couverture
Dix ans d’Action directe
Un témoignage, 1977-1987
Édition établie et préfacée par Thierry Discepolo
Parution : 12/09/2018
ISBN : 9782748903683
Format papier : 412 pages (12 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

Format numérique
16.99 €

Commander

Lire en ligne 
Format PDF 

Accès libre

PDF 
EPUB 

Table des matières

Préface par Thierry Discepolo

Avant-propos. Une histoire d’Action directe

I. L’héritage du grand Mai (1977-1979)

II. Les premières actions (1979-1980)

III. La prison et l’amnistie (1980-1982)

IV. Une phase de transition (1981-1982)

V. De nouveau dans la clandestinité (printemps-été 1982)

VI. La construction du front (fin 1982-début 1984)

VII. Unité des révolutionnaires en Europe de l’Ouest (1984-1985)

VIII. La guérilla ouest-européenne ébranle le centre impérialiste (fin 1984-mi-1986)

IX. Attaquer le Parti de l’entreprise (fin 1985-fin 1986)

X. Le coup de grâce (hiver 1987)

Glossaire de quelques organisations

Préface

Dans la « Note de l’éditeur » qu’il donne en 1977 au recueil des Textes des prisonniers de la Fraction armée rouge et dernières lettres d’Ulrike Meinhof qu’il fait paraître dans sa maison d’édition, François Maspero souligne qu’il répond à la demande d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe, souhaitant faire la preuve par là que leur camarade ne s’est pas suicidée mais fut assassinée. Puis Maspero déclare qu’en ce qui le concerne il avait déjà précisé son sentiment en mai 1976 :

Ulrike Meinhof est notre camarade. Nous l’avons connue au début des années 1960 et 1961, lorsqu’elle accomplissait un travail semblable au nôtre à Hambourg, en dirigeant la revue Konkret. Lorsque, après l’attentat contre Rudi Dutschke, en 1968, elle a cessé de croire, avec beaucoup d’autres, à l’utilité d’un tel travail, elle est devenue, en passant à l’action violente, directe, immédiate, l’une des deux têtes de ce que la presse à sensation a appelé « la bande à Baader ». D’autres de nos amis ont ainsi renié nos espoirs communs en un travail d’information et d’organisation. Écœuré de la même manière, Giangiacomo Feltrinelli s’est lancé dans une clandestinité armée qui n’a débouché que sur sa solitude et son assassinat. Nous n’avons jamais cru que cette action violente était autre chose que désespérée et sans issue. Mais nous n’oublions pas qu’Ulrike Meinhof, comme Feltrinelli, aimait trop la vie pour accepter le système qui l’a finalement écrasée. Ce système est plus oppressif, plus écrasant, plus menaçant que jamais. Ce n’est pas parce que, à certains moments d’une lutte commune, nos chemins ont divergé, ce n’est pas parce que nous continuons à espérer, envers et contre tout, qu’il y a d’autres formes de lutte pour triompher du nazisme quotidien qui menace l’Europe aujourd’hui que nous ne gardons pas intact le souvenir de notre camarade Ulrike Meinhof, malgré toutes les abjectes calomnies de la presse.

En conclusion de sa courte note, où il rappelle que les coauteurs ont été à leur tour retrouvés « suicidés » dans leurs cellules avant que le livre paraisse, Maspero affirme que, « dans leur logique », les prisonniers de la RAF* sont sortis victorieux : d’avoir poussé les représentants de la loi à se mettre hors les lois et d’avoir ainsi démasqué le « vrai visage de la violence d’État » à l’œuvre dans une démocratie qu’ils « n’hésitaient pas à appeler “fascisme” »  1.

Le livre de Jean-Marc Rouillan que nous préfaçons entretient avec cette histoire des relations de plusieurs ordres. D’abord parce que, pour celles et ceux qui allaient fonder Action directe, la RAF fut une référence politique, théorique et pratique, dont ils croisèrent les militants de la deuxième puis troisième génération. Ensuite pour l’expérience de la prison, dont Rouillan est toutefois sorti vivant et indemne – ce qui n’est pas le cas de tous ses camarades. Aussi pour les divergences entre l’auteur et ses éditeurs quant aux moyens (mais pas sur l’importance) de lutter contre un système toujours « plus oppressif, plus écrasant, plus menaçant ». Enfin par la relation que ce livre entretient avec le contexte historique de la lutte armée en Europe dans les années 1970 et 1980, dont il témoigne à la fin des années 2010.

Que l’éditeur de Paul Nizan, Victor Serge, Daniel Guérin, Rosa Luxemburg, Marx et Engels, ou dans un autre registre de Fidel Castro, Che Guevara, Mao, etc., publie en 1977 les textes de la RAF et qualifie leurs auteurs de camarades est plus ou moins dans l’ordre des choses. Plus surprenant, on peut lire dans les colonnes du Monde un Pierre Viansson-Ponté – qui ne se compte pas exactement parmi les « camarades » – s’adresser à ceux qui « pensent que le terrorisme et sa répression font partie d’un système où il n’y a place que pour la violence, seule forme de protestation qui ait une chance d’être entendue », à ceux pour qui « la violence n’est qu’un élément, qu’un aspect d’un problème infiniment plus vaste et grave, qui se nomme “servitude”, “misère”, “domination”, un problème violent qui ne peut être résolu sans violence et qui, à leurs yeux, la légitime, la justifie ou au moins l’explique ». Il n’est « pas sûr qu’ils aient toujours tort », continue l’ancien rédacteur en chef et cofondateur de L’Express, ceux qui « ressentent, voient, soupçonnent partout la violence : d’abord la violence à l’état pur, si l’on peut dire, celle des guerres – qui a oublié l’Algérie et le Vietnam ? – et des famines, non seulement dans le tiers-monde, mais même dans les pays dits civilisés, celle des goulags de toutes couleurs, des racismes triomphants, des meurtres légaux et des tortures admises, celle de l’atome et de la misère » ; ensuite, la violence économique, qui « soumet la nature par la violence, détruit des équilibres naturels et sociaux pour en instituer d’autres qu’elle détruit à leur tour – c’est ce qu’on appelle la croissance économique ». L’ancien conseiller de la direction du Monde n’oublie pas non plus « la violence sociale qui accable les plus démunis et les plus faibles : les immigrés, ces nouveaux esclaves voués aux tâches les plus pénibles, les plus sales, les plus malsaines, les moins rétribuées que nul ne veut plus assurer » ; une violence qui ne protégera pas longtemps, prédit-il, « les chômeurs assistés certes pour la plupart, mais bercés de promesses fallacieuses – puisque le sous-emploi n’est plus, désormais et pour longtemps, un accident conjoncturel, mais un phénomène structurel » ; une violence qui n’épargne déjà plus la plupart des travailleurs, « infanterie de cette croissance économique qui est devenue le critère absolu de la réussite ou de l’échec de toute politique »  2. Nulle indignation, pas de colère, aucune évocation de la crise économique qui traversa cette décennie, et surtout pas une once de vocabulaire marxiste-léniniste dans cette charge où Viansson-Ponté renvoie dos à dos la « violence légitime » et ce qu’il faut bien appeler la « violence révolutionnaire ». On reconnaît pourtant assez bien le portrait du « système » que voulaient abattre les guérillas allemandes et italiennes auxquelles celle d’Action directe s’était associée.

Nous sommes en 1977, l’année où commence ce livre, où l’auteur choisit de faire commencer son histoire d’Action directe. Dix ans plus tard, cette histoire était finie. Et le ton des articles du même Monde qui couvre les procès pour « terrorisme » témoigne sans aucun doute d’une révolution, mais certainement pas celle espérée par les militants qui sont jugés. Dès 1985, en effet, après la revendication conjointe par AD et la RAF des attentats contre le général français René Audran et l’industriel allemand Ernst Zimmerman, les journalistes Bertrand Le Gendre et Edwy Plenel n’y vont pas par quatre chemins  3. Depuis l’été 1984, la RAF aurait selon eux « pris en main ce qui reste du groupe français ». Contrairement aux Brigades rouges italiennes, celui-ci n’aurait « aucune filiation sociale ou historique identifiable » mais regrouperait « des “éléments incontrôlés” – et parfois manipulés – qui se donnent, de bagarre en pillage l’illusion d’une révolte, [une] atmosphère plutôt délétère qui sera, en quelque sorte, la marraine d’Action directe ». Pour les deux enquêteurs, « tous les témoignages concordent : “Il n’y avait, le plus souvent, aucun lien entre la théorie politique et leur pratique. La première servait seulement de couverture, de justification idéologique ». Action directe ne serait qu’un « groupe facile à manipuler » dont « l’absence de véritables filiations et d’enracinements explique la dérive vers une radicalisation croissante, dans une spirale sans issue ». Suivant leur logique, Le Gendre et Plenel voient ces militants isolés à la recherche de « parrains étrangers ». Et c’est le 15 janvier 1985 précisément que l’« absorption » d’AD par la RAF aurait été « confirmée ». L’article conclut par la citation d’un magistrat qui se demande par qui la RAF a été récupérée… La réponse habituellement donnée à cette question est la Stasi (la police politique est-allemande). Mais plus souvent qu’à la RAF, c’est à l’Iran qu’on a attribué le rôle de marionnettiste d’Action directe.

L’histoire aux relents complotistes du contrôle des groupes d’extrême gauche est foisonnante. Son principal intérêt est de révéler la vision qu’ont ces « historiens » des groupes armés : non seulement leurs membres sont bien incapables de mener seuls leurs opérations (sans l’aide des services d’un État), mais leurs actions n’ont qu’un rapport ténu avec les raisons (absurdes) qu’ils se donnent. Ce qui est finalement assez rassurant : d’abord n’existe aucune bonne raison de faire ce qu’ils font (nous vivons dans le meilleur des mondes possibles) ; ensuite il suffirait que la diplomatie internationale fasse bien son travail pour que ces groupes armés ne durent que les quelques semaines nécessaires aux polices de chaque État pour les arrêter (nous vivons vraiment dans le meilleur des mondes possibles)  I.

Trois ans après que Le Gendre et Plenel ont rendu leur verdict, la plupart des militants d’AD qui n’ont pas abandonné la lutte armée sont derrière les barreaux, où les ont rejoints Joëlle Aubron, Georges Cipriani, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan, arrêtés à Vitry-aux-Loges le 27 février 1987. Le nouvel éditorialiste du Monde qui couvre le premier procès en 1988 délivre la doxa de l’époque sur ces militants : « médiatiquement nuls »  4. Il n’est pas toujours facile de suivre la prose chaloupée de Daniel Schneidermann. Mais on peut quand même tirer deux choses claires de ce récit émaillé d’anecdotes humiliantes pour les inculpés, dont quelques-uns menaient une grève de la faim et dont certains savaient qu’ils passeraient le restant de leurs jours derrière les barreaux. Peu importe au journaliste, qui préfère traiter cette comparution comme un grand oral que l’État impose aux militants devant un jury médiatique.

D’une part, nous avons affaire à des « jeunes gens échevelés », qui frappent par leur « immaturité politique, voire psychologique » : des « ringards, démonétisés, avec leur mutisme et leurs tirades de plénum du comité central ». On retrouve l’accusation d’inféodation, mais cette fois à l’Italie, et cette fois encore la comparaison est défavorable aux « terroristes à la française, dont la fragilité politique contraste avec la solidité théorique des “camarades” italiens ». Tout se passe donc comme si, aux yeux des Plenel, Schneidermann et consorts, le problème n’était pas que ces militants aient (comme leurs « modèles » italiens et allemands) braqué des banques, détruit des bâtiments publics et tué des agents de l’État en invoquant une mauvaise théorie, ni même que leurs actions (violentes) ne servent peut-être pas leur but (révolutionnaire), mais qu’ils en parlent si mal.

D’autre part, quand il arrive aux accusés d’un peu parler, par exemple de « s’estimer jugés par des “sections spéciales” rappelant celles de Vichy », si Schneidermann déclare qu’il ne va pas jusqu’à nous demander de les « suivre dans leur délire », il signale à juste titre que, « dans les années 1970, ç’eût été au moins relevé. Aujourd’hui, plus rien. A contrario, point même d’hostilité. L’indifférence. […] L’argent, la réussite règnent et s’affichent dans toutes les images que la société donne d’elle-même. Le pays semble comme anesthésié par ce consensus mou ». En fait, c’est là le principal problème des militants d’Action directe : ils sont d’un autre temps, d’un temps révolu. « Conservés dans les glaces depuis plus de dix ans par la vie groupusculaire », figés dans les références de leur adolescence, « un univers politique et historique borné par quelques références élémentaires – le groupe Manouchian [MOI*], la guerre d’Algérie, la lutte contre le franquisme et la mort de Baader ». Pour Schneidermann, les militants d’AD n’ont rien vu des « révisions déchirantes intervenues à l’extrême gauche, sans parler des tornades successives qui ont bouleversé la société française. L’auto-dissolution de la Gauche prolétarienne [GP*] et le renoncement à la violence de toute l’ultra-gauche française  II, l’investissement progressif dans les médias, la pub, le profit, les partis politiques “officiels” de leurs anciens camarades ». Contrairement à un Alain Geismar qui eut en 1970 l’audace (semble dire Schneidermann) de « se proposer de “porter l’insécurité pour les bourgeois jusque dans leurs porcheries” » et en 1998 l’intelligence (semble dire Schneidermann) de rejoindre le comité de soutien aux listes du PS pour les législatives. Pour être à la page, le conseiller en communication du Monde suggère aux militants d’Action directe d’abandonner leur « pathos à base d’“État impérialiste” et de “prolétaires communistes” » au profit des « événements réels et relativement récents » : pas seulement le mouvement lycéen et les grèves de la SNCF (que les prévenus ont cités à la barre), mais « tout le reste – en vrac, le phénomène Le Pen, les réformes de Gorbatchev, les Restaurants du cœur, etc. » Sur tous ces thèmes politiques majeurs, « Action directe, petits soldats et théoriciens confondus, n’a rien à dire ».

Dans son adhésion à l’air du temps, le journaliste ne s’arrête pas en chemin. En recul sur la critique de son vieux confrère du Monde, Schneidermann n’est pas sûr que ce soit seulement parce que la voix de « Rouillan, ses amis et ses zélotes » est disqualifiée qu’il est devenu impossible de porter le message « violence terroriste contre “violence légale” ». Cette distribution des guillemets donne tout de même une piste.

Un an plus tard, du point de vue de la réception par la presse des militants à la barre des accusés, le troisième procès n’ajoute rien d’essentiel. On retrouve sous la plume de Jacques Julliard la synthèse déjà délivrée par Daniel Schneidermann. C’est seulement beaucoup moins dansant. Dans sa chronique pour Le Nouvel Observateur, l’éditorialiste s’attaque à la « dégénérescence d’un discours qui tenait naguère le haut du pavé », dont les références « défilaient à toute vitesse, sans nécessité apparente ». Ce qui a provoqué chez Julliard (dans un style assurément perfectible) l’envolée suivante : « Je me suis pris soudain à penser que la pensée 70 – cela a fait à la fois son charme et sa fragilité – était avant tout une pensée métaphorique et pamphlétaire ; que le pouvoir politique ne se réduisait pas à la dialectique du maître et de l’esclave ; que l’école n’était pas, ou pas seulement, le lieu de la reproduction sociale : que l’usine n’était pas exclusivement le lieu de l’exploitation, etc. Qui aujourd’hui en doute ? Mais qui, il y a quinze ans eût osé l’affirmer ? J’en connais tout de même…  5 »

Comme le déclara Christian Ételin, l’un des avocats des militants, dans sa plaidoirie du 14 janvier 1989, « le discours tenu par la presse sur les accusés nous en dit plus long sur la nature de l’idéologie diffusée par les médias que sur Action directe ». Mais il y a tout de même quelque chose de nouveau dans ce procès – au-delà de l’intensité dramatique bien compréhensible puisqu’il s’agissait de juger ceux qui avaient revendiqué l’assassinat de Georges Besse : le soutien apporté aux accusés par un intellectuel. Le 15 janvier 1989 était lue à l’audience la lettre qu’Henri Lefebvre avait envoyée deux jours plus tôt au président de la République :

Il est de mon devoir d’intellectuel et de philosophe d’attirer votre attention sur un fait. Jusqu’à maintenant, ce procès politique semble mené d’une manière qui en élude la dimension politique. Cette occultation s’associe à une sorte de campagne médiatique qui tourne en dérision les déclarations des quatre accusés. Volontairement ou non, cette attitude me paraît indigne de notre tradition démocratique.

En tant que penseur politique, je comprends la colère de ceux qui ressentent plus que d’autres la pression et l’oppression que notre société exerce sur ses membres. Je comprends ceux qui ne supportent pas les injustices et les inégalités ; de la révolte qu’elles suscitent au délit qualifié de criminel, il n’y a qu’un pas que je n’irais pas jusqu’à justifier. Je souhaite toutefois que la Justice, pour rester digne de ce beau nom, tienne compte d’une situation que les accusés n’ont fait que vivre et pousser jusqu’à ses ultimes conséquences. Au-delà d’eux, il s’agit de maintenir la différence radicale établie en France depuis la Révolution de 1789 entre le délit de droit commun et l’acte politique.

L’analyse du contexte idéologique, donc social et politique, par laquelle les accusés s’expliquent ne relève pas du délire médiocre et redoutable qu’on veut bien leur prêter. Mais on ne peut que regretter de voir le véritable enjeu de ce procès remplacé par le psychologisme salonard d’un Julliard ou par de vagues considérations sur l’obsolescence de concepts liés au marxisme et à sa traduction : aliénation, exploitation, domination capitaliste et impérialiste  III.

Qu’on le veuille ou non, cette pensée et la pratique révolutionnaire qui s’en inspire existent bel et bien. En France, en Europe et dans le monde entier. Ceux que vous avez à juger incarnent à leur manière une de ces expressions. Ils ne sont pas les seuls. De cette tradition, je fais moi-même partie, il y en a et il y en aura d’autres.

Ce sera le seul témoignage du genre. La cour, qui « n’avait pas l’intention de se prêter à un vaste débat politico-économique sans relation avec les faits », rejeta en effet la demande des avocats d’auditionner « une longue liste de sociologues et d’économistes censés pouvoir apporter un peu de légitimité à la prose et aux mobiles des accusés » qualifiée par l’Agence centrale de presse d’« aréopage d’intellectuels vilipendés hier encore »  7 – on doit sans doute comprendre : d’abominables « communistes ».

Le jugement médiatique fut confirmé par les magistrats professionnels de la juridiction anti-terroriste au cours de quatre procès. Le 26 février 1988, la cour d’assises de Paris condamne Rouillan à « la peine de 13 ans de réclusion criminelle pour les faits de vol avec arme, de transport, sans motif légitime, d’arme et de munition de catégorie 4, de recel d’objet provenant d’un vol commis avec violence » ; le 4 juillet suivant, la cour d’appel de Paris ajoute « une peine de 10 ans d’emprisonnement pour les faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime (récidive), de recel de document administratif faux, contrefait ou altéré (récidive), de recel d’objet provenant d’un vol commis à l’aide d’une effraction (récidive), de fabrication ou détention non autorisée de substance ou d’engin explosifs (récidive), de détention sans autorisation d’arme ou de munition de catégorie 1 ou 4 ; [assortie d’]un interdit de séjour pendant 5 ans […] dans 38 départements de la région parisienne, du nord, de l’est, du sud-est et du sud-ouest de la France ». Le 14 janvier 1989, les prévenus reviennent vers la cour d’assise, qui prononce une condamnation « à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 18 ans pour les faits de complicité d’assassinat (assassinat de Georges BESSE, Président directeur général des usines Renault) » ; et, le 19 mai 1994, « à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 18 ans pour les faits de complicité d’assassinat, de complicité de meurtre, de destruction de biens d’autrui par un moyen dangereux pour les personnes, de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime, de recel d’objet provenant d’un vol, de recel de document administratif faux, contrefait ou altéré, de détention sans autorisation d’arme ou munition de 1ére ou 4éme catégorie, de fabrication ou détention non autorisée de substance ou d’engin explosifs (assassinat de M. René AUDRAN, ingénieur général de l’armement, tentative d’assassinat sur la personne de M. BRANA, vice-président du conseil national du patronat français, de M. FERNANDEZ, chauffeur, et de M. COUERJOLY, gardien de la paix ».

À ces actes dont on a là le résumé décharné, l’auteur donne dans ce livre le cadre existentiel dans lequel ils s’inscrivaient, et le sens politique qu’ils avaient pour ses compagnons et lui-même. Rouillan ayant déjà été condamné pour ces faits et ayant purgé sa peine, l’auteur et ses éditeurs font paraître ce livre en confiance. Bien qu’il y ait tout de même eu de fâcheux précédents… Nous y reviendrons.

* * *

À la fin des années 1970, alors que la droite française prenait le train de la contre-révolution libérale, on pouvait donc encore trouver sous la plume d’un Viansson-Ponté le genre d’analyses dont Action directe déduisait que la lutte armée était la seule réponse politiquement efficace. C’était l’époque où Libération s’insurgeait contre « la mort d’Ulrike Meinhof : un crime d’État » et retrouvait (une dernière fois) le ton de La Cause du peuple : « L’ennemi, notre principal ennemi, c’est l’État »  8. On n’avait pas encore oublié que les « pratiques de “justice prolétarienne”, tantôt de masse, tantôt clandestines », furent une réponse à la répression du patronat dans les usines et de la police dans les rues. (Pour ne prendre que l’exemple italien, Toni Negri se demande « comment appeler, sinon “terroriste”, la provocation directe des organes de l’État [qui, après] le massacre de Milan en 1969, n’ont cessé, année après année, d’accroître leur intervention, des bombes lancées pendant les défilés et les meetings populaires, dans les gares et dans les trains, jusqu’à l’horrible tuerie de Bologne en 1980. Ces actions criminelles ont évidemment jeté de l’huile sur le feu d’une résistance qui ne demandait qu’à s’exprimer et en avait les moyens  9 ».)

Mais au milieu des années 1980 un Plenel était déjà moins soucieux de dénoncer le rôle de l’État et les effets sur le bas de l’échelle sociale de la conversion du PS au néolibéralisme triomphant outre-Manche et outre-Atlantique que de défendre le bilan sécuritaire, moral et diplomatique de François Mitterrand. Et quelques mois avant la chute du Mur de Berlin, un Schneidermann se rangeait, pour peu qu’on puisse en être sûr, parmi les idéologues de la « fin de l’histoire ». Mais n’était-ce pas justement à faire changer de sens cette histoire que les militants « médiatiquement nuls » d’Action directe avaient voué leur vie (et leur mort) ? C’était de toute façon trop tard – l’histoire était finie. Pourtant, ce fut après une nouvelle décade de « conservation dans la glace » (cette fois aux frais de l’État) que Rouillan écrivit avec ses camarades leur version des dix ans d’Action directe, où la « fin de l’histoire » est moins que jamais au programme.

Rouillan donne dans l’avant-propos les conditions de rédaction de ce qu’il nomme « une histoire d’Action directe ». Disons seulement que l’état du monde de l’autre côté des murs n’aurait pas facilité la tâche à l’auteur s’il avait voulu suivre les conseils en communication d’un Schneidermann. Sans regret. Plutôt qu’intégrer dans ses analyses le dernier artefact électoraliste ou le renouvellement de la réponse caritative à la misère structurelle, Rouillan lut et relut les textes de Karl Marx, Rosa Luxemburg et consorts sur l’impérialisme ainsi que ceux d’auteurs plus récents sur le « sujet de classe » à l’âge de la mondialisation néolibérale – ce qui donnera, paru en 2000, un essai politique, Le Prolétaire précaire  10. Décidément, de moins en moins au goût du jour…

Une fois l’ensemble du manuscrit des « Dix ans d’Action directe » établi, une avocate de Joëlle Aubron proposa de le signer de son nom et de le faire paraître sous les bons auspices de Jean-Claude Gawsewitch aux éditions Ramsay. C’est alors qu’un des correspondants, à l’époque, de Joëlle Aubron me proposa de prendre en charge le travail de révision du texte. Il s’agissait essentiellement d’une réduction (le manuscrit original était deux fois plus long que celui qui paraît ici), en particulier de l’appareil théorique. Finalement le projet n’aboutit pas : retiré par l’auteur dès qu’il fut clair que Ramsay voulait réduire ces « dix ans d’Action directe » à un « ouvrage à sensation ». Les fichiers du manuscrit initial attendaient dans les disques durs du détenu pendant que le dernier état fourni aux éditions Ramsay attendait dans les tiroirs des éditions Agone. L’auteur étant soumis à l’obligation de « s’abstenir de toute intervention publique relative à l’infraction commise », son témoignage devait attendre pour sortir que l’auteur sorte d’abord de prison.

De son côté, Rouillan, qui avait commencé à écrire, n’allait pas s’arrêter, l’écriture ayant pris une place vitale dans sa résistance aux dégâts de l’incarcération. Comme il l’expliquait en février 2002 : « Le temps carcéral, pour les très longues peines, est un analgésique qui te laisse juste assez de vie en toi pour que tu puisses t’observer mourir. J’ai pris le parti de m’imposer une discipline plus forte que celle qu’ils pouvaient m’imposer. Il fallait que je sois plus dur que le rythme disciplinaire lui-même. Alors j’avais des horaires extrêmement fixes, je me levais avant l’ouverture [des portes], je travaillais, j’écrivais. Après la promenade, je travaillais à nouveau, j’écrivais encore. En fait, je maintenais un emploi du temps très obstiné. Une obstination très ascétique. Voilà, finalement, c’est comme ça que je n’ai pas sombré  11. »

C’est peut-être parce qu’il connaissait l’existence de ce manuscrit qu’Olivier Rubinstein, alors directeur des éditions Denoël, eut l’idée de commander un livre à Rouillan. Ce sera, en 2001, Je hais les matins  12. Et c’est en 2004 qu’allait paraître le premier de ses huit livres aux éditions Agone – en plus d’une demi-douzaine parus ailleurs. Toutefois, en raison de l’interdiction d’en parler publiquement, aucun ne mentionne Action directe. Mais cet interdit étant réservé aux « auteurs des faits », d’autres auteurs allaient pouvoir diffuser leurs versions des faits. Entre 1986 et 2011, quatre livres consacrés à Action directe ont été édités, auxquels s’ajoutent les articles de presse, littéralement innombrables, parus en salve au moment des procès (1988-1994  IV) puis à partir des demandes de libération conditionnelle de Rouillan et de ses compagnons (2005-2007). Deux livres ont été écrits par des policiers. Dans les deux autres, écrits par des journalistes, les sources policières sont si centrales et l’apologie de la police si marquée qu’il n’est pas exagéré de dire qu’il est difficile de faire la différence sur le fond. Et quand on peut la faire, l’avantage est plutôt aux livres écrits directement par des policiers. Ainsi Serge Savoie, ancien membre des Renseignements généraux, donne-t-il l’image de l’honnête homme qui rend compte d’une vie consacrée à un travail ingrat ; ce qu’après tout, même si l’humilité n’est pas son fort, tente aussi de faire son collègue Jean-Pierre Pochon lorsqu’il défend son honneur et honore ses amitiés ; mais un Roland Jacquard (dont le livre a été écrit à la va-vite, en quelques mois, pour paraître à l’automne 1987) ne cherche qu’à faire sensation.

C’est donc avec sept ans de retard sur le dernier des quatre témoignages policiers que paraît celui d’un militant d’Action directe. Et le choix de Rouillan et de son éditeur de laisser, pour l’essentiel, le texte « dans son jus » n’a probablement pas amélioré l’inscription du propos dans l’air du temps. D’autant qu’en vingt ans l’ambiance affirmée de la fin des années 1970 aux années 1990 s’est nettement installée – pour ne pas dire aggravée. Comme l’explique l’auteur dans son avant-propos, nous avons poursuivi l’ajustement des analyses théoriques commencé après la rédaction et limité la révision du texte à ce qui était nécessaire pour rendre le propos aussi précis que possible. Enfin, les notes initiales de l’auteur [nda] sont complétées par des notes commandées à l’auteur [nda&e] et un appareil de notes des éditeurs assez fourni. Ces compléments sont faits de rappels sur des événements qui ont commencé à sortir des mémoires depuis quelques années déjà. Ils aident à comprendre le contexte, historique et politique du récit. Sa discussion n’aurait rencontré qu’indifférence il y a trente ans ; quelques indices laissent supposer qu’aujourd’hui, elle pourrait susciter une certaine hostilité.

On l’aura compris, non seulement ce livre, écrit voilà vingt ans, revient sur un projet qui, de l’avis même de l’auteur, fut déjoué voilà trente ans – la conclusion du dernier chapitre est intitulée « Constat d’échec » –, mais l’âge d’or de ses références politiques date souvent de la fin des années 1960. Et comme s’accordent à le rappeler aussi bien l’auteur que ses juges (médiatiques), il faudrait remonter plus haut pour saisir l’univers mental et moral de Rouillan et ses compagnons : à la guerre d’Algérie, la Résistance française, la guerre d’Espagne et bien sûr la révolution d’Octobre. On retrouve ce type particulier d’« anachronisme » dans le témoignage que donne Valerio Morucci (l’un des membres du commando qui enleva Aldo Moro en 1978) au fil du documentaire Ils étaient les Brigades rouges, lorsqu’il explique son rapport à l’actualité du communisme, qui divergeait de celui qu’il voyait chez un vieux militant comme son père : « Nous, au contraire, on revivait le xxe siècle en repartant du début, de la révolution russe de 17, comme s’il ne s’était rien passé. On repartait de l’élan. Pas de la désillusion. Pas de la tragédie. L’élan vers un futur radieux  14. »

Il n’est sans doute pas exagéré d’affirmer qu’avant la réhabilitation du chef d’entreprise par le Parti socialiste au cours des années 1980, les « élites », les patrons français en particulier et la bourgeoisie en général n’étaient pas sortis de Mai 68 très aimés du peuple de gauche. D’autant que le patronat avait mis du temps à se relever du spectacle désastreux qu’il avait donné sous Vichy. À une période où François Mauriac écrivait que « seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée », on se souvient des propos méprisants de De Gaulle à l’encontre des patrons apeurés qui viennent l’accueillir : « Je n’ai vu aucun de vous, Messieurs, à Londres. Ma foi, après tout, vous n’êtes pas en prison  15. » Certes, les patrons n’ont pas tardé à « reprendre leur place », mais celle-ci n’était pas aussi assurée que celle qu’on leur connaît désormais, après trente ans de victoire sans partage de l’idéologie néolibérale : on pouvait encore, en 1966, voir des écrivains comme Maurice Clavel et Marguerite Duras occuper le CNPF pour protester contre l’« hégémonie du patronat dans la société »  16.

Il en va de même de la police. Le slogan « CRS = SS » et les affiches qui le mettaient en scène n’étaient pas encore des objets de musée qu’on ressort tous les dix ans – et qu’on a exposés pour le cinquantenaire de Mai 68 aux Archives nationales, entourés des notes très fournies des RG sur les réunions syndicales, étudiantes ou même sur le comptage des livres alors les plus vendus. Ce slogan était peut-être déjà dans certaines têtes à l’époque de la guerre d’Algérie, notamment après le massacre du 17 octobre 1961, lorsque la police française réprime violemment une manifestation appelée par le FLN, poussant des Algériens dans la Seine et faisant des dizaines de morts. Puis après le 8 février 1962, où la même police tue cette fois dix personnes au métro Charonne en repoussant une manifestation pour la paix en Algérie et contre l’OAS appelée par plusieurs syndicats et organisations politiques de gauche. Le même préfet de police donnait les ordres, Maurice Papon. Si ce grand commis de l’État est mort dans son lit en 2007, il avait été condamné en 1998 à dix ans de réclusion (et au retrait de ses décorations) pour complicité de crimes contre l’humanité dans son rôle lors de la déportation des juifs bordelais alors qu’il était secrétaire général de la préfecture de Gironde sous le gouvernement de Vichy. Une période dont la police française n’est pas sortie grandie par son rôle de supplétif de l’occupant allemand, en particulier dans l’organisation des rafles et de la garde des camps d’internement français en prévision de la déportation de leurs populations dans les camps d’extermination nazis.

Ces rappels n’offrent qu’un arrière-plan historique à l’« exécution » (comme disaient les militants des BR*, de la RAF* et d’AD) de patrons, d’hommes d’État et de policiers. Ils signalent que ces figures sociales n’ont pas toujours été automatiquement associées à l’héroïsme entrepreneurial ni à la fourniture aux classes populaires de bien-être, de richesse, de protection et de sécurité.

Mais ces rappels sont d’autant plus importants quant à la perception de la figure du grand patron ou du grand homme d’État que, au moment où nous éditons ce livre d’un « autre temps », de Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron, les « présidents des riches » se succèdent indépendamment des étiquettes politiques. Et que leur clientèle, de Jean-Marie Messier à Bernard Arnault en passant par Xavier Niel, ces « nouveaux barons voleurs », s’affiche en une de tout média comme des modèles parés de toutes les vertus, que la jeunesse est priée de suivre en rêvant de « parachutes dorés » – qui semblent désormais faire moins scandale qu’envie.

Des rappels d’autant plus importants quant à la perception de la figure du policier qu’au moment où nous éditons ce livre d’un « autre temps » la délation ne semble plus référer à la dénonciation des Juifs et des résistants à la police française (au service de l’occupant nazi) mais renvoie, depuis les attentats islamistes de 2015, à un geste citoyen, un acte civique. De nos jours, l’image de la police a en effet bien changé, comme l’indique la foule applaudissant les CRS lors d’une « manifestation contre le terrorisme »  17. Au point que, pour la majeure partie de la population française (au moins dans les grandes villes), les patrouilles de militaires parcourant les rues armées de Famas sont devenues des images quotidiennes censées nous rassurer face à la « menace terroriste »  V.

* * *

La manière dont la « grande presse » des années 1980 accorde sans état d’âme à l’État le monopole de la violence ne marque pas seulement une rupture radicale avec au moins les deux décennies précédentes où ce monopole était contesté par les diverses formes d’« oppositions extra-parlementaires ». Il balaye dans le même élan toute la tradition des débats savants menés sur cette question – au moins depuis Max Weber. Et quand un porte-parole de l’ordre social dominant oppose violence terroriste (sans guillemets) et violence légale (avec guillemets), on voit bien qu’à ses yeux la seconde est moins violente que la première.

Trente ans plus tard, la vision monolithique du « terrorisme » est un sens commun qui traverse indemne tout le spectre politique – ou peu s’en faut. Dans le cadre de ses recherches sur la violence politique, la sociologue Caroline Guibet Lafaye a mené une étude comparative du discours médiatique porté sur deux figures de « terroristes », Jean-Marc Rouillan et Abdelhamid Abaaoud, et sur leurs organisations (Action directe et État islamique)  VI. Bien que leurs actions soient séparées de trente ans, que leurs références et histoires politiques n’aient rien en commun (et même s’opposent), les mêmes modèles sont mobilisés : primauté de l’approche psychologique, aplatissement de la dimension historique et « exclusion systématique des facteurs sociaux et politiques », réduction de toute violence à la criminalité de droit commun. Si l’on trouve bien un étiquetage idéologique par les médias étudiés – « anarchiste », « communiste révolutionnaire » pour Rouillan ; « islam radical », « salafisme » pour Abaaoud –, il est si élémentaire qu’il ne fournit aucune explication, sauf à se satisfaire d’un lien nécessaire entre « idéologie radicale » et « violence politique » – qui est historiquement faux. À ce compte, « ce qui est donné pour se manifestant sans raison paraît dès lors inexplicable, et ce qui est inexplicable est facilement résorbé dans une forme d’irrationalité ». Ces procédés, qui associent violence et folie, privent les acteurs de toute approche sous l’angle d’un choix rationnel et d’une stratégie, « interdisent de saisir et de comprendre les véritables raisons de leurs actes », conclut Caroline Guibet Lafaye  VII.

Après les trois volumes De mémoire (1970-1974) qu’a donnés Rouillan, la fonction de ce nouveau livre est bien, à l’inverse du traitement médiatique dominant, de nous permettre de « saisir et de comprendre » la nature de la violence politique en donnant aux acteurs les moyens d’exposer leurs choix, leurs analyses, leurs stratégies, et les raisons qui constituent l’histoire d’Action directe.

On sait déjà le seul retour sur son passé que la justice attend de Rouillan. Le dialogue qu’il rapporte en 2010 dans un de ses livres est sans ambiguïté : « Il est indispensable de faire preuve d’un repentir. Sinon rien n’est possible », lui dit un premier procureur ; « Un repentir sincère ! » renchérit un autre, qui poursuit : « Il faut savoir disparaître… Et quand nous disons que vous devez disparaître, c’est que vous ne devez plus vous exprimer en public  20. » On connaît la réponse de l’auteur : des dizaines de regrets, mais pas forcément ceux qui lui ont été réclamés, tout au long d’un recueil titré Je regrette  21. Quant à l’injonction de disparaître, alors même qu’il est toujours incarcéré, Rouillan prend ses procureurs au (contre-)pied de la lettre en faisant paraître en moyenne un livre par an entre 2010 et 2015. Chaque parution étant accompagnée d’un aussi grand nombre de rencontres en librairies que l’autorisa le juge de l’application des peines – bien assez pour satisfaire ses éditeurs. Début 2016, la non-disparition publique de l’auteur se poursuivait par sa démultiplication médiatique en acteur, qui joue son propre rôle aux côtés de l’entarteur Noël Godin dans un film de Jean-Henri Meunier, Faut savoir se contenter de beaucoup.

Aucun repentir non plus dans Dix ans d’Action directe. Mais un échec qu’il « est impossible de contester » et sur la nature duquel « il est essentiel de se pencher » pour « tirer ensemble des enseignements », précise l’auteur. Ce que fait la conclusion de ce bilan en forme de récits tissés d’analyses historiques et politiques : sous-estimation de l’ampleur de la victoire de la contre-révolution libérale et du recul du mouvement ouvrier ; sur-estimation des faiblesses du régime mitterrandien, de la voie des urnes et du modèle réformiste ; sous-estimation de la force de la répression et des faiblesses du mouvement révolutionnaire ; mauvaise évaluation de l’homogénéité de la réponse des partis, des syndicats et de la presse de gauche à la lutte armée ; évaluation biaisée de l’ampleur de l’adhésion des classes moyennes au programme de modernisation du capitalisme et à la « guerre contre le terrorisme ».

Après l’engloutissement du mouvement ouvrier international dans la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg en appelait à une « autocritique sans pitié », non pas seulement comme « un droit vital, mais comme un devoir suprême »  22. On sait que cette injonction fut entendue par de faibles minorités – et que la contre-révolution, y compris stalinienne, devait les rendre inaudibles. Néanmoins cette exigence demeure. Et ceux qui prennent au sérieux ce dont ce livre rend compte – la trajectoire d’« une organisation armée qui choisit une route sinueuse parce qu’elle cherchait et expérimentait », dit aujourd’hui l’auteur – disposent désormais d’une contribution de première main sur le cycle des luttes armées qui court de la fin des années 1960 aux années 1980. Cette expérience ayant été menée, il faut en tirer des leçons. Celles d’« une guérilla communiste dont le but essentiel était d’élever la conscience critique du prolétariat occidental afin que, par ses propres forces, il puisse rompre la fausse unité à laquelle l’opportunisme le condamne ». Ainsi ceux qui prennent au mot les raisons que les militants ont invoquées pour expliquer leur usage de la lutte armée auront-ils les moyens de déterminer si (même dans ces conditions particulièrement défavorables) celle-ci fut utile à la propagation des idées qu’ils défendaient et à la cause de ceux pour qui (et parfois auprès de qui) ils luttaient. Sinon, autant continuer à aligner les pages (comme on enfile des perles) et les mêmes erreurs seront reproduites – avec le prix qu’on connaît pour les classes populaires.

Certains affirmeront que les « guérillas » européennes ont échoué. Et que cette conclusion est définitive. Mais d’autres auront beau jeu de leur signaler que toutes les stratégies désarmées pour réduire les rapports de domination ont aussi échoué. Revenant sur la défaite des mouvements des années 1970 en Italie, Toni Negri adresse une consolation à ceux qui « pleurent sur leur propre naïveté tactique et se désespèrent de leurs illusions stratégiques » alors que le système qu’ils ont combattu semble désormais neutraliser tout conflit et ajuster la société au marché mondial. Une consolation pour quelques militants, mais un constat qui regarde tout le monde : « Le problème qu’ils représentaient existe toujours »  23.

* * *

On a déjà dit plus haut que Rouillan ayant déjà été condamné pour les faits dont il rend compte ici – et dont il est autorisé à parler publiquement depuis la fin de sa liberté conditionnelle, le 18 mai 2018 –, l’auteur et ses éditeurs font paraître ce livre en confiance. D’autant plus que, comme il l’explique dans son avant-propos, « ce texte a été saisi à deux reprises à la fin des années 1990 [et] les autorités n’ont trouvé aucun motif pour ouvrir de nouvelles procédures ». Deux précédents ne sont toutefois pas vraiment rassurants.

Le 2 octobre 2008, alors que Rouillan était depuis quelques mois en liberté conditionnelle, au cours d’un entretien paru dans L’Express, à la question « Regrettez-vous les actes d’Action directe, notamment cet assassinat [de Georges Besse] ? », il répond : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique  24. » Une brève, mais intense campagne de presse débouchait sur une décision du juge de l’application des peines de Paris « compétent en matière de terrorisme », qui rendait une « ordonnance suspendant la mesure de semi-liberté » de l’interviewé pour avoir « profondément troublé l’ordre public ». Rouillan retournait le jour même derrière les barreaux pour deux ans.

Sept ans plus tard, une nouvelle interview vaut à Rouillan l’attention de la justice. Il s’agit cette fois de son appréciation des attentats commis à Paris le 13 novembre 2015 par l’État islamique, mouvement qu’il a qualifié de « basé sur le mortifère, le sacrifice, la mort », mais dont il a jugé les militants « courageux » : « On peut dire qu’on est absolument contre leurs idées réactionnaires, on peut dire plein de choses contre eux, que “C’était idiot de faire ci, de faire ça”, mais pas dire que ces gamins sont des lâches  26. » Le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire pour « apologie du terrorisme » et le ministre de l’Intérieur de l’époque demande « la révocation de la libération conditionnelle de cet individu ». Mais le juge de l’application des peines compétent en matière de terrorisme n’obtempère pas : pour lui, Rouillan est réinséré  27.

Si le détenu, en conditionnelle depuis 2011, a sans conteste satisfait aux critères de réinsertion, il n’est pas impossible que le magistrat ait discrètement rappelé par là son indépendance. Notamment en réponse aux dérives à l’œuvre depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, quand le moindre fait divers semblait provoquer à lui seul le vote d’une loi et que les politiques, à des fins électoralistes, s’indignaient par voie de presse pour remettre en cause les décisions prises par les juges au mépris flagrant de la séparation des pouvoirs. Une dérive que n’a pas arrangée, en novembre 2014, le vote par le gouvernement de François Hollande, au nom de la lutte contre le terrorisme, du transfert vers le Code pénal des délits politiques qui relevait de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. La qualification d’un propos en « apologie du terrorisme » pouvant désormais être jugée en comparution immédiate, cette criminalisation intempestive met en danger une liberté fondamentale, la liberté d’expression. Sans parler des problèmes élémentaires d’application qu’elle pose  VIII.

C’est dans ce cadre qu’en septembre 2016 Rouillan est condamné en première instance à six mois de prison pour « apologie du terrorisme » et, de nouveau le 16 mai 2017 en appel, cette fois à dix-huit mois de prison, dont dix assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve. Aussitôt pourvu en cassation, Jean-Marc Rouillan a vu son cas à l’origine d’une saisie du Conseil constitutionnel dans le cadre d’une question prioritaire, pour contester la constitutionnalité de la loi au motif qu’elle est trop vague et viole la liberté d’expression. Le 18 mai 2018, le jour même où l’auteur finissait sa période de conditionnelle, le Conseil constitutionnel a jugé cette disposition du Code pénal conforme à la Constitution, et notamment au principe de liberté d’expression. Contrairement à l’avocate de Rouillan, Claire Waquet, qui voit dans l’accusation d’« apologie publique » un « délit d’opinion », pour Laurent Fabius, qui préside cette institution, « par la large diffusion des idées et les propos dangereux qu’elle favorise, l’apologie crée par elle-même un trouble à l’ordre public »  IX. Au moment où ce livre part aux presses, l’auteur attend le jugement définitif de la Cour de cassation – si la condamnation est confirmée, il saisira la Cour européenne des droits de l’homme.

En mai 2016, la Ligue des droits de l’homme avait déjà déclaré qu’en poursuivant Rouillan pour ses déclarations « le parquet ne demande pas de sanctionner une apologie mais tente d’interdire une opinion dont il déforme sciemment le sens. Si l’on suit le parquet dans sa volonté de limiter la liberté d’expression aux seules opinions convenues, choquer ou critiquer deviendra bientôt un délit  30».

En mai 2018, Fionnuala Ní Aoláin, « rapporteuse spéciale des Nations unies de la promotion et de la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste », remettait au gouvernement français les « conclusions préliminaires » d’un rapport (dont la version définitive sera soumise, en mars 2019, à Genève, à l’assemblée du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme). Celles-ci « relèvent les risques d’atteintes aux droits de l’homme, à la liberté religieuse et à la liberté d’expression que comportent certaines mesures introduites dans le droit français au nom de la lutte contre le terrorisme »  31.

* * *

Au fil de son récit, Rouillan évoque régulièrement les appels que son groupe lançait, sinon à la lutte armée, au moins à la « violence de classe » contre la bourgeoisie. Déclarations qui semblaient presque banales à l’époque où la GP* régnait sur l’extrême gauche. On a vu plus haut ce qu’Alain Geismar se proposait de faire aux bourgeois : « Porter l’insécurité jusque dans leurs porcheries. » Nous étions à la fin des années 1960 et le futur inspecteur général de l’Éducation nationale s’associait alors au futur patron de Libération pour en appeler à la guerre civile et prophétiser la révolution pour l’année suivante, sinon celle d’après. En avril 1982, dans son dossier « Terrorisme : l’épidémie », Le Quotidien de Paris interroge Jean-Pierre Le Dantec pour avoir son « point de vue d’ancien gauchiste » sur la vague d’attentats qui vient de toucher Paris. « Comment expliquez-vous que l’extrême gauche française n’ait pas sombré dans le terrorisme dans les années 1970 ? » Après avoir constaté qu’« effectivement l’extrême gauche française post-68 n’a pas suivi une évolution parallèle à celle des autres pays d’Europe », celui qui fut directeur de La Cause du peuple donne pour première raison « la personnalité des leaders gauchistes : de véritables intellectuels possédant une véritable culture, c’est-à-dire porteurs à un certain degré d’une tradition démocratique ayant permis qu’ils ne soient jamais coupés de certains courants de masse dans le pays (intelligentsia, et certains courants de la classe ouvrière) »  32. Autosatisfaction et nationalisme mis à part, c’est historiquement faux, ne serait-ce qu’en Italie, où n’ont pas manqué les « véritables intellectuels […] jamais coupés de certains courants de masse […] de la classe ouvrière », ni les groupes armés – exemplaires, diraient certains  33. En arrimant sans vergogne la « tradition démocratique » à la « culture » des « leaders » de Mai 68, Le Dantec couvre la fureur du reniement qui prit ceux que Guy Hocquenghem accusa d’être « passés du col Mao au Rotary  34 ». Les plus vifs, « nouveaux philosophes » et anciens gauchistes, avaient allègrement pris dès le milieu des années 1970 le virage anti-totalitaire, préparant leur conversion au socialisme de gouvernement qui les rapprocherait enfin du pouvoir  35. Servant désormais l’ordre social qu’ils avaient combattu dans leur jeunesse, ils nièrent moins la lutte des classes (référence récemment troquée contre la « défense de la démocratie ») qu’ils n’affirmèrent leur changement de camp. Changement qui n’est pas pour rien dans le renforcement des rapports de domination qu’on a vus à l’œuvre depuis la « fin de l’histoire ». Et maintenant qu’aucun aréopage d’intellectuels ne tient plus le haut du pavé avec des discours marxistes (réservés à quelques militants égarés), le milliardaire américain Warren Buffett peut paisiblement déclarer (en mai 2005 sur CNN) : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner. »

De ce point de vue, le groupe Action directe fut peut-être la seule réponse que ces survivants de l’extrême gauche européenne ont su donner aux ultimes réajustements de la social-démocratie, c’est-à-dire, en France, du Parti socialiste – qui fit de sa promesse de « Changer la vie » un moment de la contre-révolution néolibérale. Non pas la réponse des enfants de la bourgeoisie cultivée qui étaient parvenus à une connaissance du fonctionnement de la société si « intelligente » qu’elle les aida à réussir lorsqu’ils changèrent de côté dans la lutte des classes, lorsqu’ils se mirent au service de leur groupe social d’origine pour jouer dans la comédie démocratique de masse et de marché les rôles qui leur valurent une place au soleil – et tant pis pour ceux qui restaient à l’ombre. Non pas la réponse des étudiants des grandes écoles et des bonnes universités mais celle des filles et des fils d’ouvriers ou de petits employés, mauvais élèves qui n’avaient pas traversé cette décennie agitée (1968-1978) comme un stage d’été (ou plutôt de printemps) mais comme une révélation sans retour en arrière. Car pour eux – n’ayant pas lu nos brillants exégètes de Marx, Lénine, Mao ou Guevara comme des devoirs sur table, ils ne pouvaient entendre sonner la fin de l’exercice, mais étaient en revanche bien conscients que le retour de l’ordre social bourgeois signifiait leur retour à l’usine et aux banlieues ouvrières –, l’ennemi d’hier, la police, l’armée, l’État et le patronat, restait l’ennemi du jour, l’ennemi de toujours dans la lutte des classes. Une lutte qui avait commencé à être menée en répondant à la répression par la guérilla, où le combat contre l’impérialisme se menait avec le prolétariat immigré, où l’on ne finançait pas son engagement politique par des subventions socio-culturelles mais des « expropriations », où l’on vivait, et mourait, pour l’idée de révolution, qui n’était pas qu’une idée.

Notes de contexte

Notes de référence

par Thierry Discepolo

Réalisation : William Dodé