militaire de feu Madier de Montjau13 ». La Commission de propagande de la grève générale fait écho à ces propos quelques années plus tard en affirmant que « les temps épiques des barricades sont passés et [qu’] il serait absurde de continuer les errements du passé, alors que nous avons d’autres moyens de lutte à notre disposition. Car, il ne faut pas s’illusionner, il est aujourd’hui presque impossible de combattre la force armée par les mêmes moyens dont dispose celle-ci14 ». On n’en finirait pas de citer les phrases par lesquelles les grève-généralistes font le deuil des vieilles formules insurrectionnelles auxquelles Jules Guesde et ses partisans ont marqué, un temps, leur attachement, avant de s’engager résolument sur la voie parlementaire et y rencontrer leurs premiers succèsXVI.

  • XVII Colette Chambelland a résumé en une très jolie phrase l’apparition de l’idée de grève générale sou (...)

Ces citations, qu’on pourrait multiplier sans peine, montrent non seulement l’importance de la critique de l’illusion insurrectionnelle dans la doctrine grève-généraliste mais elles expliquent aussi que cette doctrine se soit présentée au tout début sous la forme pacifique et légalitaire de la « révolution des bras croisés ». On notera au passage que, si cette première version de l’idée grève-généraliste rallia au début le parti allemaniste mais aussi les propagandistes qui succèdent à Tortelier, il en reste peu de traces écrites. Dans les textes recueillis dans le présent volume, qui ne remontent pas en deçà de 1895, elle n’apparaît guère, sous cette forme, que comme idée repoussoir, première approximation, primitive et encore naïve, d’une idée qui avait encore besoin de mûrir pour devenir l’idée-force du syndicalisme révolutionnaireXVII15.

  • XVIII « Disons-le tout de suite, pour ne pas faire de dupes sentimentales : la grève générale ne peut êt (...)

Très tôt, toutefois, les syndicalistes se sont fait un devoir de répliquer aux multiples critiques suscitées par la forme qu’a revêtue à l’origine l’idée de grève générale. Cette démarche les mène à la conception de la grève générale expropriatrice, qui pare à l’objection selon laquelle la « grève des bras croisés » ne pourrait déboucher que sur l’affamement des ouvriers, mais elle les conduit aussi vers l’acceptation d’un recours, aussi minime qu’il soit, à la violence révolutionnaire, dans le même temps que s’estompe l’idée primitive d’une grève générale universelle. Et ce n’est certainement pas un hasard si ce sont les libertaires qui insistent le plus sur l’impossibilité d’un mouvement pacifique, à l’instar de Georges YvetotXVIII16ou d’Émile Pouget, qui – tant dans le texte signé au nom du Comité de la grève générale pour répondre aux critiques de Jaurès que dans Le Parti du Travail17 – n’hésite pas à recourir à la fameuse affirmation de Marx sur la force comme « accoucheuse des sociétés ». Du reste, c’est le même Pouget qui, contre le retour permanent de ces mêmes objections, rappelle, dans son essai de 1904 sur la genèse de l’idée de grève générale, que nul syndicaliste ne fait plus siennes les premières conceptions, « confuses parce que embryonnaires », de l’idée grève-généraliste, « particulièrement propagée », selon lui, « par des militants du POSR ».

  • XIX « Nous n’avons besoin, pour vaincre la bourgeoisie, que de sa propre légalité », dit-il après les (...)
  • XX « Un terrain, écrit Guesde, où la victoire est inévitable, parce que là l’ouvrier est l’égal du pa (...)

Si le rejet pratique de la violence révolutionnaire par le parti de Jules GuesdeXIX18met au second plan la critique de la stratégie insurrectionnelle, en revanche, l’autre aspect « polémique » de l’idée grève-généraliste ne se dément jamais depuis la première formulation de l’opposition entre la stratégie syndicaliste de l’émancipation ouvrière par la grève générale et la doctrine la plus pure du socialisme politique qui ne voit de salut pour les travailleurs que dans la conquête des pouvoirs publics par leurs représentants parlementaires. Contre la volonté affichée de la social-démocratie de « transporter sur le terrain politiqueXX » un combat « qui ne peut être qu’une défaite sur le terrain économique », le syndicalisme souhaite garder le conflit sur le terrain familier aux ouvriers, le terrain de l’atelier, de l’usine, etc., et entend s’adresser au travailleur en tant que producteur sans qu’il soit obligé de se mettre sous la tutelle de ses « représentants », politiciens de profession et autres intellectuels aspirant à exercer le pouvoir en son nom. En vérité, il est assez aisé de voir que ces deux aspects de la stratégie grève-généraliste – ou du « mythe social » de la grève générale – se réduisent au fond à une seule et même idée : dans un cas comme dans l’autre, ce dont il s’agit, c’est toujours du refus que signifie le syndicalisme à toute tentative d’instaurer une sorte de « socialisme par délégation », qui ferait jouer au prolétariat le rôle de masse de manœuvre ou de chair à canon d’un état-major révolutionnaire ou, plus simplement, de clientèle électorale d’un parti politique.

Positions du socialisme politique

  • XXI Dans son pamphlet Les Bakounistes au travail, Engels s’est livré à la critique de l’usage du thème (...)

Si, pour les raisons qu’on a vues précédemment, les minorités agissantes du syndicalisme français vont prendre dans l’arsenal du chartisme via la Ire Internationale la nouvelle arme de l’émancipation ouvrière, « dans le reste du monde ouvrier, dans le syndicalisme international comme dans le socialisme international, on ne trouve que répugnance, hostilité, incompréhension totale19 » à l’égard d’une idée dont l’émergence vient remettre en cause les bases mêmes de l’action du socialisme politique et sa prétention à parler au nom du monde ouvrier. Le texte du socialiste néerlandais Henri Van Kol*, reproduit ici, permettra au passage d’apprécier à sa juste mesure l’étendue du refus opposé par certains des ténors de la social-démocratie à l’idée phare du syndicalisme français : « fantaisie dangereuse d’ouvriers mal organisés », « idée néfaste », « arme nuisible et meurtrière pour la classe ouvrière » – Henri Van Kol ne fait pas précisément dans la dentelle. La grève générale est in fine qualifiée par lui d’« utopie anarchiste », de « rêve anarchiste », dans le même temps qu’il y voit, à l’instar de Friedrich EngelsXXI, une idée « aussi vieille que le socialisme », laquelle, « malgré les dures expériences du passé et du présent, revient toujours ». La qualifiant tantôt d’« utopie anarchiste » et tantôt de « cheval de retour » – en somme « maladie infantile » du socialisme, pour reprendre les termes dont usera plus tard Lénine à d’autres fins –, l’école social-démocrate fait feu de tout bois pour stigmatiser la nouvelle stratégie qui se fait jour en France à la fin des années 1880, sans que ses porte-parole ne soient retenus par l’incohérence manifeste de leurs accusations. Bien au contraire : ils ne feront guère, pour l’essentiel, que répéter ad nauseam les premiers arguments d’Engels jusqu’à en faire un véritable leitmotiv du procès intenté aux grève-généralistes français et à leurs premiers émules européens.

  • XXII « Si niaise que soit toute cette chimère aux yeux du prolétariat ayant reçu une éducation socialis (...)

Étant donné la vitesse et la force avec laquelle l’idée grève-généraliste conquiert le mouvement syndical en France, il était pour le moins difficile aux porte-parole de la social-démocratie du pays de faire chorus aux propos de leurs homologues européens, une position qui aurait creusé un abîme infranchissable entre des factions socialistes affaiblies par leurs divisions et un mouvement syndicaliste en pleine croissance – et fait le plus grand tort aux premières au bénéfice du second. Il n’y a guère que chez Jules Guesde et ses partisans qu’on trouve l’équivalent des jugements des représentants de la social-démocratie européenne, et les attaques publiées par Le Réveil du Nord (proche des guesdistes) en 1895 contre « l’idée grotesque de la grève générale » et les « quelques fumistes qui nous parlent encore de grève générale » ne le cèdent en rien à celles d’un Van Kol ou d’un Vliegen, rédacteur au Het Volk, un périodique socialiste néerlandaisXXII20.

Maxime Leroy remarque d’ailleurs que le programme du parti de Guesde et Lafargue ne consacrait pas une ligne à la tactique de la grève générale, preuve que le faux pas du congrès de 1888 au Bouscat avait été définitivement oublié.

  • XXIII C’est pourquoi on ne trouvera aucun texte en provenance de ce courant dans le présent recueil, alo (...)
  • XXIV En 1905, Lagardelle consacrait (dans le n° 162-163 du Mouvement socialiste) une note de lecture au (...)

Mais le guesdisme, en ce domaine, fait vraiment figure d’exception. On trouvera dans le texte signé par le groupe des ESRI (les Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris) un excellent tableau des positions des diverses factions du socialisme français d’avant 1905 à l’égard de la grève générale. Ces positions dessinent une sorte de fer à cheval qui va de la conception extrême des guesdistes – pour lesquels l’action politique/parlementaire prime absolument sur l’action « corporative » – à celle des allemanistes qui, bien qu’acceptant l’action parlementaire (essentiellement comme moyen de propagande), lui subordonnent l’action syndicale et assignent comme but ultime au mouvement ouvrier le renversement de l’ordre bourgeois par la grève générale. Mais si le refus du courant guesdiste ne souffre pas de nuances – et il en souffre si peu que jamais les guesdistes ne se sont souciés d’argumenter longuement contre les grève-généralistes et n’y opposent que sarcasmes et méprisXXIII–, il en va différemment avec d’autres factions du socialisme politique, dont celle de Vaillant* et des héritiers du blanquisme, ou, surtout, celle du courant réformiste de Jaurès et ses partisans. En effet, là où les premiers se sont faits à l’idée d’un divorce en bonne et due forme sans perspective de raccommodements ultérieurs, les seconds se soucient de résoudre les problèmes de coexistence entre le socialisme politique et le syndicalisme par un bon et honnête mariage, un « socialisme du juste milieu », selon l’heureuse formule de Lagardelle*XXIVqui convient aussi bien à la position du publiciste Paul Louis*, issu du blanquisme, qu’à celle adoptée par Jaurès après 1905.

  • XXV Dans la brochure La Grève générale, où l’inspiration anarchiste est patente, la Commission de prop (...)
  • XXVI Le parti socialiste de France (PSdF), rival du PSF de Jaurès, est constitué en septembre 1901 et r (...)

Cependant, si de nombreux militants du mouvement ouvrier ont pu se reconnaître dans cette position conciliatrice sans les arrière-pensées politiciennes des chefs socialistes, cette volonté d’accommoder des positions incompatibles répugne tant aux critiques qu’aux défenseurs les plus conséquents de la nouvelle stratégie syndicaliste, qu’il s’agisse de la faction guesdiste ou des militants de tête de la CGT – Griffuelhes et les anarchistesXXV– ou encore des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, aux yeux desquels cette démarche ressemble par trop à l’étreinte de l’ours qui embrasse pour mieux étouffer. On verra comment l’un d’entre eux, Édouard Berth* (dans le brillant « Grève générale et social-démocratie », repris ici) marque le refus très net de toute conciliation entre la stratégie du grève-généralisme et celle de la conquête des pouvoirs publics prônée par le socialisme politique en rappelant à Jaurès et à ses partisans – « gens du juste-milieu, sages doctrinaires, conciliateurs à outrance, éclectiques fades, insupportables unitaires » – combien sont grandes et indépassables les divergences qui opposent le syndicalisme révolutionnaire et le parlementarisme socialiste. Dans ce sens, il paraît assez clair que les critiques guesdistes, aussi peu argumentées qu’elles soient, rendent justice, elles, à ce qui fait la valeur et l’originalité absolue de l’idée de leurs rivaux grève-généralistes alors que les manœuvres politiciennes de Jaurès et de ses partisans tendent à l’affadir pour, in fine, lui ôter toute sa pertinence. Dans le camp du socialisme politique, nul n’aura été plus constant et conséquent que Guesde, qui, tant à l’adresse des ouvriers tentés par le syndicalisme grève-généraliste que des socialistes désireux de composer avec celui-ci, ne cesse de répéter qu’admettre la grève générale revient à ôter toute légitimité à l’action politique. « Notre devoir est de libérer les travailleurs syndiqués de la nébuleuse idée grève-généraliste, déclare-t-il en août 1904 au congrès de Lille du PSdFXXVI. […] Une résolution en faveur de la grève générale détruirait l’influence du parti dans la classe ouvrière […] car elle serait la condamnation de l’action politique21 ». « Le mot “grève générale”, affirme-t-il dans cette même intervention, a déjà fait beaucoup de mal. Grève générale ! et l’on ne s’organise plus ! Grève générale et on ne vote plus ! Grève générale ! et l’on méprise les politiciens auxquels on reproche d’exploiter les travailleurs. Le mot “grève générale” sert d’arme contre toutes les écoles du socialisme, aussi bien contre le PSdF que contre le PSF. Actuellement, la phrase grève-généraliste fait plus de mal au socialisme que le ministérialisme. Celui-ci se discrédite de plus en plus aux yeux des travailleurs, tandis que le fantôme de la grève générale apparaît sous l’espèce d’une forme mystérieuse et miraculeuse qui éblouit et charme les travailleurs22 ». Cependant, si on laisse de côté les accommodements purement rhétoriques et les manœuvres intéressées, il n’y a pas de divergences, en vérité, entre la position de Guesde se flattant, dès 1894, de ce que son parti ait écarté « comme la dernière des duperies la grève dite générale […] en assignant au prolétariat, comme le terme de ses maux et l’instrument de sa libération, la conquête des pouvoirs publics23 » et celle de Jaurès, son rival réformiste, appelant la classe ouvrière en 1901 à ne pas prendre la grève générale – qui ne saurait être « qu’une tactique de désespoir » – « pour une méthode de révolution » et affirmant, en conclusion, qu’il n’y a « pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité ». Après les appels du pied continuels que fera Jaurès aux grève-généralistes passée l’unification socialiste de 1905, Lagardelle pourra écrire que, là où « le premier [Guesde] attaque, le second flatte », mais en définitive rien de fondamental ne sépare l’un de l’autre.

La grève générale : « utopie anarchiste » ou « mythe social » ?

  • XXVII Voici ce qu’en dit Fernand Pelloutier : « L’idée de fédérer ces Bourses du travail était inévitabl (...)

Sans vouloir nier le rôle des courants anti-guesdistes dans la fondation de la Fédération des Bourses du travail (FBT)XXVII24et de la CGT, à commencer par la faction anarchisante des allemanistes, il est clair que le syndicalisme révolutionnaire français n’aurait pas été ce qu’il fut sans l’entrée des anarchistes dans les syndicats, qui y laissèrent des traces profondes et très reconnaissables. Méfiance absolue à l’égard de l’État, mépris des politiciens et du parlementarisme, antimilitarisme, antipatriotisme, goût de l’action directe, acceptation de la violence, etc., la marque libertaire dans le syndicalisme révolutionnaire est suffisamment connue pour qu’il ne soit point besoin de s’y appesantir. L’empreinte est particulièrement visible à partir de l’unification de 1902, et jusqu’à la crise syndicaliste de 1908 – c’est-à-dire la période où le syndicalisme révolutionnaire connaît son apogée –, et c’est cette influence qui explique les jugements portés à son endroit par ses rivaux sociaux-démocrates ou les opposants réformistes au sein même du syndicalisme, à l’instar de Guesde qualifiant le grève-généralisme de « syndicalisme anarchiste », ou du chef syndicaliste réformiste Keufer reprochant à la CGT d’être devenue, sous la conduite des libertaires, un véritable « parti ouvrier anarchiste ».

  • XXVIII Il faut noter cependant que, au cours de la polémique qui l’oppose en 1907, au congrès anarchiste (...)

Les choses sont, en réalité, bien plus complexes que ne le suggèrent les critiques du syndicalisme révolutionnaire : à preuve, d’abord, le rôle – sur lequel nous avons déjà insisté – des ouvriers blanquistes et des socialistes de la faction de Jean Allemane dans la promotion de l’idée grève-généraliste ; ensuite, et a contrario, les résistances opposées, dans certains milieux libertaires, non pas seulement au syndicalisme lui-même – preuve que les efforts de Pelloutier dans sa fameuse « Lettre aux anarchistes » ou son article « Les organisations corporatives et l’anarchie » n’ont pas convaincu tous les anarchistes25 – mais aussi à l’idée de grève générale, dont certains libertaires aussi connus que Malatesta ne se privent pas de dénoncer les limitesXXVIIIquand d’autres la regardent, dans une sorte de « retour à l’expéditeur » assez plaisant, comme une idée typiquement « marxiste » pour la primauté qu’elle attribue à la lutte purement économique.

  • XXIX Répondant de fort belle manière aux attaques sur ce point des sociaux-démocrates, Édouard Berth éc (...)
  • XXX Il semble toutefois que l’éloignement de Sorel soit antérieur : il vit dans la collaboration des c (...)

On verra, dans le texte de Pouget relatif à la genèse de l’idée de grève générale, que l’auteur, pourtant une des têtes les plus visibles de l’anarchisme français, refuse tout « blason idéologique » à l’idée phare des minorités agissantes du syndicalisme révolutionnaire, en insistant sur le point que les ouvriers ne l’ont pas trouvée dans des livres de quelque théoricien, socialiste ou anarchiste, mais dans les luttes qu’ils ont menées eux-mêmes. Et Sorel, à qui on fait gloire généralement d’avoir donné l’expression théorique achevée de cette idée ouvrière, ne dit pas autre chose dans ses Réflexions sur la violence, en particulier dans le fameux passage où il expose sa théorie de la grève générale comme mythe social, dans lequel il insiste à son tour, deux ans après Pouget, sur la naissance pratique de l’idée, qui l’éloigne de toutes les utopies élaborées par les faiseurs de système et autres théoriciens du monde à venir dont le xixe siècle a donné tant d’exemples. De même, dans un essai où il fait un sort particulier aux critiques formulées par les porte-parole de la social-démocratie sur l’inspiration « anarchiste » du grève-généralisme françaisXXIX26, Berth cite à l’appui de la thèse une des phrases les plus connues de Marx, « La classe ouvrière n’a pas d’utopie toute prête à se réaliser », pour en conclure que « c’est de la lutte elle-même que naît et se dégage l’idéal » – une affirmation qui recoupe les conclusions auxquelles est parvenu, pour sa part, le libertaire Émile Pouget quant à l’origine purement prolétarienne de l’idée de grève générale. C’est par ce biais d’ailleurs que le « théoricien » du syndicalisme révolutionnaire, Sorel, suivi par Berth et Lagardelle, va en venir à concevoir l’idée ouvrière sous la forme d’un « mythe » social, une notion qui a suscité très tôt de nombreuses objections, auxquelles Sorel a tenté de répondre dès 1907. Les années passant, elle continuera de faire l’objet de multiples contresens – y compris chez des défenseurs du syndicalisme comme Maxime Leroy –, facilités par l’éloignement de SorelXXXaprès la grave crise connue par la CGT à la suite de la répression sanglante des grèves à Draveil et Villeneuve-Saint-Georges durant l’été 190827, puis par l’éclipse rapide de l’idée grève-généraliste au sein d’un syndicalisme qui, en butte, à la fois, aux tentatives de captation et à la dure répression menées par les autorités, va perdre bientôt de son tranchant initial.

  • XXXI Il faudrait encore se demander si les syndicalistes croyaient tous également à la possibilité d’un (...)

Il est sans doute plus facile de comprendre le sens de la tentative de Sorel si on la met dans le contexte du débat mené à l’époque autour des possibilités de réalisation pratique de l’idée-force du syndicalisme révolutionnaire, dont l’essai de Paul Louis (reproduit en partie dans le présent recueil) donne une excellente illustration. D’après ceux qui n’ont pas lu ses Réflexions sur la violence, ou n’y ont jeté qu’un coup d’œil distrait, en recourant à la notion de « mythe » Sorel renverrait la grève générale au rang d’une idée irréalisable, d’une « utopie » ou d’une fable. C’est ce que prétend, par exemple, un « spécialiste » du syndicalisme aussi mal inspiré que Robert Goetz-Girey : « Sorel consacre [à la grève générale] des développements fort longs auxquels n’ont pas songé les militants ; bien plus, alors qu’ils la considèrent comme possible, il en fait un mythe28 ». On ne saurait s’exprimer plus clairement, et plus malXXXI29.

La lecture du bref passage où Sorel introduit sa fameuse conception de la grève générale comme « mythe social », en tous points éloignée de l’idée d’utopie, permettra peut-être de faire justice de toutes les critiques erronées qui ont été formulés contre l’idée maîtresse du grand livre de Sorel, dont la citation de Goetz-Girey ne fournit qu’un exemple parmi des centaines d’autres. On y verra le sens de l’intervention de Sorel, à un moment où continue l’affrontement sur les possibilités de réalisation de l’idée syndicaliste entre ses partisans et ses adversaires, dont Sidney Webb*, porte-parole de la social-démocratie anglaise30. Plutôt que d’entrer dans un débat interminable – auquel les syndicalistes ne participent plus guère après 1901 et la « Réponse à Jaurès » du Comité de la grève générale –, Sorel opte pour déplacer le point de vue habituel en situant la réflexion ailleurs que ne l’ont fait jusqu’alors les adversaires (et les partisans) de la nouvelle idée ouvrière : « On a beaucoup disserté sur la possibilité de réaliser la grève générale : on a prétendu que la guerre socialiste ne pouvait se résoudre en une bataille ; il semble aux gens sages, pratiques et savants qu’il serait prodigieusement difficile de lancer avec ensemble les grandes masses du prolétariat ; on a analysé les difficultés de détail que présenterait une lutte devenue énorme31 ». Or, plutôt que de procéder à la manière des défenseurs de la « nouvelle » idée ouvrière, Sorel se dit tout prêt à « concéder aux adversaires tout ce qu’il s’efforcent de démontrer », sans que cela signifie pour autant, comme le suggère l’affirmation d’un Goetz-Girey, qu’il tiendrait l’idée pour « impossible » ou « irréalisable » et sans que cela n’implique de renoncer à ce qui en fait la force : appartenant au genre des « mythes sociaux », la seule chose qu’on puisse lui demander est, d’après Sorel, si elle contient « tout ce qu’attend la doctrine socialiste du prolétariat révolutionnaire32 ».

Cependant, la lettre à Daniel Halévy qui fait fonction d’introduction à la première édition de ses Réflexions sur la violence montre que Sorel a été conscient très tôt des malentendus suscités par l’usage de la notion de « mythe » appliquée à l’idée-force du syndicalisme révolutionnaire français : « En employant le terme de “mythe”, je croyais avoir fait une heureuse trouvaille, parce que je refusais ainsi toute discussion avec les gens qui veulent soumettre la grève générale à une critique de détail et qui accumulent les objections contre sa possibilité pratique. Il paraît que j’ai eu, au contraire, une bien mauvaise idée…33 » Et, en 1910, dans une lettre à son ami Jean Bourdeau, il s’insurge déjà de ce qu’on appelle « “illusion” ce [qu’il] appelle “mythe” », un jugement qu’il tient pour « une incompréhension d’intellectualiste endurci », puisque, poursuit-il, « pour qu’il y ait illusion, il faut que l’on puisse opposer à la représentation illusoire une représentation vraie, susceptible d’être démontrée34 ».

  • XXXII Bien sûr, la conception de Sorel est celle d’un observateur du syndicalisme, qui, en tant que tel, (...)

Or, s’agissant de l’action humaine, c’est précisément cela qui ne peut pas se faire, bien qu’il lui soit nécessaire de disposer d’images assez puissantes pour se délier du présent et se projeter vers un avenir que la seule raison est incapable de se représenter : ce sont ces images qui constituent les « mythes sociaux » dont l’idée de grève générale n’était, pour Sorel, qu’un des tout derniers exemples en date. On n’aura garde, bien sûr, de la confondre avec les habituelles utopies élaborées dans le secret de cabinets par des têtes pensantes à la recherche de bras pour leur réalisation. Née de la pratique ouvrière des grèves, elle apparaît à Sorel comme l’idée motrice du socialisme prolétarien, non par ce qu’elle peut avoir à dire sur le futur mais parce qu’elle est un « mode d’action sur le présent ». C’est l’idée dramatique de la grève générale qui, à ses yeux, rappelle aux ouvriers révolutionnaires l’impossibilité de la paix sociale désirée par les puissants, et c’est elle qui permet de maintenir vivante l’existence de la scission sociale et de la lutte des classes comme seul moyen possible d’émancipation des dominés. Pour Sorel, il ne sert donc à rien de discuter à l’infini des possibilités de réalisation de l’idée directrice du mouvement syndicaliste, de son degré de réalité futur, puisque, ce faisant, on la transforme en une utopie ou en une sorte d’« almanach astrologique » : étant un « mythe social », sa valeur est à chercher dans les possibilités qu’elle ouvre à l’« action sur le présent »XXXII.

  • XXXIII « Il importe donc fort peu de savoir ce que les mythes renferment de détails destinés à apparaître (...)

Toutefois, si cette définition des mythes sociaux laisse la porte ouverte à la possibilité que « rien de ce qu’ils renferment ne se produiseXXXIII3536 », on notera que, dans son maître ouvrage, Sorel n’envisage à aucun moment l’éclipse prochaine d’une idée qui lui semblait bénéficier encore en 1906 de suffisamment de faveurs au sein des minorités agissantes du syndicalisme pour qu’il lui consacre de si longs développements.

La fin d’un modèle

  • XXXIV « On ne saurait trop le souligner : le syndicalisme révolutionnaire s’affirma comme le courant dom (...)

L’auteur des Réflexions sur la violence aurait été sans doute fort étonné s’il s’était trouvé quelqu’un pour lui souffler, au moment même où il rédigeait son grand ouvrage, que ce « mythe social » dans lequel il voyait l’idée motrice du syndicalisme révolutionnaire avait perdu depuis quelques années déjà une partie de son attrait chez ses propres partisans, et pour lui suggérer d’user de son énergie et de sa belle intelligence à d’autres fins plus dignes d’intérêt. Mais aussi bien l’idée n’en est-elle venue que bien longtemps après à tel spécialiste reconnu de l’histoire sociale, qui, dissociant la destinée du syndicalisme révolutionnaire de celle de l’idée de grève générale, fait remonter le début du déclin de cette dernière à , c’est-à-dire l’année même de la fusion des deux organisations représentatives du syndicalisme grève-généraliste, un paradoxe certes plaisant mais que n’étaye aucune démonstration sérieuse XXXIV3738.

  • XXXV Ce qui est tout autre chose que parler d’éclipse ou de déclin.
  • XXXVI Cette preuve de la « perte d’acuité » pourrait sembler un peu légère, d’autant que les plaintes su (...)

En vérité, ce moment, si tant est qu’on puisse le dater très précisément, doit se situer quelque part entre l’année 1907 – où Paul Louis (militant socialiste et excellent connaisseur du mouvement ouvrier) écrit que « la grève générale est au prolétariat ce qu’était, il y a quatre-vingts ans, le régime parlementaire et constitutionnel à la bourgeoisie européenne39 » – et l’année 1913 – quand Maxime Leroy, dans son maître ouvrage, fait remarquer que « en se fondant de plus en plus dans l’organisation confédérale, l’idée de la grève générale a perdu de son acuitéXXXV » et qu’« elle n’est plus la riche matière à controverses des débuts du syndicalisme »40. Sur ce dernier point, Leroy invoque une note publiée en 1910 par le Comité de la grève générale de la CGT dans L’Humanité pour se plaindre de la faible mobilisation des forces ouvrières – y compris face aux provocations policières et aux meurtres de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges – en faveur d’un mot d’ordre reconnu pourtant dans les congrès « comme l’instrument unique de transformation sociale », le Comité en appelant in fine à « un nouvel effort pour préparer son avènement »XXXVI. L’évolution qui suit le congrès d’Amiens de 1906 montre que le ralliement général qui s’était opéré alors autour de la motion Griffuelhes, et de la reconnaissance de la grève générale comme l’arme suprême du syndicalisme, ne devait pas faire penser à une acceptation sincère de l’idée grève-généraliste par les réformistes de la CGT et encore moins par les guesdistes qui ont fini par rejoindre l’organisation syndicale fondée par leurs rivaux. Bien au contraire, c’est probablement parce que l’idée-force du syndicalisme révolutionnaire commence à apparaître comme une possibilité de plus en plus lointaine qu’elle est « acceptée » par ses adversaires – dans un processus qui n’est pas sans faire penser à ce qui se passera au début des années 1970, avec le « succès » apparent de l’idée d’autogestion chez ceux qui étaient, la veille encore, ses adversaires jurés, un succès qui signa la perte de cet autre grand mythe social resurgi dans le sillage du mouvement de Mai 68.

  • XXVII Il n’en reste pas moins que, dans le premier numéro de La Bataille syndicaliste – le quotidien lan (...)

Au sujet du reflux de l’idée de grève générale, on dispose d’un document de première importance avec le texte « Romantisme révolutionnaire » de Victor Griffuelhes, secrétaire national de la toute jeune CGT, qui paraît au printemps 1908 dans la revue syndicaliste révolutionnaire Action directe41. Dans ce texte, écrit peu de temps avant les événements de Villeneuve-Saint-Georges, Griffuelhes évoque à grands traits l’état d’esprit dominant au sein des premiers groupes d’ouvriers favorables à la grève générale et leur espoir de voir la moindre grève déboucher sur un embrasement généralisé. Mais, objecte-t-il, « comment aurait-on pu réaliser pareille conception ; il n’y avait ni l’organisation nécessaire, ni la force d’extension indispensable, ni une conception réelle des conditions qui président à la lutte de la classe ouvrière ». Contre le « mysticisme révolutionnaire », les « impatiences naturelles, mais manquant de point d’appui », des militants grève-généralistes les plus radicaux, Griffuelhes en appelle au souci de l’organisation et à « l’accroissement de la vie syndicale » dans un texte qui est la première manifestation publique du scepticisme d’un des dirigeants du syndicalisme révolutionnaire quant à la réalisation proche de l’idée qui a servi à celui-ci de mot d’ordre de ralliementXXVII. À ce moment-là, il y a déjà plus d’une vingtaine d’années – presque trente ans même, si on pense à la phrase [supra, note I, p. 14] prononcée par Jules Cazelle en 1879 – que l’idée grève-généraliste hante les milieux ouvriers français, et les chefs syndicalistes pensent sans doute que le temps est venu de ne plus « savoir se contenter d’organisations faibles et chaotiques » (Sorel), quitte à se désintéresser de la réalisation de la « prophétie » sur laquelle ces mêmes organisations se sont constituées.

  • XXXVIII Griffuelhes démissionne de son poste de secrétaire général de la CGT le 2février 1909.

Curieusement, et sans qu’on puisse établir à coup sûr un lien de cause à effet entre l’un et l’autre, le désir exprimé par Griffuelhes de voir le syndicalisme renoncer enfin à ses illusions romantiques va être suivi par une profonde crise – dont il sera d’ailleurs la première victimeXXXVIII–, qui « marque le brusque arrêt des temps héroïques du syndicalisme révolutionnaire42 » et que l’approche toujours plus menaçante de la guerre ne fera qu’accentuer.

Mais quel que soit le moment exact à partir duquel on puisse dater l’éclipse de l’idée de grève générale, et quels que soient les éventuels liens de cause à effet entre cette éclipse et le déclin du syndicalisme grève-généraliste, le fait est que, gravement frappé à la suite de l’affaire de Villeneuve-Saint-Georges, celui-ci est quasiment défait après 191843 . Dès lors, il ne cessera plus de perdre du terrain, malgré les efforts des héritiers de la CGT syndicaliste révolutionnaire au sein de la CGTU puis des petites organisations qui, telle la CGT-SR, tentent de faire perdurer, au fil des années, son inspiration originelle. Battu en brèche, toujours plus faible au fil des années, il faut reconnaître que ce modèle, qui s’était « affirmé dans deux organisations finalement unifiées en 1902 : la FBT puis la CGT », a été – en France du moins – « le grand vaincu de l’Histoire44 ».

  • XXXIX Parmi les organisations syndicalistes créées dans le sillage de la CGT, comment ne pas parler de l (...)

Ailleurs dans le monde, les nombreuses organisations syndicalistes qui se sont créées sur l’exemple français continueront de faire vivre, pendant quelques décennies encore, et avec des caractéristiques et des fortunes très diverses, le modèle auquel la CGT avait donné, un court moment, ses lettres de noblesseXXXIX45. Ce n’est pas le lieu ici de proposer une recension, aussi brève soit-elle, des forces qui fondèrent au congrès de Berlin (25 décembre 1922 -2 janvier 1923) la nouvelle AIT46 ni de poser la question du passage du syndicalisme révolutionnaire à l’anarcho-syndicalisme, c’est-à-dire du modèle français originel au modèle syndicaliste « à l’espagnole ». Et nous laisserons à d’autres le soin de marquer les divergences entre ces deux syndicalismes, où, eu égard en particulier à la question de la neutralité idéologique et des relations entre syndicat et parti politique, certains croient voir des différences de nature là où on n’a affaire qu’à des différences de degré, tributaires de circonstances et de contextes historiques, politiques et culturels fort variés.

  • XL Qui, fidèle en cela à l’exemple guesdiste, va très vite se convertir à son tour en parti parlement (...)

Pour revenir au cas français, la défaite irrémédiable de ce modèle – qui va de pair, en France, avec l’oubli même des mots, « grève-généraliste » et « grève-généralisme », qui ont servi un temps à le désigner – débouche, après 1917-1918, sur le triomphe des deux grands modèles du socialisme politique auxquels il s’était opposé et contre lesquels il s’était constitué en tant que tel : le socialisme insurrectionnalisteXL, d’une part, auquel la révolution d’Octobre a donné une toute nouvelle légitimité ; et, de l’autre, le socialisme réformiste, qui va continuer, imperturbablement, à poursuivre la conquête légale des pouvoirs publics. À partir de ce moment, on le sait, la ligne de fracture entre « réformistes » et « révolutionnaires » passe, pour l’essentiel, à l’intérieur de la social-démocratie et cesse d’opposer socialisme politique et socialisme purement ouvrier. Dans cette nouvelle configuration, marquée par la défaite du syndicalisme révolutionnaire, il ne reste plus au syndicalisme existant qu’à choisir entre un courant réformiste, déjà présent dans la première CGT – qui ne garde de l’héritage de ladite charte d’Amiens que la plate volonté d’indépendance à l’égard des partis politiques (c’est-à-dire l’autonomie de la bureaucratie syndicale par rapport à ses homologues politiques) –, et un courant « révolutionnaire » qui n’est plus, en vérité, que la renaissance, sous sa forme léniniste, du guesdisme de la fin du xixe siècle, pour lequel le « mouvement corporatif » n’est guère que « l’école primaire du socialisme » et un pur appendice du parti politique.

Du coup, la disparition progressive du syndicalisme révolutionnaire français après 1917 met un terme au débat auquel l’émergence de l’idée de grève générale avait donné lieu entre les partisans du syndicalisme (ou socialisme ouvrier) et ceux du socialisme politique : le débat entre les uns et les autres est « résolu » de la façon la plus drastique qui soit, par extinction, en quelque sorte, de l’un des deux intervenants. Après 1917-1918, la parenthèse « grève-généraliste » est quasiment refermée et, avec elle, la possibilité de faire du syndicalisme l’outil d’une transformation sociale radicale et de construire un mouvement ouvrier véritablement autonome, où une classe ouvrière convaincue de sa puissance se serait décidée à agir exclusivement par elle-même et pour elle-même, sans la tutelle des politiciens ou des révolutionnaires de profession.

Un siècle après…

  • XLI Ou, plutôt, comme le suggère Cornelius Castoriadis, « L’histoire du monde est le jugement dernier  (...)

La postérité, on le sait, est cruelle aux vaincus et, en ce domaine, la plupart des historiens semblent avoir adopté la formule de Hegel, « Weltgeschichte ist Weltgericht [L’histoire du monde est le jugement du monde] »XLI47. Si tous les « spécialistes » de l’histoire du mouvement ouvrier n’ont pas formulé leur jugement à la façon naïvement réactionnaire d’un Goetz-Griey – en substance : les syndicalistes révolutionnaires ont échoué parce que, à la façon des anarchistes, ils croyaient en la bonté de l’homme –, il n’en demeure pas moins que, pour l’immense majorité d’entre eux, l’incapacité du syndicalisme révolutionnaire à résister à l’épreuve des faits fournirait la preuve que ses visées étaient de pures illusions. Ils ont perdu, donc ils avaient tort : voilà à quoi invite le froid « réalisme » hégélien. Mais, s’il est dans la nature même de l’histoire d’obliger à une permanente reconsidération du passé, il est clair qu’on ne peut plus de nos jours porter sur le sujet qui nous intéresse le même regard qu’on lui accordait naguère, quand les divers avatars du socialisme politique semblaient avoir remporté une victoire définitive et sans conteste.

  • XLII Pour preuve, parmi mille autres, de cette conversion définitive, l’affirmation d’un des idéologues (...)

On est bien loin de ce temps aujourd’hui. D’une part, la dérive autoritaire/totalitaire puis l’effondrement des régimes du « socialisme réellement existant » ont démontré à quel point les porte-parole du syndicalisme révolutionnaire étaient dans le vrai quand ils mettaient en garde contre les risques inhérents à la constitution d’un quelconque « gouvernement insurrectionnel » ou de cette prétendue « dictature impersonnelle du prolétariat » dont Sorel avait si bien fait justice dans ses Réflexions48. D’autre part, là où une gauche réformiste a pu sembler remettre en cause les fondements de l’ordre établi, les événements ont donné raison aux syndicalistes révolutionnaires qui accusaient leurs rivaux sociaux-démocrates de se moquer du monde quand ils feignaient de croire que les classes dominantes se laisseraient déposséder de leurs privilèges sans coup férir : les exemples de l’Espagne de 1936 ou du Chili de 1973 sont suffisamment expressifs à cet égard. Par ailleurs, l’intégration du socialisme parlementaire au système qu’il prétendait détruire de l’intérieur est suffisamment évidente pour qu’il ne soit point besoin de s’attarder plus que de raison sur le sujetXLII. Et si on peut bien accorder à la social-démocratie le mérite d’avoir aidé, un temps, par son action parlementaire et gouvernementale, à l’humanisation du capitalisme et à sa réglementation – à son perfectionnement en somme –, nulle part on n’a assisté au scénario décrit par Jaurès, l’accumulation progressive de forces par le camp socialiste, l’investissement légal et en douceur du pouvoir par les classes populaires, etc., qui devait réaliser sur le long terme ce que les grève-généralistes voulaient accomplir au plus vite et sans intermédiaires. Force est de constater que, s’il y a eu échec, il est pour le moins partagé, et que les prédictions de Guesde ou de Jaurès ne se sont pas révélées plus « réalistes », à l’expérience, que celles de leurs rivaux syndicalistes, qui, eux, savaient bien, au moins, qu’on ne construit pas le socialisme dans les Parlements, à coups de lois et de décrets.

Enfin, s’agissant de la réalisation du vieux mot d’ordre ouvrier, les grandes grèves de juin 1936 et de mai 1968 ont démontré la possibilité de voir éclore des événements sociaux de très grande ampleur, similaires à ce qu’avaient espéré les grève-généralistes du syndicalisme des origines, même si, dans un cas comme dans l’autre, les fonctionnaires d’un mouvement définitivement domestiqué n’ont eu ni l’énergie ni même le désir de pousser au passage de la grève généralisée à la grève générale proprement dite, c’est-à-dire de retrouver l’inspiration originelle du mouvement syndical français.

  • XLIII On nous autorisera à citer Castoriadis, une fois de plus, invitant à « sortir de cette mentalité q (...)

Contre la rationalisation hégélienne du réel – et « l’adoration de ce qui est », qui lui est consubstantielleXLIII49–, il nous semble qu’il y a là suffisamment d’arguments pour plaider, en dépit de sa défaite, pour la cause du syndicalisme révolutionnaire. Le fait que les syndicalistes révolutionnaires aient perdu ne dit rien, en définitive, contre la valeur du mot d’ordre grève-généraliste qu’ils opposaient à leurs rivaux du socialisme politique en insistant sur le point qu’il n’était pas d’émancipation possible hors de l’intervention directe et autonome des opprimés eux-mêmes. Et leur défaite ne dit rien non plus contre la valeur de l’antimilitarisme et de l’antipatriotisme opposés à tous les tenants de l’ordre établi qui, au nom d’une « raison d’État » et d’un « réalisme » plus que douteux, ont tout de même réussi à envoyer des millions d’hommes à la mort, dans une boucherie sans laquelle l’histoire du siècle passé n’aurait en rien ressemblé à ce qu’elle fut.

À titre de conclusion, on nous permettra de rappeler combien cette histoire a été tributaire de l’échec du mouvement ouvrier – et au premier chef du syndicalisme révolutionnaire français – à faire vivre, en 1914, le mot d’ordre de la grève générale contre la guerre entre les peuples voulue par leurs maîtres : avec ou sans l’autorisation des historiens et autres « adorateurs du réel », le lecteur pourra prendre la peine d’imaginer ce qu’aurait pu être l’histoire du xxe siècle sans le bain de sang de la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire un siècle sans tous les enfants, légitimes ou illégitimes, de la guerre, fascisme, nazisme et bolchevisme, sans toute cette réalité sans laquelle le régime social de liberté et d’égalité auquel aspirait le syndicalisme grève-généraliste d’avant 1914 aurait eu peut-être quelques chances de se réaliser.

Paris, mai 2008

Notes

I Joliment transformé, à l’occasion du mouvement dit anti-CPE de 2006, en « rêve général ».

II Les premières références à cette résolution en tant que « charte » d’Amiens ne sont pas contemporaines du congrès lui-même. S’il faut attendre 1912 pour voir le terme utilisé dans des documents souscrits par les porte-parole officiels de la CGT, il semble que l’expression commence à être utilisée bien avant 1910.

III Celui qu’on tient pour le premier propagandiste de la grève générale en France, l’ouvrier anarchiste Joseph Tortelier, n’a pas laissé une ligne sur le sujet.

IV S’interrogeant sur le bien-fondé de l’appellation d’anarcho-syndicalisme appliquée au premier syndicalisme français, Pierre Monatte rappelait qu’elle avait été « utilisée dans un but de polémique par la social-démocratie de droite et de gauche » : sans nier le rôle joué par les Pelloutier, Pouget et autres Yvetot dans le syndicalisme des origines, il faisait remarquer que la CGT de 1906 avait comme secrétaire général Victor Griffuelhes, venu des blanquistes ; que son secrétaire adjoint, Luquet, venait des guesdistes et son trésorier, Albert Lévy, des allemanistes.

IX L’idée de grève générale naît au sein du chartisme anglais, mais les syndicalistes français qui, tels Pelloutier ou Pouget, en font l’histoire omettent toute référence à ce moment inaugural, dont l’héritage a, du reste, été oublié par la classe ouvrière de Grande-Bretagne de la fin du xixe siècle.

V Il fallut, il y a quarante ans, rien de moins que le grand mouvement des occupations de Mai 68 pour qu’on s’intéresse d’un peu près au syndicalisme révolutionnaire, avec un recueil de textes d’Henri Dubief, publié dans une collection universitaire, et le petit livre de Robert Brécy sur la grève générale en France, qui présente une vue très complète sur l’essor et le déclin de l’idée syndicaliste. Ni l’un ni l’autre n’ont été réédités depuis ; en revanche, les éditions CNT-RP ont mis à la disposition du public, en 2007, une version en fac-similé du chef-d’œuvre de Maxime Leroy.

VI L’auteur ne s’en tenait pas là, du reste, et allait jusqu’à demander la mise hors la loi de la CGT : « Les anarchistes ont engagé la lutte des classes, ils poursuivent les hostilités, ils déclarent la guerre à l’organisation actuelle, à elle de se défendre. »

VII Annie Kriegel a insisté, en son temps, sur le rôle joué par les ex-militants du syndicalisme révolutionnaire (et de l’anarchisme) dans la fondation du parti communiste français. C’est cela qui autorisait Léon Trotski à écrire à Pierre Monatte, en juillet 1921, que « le syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre était l’embryon du parti communiste ».

VIII Sorel dénonçait, dès 1907, dans sa préface aux Réflexions sur la violence, cette tendance à regarder le syndicalisme révolutionnaire comme une « erreur de jeunesse ».

X Cette rencontre, pour le moins étonnante, entre un syndicalisme marqué d’une très forte empreinte libertaire et des théoriciens qui se réclament autant, sinon plus, de Marx que de Proudhon, est sans équivalent dans les autres pays où le syndicalisme révolutionnaire a eu quelque influence.

XI On sait que, dans le chapitre final de son ouvrage Misère de la philosophie, « Les grèves et les coalitions des ouvriers », Marx avait procédé à une critique de certains des arguments avancés par Proudhon et les économistes contre la grève et l’existence des coalitions.

XII Michelle Perrot relève que, bien qu’on attribue la paternité de l’idée à Joseph Tortelier, il n’en a pas moins eu des précurseurs, à l’instar d’un certain Jules Cazelle, président de la commission de grève des menuisiers, qui formule, dès l’automne 1879, « la conception qui fonde la grève générale : la puissance des producteurs : “Les patrons s’inclineront devant nous, car nous sommes les producteurs et quand les bras ne se mettent pas au travail, le capital tombe” ».

XIII « Ses partisans [de la grève générale] opposent au pessimisme des uns et aux dénégations des adversaires […] la supériorité des résultats obtenus au fur et à mesure du développement que prennent les grèves, et, par conséquent, la condamnation des grèves partielles destinées à être vaincues neuf fois sur dix, grâce à la facilité laissée aux employeurs de remplacer les grévistes. »

XIV En l’occurrence, cet auteur ne fait que recycler une idée en vogue chez les adversaires du syndicalisme grève-généraliste, dont le guesdiste Charles Vérecque, écrivant ce qui suit en 1909 : « Ce qu’il convient de constater, c’est que la grève générale a été lancée contre le mouvement socialiste, ce dont devraient se souvenir les socialistes qui sont devenus sympathiques à cette idée. »

XIX « Nous n’avons besoin, pour vaincre la bourgeoisie, que de sa propre légalité », dit-il après les succès électoraux de 1893.

XL Qui, fidèle en cela à l’exemple guesdiste, va très vite se convertir à son tour en parti parlementariste, en dépit d’une rhétorique pseudo-révolutionnaire.

XLI Ou, plutôt, comme le suggère Cornelius Castoriadis, « L’histoire du monde est le jugement dernier ».

XLII Pour preuve, parmi mille autres, de cette conversion définitive, l’affirmation d’un des idéologues du PS, Gilles Martinet : « Il lui faut [au socialisme français] maintenant assumer sa vérité réformiste, c’est-à-dire s’apprêter à gérer dans le cadre du capitalisme en combattant ses dérives libérales et en cherchant à lui imposer de nouveaux objectifs sociaux et environnementaux. » (Le Monde, 28 avril 2005) On voit le chemin parcouru depuis que la social-démocratie concevait le réformisme comme la voie légale et lente d’accès au socialisme…

XLIII On nous autorisera à citer Castoriadis, une fois de plus, invitant à « sortir de cette mentalité qui confère un privilège à la réalité, […] qui la sacralise et la sanctifie, qui condamne sans appel tout ce qui n’a pas réussi à prendre corps et qui, du fait qu’une cause a perdu dans l’histoire, conduit les philosophes et les historiens à la traiter en quantité négligeable. Puisque cela a échoué, c’est ontologiquement inférieur ».

XV « Pièce de fer hérissée de pointes et de crocs dont on garnit une clôture pour en empêcher l’escalade. »(Le Petit Robert)

XVI Dans sa brochure Variations guesdistes, Émile Pouget brocardait le revirement de Jules Guesde et ses partisans quant au recours au suffrage universel et à l’usage de la force qu’on tenait, avant le revirement « légalitaire » du parti ouvrier français, comme le « seul moyen de procéder à la rénovation économique de la société », selon les mots du guesdiste Gabriel Deville.

XVII Colette Chambelland a résumé en une très jolie phrase l’apparition de l’idée de grève générale sous cette première forme : « En face des socialistes qui lui présentent un programme compliqué, l’ouvrier dit : “Laisseznous tranquilles, avec vos histoires, nous n’avons qu’à nous croiser les bras, nous mettre à la fenêtre et regarder passer la révolution.” » Parmi les rares traces écrites de cette première conception de la grève générale, on retiendra un beau texte de Bernard Lazare, paru en 1895 dans la publication La Grève générale, où cet auteur anarchiste opposait « le silence de la forge, le silence du chantier, l’absolu silence » au « bruit de la fusillade » des insurrections d’autrefois.

XVIII « Disons-le tout de suite, pour ne pas faire de dupes sentimentales : la grève générale ne peut être pacifique, car, fût-elle possible, cette grève pacifique se verrait de suite en face du gouvernement qui, pour sauver l’ordre bourgeois menacé, établirait la terreur, organiserait la répression. » (Georges Yvetot, 1908)

XX « Un terrain, écrit Guesde, où la victoire est inévitable, parce que là l’ouvrier est l’égal du patron, supérieur même au patron par son nombre. » (Le Socialiste, 1894.)

XXI Dans son pamphlet Les Bakounistes au travail, Engels s’est livré à la critique de l’usage du thème de la grève générale chez les partisans de l’aile anti-autoritaire de la Ire Internationale ; et en 1873, dans Volkstaat, il rappelle que « le projet est loin d’être nouveau : des socialistes français et après eux des Belges ont, depuis 1848, enfourché ce cheval de bataille, lequel est cependant de race anglaise ». Pour mémoire : c’est dès 1832 qu’un cabaretier anglais, William Benbow, préconisa pour la première fois la cessation de tout travail comme outil de lutte des classes productives, un mot d’ordre baptisé « Grande fête nationale » ou « Mois sacré » mais aussi « General Strike » – une expression appelée au plus bel avenir, quoique hors du pays qui la vit naître.

XXII « Si niaise que soit toute cette chimère aux yeux du prolétariat ayant reçu une éducation socialiste… », écrit V. H. Vliegen en 1904.

XXIII C’est pourquoi on ne trouvera aucun texte en provenance de ce courant dans le présent recueil, alors qu’il a toujours été l’adversaire irréductible du grève-généralisme.

XXIV En 1905, Lagardelle consacrait (dans le n° 162-163 du Mouvement socialiste) une note de lecture au livre L’Avenir du socialisme, de Paul Louis, un militant socialiste de la faction blanquiste, qui, après avoir répondu point par point aux critiques opposées à l’idée de grève générale, plaidait in fine pour la conciliation des deux socialismes, le socialisme de parti et le socialisme de classe. Ce passage est repris dans le présent recueil.

XXIX Répondant de fort belle manière aux attaques sur ce point des sociaux-démocrates, Édouard Berth écrit ceci : « Les politiciens socialistes qualifient volontiers l’idée de grève générale d’idée “anarchiste”. La vérité, c’est que c’est une idée essentiellement prolétarienne, née de la pratique des grèves, et vraiment spontanée, par conséquent, à la classe ouvrière : ni anarchiste ni socialiste ».

XXV Dans la brochure La Grève générale, où l’inspiration anarchiste est patente, la Commission de propagande de la grève générale dénonce en 1901 les tentatives de « récupération » de l’idée grève-généraliste par les politiciens socialistes : « Les social-démocrates, qui toujours ont repoussé la grève générale de leurs congrès, […] essaieront, comme toujours, d’exploiter ce mouvement révolutionnaire. Après avoir renié, bafoué, calomnié ses plus zélés partisans, les avoir traités, par insinuations, de royalistes, ils commencent à quelques-uns à revenir peu à peu sur leurs anciennes conceptions. Est-ce qu’un doute leur serait venu ou qu’un mouvement de loyauté les attire vers nous ? Il n’en est rien. Comme toujours, les politiciens suivent le vent qui tourne. Dans nos congrès corporatifs, malgré leurs viles insinuations, la grève générale a été acclamée. Comprenant qu’ils font fausse route, ils vont essayer aujourd’hui de se revendiquer de ce mouvement afin de le faire mieux avorter. »

XXVI Le parti socialiste de France (PSdF), rival du PSF de Jaurès, est constitué en septembre 1901 et regroupe les guesdistes et les blanquistes d’Édouard Vaillant.

XXVII Voici ce qu’en dit Fernand Pelloutier : « L’idée de fédérer ces Bourses du travail était inévitable. Nous devons à la vérité de dire qu’elle eut une origine plus politique qu’économique. Elle vint à quelques membres de la Bourse de Paris, qui, adhérents à des groupes socialistes rivaux du parti ouvrier français et mécontents de ce que la Fédération des syndicats fût entre les mains de ce parti, souhaitaient la création d’une association concurrente, dont le siège pût être fixé à Paris et qui devînt ainsi leur chose. »

XXVII Il n’en reste pas moins que, dans le premier numéro de La Bataille syndicaliste – le quotidien lancé, le 27 avril 1911, par Griffuelhes et ses amis syndicalistes révolutionnaires –, l’éditorialiste ne peut s’empêcher de faire allusion à « la lutte de classe [qui] se propose l’amélioration quotidienne des conditions de travail [ou qui] prélude, par des tentatives de plus en plus vastes, à l’effort suprême de la grève générale qui sonnera l’heure de la révolution prolétarienne » – preuve que la grève générale est encore alors l’idée directrice du syndicalisme français.

XXVIII Il faut noter cependant que, au cours de la polémique qui l’oppose en 1907, au congrès anarchiste d’Amsterdam, au syndicaliste révolutionnaire français Pierre Monatte, la conception de la grève générale que pourfend Malatesta n’est autre que la vieille notion, dépassée depuis fort longtemps, de « la révolution des bras croisés ».

XXX Il semble toutefois que l’éloignement de Sorel soit antérieur : il vit dans la collaboration des chefs syndicalistes à la « Tribune syndicale » créée dans L’Humanité en 1906 – peu avant le congrès d’Amiens – le présage d’une perte d’authenticité du syndicalisme.

XXXI Il faudrait encore se demander si les syndicalistes croyaient tous également à la possibilité d’une réalisation prochaine de la grève générale et si, au fond, certains ne la tenaient pas, eux aussi, pour une sorte d’idée directrice du syndicalisme. Qu’on lise, à ce propos, les remarques rapportées par Léon de Seilhac, qui, dès 1903, écrit avoir « bien souvent discuté cette hypothèse fatale [la grève générale] avec les révolutionnaires » ; et certains d’entre eux, « pleins de bonne foi », lui auraient répondu en ces termes : « Sans doute, la grève générale a peu de chances de succès ; mais la grève générale est un drapeau, un but, un idéal. Si nous n’en avions pas, nos syndicats socialistes seraient désertés. »

XXXII Bien sûr, la conception de Sorel est celle d’un observateur du syndicalisme, qui, en tant que tel, n’avait pas à croire ou à ne pas croire à la possibilité de la grève générale. Par contre, il fallait bien que les syndicalistes, eux, se posent la question de sa réalisation, proche ou lointaine, mais l’aveu rapporté par Léon de Seilhac [supra, note 1, p. 28] tendrait à démontrer que les grève-généralistes eux-mêmes ont dû être conscients très tôt des difficultés : en ce sens, la conception proposée par Sorel du mythe de la grève générale comme moyen d’action sur le présent est peut-être plus proche qu’on ne le croit des sentiments des minorités agissantes du syndicalisme révolutionnaire.

XXXIII « Il importe donc fort peu de savoir ce que les mythes renferment de détails destinés à apparaître réellement sur le plan de l’histoire future ; ce ne sont pas des almanachs astrologiques ; il peut même arriver que rien de ce qu’ils renferment ne se produise. » En 1911, soit quelques années après sa rupture avec Sorel, et à un moment où il s’essaie à expliquer les raisons du reflux du syndicalisme révolutionnaire, Lagardelle encore montre son attachement à la pensée sorélienne : « En admettant même que la grève générale ne viendrait jamais à se réaliser, elle n’en revêtirait pas moins, dans le présent, une profonde valeur révolutionnaire, puisqu’elle détache du monde actuel le prolétariat et l’organise dans des institutions nouvelles. »

XXXIV « On ne saurait trop le souligner : le syndicalisme révolutionnaire s’affirma comme le courant dominant du mouvement ouvrier après que la ferveur pour la grève générale fut retombée. » Il faudrait se demander si le manque de ferveur que croit voir cet auteur chez les syndicalistes pour l’idée fondatrice de leur mouvement ne serait pas plutôt le signe que, avec l’union, en 1902, de la FBT et la CGT, cette idée est devenue une sorte d’acquis indiscutable du syndicalisme, sur lequel il n’est plus utile de revenir dans les congrès nationaux, puisqu’on a dit l’essentiel à son propos. En revanche, dans les congrès internationaux auxquels assistent les représentants du courant dominant de la CGT, ceux-ci ne se privent pas de rappeler leur attachement à l’idée de grève générale, comme le font Latapie et Garnery, par exemple, au cinquième congrès international des métallurgistes, tenu en août 1907 à Bruxelles. Par ailleurs, comment concilier cette perte prétendue de ferveur dès 1902 avec les déclarations faites par Guesde en 1904 [supra, p. 24] sur les méfaits de la « phrase grève-généraliste » ou avec la publication, en 1905, de la brochure La Grève générale du socialiste Étienne Buisson ou de la critique du guesdiste Charles Vérecque en 1909 ? Croit-on que les contempteurs de la grève générale prendraient la peine de décocher tant de flèches contre elle s’ils avaient été conscients d’un tel manque d’intérêt ou de ferveur chez les syndicalistes eux-mêmes ? De fait, Colette Chambelland avait déjà noté, en 1957, qu’à partir de 1902 les congrès n’évoquent plus guère le thème, mais, plus prudente, elle se contentait d’en conclure que « les discussions antérieures [avaient] épuisé le sujet ».

XXXIX Parmi les organisations syndicalistes créées dans le sillage de la CGT, comment ne pas parler de l’Industrial Workers of the World (IWW), fondée en 1905 à Chicago et attachée elle aussi au grève-généralisme, y compris sous sa forme la plus primitive de « la grève des bras croisés ». Howard Zinn rapporte la déclaration du « wobbly » Joseph Ettor, affirmant que « si les travailleurs du monde entier [voulaient] l’emporter, il leur [suffisait] de prendre conscience de leur solidarité, de croiser les bras pour que le monde soit paralysé ».

XXXV Ce qui est tout autre chose que parler d’éclipse ou de déclin.

XXXVI Cette preuve de la « perte d’acuité » pourrait sembler un peu légère, d’autant que les plaintes sur le manque de dynamisme des comités locaux de la grève générale n’étaient pas nouvelles, mais on peut penser raisonnablement que l’excellent connaisseur du syndicalisme français qu’était Maxime Leroy – dont on a prétendu qu’il aurait participé à la rédaction de la résolution Griffuelhes du congrès d’Amiens – devait avoir suffisamment de contacts au sein de la CGT pour être capable de diagnostiquer, en 1913, la « perte d’acuité » de l’idée sur laquelle le syndicalisme français s’était fondé.

XXXVIII Griffuelhes démissionne de son poste de secrétaire général de la CGT le 2février 1909.

Notes de fin

1 Pierre Monatte, « Souvenirs », [Actualité de l’histoire, 1956] Agone, 2008, n° 38-39, « Villes et résistances sociales ».

2 Daniel Halévy, Essais sur le mouvement ouvrier français, G. Bellais, Paris, 1901, p. 81.

3 Charles Franck, Les Bourses du travail et la Confédération générale du travail, thèse de doctorat, Giard et Brière, Paris, 1910, p. 430 et 509.

4 Mermeix, Le Syndicalisme contre le socialisme. Origine et développement de la Confédération générale du travail, Librairie Paul Ollendorff, Paris, 1907, p. 159.

5 Pierre Monatte, Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives de Pierre Monatte, 1914-1924, Maspero, Paris, p. 297.

6 Michelle Perrot, Jeunesse de la grève : France, 1871-1890, Seuil, Paris, 1984.

7 Sur ce sujet, on lira l’essai de Daniel Colson, « Proudhon et le syndicalisme révolutionnaire », in Le Syndicalisme révolutionnaire, la Charte d’Amiens et l’autonomie ouvrière (Éditions CNT-RP, à paraître)

8 Michelle Perrot, Jeunesse de la grève, op. cit., p. 103.

9 La Grève générale, Imprimerie Jean Allemane, Paris, 1898, p. 5-6 – passage souligné par nous.

10 Aux travailleurs. La grève !, Petite bibliothèque économique, Paris, 1900, p. 14-15. La brochure a paru sans indication du nom de l’auteur.

11 Jacques Julliard, Autonomie ouvrière. Études sur le syndicalisme d’action directe, Seuil-Gallimard, 1988, p. 33.

12 Charles Vérecque, La Conquête socialiste du pouvoir politique, Éditions Giard et Brière, 1909, p. 107.

13 L’Avenir social, 9 novembre 1893.

14 La Grève générale, brochure publiée en 1901, p. 3-4.

15 Colette Chambelland, « La grève générale, thème de la pensée de Pelloutier et Briand », Actualité de l’histoire, mai 1957, n° 18, p. 19.

16 Georges Yvetot, A.B.C. syndicaliste, La Guerre sociale, 1908, p. 52.

17 Émile Pouget, La CGT suivi de Le Parti du Travail, Éditions CNT-RP, Paris, 1997, p. 210.

18 Lire Daniel Halévy, Essais sur le mouvement ouvrier français, op. cit., p. 223.

19 « Marchands, intellectuels et politiciens », Le Mouvement socialiste, 15 novembre 1907, n° 192.

20 V. H. Vliegen, in Hubert Lagardelle, La Grève générale et le socialisme. Enquête internationale, Édouard Cornély et Cie Éditeurs, Paris, 1905, p. 132.

21 Cité par André Saulière, La Grève générale, de Robert Owen à la doctrine syndicaliste, thèse de doctorat, Imprimerie de l’académie et des facultés, Bordeaux, 1913, p. 152.

22 Texte reproduit in La Grève générale et le socialisme, op. cit., p. 78.

23 Le Socialiste, 29 septembre 1894.

24 Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du travail, Phénix Éditions, Ivry, 2001, p. 113-114.

25 La « Lettre aux anarchistes » est publiée en 1900 comme prologue de la brochure sur Le Congrès général du parti socialiste français. 3-8 décembre 1899, parue chez P.-V. Stock en 1900. « Les organisations corporatives et l’anarchie » est publié par Les Temps nouveaux, la revue dirigée par Jean Grave. On peut consulter ces deux textes, ainsi que d’autres essais du même Pelloutier, sur le site <http://www.pelloutier.net>.

26 Édouard Berth, Le Mouvement socialiste, 1906, n° 173, p. 492.

27 Là-dessus, nous reportons les lecteurs au petit livre de Jacques Julliard (Clemenceau, briseur de grèves, Julliard, 1965), et à l’ouvrage, plus difficilement accessible, de l’ex-anarchiste René de Marmande, L’Intrigue florentine (La Sirène, 1922), dans lequel a puisé le premier.

28 Robert Goetz-Girey, La Pensée syndicale française : militants et théoriciens, Armand Colin, 1948, p. 68 (souligné par nous).

29 Léon de Seilhac, Les Grèves, Librairie Victor Lecoffre, Paris, 1903, p. 115.

30 Les objections de Sidney Webb seront systématisées quelques années plus tard, dans une brochure signée en collaboration avec Beatrice Webb et traduite en français en 1912, sous le titre Examen de la doctrine syndicaliste, Librairie du parti socialiste, Paris, « Les Cahiers du socialiste », n° 14-15

31 Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Seuil, 1990, p. 115-116.

32 Ibid., p. 120.

33 Ibid., p. 22.

34 Cité in Shlomo Sand, L’Illusion du politique. Georges Sorel et le débat intellectuel, Maspero, 1984, p. 218.

35 Georges Sorel, Réflexions sur la violence, op. cit., p. 119.

36 Hubert Lagardelle, « La formation du syndicalisme en France », Le Mouvement socialiste, septembre-octobre 1911, n° 234, p. 178.

37 Jacques Julliard, Autonomie ouvrière, op. cit., p. 34.

38 Colette Chambelland, « La grève générale, thème de la pensée de Pelloutier et Briand », art. cit.

39 Paul Louis, Histoire du mouvement syndical en France, Alcan, 1907, p. 276.

40 Maxime Leroy, La Coutume ouvrière[1913] Éditions CNT-RP, 2007, p. 546. L’appel du Comité de la grève générale de la CGT, signé par son secrétaire Delpech, a paru dans L’Humanité le 16 mai 1910.

41 Le texte peut être consulté dans son intégralité sur le site <http://www.pelloutier.net>.

42 Édouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier. 1871-1936, Librairie Armand Colin, Paris, p. 151.

43 Sur ce sujet, on lira le brillant essai de Daniel Colson, « La crise du syndicalisme révolutionnaire en France et l’émergence du phénomène communiste » dans le volume De l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, Éditions CNT-RP/Nautilus, 2001.

44 Michel Winock, Le Socialisme en France et en Europe, Seuil, 1992, p. 386.

45 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, Agone, 2002, p. 378. Sur le rayonnement du syndicalisme révolutionnaire français hors des frontières du pays, on se reportera aux travaux de Wayne Thorpe, notamment au livre The Workers Themselves. Revolutionary Syndicalism and International Labour, 1913-1923, (IISH/Kluwer, Amsterdam/Dordrecht, 1989) ; ainsi qu’aux articles « Essor et déclin du syndicalisme révolutionnaire », signé en collaboration avec Marcel van der Linden (Le Mouvement social, 1992, n° 159) ou « Une famille agitée. Le syndicalisme révolutionnaire en Europe de la charte d’Amiens à la Première Guerre mondiale » (Mil neuf cent, 2006, n° 24).

46 Là-dessus, on se reportera à la brochure d’Arthur Lehning, La Naissance de l’Association internationale des travailleurs de Berlin. Du syndicalisme révolutionnaire à l’anarcho-syndicalisme (Éditions CNT-RP, 2000) ainsi qu’au volume collectif De l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, op. cit.

47 Cornelius Castoriadis, Sujet et vérité dans le monde social-historique, Seuil, 2002, p. 405.

48 Georges Sorel, Réflexions sur la violence, op. cit., p. 165-166.

49 Cornelius Castoriadis, Sujet et vérité…, op. cit., p. 412.

Miguel Chueca

Réalisation : William Dodé