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Front populaire, révolution manquée
Troisième édition revue et actualisée
Avant-propos de Charles Jacquier
Préface de Barthélémy Schwartz
Parution : 22/10/2013
ISBN : 9782748901733
Format papier : 504 pages (12 X 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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«À travers tout le pays, les travailleurs étaient en grève, et ils occupaient les usines. Ils avaient trouvé une nouvelle forme d’action directe : la grève sur le tas. Ils l’avaient choisie eux-mêmes, en dehors et contre la bureaucratie syndicale, parce qu’ils estimaient à juste titre que ce moyen de pression serait plus sensible aux capitalistes que les simples grèves d’antan ” dans le calme et la dignité ”. Au lendemain du 1er mai, passant aux actes, les ouvriers de l’usine Bréguet, au Havre, avaient occupé les ateliers. Latécoère à Toulouse, Bloch à Courbevoie avaient suivi l’exemple. Le mouvement avait pris très vite le caractère d’une vague de fond. Le pays que Blum s’apprêtait à gouverner n’était déjà plus celui qui, quelques semaines plus tôt, avait porté le Front populaire au pouvoir. Le rapport des forces sociales était renversé. Cette grève générale avait surgi spontanément de la conscience ouvrière et elle avait des mobiles élémentaires : la crise économique et les décrets-lois déflationnistes qui avaient durement frappé une partie des salariés. L’unité syndicale enfin scellée, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement populaire ouvraient aux masses paupérisées la perspective d’un changement radical.»

Comme pour tout grand mouvement social, comprendre les raisons de son échec alimente la mémoire des luttes afin d’en tirer les leçons. En ce sens, ce livre est un véritable classique de l’histoire sociale du XXe siècle.

Daniel Guérin

Auteur de Fascisme et grand capital, de Bourgeois et bras nus 1793–1795 et de Ni dieu ni maître, Daniel Guérin (1904–1988) a été de tous les combats de la gauche révolutionnaire durant un demi-siècle.

Voir les livres de Daniel Guérin aux éditions Spartacus

Les livres de Daniel Guérin sur le site

Extrait

« En effet, revenir aujourd’hui sur l’histoire du Front populaire comme sur celle des expériences de la « gauche » au pouvoir, ce n’est pas entretenir des illusions fallacieuses et réchauffer des espérances creuses, encore et toujours déçues, c’est avant tout tirer les leçons d’une défaite dans la mesure où « il n’est pas de défaite stérile ». Revenant sur l’histoire de la Révolution française après le 9 Thermidor, Daniel Guérin s’interrogeait : « La défaite, qu’est-ce, sinon la rupture du voile qui dissimulait aux yeux de tous les rapports de classe réels ? Tant qu’une erreur n’a pas conduit à la défaite, elle n’apparaît pas à la masse comme une erreur. [...] La défaite, qu’est-ce sinon la fin d’un cycle ? Tant que l’évolution est en cours, que les fautes commises n’ont pas encore conduit à leurs ultimes conséquences, il est prématuré de conclure. Le cycle une fois clos, aucun doute n’est plus possible, la vérité éclate1. »
Pour le Front populaire comme pour les autres passages de la « gauche » aux affaires, il faut admettre que, tout compte fait, ses représentants n’ont été que les hommes liges du Capital. Les avancées sociales, quand il y en eut, ont été le résultat d’un rapport de forces favorable grâce à l’action autonome du plus grand nombre, débarrassé, pour un temps hélas trop bref, de ses illusions sur leurs faux amis et prenant conscience de ses propres forces. Elles ne doivent rien, ou si peu, à la bonne volonté et à l’humanisme de gouvernants qui sont les premiers à préparer des lendemains qui déchantent une fois le torrent populaire rentré dans son lit. Tirer les leçons du passé, c’est préparer les esprits à la possibilité d’un avenir meilleur et c’est sans doute à cela que Front populaire, révolution manquée nous invite encore aujourd’hui.»

1 Daniel Guérin, Bouregois et bras nus. Guerre sociale durant la Révolution française, 1793–1795 [1973], Libertalia, 2013, p. 399–400

(Préface Charles Jacquier)

Dossier de presse
Alain Chatriot
Cahiers Jaurès , Avril 2014
Gilles Vergnon
Aden , octobre 2014
Damien Augias
Non Fiction , 24/05/2014
Antoine Chollet
Pages de gauche , décembre 2013
Cyril Gispert
Démocratie et socialisme , 18/02/2014
Jean-Baptiste Malet
Golias Magazine , novembre - décembre 2013
Contretemps , 12 janvier 2014
Sylvain Quissol
Zones subversives , 11 novembre 2013
La réédition d’un témoignage militant

Rééditer des ouvrages qui ont marqué un moment de la recherche en sciences sociales est toujours une entreprise salutaire et le fait que le choix des titres correspond à des engagements militants n’a évidemment rien de surprenant. La question à poser ici est plutôt celle de la nécessaire distance prise éventuellement dans une édition critique compte tenu des travaux scientifiques qui ont pu aborder le même sujet. Ce problème semble réel quand on consulte la récente republication par Agone du livre de Daniel Guérin sur le Front populaire, initialement édité chez Julliard 50 ans auparavant. Il est vrai que dans ce volume Guérin reconnaissait nettement mêler analyse historique et « témoignage » (le sous-titre du livre est d’ailleurs « un témoignage militant »1.

Daniel Guérin (1904–1988) a été un militant communiste libertaire engagé dans de nombreux combats sur lesquels il a beaucoup écrit. Ce volume couvre la période 1930–1940 et place en son cœur le Front po- pulaire. Guérin est alors un proche de Marceau Pivert à la SFIO puis au PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan) à partir de 1938.

Son itinéraire est retracé dans l’avant-propos par Charles Jacquier2.
Si ce dernier cite différents travaux scientifiques (dont un numéro de Dissidences en 2007 qui était consacré à Guérin), quelques absences sont un peu regrettables3. Le problème est surtout dans la vision très parti- culière du Front populaire ici développée. Elle correspond certes à celle de Guérin mais l’historien pourra être surpris en lisant dans cette préface la déclaration suivante : « Revenir aujourd’hui sur l’histoire du Front populaire comme sur celle des expériences de la « gauche » au pouvoir, ce n’est pas entretenir des illusions fallacieuses et réchauffer des espé- rances creuses, encore et toujours déçues, c’est avant tout tirer les leçons d’une défaite dans la mesure où « il n’est pas de défaite stérile ». » (p. 14). Si le fait d’éviter le discours naïf et simpliste de célébration du Front populaire peut-être salutaire, ce type de déclaration fait fi un peu rapi- dement des travaux des historiens au cours de la dernière décennie4.

Cette réédition reprend la série de documents sélectionnés par Daniel Guérin et publiés en annexes (désormais conservés à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine) et propose un glossaire des militants cités dans le livre, fondés sur les notices du Maitron et quelques autres sources. La postface de Barthélémy Schwartz intitulée « Juin 36 : l’envers du décor » est une relecture politique des événements non sans quelques approximations5 dont l’idée majeure est clairement exprimée dans la dénonciation de « ce marché de dupe où la coalition du Front populaire se fait passer pour l’alliée des ouvriers en grève, alors que précisément elle a pour mandat de réprimer l’agitation ouvrière » (p. 424).

L’un des points constants du volume est la détestation de Guérin envers Blum6 qu’au détour d’une page il présente ainsi : « c’était le cri- tique de La Revue blanche, l’esthète venu à la politique comme au plus passionnant des jeux de l’esprit ; c’était le néophyte amené par la fascinante contagion de Jaurès à un socialisme rassurant parce que censé naître de l’évolution pacifique des hommes et des choses ; c’était le grand bourgeois libéral, dernier représentant d’une brillante lignée de debaters parlementaires et admirateur des mœurs politiques anglaises ; c’était le juriste éminent, conseiller d’État et avocat-conseil de grosses sociétés rompu à considérer les problèmes sous leur aspect formel et juridique. Sur le champ de bataille de la lutte des classes, Blum allait, pendant un an, faire figure d’écartelé, avec, pour seule arme, une extraordinaire aptitude, sinon dans les actes, du moins dans le langage, à draper d’une captivante dialectique, à la limite de la sincérité et de la mauvaise foi, ses oscillations et ses faiblesses. Il fuira, en fin de compte, le pouvoir, ou plus exactement la direction gouvernementale, incapable de soutenir plus longtemps la vue de son « calice ». » (p. 155).

Dans une recension de la première édition de l’ouvrage dans une revue anglophone, l’auteur de la notule écrivait nous semble-t-il assez justement : « It will be an interesting if minor source for future historians, as well as good reading. »7. Ce propos peut paraître plus juste que celui de la 4e de couverture de cette réédition qui présente le livre comme « un véritable classique de l’histoire sociale du XXe siècle ».

1 De manière significative, Guérin commente ce point en indiquant dans son in- troduction : « Mon témoignage est partial, comme l’est tout témoignage, mais notre optique partisane nous a, peut-être bien, mis sur la trace de la vérité objective. Et puis les histoires du Front populaire qui se prétendent objectives sont légion. » (p. 19).

2. Docteur en sociologie (Charles JACQUIER, Boris Souvarine, un intellectuel antistalinien de l’entre-deux-guerres 1924–1940, thèse de doctorat de sociologie, sous la dir. d’Annie KRIEGEL, Université de Paris 10, 1994), Jacquier a préfacé chez le même éditeur une réédition de Souvarine : Boris SOUVARINE, Cauchemar en URSS, suivi de L’ouvrier & le paysan soviétiques, préface de Charles JACQUIER, Marseille, Agone, 2001.

3. Dans des styles là encore différents, on aurait aimé voir mobilisés pour cette réédition quelques-uns de ces volumes qui témoignent des renouvellements de l’historiographie sur le Front populaire : Frédéric MONIER, Le Front populaire, Paris, La Découverte, Repères, 2002 ; Antoine PROST, Autour du Front populaire. Aspects du mouvement social au XXe siècle, Paris, Le Seuil, 2006 ; Michel MARGAIRAZ, Danielle TARTAKOWSKY, avec la participation de Daniel LEFEUVRE, « L’avenir nous appartient ». _Une histoire du Front populaire, Paris, Larousse, 2006 ; Xavier VIGNA, Jean VIGREUX, Serge WOLIKOW (dir.), Le pain, la paix, la liberté. Expériences et territoires du Front populaire, Paris, Éditions sociales, 2006 ; Gilles MORIN, Gilles RICHARD (dir.), Les deux France du Front populaire, Paris, L’Harmattan, 2008 ; Jean VIGREUX, Le Front populaire, Paris, PUF, QSJ ?, 2011.

4. Ainsi, p. 418, les congés payés et la semaine de 40 heures sont associés aux ac- cords Matignon alors qu’ils font l’objet de lois sociales (tout comme la loi sur l’exten- sion des conventions collectives un peu vite oubliée).

5. Ainsi, p. 418, les congés payés et la semaine de 40 heures sont associés aux ac- cords Matignon alors qu’ils font l’objet de lois sociales (tout comme la loi sur l’exten- sion des conventions collectives un peu vite oubliée).

6. D’autres hommes politiques sont régulièrement attaqués mais Blum concentre les critiques – il écrit ainsi dans son introduction : « Plus prestigieux le leader, et plus coupable sa carence » (p. 22). On note en passant aussi les amabilités envers son ministre des Finances : « le pitoyable Vincent Auriol, le chaînon le plus faible de la débile équipe ministérielle » (p. 189) ou son ministre des Colonies, Marius Moutet, « qui devint, consciemment, l’homme lige de la répression colonialiste » (p. 197). Moins sévère sur le fond mais très méchant dans la forme, Guérin dresse un portrait de la phi- losophe Simone Weil (p. 86).

7. John M. ROBERTS, « Review of Léon Blum by G. Ziebura and Front Populaire by D. Guérin », International Affairs, 40, 4, oct. 1964, pp. 715–716. L’auteur notait éga- lement à propos du livre : « The account is hostile to Blum, bitter towards the Com- munists and even occasionally critical of Trotsky (whose letters and utterances punctuate the story like the chorus of a Greek tragedy). Everyone in the Front Populaire it seems, was out of step except the Gauche Révolutionnaire. » (p. 716).

Alain Chatriot
Cahiers Jaurès , Avril 2014
Compte-rendu

L’ouvrage de Daniel Guérin, comme le rappelle son nouveau préfacier, Charles Jacquier, portait, à sa première édition en 1963, le sous-titre de « Témoignage » dédié « à la mémoire de Marceau Pivert » – le fougueux animateur de la « Gauche révolutionnaire » de la S.F.I.O.
Le livre est effectivement, d’abord, un témoignage militant sur les «années Front populaire», de février 1934 à la guerre. C’est aussi, indissolublement, une histoire intérieure de la «Gauche révolutionnaire», un courant d’abord interne à la S.F.I.O, puis séparé d’elle et constitué en parti indépendant, le P.S.O.P (Parti Socialiste Ouvrier et Paysan) après la scission de Royan, en juin 1938. C’est enfin, au-delà des récits détaillés d’affrontements internes et d’interminables réunions, une belle reconstitution d’un monde englouti, celui du mouvement ouvrier des années 1930 avec ses rythmes d’action, ses habitus et ses militants. Daniel Guérin présente ainsi à ses lecteurs une formidable galerie de portraits de personnalités connues et moins connues, croquées en quelques lignes. Léon Blum et Marceau Pivert bien sûr, le syndicaliste Pierre Monatte4 en « blouse grise» avec «sa voix goguenarde de colonel en retraite» (p. 32), les trotskystes Pierre Naville « au cœur pur, au visage de chien battu» et son rival, «le gras et trépidant» Raymond Molinier, qualifié d’«aventurier balzacien» (p. 94), « la grande et altière Magdeleine Paz5 qui ressemblait à une tragédienne» (p. 86) et bien d’autres encore, dont Léon Trotsky.
Que l’on partage ou non les appréciations de Daniel Guérin, c’est peut-être ce «Temps retrouvé» d’une époque que goûteront d’abord ses nouveaux lecteurs, en ce début d’un nouveau siècle. Car Guérin ne le dissimule pas, Front populaire, révolution manquée, est un réquisitoire contre la politique conduite par la coalition éponyme, et d’abord contre celle de Léon Blum, pour lequel il conserve pourtant une certaine affection. Sa préface à la première édition de 1963 l’affirme clairement : « [...] la critique du Front populaire de 1936 est la condition préalable d’un nouveau départ révolutionnaire» (p. 23). Dans une «Note» pour la deuxième édition du livre, chez François Maspero en 1970, écrite à la lumière de Mai-juin 1968, il radicalise encore sa position, convaincu que les deux échecs de 1936 et 1968, faute de «minorités agissantes», ouvriront la voie à une «prise de conscience» (p.16). Le lecteur d’aujourd’hui peut bien sûr jeter un regard critique sur ces perspectives, particulièrement sur l’inébranlable pacifisme de l’auteur et de ses camarades, avant comme après Munich, et encore après l’invasion de la Pologne et de la France.
Mais chacun trouvera ses raisons pour faire son miel de ces pages : elles ne manquent pas… On saura gré aux initiateurs de cette nouvelle édition de l’avoir enrichie d’un cahier de photographies, d’annexes, d’un important appareil critique et d’un glossaire des militants.

Gilles Vergnon
Aden , octobre 2014
Compte-rendu

Le 6 février 2014, il y a quelques semaines, quelques rares articles et conférences se faisaient l’écho du 80ème anniversaire de cet événement à la fois repoussoir et fondateur que fut la manifestation parisienne du 6 février 1934 (ou plutôt les manifestations des ligues convergeant à la Place de la Concorde, non loin de la Chambre des députés) de bien funeste mémoire – on a d’ailleurs peine à imaginer aujourd’hui qu’un mouvement de foule en temps de paix ait pu déboucher sur 14 morts et 62 blessés par balle.

C’est également le 6 février dernier qu’est paru le court essai 1934–1936. Un moment antifasciste de Thierry Hohl et Vincent Chambarlhac, chercheurs à l’Université de Bourgogne, faisant de cette manifestation – dont la frange la plus extrême de la droite politique et intellectuelle (en particulier les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque et les Camelots du Roi, proches de l’Action française) fut à l’initiative – la cristallisation d’une menace fasciste en France, alors que l’Italie mussolinienne, depuis une dizaine d’années, et l’Allemagne hitlérienne, depuis à peine plus d’un an, ont alors le vent en poupe sur le continent européen. A l’aune de cette prise de conscience, la contre-manifestation antifasciste nationale du 12 février 1934 augure, selon l’historiographie classique, d’une dynamique unitaire des gauches, dont la victoire du Front populaire au printemps 1936 constitue l’aboutissement. Pour autant, s’il a été le résultat de cette séquence politique décisive, le Front populaire est aussi et surtout le moment d’expression de luttes sociales menées par les ouvriers lors des grèves historiques de 1936, renversant provisoirement un rapport de forces que l’on croyait (la gauche parlementaire comprise) plus ou moins immuable. C’est de ce sujet (parmi bien d’autres) dont il est question dans le beau texte de Daniel Guérin Front populaire, révolution manquée. Un témoignage militant, publié initialement en 1963 puis en 1970 , et réédité il y a quelques semaines avec un cahier de photographies d’époque, montrant notamment la présence dans les comités de Daniel Guérin (1904–1988), militant infatigable (à l’époque dans le 20ème arrondissement de Paris et aux Lilas) et essayiste à succès , ainsi que de son camarade et ami Marceau Pivert (1895–1958) – à qui le livre était dédié –, militant socialiste et leader du courant le plus à gauche de la SFIO (appelé “la Gauche révolutionnaire” lors de sa création en 1935, en pleine période antifasciste), avant de s’en éloigner et de fonder en 1938 le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), auquel Guérin adhérera également.

Thierry Hohl et Vincent Chambarlhac reviennent de manière intéressante sur cette dynamique politique historiquement fondatrice mais relativement brève (à peine plus de deux ans), celle qui court de février 1934 jusqu’aux élections et aux grèves du printemps 1936. A vrai dire, c’est davantage la constellation des antifascistes (à la fois les cadres et militants politiques, mais aussi les intellectuels, rassemblés par un Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, sous la direction de Paul Rivet, du philosophe Alain et du scientifique Paul Langevin) qui est au cœur de 1934–1936. Un moment antifasciste que “l’idéologie antifasciste” en tant que telle, si tant est que l’on puisse dégager une unité théorique derrière une synthèse politique des gauches assez floue à l’époque. En effet, comme le remarquent les chercheurs dijonnais, “l’antifascisme est un objet historique et politique étrange. Il échappe à toute définition évidente, tant il dépend de son double, de son antonyme, le fascisme lui-même, peu enclin à se laisser enfermer dans des catégories simples. Du fascisme à l’antifascisme circulent des mots – nationalisme, populisme – qui délimitent et décrivent, sans réellement parvenir à imposer de grille de lecture définitive” . C’est donc bien dans une démarche nouvelle qui réinterroge le concept d’antifascisme que le livre oriente le lecteur, se méfiant par ailleurs des usages et mésusages d’une notion qui a eu tendance à être récupérée politiquement dans le climat historiographique de l’après-1989 : “l’antifascisme, qui avait légitimé la création des démocraties populaires après 1945, devient dans une grille d’analyse retrempée par l’usage prégnant du concept de totalitarisme un leurre […], Annie Kriegel [donnant] dès 1990 les prodromes de cette lecture. ”

Revenant d’abord sur le choc de la manifestation parisienne du 6 février 1934, tournant majeur de l’histoire des droites françaises, comme l’a récemment et brillamment souligné l’historienne Danielle Tartakowsky dans Les droites et la rue , les chercheurs de l’Université de Bourgogne insistent sur un fait souvent oublié – et mis de côté à dessein par la légende unitaire de la gauche – : les appréciations furent en réalité diverses et les réactions en ordre dispersé, la position du PCF étant d’ailleurs pour le moins ambiguë (refusant a priori un Front unique avec la gauche “bourgeoise”, avant de changer de stratégie quelques mois plus tard sous la pression des militants de la base, mais également de Moscou) et les conceptions des militants réformistes et révolutionnaires cristallisant un important clivage entre Paris et la province.

Pour autant, dès le 12 février, à la suite de l’appel à la grève générale lancé par la CGT, la mobilisation de la gauche – ou plutôt des gauches – paraît exemplaire, démontrant par l’image un rapprochement, à vrai dire assez timide dans les premiers temps, entre socialistes et communistes, adversaires depuis le congrès fratricide de Tours en 1920. Si, à Paris, l’émotion suscitée par le choc du 6 février aboutit logiquement à des pratiques mobilisatrices efficaces, laissant apparaître la puissance du mouvement ouvrier, la réussite de la mobilisation du 12 février en province s’apparente davantage, au moins pour une part, à une forme de synthèse réformiste et révolutionnaire s’inspirant de Jaurès. Bien que polysémique, l’antifascisme de la première heure porte en germe une union qui sera somme toute difficile à solidifier malgré des slogans célèbres (“Pain, Paix et Liberté”) et des objectifs communs (renverser l’ordre bourgeois et lutter contre la menace fasciste) dans les mois qui suivront.

Damien Augias
Non Fiction , 24/05/2014
Revenir des illusions

En 1963, Daniel Guérin, alors retiré de la politique partisane, revient sur son expérience du «Front populaire» aux côtés de Marceau Pivert et au sein de la SFIO, puis du PSOP (Parti socialiste ouvrier
et paysan). Récit très personnel, foisonnant d’anecdotes et d’informations, description vivante d’un monde disparu, Front populaire,révolution manquée est un témoignage majeur de l’histoire de la gauche socialiste et démocratique au XXe siècle.
Guérin le dit bien, il y a deux fronts populaires: d’un côté la «mésalliance» du radicalisme bourgeois, du stalinisme et de la SFIO, et de l’autre « le puissant mouvement populaire» qui rassemble bien au-delà de la seule classe ouvrière. Il y a mai et juin 36, la victoire électorale d’une coalition de circonstance et les immenses grèves qui l’accompagnent et auxquelles ladite coalition met fin. Alors
que Marceau Pivert écrit que «Tout est possible», le sinistre Thorez, marionnette de Staline, lui répond qu’«il faut savoir terminer une grève». Léon Blum, terrifié par la perspective d’une révolution en France, ne sert à ce moment-là qu’à éteindre l’insurrection au sein de la classe ouvrière. Son récit achevé, Guérin semble avoir compris qu’on ne fait pas une révolution avec un parti qui vise une majorité parlementaire et des postes ministériels. On ne la fait pas davantage avec une réunion de
fidèles, comme l’expérience du PSOP le lui confirmera. Les années préparant la guerre vont lui apporter une autre leçon. Guérin et quelques camarades tentent alors de tracer une position intermédiaire entre le pacifisme «intégral», prêt à échanger la guerre entre impérialistes contre le fascisme, et le bellicisme de Blum et du PCF, préférant cette guerre à la révolution. La position alternative est simple: la guerre sera évitée grâce à la révolution. Ce n’est qu’en mars 1939 que Guérin se rend compte que la guerre impérialiste aura bien lieu, transformant de fond en comble les perspectives du parti et les priorités de ses militant·e·s. Guérin partira en Norvège juste avant le déclenchement de la guerre pour s’occuper d’une coordination internationale mise sur pied en
urgence les mois précédents. La Norvège occupée, Guérin sera interné en Allemagne, avant
de revenir en France en 1942, mais c’est là une autre histoire.

Antoine Chollet
Pages de gauche , décembre 2013
Daniel Guérin, un socialisme de combat

La réédition par les éditions Agone du livre de Daniel Guérin Front populaire, révolution manquée est une entreprise bienvenue. Il s’agit d’un document d’une valeur considérable sur une période dont les interrogations demeurent actuelles.
Parmi les ouvrages consacrés à l’expérience du Front populaire, rares sont ceux qui parviennent à en transmettre avec une égale intensité les espoirs, l’énergie et les déchirements. Si l’important travail éditorial accompli à l’occasion de chaque décennie commémorative nous permet une connaissance plus fine des événements et de leur contexte, aucune publication n’en restitue de manière aussi vive la portée politique.

Un témoignage militant
C’est justement parce qu’il ne prétend ni à l’objectivité académique ni à l’exégèse théorique que Daniel Guérin parvient à rendre leur force aux débats, mobilisations et prises de position qui traversent alors la gauche. À ce titre il s’agit bien d’un témoignage, celui d’un acteur engagé qui n’hésite pas à nous faire part de ses états d’âme, de ses aspirations et de ses déceptions personnelles.

Un récit à la première personne d’autant plus précieux qu’il nous fait vivre dans l’intimité d’une génération de militants confrontée à des bouleversements historiques et sociaux sans précédents. Les certitudes doctrinaires sont ébranlées par la montée du fascisme, la terreur stalinienne, la révolution espagnole et l’éveil anti-colonial.

À la gauche du parti
Dans ce climat incandescent, Daniel Guérin prend parti et s’engage à la SFIO. ll ne doute pas que c’est au cœur de la gauche que se joue l’avenir et l’unité du mouvement ouvrier. Introduit par Léon Blum, il fait ses premiers pas à la section du 20° arrondissement de Paris. Il y découvre avec dégoût les manœuvres électorales et le socialisme de salon.

Une expérience critique
Pour l’auteur de Front populaire, révolution manquée l’individu n’est pas soluble dans le militantisme. Les affects et les contradictions personnelles ne sont pas des anomalies qu’il importerait de corriger. Au contraire, l’expression des affinités alimente la dynamique collective et empêche qu’elle ne s’épuise dans le formalisme bureaucratique. C’est ainsi qu’il faut lire les portraits parfois tendres, souvent durs, que Daniel Guérin ne s’interdit pas de faire de ses contemporains.

Alors que Marceau Pivert bénéficie de toute son indulgence quelques soient ses erreurs d’appréciation et ses hésitations, Léon Blum ne profite pas de tant de largesses. Le chef du gouvernement de Front populaire ne sort pas indemne des critiques que lui adresse Daniel Guérin. Il ne lui pardonne pas son dandysme affecté, son dédain pour le peuple, son émotivité feinte et son manque de courage politique.

S’il ne fait pas de Léon Blum l’unique responsable des errements de la majorité au pouvoir, Daniel Guérin ne se prive pas de lui reprocher sa frilosité sur la question coloniale, son incompréhension de l’embrasement social de juin comme ses atermoiements sur le dossier espagnol. Front populaire, révolution manquée est bien le procès d’un pouvoir de gauche qui s’oublie, qui devient confus à force de concession et coupable à trop s’éloigner de ceux qu’il représente.

À la recherche d’une solution politique
Parmi les nombreuses pages consacrées à la recherche par la gauche socialiste d’une alternative politique on retient les échanges manquées avec Léon Trotsky. Jusqu’à son assassinat, Marceau Pivert et Daniel Guérin entretiendront des relations épistolaires avec le fondateur de l’armée rouge. Des courriers qui laissent entrevoir la clairvoyance et l’enfermement doctrinaire de celui pour qui la planète est désormais sans visa. Même isolé, harcelé et calomnié, il continue d’impressionner par la précision de ses analyses.

Mais son autoritarisme, ses jugements à l’emporte pièce, son dogmatisme ne lui permettent pas d’atteindre le cœur de la gauche. Daniel Guérin raconte avec regret ses efforts pour que les liens ne soient pas rompus et son dépit de ne pas parvenir à briser la méfiance réciproque. Malgré lui, Marceau Pivert et Léon Trotsky ne réussiront ni à s’entendre ni à se comprendre. Confinés aux marges du mouvement social, les derniers fidèles du révolutionnaire russe s’isoleront et se perdront dans des querelles stériles.

De son côté, exclue de la SFIO, la gauche socialiste ne réussira pas à réaliser la synthèse tant souhaitée par Daniel Guérin. Transformée en Parti Socialiste Ouvrier et Paysan la jeune organisation n’est pas suffisamment solide pour faire face au reflux de la combativité sociale et à l’approche de la guerre. Les dissensions internes finissent de la fragiliser et ne lui permettent pas de prendre prise dans le mouvement ouvrier.

Le récit de ces tâtonnements militants, de cette volonté de redéfinir une pratique socialiste émancipée des pesanteurs d’appareil restent pourtant puissamment évocateur.

Pour un socialisme libertaire
Enfin, il ne faut pas oublier chez Daniel Guérin cette passion du peuple. Son évocation des grèves, des occupations d’usine, sa rencontre avec les terrassiers des Lilas qui brandissent le drapeau rouge témoignent d’un moment où le destin du pays a failli basculer. L’auteur de Front populaire, révolution manquée s’interroge alors à voix haute sur ce qui a manqué pour que cela réussisse.
Fidèle à sa ligne de conduite, il ne pense pas que ce soit l’absence d’un parti d’avant-garde qui ait manquée mais plutôt celle d’un courant capable de révéler aux travailleurs leurs propre forces.

Après-guerre, Daniel Guérin poursuivra ses expériences politiques afin de réconcilier les différentes familles du socialisme révolutionnaire. Et, sans jamais abandonner le terrain des luttes, il accomplira un travail théorique et historique de première importance. C’est ainsi qu’il posera les jalons d’une réflexion libertaire qui continue aujourd’hui de nous interpeller.

Cyril Gispert
Démocratie et socialisme , 18/02/2014
La gauche à l'épreuve du pouvoir

Le Socialisme en France (1898–1912) Tome III des œuvres complètes de Rosa Luxembourg ainsi que Front populaire, révolution manquée de Daniel Guérin viennent d’être publiés par les éditions Agone.

À l’heure du Front Populaire

Trois décennies plus tard, Daniel Guérin est acteur et observateur d’une crise économique qui porte la gauche au pouvoir en 1936. La réédition de son classique Front Populaire, Révolution manquée, une histoire subjective du Front Populaire dont il propose une analyse libertaire inédite, vient bousculer les lectures socialistes et communistes de cet épisode de l’histoire. C’est selon lui uniquement par la lutte et le rapport de force que les réformes du Front populaire se sont imposées. « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle- même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange » écrit Simone Weil à propos de juin 1936. Outre le récit de ses appartenances politiques successives au fil des épisodes historiques, Daniel Guérin prône un spontanéisme révolutionnaire contre la bureaucratie syndicale et politique ; évoque comme Rosa Luxembourg des entités locales de délibérations collectives de type conseils ouvriers ; et cultive un mythe de la grève générale… opposé au parlementarisme. Si l’ouvrage a le mérite de rappeler que le Front Populaire n’aurait pas été lui-même sans une lame de fond populaire et authentique ; s’il a le mérite de rappeler que le Front Populaire n’aurait pas été lui-même sans la mobilisation inconditionnelle des ouvriers que la CGT tenta en vain de discipliner afin d’encadrer la spontanéité de la grève générale ; Front populaire, Révolution manquée est un témoignage éminemment précieux mais exprime une fâcheuse tendance à délimiter le camp du bien et celui du mal. Au détriment d’un souci de la complexité, l’ouvrage s’avère parfois incantatoire, égo-centré et présomptueux. Il n’en demeure pas moins qu’il contient des pistes de réflexions inédites pour penser la gauche à l’épreuve du pouvoir, à l’heure où François Hollande, plus impopulaire que jamais, s’apprêtant à promouvoir une hausse de la TVA, semble avoir définitivement renoncé à transformer la société.

Jean-Baptiste Malet
Golias Magazine , novembre - décembre 2013
Compte-rendu

On ne tient pas parole aux colonisés

Pour la plupart des militants SFIO, le problème de ce que nous appelons aujourd’hui la décolonisation était une question secondaire. Elle ne les touchait pas directement. Ils étaient imbus de préjugés plus ou moins colonialistes et, ne comprenant rien à la question nationale, ils taxaient de nationalisme (au sens rétrograde du mot) les luttes libératrices des colonisés. À la Gauche révolutionnaire, grâce à l’insistance de quelques spécialistes, dont j’étais, le problème dit colonial avait cessé d’être sous-estimé.

Sur ce grave sujet, dont l’actualité n’était pas moins brûlante alors que de nos jours, le Rassemblement populaire n’avait accouché que d’une souris : sur un plan théorique, la reconnaissance d’un vague principe de « justice pour les indigènes des colonies » ; sur le plan pratique, la nomination d’une commission d’enquête. Tel était le maigre lest jeté par les radicaux-socialistes, qui trempaient jusqu’au cou dans la fange colonialiste. Encore fallut-il attendre décembre 1936 pour que le Sénat se décidât à voter la création de cette commission d’enquête, et celle-ci ne fut envoyée qu’en Afrique occidentale, sans résultats tangibles.

La SFIO, dans une large mesure sous notre impulsion, s’était montrée un peu moins chiche. Au congrès de Huyghens, à la veille de prendre le pouvoir, elle avait adressé un message solennel aux peuples colonisés :

« Le congrès du parti vous adresse l’expression de son active solidarité. Il connaît votre misère, il a la volonté d’y mettre un terme. Avec le Front populaire au pouvoir, une ère nouvelle commence pour la France laborieuse aussi bien que pour les peuples qu’elle associe à sa destinée. […] Le parti socialiste vous en donne l’assurance formelle. »

La SFIO s’engageait à mettre en vigueur dans les pays ­colonisés l’ABC de nos républicaines conquêtes : libertés démocratiques, législation sociale. On n’avait jamais entendu au-delà des mers pareil langage, pareilles promesses. Leur retentissement, les espoirs suscités furent immenses.

Mais ce programme minimum, programme pourtant démocratique et non socialiste, qui s’inscrivait dans le cadre de l’ordre existant, n’en fut pas moins saboté par une administration demeurée impérialiste et ne reçut pas le plus petit commencement d’exécution. Tout au contraire, le Front populaire une fois au pouvoir, une nouvelle vague de répressions, emprisonnements, dissolution de mouvements, fusillades s’abattit sur les colonisés. Un pauvre bougre d’Annamite fut même condamné à plusieurs années de prison pour avoir donné lecture à ses amis d’une brochure ancienne du président du Conseil Léon Blum1.

En une série d’articles2, je m’obstinais à dénoncer ce scandale qui, à vrai dire, ne nous surprenait guère. Nous nous étions associés au message de Huyghens, dû à la plume généreusement démagogique de Maurice Paz, mais nous savions que les féodalités capitalistes ne lâcheraient pas leur proie coloniale sans y être contraintes. Nous tendions une main fraternelle à ceux qu’elles opprimaient et qui lui résistaient : « Tous les ennemis de nos ennemis sont nos amis. »

Seul à la commission coloniale

J’étais entré, après Huyghens, à la commission coloniale, organisme purement technique et consultatif, qui devait, en principe, transmettre des avis à la commission administrative du parti. J’y étais l’unique représentant de la Gauche révolutionnaire, position inconfortable dans un aréopage réformiste, assimilationniste, néocolonialiste. Ainsi, Germaine Picard-Moch nous déclara, un jour, avec une moue butée, qu’au grand jamais elle ne voudrait mettre un bulletin de vote entre les mains d’illettrés algériens. Un autre membre, le gouverneur colonial Hubert Deschamps, chef de cabinet de Léon Blum, me retourna un cahier des revendications qui émanait authentiquement du peuple malgache avec ce commentaire méprisant : « [Elles] n’émanent en réalité que d’un petit groupe sans mandat. Vous savez le mot de Guesde : quand nous sommes trois, signons : le comité. Quand nous sommes deux, nous signons : le parti. Mais que je sois seul, je signe : le peuple. Ce travail ne servira donc pas de base à mon rapport. » Quant au docte professeur Charles-André Julien, il nous confia, en invoquant des incidents survenus en Tunisie entre les deux partis destouriens, qu’il « ne fallait pas donner trop vite la liberté aux indigènes ». L’illustre historien politique de l’Afrique du Nord, ancien communiste, futur président du Comité pour la vérité sur l’affaire Ben Barka, assurait alors le secrétariat d’un organisme gouvernemental de coordination : le Comité méditerranéen. Il n’avait pas les mains libres.

La plupart des membres de cette inopérante commission étaient liés aux ministres dits socialistes par des liens personnels et même, parfois, professionnels, car plusieurs d’entre eux faisaient partie de cabinets ministériels. Bien que peu satisfaits, inquiets même, du tour que prenait la répression dans les pays colonisés, ils craignaient de parler trop haut ; ils ne voulaient faire à leurs ministres aucune peine, même légère ; ne protestaient que lorsque l’abus était trop flagrant. Ils croyaient se mettre en règle avec leur conscience en se contentant de délibérations académiques, en vase clos, ou en émettant, leurs soirs d’audace, des ordres du jour platoniques, qui allaient mourir dans les paperasses du secrétariat du parti.

Les ministres dits socialistes, par ailleurs, traitaient notre commission par-dessus la jambe, n’accusaient même pas réception de nos résolutions et prenaient la plupart de leurs initiatives sans juger bon de nous consulter3.

À l’automne 1937, je déposai devant la commission un texte leur rappelant les termes des motions de nos congrès de Huyghens et de Marseille et exigeant l’exécution des promesses faites. Je fus, bien entendu, le seul de mon avis. Le cri d’alarme que je publiai ensuite en tribune libre du Populaire suscita l’ire de Maurice Paz, étroitement lié au secrétariat du parti. Il se refusait « à déplacer les responsabilités pour en accabler nos camarades délégués au gouvernement » et il soutenait que la commission n’avait « aucun pouvoir de citer à sa barre les ministres socialistes pour leur adresser des remontrances ». Je voulais à toute force « faire œuvre de tendance », ce qui n’était pas la meilleure façon d’aider les colonisés.

Je ripostai, le 21 octobre, au cours d’une réunion du parti dont il sera question plus loin4, que ce n’était pas faire injure à nos délégués au gouvernement que d’exprimer un doute sur leurs possibilités d’action. Ils se heurtaient, à chaque minute, nous ne le savions que trop, à la formidable pression exercée sur eux tant par l’appareil de l’État bourgeois que par la coalition des grands intérêts colonialistes. Et c’était une des raisons, précisément, pour lesquelles nous adjurions le parti de les retirer d’un gouvernement à direction radicale5.

Je réussis, pourtant, à force d’insistance, à décider le ministre des Colonies, Marius Moutet, à se rendre, un soir, devant notre commission. Le 25 octobre 1937, il se fit conduire rue Victor-Massé par un chauffeur qui, une fois l’Excellence débarquée, ploya littéralement sous le poids des piles de dossiers mobilisés par la rue Oudinot pour se défendre, et me confondre. Pendant plusieurs heures, je dus rompre des lances seul, ou à peu près, avec un personnage entêté, venimeux, de mauvaise foi, souvent désarçonné, car il ne connaissait pas trop bien ses dossiers. D’accusateur, on essaya de me transformer en accusé. Le procès de Marius Moutet faillit devenir le mien. Seul, le brave et courageux Jean Longuet vint, de temps à autre, bien que timidement, à ma rescousse.

La situation était pour moi d’autant plus intolérable que j’avais jadis connu, et apprécié, un autre Moutet : celui qui, en 1931, au Comité de défense et d’amnistie des Indochinois, avait accepté, avec un dévouement inépuisable, la défense d’innombrables emprisonnés6. Maintenant, c’était lui qui jetait, ou laissait jeter en prison, les leaders anticolonialistes (tels les conseillers municipaux autochtones marxistes de Saigon), s’obstinant, contre toute raison, à défendre soit ses services, soit les lointains proconsuls, ses subordonnés, jusque dans leurs actes les plus odieux.

Lorsqu’il était en veine de confidences, Moutet nous avouait volontiers, à Jean Longuet et à moi-même, dans le creux de l’oreille, qu’il était « prisonnier » de ses bureaux. Mais il se résignait trop aisément à cette captivité dorée.

Un jour il m’adressa une lettre fort vive, où il s’emportait contre ces « agitateurs » qui, disait-il, « dirigent leurs buts contre le Front populaire, le gouvernement qui en est issu et l’administration coloniale dont je suis le chef ». Ce fut lui qui, le 19 septembre 1936, avait invité le gouverneur général de l’Indochine à maintenir l’ordre « par tous les moyens » et à engager des poursuites contre les « fauteurs de trouble ». À Loubet, de la commission coloniale, Moutet confia qu’il ne serait pas le fossoyeur des colonies, qu’il ne les ferait pas perdre à la France[67.

Les dirigeants staliniens n’étaient pas d’un avis sensiblement différent. Moutet me révéla que des députés communistes étaient venus tout exprès le voir pour me dénoncer auprès de lui comme un « dangereux personnage ». En prévision de la guerre des « démocraties » contre les dictatures, le Komintern veillait à ne pas priver l’allié impérialiste du soutien de ses précieuses colonies. De ses conseillers occultes, de Goloubieva, dite Suzanne, en particulier, le parti communiste reçut l’ordre de renverser la vapeur dans ce domaine comme dans les autres, et les organisations d’émancipation nationale, non inféodées à Moscou, donc jugées indociles, furent désormais en butte à l’hostilité systématique du stalinisme. Il combattit à boulets rouges l’Étoile nord-africaine et, dans la coulisse, exigea sa dissolution ainsi que l’arrestation de son leader, le fondateur du Mouvement de libération nationale algérien, Messali Hadj. Au Maroc, il ne fut pas étranger à la dissolution du Comité d’action marocaine et à l’emprisonnement de ses chefs. À Madagascar, il désavoua publiquement les activités du mouvement national malgache, attirant sur lui les foudres colonialistes.

En Indochine, les staliniens ordonnèrent une scission au sein du groupe du journal La Lutte*, dressant deux conseillers municipaux de Saigon, de tendance stalinienne (dont l’un avait nom Tao), contre deux autres, de tendance trotskistes (Ta thu thau* et Tran van Tach*), pour ensuite appeler la répression des pouvoirs publics sur ces derniers. Averti par le ministre intérimaire des Colonies, Maurice Violette, des menaces de dissolution qui pesaient sur le groupe de Saigon, je m’étais rendu en hâte, le 1er avril 1937, devant le Rassemblement des Indochinois de France pour alerter ses militants. Mais le même jour les staliniens ordonnaient à leurs affiliés de cesser de participer à ce Rassemblement : on les faisait se défiler au moment précis où était sollicitée, en faveur d’un groupe menacé par la répression, leur solidarité active8.

Quant aux affaires algériennes, elles étaient du ressort du ministre de l’Intérieur, Marx Dormoy. Elles allaient fort mal, puisque le gouvernement de Front populaire n’avait même pas osé tenir tête au Sénat pour lui imposer le vote du projet Blum-Violette. Ce texte, éminemment assimilationniste, était, pour les Français d’Algérie, les prépondérants, comme on les appelait, bien peu nocif, et pour nous bien insuffisant, puisqu’il visait simplement à écrémer les populations musulmanes de leurs « élites » les plus dociles, pour les verser dans le collège électoral français. Mais c’en était encore trop pour les partisans du double collège et de la suprématie de la représentation européenne. Tandis que le projet était enterré, la répression la plus brutale frappait le mouvement national de Messali Hadj. J’insistai pour l’audition de Dormoy par la commission. Le ministre me répondit qu’il « causerait volontiers » de la question algérienne avec la commission coloniale. Mais il ne daigna pas se déranger.

Le gouvernement de Front populaire n’avait manifesté une certaine hardiesse décolonisatrice que sur un point : le mandat exercé par la France en Syrie. Pierre Viénot, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères du gouvernement Blum, y était chargé des territoires sous protectorat et mandat (Tunisie, Maroc, Syrie). Il n’appartenait pas au parti socialiste, mais au minuscule Parti socialiste français gravitant autour du social-patriote Paul-Boncour. Pourtant, il fit preuve de moins d’inconséquence que le SFIO Marius Moutet. N’hésitant pas à négocier directement avec les leaders du nationalisme syrien, il signa avec eux, le 22 décembre 1936, un traité qui mettait fin au mandat et proclamait l’indépendance de l’État syrien.

Cet acte de sagesse faisait, d’ailleurs, la part assez belle aux intérêts impérialistes : l’indépendance ne devait devenir effective qu’après une période probatoire de trois ans ; pendant vingt-cinq ans, la Syrie resterait liée à la France par une alliance politique et militaire. Mais le colonialisme se cabra. Pierre Viénot fut vitupéré ; les gouvernements qui se succédèrent de 1936 à 1939 renièrent la parole donnée : le traité franco-syrien ne fut jamais soumis à la ratification du Parlement9.

Exécution d’une brebis galeuse

Au conseil national des 6–7 novembre 1937, la fédération socialiste du Maroc m’avait donné mandat de la représenter. Elle constituait une exception remarquable. Contrairement aux autres fédérations social-démocrates des pays colonisés qui, composées presque exclusivement de petits métropolitains, voyaient d’un fort mauvais œil les mouvements d’émancipation nationale, celle du Maroc avait épousé résolument la cause des autochtones et elle militait en liaison étroite avec le Comité d’action marocaine, le futur parti de l’Istiqlal. Ses leaders : P. Chaignaud*, Gaston Delmas*, étaient pourtant des fonctionnaires, enseignants pour la plupart, mais leurs sympathies pour le marxisme, voire le trotskisme, avaient fait d’eux des internationalistes. Le mandat en question m’avait été expressément confié pour me permettre defaire à la tribune du conseil national le procès de la politique coloniale du gouvernement de Front populaire.

La fédération du Maroc était, juste à ce moment-là, à couteaux tirés avec la direction du parti comme avec Léon Blum, devenu vice-président du Conseil dans le gouvernement radical présidé par Camille Chautemps. Le 22 octobre, son journal, Le Maroc socialiste, avait été saisi par la Résidence de Rabat pour avoir combattu la répression déchaînée par le général Noguès contre les nationalistes marocains. Le 25, André Blumel, chef de cabinet de Léon Blum, et Paul Faure, au nom du secrétariat du parti, avaient téléphoné et télégraphié à Chaignaud et à Delmas pour leur signifier à la fois leur « approbation » de la politique autoritaire du résident, un militaire cher au cœur de Léon Blum, et leur « désapprobation » de l’attitude socialiste de la fédération. Ainsi assuré de la confiance des ministres dits socialistes et du parti, le général Noguès, le soir même, se décida à sévir, selon sa propre expression, de façon impitoyable ; les dirigeants du Comité d’action marocaine furent jetés en prison10.

Telles étaient les ignominies que je m’apprêtais, au nom de la fédération du Maroc, à produire à la tribune du conseil national. La bureaucratie SFIO décida de me fermer la bouche. Un prétexte purement formel fut aisément trouvé. Pour être délégué, il fallait, aux termes des statuts, cinq années au moins de présence dans le parti et, par suite de ma malencontreuse démission temporaire (de mars 1931 à mai 1935), je n’en comptais que trois et demie, et encore non consécutives. En vain ma section, bonne fille, avait-elle consenti à me laisser payer les cotisations dues pour la période où j’avais été démissionnaire. Mon étouffement parut à la direction du parti affaire non négligeable puisqu’il fit l’objet d’un vote par mandats. Par près de 4 000 mandats contre 798, ma délégation fut annulée.

Cette guillotine sèche était d’autant moins justifiable que j’appartenais, par décision de congrès, à deux organismes dirigeants du parti : conseil d’administration du journal Le Populaire, commission coloniale. Lorsque les trotskistes, en 1934, étaient entrés dans la SFIO, leur ancienneté dans le parti communiste leur avait été comptée et ils purent ainsi être délégués à la commission administrative permanente comme aux assises nationales. N’ayant jamais vendu mon âme à Moscou, je ne pus revendiquer pareille faveur.

La brebis galeuse une fois exécutée, le conseil national s’empressa de blanchir le camarade Marius Moutet. Il le félicita de « l’effort immense » qu’il avait « accompli pour apporter aux populations indigènes plus de justice et plus d’humanité » et lui fit « confiance pour poursuivre l’application de ce programme en surmontant toutes les résistances ».

Si j’ai cru devoir insister sur cet incident de procédure, c’est à cause de sa signification politique et des amers lendemains qu’il nous réservait : la démocratie, tant vantée, de la SFIO, s’en allait en fumée dès que sa bureaucratie désirait étouffer des voix gênantes.

La lutte décolonisatrice de la Gauche révolutionnaire était orientée dans trois directions :

– harceler et, si possible, tenter convaincre les ministres dits socialistes ;

– faire l’éducation anticolonialiste des militants de base SFIO ;

– soutenir, voire même coordonner, les luttes menées respectivement par les autochtones dans les pays colonisés par la France.

J’ai déjà traité de la première tâche, et de ses piètres résultats.

Pour mener à bien la seconde, nous eûmes recours à des moyens théoriques aussi bien que pratiques.

Il importait, avant tout, car personne dans la social-démocratie française ne s’en était soucié avant nous, de définir un anticolonialisme qui fût internationaliste et révolutionnaire et de l’insérer dans nos perspectives socialistes d’ensemble. Il fallait, notamment, préciser, pour répondre aux objections sans cesse renaissantes qui nous étaient faites, la nature de nos rapports avec ceux des mouvements de libération nationale dont le contenu n’avait pas encore dépassé le stade bourgeois.

Les socialistes révolutionnaires, dans les pays colonisés, devaient, selon nous, s’efforcer de conserver vis-à-vis de ces mouvements l’autonomie politique la plus absolue, empêcher la bourgeoisie de prendre la direction exclusive de la lutte émancipatrice. En même temps, ils avaient à mener une lutte sans compromis contre le féodalisme, le cléricalisme, contre la réaction sociale et le Moyen Âge. Il leur fallait mettre, entre autres, à leur programme, la réforme agraire, les libertés démocratiques, le droit syndical, une législation ouvrière. Le jour où la lutte libératrice prendrait la forme d’un mouvement révolutionnaire de masses, susceptible d’effrayer la bourgeoisie, ils auraient sans doute à prévenir une collusion du nationalisme bourgeois, menacé dans ses privilèges de classe, soit avec les éléments féodaux, soit même avec l’impérialisme. À chaque étape, en bref, ils auraient pour tâche de mettre la bourgeoisie autochtone au pied du mur, jusqu’au jour où ils parviendraient à lui enlever la direction du mouvement pour mettre fin à toute forme d’exploitation, nationale ou sociale, sous le drapeau du socialisme11.

J’avais été le rédacteur de ce morceau doctrinal, et je n’y avais aucun mérite, car il s’inspirait, dans ses grandes lignes, des écrits de Lénine et des plates-formes des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste. Son seul défaut était son irréalité. Les socialistes, dans les pays colonisés, étaient, on l’a déjà dit, des Européens, des « petits blancs » à mentalité colonialiste. Quant au socialisme révolutionnaire et internationaliste, c’était une monnaie qui n’avait plus cours nulle part, sauf dans notre petit groupe et dans les quelques groupuscules étrangers avec lesquels nous avions noué, à défaut d’une adhésion à la fantomatique IVe Internationale, des liens fraternels. Qu’espérer, par ailleurs, du Komintern, qui domestiquait les mouvements anticolonialistes pour les asservir aux impératifs changeants de la diplomatie russe ? Il était chimérique, dans ces conditions, de prétendre enlever à la bourgeoisie autochtone la direction d’une lutte que, d’ailleurs, à cette étape de l’évolution, elle menait avec ténacité et un sens politique assez remarquable.

Notre tâche pratique consistait à alerter nos militants par des articles de presse, des causeries faites dans les sections, des réunions d’information, des interventions dans les assises du parti sur la gravité du problème colonial. Il fallait, à tout prix, percer le mur de l’indifférence. Nous n’y parvenions pas toujours.

Une fois le gouvernement Blum au pouvoir, le soutien des mouvements autochtones devint la partie la plus positive de notre effort. Nous obéissions d’ailleurs à des mobiles moins altruistes que politiques. Nous savions que, comme sur le champ de bataille intérieur, seule l’action directe des masses était capable de désembourber le Front populaire. C’étaient donc les peuples colonisés eux-mêmes qui, par leur constante pression, devaient contrebalancer celle exercée par le colonialisme sur nos ministres. Mais la bureaucratie SFIO tenait aux colonisés exactement le même langage qu’aux travailleurs français : patience, sagesse, confiance. Elle les invitait à renoncer aux exigences « utopiques », c’est-à-dire aux promesses qui leur avaient été faites solennellement au congrès de Huyghens, et à ne pas « gifler en plein visage », comme l’avaient fait ces malotrus de grévistes sur le tas, « leur » gouvernement de Front populaire.

fn1.Lire Daniel Guérin, « Si loin… », La Vague, 2 mai 1937 (article non signé).
fn2. Daniel Guérin, « Les colonies sont encore sous le joug », La Vague, décembre 1936 ; « Les ennemis de nos ennemis sont nos amis », La Vague, 15 décembre 1936 ; « Le gouvernement de Front populaire et les colonies », Les Cahiers rouges, mai 1937.
fn3. Lire Daniel Guérin, « La Commission coloniale du parti », Les Cahiers rouges, juin-juillet 1937.
fn4. Lire infra, p. 239–241.
fn5. Lire Daniel Guérin, « Colonies SOS ! », Le Populaire, 12 octobre 1937 ; Maurice Paz, « Tendance SOS », Le Populaire, 18 octobre 1937.
fn6. Lire supra, p. 58.
fn7. Daniel Guérin, « Fossoyeurs des colonies ou fossoyeurs du socialisme ? », Les Cahiers rouges, août-septembre 1937.
fn8. Lire Daniel Guérin, « Si loin… », art. cit. ; Lettre au journal La Lutte, de Saigon, 2 juin 1937.
fn9. Lire Andrée Pierre-Viénot, « Un précédent : la Syrie », Le Monde, 7 mars 1958.
fn10. Daniel Guérin, « Autour de la saisie du Maroc socialiste : Inconscience ? », Les Cahiers rouges, décembre 1937.
fn11. Lire « La lutte anti-impérialiste aux colonies », La Gauche révolutionnaire, janvier 1936, n° 4.

Contretemps , 12 janvier 2014
Daniel Guérin et le mouvement de 1936

La France de 1936 peut faire écho à la situation actuelle. Même si les historiens se gardent de comparaisons hâtives, il semble important d’analyser les luttes passées pour comprendre leur force et leurs limites. En 1936, la crise économique porte la gauche au pouvoir. Mais, dès l’installation de Léon Blum à Matignon, une vague de grèves éclate.

Daniel Guérin propose une analyse libertaire de ce mouvement en 1963, désormais rééditée. Charles Jacquier présente la trajectoire politique et intellectuelle de Daniel Guérin. Né en 1904 dans une famille de la bourgeoisie libérale, il se tourne vers les écrits socialistes, de Marx à Proudhon en passant par Trotsky. Il subit la répression sexuelle et se décide à abattre cet ordre social qui l’empêche de vivre pleinement. « Ce n’était pas dans les livres, c’était en moi d’abord, à travers les années de frustration sexuelle, et c’était au contact de jeunes opprimés que j’avais appris à haïr l’ordre établi. La quête charnelle m’avait délivré de la ségrégation sociale », souligne Daniel Guérin. Il se rapproche du syndicalisme révolutionnaire et de Pierre Monatte. En 1936 il participe à la tendance de gauche de la SFIO, animée par Marceau Pivert.

Après la guerre, il est toujours de toutes les luttes. Il combat le colonialisme et lutte aux côtés des noirs aux États-Unis. Il refuse la séparation dogmatique entre le marxisme hétérodoxe et l’anarchisme. Il influence le renouveau du mouvement libertaire dans les années 1960. Il soutien le mouvement du 22 mars en Mai 68. Ensuite, il rejoint brièvement l’Organisation communiste libertaire (OCL). En 1971, il participe au Front d’Action Homosexuel Révolutionnaire (FHAR) qui lutte pour la révolution sexuelle. En 1980, il rejoint durablement une organisation qui reflète bien ses idées : l’Union des Travailleurs Communistes Libertaires (UTCL). Actuellement, Alternative Libertaire s’inscrit dans cet héritage. Daniel Guérin meurt en 1988.

Comme les communistes de conseils, Daniel Guérin participe à des organisations sans s’identifier à leur idéologie. Il s’attache surtout aux luttes et aux intérêts de la classe ouvrière. Daniel Guérin incarne la minorité révolutionnaire active dans les grèves du Front populaire. Les socialistes et les staliniens ont imposé leur version officielle de ce mouvement, en éludant le point de vue des révolutionnaires. C’est uniquement par la lutte et le rapport de force que les réformes du Front populaires se sont imposées. Comme en Mai 68, le mouvement déborde le cadre réformiste imposé par le Parti Communiste et les syndicats.

Le socialisme et le fascisme

Le jeune Daniel Guérin adhère à la section de la SFIO du 20ème arrondissement, qui comprend plusieurs quartiers prolétariens. Il se rapproche des jeunes socialistes qui ont lu Karl Marx. Mais la composition de classe de ce parti se rapproche surtout de la petite bourgeoisie. « Petits artisans ou fonctionnaires, dont l’horizon intellectuel et spirituel ne va guère au-delà de la cuisine électorale ou de la défense de ses intérêts corporatifs », observe Daniel Guérin. Malgré son rejet du stalinisme, il semble attiré par l’ouvriérisme du Parti communiste avec ses prolétaires qui rejettent le monde bourgeois.

Daniel Guérin se sent proche du courant qui s’exprime dans La bataille socialiste, incarné par Jean Zyromski et Marceau Pivert. Jeune enseignant, Marceau Pivert semble proche du mouvement libertaire et du syndicalisme révolutionnaire. « Il aspire à un socialisme par en bas ; au-delà des écrans que forment les partis, il cherche toujours à s’insérer dans le mouvement autonome des masses », décrit Daniel Guérin.

Mais, dégoûté par les magouilles électoralistes, il quitte la SFIO. Daniel Guérin rencontre Pierre Monatte, figure du syndicalisme révolutionnaire qui rejette le parlementarisme. Attaché à la routine du mode de vie petit-bourgeois, Pierre Monatte demeure néanmoins révolutionnaire et internationaliste. Son groupe nourrit une vive détestation à l’égard de l’URSS et des staliniens.

Daniel Guérin rentre au syndicat des correcteurs. Mais les rivalités et les querelles politiciennes rongent le syndicalisme. Au début des années 1930, Daniel Guérin couvre les luttes ouvrières pour le journal Le Cri du peuple. L’échec des mouvements semble lié aux rivalités syndicales alors que la lutte repose sur l’unité à la base, portée par des ouvriers non syndiqués. Les bureaucrates préfèrent perdre une lutte plutôt que de s’engager dans un mouvement de grève. Mais, avec le journalisme, Daniel Guérin semble plus spectateur qu’acteur des luttes sociales.

Dans les années 1930, une crise économique éclate. Le modèle des États-Unis, avec sa production rationalisée, est le premier touché. C’est le retour du chômage de masse. Mais, loin d’une radicalisation des masses pronostiquée par le Parti communiste, cette crise débouche vers un renouveau du patriotisme dans sa version militariste.

Le fascisme, en Italie et en Allemagne, impose le démantèlement du mouvement ouvrier. Daniel Guérin publie un reportage sur l’Allemagne nazie dans Le Populaire. Mais son témoignage ne permet pas à ses contemporains de prendre conscience de la menace fasciste. La France serait immunisée face à cette barbarie. Les intellectuels font même l’éloge du fascisme. « La solidarité de classe prévaut chez eux sur l’humanisme », raille Daniel Guérin.

Le 6 février 1934, les fascistes défilent en masse dans la rue. Ils tentent un coup d’État à travers une émeute particulièrement violente. La montée du fascisme s’explique par la crise. Le chômage touche les classes moyennes urbaines comme les commerçants, les artisans et les petits patrons. Ses petits bourgeois deviennent alors enragés, comme en Allemagne. Mais, à travers le fascisme, ce sont les hommes du grand capital qui imposent leur politique. « Stimulés par l’exemple allemand, ils aspiraient à un gouvernement fort, capable de résoudre la crise au profit des possédants et de pratiquer, autoritairement, par décrets-lois, une politique de déflation aux dépends des masses populaires », analyse Daniel Guérin. Les bandes fascistes, financés par les capitalistes, visent à imposer un gouvernement de droite autoritaire.

Mais le prolétariat riposte de manière unitaire, malgré les querelles des appareils politiques. Le 12 février, au cours d’une grande manifestation, les cortèges socialistes et communistes convergent dans un même mouvement. Cette journée de grève révèle la puissance collective du prolétariat. Mais cet antifascisme populaire doit être offensif. Il ne doit pas se contenter de défendre la démocratie bourgeoise mais doit surtout permettre de transformer le monde. Mais les appareils du mouvement ouvrier orientent l’antifascisme vers l’électoralisme et la démocratie bourgeoise en putréfaction.

La Gauche révolutionnaire

Le pacte franco-soviétique permet au Parti communiste français d’amorcer un tournant patriotique. Les bureaucrates de la gauche se retrouvent donc unis derrière cette unanimité de chauvinisme militariste. Les communistes se tournent vers les classes moyennes. Ils se contentent d’un programme réformiste qui se garde d’attaquer la structure du régime capitaliste.

Daniel Guérin rejette le stalinisme et la social-démocratie. Mais, en 1935, il adhère de nouveau à la SFIO en raison de sa démocratie interne. Marceau Pivert anime alors la Gauche révolutionnaire du Parti socialiste. Les trotskistes participent à ce courant mais fantasment toujours sur la création de leur propre Parti de masse qui serait affilié à une ridicule IVème Internationale. Pire, ils semblent espérer prendre le contrôle de la SFIO et peuvent apparaître comme des politiciens manipulateurs. Les trotskistes n’ont pas la moindre influence car ils projettent leurs fantasmes sur la SFIO qui demeure un parti banalement social-démocrate. Ils finissent pas se couper de la classe ouvrière. « Loin de nous isoler des larges masses, ils nous fallaient nous mêler intimement à elles, essayer de les gagner peu à peu à l’idée d’un nouveau regroupement révolutionnaire », propose au contraire Daniel Guérin. Surtout, les trotskistes adoptent des pratiques et des formes d’organisation qui ne les distinguent pas des staliniens. Les trotskistes se considèrent comme une avant-garde hiérarchisée qui doit guider le mouvement. En revanche, les Jeunesses socialistes semblent plus proches des idées de Rosa Luxembourg. « Ils répudiaient la conception militariste et dictatoriale de l’organisation centralisée par en haut et ils luttaient pour des formes d’organisation qui permettent le plein épanouissement de la spontanéité révolutionnaire de la classe ouvrière », décrit Daniel Guérin. Contre les bureaucrates et les militants professionnels, ils tentent de favoriser l’auto-organisation du prolétariat.

La Gauche révolutionaire distingue deux Fronts populaires. Un premier s’apparente à un cartel électoral qui réunit les bureaucraties des partis de gauche. Mais un autre Front populaire devient le mouvement d’unité de lutte dans la rue. C’est cette conception du Front populaire que la Gauche révolutionnaire décide d’appuyer. Pourtant, ce mot d’ordre de Front populaire alimente la confusion et participe à une duperie. Les libertaires privilégient l’action directe de classe. « Aussi appelions-nous les travailleurs à constituer partout leurs comités populaires, comités locaux de salut public, comités d’usine, que nous considérions comme les futurs organes de gestion, de direction et de coordination , comme les embryons du pouvoir populaire substituant à la vielle machine d’État », décrit Daniel Guérin. Les staliniens prônent également la formation de comités populaires et entretiennent ainsi la confusion.

Daniel Guérin ne se sent pas parfaitement à l’aise dans la SFIO. Il apprécie ses camarades de la Gauche révolutionnaire mais reconnaît que les militants socialistes demeurent déconnectés de la classe ouvrière. Il ne croît pas au rituel formaliste du parti avec ses congrès, ses luttes de tendances et sa tactique électorale. En revanche, il croît au syndicalisme pour organiser une révolution sociale.

Grèves sauvages et occupations

Léon Blum accède au pouvoir. La Gauche révolutionnaire collabore au nouveau gouvernement. Mais un mouvement de grèves avec occupations d’usines se propagent. Ce ne sont pas les partis et les syndicats mais la spontanéité du prolétariat qui lance la révolte. « Le rapport de forces sociales était renversé, nos vues luxemburgistes sur le mouvement autonome des masses confirmées d’éclatante façon », s’enthousiasme Daniel Guérin. Les ouvriers paralysent l’économie. Mais ils refusent de s’approprier les outils de production pour réorganiser la société. En revanche, le blocage de l’économie alimente la pénurie et la misère. Pour les socialistes et les staliniens le mouvement doit s’arrêter pour ne pas déboucher vers une rupture avec le capitalisme. Les courants révolutionnaires semblent peu influents. En revanche, les staliniens sont particulièrement bien implantés dans les usines, et prêchent la reprise du travail. La Gauche révolutionnaire semble passive, mais apparaît comme proche du gouvernement. « Les masses en grève, sans doute, n’étaient pas révolutionnaires de façon consciente. Elles étaient poussées par des mobiles d’ordre immédiat : pain et dignité humaine », constate Daniel Guérin.

Il vit directement le mouvement. Il participe à un comité local qui ravitaille les usines et anime les occupations. La lutte devient une fête. La musique, les chants, les rires remplacent le bruit des machines. « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange », écrit Simone Weil.

Pendant un mouvement de grève, la vie s’intensifie et devient plus joyeuse. Même si des moments de tension peuvent aussi éclater. Les prolétaires reprennent le contrôle de leur vie. « Une révolution commence. Beaucoup, qui n’avaient que le mot de révolution à la bouche quand elle était encore lointaine, ne la reconnaisse plus quand elle est là », raille Daniel Guérin.

Les syndicalistes révolutionnaires n’apprécient pas ses inorganisés qui ont trop tardé à rejoindre la lutte selon eux. De manière mesquine, ils refusent de participer activement au mouvement. En revanche, les communistes n’hésitent pas à recruter et à coloniser le mouvement. Ils soumettent les ouvriers révoltés à la discipline stalinienne pour imposer la paix sociale. La CGT se confond de plus en plus avec le Parti communiste. Surtout les comités locaux ne tentent pas se fédérer de manière autonome. Ils se contentent de respecter leurs mandats bureaucratiques. « Nous avions joué trop scrupuleusement le jeu de la légalité syndicale. Nous n’avions pas osé lui substituer un embryon de légalité nouvelle : celle des conseils ouvriers », analyse Daniel Guérin.

Les organisations traditionnelles peuvent alors tranquillement museler la lutte. « Ce que nous avions appris, c’était que les structures essentiellement corporatives de l’organisation syndicale, indispensable en période normale pour la défense des intérêts professionnels immédiats des travailleurs, ne suffisaient plus au cours d’une lutte généralisée », reconnaît Daniel Guérin. Dans un mouvement, c’est la base qui doit rythmer la lutte. Les syndicats subissent une bureaucratie et un cloisonnement corporatiste qui empêche d’organiser un mouvement d’ampleur. Seule une fédération des conseils ouvriers peut permettre de construire un mouvement révolutionnaire.

L’esprit de Juin 36

Après le reflux du mouvement, des socialistes tentent de poursuivre la lutte, sans jamais y parvenir. La Gauche révolutionnaire entretien l’illusion selon laquelle le gouvernement Blum défend les intérêts des classes populaires. La bureaucratie impose sa propre logique et ne permet pas de changer la société. « Ç’avait été folie, en vérité, de croire que l’occupation de l’État pouvait conférer le pouvoir réel et la possibilité d’utiliser la machine étatique dans l’intérêt de la classe opprimée », analyse Daniel Guérin. Léon Blum, loin d’un socialisme de combat, cède même face au Sénat qui tente de revenir sur les avancées sociales.

En Espagne, Staline empêche une révolution prolétarienne qui risquerait d’ébranler sur pouvoir bureaucratique. Les staliniens désarment et massacrent les révolutionnaires.

A partir de décembre 1937, des grèves éclatent en région parisienne. Malgré les bureaucraties syndicales liées au stalinisme, les ouvriers désirent reprendre l’offensive face au patronat. La grève perdure jusqu’en avril 1938, malgré l’opposition des états-majors de tous bords. La Gauche révolutionnaire, seul courant politique fidèle à soutenir le mouvement, est accusée de l’avoir provoqué et organisé. En réalité, c’est la colère ouvrière et l’action autonome du prolétariat qui a lancé la lutte.

Avec le tournant social-patrotique de la SFIO, les partisans de Marceau Pivert quittent cette organisation pour fonder le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP).

Cette nouvelle organisation se réfère à la démocratie ouvrière, avec une liberté critique et des décisions prises de bas en haut. « Donc, chez nous, pas de dogme, de chef vénéré suivi avec résignation ou mysticisme par des moutons dociles, pas de dictature ouverte ou occulte, pas de commandement autoritaire qui ne rend compte à personne des décisions », décrit Daniel Guérin. Ce parti rejette les élections et la bureaucratie.

Les militants du PSOP interviennent dans les entreprises, mais respectent l’autonomie des syndicats qu’ils ne tentent pas de contrôler. Ils luttent pour la destruction des institutions parlementaires afin de créer des soviets et des conseils ouvriers. Comme en Juin 36, les « comités de base » doivent créer un nouveau pouvoir révolutionnaire. Le PSOP rejette la dictature du prolétariat et le bolchevisme. L’auto-organisation du prolétariat prime sur les avant-gardes politiques.

En 1938, le mouvement ouvrier semble s’effondrer. Les tentatives de grève échouent tandis que c’est la bourgeoisie qui reprend l’offensive. En Espagne, la révolution s’effondre. Le POUM et la CNT collaborent avec le pouvoir et privilégient le réformisme républicain sur la perspective d’une rupture révolutionnaire.

Un texte de Barthélémy Schwartz analyse la répression sociale du Front populaire et les causes de l’échec des grèves de Juin 36. Les bureaucraties du mouvement ouvrier ont empêché le développement de la lutte. « Au-delà de l’action des partis de gauche et des syndicats, les évènements de mai-juin 1936 nous rappelle qu’en matière de répression sociale, on n’est jamais mieux servi que par ceux qui nous représentent et parlent en notre nom, du moins tant que la règle du jeu n’aura pas été changée », souligne Barthélémy Schwartz.

Le mouvement de 1936 émerge de manière spontanée. Les syndicats minimisent l’ampleur de la grève et font de la rétention d’information auprès des ouvriers pour mieux négocier avec les patrons. Les syndicats défendent un capitalisme régulé et une administration rationnelle de l’économie. En revanche, il ne s’inscrivent pas dans la perspective d’une rupture avec la logique marchande.

Le patronat demande à l’État d’intervenir. La négociation des accords de Matignon doit permet de briser le mouvement des occupations. Avec les nouvelles réformes, les syndicats deviennent clairement les intermédiaires entre les patrons et les salariés. « Les accords Matignon consacrent ainsi le syndicalisme dans sa fonction sociale de gestion des rapports sociaux avec le patronat et l’État », précise Barthélémy Schwartz. Les syndicats participent alors à la répression des luttes et militent pour la fin du mouvement des occupations.

Les patrons regrettent d’avoir empêché le développement des syndicats dans les entreprises. En effet, ce sont les militants syndicalistes qui appellent à la reprise du travail et à la fin des occupations. « Le patronat approuve la CGT lorsqu’elle explique que si les militants syndicalistes n’avaient pas été réprimé pendant quinze ans dans les entreprises, il n’y aurait pas eu de mouvement des occupations en France », résume Barthélémy Schwartz. Les syndicats s’attachent à empêcher les grèves et privilégient la négociation avec les patrons. Le gouvernement de Front populaire n’est pas l’allié des ouvriers en grève. Au contraire, il s’active afin de permettre un retour à l’ordre.

Ce livre de Daniel Guérin présente deux facettes contradictoires de son auteur.

Un Daniel Guérin syndicaliste évoque longuement les jeux d’appareil, l’unification de la CGT et la tentative de peser dans la SFIO. Il insiste sur l’importance des organisations du mouvement ouvrier.

Mais c’est le Daniel Guérin luxemburgiste qui est privilégié dans cet article. Il insiste sur la spontanéité révolutionnaire contre l’inertie des appareils bureaucratiques. Il évoque les structures d’auto-organisation dans la lutte. Il propose une coordination des conseils ouvriers pour détruire l’État et le capitalisme. C’est le Daniel Guérin qui participe au mouvement de 1936 et le compare à une fête, avec sa joie de vivre et le plaisir de la lutte.

Sylvain Quissol
Zones subversives , 11 novembre 2013
Réalisation : William Dodé