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Dix ans d’Action directe
Un témoignage, 1977-1987
Édition établie et préfacée par Thierry Discepolo
Parution : 12/09/2018
ISBN : 9782748903683
Format papier : 412 pages (12 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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« Le nom “Action directe” a surgi lors d’une réunion dans un tout petit appart donnant sur le cimetière de Montmartre. Il avait été avancé par un camarade italien. Savait-il que la puissante organisation du syndicalisme révolutionnaire italien au début du XXe siècle était Azione Diretta ? Lorsque ce nom est apparu officiellement, nombreux furent les censeurs : ils n’y voyaient que référence au militarisme ou à l’anarchisme de la propagande par le fait. C’était oublier combien ce terme appartient au patrimoine de toute la classe prolétarienne, qu’on le retrouve dans les premiers congrès de la CGT et dans les luttes de libération nationale. »

Du choix de la lutte armée à l’emprisonnement de 1980 et l’amnistie de 1981, de l’investissement avec les sans-papiers du quartier de la Goutte d’or au retour à la clandestinité en 1982 puis à l’arrestation de 1987 avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani en passant par les liens avec la Fraction armée rouge et les Brigades rouges, Jann Marc Rouillan raconte pour la première fois l’histoire interne d’Action directe. Analyse critique par l’un de ses protagonistes, ce livre est une pièce indispensable d’un fragment de l’histoire politique française et européenne. Si cette histoire attend ses historiens, elle ne se fera pas sans ses témoins.

Jann Marc Rouillan

Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il vit aujourd’hui dans le Sud-Ouest de la France. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a notamment publié chez Agone Je hais les matins (2015), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011), Chroniques carcérales (2008). Dernier livre paru, Dix ans d’Action directe (2018). Voir sa biographie complète sur le blog des éditions Agone.

Les livres de Jann Marc Rouillan chez Agone

Dossier de presse
Vanessa Schneider
Le Monde Magazine, 1er février 2019
Xavier Naizet
FR 3 - Centre Val de Loire, 10 décembre 2018
Dominique Richard
Sud-Ouest, 7 octobre 2018
Olivier Doubre
Politis, 21 septembre 2018
Alain Pojolat
Site du NPA, 21 septembre 2018
Mathieu Dejean
Les Inrockuptibles, 20 septembre 2018
Laurent Goumarre & Christophe Bourseiller
France Inter, 20 septembre 2018
Jean-Manuel Escarnot
Libération, 12 septembre 2018
Laurent Joffrin
Libération, 12 septembre 2018
Action discrète
Après la lutte armée et les années de prison, Jean-Marc Rouillan profite d’une troisième vie nettement plus agréable. À 66 ans, le cofondateur d’Action directe est devenu une petite vedette de la -radicalité en tournée permanente. De librairies anarchistes en ZAD, on se l’arrache. Aujourd’hui, l’ex-terroriste, condamné pour des assassinats dans les années 1980, se retient d’enfiler un gilet jaune. Car, après avoir été plusieurs fois poursuivi pour des déclarations provocantes, l’ancien combattant, jamais repenti, surveille désormais ses propos et ses actes.

Il n’apparaîtra pas dans ces défilés-là. Ceux qui, depuis trois mois, trouent le calendrier et le bitume, secouent les ronds-points, ébranlent les opinions, donnent des insomnies aux autorités, et nimbent les routes de France d’un voile de colère. Jean-Marc Rouillan, cofondateur du groupe terroriste Action directe n’enfilera pas le gilet jaune. Ce n’est pourtant pas l’envie qui lui manque. Le gars n’est pas du genre à rater une manif. Lors du mouvement contre la loi travail, au printemps 2016, il défilait en tête, aux côtés des black blocs, ces activistes qui viennent en découdre avec les CRS, barres de fer et cocktails Molotov à la main. Des « copains », précise celui qui fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en janvier 1989 pour complicité d’assassinat du général Audran et du PDG de Renault Georges Besse. Et qui a passé un total de vingt-six années en prison dont dix à l’isolement.

À l’entendre, être devant, c’est tout un poème. Même si, à 66 ans, celui qui est deux fois grand-père, évite les premières lignes – « Je cours moins vite qu’autrefois ». C’est stratégique et esthétique à la fois : « Quand je suis là, ça attire l’attention des flics, alors les camarades peuvent faire ce qu’ils ont à faire. Et puis, quand on vient de la place de la République, il y a cette perspective qu’on ne voit jamais, la Bastille au fond du boulevard, sans voitures ni piétons pour te boucher la vue, c’est beau. » Si les black blocs opèrent généralement encagoulés, Rouillan, lui, met un point d’honneur à manifester à visage découvert. « Comme pour les braquages », précise-t-il, bravache, en évoquant les attaques de banque que les membres d’Action directe ont pratiquées à la chaîne pour se renflouer et qu’ils appelaient alors les « réappropriations ».

Le climat insurrectionnel qui secoue aujourd’hui le pays le fait frétiller – « le parti de la domination a du plomb dans l’aile » –, mais son avocat l’a dissuadé de s’en approcher de trop près. Les manifs non déclarées, trop risquées quand on est en liberté conditionnelle. Le genre de situation à se retrouver en moins de deux dans un panier à salade puis dans le bureau d’un juge trop content de le renvoyer en cellule. Alors l’ancien terroriste se contente d’aller discrètement roder sur les barrages, sans s’éterniser. Il y rejoint « camarades », insoumis ou autonomes, membres de la CGT ou du NPA d’Olivier Besancenot où il a émargé pendant cinq ans. L’odeur de la merguez sur les ronds-points, ce n’est pas celle des pneus brûlés sur les barricades, mais c’est mieux que rien. « Si on crée un pôle d’affrontement, ça peut marcher malgré la répression, s’enflamme-t-il. Les gens ont envie d’en découdre, ils en ont marre des politiques capitalistes. »

En septembre dernier, on l’avait accompagné à la Fête de L’Humanité. C’était la première fois qu’il y mettait les pieds, mais pour vendre son bouquin – _Dix ans d’Action directe_, une sorte de témoignage des années de lutte armée contre l’État et le capitalisme rédigé par bouts en prison et retravaillé depuis –, il n’a pas hésité. On l’a retrouvé à Montreuil où il loge chez un « camarade » quand il n’est pas près de Toulouse son berceau, où il dort chez un autre « camarade ». On a pris la vieille guimbarde rouge qui lui sert à se déplacer entre ses différents points d’ancrage, une caisse au cendrier débordant de mégots des cigarettes qu’il fume en continu, de sachets vides de bonbons Haribo, paquets de chips éventrés et autres vestiges de longs trajets sur les nationales pour éviter les péages (le bonhomme ne roule pas sur l’or, on s’en doute, si on considère la vie menée : quelques droits d’auteur, la générosité des copains et, depuis peu, le minimum vieillesse).

Arrivé sur le parking de la fête, il a eu comme un moment de découragement à l’idée de porter ses cartons de livres sous le cagnard. La fête de L’Huma, Rouillan n’avait pas vu ça si grand. En jeans et tee-shirt dévoilant un tatouage tribal sur le biceps, il regarde interloqué les stands d’espadrilles, de produits régionaux et l’alignement des buvettes : « On dirait un peu la Fête à Neu-Neu », lâche-t-il. Pas hargneux, juste un peu peiné pour ses anciens adversaires et ce qu’ils sont devenus : « Ils n’ont plus le peuple avec eux, mais ça reste des camarades », lâche-t-il magnanime. Très vite, il trouve ses marques, croise des copains, des « camarades de lutte ». Là, un couple qui s’arrête pour lui dire bonjour : ils sont membres du comité de soutien à Georges Ibrahim Abdallah, chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) en France, qui a pris perpète en 1987 pour complicité dans les assassinats de deux diplomates et qui dort toujours à la centrale de Lannemezan : « Un scandale d’État, peste Rouillan. On se connaît très bien, il a été mon voisin de cellule pendant six ans, il me téléphone de temps en temps. » Dès qu’il peut, il participe aux rassemblements de protestation sous les grilles de la prison.

Rouillan croise ensuite un ancien du NPA – « Salut camarade ! » –, d’autres tournent la tête quand ils l’aperçoivent : « Ils sont divisés, mais Olivier [Besancenot] m’appelle encore régulièrement », précise l’ex-terroriste. Quand il arrive au Village du livre pour signer le sien, quelques personnes l’attendent déjà : un militant CGT avec qui il a fait des barrages sur l’étang de Berre pendant la loi travail, un cheminot en procès avec Génération Identitaire (extrême droite), pour des propos tenus sur Facebook, qui lui demande d’être membre de son comité de soutien, un « lycéen maoïste » qui a été placé en garde à vue après un affrontement avec la police lors d’un blocus, un « ancien trotskiste à la retraite » qui veut offrir le bouquin à un ami « ancien socialiste à la retraite ». Un quadragénaire d’Aubervilliers, enfin, qui l’aborde attendri : « Vous êtes un personnage de mon enfance. — C’est mieux que Casimir ! », sourit Rouillan.

Un mois plus tard, on le retrouve au Monte en l’air, une librairie anarchiste du quartier de Ménilmontant à Paris qui l’a invité pour parler de son livre. Il fait encore chaud et des bancs sont placés à l’extérieur, juste à côté d’un étal de fruits et légumes bio où les bobos du quartier viennent remplir leurs paniers. Il y a là de jeunes antifa, des vieux, des femmes et des hommes, d’anciens trotskistes, maoïstes, communistes, des autonomes, tout ce qui compose la galaxie de l’ultra-gauche, presque quatre-vingts personnes en tout. Dans les discussions, Jean-Marc Rouillan évite les questions dangereuses, utilise souvent l’imparfait. Il sait qu’il est surveillé de près par les agents des renseignements généraux. « Je n’ai pas de discours. […] Mon livre n’est qu’un témoignage et un appui pour ceux qui se battent. […] J’ai passé un quart de siècle en prison, j’ai purgé ma peine, je suis réadapté », répète-t-il prudemment en public. Il se garde bien de prôner le recours à la violence : « On a lutté dans des conditions historiques particulières, ce n’est pas avec les vieilles recettes qu’on fera la nouvelle avant-garde. » Une seule une chose l’énerve : lorsqu’on lui demande de s’excuser pour les assassinats comme c’est récemment arrivé lors d’un entretien sur BFM-TV : « Est-ce qu’on demande ça aux vendeurs d’armes ? Aux pilotes d’avion qui bombardent des innocents dans des villages en Irak ou en Palestine ? » Les années de passage à la lutte armée étaient des années de guerre et dans une guerre il y a des morts, répète-t-il en boucle.

Être à l’air libre, Jean-Marc Rouillan y tient au point de porter enfin un peu d’attention à ce qu’il dit et à ce qu’il fait. En 2007, alors qu’il bénéficiait tout juste d’un régime de semi-liberté après vingt ans d’emprisonnement dont neuf passés à l’isolement, il n’avait pas pu s’empêcher de la ramener dans une interview à _L’Express_ en refusant de s’excuser pour les meurtres commis. Tout allait bien pourtant, il récupérait tranquillement à Marseille, logé par son éditeur Thierry Discepolo dans un loft de 125 mètres carrés d’un seul tenant avec toilettes, salle de bains, un lit dans un coin, un canapé, des coussins... le luxe quoi. Il avait punaisé sur un mur la banderole confectionnée par ses supporters « Libération sans conditions », histoire de ne pas oublier d’où il venait. Il avait bien fait. La justice ne l’a pas laissé profiter bien longtemps de son loft : « Suspension de la semi-liberté pour… apologie de la lutte armée » et retour à la case prison. Il lui a fallu attendre le 18 mai 2012 pour mettre à nouveau un pied dehors, avec un bracelet électronique à la cheville.

En février 2016, il récidive gravement. Dans une interview accordée à une radio associative marseillaise, il évoque, à propos des attentats du 13 novembre 2015 ,« le courage avec lequel se sont battus les terroristes dans les rues de Paris en sachant qu’il y avait près de 3 000 flics autour d’eux ». La Chancellerie s’étrangle. Rouillan plaide qu’il sortait tout juste d’un avion de retour du Venezuela où il travaillait alors dans le teck, bref, qu’il n’était pas superfrais quand il a répondu à la question. Il n’a pas compris pourquoi on en avait fait tout un plat : « Mes livres ont été retirés de la vente, mes documentaires n’ont plus été diffusés du jour au lendemain. Je me voyais en boucle sur BFM-TV, c’était comme si c’était un autre moi. […] Je n’ai rien de commun avec les islamistes », jure-t-il avant de souffler, las : « De toute façon, on ne peut plus rien dire dans ce pays. […] Je suis entré en prison à une époque où on pouvait déclarer qu’on voulait détruire le système sans qu’il ne se passe rien, je suis ressorti dans une société asphyxiée où la liberté a disparu. Il faut être dans les clous, comme Jésus. » Les magistrats n’ont pas vu les choses ainsi et n’ont pas été enclins à lui pardonner : en mai 2017, il est condamné en appel à une peine aménageable de dix-huit mois de prison dont dix mois assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve pour « apologie du terrorisme ». Il se pourvoit en cassation, et tente sans trop y croire un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme, mais sait bien qu’il risque gros au moindre dérapage.

De son propre aveu, ses propos sur les attentats du 13 Novembre ont « stoppé net » son improbable « visibilité dans la jet-set ». Car en 2015, Rouillan est, contre toute attente, en train de devenir une sorte de mascotte hype, survivant d’une époque révolue. Auteur de livres et de documentaires, il bénéficie d’une nouvelle exposition médiatique. Il faut dire qu’il est plutôt avenant pour un ex-flingueur, tutoyant immédiatement, racontant volontiers. Et alors que ses trois autres camarades arrêtés avec lui un soir d’hiver dans une ferme de Vitry-aux-Loges en 1987 sont sortis de prison en miettes – son ancienne épouse Nathalie Ménigon a été victime d’un AVC, Joëlle Aubron a été emportée à 46 ans par un cancer du cerveau peu après sa libération, Georges Cipriani a sombré dans la folie –, lui semble à peine entamé par le système carcéral. Physique trapu, boule à zéro, agile et volubile, il a plutôt l’air du type qui aurait passé sa vie à transhumer des chèvres en haute montagne plutôt qu’à moisir dans les QHS crasseux que la République réserve aux plus dangereux prisonniers.

Certains s’offrent le grand frisson en partageant des soirées avec cet ex-taulard, un jusqu’au-boutiste de la lutte armée. En juillet 2015, il est invité au festival SoFilm Summercamp. Il y est interviewé par _Télérama_ sur ses goûts cinématographiques en tant qu’ « ex-activiste d’Action directe » et « écrivain ». Il se régale. « J’avais une chambre dans un grand hôtel. Chantal Goya m’a fait la bise, Jean-Pierre Léaud m’a beaucoup parlé. Il m’a dit que lui n’aurait jamais été capable de tenir vingt-huit ans en prison. Il y avait même Éric Cantona. Un chouette souvenir. […] Je suscite une curiosité. Il y a une attirance chez les bourgeois pour ce que j’ai vécu, le côté hors la loi, sulfureux », commente-t-il, pas dupe.

En septembre de la même année, il est convié au Festival du film Grolandais, célébrant la rébellion joyeuse, pour présenter un de ses documentaires. Un week-end aux petits oignons là encore. Il boit des coups avec son pote l’« entarteur » Noël Godin ou le réalisateur Benoît Delépine. Il jure ne s’être pas « laissé griser » par les sollicitations, être aussi à l’aise sur la paillasse d’un zadiste, dans les locaux de _Siné Hebdo_ ou dans l’hôtel particulier d’une comtesse. « J’ai refusé des propositions pour être acteur, je n’aime pas le champagne. »

Il n’a pas à se plaindre. Aujourd’hui, si la justice contrôle ses déplacements, le tient à l’œil, Rouillan est devenu une petite vedette de la radicalité. Son agenda ne désemplit pas. Une interview par-ci, un débat par-là, un rendez-vous discret avec Julien Coupat et ses amis du Comité invisible, un piquet de grève avec des ouvriers en lutte, une discussion organisée par une revue avec le philosophe Étienne Balibar, une séance de dédicace... Et puis, quand il le sent, il ne peut pas s’empêcher de se faire une petite manif de temps en temps, comme récemment dans sa ville natale d’Auch dans le Gers pour les cinq ans de la mort du militant d’extrême gauche Clément Méric. « Je retrouve les effluves de ma jeunesse, celles des gaz lacrymogènes. » Jean-Marc Rouillan va là où on l’invite. Comme aux 20 ans de La France pue, un label punk au nom dénué d’ambiguïté où il débat après les concerts.

Il sillonne l’Hexagone : dans une librairie alternative de Lyon puis de Montpellier, une association à Marseille, un lieu autogéré à Liévin, dans le Nord, pour une visite aux dockers en grève, un petit tour au MFC 1871, un club de foot de Ménilmontant, dont il est le président honoraire, un séjour à Notre-Dame-des-Landes. Il se balade aussi à l’étranger, à Bruxelles, à Barcelone, sa ville de cœur, où il a commencé son militantisme contre le franquisme dans les années 1970 et où il s’efforce de ne rater aucun rassemblement indépendantiste : « Là-bas je suis considéré comme un résistant », crâne-t-il. En Grèce aussi où les autonomes prospèrent dans des « quartiers libérés » depuis que la crise a frappé durement le pays.

Le 1er octobre il était en Espagne pour fêter les un an du référendum, en décembre, à Athènes et à Thessalonique. Lui-même ne semble pas en revenir : « Je suis invité partout, même par des gens que je ne connais pas. » Dans la rue, il est régulièrement salué par des passants qui lui demandent de faire des selfies, comme ces deux très jeunes garçons en survêt’ et casquette. Il ne les connaît pas mais décrypte : « Depuis l’“affaire du courage”, j’ai la côte en banlieue. « Il discute avec qui veut. « Quand on a été privé de contacts et de toute vie intellectuelle pendant plus de vingt-cinq ans, tout ce qui peut toucher l’esprit est à prendre. » Il raconte avoir dû réapprendre à parler après les années passées à l’isolement : « Je commençais une phrase et je passais directement à la conclusion. Les autres détenus ne comprenaient rien à ce que je disais alors que, moi, j’avais l’impression d’être clair. »

Chez les libraires qui l’invitent, il signe des livres à tour de bras, entre deux Marlboro et une gorgée de bière : 4 000 exemplaires écoulés selon son éditeur. « On était plus populaires que ce que disaient les journaux de nous à l’époque ! », se rengorge Rouillan. Ça aussi, c’est quelque chose qu’il n’a pas digéré : « Le pouvoir nous a réduits à quatre agités, quatre fous alors qu’on n’était pas seuls. » Peu importe que personne n’ait pris le relais après leur arrestation, qu’ils n’aient guère été soutenus et que la lutte armée se soit éteinte avec leur mise au placard. La curiosité qu’il suscite le satisfait. Serge Savoie, un des policiers du renseignement qui a été à l’origine de la capture des quatre d’Action directe n’en revient pas de l’« engouement » pour cet ex-ennemi public numéro un. « Rouillan se voulait théoricien, mais à l’époque ses écrits n’avaient pas d’audience, se souvient-il. Politiquement, il était très isolé, sa propagande n’avait aucune portée. Je ne vois dans l’intérêt qu’on lui porte qu’une fascination morbide pour celui qui a osé tuer. »

« Pour certains, c’est un héros car il a purgé sa peine et il ne regrette rien, il est dans l’air du temps avec cette radicalité qui va de Tarnac à Nuit debout, mais ce ne sont que quelques centaines de mecs, pas plus », poursuit le cinéaste Romain Goupil qui ne s’est toujours pas remis d’avoir débattu avec lui sur France Inter : « Je suis scié par son aplomb ! Même les pires des Brigades rouges ont demandé pardon ! » Goupil, pour les amis de Rouillan, c’est le diable, le prototype même de celui qui a trahi comme Dany Cohn-Bendit, Serge July ou Alain Geismar, tous ces anciens d’extrême gauche séduits par la social-démocratie. « Dans ce monde où les figures connues sont celles de la compromission, Jean-Marc incarne tout le contraire, estime son éditeur Thierry Discepolo. Il est celui qui a mené un combat contre notre société injuste avec une réponse violente et extrême, sans jamais transiger. »

Pour ceux qui le considèrent avec bienveillance, la place prise dans la mouvance anticapitaliste par Jean-Marc Rouillan n’a rien d’étonnant : « On observe une renaissance de l’autonomie depuis l’échec du NPA chez des gens qui ne se reconnaissent pas non plus dans Mélenchon, analyse Tancrède Ramonet, réalisateur d’un film documentaire sur l’anarchisme. Le parcours de Jean-Marc Rouillan parle à la myriade des groupuscules gauchistes qui se retrouvent dans des actions, mais se demandent que faire, sachant qu’ils sont opposés à toute représentation politique. »

Mercredi 23 janvier, Rouillan était invité à Montpellier par la Ligue des droits de l’homme et un syndicat d’avocats. Il s’est agacé qu’on n’ait pas le temps de voir de quoi il en retournait : « Pour une fois que c’était institutionnel ! » Les librairies anar, les rencontres avec les zadistes, les manifs où l’on croise toujours les mêmes camarades, ça commence à le lasser : « On veut me cantonner aux marges... » Il faut le voir tout content de montrer sur son téléphone portable des clichés pris de lui par un photographe de l’Agence France Presse, regard perçant, gueule de gangster en noir et blanc. « On dirait du Harcourt ! », ce studio qui immortalise les stars du cinéma. Il est également fier de raconter qu’il était sur les ondes de France Inter au micro de Christophe Bourseiller, c’était tard le soir certes, mais Inter tout de même... Et puis un article dans _Libé_ au moment de la sortie du livre, même si Laurent Joffrin a « tout gâché » en le dépeignant sur la colonne d’à côté en idéologue inepte. Heureusement il y a eu Frédéric Taddeï, un « mec bien, […] courtois », qui a eu la gentillesse de l’accueillir dans son studio de Russia Today, la télé pro-Poutine où le journaliste officie désormais. À l’évidence, le révolutionnaire aime qu’on parle de lui, qu’on le considère et d’être suivi par _M Le magazine du Monde_ ne semble pas lui déplaire.

En matière d’institutionnalisation, ce n’est pourtant pas encore gagné : un professeur de l’université de Toulouse l’avait bien invité à parler devant les étudiants, mais le rectorat a annulé la rencontre. Idem à Sciences Po où une association d’élèves l’avait convié. Le débat a dû se faire à Paris-VIII moins regardante sur le passé criminel du cofondateur d’Action directe. Le 21 février, il est attendu à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) pour une conférence sur la fin du franquisme organisée par son ami l’historien Alessandro Stella, militant autonome condamné en Italie et réfugié en France depuis les années 1980. Il espère qu’elle sera maintenue. Depuis l’arrestation spectaculaire de l’ancien terroriste italien Cesare Battisti en janvier, après trente-sept ans de cavale, Jean-Marc Rouillan sait que la partie est tendue : « La bourgeoisie est très revancharde, elle ne lâchera rien. Ils nous poursuivront jusqu’à la tombe. »
Vanessa Schneider
Le Monde Magazine, 1er février 2019
Action directe, raconté par Jean-Marc Rouillan, libre de parole

Sa période de liberté conditionnelle ayant pris fin en mai 2018, celui qui fut l’un des principaux membres du groupe terroriste Action directe peut maintenant raconter cette histoire telle qu’il l’a vécue. Dans Dix ans d’Action Directe il assume, sans regretter, l’ensemble de ses actes.
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À 66 ans, Jean-Marc Rouillan vit aujourd’hui avec le minimum retraite. Preuve selon lui qu’Action directe n’a jamais dérivé vers le grand banditisme et que les nombreux braquages que ses militants ont commis – qu’ils appelaient des “expropriations financières ”- n’ont servi qu’à financer la cause et pas à en mettre « à gauche » pour la suite.

Après le décès de Joëlle Aubron en 2006 et les séquelles dont souffrent ses compagnons de lutte Nathalie Ménigon et Georges Cipriani depuis leur incarcération, il est aujourd’hui le seul parmi le noyau dur des quatre activistes arrêtés à Vitry-aux-Loges (Loiret) en février 1987 capable de s’exprimer. Il a décidé de le faire dans Dix ans d’Action directe (Agone). Dans cet ouvrage de 350 pages écrit en détention, il raconte de l’intérieur la vie d’un mouvement (actif de 1977 à 1987) qui mena un combat comparable à celui que menèrent en Italie les Brigades rouges ou la Fraction armée rouge allemande, au service d’un idéal de révolution prolétarienne.

« Georges Besse ne devait pas être tué »

Au nom de cette cause, ses militants ont commencé par commettre des attentats à l’explosif contre des ministères ou des entreprises avant de s’en prendre à des personnalités comme le général René Audran ou Georges Besse, pionnier du programme nucléaire français et alors patron de la régie Renault. Des actes que Jean-Marc Rouillan assume toujours aujourd’hui tout en constatant que le combat s’est terminé par un échec. « Georges Besse ne devait pas être tué. Tout était prévu pour qu’il soit enlevé et gardé à Vitry-aux-Loges puis à Poitiers. On voulait profiter de ce moment pour mener une campagne contre le néo-libéralisme et les restructurations d’usines. Mais on a pris une décision précipitée que je regrette et qui était une bêtise politique », explique-t-il.

Tout en assumant ces erreurs, Jean-Marc Rouillan ne condamne pas pour autant le principe de la lutte armée et accepte d’être considéré comme un terroriste : « Je ne peux pas m’exprimer sur la lutte armée parce qu’avec les textes de loi tels qu’ils sont, je pourrais retourner en prison. Mais oui j’assume le terme “terrorisme”. Nous, on a terrorisé ceux qui terrorisent la population, c’est-à-dire la bourgeoisie, les puissants ceux qui exploitent et oppriment. On n’a pas attaqué les gens de la rue dans les bars et les restaurants. On a toujours visé des cibles précises, même si des policiers ont perdu la vie dans ces combats lors de rencontres fortuites. On a mené une guérilla qui est le rapport de violence du faible au fort. »

« On ne recevait pas d’argent de Téhéran »

Dans son livre, et dans l’entretien qu’il nous a accordé, Jean-Marc Rouillan n’écarte pas les sujets les plus douloureux et les sujets qui fâchent. Pour la première fois, il s’exprime sur les travaux de l’enquêtrice Dominique Lorentz (Une guerre, affaires atomiques, Les Arènes) qui établit que l’assassinat de Georges Besse aurait pu être commandité par l’Iran dont les dirigeants cherchaient alors à faire pression sur la France pour l’obliger à respecter les accords de coopération nucléaire signés entre les deux pays avant la révolution iranienne de 1979.

Voir Action Directe, une autre histoire

« Nous étions totalement autonomes dans le choix de nos cibles. J’ai participé au choix de la cible Georges Besse, le responsable de restructurations qui a mis des dizaines de milliers de personnes à la rue. Personne ne nous a influencés ni infiltrés. Il n’y a aucun doute. On ne recevait pas d’argent de Khadafi ni de Moscou ni de Téhéran. On regarde droit dans les yeux les politiques conspirationnistes. »

Aujourd’hui Jean-Marc Rouillan regarde aussi son passé droit dans les yeux, sans faire repentance, sans en tirer de fierté non plus mais avec l’envie d’exprimer son point de vue sur ce moment d’histoire dont il a été l’acteur.

Les Gilets jaunes vus par Jean-Marc Rouillan

« Ce sont des gens qui se mettent en ordre de bataille. Ils sont très contradictoires. Ce sont des gens du peuple. Ils passent des heures pour aller au travail. Ils ont des boulots de merde et au bout d’un moment ça craque. Mais ce ne sont pas des militants politiques. Ils sont dans la première expérience du protestataire. Bientô,t ils auront l’expérience nécessaire pour mener des luttes politiques. Peut-être qu’ils vont prendre conscience de la violence du système dans cette lutte. »

Voici l’entretien avec Jean-Marc Rouillan réalisé le 23 novembre 2018

Xavier Naizet
FR 3 - Centre Val de Loire, 10 décembre 2018
Jean-Marc Rouillan présente son ouvrage sur l'histoire d'Action Directe

Rattrapé par la justice récemment, Jean-Marc Rouillan a profité à Agen d’une « fenêtre de tir » de liberté pour présenter son tout dernier ouvrage consacré à l’histoire d’Action Directe.

Jean-Marc Rouillan, ancien cofondateur du groupe terroriste anarcho-communiste Action Directe, est venu présenter samedi soir à Agen son dernier ouvrage « Dix ans d’Action Directe, un témoignage 1977–1987 » paru aux éditions Agone à la librairie « Les Utopiques ». Une sortie littéraire qui a créé l’événement vu le public nombreux entre curieux et anciens militants de tout ordre. Mais insondable en termes d’adhésion ou non, aux thèses idéologiques de l’ancien leader. « Jann-Marc » Rouillan de son nom de plume, s’affiche détendu, plaisante sur le commissaire qui l’a longtemps traqué, venu couler des jours paisibles juste à côté de chez lui, de ses 53 € et des brouettes pour survivre jusque-là, au minimum retraite de 800 € enfin obtenus. « J’ai vécu grâce à la solidarité de mes amis ». Il s’allume une cigarette dans la boutique, et un brin provoc’, s’interroge sur l’éventuelle présence des « RG » dans la salle. L’homme a le cuir épais et il assume tout, sans repentance : « La justice croyait qu’on allait demander grâce. Ça ne s’est pas passé comme ça ». Pas question de renier le combat en suggérant une certaine noblesse et souci de légitimer les actions. « Je suis un local de l’étape. Je vis une retraite paisible et pacifiste à 40km d’ici dans le Gers. Sorti mi-septembre et écrit il y a plus de 20 ans à la centrale disciplinaire de Lannemezan, le livre est resté interdit par toute une série de mesures judiciaires. Et ma dernière condamnation en date aurait permis de l’interdire quelques années de plus ». En effet, son pourvoi en cassation a été rejeté, aboutissant à sa condamnation définitive pour apologie du terrorisme. Rouillan attend sans état d’âme sa convocation devant un juge pour exécuter une nouvelle peine de prison.

« C’est un ouvrage très collectif »
« C’est un ouvrage très collectif à la faveur des témoignages de mes camarades. Mais j’assume seul aujourd’hui ce témoignage, car Nathalie, qui aurait pu le faire, ne souhaite plus descendre de sa montagne ariégeoise. Il n’existe plus de mainmise sur nous. J’ai fini ma conditionnelle le 18 mai après 31 ans de condamnations ». Et de citer deux préalables à l’écriture : taire des renseignements qui ne seraient pas déjà connus et passer sous silence les actions communes avec des organisations étrangères qui n’ont pas endossé la responsabilité politique. Arrêtés en 1987, les quatre membres d’Action Directe sont placés des années à l’isolement, soumis à la « torture blanche » entrecoupée de grèves de la faim, de procès et de lourds problèmes de santé. « On s’est dit, on ne va pas en sortir vivants. Autant laisser une trace de la vision de notre histoire. J’ai mis en forme nos discussions. Je faisais sortir des chapitres et je les rectifiais. L’ouvrage se veut un témoignage sincère sur les choses vécues, les erreurs tactiques et de choix qu’on a pu commettre. On laisse au mouvement révolutionnaire l’occasion de critiquer notre histoire ou les historiettes que la propagande a véhiculées pour nous dénigrer. On ne veut pas glorifier quoi que ce soit ! Le livre est dédié aux jeunes qui s’engagent dans la lutte armée. Attention ! La lutte armée est un choix extrêmement difficile, avec une lourdeur existentielle pas facile à supporter. C’est un document brut et brutal qui ne défend pas une certaine idée du romantisme de la lutte armée. Du sang a coulé sur le trottoir, celui de nos camarades et de nos adversaires identifiés comme tels ».

« J’ai toujours assumé ! »
Jean-Marc Rouillan est revenu sur l’organisation de la mouvance « AD » qui s’inscrit dans la 2e phase de lutte armée en Europe à la fin des années 70, évoquant au passage les « années de plomb ». Il rappelle les enlèvements, les massacres, la clandestinité, le combat contre la dictature de Franco, ses premières «armes» aux côtés de l’ETA, le ralliement au mouvement ibérique de libération jusqu’à goûter aux geôles espagnoles avant d’être amnistié par le roi. « J’ai toujours assumé la responsabilité des actes commis. Je permets que la mémoire de nos luttes soit toujours ouverte ».

Se réclamant plus avec l’âge de la fibre marxiste, sensible au triste sort de la classe féminine prolétarienne, il a confié que ses racines révolutionnaires ont germé auprès de ses camarades « anar » espagnols à Toulouse.

« Quelle différence faites-vous entre un prisonnier politique qui a prémédité des assassinats et un détenu de droit commun ? », se risque un anonyme. Rouillan précise qu’il est tombé pour « complicité d’assassinats » au pluriel souligne-t-il. Mais qu’il n’aime pas l’expression de droit commun. « Par contre, je revendique le terme terroriste. Mais nous, on ne terrorisait pas le peuple, mais les ennemis du peuple. On peut se poser la question : un industriel n’a-t-il pas aussi du sang sur les mains en poussant au suicide de vieux ouvriers mis à la rue, ou encore cet agent qui assemble pour l’armement des pièces de missiles bombardés par un pilote sur des populations en Syrie ? Se pose ainsi le dilemme d’Antigone entre légalité et légitimité. Nous, on s’est toujours demandé pour chaque action, si c’était bien légitime de faire ça ».

C.St-.P.
La Dépêche, 17 décembre 2018
« 10 ans d'action directe » : récit d'une guérilla contre le capitalisme triomphant

Dans les années 1980, avec le développement du néolibéralisme, la lutte de classe n’est plus de mise. C’est contre ce renoncement qu’Action direct dirige ces opérations. À travers le choix de ces cibles, on comprend que l’organisation essaie de penser les changements de la période, la mondialisation, le rôle des institutions internationales, la nécessité d’internationaliser le combat, de relancer un projet stratégique anti-impérialiste… « On voulait, comme d’autres, raviver la lutte des classes, mais sans croire qu’on y arriverait seuls et seulement par la lutte armée. On a toujours pensé que du tract au fusil c’est la même lutte, c’est le même mouvement. On n’est pas une avant-garde, on est une réalité de l’antagonisme de classe dans ce pays. Et quand les masses et leurs organisations ne se battent plus, c’est sûr que les guérilleros ne vont pas se battre à leur place », témoigne Jean-Marc Rouillan dans ce livre Dix ans d’Action directe, écrit pendant les années 1990 mais jusqu’alors non publié car les membres d’Action directe étaient tenus au silence par la justice.

Écoutez : Liberté sur parole

Eugénie Barbezat
Radio Aligre, 09 octobre 2018
« Une trace de notre histoire »

Jusqu’alors, l’histoire du groupe d’extrême-gauche (1977–1987) avait été raconté à partir de sources policières. Jean-Marc Rouillan la dévoile de l’intérieur.

Jusqu’au mois de mai dernier, il était en liberté conditionnelle et avait l’interdiction de s’exprimer sur les faits qui lui avaient valu, en 1989, d’être condamné à perpétuité, aux côtés de Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon et Georges Cipriani, pour
les assassinats du PDG de Renault Georges Besse et du général Audran. Aujourd’hui libre de sa parole, Jean­-Marc Rouillan, ancien membre du groupe d’extrême-gauche Action di­recte, revient sur cette décennie de poudre et de sang où il a cru, avec quelques centaines d’autres, qu’une « résistance radicale » parviendrait à abattre le système capitaliste.

Aucun repentir

Jusqu’alors, les ouvrages consacrés à cette organisation, née lors d’une réunion militante, en 1977, dans un petit appartement donnant sur le cimetière de Montmartre, puisaient à des sources policières et judiciaires. À la fin des années 1990, à sa sortie des quartiers d’isolement, Jean-Marc Rouillan avait bien pris la plume der­rière les barreaux pour laisser « une trace de notre histoire ». Mais le manuscrit, un temps saisi par la justice ne pouvait pas trouver d’éditeur.

L’auteur a souhaité laisser le texte dans son jus, quitte à rajou­ter un appareil de notes assez con­séquent pour le rendre compré­hensible par les profanes. Les dé­bats et les dissensions ayant agité, dans les années 1970, maoïstes, au­tonomes, anarchistes et marxistes léninistes pour aboutir à la forma­tion d’un noyau ayant basculé vers la guérilla, nécessitent quelques clés.

S’il avait dû reprendre son récit, Jean­-Marc Rouillan se serait exprimé différemment. Mais sans jamais uti­liser le mot que les juges ont vainement attendu pendant des années et qu’il a définitivement banni : « re­pentir ». Qu’on ne compte pas sur lui pour renier cette période où il était persuadé que la lutte armée retour­nait la violence de l’État en contre violence révolutionnaire.

L’héritage de Mai 68

« L’une des grandes falsifications de la réécriture de l’après­-68 réside dans la négation de l’antagonisme armé, tant dans sa nature de classe que dans sa force et sa violence. Selon les chiffres du ministère de la Justice, en­tre 1974 et 1981, il y aurait eu plus de trois-cent attentats attribués à l’extrême gauche », écrit le sexagénaire. À l’épo­que, le futur patron de Libération, Serge July, passé ensuite selon la for­mule consacrée, « du col Mao au Rotary », se réjouissait dans son livre sur la guerre civile qui s’annonçait.

Jean­-Marc Rouillan évoque tou­jours la filiation du « Grand Mai » pour décrire cette culture de l’affron­tement avec le Capital et ses servi­teurs. Elle fait partie de son ADN. De son enfance au sein d’une famille communiste du Gers aux premiers plasticages dans l’Espagne franquiste, du mitraillage des ministères pari­siens aux exécutions planifiées avec les Allemands de la fraction Armée rouge dans le cadre d’un éphémère front international, l’ancien membre d’Action directe assume cette violence. Il la dévoile dans le moindre détail jusqu’à l’entrebâillement de la portière par lequel passa l’une des balles qui tua le général Audran.

Acquises très tôt, cette aptitude à la vie clandestine et cette capacité à dé­jouer les surveillances et à se procu­rer des explosifs expliquent la lon­gévité d’un groupe qui narguera pendant près de cinq ans la police, malgré les tentatives de négociation du pouvoir mitterrandien. Mais, sur le terrain, jamais les « prolétaires » ne se désolidariseront d’un système qui « expropriait leur travail et leur vie ». Mêmes défaits, les derniers membres d’Ac­tion directe pensaient que la résistance se perpétuerait en s’appropriant leur expérience.

La vague libérale a tout balayé sans qu’aucune barricade se dresse. « Nous avons échoué. Il est impossi­ble de le contester », écrit Jean­-Marc Rouillan, qui se dit toujours révo­lutionnaire dans l’âme. Mais à 66 ans et après vingt­-huit ans passées dans la nuit carcérale, la bataille qui l’occupe aujourd’hui, entre jardi­nage et travaux d’écriture, paraît plus pacifique. C’est celle de la mé­moire.

Dominique Richard
Sud-Ouest, 7 octobre 2018
« On a choisi d’assumer », Jean-Marc Rouillan. Retour sur les années Action directe

Militant révolutionnaire et écrivain, Jean-Marc Rouillan vient de publier aux éditions Agone un livre revenant sur sa participation à Action directe, mouvement de lutte armée actif en France de 1977–1987. Le moment idéal pour lui laisser la parole.

C’est une histoire qui ne laisse personne indifférent – des deux côtés de la barricade. Et qui a fait couler tant d’encre qu’elle est quasiment coulée dans le marbre. Mais cette histoire, celui qui en avait été un des principaux acteurs n’avait pas le droit de la raconter, sous peine d’être renvoyé en prison [1]. Action Directe [AD], principal mouvement de lutte armée français de l’après Seconde Guerre mondiale, il ne pouvait rien en dire pendant les trois décennies où il fut embastillé. Pas un mot. Pas même un murmure.

Entre temps, il ne s’était par contre pas privé de prendre la parole sur d’autres sujets, rédigeant de nombreux ouvrages entre les murs, dont les trois tomes de De Mémoire [2] (qui reviennent sur ses jeunes années de lutte à Toulouse et en Espagne avec le MIL puis les GARI [3]). Autre source d’inspiration, la prison, thème de plusieurs de ses livres (Je hais les matins, Paul des épinettes et moi, etc.) ainsi que des chroniques qu’il rédigea tous les mois dans CQFD pendant quelques années, de 2003 à 2007.

Mais plus de trente ans après les faits, Jean-Marc Rouillan, définitivement libéré des geôles, a enfin le droit de parler d’AD. Autorisé à livrer sa version de l’histoire, il a choisi de le faire d’une manière décalée, en publiant Dix ans d’Action Directe, un témoignage, 1977–1987. Un document rédigé dans la seconde partie des années 1990, après sept ans d’isolement, dans des conditions mentales et physiques que l’on peine à se représenter. Rien de pathos pourtant dans ce témoignage, plutôt une analyse froide et clinique, cherchant à déceler les raisons de l’échec d’AD sans pour autant renier ce qui fut entrepris. À savoir : un long travail de propagande par le fait, de mitraillages de bâtiments officiels, de participation aux luttes sociales les plus bouillantes, de squats autonomes insurgés – le tout culminant avec l’assassinat du général Audran (1985) et du patron de Renault, Georges Besse (1986). Tuant de sang froid, les derniers insurgés d’AD franchissaient alors une ligne rouge que beaucoup, chez les plus radicaux aussi, ne leur pardonneront pas.

L’histoire d’AD est à la fois très lointaine et étonnamment proche. « Achevée » il y a plus de trente ans, avec l’arrestation de ses principaux animateurs [4], elle fait encore grandement débat aujourd’hui, clive et passionne. Et la figure de Jean-Marc Rouillan est sans doute celle qui se prête le plus à ces polémiques, tant il se plaît à braver ceux qui voudraient qu’il confesse ses torts. Certes, écrit-il, « Nous avons échoué. Il est impossible de le contester. » Mais il n’en adopte pas pour autant un discours de contrition. Loin de là. Il ne baisse pas le front. Et pense encore et toujours à la manière dont le mouvement révolutionnaire pourrait rebondir : « Il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec. Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble. » Voilà donc sa repentance : celle d’un militant qui analyse – bien ou mal, c’est une autre question – un moment historique dont il fut partie prenante.

Au moment où sort ce document fondamental, les éditions Libertalia publient un livre moins imposant, intitulé Action directe, les premières années. Œuvre de l’universitaire Aurélien Dubuisson, il montre l’ancrage historique des premières actions du groupe, leur insertion dans un esprit du temps, alors porté sur le fumigène, le squat et la violence en manif. Mais il pointe également l’incompréhension qu’ont pu susciter certaines actions plus tardives, même chez les proches du mouvement, prélude à la scission de 1982, qui verra la fraction radicale d’AD de plus en plus isolée. « Se mettre en avant et dire aux gens ce qu’il faut penser, ça m’insupporte, s’emporte ainsi un témoignage publié dans le livre. La brochure “Pour un projet communiste c’est une manière de dire” : “C’est ça et pas autre chose.” La suite d’Action directe c’est exactement pareil : “Nous on a raison, vous avez tort.” C’est ne pas tenir compte du fait que le mouvement est hétérogène. »

Jean-Marc Rouillan ne se reconnaît pas dans cette analyse. Attablé à la terrasse d’un café de Montreuil, il l’affirme avec conviction : lui et ses plus proches camarades n’ont pas cédé à la tentation de l’avant-garde, mais accompagné jusqu’au bout une insurrection qui à une époque semblait encore à portée de main – du moins plausible. Voici son témoignage.

*

« Mon cas personnel, je m’en fous »

J’ai écrit ce livre entre les murs de la centrale de Lannemezan, cellule 204, en 1996–1997. Une période très dure. Je sortais juste des quartiers d’isolement, où l’on avait vécu des moments terribles, avec grèves de la faim et alimentation forcée. On pensait ne pas en sortir vivant, d’autant qu’on avait l’exemple de la RAF en tête [5]. Georges [Cipriani] était interné en hôpital psychiatrique, Nathalie [Ménigon] avait eu un AVC, si bien qu’on voyait ce qu’ils nous imposaient comme une forme d’élimination lente, par les conditions de détention. Il y avait donc l’idée de témoigner avant que ce ne soit plus possible, de laisser un document, le plus véridique possible. Évidemment, je ne pouvais pas raconter ce que les autorités ignoraient, ni les ramifications internationales de notre lutte.

J’ai tenu à ce que ce document reste « dans son jus », pur témoignage brut. Il n’était pas question de le censurer, parce qu’il appartient à d’autres personnes, notamment Joëlle [Aubron], laquelle était très présente dans le processus d’écriture et a retravaillé certains chapitres. Ceci dit, nous avons décidé avec l’éditeur de couper certains encarts politiques aujourd’hui indigestes, liés à l’époque. Hormis ceci, et les nombreuses notes de bas de page, c’est resté en l’état.

Écrire en prison est particulier. Ta vie quotidienne n’interfère en rien : tu peux t’y consacrer exclusivement. Et en même temps il y a des contraintes : après avoir été baluchonné [transféré], j’ai dû continuer le livre sur des cahiers d’écolier. Je me plongeais dedans tous les matins, à raison de 3 000 ou 4 000 signes quotidiens. Depuis, j’ai rédigé quinze bouquins, sous mon nom ou d’autres. Je me suis amélioré, dans la mesure où j’ai une capacité d’écriture beaucoup plus développée. C’est sans doute pour cela que j’écrirais différemment ce récit aujourd’hui. Parce que j’ai compris que la réalité sort souvent mieux d’un univers fictionnel que d’un document. Les livres qui se veulent les plus véridiques sont souvent les plus mensongers.

Reste que je suis proche de l’écriture prolétarienne : j’écris pour témoigner, décrire une situation d’exploitation ou d’oppression. Quand je me penche sur l’expérience carcérale, par exemple, je ne parle pas de ma prison, mais de nos prisons. C’était pareil avec les chroniques CQFD, où j’abordais le cas d’autres prisonniers. Mon cas personnel, je m’en fous.

Quand j’ai relu ce texte dix ans après l’avoir écrit, ma première réaction a été : ça va pas m’aider_… Il faut dire que c’est un récit froid, d’une sobriété absolue, même dans les événements les plus glaçants. Quand tu détailles la mort d’un camarade abattu par la police ou la décision de tuer, tu es forcément dans quelque chose de dérangeant. Et qui va contre l’image romantique de la lutte armée. Car la vérité est cruelle : c’est du sang et de la terreur. « _Blood, sweet and tears [6].» Ceci dit, il faut nuancer. On n’était pas des moines guerriers. Et pas du tout versés dans le mortifère. On faisait la fête régulièrement. Et il y avait des moments de grâce : je me souviens notamment de ce match de foot épique opposant AD à la RAF. Mais on savait que le temps nous était compté, que ça allait mal finir, un jour. En attendant, on avait un sentiment de liberté immense, grisant.

« Ils ont fabriqué des stéréotypes »

L’État, les médias et les universitaires ont vite eu une obsession : résumer notre histoire à quatre personnages paumés. Il s’agissait de fabriquer des stéréotypes. Moi j’étais l’anti-fasciste perdu qui s’était battu en Espagne contre Franco avant de dériver. Et les autres figures avaient droit au même traitement. Mais cette réécriture est totalement illogique : si on avait juste été quatre paumé, on n’aurait jamais tenu pendant dix ans. AD était une organisation conséquente, avec beaucoup de gens impliqués, de soutiens, de réseaux.

Avant qu’AD ne lance sa première action en 1979, le mitraillage du siège du CNPF, d’autres organisations étaient impliquées dans la lutte armée, comme les NAPAP [7]. Jusque 1975, il y avait plus d’actions sanglantes en France qu’en Italie. Le story-telling consistant à dire qu’il ne s’est rien passé en France en matière de lutte armée est totalement mensonger. Quand le pouvoir nous réduit à quatre militants, ça devient anecdotique : des fous qui se lancent dans quelque chose qui les dépasse. Un truc de tarés. Comme cette histoire selon laquelle on tuait par ordre alphabétique (Audran, puis Besse, puis…). On nous a individualisé pour nous criminaliser. Et pour dire qu’on était des exceptions, qu’il ne s’était rien passé en France, contrairement à l’Italie ou à l’Allemagne. Ça reste le discours d’un Joffrin aujourd’hui [8]. Et c’est un mensonge historique.

Il faut rappeler que l’on s’inscrivait dans une période d’agitation généralisée. En 1977, on était en pleine insurrection autonome. Il se passait plein de choses, avec un terreau très vivace. Il y a notamment eu cette manifestation très dure, où des gardes mobiles avaient été laissé sur le carreau. Et les actions des sidérurgistes auxquelles ont s’est greffées étaient d’une intensité impressionnante.

Il y a aussi quelque chose qui dépasse l’analyse politique, relève presque de l’effet de souffle. Une génération entière s’est levée sur les braises de Mai 68. Et on en était les fruits. Pour nous, il s’agissait de porter ce combat jusqu’au bout, même si cela impliquait d’aller trop loin. On a porté cette fulgurance, dans nos erreurs même, d’avoir été d’une fidélité absolue aux mots d’ordre des années 1960 et 1970.

Ce souffle brûlant a parcouru notre génération, notre continent, nos vies. Voilà pourquoi nous n’étions pas repliés sur des chapelles, mais dans la continuité, la synthèse. On était aussi bien issus de l’insurrection autonome des années 1970 que des campagnes des BR et de la RAF. Il n’y avait pas de volonté d’avant-garde, on croyait simplement au mouvement de masse, qui impliquait toutes sortes de personnes, des maoïstes, des anars, des punks. Et l’on s’inscrivait dans une véritable fourmilière, qui mêlait aussi bien des Italiens que des Palestiniens ou des Turcs, avec une construction commune. On allait tous dans le même sens. Ce qui importait c’était ce qu’on faisait, pas les idéologies.

« Le souffle du tiers-monde »

Le livre permet aussi de détailler des pans beaucoup moins connus de notre histoire. Par exemple la période où nous avons été impliqués dans les luttes des squats à Barbès, aux côtés de travailleurs immigrés. On s’est installés dans ce quartier parisien après l’amnistie du pouvoir miterrandien, au moment où il y avait une arrivée massive de militants turcs, chassés par le coup d’état des militaires dans leur pays. C’étaient des militants révolutionnaires très bien formés, déterminés. Ils apportaient avec eux le souffle du tiers-monde, les luttes réelles du nouveau prolétariat. C’était une respiration hallucinante, de l’oxygène à forte dose, parce qu’ils comprenaient réellement les enjeux de la la lutte armée.

Notre volonté d’internationaliser la lutte a vite provoqué une répression.Quand on écrivait nos communiqués de revendication en arabe, c’était pour l’état une déclaration de guerre. Parce qu’on touchait au cœur de l’oppression de la classe ouvrière, à savoir les OS, arabes ou africains. De même, attaquer le siège d’Interpol comme on l’a fait en 1986 était tout sauf anodin. Le pouvoir socialiste a essayé de négocier un moment, cherchant à pacifier la région parisienne. Mais la branche qui a refusé la main tendue a fait face à une virulence extrême. C’était une guerre totale.

Face à cela, on a pris la décision lourde de ne pas quitter la France. On aurait pu partir en Amérique du Sud ou en Algérie, rejoindre des luttes sur place, mais on a choisi d’assumer, de refuser de baisser les yeux. Il ne s’agit pas d’orgueil mais de politique. Pourquoi les derniers combattants de la Commune se battent-ils encore quand tout est perdu, dans la montée du passage Julien-Lacroix, sur les dernières barricades ? Parce que reculer a ce moment-là invaliderait tout le reste. C’est un sentiment que tu ne peux saisir que dans l’affrontement total, quand ta peau fait partie d’un tout et que préserver ce tout implique de perdre la vie. C’était pareil pour les combattants républicains après la bataille de l’Èbre : ils ne lâchaient pas les armes alors que tout était perdu.

« L’ampleur de la défaite »

C’était évidemment très compliqué de se retrouver dehors après un quart de siècle. Les séquelles n’étaient pas seulement physiques, mais également existentielles. D’abord parce que j’étais un rescapé. Des quatre qui ont été enfermés sur le long terme, je suis le seul qui a une parole plus ou moins tranquille, qui ne vit pas dans le drame. Et la question s’est vite posée : pourquoi moi ?

Autre point qui m’a marqué lors de ma première libération : l’ampleur de notre défaite. Découvrant ce qui avait changé, je me mettais à la place des camarades, avec cette interrogation : comment ont-ils pu accepter ? Comment la situation présente est-elle imaginable ? Tout le monde s’est mis dans des refuges, des coquilles, des niches. En prison, je trouvais beaucoup plus de solidarité ; il y avait des luttes, des prisonniers politiques. Et à l’extérieur j’étais considéré comme un abruti parce que je parlais de communauté.

Je nous vois comme des lapins pris dans les phares, sans aucune vision d’horizon à dépasser. Notre génération a laissé réécrire l’histoire à un point qu’elle est méconnaissable, inhumaine. Certains disent que par notre échec on a condamné les révoltes. Mais je ne suis pas d’accord. C’est simplement que tout le monde a accepté le ronron gauchiste, la subversion permise. Et aujourd’hui, c’est très difficilement entendable : on ne fait rien que le système pourrait considérer comme une attaque. Parce que le cycle des années 1960 et 1970 est vraiment fini. On a mis du temps à comprendre que la fin d’AD s’inscrivait dans le début d’une nouvelle période, le néo-libéralisme. Soit le passage d’une histoire qui avait un sens à une inhumanité généralisée.

1 Il fut renvoyé en prison après une première libération en 2007, pour avoir expliqué dans un entretien à L’Express que son mutisme public sur la question était lié à son non-repentir.

2 Publié chez Agone, comme les autres ouvrages cités plus bas (sauf indication contraire).

3 Moviemiento Iberico de Liberacion et Groupes d’Actions Révolutionnaires Internationalistes, qui ont mené des campagnes d’attentats (sans victimes) contre le franquisme.

4 Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon, Georges Cipriani et Jean-Marc Rouillan, arrêtés en février 1987.

fn5 Les principaux acteurs de la Rote Armee Fraktion périrent « suicidé » en prison.

6 Référence à la déclaration de Winston Churchill lors de l’entrée en guerre de l’Angleterre dans la Seconde guerre mondiale, lequel expliqua à ses concitoyens que l’avenir serait chargé « de sang, de larmes et de peines ».

7 Noyaux Armés pour l’Autonomie Populaire, groupuscule maoïste qui assassina notamment le vigile coupable du meurtre de l’ouvrier de Renault Pierre Overney.

>8 Dans l’édito que Laurent Joffrin donne le 12 septembre dernier à Libération, il fait feu de tous bois contre AD, la dissociant notamment des expériences allemandes ou italiennes. Lire le billet de Thierry Discepolo sur le blog d’Agone, « Joffrin, tel quel ».

Émilien Bernard
CQFD, octobre 2018
« À la fin des années 1970, Paris avait pris une centralité dans la lutte armée européenne et internationale »

À l’occasion de la sortie de Dix ans d’Action directe (publié chez Agone),
écrit pendant les années 1990 mais jusqu’alors non publié car les membres d’Action
directe étaient tenus au silence par la justice, nous avons rencontré Jean-Marc Rouillan.

— Le livre raconte une histoire méconnue, effacée, y compris dans le mouvement ouvrier. Un travail de mémoire : c’était cela la première motivation pour écrire, puis publier ce récit ?

— C’est un livre qu’on a écrit, que j’ai écrit personnellement, mais toujours en discussion avec les autres « perpet’ », à un moment où on pensait qu’on ne sortirait pas vivants de la prison. On voulait donc raconter l’histoire la plus précise possible, en fonction bien sûr de ce qu’on pouvait écrire. Il y a donc deux manques dans ce récit : ce qu’on ne raconte pas car l’État n’est pas au courant, comment l’action internationale qui eut lieu à Paris à partir de la fin des années 1970, avec les BR [Brigades rouges] et la RAF [Fraction armée rouge]. Tout le reste est là, et constitue un document de sincérité. Il s’agit de regarder les gens dans les yeux et de leur dire : on a fait ça, on pensait ça ; vous pouvez critiquer, juger, mais faites-le sur une autre base que celle de la contre-propagande qui nous a ensevelis en vitrifiant l’histoire. Une histoire dont certains se souviennent quand même. À la Fête de l’Huma, j’ai rencontré des vieux prols, et des fils de vieux prols, qui se souviennent. Ils se souviennent de ce qu’était notre intention : faire payer les autres. On n’était pas être les zorros de la classe ouvrière mais on leur a apporté, comme on dit à propos du football, au moins du plaisir. Quand je suis allé visiter les Sanofi avec Philippe [Poutou], un vieux dirigeant de la CGT s’est penché vers moi et m’a dit : « Depuis que vous n’êtes plus là, ils font vachement plus les malins. » Donc on a voulu tout raconter, y compris en ne lésinant pas sur certains détails. Quand j’en entends aujourd’hui dire « Bientôt on va passer à la lutte armée », moi je veux leur dire « Vous ne savez pas ce que c’est. C’est quelque chose d’extrêmement dur. Ce n’est pas la fleur au fusil. »

— Tu écris dans l’avant-propos qu’il s’agit d’« une histoire d’Action directe ». Mais en réalité, quand on lit le livre, on se rend compte qu’il s’agit aussi d’une histoire de la France de l’époque. Tu racontes Action directe mais également un contexte général, qui a été lui aussi dissimulé, voire effacé.

— Il y a toute une génération, c’est connu pour l’Allemagne et l’Italie, qui a fait à l’époque le choix des armes. En France, on était confronté à un État qui était expérimenté, qui avait fait face à une véritable guerre civile avec l’Algérie, qui avait connu la guerre en Indochine, et qui était roué à la contre-insurrection, la contre-propagande, impliqués directement dans la répression antisubversive en Uruguay et en Argentine. Ils étaient en fait beaucoup plus forts qu’en Allemagne et en Italie. Avant même Action directe, il y avait des actions armées en France. Le chef de la police de Montevideo a été tué ici, comme le général bolivien qui a ordonné l’exécution de Che Guevara… Mais tout a été couvert par des amnisties : quand tu amnisties, officiellement tu te réconcilies, mais en fait tu effaces la mémoire. Et on a l’impression qu’en France il ne s’est rien passé jusqu’à ce qu’on refuse de se renier. Quand on est sortis de prison pour la première fois, ils sont venus nous voir pour nous dire qu’il fallait arrêter tout. Et tu sais, si on avait arrêté à ce moment-là, au moment de l’amnistie de Mitterrand [après l’élection de 1981], jamais on n’aurait entendu parler des actions qu’on avait menées à la fin des années 1970, jamais les gens n’auraient entendu parler d’Action directe et des autres groupes. Ce qui a aussi été effacé, c’est la dimension internationale d’Action directe. Dans nos commandos il y avait des Palestiniens, des Libanais, des Turcs, des Arméniens, etc. On n’a jamais été une organisation française. À la fin des années 1970, Paris avait pris une avait une effervescence d’engagement. On nous montre comme un petit groupe, mais il faut savoir, et je ne le dis pas pour la gloriole, qu’énormément de gens ont été impliqués, à différents niveaux, plus ou moins longtemps, dans la lutte armée.

— Pendant plusieurs années vous avez posé des bombes contre des bâtiments symboliques du pouvoir capitaliste et impérialiste, avant de vous en prendre physiquement à des personnes. Et dans le livre, cela semble aller de soi, cela ne fait pas l’objet d’une discussion particulière, comme s’il y avait un continuum entre les deux. Pour vous, finalement, c’était la même chose ?

— Oui, c’est la même chose. On est une organisation qui a tué, mais extrêmement peu, par rapport à d’autres. Et ce n’est pas parce qu’on était moins violents dans notre tête, ou plus pacifiques que les autres. Tuer, c’est une décision grave, qui ne se prend pas à la légère, d’où les détails que je donne dans le livre. Il faut vraiment choisir les moments stratégiques où tu vas le faire. Nous, on s’est rendu compte, à un moment donné, qu’on ne pouvait pas faire des grandes opérations d’enlèvement, comme celles qui avaient été menées par la RAF ou les BR…

— Vous avez hésité, à propos de Besse, entre le tuer ou l’enlever…

— Oui, on a envisagé les deux options. On aurait pu l’enlever, et essayer de mener une bataille politique, autour des prisonniers mais surtout des restructurations chez Renault et ailleurs. Mais on a pensé qu’on n’avait pas la force. Avec le recul, on se dit que ça nous aurait peut-être donné une respiration. Le tuer, ça a accéléré notre arrestation. Quand tu fais des erreurs tactiques, dans la guérilla, tu le paies cash. Ce n’est pas comme au NPA où tu peux te tromper de stratégie et, le lendemain des élections, tu te dis on a merdé, et on reprend de zéro. Dans la guérilla quand tu te trompes sur un truc tactique important, tu le paies cash. Et nous on l’a payé cash.

— Tu écris dans le livre que l’exécution de Georges Besse « appartient au patrimoine de notre classe ». Que veux-tu dire par là ?

— Quand tu fais une action qui parle autant aux gens, qui te dépasse, tu t’effaces. Tu as produit un truc, et tu te rends compte qu’il est repris par plein de gens. C’était fou les retours qu’on a eus des ateliers… C’était « On se sent plus forts en rentrant ce matin à l’usine. » Un peu comme après l’exécution de Tramoni [1]. Ça dépasse de très loin la poignée d’individus du commando, ça appartient à tout le monde. Quand une action comme ça entre en syntonie avec les idées de la classe, ou d’une partie de la classe, ce n’est pas toi, elle ne t’appartient pas.

— Quel rôle, finalement, avait pour vous la violence révolutionnaire ? On vous a souvent taxés de « substitutisme », au sens où vous auriez voulu faire « à la place des masses »…

— Dans les années 1980, avec le développement du néolibéralisme, on est à un moment où tout semble s’effondrer, et où l’idée se répand que la lutte de classe, c’est fini. Nous on porte un discours qui affirme le contraire, et on essaie de penser les changements de la période, la mondialisation, le rôle des institutions internationales, la nécessité d’internationaliser le combat, de relancer un projet stratégique antiimpérialiste. Mais c’est un projet qui arrive trop tard, on s’en rend bien compte. En tout cas ce qui est sûr, c’est qu’on ne voulait pas remplacer le mouvement révolutionnaire, on n’était pas dans les conneries dont me parlait Romain Goupil sur France Inter l’autre jour 2, la volonté d’« accélérer » les choses. On voulait, comme d’autres, raviver la lutte des classes, mais sans croire qu’on y arriverait seuls et seulement par la lutte armée. On a toujours pensé que, du tract au fusil, c’est la même lutte, c’est le même mouvement. On n’est pas une avant-garde, on est une réalité de l’antagonisme de classe dans ce pays. Et quand les masses et leurs organisations ne se battent plus, c’est sûr que les guérilleros ne vont pas se battre à leur place.

fn1. Vigile de Renault qui avait tué le militant de la Gauche prolétarienne Pierre Overney, en 1972.
fn2. « Le nouveau rendez-vous », France Inter, 20 septembre 2018 .

Julien Salingue
L'Anticapitaliste, 27 septembre 2018
Rouillan, une bataille pour la mémoire

Le principal fondateur d’Action directe publie « un » témoignage, à partir d’un texte écrit en prison il y a près de vingt ans.

Originaire de la région toulousaine, Rouillan adhère fin 1972 au Mouvement ibérique de libération (MIL), ancêtre des Groupes d’action révolutionnaire internationalistes (Gari), mouvement armé essentiellement
dirigé contre la dictature franquiste. Il partage alors un appartement à Barcelone avec Salvador Puig Antich, qui, quelques mois après avoir été arrêté, fut exécuté – garroté – dans une prison catalane. Rouillan échappe de justesse à cette funeste arrestation. Il est alors impensable pour le futur cofondateur d’Action directe (AD) de renoncer à une lutte radicale, « les armes à la main », à la suite du mouvement autonome et mû par « l’impulsion des Brigades rouges (BR) et de la Rote Armee Fraktion (RAF) ».

Né fin 1977, AD va durer quelque dix années et, à la différence d’autres groupes de lutte armée, prôner un engagement internationaliste constant. Après une première période (jusqu’en 1980) où le petit groupe s’investit dans différentes luttes avec des actions surtout symboliques, essentiellement en France, certains membres (dont l’auteur) sont arrêtés à la fin du septennat Giscard d’Estaing, puis graciés après l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée. Peu après, ils décident de renouer avec la lutte armée, en s’affairant à créer un « front anti-impérialiste », qui regroupera bientôt quelques éléments italiens, pliant pourtant déjà sous une répression massive, et surtout la dernière génération de la RAF et les Cellules communistes combattantes belges.

Un front transnational qui réussit quelques coups d’éclat, comme les assassinats du général français Audran, au cœur du complexe militaro-industriel hexagonal, de Georges Besse, PDG de Renault, ou, côté allemand, de l’industriel Ernst Zimmerman. Si AD fut le plus important groupe armé en France, l’affrontement n’atteignit jamais le niveau que connurent l’Allemagne et l’Italie.

Rouillan le reconnaît d’ailleurs volontiers, à la différence des organisations armées italiennes qui longtemps purent s’appuyer sur un fort mouvement populaire solidaire, ils développèrent leurs actions dans un contexte de reflux des luttes ou, quand bien même des mobilisations naissaient, « leur élan était toujours plus privé d’un contenu subversif ». Peu à peu, ils sont retrouvés isolés et traqués, jusqu’à leur arrestation en février 1987.

Malgré des formulations parfois grandiloquentes sur l’« engagement révolutionnaire » dans un style très marxiste-léniniste, ce « témoignage » donne à connaître « une histoire d’AD » et non « l’histoire d’AD ». Histoire peu documentée, dont Jann Marc Rouillan justifie ainsi l’intérêt : « L’interdit de témoigner de notre lutte que la justice a fait peser sur nous depuis trente ans est levé. La bataille de la mémoire a commencé »…

Olivier Doubre
Politis, 21 septembre 2018
Dix ans d’Action directe

Libéré des contraintes du contrôle judiciaire qui lui interdisait, entre autres, de s’exprimer sur les faits pour lesquels il avait été condamné, Jean-Marc Rouillan nous livre un témoignage essentiel  : celui d’un des cofondateurs d’Action directe.

Chroniquant une interview de Jean-Marc à l’occasion de la sortie du livre, Libération ne peut s’empêcher de titrer  «  Jean-Marc Rouillan livre sa saga sanglante  ». Preuve que l’entreprise de délégitimation et de dépolitisation de la question de la violence du mouvement révolutionnaire a encore de beaux jours devant elle… On se souviendra ainsi du titre du même journal à l’occasion de l’exécution par la RAF (Rote Armee Fraktion, Fraction armée rouge) de l’ancien nazi Hans-Martin Schleyer, devenu chef du patronat allemand  «  RAF-RFA, la guerre des monstres  ».

Continuons le débat  !

Ce livre en dérangera plus d’unE. En premier lieu les flics, les juges, et la plupart des journalistes qui, depuis quarante ans, ont participé au black out et à la désinformation sur Action directe (AD). Il dérangera également celles et ceux qui, par opportunisme ou par inconséquence, n’ont pas levé le petit doigt lorsque la répression de l’État a frappé durement les camarades d’AD, et ont entretenu la légende d’un petit groupes d’alluméEs sans histoire et sans légitimité.

Méthodiquement, Jean-Marc égraine la liste des actions revendiquées par AD, de la première – le mitraillage du CNPF (Conseil national du patronat français, ancêtre du Medef) le 1er mai 1979 – jusqu’aux arrestations de Vitry-aux-Loges en février 1987, qui mirent un point final aux actions de l’organisation. Le nombre des actions est impressionnant, la logistique déployée également. Le nombre de camarades impliquéEs dans la préparation et la réalisation des actions démonte définitivement la légende du «  petit groupes d’activistes coupés des masses  ». Mais ce qu’on retiendra surtout de cette lecture, c’est le caractère internationaliste et anti-impérialiste de ce combat. Un exemple parmi d’autres : la campagne contre la tenue du G7 à Versailles de juin 1982. Action directe décide alors de frapper les représentations en France du FMI et de la Banque mondiale.

On ne peut cependant réduire Action directe à un groupe de lutte armée clandestin. La plupart de ses membres sont issuEs du mouvement autonome et du mouvement libertaire, beaucoup avant leur clandestinité ont mené des batailles syndicales, des grèves au sein de leurs entreprises. Après l’amnistie arrachée à Mitterrand en 1981, l’orientation prioritaire d’AD était l’implantation dans les quartiers populaires, notamment dans le quartier Barbès où l’organisation tenait plusieurs squats politiques et d’habitation, en coordination avec des camarades d’organisations turques. Cette expérience riche fut interrompue par la répression policière qui ne cherchait qu’à criminaliser les camarades depuis leur sortie de prison.

Dans la dernière partie du livre, Jean-Marc amorce un retour critique, et invite à un débat collectif  : «  Nous avons échoué. Il est impossible de le contester. Mais il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec. Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble.  »

Paru sur le site du NPA

Alain Pojolat
Site du NPA, 21 septembre 2018
Quand les membres d'Action directe racontent leur histoire

Deux livres importants retracent l’histoire d’Action directe, l’organisation anarcho-communiste qui a mené une guérilla sanglante en France entre 1977 et 1987, du point de vue de ses militants : Dix ans d’Action directe, de Jean-Marc Rouillan (Agone) et Action directe, les premières années, d’Aurélien Dubuisson (Libertalia). Rencontres.

Vêtu d’un t-shirt aux couleurs du Ménilmontant Football Club 1871 – un club antifasciste parisien –, Jean-Marc Rouillan fume cigarette sur cigarette – de la marque Che Rouge, à l’effigie du guérillero argentin, ça ne s’invente pas. Le cofondateur d’Action directe (AD), âgé de 66 ans (il en a passé 28 en prison), vit toujours la politique à fond – la plus remuante, évidemment. Ce 18 septembre à la librairie Le Monte-en-l’air, dans le XXe arrondissement de Paris, il présente son « témoignage » qui paraît aux éditions Agone : Dix ans d’Action directe. Toutes les générations du mouvement autonome sont là, de la jeune garde de l’Action Antifasciste Paris-Banlieue aux plus anciens, comme l’ex-membre d’AD Helyette Bess, figure respectée de la constellation anarchiste, âgée de 88 ans.

À propos des premières années du groupe, qui a mené une guérilla sanglante contre le « Parti de l’entreprise » et pour l’« autonomie du prolétariat » en France entre 1977 et 1987, Jean-Marc Rouillan écrit : « Mon quotidien, c’était de ne pas avoir de quotidien. Je vivais comme j’avais toujours vécu depuis mes dix-sept ans, au rythme des tâches politiques. » Le rythme a bien sûr ralenti depuis son incarcération en 1987, avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani, pour les assassinats de l’ingénieur général de l’armement René Audran, et du PDG de Renault, Georges Besse. La conviction du révolutionnaire et son attachement au courant autonome, en revanche, sont toujours intacts. « Au bout de 25 ans, je me retrouve à l’extérieur et je vois ce qu’est devenue la société, c’est un peu angoissant, raconte-il pendant le débat avec son accent toulousain. Je me demande comment les camarades qui sont restés dehors ont pu accepter ça sans réagir, sans des formes d’organisation différentes que le jour le jour. »

Son livre, qu’il décrit lui-même comme « un document brut et brutal », a été rédigé à la fin des années 1990, alors qu’il sortait de sept ans d’isolement, à la centrale de sécurité de Lannemezan. Jusqu’à la fin de sa liberté conditionnelle, le 18 mai 2018, il devait « s’abstenir de toute intervention publique relative à l’infraction commise ». Le texte n’était donc pas sorti. Resté dans son jus, il paraît aujourd’hui car, comme il l’écrit : « La bataille de la mémoire a commencé. » On n’y trouvera nulle trace de repentir. Simplement un récit subjectif des faits, qui débouche sur un « constat d’échec ». À ceux qui réduisent AD à « quelques militants perdus », l’auteur réplique toutefois : « AD compte dix ans d’histoire combattante au cours desquelles près de trois cents militants ont été arrêtés en tant que membres, appuis logistiques ou sympathisants. […] Aucune guérilla politiquement isolée ne peut être active aussi longtemps à un tel niveau. »

Pour comprendre les mythe et contre-mythes charriés par l’histoire controversée d’AD, nous avons interrogé plus longuement Aurélien Dubuisson.

— Comment une organisation telle qu’Action directe (AD)a-t-elle pu voir le jour ?

— Aurélien Dubuisson : Action Directe apparaît à la fin des années 1970. À cette période, les deux principales organisations d’extrême gauche qui ont marqué l’après-68 [la Gauche Prolétarienne et la Ligue communiste] sont dissoutes depuis 1973. L’Autonomie ouvrière (une nouvelle tendance politique venue d’Italie) est quant à elle à son apogée. Il arrive que certaines mobilisations parisiennes réunissent plusieurs milliers d’autonomes, si l’on se réfère aux témoignages. À cela il faut ajouter que le fait armé était relativement diffus, et qu’il n’était pas rare de relever des attentats revendiqués par des groupes autonomes aux sigles éphémères. Quelques militants espèrent alors donner une cohérence à ce magma politique en l’organisant au sein d’une coordination.Celle-ci est dotée d’une branche militaire qui va multiplier les attentats dès 1977 et va se structurer progressivement pour apparaître au grand jour en 1979 sous le sigle « Action directe ». Cette histoire n’est évidemment pas franco-française et il faut souligner l’influence qu’ont eu les mouvements italiens et allemands (pour ne citer qu’eux). C’est une période où les images, les témoignages et les textes théoriques traversent tes frontières pour irriguer le mouvement français. C’est aussi une époque traversée par des conflits sociaux très durs : on pourrait ici parler des restructurations de l industrie sidérurgique qui occasionnent des conflits en cascades, ou encore des mobilisations anti-nucléaires. Bref c’est un ensemble de conditions, inhérentes ou non au contexte français, qui vont favoriser l’émergence d’AD.

_— Qui sont les premiers intégrants d’AD ? Jean-Marc Rouillan défend que sa génération
« n’était pas sectaire », était-ce le cas ?_

— La signature parle d’elle-même : Action directe. Ces militants avaient décidé de faire primer la pratique sur la théorie, sur  l’idéologie. Il y a cette célèbre formule de Lénine : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » Au moins jusqu’en 1982, les membres de la première mouture du groupe auraient préféré dire : « Sans  pratique révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » C’est donc, avant tout, une pratique commune qui les réunit. Cette primauté de la pratique suppose qu’AD était idéologiquement hétérogène : s’y trouvaient des marxistes, des anarchistes ou encore des conseillistes. Certains avaient une histoire plutôt liée à I’antifranquisme, quand d’autres avaient fait leurs premières armes au côté l’Autonomie parisienne. On ne peut  donc  pas faire la synthèse de cette histoire en partant d’une seule trajectoire militante. D’ailleurs, Jean-Marc Rouillan a l’honnêteté d’admettre cela lorsqu’il sous-titre son ouvrage « un témoignage ». Un témoignage parmi tant d’autres, et qui ne fera certainement pas l’unanimité. C’est suivant cette idée qu’il m’a paru juste d’intégrer dans mon ouvrage l’intervention de plusieurs militants, chacun ayant une vision  singulière de cette histoire.

— Comment se sont-ils formés à cette pratique? Vont-ils héritée d’expériences familiales, historiques ?

— Certains ont pris les armes très jeunes, comme Jean-Marc Rouillan qui entre en clandestinité dès le début des années 1970. Il en témoigne d’ailleurs dans une série d’ouvrages publiés chez Agone sous le titre De mémoire. Et puis il ne faut pas oublier qu’il y a des précédents à Action Directe : la NRP (Nouvelle Résistance populaire, mouvement armé de la Gauche prolétarienne) dès 1970, les Brigades internationales, les Napap (Noyaux armés pour l’autonomie populaire) les GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes), tous ces groupes avaient mené des opérations armées sur le sol français, et ce, bien avant la création d’AD.

— Pensaient-ils sincèrement que leur action minoritaire allait entrainer les masses ?

— Je pense que  la question est posée à l’envers. Beaucoup ne se considéraient pas comme une avant-garde et agissaient dans l’optique d’appuyer des mouvements préexistants. De fait cela entraîne la caducité de l’adjectif « minoritaire » : ils se voient comme une minorité dans un mouvement beaucoup plus large. Bien que l’on puisse discuter le bien-fondé de leur stratégie, on ne peut cependant pas nier leur effort d’intégration à la situation politique du moment. C’est un élément qui apparaît d’ailleurs nettement à la lecture des premiers communiqués de revendication : les attentats s’inscrivent toujours dans le prolongement d’une mobilisation en cours. Ils ne sont donc pas censés entraîner les « masses », ils sont juste là pour les appuyer. Alors évidemment, cette stratégie n’est pas désintéressée, et il s’agit bien d’amener les pratiques militantes à se radicaliser et, comme tout bon  révolutionnaire, beaucoup devaient espérer une militarisation du mouvement social.

— Jean-Marc Rouillan soutient que la guérilla était seulement « un moment, une partie du mouvement, qui n’excluait pas les autres ». Êtes-vous d’accord ? A-t-on tendance à effacer le reste.

— Cela  rejoint ce que je disais précédemment. Au moins pour  les premières années, le groupe espère s’inscrire dans un mouvement large en essayant de capter les mobilisations qui ponctuent la vie politique française.Mais l’histoire d’AD n’est pas monolithique et on peut considérer qu’à partir de 1982 la répression et les scissions ont largement limité l’effet d’une telle stratégie. Beaucoup de militants se font interpeller, et ceux qui passent à travers les mailles du filet décident de passer des alliances avec des groupes étrangers (notamment avec la RAF – Fraction armée rouge – en Allemagne). Pour donner une cohérence d’ensemble à cette tentative de coordination internationale, il paraît évident que le discours et les cibles d’AD évoluent. Les attentats ne répondent plus forcément à l’actualité française, ce qui rend parfois leurs initiatives nébuleuses. D’ailleurs on perçoit encore les effets de cela, et nombreuses sont les théories qui convoquent l’imaginaire du complot pour expliquer un attentat qui échappe à une grille de lecture franco-centrée. L’affirmation de Jean-Marc Rouillan est donc à relativiser. AD a essayé de s’inscrire dans un mouvement plus large, et a parfois réussi dans ses premières années. Toutefois certains choix stratégiques associés aux  vicissitudes du moment ont limité cette volonté d’ancrage.

— D’autres organisations d’extrême gauche considéraient qu’AD se coupait des masses en ayant recours à « violence révolutionnaire »…

— C’est évident. Depuis maintenant plus d’un siècle, la question de l’usage ou non de la violence, sous toutes ses formes, constitue l’un des principaux points de rupture distinguant notamment révolutionnaires et réformistes. Il n’est donc  pas étonnant que des organisations ayant des pratiques institutionnelles aient fustigé les agissements d’AD. L’inverse serait d’ailleurs étonnant. Mais j’irai plus loin, chez les révolutionnaires eux-mêmes, les méthodes d’AD étaient loin de faire  l’unanimité. Par exemple, nombreux furent les anarchistes qui, pour différentes raisons, se sont farouchement opposés à AD.

— Pensez-vous qu’aujourd’hui la société est prête à analyser froidement celle histoire ?

— La société française entretient un rapport fantasmatique à l’histoire d’Action directe. De toute évidence, si des travaux historiques et des témoignages peuvent lever les parts d’ombre et démêler le vrai du faux, c’est positif. Espérons que  le témoignage de Jean-Marc Rouillan ne sera pas une nouvelle occasion de l’incriminer. Pour cela, chacun doit appréhender son ouvrage pour ce qu’il est : une archive.

Propos recueillis par…

Mathieu Dejean
Les Inrockuptibles, 20 septembre 2018
Action directe : le terrorisme à la française

Le nouveau rendez-vous

À l’occasion de la sortie du livre écrit par Jann Marc Rouillan, Dix ans d’Action directe, aux éditions Agone, nous revenons sur dix ans d’histoire de terrorisme à la française. Un débat éditorialisé par Christophe Bourseiller. Avec Clémence Badault, journaliste, auteure du documentaire Action directe un terrorisme à la française (2007), Isabelle Veyrat-Masson, historienne et sociologue des médias au CNRS et Romain Goupil, réalisateur.

Nous discuterons de l’histoire du groupe anarcho-communiste des années 1980, rendu illégal dès l’année 1982 pour apologie à la lutte armée. C’est la première fois que le co-fondateur du mouvement livre les détails de leur histoire. Plus de 80 attentats et assassinats revendiqués par la formation terroriste. Qu’est-ce qui différencie le groupe Action directe d’autres groupes terroristes ? Quelle a été l’idéologie politique sous-jacente du groupe ?

Laurent Goumarre & Christophe Bourseiller
France Inter, 20 septembre 2018
Jean-Marc Rouillan, ancien d’Action directe, « vieux monsieur qui a toujours des idées révolutionnaires »


Sous un front sillonné par des rides profondes, Jean-Marc Rouillan, le cofondateur du groupe armé d’extrême gauche Action Directe qui a passé « un quart de siècle derrière les murs » pour assassinats, se voit comme un « vieux monsieur qui a toujours des idées révolutionnaires ». Et n’exprime aucun regret.
   Arrêté en 1987, Jean-Marc Rouillan, condamné à perpétuité pour les assassinats du général René Audran et du PDG de Renault, Georges Besse, a passé 24 ans en prison, dont plus de sept à l’isolement.
  Figure historique d’Action Directe, groupe d’obédience marxiste-léniniste qui prônait « la lutte armée contre l’État », avec notamment Joëlle Aubron (décédée), Nathalie Ménigon, Georges Cipriani ou encore André Olivier, son organisation a revendiqué ou s’est vu attribuer près de quatre-vingt attentats.
  N’étant plus sous le coup d’aucune condamnation que depuis mai, son livre rédigé en prison – Dix ans d’Action directe (Agone), signé Jann Marc Rouillan (« une vieille graphie gasconne », précise-t-il avec son accent toulousain) – n’a pu paraître que mi-septembre.
  Fini la guérilla. Le « vieux monsieur » de 66 ans « ne court plus aussi vite, il ne peut pas être dans le black bloc ». « Il fait ce qu’il peut avec les armes qui sont les siennes aujourd’hui », sourit-il.
  Dangereux ? « On m’honore beaucoup à le croire, s’amuse-t-il, je suis surveillé, écouté, suivi. »
  Dans son polo au crocodile avec col relevé, ce désormais grand-père, qui avait rejoint les anti-franquistes alors qu’il n’avait pas 20 ans, se présente comme un « retraité, heureux », avec ses 53,97 euros de retraite mensuelle. Dans la région toulousaine où il coule « une vie paisible », Jean-Marc Rouillan jardine, « flemmarde », écrit, des scenarii de films notamment.
  Son livre est « un document brut et brutal », dont il ne renie pas les descriptions froides et détaillées, comme celles des assassinats du général Audran et de Georges Besse.
  « La lutte armée, c’est pas du rêve, c’est de l’action concrète. Et parfois il y a du sang. Des fois, il y a des gens qui meurent, que ce soient des camarades ou des adversaires », argue-t-il.
  « Ce livre est là pour apporter un matériel à des gens qui veulent se pencher sur cette histoire, un matériel qui ne soit ni un rapport de la police, ni la presse ». C’est « le dernier engagement envers tous les camarades qui ne se sont pas relevés de la prison, morts ou gravement malades ».
  Sans ambages, il lâche ce constat : « Il n’y a pas de repenti chez nous. »
  « J’assume », dit Jean-Marc Rouillan. Comme en 2008, lorsqu’il avait suggéré lors d’une interview ne pas nourrir de regrets pour l’assassinat de Georges Besse. Une déclaration qui lui avait valu d’être renvoyé en prison 1.
  « On n’a mené aucune action à la légère. C’est presque notre seule vraie victoire, on voulait aller jusqu’au bout, on est allé jusqu’au bout, quelles que furent les années de prison. »
  « On nous a toujours proposé la négociation: on reniait et on pouvait sortir. Mais on n’était pas dans ce marchandage », dit-il.
  « Je considère que mes années de prison font partie de ma militance », déclare cet « abolitionniste », interdit de vote à vie, qui n’a eu de cesse de dénoncer « la dictature pénitentiaire, instrument de torture. »
  Et de raconter sa sortie des Baumettes fin 2007, à l’aube, à l’arrière d’un fourgon : « On vous largue à un arrêt de bus avec un ticket qui s’appelle – sans rigoler – le pass liberté, et vous vous retrouvez dans un bus bourré de monde, jeté à la rue. »
  Jean-Marc Rouillan a de nouveau été condamné en 2016 à de la prison ferme, lorsqu’il avait jugé les auteurs des attentats de 2015 « courageux », mais sa peine avait alors été aménagée.
  Quand il ne jardine pas, il fait la promotion de ses livres, participe à des débats, dans « les centres sociaux, avec les prisonniers politiques », a des contacts avec « les banlieues, les ZAD, le mouvement antifasciste ».
  L’antifascisme reste son combat, la prison sa haine : « Totalement impliqué dans le soutien » au militant Clément Méric, mort en 2013 après une bagarre avec des skinheads qui viennent d’être jugés, il refuse « qu’on se réjouisse d’une condamnation à une longue peine, même pour des fascistes ».

————

fn1. Curieuse affirmation : l’absence de regret serait un délit condamné par la loi française ?! Sur le détail de cette affaire lire « Retour sur les conditions de rupture d’une semi-liberté ». [ndlr]

Marie Giffard
Agence France Presse, 20 septembre 2018
Action directe : Jean-Marc Rouillan livre sa saga sanglante

Désormais libre de sa parole, l’ancien membre du groupe terroriste publie ce mercredi Dix Ans d’Action directe, que Libération a pu lire en exclusivité. Il retrace le parcours de ses militants, depuis l’activisme antifranquiste jusqu’aux assassinats et au démantèlement de l’organisation, en 1987.

Toulouse, le 26 août en fin d’après-midi. Chemise blanche, jean, baskets, clope au bec : de prime abord, Jean-Marc Rouillan, 66 ans – vingt-huit ans de prison dont dix à l’isolement – a l’air d’un vieux marlou à la retraite. Difficile d’imaginer que ce sexagénaire au crâne rasé fut l’un des fondateurs d’Action directe (AD), ce groupe terroriste d’extrême gauche auteur de 80 attentats et des assassinats du général René Audran et de Georges Besse, le PDG de Renault. Interpellés le 21 février 1987 dans une ferme isolée de Vitry-aux-Loges (Loiret), Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani ont été condamnés à la perpétuité en 1989 à Paris. Une longue peine assortie de l’interdiction de s’exprimer sur les faits pour lesquels ils avaient été jugés. La fin de sa conditionnelle, le 18 mai 2018, autorise Jean-Marc Rouillan à livrer sa version de l’histoire. Une plongée dans les années de plombs d’AD intitulée Dix Ans d’Action directe (Agone, 412 pages, 22€) dont Libération a eu l’exclusivité avant sa parution. [En fin d’article, lire l’éditorial de Laurent Joffrin sur le sujet.]

Réduit de moitié par rapport au texte original, le livre alterne les passages relatant précisément le quotidien de la lutte armée d’AD entre 1977 et 1987, et ceux consacrés aux analyses et débats politiques au sein du groupe. Livrés dans leur jus dialectique du moment, ces derniers sont pour le moins difficiles à capter sans se référer en permanence aux nombreuses notes rajoutées par l’auteur. Le livre n’a pas été expurgé du récit, cru et dénué de tout souci d’édulcorer les détails les plus choquants, des assassinats de René Audran et de Georges Besse. Cela aurait été « incohérent avec l’idée du bilan qui doit être fait avec toute la franchise et l’honnêteté nécessaires », justifie Thierry Discepolo, l’éditeur marseillais. « Après l’avoir lu, l’une des anciennes membres d’AD a dit que les descriptions des “exécutions [étaient] trop brutales”, rapporte Rouillan. Ce texte a été rédigé en prison au milieu des années 1990, à notre sortie des quartiers d’isolement. Il témoigne de la dureté du moment. Nous avions décidé de raconter sans les édulcorer nos décisions, nos actes et les choix de nos vies militantes. C’est un document historique à prendre comme tel. Les armes et la lutte armée n’ont rien de romantique ! On tuait et on était prêts à mourir. C’était forcément brutal. Si j’écrivais ce livre aujourd’hui, je n’écrirais pas la même chose.» Trente ans après sa condamnation, Rouillan ne se repent pas : « Tout au long de notre détention, on nous a demandé de le faire. Si on avait accepté, on aurait certainement été libérés plus tôt, comme les repentis en Italie. Pour nous, c’était la négation de ce que l’on avait fait mais c’était aussi la négation des victimes. Assumer jusqu’au bout la responsabilité de ce que nous avions fait était aussi une forme de respect à leur égard. »

Retour en arrière. Nous sommes au siècle dernier, au début des années 1970. Âgé de 20 ans, Rouillan s’engage dans la « guérilla » contre le régime de Franco au sein du MIL puis des Gari, deux groupes anarcho-libertaires. Braquages de banques en Espagne et en France, imprimerie clandestine, attentats, enlèvement du directeur de la banque de Bilbao à Toulouse. Le 25 septembre 1973 à Barcelone, il échappe de justesse au piège tendu par l’unité spéciale de la police franquiste qui traque les membres du MIL. Salvador Puig Antich, 23 ans, est arrêté au cours de la fusillade. Condamné à mort par un tribunal militaire, il est garrotté le 2 mars 1974. « Durant toutes ces années, j’ai eu plus de proches qui sont morts que d’adversaires », affirme Rouillan . La même année, en décembre, il est interpellé dans une voiture remplie d’armes et d’explosifs lors d’un contrôle place du Colonel-Fabien à Paris. Incarcéré à la prison de la Santé, il y retrouve Mario Ines Torres et Michel Camilleri, membres des Gari arrêtés quatre mois plus tôt à Toulouse. «On se connaissait depuis les comités d’actions lycéens de l’après-Mai 68 à Toulouse. Nous étions exactement ce que sont les “petits” cagoulés des manifs d’aujourd’hui. On allait au carton contre les flics. On vivait ce moment sans avoir de recul historique.» Entre deux manifs, la bande « traîne » au local de la « vieille CNT », le syndicat anarchiste où se retrouvent les exilés de la guerre d’Espagne. « La plupart d’entre nous étaient des fils de réfugiés espagnols, relate-t-il dans son récit. Partout où nous allions, nous pouvions voir le portrait de ceux tombés contre le “généralissimo”, morts au combat, fusillés ou garrottés. »

Assignés à résidence

En 1977, deux ans après la mort de Franco, bénéficiant d’une amnistie partielle, les détenus des Gari sont libérés. Assignés à résidence à Toulouse, ils ne lèvent pas le pied, continuant à s’activer au sein des milieux autonomes, en pleine effervescence à Milan et à Paris. « Nous respections le pointage hebdomadaire sans tenir compte de l’assignation. Nous vivions donc six jours sur sept dans la clandestinité en déjouant les filatures et les surveillances », raconte Rouillan. Le groupe se renforce de « vieux de la vieille de l’autonomie », et de « militants d’extrême gauche en rupture de leurs organisations ». « C’était une période socialement agitée où nous avions le sentiment de faire partie de l’histoire », confie aujourd’hui un ancien d’AD. « À cette époque, on pouvait tout aussi bien rencontrer Félix Guattari à Paris, qui nous avait affirmé son soutien, que des militant(e)s de l’ex-comité de lutte de Lip de Palente [un quartier de Besançon, ndlr] dont certaines ont assuré la logistique d’Action directe au moins jusqu’en 1981 », relate Rouillan.

Dans un même temps, ils tissent des liens avec les membres de la Fraction armée rouge (RAF) allemande. Des organisations palestiniennes leur ouvrent leurs camps d’entraînement au Liban. En 1979, ils décident d’« internationaliser » leur action, s’organisent en « coordination autonome » et passent à la « guérilla » sous le nom « Action directe ». « Nathalie Ménigon avait travaillé comme secrétaire avant de militer à la CFDT ; Joëlle Aubron était issue d’une famille bourgeoise et vivait dans les squats ; Georges Cipriani était OS chez Renault où il avait assisté à l’exécution de Pierre Overney [un militant maoïste, ndlr] par un vigile de l’entreprise. La plupart des militants venaient de l’autonomie, décrit Rouillan. Il y avait aussi des ex-maos ”établis” comme ouvriers dans les usines, des fils d’immigrés. Nous appartenions à l’histoire du prolétariat comme ceux de la Commune de Paris et les révolutionnaires mexicains et russes de 1910 et 1917. »

Familles d’immigrés

A Paris, leur première «campagne» débute le 1er mai 1979 avec le mitraillage en plein jour de la façade du Conseil national du patronat français (CNPF), l’ancêtre du Medef. Le 14 mars 1980, ils font sauter les locaux de la DST et mitraillent deux jours plus tard la façade du ministère de la Coopération. Branchés sur les fréquences policières, ils réussissent à échapper aux arrestations. Le 27 mars 1980 cependant, une vingtaine de membres d’AD, parmi lesquels des Italiens de Prima Linea (un groupe terroriste transalpin), sont interpellés. Se faisant passer pour des émissaires du terroriste Carlos, les limiers des RG réussissent, avec l’aide d’un indicateur, à «enfumer» Rouillan et Ménigon, qui «tombent» à leur tour le 13 septembre 1980 à Paris et filent en prison. Amnistiés par François Mitterrand quelques mois après son élection, les détenus d’AD recouvrent leur liberté en 1981. A Paris, tout en se préparant à «frapper» à nouveau, ils ouvrent une « base rouge » à Barbès. Ils squattent des immeubles, où ils recrutent des militants et logent plus d’une centaine de familles d’immigrés, en majorité turques. « C’était une période très complexe à gérer, raconte Rouillan. On avait le cul entre deux chaises. Le jour, on négociait avec la préfecture pour obtenir des papiers pour les Turcs, et la nuit on faisait péter un truc ou on se bastonnait avec les flics avec des pierres en sachant qu’on avait un stock d’armes sous le squat. »

Le 1er août 1982, une scission fracture AD. «Nous voulions mettre les armes entre parenthèses le temps de réfléchir à d’autres formes de lutte», explique l’un de ceux qui décident alors de prendre leurs distances. Le 18 août 1982, le gouvernement socialiste dissout Action directe après une interview de Rouillan dans Libération où il revendique trois attentats contre des établissements bancaires américains et israéliens à Paris. Considérablement réduits, les « jusqu’au-boutistes » d’AD poursuivent leurs actions. Le 31 mai 1983, avenue Trudaine à Paris, deux policiers sont tués au cours d’une fusillade. Le 14 octobre, avenue de Villiers lors d’une attaque de banque, deux policiers sont blessés et Ciro Rezzato, un Italien de Prima Linea, est tué. En 1984, AD fusionne avec la Fraction armée rouge. Le 25 janvier 1985, l’ingénieur général de l’armement René Audran est « exécuté » devant son domicile à La Celle-Saint-Cloud (Yvelines). Une semaine plus tard, Ernest Zimmermann, président des industries aérospatiales allemandes, est assassiné à Munich. Le 17 novembre 1986, l’assassinat de Georges Besse à Paris sonne le glas d’Action directe. Le 21 février 1987, à 21 heures, Rouillan, Ménigon, Aubron et Cipriani sont interpellés par le Raid dans leur planque de Vitry-aux-Loges. « Nous avons échoué. Il est impossible de le contester. Mais il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec. Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble », écrit Rouillan dans les dernières pages de son récit. Avant de conclure l’entretien, il ajoute : « Je suis prêt à en débattre. Je m’attends à ce que ce soit épuisant, mais je n’ai jamais aimé les situations confortables. »

Jean-Manuel Escarnot
Libération, 12 septembre 2018
L'éditorial du directeur de la publication

Absurde

Comment les défenseurs d’une cause, agissant au sein d’une démocratie, passent-ils à la violence armée, c’est-à-dire au terrorisme ? Comment des militants convaincus d’œuvrer pour l’humanité deviennent-ils des assassins ? Ces questions nous ont paru suffisamment brûlantes pour consacrer deux pages aux souvenirs de Jean-Marc Rouillan, principal animateur du groupe Action directe dans les années 1970 et 1980, lequel a procédé a une série « d’exécutions » humainement injustifiables et politiquement absurdes, ne suscitant qu’effroi et dégoût dans la société. Dans cette plongée au cœur de la saga sanglante du groupe, qui est un document historique, un détail ouvre une piste. Dans la préface du livre, exempt de tout repentir, on lit qu’il s’agissait « de triompher du nazisme quotidien qui menace l’Europe ». Référence éclairante : à cette époque, l’Allemagne venait d’être gouvernée par Willy Brandt, opposant historique à Hitler. Le même était donc le fourrier du nazisme ? Absurde, évidemment. Mais cette absurdité explique bien des choses. Énumérant ses raisons, Rouillan se livre aux mêmes renversements sémantiques. Les démocraties, dit-il, sont des dictatures, les libertés des ruses du capital, les forces qui luttent pacifiquement pour la classe ouvrière des traîtres à cette même classe. C’est donc bien l’inversion orwellienne du langage qui permet de justifier l’injustifiable. Puisse la lecture du livre faire réfléchir, dans le monde militant ou intellectuel, ceux qui se livrent aux mêmes falsifications sémantiques, qui voient la démocratie comme une tyrannie et ses défenseurs telles des marionnettes d’un ordre répressif.

Lire une analyse de ce texte par le préfacier sur le blogAgone : « Joffrin, tel quel »

Laurent Joffrin
Libération, 12 septembre 2018
Jann Marc Rouillan au séminaire Savoirs des luttes et luttes des savoirs
Le jeudi 21 février 2019    Bagnolet (93)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d’Action directe »
Le jeudi 14 février 2019    Montreuil (93)
Soirée de soutien à Georges Ibrahim Abdallah avec Jann Marc Rouillan
Le samedi 2 février 2019    Bordeaux (33)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d’Action directe »
Le mercredi 23 janvier 2019    Montpellier (34)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d’Action directe »
Le vendredi 11 janvier 2019    Marseille (13)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le lundi 31 décembre 2018    Notre-Dame-des-Landes (44)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le vendredi 21 décembre 2018    Nantes (44)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d’Action directe »
Le jeudi 20 décembre 2018    Montpellier (34)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le samedi 15 décembre 2018    Agen (47)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le dimanche 18 novembre 2018    Dijon (21)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le samedi 17 novembre 2018    Bruxelles (0)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le vendredi 2 novembre 2018    Nantes (44)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le mercredi 31 octobre 2018    Berrien (29)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le mardi 30 octobre 2018    Rennes (35)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le jeudi 18 octobre 2018    Plougonver (22)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le jeudi 18 octobre 2018    Neuvy-Saint-Sépulchre (36)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le mardi 16 octobre 2018    Nîmes (30)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le samedi 13 octobre 2018    Genève (0)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le jeudi 11 octobre 2018    Saint-Étienne (42)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le vendredi 28 septembre 2018    Toulouse (31)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le mercredi 26 septembre 2018    Marseille (13)
Rencontre avec Jann Marc Rouillan : « Dix ans d'Action directe »
Le mardi 18 septembre 2018    Paris (75)
Jann Marc Rouillan à la Fête de l'Humanité pour « Dix ans d'Action directe »
Du vendredi 14 au samedi 15 septembre 2018    La Courneuve (93)
Réalisation : William Dodé