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La Chevauchée anonyme
Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1942)

Première parution, Éditions Noir, Genève, 1978

Avant-propos et postface de de Charles Jacquier
« In Memoriam », témoignage de Marianne Enckell

Parution : 17/02/2006
ISBN : 2748900553
Format papier : 272 pages (12 x 21 cm)
18.00 € + port : 1.80 €

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Table des matières

Avant-propos. Ni l’un ni l’autre camp (1939-1941) Charles Jacquier

Chapitre premier. Marseille, septembre 1939

Chapitre deux. En route, octobre 1939

Chapitre trois. Bruxelles, octobre 1939

Chapitre quatre. En mer, novembre 1939

Chapitre cinq. En mer, novembre 1939

Chapitre six. Rosario, novembre 1939

Chapitre sept. Buenos Aires, 1940

Chapitre huit. Vers la Cordillère, septembre 1940

Chapitre neuf. Santiago, novembre 1940

Chapitre dix. Santiago, mars 1941

Chapitre dernier. Santiago, juin 1941

En guise d’épilogue. Paris, juin 1977

In memoriam Marianne Enckell

Postface. Une attitude internationaliste devant la guerre Charles Jacquier

Index

  • 1 Lire le chapitre IV du livre d’Howard Zinn, Nous, le Peuple des États-Unis…, Agone, 2004.
  • 2 Pour en juger en connaissance de cause, lire David S. Wyman, L’Abandon des juifs. Les Américains et (...)
  • 3 Lire Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort. Le siècle des bombes, Le Serpent à plumes, 2002.
  • 4 Dwight MacDonald cité in Enzo Traverso, L’Histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectue (...)

Vous aviez sans doute vu Le Jour le plus long ainsi que Paris brûle-t-il ? et La Liste de Schindler, sans parler de quelques-uns des innombrables documentaires historiques sur la Deuxième Guerre mondiale ; vous aviez peut-être aussi entendu ce qui se racontait au cours de la soirée télévisée consacrée aux commémorations du 60e anniversaire du débarquement allié en Normandie, où l’on communiait dans un devoir de mémoire de bon aloi, rivalisant de grands principes et de bons sentiments… Avant d’avoir lu ce livre, peu d’entre vous doutaient que la Seconde Guerre mondiale ne fût pas le modèle achevé d’une guerre juste1. Vous imaginant qu’elle fut faite pour sauver les Juifs persécutés par les nazis 2, vous considériez sans doute les bombardements allemands sur Londres visant des populations civiles en 1940 comme un acte de barbarie inqualifiable mais estimiez, en revanche, que ceux de Dresde par la Royal Air Force en février 1945 ou de Tokyo, en mars, par l’aviation américaine, sur d’autres populations civiles, étaient malheureusement inévitables dans le contexte d’une guerre totale3. Vous pensiez peut-être également qu’il était inconcevable d’écrire, comme Dwight MacDonald (1906-1982), figure de proue des New York Intellectuals, au lendemain de Hiroshima, dans l’euphorie de la victoire des Alliés : « La bombe a détruit en un clin d’œil les deux tiers de la ville, y compris, sans doute, la plupart des 343 000 êtres humains qui y vivaient. […] Cette action atroce nous place, “nous” les défenseurs de la civilisation, au même niveau moral qu’“eux”, les bouchers de Maidanek. Et “nous”, la nation américaine, nous sommes responsables de cette horreur, ni plus ni moins qu’“eux”, la nation allemande.4 » En un mot, vous vous imaginiez tout savoir sur la Deuxième Guerre mondiale, cette vieille histoire que l’on évoque sans cesse dans notre actualité, quelquefois à propos, souvent hors de propos. Et vous avez sans doute été étonné de découvrir ici un point de vue hétérodoxe qu’illustrent ces itinéraires hors du commun et restés dans l’ombre.

  • 5 Interrogations, janvier 1978, n° 13, p. 6.
  • 6 « Le carnet » du Monde, 25 novembre 1977, p. 37. Pour simplifier, nous dirons dorénavant Ridel ou M (...)

Lorsque la première édition de La Chevauchée anonyme a paru chez un tout petit éditeur en 19787, son auteur, Louis Mercier Vega, avait mis fin à ses jours quelques mois auparavant. Il avait pris congé d’une balle en plein front, non sans ostentation ni panache, sur une place de Collioure, « parce qu’il ne voulait pas attendre que le déclin physique de l’âge, l’incapacité de comprendre et d’agir décident pour lui du terme de son activité anarchiste5 ». Il poussa le sens du détail et la volonté de ne rien laisser au hasard jusqu’à préparer pour la presse sa propre notice nécrologique, qui disait sobrement : « Les amis de Louis Mercier Vega, dit Charles Ridel, alias Santiago Parane, militant anarchiste, annoncent sa mort volontaire, survenue le 20 novembre 1977.6 » Il mettait ainsi un terme à une vie itinérante qui en avait fait, presque un demi-siècle durant, l’une des principales figures – encore trop méconnue – du mouvement libertaire international.

  • 7 L’Increvable Anarchisme, op. cit., p. 34.

Objet littéraire non identifié – ni roman à thèse pour happy few, ni témoignage édifiant d’ancien combattant –, La Chevauchée présente un épisode clef de la vie de son auteur, qui se met en scène pendant la guerre sous les traits des deux principaux personnages du livre, Parrain et Danton. La plupart des protagonistes de ce récit sont d’ailleurs identifiables pour un familier de l’histoire du mouvement anarchiste international. Cette façon de lever un large coin du voile sans cependant vraiment tout livrer a sans doute permis à Mercier de suivre, à sa manière, la règle du silence que pratiquaient par exemple les anarchistes illégalistes italo-américains – lui-même familier d’ailleurs de l’illégalisme –, sans pour autant que cette expérience ne soit complètement perdue après sa mort. « À l’opposé d’une certaine mode révolutionnaire qui ne cesse de s’inquiéter des moyens “d’entrer dans l’Histoire”, écrivait-il, des centaines d’activistes italiens se sont contentés de contribuer à la faire.7 »

Et, en effet, c’est d’Histoire qu’il s’agit dans ce livre, mais d’une histoire qui n’est pas écrite par et pour les puissants, par les scribes stipendiés de l’État et les partisans ad vitam aeternam de la justification perpétuelle de la marche du monde comme il va, d’une histoire vue d’en bas par un militant qui, envers et contre tout, n’a jamais renoncé à penser par lui-même et à mener son propre jeu dans une période « où l’on ne [pouvait] rien, sauf ne pas perdre la tête ».

« UNE FEDERATION DE PSEUDONYMES »8

  • 8 Lire l’ouvrage collectif Présence de Louis Mercier, ACL, 1999.
  • 9 Lire Alberto Ciampi, « La vita di Torquato Gobbi raccontata da Fabrizio Montanari », Bollettino Arc (...)
  • 10 Hem Day (1902-1969), de son vrai nom Marcel Camille Dieu, est secrétaire de l’Union anarchiste de B (...)

Né Charles Cortvrint, à Bruxelles, le 6 mai 1914, Mercier devient anarchiste à l’âge de seize ans, au contact du milieu libertaire belge et des exilés espagnols (Francisco Ascaso, Buenaventura Durruti) ou italiens (Camillo Berneri, Torquato Gobbi9) alors réfugiés à Bruxelles. Mais c’est en particulier les parcours des militants Hem Day, Jean de Boë et Nicolas Lazarévitch10, qui dessineront les lignes de force de l’engagement du jeune homme : éthique du syndicalisme révolutionnaire (refus de parvenir, prééminence de l’action directe) et importance de la « coutume ouvrière » comme préfiguration de la société future ; internationalisme et solidarité internationale ; opposition radicale au stalinisme et au socialisme d’État ; illégalisme et refus des guerres impérialistes.

  • 11 « La situation en Belgique », Le Réveil, Genève, 26 décembre 1931. Cet article entraîna des mises a (...)
  • 12 « Les soldats avec nous » signé Ajor, un autre de ses pseudonymes dans La Révolution prolétarienne, (...)
  • 13 Administrateur du Libertaire de 1927 à 1929 et secrétaire de la fédération parisienne de l’Union an (...)

Le jeune Cortvrint, qui apprend vite et ne manque pas d’assurance, n’hésite pas à faire la leçon à ses aînés, ne proposant pas moins que de « se débarrasser des formules creuses » pour « marcher résolument dans la voie des réalisations concrètes »11. Il se lance ainsi dans la lutte antimilitariste12. Revenant sur l’expérience des Jeunes Gardes Socialistes dans l’armée belge, il écrira : « Quelques jeunes anarchistes, […] délaissant les vaines critiques sans travail pratique, tentent de renouer la tradition avec les militants ouvriers d’avant-guerre. » Dès 1931, il est en contact avec le milieu anarchiste parisien, où Nicolas Faucier13 le juge d’une maturité prometteuse. Il sera désormais connu sous le nom de Charles Ridel. Délégué au congrès de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire en juillet 1933, il commence à collaborer, sous divers pseudonymes, au Libertaire et à la revue syndicaliste La Révolution prolétarienne. De 1934 à 1936, il anime une éphémère Fédération communiste libertaire qui rejoint l’Union anarchiste en avril 1936. Le mois suivant, il assiste au congrès de la CNT à Saragosse où il interroge Ángel Pestaña pour La Révolution prolétarienne. Avec ses amis des groupes d’usine de l’Union anarchiste (UA) – le métallo Félix Guyard et le livreur de charbon François-Charles Carpentier – il est également très actif durant les grèves avec occupation de mai-juin 1936. C’est à cette époque qu’il croise la philosophe Simone Weil, qui est marquée par son expérience du travail en usine et fréquente plusieurs groupes et revues d’extrême gauche.

  • 14 Lire Louis Mercier, « Simone Weil sur le front d’Aragon », in Simone Weil, l’expérience de la vie e (...)

Dès que Ridel et François-Charles Carpentier apprennent la nouvelle du pronunciamiento franquiste de juillet 1936, ils se rendent en Espagne – où Simone Weil les rejoint – pour participer à la fondation du Groupe international de la Colonne Durruti14. S’en suivront des semaines tragiques où Ridel échappera de peu à la mort sur le front d’Aragon. À la demande de ses compagnons, il rentre en France à l’automne pour entreprendre une tournée de propagande destinée à récolter des fonds pour le centre de ravitaillement des milices antifascistes d’Espagne. L’année suivante, il quitte l’Union anarchiste, avec ses amis, à la suite de désaccords sur le rôle des groupes d’usine et sur l’analyse des événements espagnols : il dénonçait l’attitude temporisatrice des ministres anarchistes lors des affrontements de Barcelone avec les staliniens en mai 1937 et, plus généralement, le divorce entre la base et la direction de la CNT.

En 1938, il milite dans les cercles syndicalistes Lutte de classes, qui regroupaient des syndicalistes de la CGT opposés au réformisme et au stalinisme, puis il lance la petite revue Révision, sur laquelle nous reviendrons.

MINORITAIRE AU TROISIEME OU AU QUATRIEME DEGRE

  • 15 Ridel, « Anarchistes de gouvernement », Révision, février 1938, n° 1.
  • 16 Ibid.
  • 17 Ibid.
  • 18 Lire supra, p. 38.
  • 19 Communauté de travail du CIRA, Société et contre-société, Librairie Adversaire, Genève, 1974, p. 19 (...)

Dès ses premiers articles, Ridel se livre à une analyse sans complaisance des lacunes de son propre mouvement politique, soulignant que « les nouveaux venus restent le plus souvent ahuris devant le mobilier et le fonctionnement intérieur15 ». Il trace un portrait virulent de ceux qu’il qualifie d’ » anarchistes de gouvernement », lesquels se retrouvent souvent dans des « formations d’aspect indépendant : maçonnerie, libre-pensée, ligues pacifistes ou antifascistes16 ». Selon lui, « aucun idéal n’a peut-être suscité autant d’enthousiasme et d’esprit de sacrifice que l’anarchisme. Aucun n’a autant brisé les énergies et les dévouements par son incohérence, sa cuisine intérieure et ses liens avec la démocratie bourgeoise17 ». Considérant que la recherche d’un esprit libertaire est plus importante que l’appellation d’origine contrôlée, il écrira dans La Chevauchée : « Minoritaires au troisième ou au quatrième degré, se refusant même à être dupes de leur propre mouvement, cherchant désespérément comme une goulée d’air pur, la chaleur de la vie quotidienne entre copains, et la clairvoyance. Solidaire, mais pas dans le mensonge et la duperie.18 » De 1935 à 1937, il souligne que « des phénomènes d’entente, voire d’alliance, et même d’osmose, ont existé entre jeunesses anarchistes et jeunesses socialistes, de même qu’entre l’Union anarchiste et le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) », précisant que « le rapprochement s’effectuait sur un terrain libertaire, bien plus que par le ralliement des militants anarchistes à une conception de parti »19.

  • 20 Jean Rabaut, op. cit.., p. 303-304. Lire la réponse d’André Prudhommeaux [décembre 1937], Agone, 20 (...)

Ridel privilégiait donc les revues et les regroupements transversaux plutôt que le mouvement anarchiste stricto sensu. C’est ce qui explique sa collaboration à la revue syndicaliste révolutionnaire La Révolution prolétarienne, regroupant, sous l’autorité tutélaire de Pierre Monatte, des militants de diverses sensibilités (anarchistes, anarcho-syndicalistes, syndicalistes révolutionnaires, ex-communistes, socialistes de gauche, trotskistes, etc.) ; et sa participation active au cercle syndicaliste Lutte de classes (créé au début de 1937) comme à son bimensuel, Le Réveil syndicaliste. Ridel écrivit également dans le mensuel Essais et Combats, qui regroupait les exclus de la Fédération nationale des étudiants socialistes ainsi que des étudiants anarchistes, des membres de Front social et des pacifistes inconditionnels, élèves de Michel Alexandre, un disciple d’Alain. Dans une enquête sur le marxisme qu’elle adressa à nombreuses personnalités du mouvement socialiste, cette revue demandait « si les bouleversements intervenus depuis le début du siècle, et surtout depuis 1914, [avaient] fait apparaître des points faux ou devenus caducs, ou encore des insuffisances, et si l’on [voyait] s’esquisser les éléments d’une révision révolutionnaire du marxisme ou d’une nouvelle théorie socialiste établie sur des fondements différents20 ».

  • 21 Lire supra, p. 199, note 1.
  • 22 Julien Coffinet est passé par le groupe de Boris Souvarine, le Cercle communiste démocratique, puis (...)
  • 23 Révision, n° 1, p. 3-4. Lire également David Berry, « Charles Ridel et Révision 1938-1939 », in Pré (...)

C’est dans cette perspective d’une mise à jour des idées révolutionnaires que Ridel lança, avec quelques camarades, la petite revue Révision, dont le premier numéro parut en février 1938. Il signe son manifeste aux côtés de Marie-Louise Berneri21, de jeunes libertaires et de jeunes socialistes pivertistes (Jean Meier, Jean Rabaut). Participaient aussi à la revue l’anarchosyndicaliste Nicolas Lazarévitch et Julien Coffinet22. D’entrée, ce manifeste affirme que, « à l’intérieur ou en marge des tendances officielles, des révolutionnaires sincères et honnêtes rejettent les credo et les catéchismes vieillis pour rechercher une interprétation des faits et une méthode d’action qui tiendraient compte des facteurs nouveaux que les événements de notre siècle ont révélé… » Il constate que « les différentes écoles socialistes paraissent répondre insuffisamment aux problèmes actuels » et souhaite « devenir un centre de ralliement, un point de contact possible entre tous ceux qui, sous des étiquettes différentes, pensent et luttent dans une même direction : un socialisme libre et humain, un socialisme libertaire », c’est-à-dire ne concevant « la lutte sociale et la société nouvelle que sur les bases d’une démocratie véritable ». La revue fustige « la politique incertaine et lâche des dirigeants de la IIe Internationale ; la politique de trahison de la IIIe qui aboutit en URSS à la dictature stalinienne et à des partis communistes qui ne représentent, malgré leur base ouvrière et par leur manque de démocratie interne, que des ambassades et des succursales de l’impérialisme soviétique ; le doctrinarisme hypercritique et stérile des diverses oppositions communistes ; l’opportunisme et le purisme qu’on trouve étroitement associés dans certaines tendances anarchistes23 ».

Outre la place de la démocratie, inséparable du socialisme, la revue se caractérise par sa volonté d’étudier les réalités nouvelles afin de « rechercher les solutions libertaires à la révolution en rapport avec la situation politique et sociale d’un avenir proche, dans le cadre des forces réelles existantes » ; l’objectif étant de dégager « un courant révolutionnaire libéré des boulets de la tradition et de l’uniforme des conformismes ».

  • 24 Ridel, « Pour repartir », L’Espagne nouvelle, juillet-août-septembre 1939, n° 67-69, p. 24.

Dans le même esprit, Ridel tirait un bilan sans concession de la défaite espagnole en soulignant que « les révolutionnaires désintoxiqués du marxisme talmudique et de l’anarchisme vaseux » se retrouveraient dorénavant autour des « principes de la morale révolutionnaire, de la lutte de classe et de l’internationalisme »24.

UN RESEAU INTERNATIONALISTE ET QUELQUES MILITANTS MECONNUS

  • 25 Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée. Témoignage militant, Actes Sud, 1997, p. 405. (...)
  • 26 Daniel Guérin, Le Feu du sang. Autobiographie politique et charnelle, Grasset & Fasquelle, 1977, p. (...)
  • 27 Jean Rabaut, op. cit., p. 330.

À la veille du conflit, le climat était au découragement pur et simple, sinon au désespoir. Pour Daniel Guérin, la déclaration de guerre représentait « une rupture, un traumatisme, une mutation violente25 ». Il dira plus tard n’avoir été, durant ces années sombres, « qu’un fétu de paille surnageant à grand-peine sur les éléments déchaînés26 ». Quant à Victor Serge, il écrivit le 13 novembre 1939 : « Nous allons vivre désormais sur une banquise emportée par des courants marins, on ne sait vers où, et qui continuera à se lézarder.27 »

  • 28 Lire supra, p. 15.
  • 29 Exilé en France en 1923 pour échapper à la répression fasciste, Pio Turroni (1906-1982) part combat (...)
  • 30 Lire supra, p. 18.
  • 31 Dans son mémoire sur le mouvement anarchiste en Belgique francophone, Nicolas Inghels évoque, à pro (...)

C’est là que commence La Chevauchée anonyme, sur cette déroute du mouvement révolutionnaire : « Les organisations étaient bloquées, vidées de leur contenu par la mobilisation, paralysées par la surveillance policière.28 » Il n’y a plus aucune action collective possible, chacun jouant sa peau. Nous sommes à Marseille, début septembre 1939, et l’un des deux personnages derrière lesquels l’auteur se met en scène constate que « la France [est] une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer ». Parrain retrouve l’anarchiste italien Mario (c’est-à-dire Pio Turroni29) dans un petit hôtel-restaurant – sis 44, quai du Port, où vit ce dernier – pour le convaincre de l’accompagner dans sa fuite hors d’Europe. L’auteur en fait ce portrait : « Mario, c’était la solidité, le calme, la poignée de main ferme, la conviction agissante. […] La certitude que la situation était désespérée, qu’elle ne pouvait qu’empirer, et une volonté constante de tenir.30 » Tout le ton du livre – tout Mercier aussi – sont dans ces quelques mots. Après le refus de son ami, il décide de rejoindre la Belgique, à partir de laquelle il pense avoir plus de chances de quitter l’Europe grâce à l’aide des réseaux libertaires31. Aussitôt arrivé à Bruxelles, il passe à la librairie de Martin (Hem Day) puis cherche une filière clandestine de départ pour le Nouveau Monde. C’est à Anvers qu’il embarque, avec de faux papiers en poche, à bord d’un vieux navire grec qui va charger du charbon en Angleterre avant de traverser l’Atlantique.

Une fois en Argentine, grâce à un centre d’accueil pour les réfugiés d’Espagne et à la solidarité des militants syndicalistes de la FORA, il trouve un logement et son premier emploi. Il rencontre notamment Jacobo

  • 32 Conférencier, orateur, journaliste, et artisan inlassable de l’unité des anarchistes, Jacobo Prince (...)
  • 33 Lire « Mort d’André Germain », CILO, novembre 1964, n° 30.

Prince32 – Duque, dans le livre –, personnalité de premier plan du mouvement libertaire argentin. Il se rend ensuite au Chili, où il retrouve Albert et Mimi (André Germain et sa compagne, Lucienne33) – cet anarchiste français s’était installé à Santiago après la guerre d’Espagne et sa participation à deux décennies de luttes sociales en Europe (révolution spartakiste en 1918, occupations d’usines en Italie du Nord en 1920 et révolution espagnole de 1936).

  • 34 Sur War Commentary, lire supra, p. 198 sq., ainsi que l’anthologie The Left & World War II. Selecti (...)

Dans ces deux pays, Mercier essaye de renouer des liens entre les militants internationalistes dispersés de par le monde. Il est en contact avec l’équipe de War Commentary34, qui publie quelques-uns de ses articles : un premier, en mai 1940, sur l’Argentine considérée comme une colonie anglaise ; trois en 1941 : en août sur la situation des partis politiques en France, en septembre sur les répercussions de la guerre en Amérique du Sud et en décembre pour définir le rôle et l’attitude des révolutionnaires devant la guerre ; un autre en janvier 1942, sur les aspects révolutionnaires de la guerre, et un dernier en décembre 1943, sur la crise au Liban.

  • 35 Lire supra, p. 240 note 2.
  • 36 Cette étude, « Au-delà du capitalisme », sera reprise en français après la guerre sous le titre Les (...)

Il garde aussi le contact avec les anarchistes italo-américains de L’Adunata dei Refrattari (New York)35. Pendant la guerre, cette revue publie l’article de Mercier sur l’Espagne (« Pour repartir ») puis, en 1941, étalée sur plusieurs numéros, une étude qui pose « la question angoissante de la succession du capitalisme36 ».

LE RESEAU LATINO-AMERICAIN

  • 37 Ricardo Piglia, Respiration artificielle, André Dimanche, 2000, p. 116.
  • 38 Lire Marc Ferri Ramírez, « Julián Gorkin, la vida de un luchador » ; et Juan Manuel Vera, « Experie (...)
  • 39 Lire Jacques Kergoat, Marceau Pivert, « socialiste de gauche », L’Atelier, 1994, p. 167-217.
  • 40 Lire sa biographie sur <www.fundanin.org/costa-amic.htm>. (...)

C’est, bien sûr, avec les exilés en Amérique latine – » [ces] scories que la marée des guerres européennes a déposées sur ces plages37 »–que les contacts sont les plus nombreux. Le groupe le plus important se trouvait à Mexico, car la politique d’accueil relativement libérale du gouvernement avait permis à un grand nombre de réfugiés européens de s’y retrouver – Espagnols, anarcho-syndicalistes de la CNT-FAI, militants du POUM et socialistes du PSOE en particulier. Un noyau se structure autour de l’ancien leader du POUM Julián Gorkin38, du socialiste de gauche français Marceau Pivert39, expulsé des États-Unis en avril 1940 en raison de ses activités politiques, et de l’écrivain Victor Serge qui, ayant quitté Marseille en mars 1941 avec l’aide du Centre américain de secours de Varian Fry, débarque en septembre au Mexique. Ils y retrouvent Bartolomé Costa-Amic™40, lui aussi militant du POUM, qui a participé à la fondation des éditions Quetzal en 1940 et deviendra après-guerre un des grands éditeurs du sous-continent. Après l’assassinat de Trotski, ces réfugiés sont en butte aux agressions physiques et aux calomnies répétées des staliniens. Ils publient d’abord, à Mexico, une petite revue en espagnol, Anàlisis, sur laquelle Mercier porte une appréciation mitigée : « La revue nous change de la littérature impérialiste qui coule à flots, écrit-il à Pivert. Mais elle sent le vieux, le désabusé. Il faudrait essayer de renaître en 1942. »

  • 41 Feuillets dactylographiés « Déclaration de principe du mouvement international Socialisme et Libert (...)

L’année suivante, c’est la création du mouvement Socialisme et Liberté, qui publie le mensuel Mundo. Parmi les propositions de la « déclaration de principes » du mouvement, on note l’hostilité à toute dictature de caste, de parti ou de syndicat ainsi qu’à la « pensée dirigée » et l’affirmation selon laquelle « le socialisme est la réalisation la plus large et la plus complète de la démocratie »41. Ce manifeste insiste aussi sur le « contrôle absolu des organismes de base », la « révocabilité des délégations » et le respect absolu de l’individu. Les militants signataires appartiennent, pour l’émigration espagnole, à la CNT, à l’UGT, à la FAI, au POUM, au PSOE et, pour les Français, au PSOP et à La Révolution prolétarienne. Il y aussi des Italiens de l’UAI et des Allemands du SAP, le Sozialistische Arbeiterpartei. Pour Marceau Pivert, ce manifeste est très positif car il lève les barrières entre anarchistes et socialistes de gauche en annonçant « la bonne nouvelle d’un accord possible entre toutes les tendances antitotalitaires du socialisme ». Fenner Brockway, le leader de l’Independent Labour Party britannique (ILP), estime toutefois que le document « va un peu trop dans le sens de l’anarchie ». Mais la correspondance entre Ridel-Mercier et Pivert montre que cette influence des idées libertaires ne tombait pas du ciel. C’est en effet Mercier qui propose à Pivert « un regroupement, pratique, d’action » entre les groupes révolutionnaires décidés à dépasser les vieilles habitudes de penser et, sinon, à résoudre, du moins à affronter les problèmes du moment. Il précise : « La méthode que nous avons réalisée en pratique au Réveil syndicaliste, tout empirique, s’est révélée bonne. Celle de résoudre chaque problème concret d’une façon concrète, en ne comptant que sur nos forces, en dehors de tout formalisme et de tout doctrinarisme.

  • 42 Lettre du 11 janvier 1942 (AMP).

Et cela a permis à des anars de rompre avec le gouvernementalisme, à des socialistes de gauche de perdre leurs illusions sur les syndicalistes “indépendants”, à des trotskistes d’envoyer promener Trotski et ses bulles papales, à des staliniens d’hier de comprendre enfin le mécanisme des grèves suivant les nécessités de l’impérialisme. C’est là, je crois, le chemin d’une possible entente. Et cela n’empêche ni la lucidité, au contraire, ni l’étude. Mais cela forme des militants qui connaissent la réalité et les possibilités de chaque jour et conservent les expériences d’hier en perdant les formules d’hier.42 »

  • 43 Réfugiée en Uruguay en 1929, Luce Fabbri (1908-2000) était la fille de l’anarchiste italien Luigi F (...)
  • 44 Lire l’article « No somos un partido », Socialismo y Libertad, 10 décembre 1943, n° 3, p. 1. (...)
  • 45 Sous le titre « Point de vue anarchiste », Le Réveil anarchiste de décembre 1943, publié clandestin (...)

Dans cette même lettre, Mercier met Pivert en contact avec Julien Coffinet, ancien collaborateur de Révision, qui sera, à Montevideo, une des chevilles ouvrières d’un mouvement créé la même année en Uruguay, s’inspirant des mêmes principes et portant le même nom, mais indépendant de celui de Mexico. Socialismo y Libertad de Montevideo constitue une expérience intéressante de revue trilingue, à laquelle collaborent socialistes, anarchistes et républicains unis dans leur lutte contre le fascisme et pour une Europe fédéraliste et socialiste. Animée par Luce Fabbri43, cette revue sortit six numéros entre septembre 1943 et juin 1944. Les anarchistes sont représentés par Luce Fabbri, qui s’occupe de la partie italienne avec l’aide de Torquato Gobbi ; d’un point de vue socialiste, Julien Coffinet dirige la partie française ; et les républicains fédéralistes Fernando et Pilar Cárdenas sont en charge des questions espagnoles. Chacun y écrivait à partir de ses propres positions avec le souci de présenter le point de vue des courants internationalistes et anticapitalistes à l’intérieur des mouvements de résistance au fascisme. Leurs objectifs : la défense d’un socialisme libre, antitotalitaire, d’un antifascisme non nationaliste et de la distinction entre peuples et gouvernements, c’est-àdire le soutien aux Allemands et aux Italiens opprimés par le nazisme et le fascisme. Alors même que la guerre n’est pas terminée, la revue veut mettre l’accent sur le double et angoissant péril d’une restauration du vieux monde capitaliste comme d’une possible dérive vers le totalitarisme44. Dans un éditorial de Studi sociali d’avril 1943, Luce Fabbri résume ainsi cette préoccupation : « Il ne faut pas laisser aux contre-révolutionnaires le monopole de la propagande révolutionnaire. La lutte contre le fascisme est une révolution ; que tous ceux qui veulent le socialisme dans la liberté s’en convainquent, le disent et luttent, afin que les inévitables transformations soient accomplies par les peuples et non par les gouvernements.45 »

À Mexico comme à Montevideo, ces tentatives originales de regroupement s’expliquent par le contexte d’isolement extrême de ces militants, en butte à tous les appareils étatiques, bureaucratiques et policiers. Ils tentent, dans cette période sombre et tragique, de travailler ensemble sur une base large. Au-delà de la conjoncture particulière de la guerre, il y a aussi chez Mercier, comme on l’a vu, une culture politique hétérodoxe dans son propre milieu et la volonté de prolonger, dans une période radicalement nouvelle, des expériences de regroupements transversaux entre militants de différentes cultures politiques.

BILAN ET PERSPECTIVES

  • 46 Pseudonyme de Leo Weiczen, dit Valiani (1909-1999). Originaire d’une famille juive de Fiume, cet op (...)
  • 47 Tapuscrit in AMP (559 AP 6) : projet de brochure du Cercle d’informations socialistes international (...)
  • 48 Lettre du 11 janvier 1942 (AMP).

Comme toujours, Mercier insiste sur la nécessité de répondre aux questions présentes, mais cela appelle d’abord un retour critique sur le passé récent. Et c’est dans sa contribution à un projet de brochure, intitulée L’Ère des économies dirigées sous l’égide du Cercle d’informations socialistes internationales – aux côtés de Paul Chevalier 46, Julien Coffinet, Marceau Pivert et Victor Serge –, qu’il exprime sa critique la plus sévère du mouvement ouvrier. « Sous divers prétextes, écrit-il à propos des grandes organisations, tous les mouvements ouvriers officiels ont contribué à émasculer le sentiment de la dignité du travailleur. Dans la social-démocratie, tout “extrémisme” fut combattu avec une parfaite dialectique bourgeoise… Le mouvement ouvrier devait être “responsable”, “prudent”, “endimanché”. Les ouvriers devaient présenter bien et réclamer non pas les droits à une personnalité intégrale, mais les avantages d’une vie petite-bourgeoise… De son côté, le mouvement communiste voulut faire des ouvriers des soldats et des militants des sous-officiers, avec naturellement la mentalité correspondante. Mais les ouvriers n’étaient pas venus au mouvement socialiste pour mettre leur chapeau ou leur cravate, ni pour vivre dans une caserne…47 » Une critique qui n’épargne pas l’aile révolutionnaire du mouvement ouvrier « gangrenée par la démocratie bourgeoise et […] incapable, à quelques exceptions individuelles près, de passer à l’action dans des circonstances nouvelles, dans une situation neuve, d’être un facteur, une volonté déterminante48 ».

  • 49 Ibid.

Quand la guerre fait rage, il faut poser les problèmes essentiels afin de rester lucides. Aussi insistait-il sur « l’abandon de l’idée, du mythe de la mission historique, automatique et inéluctable du prolétariat et son remplacement par des éléments de volonté ou de morale négligés depuis des années dans le mouvement ouvrier » comme sur « la signification sociale de la nouvelle classe qui monte au pouvoir ou y est déjà installée : le personnel de gestion, la technocratie »49.

  • 50 Lettre du 16 février 1942 (AMP).
  • 51 Ibid.

Concernant la caractérisation de classe du fascisme et l’évolution du système capitaliste, il écrivait, dans une autre lettre : « En vrac, voici ce que je pense : une classe nouvelle a pris, prend ou est en passe de prendre le pouvoir dans les pays industrialisés ou en voie d’industrialisation. Il y a des différences, des nuances, des caractères distincts, mais, en bloc, il y a un mouvement général bien net. Cette classe, c’est le personnel de gestion. D’autres – les Russes par exemple – l’appellent l’intelligentsia, d’autres la bureaucratie ou encore les technocrates. Dans ce processus de la liquidation du capitalisme libéral par des forces autres que celles du prolétariat et suivant une volonté différente de la lutte pour le socialisme tel que nous le concevons, les anciennes classifications, les anciennes phraséologies comptent pour peu et toute la géographie politique et sociale – telle que nous l’avons apprise dans les bouquins classiques, même s’ils sont révolutionnaires socialistes ou anarchistes – se trouve bouleversée. D’autre part, si cette révolution s’est manifestée avec une certaine clarté dans les pays où les facteurs économico sociaux, comprimés à l’extrême, devaient éclater brutalement, il y a d’autres pays, les démocraties, où l’évolution plus lente, parce que sur un terrain moins brûlant, aboutit au même résultat sous les effets des nécessités de la guerre ; et encore d’autres nations, où certaines étapes ont été littéralement sautées dans un effort pour se mettre au niveau des autres nations, Japon et URSS, à des degrés différents.50 » Et de poursuivre : « Le prolétaire, tel que nous avons appris à le qualifier, c’est-à-dire celui qui ne possède que sa force de travail et qui la vend, n’existe plus. À de rares exceptions près, le monde entier ne contient que des esclaves qui travaillent suivant les besoins de l’État, de la guerre, des luttes impérialistes et non suivant sa lutte avec le patron. L’État est passé d’instrument du capitalisme, de sanction du pouvoir, au rôle de pouvoir lui-même. Son suc, sa chair et ses nerfs, c’est la classe nouvelle. L’expression politique, c’est le parti unique. L’intérêt suprême, c’est l’ensemble des éléments qui constituent l’État et leur défense et leur agrandissement au détriment des autres États. Le moteur, c’est l’expansion impérialiste. Et le seul élément qui, en fin de compte, lie la classe nouvelle à l’ancienne, c’est une technique identique. […] Que cela soit tout provisoire, d’accord. Mais pense que le capitalisme classique n’a duré qu’un siècle à peine ! Trois ou quatre générations. Les gens marchent suivant le pendule de l’histoire, sinon suivant les possibilités immédiates. La jeunesse, dans les pays fascistes et soviétique, a une issue maintenant. L’armée, les milices, la police, la bureaucratie, le parti. Et elle nous échappe.51 »

  • 52 Ridel, « Aspects révolutionnaires de la guerre », War Commentary, janvier 1942.

D’une manière générale, la préoccupation constante de Mercier était de mettre en garde aussi bien les exilés que les mouvements de résistance européens contre leur seul rôle de « pions sur l’échiquier des puissances impérialistes » alors qu’ils auraient dû « concentrer leurs efforts sur la participation aux luttes sociales dans leurs propres pays »52.

L’ADJUDANT MERCIER

Quand Mercier s’engagea dans les Forces françaises libres (FFL) à Brazzaville, le 26 juin 1942, pour le restant de la guerre, ses amis furent très partagés sur cette décision – et certains même hostiles, comme l’indique une lettre de Marceau Pivert en date du 26 mai 1942. Comment expliquer cette décision a priori paradoxale ?

  • 53 Lettre du 11 janvier 1941 (AMP). C’est moi qui souligne.

Tout d’abord, Mercier a rapidement découvert les limites de sa condition d’émigré, éloigné des réalités quotidiennes du conflit européen et des nécessaires changements qui étaient en train de s’opérer dans les rapports de force sur le terrain social. Au début de 1941, il écrivait à Pivert : « Nous sommes en réalité des émigrés, c’est-à-dire des gens qui voient mal et qui sentent faussement une situation qui a évolué rapidement en deux ans. Trop d’optimisme ou trop de pessimisme. Il y a, j’en suis sûr, moyen d’utiliser les nouveaux “anciens combattants” dans un sens socialiste. La peur comme le danger commun, la vie réduite à des actes simples, la sortie de l’ambiance locale et quotidienne, laissent des traces parmi les mobilisés et les démobilisés. Les mouvements de jeunesse possèdent également des tendances exploitables. Le chômage et les besoins de débrouillage en face du froid et de la faim peuvent aussi faciliter la création d’équipes actives. Mais pour cela il faut des militants guéris de toute vérole impérialiste et de toute langueur démocrate bourgeoise. Il faut créer la frontière entre le troisième camp et les deux autres par la violence. En France inoccupée, il y a possibilité d’arriver à une forme de guerre civile. Dans la région occupée, à la création d’équipes disciplinées. Mais il faudrait être sur place, chercher les mots d’ordre sur les lieux mêmes, frapper à coup sûr. Nous ne pouvons aider ceux qui agissent que par un maximum de lucidité et peut-être par quelques moyens matériels.53 »

  • 54 Le numéro 3 de Mundo (juillet 1943) titre en une « La revolución europea ha comenzado en Italia », (...)
  • 55 Louis Mercier, « L’Italie multiple », Preuves, janvier 1956, n° 59, p. 94-95.

D’autre part, l’évolution de la guerre l’incita à essayer par tous les moyens de revenir à l’épicentre européen du conflit. Il devançait ainsi d’un an et demi son compagnon Pio Turroni, qui quitta le Mexique pour l’Afrique du Nord, puis l’Italie, en novembre 1943. De même pour Leo Valiani, alors que les espoirs des révolutionnaires se tournent vers l’Italie, où de grandes grèves avaient éclaté dans les usines du Nord en mars 194354. Le 10 juillet, les troupes anglo-américaines débarquent en Sicile, première étape de la reconquête de l’Europe occidentale par les Alliés. Le 24 juillet, le Grand Conseil fasciste, tirant les conclusions des défaites de l’Axe, obtient la démission de Mussolini et son remplacement par le maréchal Badoglio. Après l’armistice du 6 septembre entre l’Italie et les Alliés, les Allemands occupent le Nord du pays jusqu’à Rome, tandis que le Sud est dirigé par Badoglio sous le contrôle des anglo-américains, le pays devenant le lieu d’affrontement des armées étrangères et la résistance locale étant cantonnée, de plus ou moins bon gré, au rôle de force d’appoint des Alliés. Après la guerre, Mercier soulignera que les activités antifascistes dans le sud de l’Italie étaient étrangères aux « grandes combinaisons politico-militaires montées entre Alliées » ; précisant que, « si la presse communiste fut, dès le débarquement, autorisée et soutenue par les autorités anglo-saxonnes, les feuilles anarchistes ont attendu le permis pendant un an et demi et durent être éditées et diffusées clandestinement, comme sous le fascisme »55.

Nommé caporal en août, Mercier arrive à Beyrouth en décembre 1942, où il est successivement caporal chef, sergent (1943) et adjudant (1945). Après avoir été affecté à l’infanterie coloniale, puis à l’infanterie métropolitaine, il est détaché à Radio Levant (Beyrouth), au service de l’information de la Délégation générale de la France libre, en avril 1945. Parti d’Alexandrie en octobre, il débarque à Marseille le 11 novembre et sera démobilisé le 6 décembre 1945 à Paris.

  • 56 On en trouve l’essentiel dans la brochure de Victor Serge, Julián Gorkin, Marceau Pivert et Paul Ch (...)

Tels sont les états de service de l’adjudant Louis Mercier, qui, contrairement à ses espérances et malgré ses efforts, ne parvient pas à rejoindre l’Europe. Une fois sous l’uniforme, il a les plus grandes difficultés à correspondre avec ses amis, à entretenir des relations suivies, sans parler d’une activité politique. Beaucoup de courriers se perdent ou, empruntant des chemins détournés, mettent des mois à parvenir à leurs destinataires. C’est Marie-Louise Berneri qui sert de relais et de boîte aux lettres, rassurant les amis d’outre-Atlantique inquiets de ne plus recevoir de ses nouvelles pendant des mois. Durant ces années, il ne parviendra à publier qu’un seul article sur la situation au Liban, dans War Commentary. En outre, il se trouve coupé des débats que mènent les émigrés européens d’Amérique latine, autour de Mundo à Mexico, sur les causes des défaites du prolétariat dans l’entre-deux guerres, la nature du fascisme et de la guerre, les spécificités du stalinisme et la crise générale du socialisme et du mouvement ouvrier56.

  • 57 Louis Mercier, « Où donc est Juba ? », Preuves, octobre 1955, n° 56, p. 55.

La guerre terminée, Mercier ne reviendra qu’une seule fois – et indirectement – sur ces semaines de traversée du continent africain, dans un billet de Preuves consacré à une révolte au Soudan, où il évoque explicitement une « image de 1942 » : « Sur la piste qui longe le Nil Blanc, un homme marche. Nu, le corps teinté de bleu, la longue chevelure passée au rouge, il tient au bout d’une longe grossière une chèvre immaculée. Un aristocrate à l’état pur, hors de tout âge. Au loin, sur la vaste prairie de plantes hautes et drues, des vols lourds de pique-bœufs signalent les troupeaux d’éléphants. Et, sur le bateau qui transporte les compagnies de tirailleurs noirs, nous nous penchons, assommés ou émerveillés, soudain honteux de nos serouals grotesques et de nos vestes mouillées de sueur. Lui n’a pas un regard pour ce morceau d’humanité collé comme une motte sur une maison crachant la fumée et qui court par des chemins compliqués vers un monde où l’on s’entretue.57 »

  • 58 Louis Mercier, L’Increvable Anarchisme, op. cit., p. 56.

Au terme de ce parcours, il reste un rappel juste et émouvant de ces militants oubliés de tous, qui s’efforcèrent en vain de retrouver, mais dans un contexte beaucoup plus difficile, l’esprit de la déclaration internationaliste de Zimmerwald de 1915. Le mouvement révolutionnaire avait en effet été cette fois battu bien avant la déclaration de guerre, devant faire face à l’immense imposture stalinienne qui sortirait renforcée de la guerre. L’évocation de ces personnages méconnus, dont chaque itinéraire pourrait être le thème d’un roman fascinant où la vie et l’engagement ne font qu’un, illustre en particulier ce que Mercier disait de l’internationalisme anarchiste : « Un permanent échange d’expériences, de contacts fréquents entre militants, de participation commune à des campagnes de solidarité.58 » Reste aussi l’idée que l’on peut beaucoup, même si l’on n’est pas nombreux, à condition rester lucide face à la réalité et, en même temps, de garder son autonomie face aux monstres froids des États et des organisations dominantes qui les soutiennent et y participent. S’il n’y a pas d’Histoire juste mais juste des histoires, celle que vous venez de lire permet précisément de remettre l’Histoire à l’endroit, vue d’en bas et vécue par quelqu’un n’ayant jamais renoncé à agir et comprendre dans les temps les plus sombres. Il n’est pas douteux de penser que cet exemple puisse également servir à l’avenir.

Marseille, novembre 2005

Notes

1 Lire le chapitre IV du livre d’Howard Zinn, Nous, le Peuple des États-Unis…, Agone, 2004.

2 Pour en juger en connaissance de cause, lire David S. Wyman, L’Abandon des juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, 1987.

3 Lire Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort. Le siècle des bombes, Le Serpent à plumes, 2002.

4 Dwight MacDonald cité in Enzo Traverso, L’Histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Le Cerf, coll. « Passages », 1997, p. 199. Sur le même thème, lire, du même auteur, « La Bombe », Agone, 2005, n° 34.

5 Interrogations, janvier 1978, n° 13, p. 6.

6 « Le carnet » du Monde, 25 novembre 1977, p. 37. Pour simplifier, nous dirons dorénavant Ridel ou Mercier indifféremment, vu la multiplicité de ses pseudonymes.

7 L’Increvable Anarchisme, op. cit., p. 34.

8 Lire l’ouvrage collectif Présence de Louis Mercier, ACL, 1999.

9 Lire Alberto Ciampi, « La vita di Torquato Gobbi raccontata da Fabrizio Montanari », Bollettino Archivio G. Pinelli, août 1999, n° 13, p. 28-29.

10 Hem Day (1902-1969), de son vrai nom Marcel Camille Dieu, est secrétaire de l’Union anarchiste de Belgique à partir de 1925. Il assure également le secrétariat du Comité international de défense anarchiste (CIDA), fondé à Bruxelles en 1927. Le CIDA dénonçait aussi bien le régime fasciste italien que la répression des anarchistes en URSS, tout en luttant pour éviter les expulsions et les extraditions de militants étrangers réfugiés en Belgique – cette activité tenant une grande place dans le travail mené par les groupes anarchistes belges.
Ouvrier typographe, Jean de Boë (1889-1974) fut condamné pour « recel et association de malfaiteurs » à dix ans de travaux forcés à Cayenne dans le cadre de l’affaire Bonnot en février 1913. Il réussit à s’enfuir et à revenir à Bruxelles. Sans rien renier de son passé, de Boë s’est ensuite consacré au syndicalisme, animant plusieurs grèves des travailleurs du livre. En 1941, il a échappé de peu à la Gestapo, avant de passer en France, puis de revenir à Bruxelles, où il restera caché jusqu’à la libération.
Nicolas Lazarévitch (1895-1975) est né, dans la banlieue de Liège, de parents russes ayant participé au groupe La Volonté du Peuple. En août 1914, il refuse de se laisser enrôler, traverse l’Europe et parvient à Moscou en 1919. Après avoir combattu dans l’Armée rouge, il reprend un travail en usine. Emprisonné en 1924 comme animateur d’un groupe clandestin qui prônait le retour des syndicats à la lutte de classe, il est libéré deux ans plus tard, suite à une campagne de soutien menée en Belgique et en France par les milieux anarchistes et syndicalistes révolutionnaires et appuyée par une pétition d’intellectuels (Victor Basch, Romain Rolland, Séverine). Il rédigera ensuite un témoignage, Ce que j’ai vécu en Russie, qui dénonce l’exploitation et l’oppression des travailleurs russes par leurs nouveaux maîtres. En 1933, il fonde à Liège le bimensuel Le Réveil syndicaliste avec Jean de Boë.

11 « La situation en Belgique », Le Réveil, Genève, 26 décembre 1931. Cet article entraîna des mises au point dans les numéros des 6février et 9 mars 1932 – articles amicalement communiqués par Marianne Enckell.

12 « Les soldats avec nous » signé Ajor, un autre de ses pseudonymes dans La Révolution prolétarienne, 25 février 1935, n° 193, p. 7-8. Lire également infra, p. 91 sq.

13 Administrateur du Libertaire de 1927 à 1929 et secrétaire de la fédération parisienne de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire. (Lire Nicolas Faucier, Dans la mêlée sociale, itinéraire d’un anarchosyndicaliste, La Digitale, 1988, p. 220-222.)

14 Lire Louis Mercier, « Simone Weil sur le front d’Aragon », in Simone Weil, l’expérience de la vie et le travail de la pensée, Sulliver, 1998, p. 145-152.

15 Ridel, « Anarchistes de gouvernement », Révision, février 1938, n° 1.

16 Ibid.

17 Ibid.

18 Lire supra, p. 38.

19 Communauté de travail du CIRA, Société et contre-société, Librairie Adversaire, Genève, 1974, p. 19.

20 Jean Rabaut, op. cit.., p. 303-304. Lire la réponse d’André Prudhommeaux [décembre 1937], Agone, 2003, n° 28, p. 259-261.

21 Lire supra, p. 199, note 1.

22 Julien Coffinet est passé par le groupe de Boris Souvarine, le Cercle communiste démocratique, puis fait partie des militants qui fondent la tendance de la SFIO le Combat marxiste et la revue éponyme. (Lire Charles Jacquier, « L’exil de Julien Coffinet, ou un marxiste hérétique à Montevideo », Dissidences, octobre 2002-janvier 2003, n° 12-13, p. 79-83 et le dossier que lui a consacré la revue Agone, 2005, n° 33, p. 205-231.)

23 Révision, n° 1, p. 3-4. Lire également David Berry, « Charles Ridel et Révision 1938-1939 », in Présence de Louis Mercier, op. cit.

24 Ridel, « Pour repartir », L’Espagne nouvelle, juillet-août-septembre 1939, n° 67-69, p. 24.

25 Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée. Témoignage militant, Actes Sud, 1997, p. 405.

26 Daniel Guérin, Le Feu du sang. Autobiographie politique et charnelle, Grasset & Fasquelle, 1977, p. 45.

27 Jean Rabaut, op. cit., p. 330.

28 Lire supra, p. 15.

29 Exilé en France en 1923 pour échapper à la répression fasciste, Pio Turroni (1906-1982) part combattre en Espagne dans les rangs anarchistes en 1936, puis revient à Marseille, l’année suivante, après avoir été blessé, peu après les journées de Barcelone. Arrêté en septembre 1939 et libéré en mai 1940, il est à nouveau emprisonné et parvient à s’embarquer pour l’Afrique du Nord (Oran, puis le Maroc). De là, il gagne le Mexique en novembre 1941, où il reste jusqu’en 1943. Il regagnera ensuite l’Afrique du Nord, puis l’Italie où il participera à la reconstruction du mouvement anarchiste, animant de 1946 à sa mort la revue Volontà.

30 Lire supra, p. 18.

31 Dans son mémoire sur le mouvement anarchiste en Belgique francophone, Nicolas Inghels évoque, à propos de Hem Day et du CIDA, l’existence d’« un réseau d’évacuation, notamment vers l’Amérique du Sud » (Le Mouvement anarchiste en Belgique francophone de 1945 à 1970, dir. José Gotovitch, Université libre de Bruxelles, 2001-2002 p. 16).

32 Conférencier, orateur, journaliste, et artisan inlassable de l’unité des anarchistes, Jacobo Prince (1901-1978) s’était rendu en Espagne en 1936 avec une délégation de la Federación Libertaria Argentina. Il travailla à la rédaction de Solidaridad Obrera jusqu’à la chute de Barcelone en février 1939. Il fut ensuite interné au camp d’Argelès (Pyrénées-Orientales), puis hospitalisé, avant de rejoindre Marseille et de retourner dans son pays d’origine, via le Chili. (Lire Jacinto Cimazo, Una voz anarquista en la Argentina, vida y pensamiento de Jacobo Prince, Reconstruir, Buenos Aires, 1984.)

33 Lire « Mort d’André Germain », CILO, novembre 1964, n° 30.

34 Sur War Commentary, lire supra, p. 198 sq., ainsi que l’anthologie The Left & World War II. Selections from the Anarchist Journal War Commentary 1939-1943, Freedom Press, Londres, 1989.

35 Lire supra, p. 240 note 2.

36 Cette étude, « Au-delà du capitalisme », sera reprise en français après la guerre sous le titre Les Anarchistes face à la technocratie et le pseudonyme de Santiago Parane, Éditions du Libertaire, s. d. [1950].

37 Ricardo Piglia, Respiration artificielle, André Dimanche, 2000, p. 116.

38 Lire Marc Ferri Ramírez, « Julián Gorkin, la vida de un luchador » ; et Juan Manuel Vera, « Experiencia y pensiamiento anti-totalitario en Julián Gorkin », in Julián Gorkin, Contra el estalinismo, Ediciones Laertes & Fundación Andreu Nin, Barcelona, 2001.

39 Lire Jacques Kergoat, Marceau Pivert, « socialiste de gauche », L’Atelier, 1994, p. 167-217.

40 Lire sa biographie sur <www.fundanin.org/costa-amic.htm>.

41 Feuillets dactylographiés « Déclaration de principe du mouvement international Socialisme et Liberté », Mexico DF le 25 mars 1943, Archives Marceau Pivert, Centre d’histoire sociale du xxe siècle (Université Paris I-Panthéon Sorbonne) – désormais AMP. L’inventaire de ce fonds a été réalisé par Gilles Morin et présenté dans les bulletins du Centre (1995, n° 18 ; 1998, n° 21 ; 2000, n° 23).

42 Lettre du 11 janvier 1942 (AMP).

43 Réfugiée en Uruguay en 1929, Luce Fabbri (1908-2000) était la fille de l’anarchiste italien Luigi Fabbri et l’éditrice de la revue Studi sociali. (Lire Margareth Rago, Entre a História e a Liberdade. Luce Fabbri e o Anarquismo Contemporâneo, UNESP, São Paulo, 2001.)

44 Lire l’article « No somos un partido », Socialismo y Libertad, 10 décembre 1943, n° 3, p. 1.

45 Sous le titre « Point de vue anarchiste », Le Réveil anarchiste de décembre 1943, publié clandestinement en Suisse, traduisit la conclusion de ce texte.

46 Pseudonyme de Leo Weiczen, dit Valiani (1909-1999). Originaire d’une famille juive de Fiume, cet opposant au fascisme rejoint le Parti communiste dans la clandestinité. Expulsé en France en 1936, après plusieurs années de prison, il s’est rendu en Espagne comme correspondant du Grido del Popolo. C’est là qu’il sympathisera avec le POUM et rompra avec le mouvement communiste, à la suite du Pacte germano-soviétique, pour rejoindre le groupe Giustizia e Libertà fondé par les frères Rosselli. Arrêté et interné dans un camp des Pyrénées, il s’enfuit pour le Mexique en fin 1941. De retour au pays en juillet 1943, il devient secrétaire du Partito d’Azione, qui avait pris la suite du mouvement des frères Rosselli.

47 Tapuscrit in AMP (559 AP 6) : projet de brochure du Cercle d’informations socialistes internationales, intitulé L’Ère des économies dirigées et daté du 30 juillet 1942. Cette contribution est signée Ridel, « militant syndicaliste de tendance libertaire, engagé volontaire dans les Forces françaises libres, combattant en Afrique ».

48 Lettre du 11 janvier 1942 (AMP).

49 Ibid.

50 Lettre du 16 février 1942 (AMP).

51 Ibid.

52 Ridel, « Aspects révolutionnaires de la guerre », War Commentary, janvier 1942.

53 Lettre du 11 janvier 1941 (AMP). C’est moi qui souligne.

54 Le numéro 3 de Mundo (juillet 1943) titre en une « La revolución europea ha comenzado en Italia », tandis qu’un éditorial, en page 3, souligne que « la révolution italienne doit se transformer en révolution européenne ».

55 Louis Mercier, « L’Italie multiple », Preuves, janvier 1956, n° 59, p. 94-95.

56 On en trouve l’essentiel dans la brochure de Victor Serge, Julián Gorkin, Marceau Pivert et Paul Chevalier, Los problemas del socialismo en nuestro tiempo, Ediciones ibero americanas, Mexico, 1944.

57 Louis Mercier, « Où donc est Juba ? », Preuves, octobre 1955, n° 56, p. 55.

58 Louis Mercier, L’Increvable Anarchisme, op. cit., p. 56.

Charles Jacquier

Réalisation : William Dodé