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Dix ans d’Action directe
Un témoignage, 1977-1987
Édition établie et préfacée par Thierry Discepolo
Parution : 12/09/2018
ISBN : 9782748903683
Format papier : 412 pages (12 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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« Le nom “Action directe” a surgi lors d’une réunion dans un tout petit appart donnant sur le cimetière de Montmartre. Il avait été avancé par un camarade italien. Savait-il que la puissante organisation du syndicalisme révolutionnaire italien au début du XXe siècle était Azione Diretta ? Lorsque ce nom est apparu officiellement, nombreux furent les censeurs : ils n’y voyaient que référence au militarisme ou à l’anarchisme de la propagande par le fait. C’était oublier combien ce terme appartient au patrimoine de toute la classe prolétarienne, qu’on le retrouve dans les premiers congrès de la CGT et dans les luttes de libération nationale. »

Du choix de la lutte armée à l’emprisonnement de 1980 et l’amnistie de 1981, de l’investissement avec les sans-papiers du quartier de la Goutte d’or au retour à la clandestinité en 1982 puis à l’arrestation de 1987 avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani en passant par les liens avec la Fraction armée rouge et les Brigades rouges, Jann Marc Rouillan raconte pour la première fois l’histoire interne d’Action directe. Analyse critique par l’un de ses protagonistes, ce livre est une pièce indispensable d’un fragment de l’histoire politique française et européenne. Si cette histoire attend ses historiens, elle ne se fera pas sans ses témoins.

Jann Marc Rouillan

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il vit aujourd’hui dans le Sud-Ouest de la France. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a notamment publié chez Agone Je hais les matins (2015), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011), Chroniques carcérales (2008). Dernier livre paru, Dix ans d’Action directe (2018). Voir sa biographie complète sur le blog des éditions Agone.

Les livres de Jann Marc Rouillan chez Agone

Dossier de presse
Dominique Richard
Sud-Ouest, 7 octobre 2018
Olivier Doubre
Politis, 21/09/2018
Alain Pojolat
Site du NPA, 21/09/2018
Mathieu Dejean
Les Inrockuptibles, 20/09/2018
Laurent Goumarre & Christophe Bourseiller
France Inter, 20/09/2018
Jean-Manuel Escarnot
Libération, 12/09/2018
Laurent Joffrin
Libération, 12/09/2018
« 10 ans d'action directe » : récit d'une guérilla contre le capitalisme triomphant

Dans les années 1980, avec le développement du néolibéralisme, la lutte de classe n’est plus de mise. C’est contre ce renoncement qu’Action direct dirige ces opérations. À travers le choix de ces cibles, on comprend que l’organisation essaie de penser les changements de la période, la mondialisation, le rôle des institutions internationales, la nécessité d’internationaliser le combat, de relancer un projet stratégique anti-impérialiste… « On voulait, comme d’autres, raviver la lutte des classes, mais sans croire qu’on y arriverait seuls et seulement par la lutte armée. On a toujours pensé que du tract au fusil c’est la même lutte, c’est le même mouvement. On n’est pas une avant-garde, on est une réalité de l’antagonisme de classe dans ce pays. Et quand les masses et leurs organisations ne se battent plus, c’est sûr que les guérilleros ne vont pas se battre à leur place », témoigne Jean-Marc Rouillan dans ce livre Dix ans d’Action directe, écrit pendant les années 1990 mais jusqu’alors non publié car les membres d’Action directe étaient tenus au silence par la justice.

Écoutez : Liberté sur parole

Eugénie Barbezat
Radio Aligre, 09/10/2018
« Une trace de notre histoire »

Jusqu’alors, l’histoire du groupe d’extrême-gauche (1977–1987) avait été raconté à partir de sources policières. Jean-Marc Rouillan la dévoile de l’intérieur.

Jusqu’au mois de mai dernier, il était en liberté conditionnelle et avait l’interdiction de s’exprimer sur les faits qui lui avaient valu, en 1989, d’être condamné à perpétuité, aux côtés de Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon et Georges Cipriani, pour
les assassinats du PDG de Renault Georges Besse et du général Audran. Aujourd’hui libre de sa parole, Jean­-Marc Rouillan, ancien membre du groupe d’extrême-gauche Action di­recte, revient sur cette décennie de poudre et de sang où il a cru, avec quelques centaines d’autres, qu’une « résistance radicale » parviendrait à abattre le système capitaliste.

Aucun repentir

Jusqu’alors, les ouvrages consacrés à cette organisation, née lors d’une réunion militante, en 1977, dans un petit appartement donnant sur le cimetière de Montmartre, puisaient à des sources policières et judiciaires. À la fin des années 1990, à sa sortie des quartiers d’isolement, Jean-Marc Rouillan avait bien pris la plume der­rière les barreaux pour laisser « une trace de notre histoire ». Mais le manuscrit, un temps saisi par la justice ne pouvait pas trouver d’éditeur.

L’auteur a souhaité laisser le texte dans son jus, quitte à rajou­ter un appareil de notes assez con­séquent pour le rendre compré­hensible par les profanes. Les dé­bats et les dissensions ayant agité, dans les années 1970, maoïstes, au­tonomes, anarchistes et marxistes léninistes pour aboutir à la forma­tion d’un noyau ayant basculé vers la guérilla, nécessitent quelques clés.

S’il avait dû reprendre son récit, Jean­-Marc Rouillan se serait exprimé différemment. Mais sans jamais uti­liser le mot que les juges ont vainement attendu pendant des années et qu’il a définitivement banni : « re­pentir ». Qu’on ne compte pas sur lui pour renier cette période où il était persuadé que la lutte armée retour­nait la violence de l’État en contre violence révolutionnaire.

L’héritage de Mai 68

« L’une des grandes falsifications de la réécriture de l’après­-68 réside dans la négation de l’antagonisme armé, tant dans sa nature de classe que dans sa force et sa violence. Selon les chiffres du ministère de la Justice, en­tre 1974 et 1981, il y aurait eu plus de trois-cent attentats attribués à l’extrême gauche », écrit le sexagénaire. À l’épo­que, le futur patron de Libération, Serge July, passé ensuite selon la for­mule consacrée, « du col Mao au Rotary », se réjouissait dans son livre sur la guerre civile qui s’annonçait.

Jean­-Marc Rouillan évoque tou­jours la filiation du « Grand Mai » pour décrire cette culture de l’affron­tement avec le Capital et ses servi­teurs. Elle fait partie de son ADN. De son enfance au sein d’une famille communiste du Gers aux premiers plasticages dans l’Espagne franquiste, du mitraillage des ministères pari­siens aux exécutions planifiées avec les Allemands de la fraction Armée rouge dans le cadre d’un éphémère front international, l’ancien membre d’Action directe assume cette violence. Il la dévoile dans le moindre détail jusqu’à l’entrebâillement de la portière par lequel passa l’une des balles qui tua le général Audran.

Acquises très tôt, cette aptitude à la vie clandestine et cette capacité à dé­jouer les surveillances et à se procu­rer des explosifs expliquent la lon­gévité d’un groupe qui narguera pendant près de cinq ans la police, malgré les tentatives de négociation du pouvoir mitterrandien. Mais, sur le terrain, jamais les « prolétaires » ne se désolidariseront d’un système qui « expropriait leur travail et leur vie ». Mêmes défaits, les derniers membres d’Ac­tion directe pensaient que la résistance se perpétuerait en s’appropriant leur expérience.

La vague libérale a tout balayé sans qu’aucune barricade se dresse. « Nous avons échoué. Il est impossi­ble de le contester », écrit Jean­-Marc Rouillan, qui se dit toujours révo­lutionnaire dans l’âme. Mais à 66 ans et après vingt­-huit ans passées dans la nuit carcérale, la bataille qui l’occupe aujourd’hui, entre jardi­nage et travaux d’écriture, paraît plus pacifique. C’est celle de la mé­moire.

Dominique Richard
Sud-Ouest, 7 octobre 2018
« On a choisi d’assumer », Jean-Marc Rouillan. Retour sur les années Action directe

Militant révolutionnaire et écrivain, Jean-Marc Rouillan vient de publier aux éditions Agone un livre revenant sur sa participation à Action directe, mouvement de lutte armée actif en France de 1977–1987. Le moment idéal pour lui laisser la parole.

C’est une histoire qui ne laisse personne indifférent – des deux côtés de la barricade. Et qui a fait couler tant d’encre qu’elle est quasiment coulée dans le marbre. Mais cette histoire, celui qui en avait été un des principaux acteurs n’avait pas le droit de la raconter, sous peine d’être renvoyé en prison [1]. Action Directe [AD], principal mouvement de lutte armée français de l’après Seconde Guerre mondiale, il ne pouvait rien en dire pendant les trois décennies où il fut embastillé. Pas un mot. Pas même un murmure.

Entre temps, il ne s’était par contre pas privé de prendre la parole sur d’autres sujets, rédigeant de nombreux ouvrages entre les murs, dont les trois tomes de De Mémoire [2] (qui reviennent sur ses jeunes années de lutte à Toulouse et en Espagne avec le MIL puis les GARI [3]). Autre source d’inspiration, la prison, thème de plusieurs de ses livres (Je hais les matins, Paul des épinettes et moi, etc.) ainsi que des chroniques qu’il rédigea tous les mois dans CQFD pendant quelques années, de 2003 à 2007.

Mais plus de trente ans après les faits, Jean-Marc Rouillan, définitivement libéré des geôles, a enfin le droit de parler d’AD. Autorisé à livrer sa version de l’histoire, il a choisi de le faire d’une manière décalée, en publiant Dix ans d’Action Directe, un témoignage, 1977–1987. Un document rédigé dans la seconde partie des années 1990, après sept ans d’isolement, dans des conditions mentales et physiques que l’on peine à se représenter. Rien de pathos pourtant dans ce témoignage, plutôt une analyse froide et clinique, cherchant à déceler les raisons de l’échec d’AD sans pour autant renier ce qui fut entrepris. À savoir : un long travail de propagande par le fait, de mitraillages de bâtiments officiels, de participation aux luttes sociales les plus bouillantes, de squats autonomes insurgés – le tout culminant avec l’assassinat du général Audran (1985) et du patron de Renault, Georges Besse (1986). Tuant de sang froid, les derniers insurgés d’AD franchissaient alors une ligne rouge que beaucoup, chez les plus radicaux aussi, ne leur pardonneront pas.

L’histoire d’AD est à la fois très lointaine et étonnamment proche. « Achevée » il y a plus de trente ans, avec l’arrestation de ses principaux animateurs [4], elle fait encore grandement débat aujourd’hui, clive et passionne. Et la figure de Jean-Marc Rouillan est sans doute celle qui se prête le plus à ces polémiques, tant il se plaît à braver ceux qui voudraient qu’il confesse ses torts. Certes, écrit-il, « Nous avons échoué. Il est impossible de le contester. » Mais il n’en adopte pas pour autant un discours de contrition. Loin de là. Il ne baisse pas le front. Et pense encore et toujours à la manière dont le mouvement révolutionnaire pourrait rebondir : « Il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec. Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble. » Voilà donc sa repentance : celle d’un militant qui analyse – bien ou mal, c’est une autre question – un moment historique dont il fut partie prenante.

Au moment où sort ce document fondamental, les éditions Libertalia publient un livre moins imposant, intitulé Action directe, les premières années. Œuvre de l’universitaire Aurélien Dubuisson, il montre l’ancrage historique des premières actions du groupe, leur insertion dans un esprit du temps, alors porté sur le fumigène, le squat et la violence en manif. Mais il pointe également l’incompréhension qu’ont pu susciter certaines actions plus tardives, même chez les proches du mouvement, prélude à la scission de 1982, qui verra la fraction radicale d’AD de plus en plus isolée. « Se mettre en avant et dire aux gens ce qu’il faut penser, ça m’insupporte, s’emporte ainsi un témoignage publié dans le livre. La brochure “Pour un projet communiste c’est une manière de dire” : “C’est ça et pas autre chose.” La suite d’Action directe c’est exactement pareil : “Nous on a raison, vous avez tort.” C’est ne pas tenir compte du fait que le mouvement est hétérogène. »

Jean-Marc Rouillan ne se reconnaît pas dans cette analyse. Attablé à la terrasse d’un café de Montreuil, il l’affirme avec conviction : lui et ses plus proches camarades n’ont pas cédé à la tentation de l’avant-garde, mais accompagné jusqu’au bout une insurrection qui à une époque semblait encore à portée de main – du moins plausible. Voici son témoignage.

*

« Mon cas personnel, je m’en fous »

J’ai écrit ce livre entre les murs de la centrale de Lannemezan, cellule 204, en 1996–1997. Une période très dure. Je sortais juste des quartiers d’isolement, où l’on avait vécu des moments terribles, avec grèves de la faim et alimentation forcée. On pensait ne pas en sortir vivant, d’autant qu’on avait l’exemple de la RAF en tête [5]. Georges [Cipriani] était interné en hôpital psychiatrique, Nathalie [Ménigon] avait eu un AVC, si bien qu’on voyait ce qu’ils nous imposaient comme une forme d’élimination lente, par les conditions de détention. Il y avait donc l’idée de témoigner avant que ce ne soit plus possible, de laisser un document, le plus véridique possible. Évidemment, je ne pouvais pas raconter ce que les autorités ignoraient, ni les ramifications internationales de notre lutte.

J’ai tenu à ce que ce document reste « dans son jus », pur témoignage brut. Il n’était pas question de le censurer, parce qu’il appartient à d’autres personnes, notamment Joëlle [Aubron], laquelle était très présente dans le processus d’écriture et a retravaillé certains chapitres. Ceci dit, nous avons décidé avec l’éditeur de couper certains encarts politiques aujourd’hui indigestes, liés à l’époque. Hormis ceci, et les nombreuses notes de bas de page, c’est resté en l’état.

Écrire en prison est particulier. Ta vie quotidienne n’interfère en rien : tu peux t’y consacrer exclusivement. Et en même temps il y a des contraintes : après avoir été baluchonné [transféré], j’ai dû continuer le livre sur des cahiers d’écolier. Je me plongeais dedans tous les matins, à raison de 3 000 ou 4 000 signes quotidiens. Depuis, j’ai rédigé quinze bouquins, sous mon nom ou d’autres. Je me suis amélioré, dans la mesure où j’ai une capacité d’écriture beaucoup plus développée. C’est sans doute pour cela que j’écrirais différemment ce récit aujourd’hui. Parce que j’ai compris que la réalité sort souvent mieux d’un univers fictionnel que d’un document. Les livres qui se veulent les plus véridiques sont souvent les plus mensongers.

Reste que je suis proche de l’écriture prolétarienne : j’écris pour témoigner, décrire une situation d’exploitation ou d’oppression. Quand je me penche sur l’expérience carcérale, par exemple, je ne parle pas de ma prison, mais de nos prisons. C’était pareil avec les chroniques CQFD, où j’abordais le cas d’autres prisonniers. Mon cas personnel, je m’en fous.

Quand j’ai relu ce texte dix ans après l’avoir écrit, ma première réaction a été : ça va pas m’aider_… Il faut dire que c’est un récit froid, d’une sobriété absolue, même dans les événements les plus glaçants. Quand tu détailles la mort d’un camarade abattu par la police ou la décision de tuer, tu es forcément dans quelque chose de dérangeant. Et qui va contre l’image romantique de la lutte armée. Car la vérité est cruelle : c’est du sang et de la terreur. « _Blood, sweet and tears [6].» Ceci dit, il faut nuancer. On n’était pas des moines guerriers. Et pas du tout versés dans le mortifère. On faisait la fête régulièrement. Et il y avait des moments de grâce : je me souviens notamment de ce match de foot épique opposant AD à la RAF. Mais on savait que le temps nous était compté, que ça allait mal finir, un jour. En attendant, on avait un sentiment de liberté immense, grisant.

« Ils ont fabriqué des stéréotypes »

L’État, les médias et les universitaires ont vite eu une obsession : résumer notre histoire à quatre personnages paumés. Il s’agissait de fabriquer des stéréotypes. Moi j’étais l’anti-fasciste perdu qui s’était battu en Espagne contre Franco avant de dériver. Et les autres figures avaient droit au même traitement. Mais cette réécriture est totalement illogique : si on avait juste été quatre paumé, on n’aurait jamais tenu pendant dix ans. AD était une organisation conséquente, avec beaucoup de gens impliqués, de soutiens, de réseaux.

Avant qu’AD ne lance sa première action en 1979, le mitraillage du siège du CNPF, d’autres organisations étaient impliquées dans la lutte armée, comme les NAPAP [7]. Jusque 1975, il y avait plus d’actions sanglantes en France qu’en Italie. Le story-telling consistant à dire qu’il ne s’est rien passé en France en matière de lutte armée est totalement mensonger. Quand le pouvoir nous réduit à quatre militants, ça devient anecdotique : des fous qui se lancent dans quelque chose qui les dépasse. Un truc de tarés. Comme cette histoire selon laquelle on tuait par ordre alphabétique (Audran, puis Besse, puis…). On nous a individualisé pour nous criminaliser. Et pour dire qu’on était des exceptions, qu’il ne s’était rien passé en France, contrairement à l’Italie ou à l’Allemagne. Ça reste le discours d’un Joffrin aujourd’hui [8]. Et c’est un mensonge historique.

Il faut rappeler que l’on s’inscrivait dans une période d’agitation généralisée. En 1977, on était en pleine insurrection autonome. Il se passait plein de choses, avec un terreau très vivace. Il y a notamment eu cette manifestation très dure, où des gardes mobiles avaient été laissé sur le carreau. Et les actions des sidérurgistes auxquelles ont s’est greffées étaient d’une intensité impressionnante.

Il y a aussi quelque chose qui dépasse l’analyse politique, relève presque de l’effet de souffle. Une génération entière s’est levée sur les braises de Mai 68. Et on en était les fruits. Pour nous, il s’agissait de porter ce combat jusqu’au bout, même si cela impliquait d’aller trop loin. On a porté cette fulgurance, dans nos erreurs même, d’avoir été d’une fidélité absolue aux mots d’ordre des années 1960 et 1970.

Ce souffle brûlant a parcouru notre génération, notre continent, nos vies. Voilà pourquoi nous n’étions pas repliés sur des chapelles, mais dans la continuité, la synthèse. On était aussi bien issus de l’insurrection autonome des années 1970 que des campagnes des BR et de la RAF. Il n’y avait pas de volonté d’avant-garde, on croyait simplement au mouvement de masse, qui impliquait toutes sortes de personnes, des maoïstes, des anars, des punks. Et l’on s’inscrivait dans une véritable fourmilière, qui mêlait aussi bien des Italiens que des Palestiniens ou des Turcs, avec une construction commune. On allait tous dans le même sens. Ce qui importait c’était ce qu’on faisait, pas les idéologies.

« Le souffle du tiers-monde »

Le livre permet aussi de détailler des pans beaucoup moins connus de notre histoire. Par exemple la période où nous avons été impliqués dans les luttes des squats à Barbès, aux côtés de travailleurs immigrés. On s’est installés dans ce quartier parisien après l’amnistie du pouvoir miterrandien, au moment où il y avait une arrivée massive de militants turcs, chassés par le coup d’état des militaires dans leur pays. C’étaient des militants révolutionnaires très bien formés, déterminés. Ils apportaient avec eux le souffle du tiers-monde, les luttes réelles du nouveau prolétariat. C’était une respiration hallucinante, de l’oxygène à forte dose, parce qu’ils comprenaient réellement les enjeux de la la lutte armée.

Notre volonté d’internationaliser la lutte a vite provoqué une répression.Quand on écrivait nos communiqués de revendication en arabe, c’était pour l’état une déclaration de guerre. Parce qu’on touchait au cœur de l’oppression de la classe ouvrière, à savoir les OS, arabes ou africains. De même, attaquer le siège d’Interpol comme on l’a fait en 1986 était tout sauf anodin. Le pouvoir socialiste a essayé de négocier un moment, cherchant à pacifier la région parisienne. Mais la branche qui a refusé la main tendue a fait face à une virulence extrême. C’était une guerre totale.

Face à cela, on a pris la décision lourde de ne pas quitter la France. On aurait pu partir en Amérique du Sud ou en Algérie, rejoindre des luttes sur place, mais on a choisi d’assumer, de refuser de baisser les yeux. Il ne s’agit pas d’orgueil mais de politique. Pourquoi les derniers combattants de la Commune se battent-ils encore quand tout est perdu, dans la montée du passage Julien-Lacroix, sur les dernières barricades ? Parce que reculer a ce moment-là invaliderait tout le reste. C’est un sentiment que tu ne peux saisir que dans l’affrontement total, quand ta peau fait partie d’un tout et que préserver ce tout implique de perdre la vie. C’était pareil pour les combattants républicains après la bataille de l’Èbre : ils ne lâchaient pas les armes alors que tout était perdu.

« L’ampleur de la défaite »

C’était évidemment très compliqué de se retrouver dehors après un quart de siècle. Les séquelles n’étaient pas seulement physiques, mais également existentielles. D’abord parce que j’étais un rescapé. Des quatre qui ont été enfermés sur le long terme, je suis le seul qui a une parole plus ou moins tranquille, qui ne vit pas dans le drame. Et la question s’est vite posée : pourquoi moi ?

Autre point qui m’a marqué lors de ma première libération : l’ampleur de notre défaite. Découvrant ce qui avait changé, je me mettais à la place des camarades, avec cette interrogation : comment ont-ils pu accepter ? Comment la situation présente est-elle imaginable ? Tout le monde s’est mis dans des refuges, des coquilles, des niches. En prison, je trouvais beaucoup plus de solidarité ; il y avait des luttes, des prisonniers politiques. Et à l’extérieur j’étais considéré comme un abruti parce que je parlais de communauté.

Je nous vois comme des lapins pris dans les phares, sans aucune vision d’horizon à dépasser. Notre génération a laissé réécrire l’histoire à un point qu’elle est méconnaissable, inhumaine. Certains disent que par notre échec on a condamné les révoltes. Mais je ne suis pas d’accord. C’est simplement que tout le monde a accepté le ronron gauchiste, la subversion permise. Et aujourd’hui, c’est très difficilement entendable : on ne fait rien que le système pourrait considérer comme une attaque. Parce que le cycle des années 1960 et 1970 est vraiment fini. On a mis du temps à comprendre que la fin d’AD s’inscrivait dans le début d’une nouvelle période, le néo-libéralisme. Soit le passage d’une histoire qui avait un sens à une inhumanité généralisée.

1 Il fut renvoyé en prison après une première libération en 2007, pour avoir expliqué dans un entretien à L’Express que son mutisme public sur la question était lié à son non-repentir.

2 Publié chez Agone, comme les autres ouvrages cités plus bas (sauf indication contraire).

3 Moviemiento Iberico de Liberacion et Groupes d’Actions Révolutionnaires Internationalistes, qui ont mené des campagnes d’attentats (sans victimes) contre le franquisme.

4 Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon, Georges Cipriani et Jean-Marc Rouillan, arrêtés en février 1987.

fn5 Les principaux acteurs de la Rote Armee Fraktion périrent « suicidé » en prison.

6 Référence à la déclaration de Winston Churchill lors de l’entrée en guerre de l’Angleterre dans la Seconde guerre mondiale, lequel expliqua à ses concitoyens que l’avenir serait chargé « de sang, de larmes et de peines ».

7 Noyaux Armés pour l’Autonomie Populaire, groupuscule maoïste qui assassina notamment le vigile coupable du meurtre de l’ouvrier de Renault Pierre Overney.

>8 Dans l’édito que Laurent Joffrin donne le 12 septembre dernier à Libération, il fait feu de tous bois contre AD, la dissociant notamment des expériences allemandes ou italiennes. Lire le billet de Thierry Discepolo sur le blog d’Agone, « Joffrin, tel quel ».

Émilien Bernard
CQFD, octobre 2018
« À la fin des années 1970, Paris avait pris une centralité dans la lutte armée européenne et internationale »


À l’occasion de la sortie de Dix ans d’Action directe (publié chez Agone),
écrit pendant les années 1990 mais jusqu’alors non publié car les membres d’Action
directe étaient tenus au silence par la justice, nous avons rencontré Jean-Marc Rouillan.

— Le livre raconte une histoire méconnue, effacée, y compris dans le mouvement ouvrier. Un travail de mémoire : c’était cela la première motivation pour écrire, puis publier ce récit ?

— C’est un livre qu’on a écrit, que j’ai écrit personnellement, mais toujours en discussion avec les autres « perpet’ », à un moment où on pensait qu’on ne sortirait pas vivants de la prison. On voulait donc raconter l’histoire la plus précise possible, en fonction bien sûr de ce qu’on pouvait écrire. Il y a donc deux manques dans ce récit : ce qu’on ne raconte pas car l’État n’est pas au courant, comment l’action internationale qui eut lieu à Paris à partir de la fin des années 1970, avec les BR [Brigades rouges] et la RAF [Fraction armée rouge]. Tout le reste est là, et constitue un document de sincérité. Il s’agit de regarder les gens dans les yeux et de leur dire : on a fait ça, on pensait ça ; vous pouvez critiquer, juger, mais faites-le sur une autre base que celle de la contre-propagande qui nous a ensevelis en vitrifiant l’histoire. Une histoire dont certains se souviennent quand même. À la Fête de l’Huma, j’ai rencontré des vieux prols, et des fils de vieux prols, qui se souviennent. Ils se souviennent de ce qu’était notre intention : faire payer les autres. On n’était pas être les zorros de la classe ouvrière mais on leur a apporté, comme on dit à propos du football, au moins du plaisir. Quand je suis allé visiter les Sanofi avec Philippe [Poutou], un vieux dirigeant de la CGT s’est penché vers moi et m’a dit : « Depuis que vous n’êtes plus là, ils font vachement plus les malins. » Donc on a voulu tout raconter, y compris en ne lésinant pas sur certains détails. Quand j’en entends aujourd’hui dire « Bientôt on va passer à la lutte armée », moi je veux leur dire « Vous ne savez pas ce que c’est. C’est quelque chose d’extrêmement dur. Ce n’est pas la fleur au fusil. »

— Tu écris dans l’avant-propos qu’il s’agit d’« une histoire d’Action directe ». Mais en réalité, quand on lit le livre, on se rend compte qu’il s’agit aussi d’une histoire de la France de l’époque. Tu racontes Action directe mais également un contexte général, qui a été lui aussi dissimulé, voire effacé.

— Il y a toute une génération, c’est connu pour l’Allemagne et l’Italie, qui a fait à l’époque le choix des armes. En France, on était confronté à un État qui était expérimenté, qui avait fait face à une véritable guerre civile avec l’Algérie, qui avait connu la guerre en Indochine, et qui était roué à la contre-insurrection, la contre-propagande, impliqués directement dans la répression antisubversive en Uruguay et en Argentine. Ils étaient en fait beaucoup plus forts qu’en Allemagne et en Italie. Avant même Action directe, il y avait des actions armées en France. Le chef de la police de Montevideo a été tué ici, comme le général bolivien qui a ordonné l’exécution de Che Guevara… Mais tout a été couvert par des amnisties : quand tu amnisties, officiellement tu te réconcilies, mais en fait tu effaces la mémoire. Et on a l’impression qu’en France il ne s’est rien passé jusqu’à ce qu’on refuse de se renier. Quand on est sortis de prison pour la première fois, ils sont venus nous voir pour nous dire qu’il fallait arrêter tout. Et tu sais, si on avait arrêté à ce moment-là, au moment de l’amnistie de Mitterrand [après l’élection de 1981], jamais on n’aurait entendu parler des actions qu’on avait menées à la fin des années 1970, jamais les gens n’auraient entendu parler d’Action directe et des autres groupes. Ce qui a aussi été effacé, c’est la dimension internationale d’Action directe. Dans nos commandos il y avait des Palestiniens, des Libanais, des Turcs, des Arméniens, etc. On n’a jamais été une organisation française. À la fin des années 1970, Paris avait pris une avait une effervescence d’engagement. On nous montre comme un petit groupe, mais il faut savoir, et je ne le dis pas pour la gloriole, qu’énormément de gens ont été impliqués, à différents niveaux, plus ou moins longtemps, dans la lutte armée.

— Pendant plusieurs années vous avez posé des bombes contre des bâtiments symboliques du pouvoir capitaliste et impérialiste, avant de vous en prendre physiquement à des personnes. Et dans le livre, cela semble aller de soi, cela ne fait pas l’objet d’une discussion particulière, comme s’il y avait un continuum entre les deux. Pour vous, finalement, c’était la même chose ?

— Oui, c’est la même chose. On est une organisation qui a tué, mais extrêmement peu, par rapport à d’autres. Et ce n’est pas parce qu’on était moins violents dans notre tête, ou plus pacifiques que les autres. Tuer, c’est une décision grave, qui ne se prend pas à la légère, d’où les détails que je donne dans le livre. Il faut vraiment choisir les moments stratégiques où tu vas le faire. Nous, on s’est rendu compte, à un moment donné, qu’on ne pouvait pas faire des grandes opérations d’enlèvement, comme celles qui avaient été menées par la RAF ou les BR…

— Vous avez hésité, à propos de Besse, entre le tuer ou l’enlever…

— Oui, on a envisagé les deux options. On aurait pu l’enlever, et essayer de mener une bataille politique, autour des prisonniers mais surtout des restructurations chez Renault et ailleurs. Mais on a pensé qu’on n’avait pas la force. Avec le recul, on se dit que ça nous aurait peut-être donné une respiration. Le tuer, ça a accéléré notre arrestation. Quand tu fais des erreurs tactiques, dans la guérilla, tu le paies cash. Ce n’est pas comme au NPA où tu peux te tromper de stratégie et, le lendemain des élections, tu te dis on a merdé, et on reprend de zéro. Dans la guérilla quand tu te trompes sur un truc tactique important, tu le paies cash. Et nous on l’a payé cash.

— Tu écris dans le livre que l’exécution de Georges Besse « appartient au patrimoine de notre classe ». Que veux-tu dire par là ?

— Quand tu fais une action qui parle autant aux gens, qui te dépasse, tu t’effaces. Tu as produit un truc, et tu te rends compte qu’il est repris par plein de gens. C’était fou les retours qu’on a eus des ateliers… C’était « On se sent plus forts en rentrant ce matin à l’usine. » Un peu comme après l’exécution de Tramoni [1]. Ça dépasse de très loin la poignée d’individus du commando, ça appartient à tout le monde. Quand une action comme ça entre en syntonie avec les idées de la classe, ou d’une partie de la classe, ce n’est pas toi, elle ne t’appartient pas.

— Quel rôle, finalement, avait pour vous la violence révolutionnaire ? On vous a souvent taxés de « substitutisme », au sens où vous auriez voulu faire « à la place des masses »…

— Dans les années 1980, avec le développement du néolibéralisme, on est à un moment où tout semble s’effondrer, et où l’idée se répand que la lutte de classe, c’est fini. Nous on porte un discours qui affirme le contraire, et on essaie de penser les changements de la période, la mondialisation, le rôle des institutions internationales, la nécessité d’internationaliser le combat, de relancer un projet stratégique antiimpérialiste. Mais c’est un projet qui arrive trop tard, on s’en rend bien compte. En tout cas ce qui est sûr, c’est qu’on ne voulait pas remplacer le mouvement révolutionnaire, on n’était pas dans les conneries dont me parlait Romain Goupil sur France Inter l’autre jour 2, la volonté d’« accélérer » les choses. On voulait, comme d’autres, raviver la lutte des classes, mais sans croire qu’on y arriverait seuls et seulement par la lutte armée. On a toujours pensé que, du tract au fusil, c’est la même lutte, c’est le même mouvement. On n’est pas une avant-garde, on est une réalité de l’antagonisme de classe dans ce pays. Et quand les masses et leurs organisations ne se battent plus, c’est sûr que les guérilleros ne vont pas se battre à leur place.

fn1. Vigile de Renault qui avait tué le militant de la Gauche prolétarienne Pierre Overney, en 1972.
fn2. « Le nouveau rendez-vous », France Inter, 20 septembre 2018 .

Julien Salingue
L'Anticapitaliste, 27/09/2018
Rouillan, une bataille pour la mémoire

Le principal fondateur d’Action directe publie « un » témoignage, à partir d’un texte écrit en prison il y a près de vingt ans.

Originaire de la région toulousaine, Rouillan adhère fin 1972 au Mouvement ibérique de libération (MIL), ancêtre des Groupes d’action révolutionnaire internationalistes (Gari), mouvement armé essentiellement
dirigé contre la dictature franquiste. Il partage alors un appartement à Barcelone avec Salvador Puig Antich, qui, quelques mois après avoir été arrêté, fut exécuté – garroté – dans une prison catalane. Rouillan échappe de justesse à cette funeste arrestation. Il est alors impensable pour le futur cofondateur d’Action directe (AD) de renoncer à une lutte radicale, « les armes à la main », à la suite du mouvement autonome et mû par « l’impulsion des Brigades rouges (BR) et de la Rote Armee Fraktion (RAF) ».

Né fin 1977, AD va durer quelque dix années et, à la différence d’autres groupes de lutte armée, prôner un engagement internationaliste constant. Après une première période (jusqu’en 1980) où le petit groupe s’investit dans différentes luttes avec des actions surtout symboliques, essentiellement en France, certains membres (dont l’auteur) sont arrêtés à la fin du septennat Giscard d’Estaing, puis graciés après l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée. Peu après, ils décident de renouer avec la lutte armée, en s’affairant à créer un « front anti-impérialiste », qui regroupera bientôt quelques éléments italiens, pliant pourtant déjà sous une répression massive, et surtout la dernière génération de la RAF et les Cellules communistes combattantes belges.

Un front transnational qui réussit quelques coups d’éclat, comme les assassinats du général français Audran, au cœur du complexe militaro-industriel hexagonal, de Georges Besse, PDG de Renault, ou, côté allemand, de l’industriel Ernst Zimmerman. Si AD fut le plus important groupe armé en France, l’affrontement n’atteignit jamais le niveau que connurent l’Allemagne et l’Italie.

Rouillan le reconnaît d’ailleurs volontiers, à la différence des organisations armées italiennes qui longtemps purent s’appuyer sur un fort mouvement populaire solidaire, ils développèrent leurs actions dans un contexte de reflux des luttes ou, quand bien même des mobilisations naissaient, « leur élan était toujours plus privé d’un contenu subversif ». Peu à peu, ils sont retrouvés isolés et traqués, jusqu’à leur arrestation en février 1987.

Malgré des formulations parfois grandiloquentes sur l’« engagement révolutionnaire » dans un style très marxiste-léniniste, ce « témoignage » donne à connaître « une histoire d’AD » et non « l’histoire d’AD ». Histoire peu documentée, dont Jann Marc Rouillan justifie ainsi l’intérêt : « L’interdit de témoigner de notre lutte que la justice a fait peser sur nous depuis trente ans est levé. La bataille de la mémoire a commencé »…

Olivier Doubre
Politis, 21/09/2018
Dix ans d’Action directe

Libéré des contraintes du contrôle judiciaire qui lui interdisait, entre autres, de s’exprimer sur les faits pour lesquels il avait été condamné, Jean-Marc Rouillan nous livre un témoignage essentiel  : celui d’un des cofondateurs d’Action directe.

Chroniquant une interview de Jean-Marc à l’occasion de la sortie du livre, Libération ne peut s’empêcher de titrer  «  Jean-Marc Rouillan livre sa saga sanglante  ». Preuve que l’entreprise de délégitimation et de dépolitisation de la question de la violence du mouvement révolutionnaire a encore de beaux jours devant elle… On se souviendra ainsi du titre du même journal à l’occasion de l’exécution par la RAF (Rote Armee Fraktion, Fraction armée rouge) de l’ancien nazi Hans-Martin Schleyer, devenu chef du patronat allemand  «  RAF-RFA, la guerre des monstres  ».

Continuons le débat  !

Ce livre en dérangera plus d’unE. En premier lieu les flics, les juges, et la plupart des journalistes qui, depuis quarante ans, ont participé au black out et à la désinformation sur Action directe (AD). Il dérangera également celles et ceux qui, par opportunisme ou par inconséquence, n’ont pas levé le petit doigt lorsque la répression de l’État a frappé durement les camarades d’AD, et ont entretenu la légende d’un petit groupes d’alluméEs sans histoire et sans légitimité.

Méthodiquement, Jean-Marc égraine la liste des actions revendiquées par AD, de la première – le mitraillage du CNPF (Conseil national du patronat français, ancêtre du Medef) le 1er mai 1979 – jusqu’aux arrestations de Vitry-aux-Loges en février 1987, qui mirent un point final aux actions de l’organisation. Le nombre des actions est impressionnant, la logistique déployée également. Le nombre de camarades impliquéEs dans la préparation et la réalisation des actions démonte définitivement la légende du «  petit groupes d’activistes coupés des masses  ». Mais ce qu’on retiendra surtout de cette lecture, c’est le caractère internationaliste et anti-impérialiste de ce combat. Un exemple parmi d’autres : la campagne contre la tenue du G7 à Versailles de juin 1982. Action directe décide alors de frapper les représentations en France du FMI et de la Banque mondiale.

On ne peut cependant réduire Action directe à un groupe de lutte armée clandestin. La plupart de ses membres sont issuEs du mouvement autonome et du mouvement libertaire, beaucoup avant leur clandestinité ont mené des batailles syndicales, des grèves au sein de leurs entreprises. Après l’amnistie arrachée à Mitterrand en 1981, l’orientation prioritaire d’AD était l’implantation dans les quartiers populaires, notamment dans le quartier Barbès où l’organisation tenait plusieurs squats politiques et d’habitation, en coordination avec des camarades d’organisations turques. Cette expérience riche fut interrompue par la répression policière qui ne cherchait qu’à criminaliser les camarades depuis leur sortie de prison.

Dans la dernière partie du livre, Jean-Marc amorce un retour critique, et invite à un débat collectif  : «  Nous avons échoué. Il est impossible de le contester. Mais il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec. Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble.  »

Paru sur le site du NPA

Alain Pojolat
Site du NPA, 21/09/2018
Quand les membres d'Action directe racontent leur histoire


Deux livres importants retracent l’histoire d’Action directe, l’organisation anarcho-communiste qui a mené une guérilla sanglante en France entre 1977 et 1987, du point de vue de ses militants : Dix ans d’Action directe, de Jean-Marc Rouillan (Agone) et Action directe, les premières années, d’Aurélien Dubuisson (Libertalia). Rencontres.

Vêtu d’un t-shirt aux couleurs du Ménilmontant Football Club 1871 – un club antifasciste parisien –, Jean-Marc Rouillan fume cigarette sur cigarette – de la marque Che Rouge, à l’effigie du guérillero argentin, ça ne s’invente pas. Le cofondateur d’Action directe (AD), âgé de 66 ans (il en a passé 28 en prison), vit toujours la politique à fond – la plus remuante, évidemment. Ce 18 septembre à la librairie Le Monte-en-l’air, dans le XXe arrondissement de Paris, il présente son « témoignage » qui paraît aux éditions Agone : Dix ans d’Action directe. Toutes les générations du mouvement autonome sont là, de la jeune garde de l’Action Antifasciste Paris-Banlieue aux plus anciens, comme l’ex-membre d’AD Helyette Bess, figure respectée de la constellation anarchiste, âgée de 88 ans.

À propos des premières années du groupe, qui a mené une guérilla sanglante contre le « Parti de l’entreprise » et pour l’« autonomie du prolétariat » en France entre 1977 et 1987, Jean-Marc Rouillan écrit : « Mon quotidien, c’était de ne pas avoir de quotidien. Je vivais comme j’avais toujours vécu depuis mes dix-sept ans, au rythme des tâches politiques. » Le rythme a bien sûr ralenti depuis son incarcération en 1987, avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani, pour les assassinats de l’ingénieur général de l’armement René Audran, et du PDG de Renault, Georges Besse. La conviction du révolutionnaire et son attachement au courant autonome, en revanche, sont toujours intacts. « Au bout de 25 ans, je me retrouve à l’extérieur et je vois ce qu’est devenue la société, c’est un peu angoissant, raconte-il pendant le débat avec son accent toulousain. Je me demande comment les camarades qui sont restés dehors ont pu accepter ça sans réagir, sans des formes d’organisation différentes que le jour le jour. »

Son livre, qu’il décrit lui-même comme « un document brut et brutal », a été rédigé à la fin des années 1990, alors qu’il sortait de sept ans d’isolement, à la centrale de sécurité de Lannemezan. Jusqu’à la fin de sa liberté conditionnelle, le 18 mai 2018, il devait « s’abstenir de toute intervention publique relative à l’infraction commise ». Le texte n’était donc pas sorti. Resté dans son jus, il paraît aujourd’hui car, comme il l’écrit : « La bataille de la mémoire a commencé. » On n’y trouvera nulle trace de repentir. Simplement un récit subjectif des faits, qui débouche sur un « constat d’échec ». À ceux qui réduisent AD à « quelques militants perdus », l’auteur réplique toutefois : « AD compte dix ans d’histoire combattante au cours desquelles près de trois cents militants ont été arrêtés en tant que membres, appuis logistiques ou sympathisants. […] Aucune guérilla politiquement isolée ne peut être active aussi longtemps à un tel niveau. »

Pour comprendre les mythe et contre-mythes charriés par l’histoire controversée d’AD, nous avons interrogé plus longuement Aurélien Dubuisson.

— Comment une organisation telle qu’Action directe (AD)a-t-elle pu voir le jour ?

— Aurélien Dubuisson : Action Directe apparaît à la fin des années 1970. À cette période, les deux principales organisations d’extrême gauche qui ont marqué l’après-68 [la Gauche Prolétarienne et la Ligue communiste] sont dissoutes depuis 1973. L’Autonomie ouvrière (une nouvelle tendance politique venue d’Italie) est quant à elle à son apogée. Il arrive que certaines mobilisations parisiennes réunissent plusieurs milliers d’autonomes, si l’on se réfère aux témoignages. À cela il faut ajouter que le fait armé était relativement diffus, et qu’il n’était pas rare de relever des attentats revendiqués par des groupes autonomes aux sigles éphémères. Quelques militants espèrent alors donner une cohérence à ce magma politique en l’organisant au sein d’une coordination.Celle-ci est dotée d’une branche militaire qui va multiplier les attentats dès 1977 et va se structurer progressivement pour apparaître au grand jour en 1979 sous le sigle « Action directe ». Cette histoire n’est évidemment pas franco-française et il faut souligner l’influence qu’ont eu les mouvements italiens et allemands (pour ne citer qu’eux). C’est une période où les images, les témoignages et les textes théoriques traversent tes frontières pour irriguer le mouvement français. C’est aussi une époque traversée par des conflits sociaux très durs : on pourrait ici parler des restructurations de l industrie sidérurgique qui occasionnent des conflits en cascades, ou encore des mobilisations anti-nucléaires. Bref c’est un ensemble de conditions, inhérentes ou non au contexte français, qui vont favoriser l’émergence d’AD.

_— Qui sont les premiers intégrants d’AD ? Jean-Marc Rouillan défend que sa génération
« n’était pas sectaire », était-ce le cas ?_

— La signature parle d’elle-même : Action directe. Ces militants avaient décidé de faire primer la pratique sur la théorie, sur  l’idéologie. Il y a cette célèbre formule de Lénine : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » Au moins jusqu’en 1982, les membres de la première mouture du groupe auraient préféré dire : « Sans  pratique révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » C’est donc, avant tout, une pratique commune qui les réunit. Cette primauté de la pratique suppose qu’AD était idéologiquement hétérogène : s’y trouvaient des marxistes, des anarchistes ou encore des conseillistes. Certains avaient une histoire plutôt liée à I’anti-franquisme, quand d’autres avaient fait leurs premières armes au côté l’Autonomie parisienne. On ne peut  donc  pas faire la synthèse de cette histoire en partant d’une seule trajectoire militante. D’ailleurs, Jean-Marc Rouillan a l’honnêteté d’admettre cela lorsqu’il sous-titre son ouvrage « un témoignage ». Un témoignage parmi tant d’autres, et qui ne fera certainement pas l’unanimité. C’est suivant cette idée qu’il m’a paru juste d’intégrer dans mon ouvrage l’intervention de plusieurs militants, chacun ayant une vision  singulière de cette histoire.

— Comment se sont-ils formés à cette pratique? Vont-ils héritée d’expériences familiales, historiques ?

— Certains ont pris les armes très jeunes, comme Jean-Marc Rouillan qui entre en clandestinité dès le début des années 1970. Il en témoigne d’ailleurs dans une série d’ouvrages publiés chez Agone sous le titre De mémoire. Et puis il ne faut pas oublier qu’il y a des précédents à Action Directe : la NRP (Nouvelle Résistance populaire, mouvement armé de la Gauche prolétarienne) dès 1970, les Brigades internationales, les Napap (Noyaux armés pour l’autonomie populaire) les GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes), tous ces groupes avaient mené des opérations armées sur le sol français, et ce, bien avant la création d’AD.

— Pensaient-ils sincèrement que leur action minoritaire allait entrainer les masses ?

— Je pense que  la question est posée à l’envers. Beaucoup ne se considéraient pas comme une avant-garde et agissaient dans l’optique d’appuyer des mouvements préexistants. De fait cela entraîne la caducité de l’adjectif « minoritaire » : ils se voient comme une minorité dans un mouvement beaucoup plus large. Bien que l’on puisse discuter le bien-fondé de leur stratégie, on ne peut cependant pas nier leur effort d’intégration à la situation politique du moment. C’est un élément qui apparaît d’ailleurs nettement à la lecture des premiers communiqués de revendication : les attentats s’inscrivent toujours dans le prolongement d’une mobilisation en cours. Ils ne sont donc pas censés entraîner les « masses », ils sont juste là pour les appuyer. Alors évidemment, cette stratégie n’est pas désintéressée, et il s’agit bien d’amener les pratiques militantes à se radicaliser et, comme tout bon  révolutionnaire, beaucoup devaient espérer une militarisation du mouvement social.

— Jean-Marc Rouillan soutient que la guérilla était seulement « un moment, une partie du mouvement, qui n’excluait pas les autres ». Êtes-vous d’accord ? A-t-on tendance à effacer le reste.

— Cela  rejoint ce que je disais précédemment. Au moins pour  les premières années, le groupe espère s’inscrire dans un mouvement large en essayant de capter les mobilisations qui ponctuent la vie politique française.Mais l’histoire d’AD n’est pas monolithique et on peut considérer qu’à partir de 1982 la répression et les scissions ont largement limité l’effet d’une telle stratégie. Beaucoup de militants se font interpeller, et ceux qui passent à travers les mailles du filet décident de passer des alliances avec des groupes étrangers (notamment avec la RAF – Fraction armée rouge – en Allemagne). Pour donner une cohérence d’ensemble à cette tentative de coordination internationale, il paraît évident que le discours et les cibles d’AD évoluent. Les attentats ne répondent plus forcément à l’actualité française, ce qui rend patfois leurs initiatives nébuleuses. D’a illeurs on perçoit encore les effets de cela, et nombreuses sont les théories qui convoquent l’imaginaire du complot pour expliquer un attentat qui échappe à une grille de lecture franco-centrée. L’affirmation de Jean-Marc Rouillan est donc à relativiser. AD a essayé de s’inscrire dans un mouvement plus large, et a parfois réussi dans ses premières années. Toutefois certains choix stratégiques associés aux  vicissitudes du moment ont limité cette volonté d’ancrage.

— D’autres organisations d’extrême gauche considéraient qu’AD se coupait des masses en ayant recours à « violence révolutionnaire »…

— C’est évident. Depuis maintenant plus d’un siècle, la question de l’usage ou non de la violence, sous toutes ses formes, constitue l’un des principaux points de rupture distinguant notamment révolutionnaires et réformistes. Il n’est donc  pas étonnant que des organisations ayant des pratiques institutionnelles aient fustigé les agissements d’AD. L’inverse serait d’ailleurs étonnant. Mais j’irai plus loin, chez les révolutionnaires eux-mêmes, les méthodes d’AD étaient loin de faire  l’unanimité. Par exemple, nombreux furent les anarchistes qui, pour différentes raisons, se sont farouchement opposés à AD.

— Pensez-vous qu’aujourd’hui la société est prête à analyser froidement celle histoire ?

— La société française entretient un rapport fantasmatique à l’histoire d’Action directe. De toute évidence, si des travaux historiques et des témoignages peuvent lever les parts d’ombre et démêler le vrai du faux, c’est positif. Espérons que  le témoignage de Jean-Marc Rouillan ne sera pas une nouvelle occasion de l’incriminer. Pour cela, chacun doit appréhender son ouvrage pour ce qu’il est : une archive.

Propos recueillis par…

Mathieu Dejean
Les Inrockuptibles, 20/09/2018
Action directe : le terrorisme à la française

Le nouveau rendez-vous

À l’occasion de la sortie du livre écrit par Jann Marc Rouillan, Dix ans d’Action directe, aux éditions Agone, nous revenons sur dix ans d’histoire de terrorisme à la française. Un débat éditorialisé par Christophe Bourseiller. Avec Clémence Badault, journaliste, auteure du documentaire Action directe un terrorisme à la française (2007), Isabelle Veyrat-Masson, historienne et sociologue des médias au CNRS et Romain Goupil, réalisateur.

Nous discuterons de l’histoire du groupe anarcho-communiste des années 1980, rendu illégal dès l’année 1982 pour apologie à la lutte armée. C’est la première fois que le co-fondateur du mouvement livre les détails de leur histoire. Plus de 80 attentats et assassinats revendiqués par la formation terroriste. Qu’est-ce qui différencie le groupe Action directe d’autres groupes terroristes ? Quelle a été l’idéologie politique sous-jacente du groupe ?

Laurent Goumarre & Christophe Bourseiller
France Inter, 20/09/2018
Jean-Marc Rouillan, ancien d’Action directe, « vieux monsieur qui a toujours des idées révolutionnaires »


Sous un front sillonné par des rides profondes, Jean-Marc Rouillan, le cofondateur du groupe armé d’extrême gauche Action Directe qui a passé « un quart de siècle derrière les murs » pour assassinats, se voit comme un « vieux monsieur qui a toujours des idées révolutionnaires ». Et n’exprime aucun regret.
   Arrêté en 1987, Jean-Marc Rouillan, condamné à perpétuité pour les assassinats du général René Audran et du PDG de Renault, Georges Besse, a passé 24 ans en prison, dont plus de sept à l’isolement.
  Figure historique d’Action Directe, groupe d’obédience marxiste-léniniste qui prônait « la lutte armée contre l’État », avec notamment Joëlle Aubron (décédée), Nathalie Ménigon, Georges Cipriani ou encore André Olivier, son organisation a revendiqué ou s’est vu attribuer près de quatre-vingt attentats.
  N’étant plus sous le coup d’aucune condamnation que depuis mai, son livre rédigé en prison – Dix ans d’Action directe (Agone), signé Jann Marc Rouillan (« une vieille graphie gasconne », précise-t-il avec son accent toulousain) – n’a pu paraître que mi-septembre.
  Fini la guérilla. Le « vieux monsieur » de 66 ans « ne court plus aussi vite, il ne peut pas être dans le black bloc ». « Il fait ce qu’il peut avec les armes qui sont les siennes aujourd’hui », sourit-il.
  Dangereux ? « On m’honore beaucoup à le croire, s’amuse-t-il, je suis surveillé, écouté, suivi. »
  Dans son polo au crocodile avec col relevé, ce désormais grand-père, qui avait rejoint les anti-franquistes alors qu’il n’avait pas 20 ans, se présente comme un « retraité, heureux », avec ses 53,97 euros de retraite mensuelle. Dans la région toulousaine où il coule « une vie paisible », Jean-Marc Rouillan jardine, « flemmarde », écrit, des scenarii de films notamment.
  Son livre est « un document brut et brutal », dont il ne renie pas les descriptions froides et détaillées, comme celles des assassinats du général Audran et de Georges Besse.
  « La lutte armée, c’est pas du rêve, c’est de l’action concrète. Et parfois il y a du sang. Des fois, il y a des gens qui meurent, que ce soient des camarades ou des adversaires », argue-t-il.
  « Ce livre est là pour apporter un matériel à des gens qui veulent se pencher sur cette histoire, un matériel qui ne soit ni un rapport de la police, ni la presse ». C’est « le dernier engagement envers tous les camarades qui ne se sont pas relevés de la prison, morts ou gravement malades ».
  Sans ambages, il lâche ce constat : « Il n’y a pas de repenti chez nous. »
  « J’assume », dit Jean-Marc Rouillan. Comme en 2008, lorsqu’il avait suggéré lors d’une interview ne pas nourrir de regrets pour l’assassinat de Georges Besse. Une déclaration qui lui avait valu d’être renvoyé en prison 1.
  « On n’a mené aucune action à la légère. C’est presque notre seule vraie victoire, on voulait aller jusqu’au bout, on est allé jusqu’au bout, quelles que furent les années de prison. »
  « On nous a toujours proposé la négociation: on reniait et on pouvait sortir. Mais on n’était pas dans ce marchandage », dit-il.
  « Je considère que mes années de prison font partie de ma militance », déclare cet « abolitionniste », interdit de vote à vie, qui n’a eu de cesse de dénoncer « la dictature pénitentiaire, instrument de torture. »
  Et de raconter sa sortie des Baumettes fin 2007, à l’aube, à l’arrière d’un fourgon : « On vous largue à un arrêt de bus avec un ticket qui s’appelle – sans rigoler – le pass liberté, et vous vous retrouvez dans un bus bourré de monde, jeté à la rue. »
  Jean-Marc Rouillan a de nouveau été condamné en 2016 à de la prison ferme, lorsqu’il avait jugé les auteurs des attentats de 2015 « courageux », mais sa peine avait alors été aménagée.
  Quand il ne jardine pas, il fait la promotion de ses livres, participe à des débats, dans « les centres sociaux, avec les prisonniers politiques », a des contacts avec « les banlieues, les ZAD, le mouvement antifasciste ».
  L’antifascisme reste son combat, la prison sa haine : « Totalement impliqué dans le soutien » au militant Clément Méric, mort en 2013 après une bagarre avec des skinheads qui viennent d’être jugés, il refuse « qu’on se réjouisse d’une condamnation à une longue peine, même pour des fascistes ».

————

fn1. Curieuse affirmation : l’absence de regret serait un délit condamné par la loi française ?! Sur le détail de cette affaire lire « Retour sur les conditions de rupture d’une semi-liberté ». [ndlr]

Marie Giffard
Agence France Presse, 20/09/2018
Action directe : Jean-Marc Rouillan livre sa saga sanglante

Désormais libre de sa parole, l’ancien membre du groupe terroriste publie ce mercredi Dix Ans d’Action directe, que Libération a pu lire en exclusivité. Il retrace le parcours de ses militants, depuis l’activisme antifranquiste jusqu’aux assassinats et au démantèlement de l’organisation, en 1987.

Toulouse, le 26 août en fin d’après-midi. Chemise blanche, jean, baskets, clope au bec : de prime abord, Jean-Marc Rouillan, 66 ans – vingt-huit ans de prison dont dix à l’isolement – a l’air d’un vieux marlou à la retraite. Difficile d’imaginer que ce sexagénaire au crâne rasé fut l’un des fondateurs d’Action directe (AD), ce groupe terroriste d’extrême gauche auteur de 80 attentats et des assassinats du général René Audran et de Georges Besse, le PDG de Renault. Interpellés le 21 février 1987 dans une ferme isolée de Vitry-aux-Loges (Loiret), Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani ont été condamnés à la perpétuité en 1989 à Paris. Une longue peine assortie de l’interdiction de s’exprimer sur les faits pour lesquels ils avaient été jugés. La fin de sa conditionnelle, le 18 mai 2018, autorise Jean-Marc Rouillan à livrer sa version de l’histoire. Une plongée dans les années de plombs d’AD intitulée Dix Ans d’Action directe (Agone, 412 pages, 22€) dont Libération a eu l’exclusivité avant sa parution. [En fin d’article, lire l’éditorial de Laurent Joffrin sur le sujet.]

Réduit de moitié par rapport au texte original, le livre alterne les passages relatant précisément le quotidien de la lutte armée d’AD entre 1977 et 1987, et ceux consacrés aux analyses et débats politiques au sein du groupe. Livrés dans leur jus dialectique du moment, ces derniers sont pour le moins difficiles à capter sans se référer en permanence aux nombreuses notes rajoutées par l’auteur. Le livre n’a pas été expurgé du récit, cru et dénué de tout souci d’édulcorer les détails les plus choquants, des assassinats de René Audran et de Georges Besse. Cela aurait été « incohérent avec l’idée du bilan qui doit être fait avec toute la franchise et l’honnêteté nécessaires », justifie Thierry Discepolo, l’éditeur marseillais. « Après l’avoir lu, l’une des anciennes membres d’AD a dit que les descriptions des “exécutions [étaient] trop brutales”, rapporte Rouillan. Ce texte a été rédigé en prison au milieu des années 1990, à notre sortie des quartiers d’isolement. Il témoigne de la dureté du moment. Nous avions décidé de raconter sans les édulcorer nos décisions, nos actes et les choix de nos vies militantes. C’est un document historique à prendre comme tel. Les armes et la lutte armée n’ont rien de romantique ! On tuait et on était prêts à mourir. C’était forcément brutal. Si j’écrivais ce livre aujourd’hui, je n’écrirais pas la même chose.» Trente ans après sa condamnation, Rouillan ne se repent pas : « Tout au long de notre détention, on nous a demandé de le faire. Si on avait accepté, on aurait certainement été libérés plus tôt, comme les repentis en Italie. Pour nous, c’était la négation de ce que l’on avait fait mais c’était aussi la négation des victimes. Assumer jusqu’au bout la responsabilité de ce que nous avions fait était aussi une forme de respect à leur égard. »

Retour en arrière. Nous sommes au siècle dernier, au début des années 1970. Âgé de 20 ans, Rouillan s’engage dans la « guérilla » contre le régime de Franco au sein du MIL puis des Gari, deux groupes anarcho-libertaires. Braquages de banques en Espagne et en France, imprimerie clandestine, attentats, enlèvement du directeur de la banque de Bilbao à Toulouse. Le 25 septembre 1973 à Barcelone, il échappe de justesse au piège tendu par l’unité spéciale de la police franquiste qui traque les membres du MIL. Salvador Puig Antich, 23 ans, est arrêté au cours de la fusillade. Condamné à mort par un tribunal militaire, il est garrotté le 2 mars 1974. « Durant toutes ces années, j’ai eu plus de proches qui sont morts que d’adversaires », affirme Rouillan . La même année, en décembre, il est interpellé dans une voiture remplie d’armes et d’explosifs lors d’un contrôle place du Colonel-Fabien à Paris. Incarcéré à la prison de la Santé, il y retrouve Mario Ines Torres et Michel Camilleri, membres des Gari arrêtés quatre mois plus tôt à Toulouse. «On se connaissait depuis les comités d’actions lycéens de l’après-Mai 68 à Toulouse. Nous étions exactement ce que sont les “petits” cagoulés des manifs d’aujourd’hui. On allait au carton contre les flics. On vivait ce moment sans avoir de recul historique.» Entre deux manifs, la bande « traîne » au local de la « vieille CNT », le syndicat anarchiste où se retrouvent les exilés de la guerre d’Espagne. « La plupart d’entre nous étaient des fils de réfugiés espagnols, relate-t-il dans son récit. Partout où nous allions, nous pouvions voir le portrait de ceux tombés contre le “généralissimo”, morts au combat, fusillés ou garrottés. »

Assignés à résidence

En 1977, deux ans après la mort de Franco, bénéficiant d’une amnistie partielle, les détenus des Gari sont libérés. Assignés à résidence à Toulouse, ils ne lèvent pas le pied, continuant à s’activer au sein des milieux autonomes, en pleine effervescence à Milan et à Paris. « Nous respections le pointage hebdomadaire sans tenir compte de l’assignation. Nous vivions donc six jours sur sept dans la clandestinité en déjouant les filatures et les surveillances », raconte Rouillan. Le groupe se renforce de « vieux de la vieille de l’autonomie », et de « militants d’extrême gauche en rupture de leurs organisations ». « C’était une période socialement agitée où nous avions le sentiment de faire partie de l’histoire », confie aujourd’hui un ancien d’AD. « À cette époque, on pouvait tout aussi bien rencontrer Félix Guattari à Paris, qui nous avait affirmé son soutien, que des militant(e)s de l’ex-comité de lutte de Lip de Palente [un quartier de Besançon, ndlr] dont certaines ont assuré la logistique d’Action directe au moins jusqu’en 1981 », relate Rouillan.

Dans un même temps, ils tissent des liens avec les membres de la Fraction armée rouge (RAF) allemande. Des organisations palestiniennes leur ouvrent leurs camps d’entraînement au Liban. En 1979, ils décident d’« internationaliser » leur action, s’organisent en « coordination autonome » et passent à la « guérilla » sous le nom « Action directe ». « Nathalie Ménigon avait travaillé comme secrétaire avant de militer à la CFDT ; Joëlle Aubron était issue d’une famille bourgeoise et vivait dans les squats ; Georges Cipriani était OS chez Renault où il avait assisté à l’exécution de Pierre Overney [un militant maoïste, ndlr] par un vigile de l’entreprise. La plupart des militants venaient de l’autonomie, décrit Rouillan. Il y avait aussi des ex-maos ”établis” comme ouvriers dans les usines, des fils d’immigrés. Nous appartenions à l’histoire du prolétariat comme ceux de la Commune de Paris et les révolutionnaires mexicains et russes de 1910 et 1917. »

Familles d’immigrés

A Paris, leur première «campagne» débute le 1er mai 1979 avec le mitraillage en plein jour de la façade du Conseil national du patronat français (CNPF), l’ancêtre du Medef. Le 14 mars 1980, ils font sauter les locaux de la DST et mitraillent deux jours plus tard la façade du ministère de la Coopération. Branchés sur les fréquences policières, ils réussissent à échapper aux arrestations. Le 27 mars 1980 cependant, une vingtaine de membres d’AD, parmi lesquels des Italiens de Prima Linea (un groupe terroriste transalpin), sont interpellés. Se faisant passer pour des émissaires du terroriste Carlos, les limiers des RG réussissent, avec l’aide d’un indicateur, à «enfumer» Rouillan et Ménigon, qui «tombent» à leur tour le 13 septembre 1980 à Paris et filent en prison. Amnistiés par François Mitterrand quelques mois après son élection, les détenus d’AD recouvrent leur liberté en 1981. A Paris, tout en se préparant à «frapper» à nouveau, ils ouvrent une « base rouge » à Barbès. Ils squattent des immeubles, où ils recrutent des militants et logent plus d’une centaine de familles d’immigrés, en majorité turques. « C’était une période très complexe à gérer, raconte Rouillan. On avait le cul entre deux chaises. Le jour, on négociait avec la préfecture pour obtenir des papiers pour les Turcs, et la nuit on faisait péter un truc ou on se bastonnait avec les flics avec des pierres en sachant qu’on avait un stock d’armes sous le squat. »

Le 1er août 1982, une scission fracture AD. «Nous voulions mettre les armes entre parenthèses le temps de réfléchir à d’autres formes de lutte», explique l’un de ceux qui décident alors de prendre leurs distances. Le 18 août 1982, le gouvernement socialiste dissout Action directe après une interview de Rouillan dans Libération où il revendique trois attentats contre des établissements bancaires américains et israéliens à Paris. Considérablement réduits, les « jusqu’au-boutistes » d’AD poursuivent leurs actions. Le 31 mai 1983, avenue Trudaine à Paris, deux policiers sont tués au cours d’une fusillade. Le 14 octobre, avenue de Villiers lors d’une attaque de banque, deux policiers sont blessés et Ciro Rezzato, un Italien de Prima Linea, est tué. En 1984, AD fusionne avec la Fraction armée rouge. Le 25 janvier 1985, l’ingénieur général de l’armement René Audran est « exécuté » devant son domicile à La Celle-Saint-Cloud (Yvelines). Une semaine plus tard, Ernest Zimmermann, président des industries aérospatiales allemandes, est assassiné à Munich. Le 17 novembre 1986, l’assassinat de Georges Besse à Paris sonne le glas d’Action directe. Le 21 février 1987, à 21 heures, Rouillan, Ménigon, Aubron et Cipriani sont interpellés par le Raid dans leur planque de Vitry-aux-Loges. « Nous avons échoué. Il est impossible de le contester. Mais il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec. Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble », écrit Rouillan dans les dernières pages de son récit. Avant de conclure l’entretien, il ajoute : « Je suis prêt à en débattre. Je m’attends à ce que ce soit épuisant, mais je n’ai jamais aimé les situations confortables. »

Jean-Manuel Escarnot
Libération, 12/09/2018
L'éditorial du directeur de la publication

Absurde

Comment les défenseurs d’une cause, agissant au sein d’une démocratie, passent-ils à la violence armée, c’est-à-dire au terrorisme ? Comment des militants convaincus d’œuvrer pour l’humanité deviennent-ils des assassins ? Ces questions nous ont paru suffisamment brûlantes pour consacrer deux pages aux souvenirs de Jean-Marc Rouillan, principal animateur du groupe Action directe dans les années 1970 et 1980, lequel a procédé a une série « d’exécutions » humainement injustifiables et politiquement absurdes, ne suscitant qu’effroi et dégoût dans la société. Dans cette plongée au cœur de la saga sanglante du groupe, qui est un document historique, un détail ouvre une piste. Dans la préface du livre, exempt de tout repentir, on lit qu’il s’agissait « de triompher du nazisme quotidien qui menace l’Europe ». Référence éclairante : à cette époque, l’Allemagne venait d’être gouvernée par Willy Brandt, opposant historique à Hitler. Le même était donc le fourrier du nazisme ? Absurde, évidemment. Mais cette absurdité explique bien des choses. Énumérant ses raisons, Rouillan se livre aux mêmes renversements sémantiques. Les démocraties, dit-il, sont des dictatures, les libertés des ruses du capital, les forces qui luttent pacifiquement pour la classe ouvrière des traîtres à cette même classe. C’est donc bien l’inversion orwellienne du langage qui permet de justifier l’injustifiable. Puisse la lecture du livre faire réfléchir, dans le monde militant ou intellectuel, ceux qui se livrent aux mêmes falsifications sémantiques, qui voient la démocratie comme une tyrannie et ses défenseurs telles des marionnettes d’un ordre répressif.

Lire une analyse de ce texte par le préfacier sur le blogAgone : « Joffrin, tel quel »

Laurent Joffrin
Libération, 12/09/2018
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
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