couverture
La Chevauchée anonyme
Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1942)

Première parution, Éditions Noir, Genève, 1978

Avant-propos et postface de de Charles Jacquier
« In Memoriam », témoignage de Marianne Enckell

Parution : 17/02/2006
ISBN : 2748900553
Format papier : 272 pages (12 x 21 cm)
18.00 € + port : 1.80 €

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13.99 €

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À la manière d’un roman, La Chevauchée anonyme évoque les destinées aventureuses de ceux que l’on a quelquefois nommés les « révolutionnaires du troisième camp ». La plupart n’avaient pas attendu la déclaration de guerre, en 1939, pour s’opposer au fascisme dans leur pays d’origine, qu’ils fussent antifascistes italiens, allemands ou espagnols, vérifiant au péril de leur vie cette évidence soulignée par Howard Zinn : « Les Alliés ne sont pas entrés en guerre par pure compassion pour les victimes du fascisme. Ils ne déclarèrent pas la guerre au Japon quand celui-ci massacra les Chinois de Nankin, ni à Franco quand il s’en prit à la démocratie espagnole, ni à Hitler lorsqu’il expédia les Juifs et les opposants dans les camps de concentration. Ils ne tentèrent même pas de sauver les Juifs d’une mort certaine pendant la guerre. Ils n’entrèrent en guerre que quand leur propre domination fut menacée. »

Cette réédition sera l’occasion de rappeler que ce que l’on présente toujours comme une « guerre juste » se caractérise en fait par un degré de barbarie jamais atteint. Et qu’aucune des parties n’est exempte de responsabilités. Aux réalistes de tout poil, toujours prompts à rallier le camp des vainqueurs et à justifier l’injustifiable, on nous permettra de préférer les personnages de ce livre qui, envers et contre tout, tentèrent de maintenir vivante l’espérance d’un monde meilleur dans les circonstances les plus difficiles qui soient.

> écouter la conférence de Charles Jacquier à Nantes (octobre 2006)

Louis Mercier-Vega

Louis Mercier Vega (1914–1977) combat en Espagne dans le groupe international de la la colonne Durruti en 1936. Revenu en France, il tente de renouveler un mouvement libertaire assoupi. Collaborateur de la presse anarchiste international, rédacteur de Preuves, fondateur de la revue Interrogations (1974), il sera animé jusqu’à sa mort par la double passion de comprendre et d’agir. Ce récit est en grande partie autobiographique.

Les livres de Louis Mercier-Vega chez Agone

Marseille, 1939.
Les organisations étaient bloquées, vidées de leur contenu par la mobilisation, paralysées par la surveillance policière. L’action collective, les mouvements, les groupes de quartier ou d’usine, les publications, tout cela était effacé. Les dimensions du combat s’étaient brusquement réduites. Tout militant misait sa liberté dans l’immédiat, plus d’un jouait sa peau à échéance. Il ne restait que des individus, acculés, traqués, réduits à leur maigre capital de relations, à leur poignée de monnaie dans la poche et à leur costume encore acceptable.
La France était une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer.
Mario était ancré dans un petit hôtel-restaurant du Vieux-Port. Mario, c’était la solidité, le calme, la poignée de main ferme, la conviction agissante. La certitude que la situation était désespérée, qu’elle ne pouvait qu’empirer, et une volonté constante de tenir.
— Partons, lui dit Parrain. La guerre va s’étendre rapidement.
Dossier de presse
Fabrice Szabo
Revue ADEN - Paul Nizan et les Années Trente n°6, octobre 2007
Thom Holterman
De AS n°157 (Hollande), 2007
Éditions libres (Montréal)
Pour la subversion, contre la passivité, 2007
AL
www.pelloutier.net, 05/04/2007
Nicolas Beniès
US Mag, 29/01/2007
Christophe Patillon
Le Monde diplomatique, mars 2007
Charles Heimberg
Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier, n°22, 2006
Anonyme
www.ainfos.ca, 10/12/2006
offensive n°11, septembre 2006
Freddy Gomez
A contretemps n°24, septembre 2006
Miguel Chueca
Gavroche n°147, Juillet-août 2006
François Roux
L'émancipation syndicale et pédagogique, juin 2006
Claude Rioux
À Bâbord, juin 2006
G.U.
Dissidences, juin 2006
Francois Roux
Courant alternatif n°158, avril 2006
Noël Godin
Le Journal du Mardi, 25/04/2006
François Roux
Le Monde libertaire n°1430, 16-22/03/2006
Divergences, février 2006
A contretemps n°8, juin 2002
SUR LES ONDES
Radio Panikà écouter en ligne (13 septembre 2007)

Avec La Chevauchée anonyme de Louis Mercier Vega, les éditions Agone ont choisi de faire résonner une voix hétérodoxe sur la seconde guerre mondiale. Loin des récits du maquis, des hauts faits d’armes de la résistance, l’auteur nous donne à entendre le point de vue des vaincus de 1939. En effet, c’est bien du destin de cette génération de militants libertaires et d’extrême gauche non stalinienne vaincue en Espagne, au prix de nombreux espoirs brisés, et qui se sent déjà écrasée par l’affrontement des super-puissances – U.R.S.S. compris – dont l’auteur nous parle. Chassés d’Europe par leurs défaites contre le nazisme en Allemagne et le franquisme en Espagne, subissant la méfiance des démocraties occidentales face à ces révolutionnaires qui refusent l’union sacrée, ces militants n’ont d’autre solution que la fuite et les expédients pour éviter la désagrégation de leurs courants. Ils sont à la croisée des chemins : qui se ralliera à la France gaulliste, à la France vichyste par pacifisme? Qui tentera de faire vivre un troisième camp anti-nazi mais non aligné sur l’U.R.S.S., les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ?
L’auteur choisit de nous faire le récit de cette fuite, de l’arrivée en Amérique latine, mais aussi de donner un écho aux débats qui ont pu animer ces militants. Autant le préciser, le pari n’est pas toujours réussi. La traversée de l’Atlantique donne quelques bonnes pages, mais qui ne sont pas sans rappeler ce grand roman de l’exil qu’est Le Vaisseau des Morts de B. Traven (1926). Dans cet excellent roman, Traven pratique lui aussi l’auto-fiction. Il narre le destin d’apatride d’un vaincu de la révolution allemande de 1919, dont l’issue est la fuite et l’esclavage à bord d’un navire cargo au long cours. Malheureusement, le récit de Mercier Vega n’atteint pas l’intensité de celui de Traven. En revanche, la volonté de retranscrire les débats, dans un style vivant et en s’appuyant sur les dialogues entre compagnons, est intéressante. On peut néanmoins regretter que soient absentes du récit les tentatives de réunir au Mexique les militants non-sectaires de toutes les obédiences de l’extrême gauche anti-stalinienne – que Charles Jacquier analyse dans sa très complémentaire et érudite postface.
Parce qu’il lui manque un peu de ceci ou un peu de cela, le texte de Mercier Vega ne peut être considéré comme une œuvre aboutie. Mais la rareté de ce type de témoignage dans une forme narrative et fictionnelle, l’absence de langue de bois, et l’appareil critique qui accompagne l’ensemble, fondent l’intérêt que trouvera le lecteur dans cet ouvrage.

Revue ADEN. Paul Nizan et les années Trente, n° 6, 10/2007
voir le site : http://paul.nizan.free.fr/ADEN.htm

Fabrice Szabo
Revue ADEN - Paul Nizan et les Années Trente n°6, octobre 2007
Qui est l’auteur de ce roman qui emprunte aux enjeux historiques de son temps mieux que ne saurait le faire une biographie ou un récit historique ?

Louis Mercier Vega (1914-1977) est le pseudonyme de Charles Cortvrin (Autres pseudos : AJOR, Jean Baudant, Courami/Couramy, Damashki, Robert Hersay/R.C., La Paluche, L’Itinérant/L’itinérante, Robert Léger, Liégeois, Carlo Manni, Luis Mercier Vega, Pierre Paillard, Santiago Parane, Charles Ridel, le Parrain, Danton, « A moi seul une fédération de pseudonymes », aimait-il à dire).

Il combat en Espagne dans le Groupe international de la colonne Durruti en 1936, puis après la défaite se réfugie en France avant de s’embarquer pour l’Amérique du sud avec quelques camarades dans la même situation que lui. Son livre est le récit de cette errance depuis Marseille, où avec d’autres combattants internationalistes, surveillé par la police française, il rejoint Bruxelles puis Anvers. Embarqué comme marin, il débarque en Argentine puis rejoint Santiago du Chili grâce aux réseaux informels de solidarité.

L’intérêt étonnant de ce livre tient aux constantes remarques et réflexions, discussions « in vivo » qui émaillent le récit depuis la recherche d’un point de chute à Marseille jusqu’à cette traversée de l’Atlantique et l’installation provisoire au Chili.

Remarques et réflexions sur le mouvement social, sur les difficultés de se réclamer encore et toujours d’un mouvement social qui vient d’essuyer une terrible défaite, remise en cause et polémique sur les causes de la défaite, commentaires sur l’état présent du monde, sur les conditions de survie d’un milieu libertaire éclaté, débats difficiles et ponctués de doutes mais toujours d’humanité sur les conditions de l’engagement, de la clandestinité, de la reprise individuelle propre au mouvement anarchiste, sur la nécessité de nouvelles pratiques sociales. Rien ne manque pour que l’on comprenne la densité du vécu instable de Vega et de ses camarades, pour que l’on sente avec eux, les enjeux impérieux qu’ils doivent affronter en tant que révolutionnaires avec la vigilance dont dépend leur survie. Les conditions de leurs orientations, de leurs choix, les modalités difficiles d’un combat à continuer sinon à renouveler sont quelques-unes des problématiques majeures abordées par le livre sans que rien n’y soit dissimulé, ni les fausses pistes, ni les illusions, ni les incertitudes. La question de l’organisation révolutionnaire revient constamment, omniprésente.

La clairvoyance de ces débats et l’appréhension lucide des conditions de la défaite se manifestent également dans l’évaluation contrastée des résultats de l’assaut prolétarien espagnol, question qui demeure au cœur des débats de ces camarades en exil.

Cependant, constamment au fil de leur périple, la solidarité trouve un vrai terrain d’expression que le livre rend parfaitement.

Les conditions historiques et sociales changent, la conscience des militants évolue, de nouvelles priorités surviennent : néanmoins si la solidarité est toujours omniprésente – les réseaux d’entraide fonctionnent encore – elle ne dissimule pas le désarroi et les nouvelles difficultés des militants libertaires dans les pays d’accueil de l’Amérique du sud. Partout autour d’eux la situation politique et militaire est extrêmement tendue. Le monde change plus vite qu’eux, ils doivent alors trouver en eux-mêmes la force nécessaire pour poursuivre la lutte.

L’Allemagne hitlérienne s’apprête à une guerre qu’ils savent inéluctable. Pour les militants, il faut choisir : continuer l’engagement mais sous quelles formes ? Comment ne pas réduire sa volonté de construire un monde meilleur à des pratiques fantomatiques ou simplement militaires, pour eux qui ont refusés la militarisation des milices anarchistes ? Le mouvement anarchiste est divisé entre pacifistes et internationalistes, quelle voie faut-il choisir ?

Ce livre est riche d’enseignement : il engage à une problématique que tout révolutionnaire devrait se poser quotidiennement. Quel est le meilleur chemin pour accéder à une prise de conscience réelle, quelle pratique pour quelle théorie, comment ne pas sombrer, quelles sont les priorités d’un combat social ? Comment réactualiser sa pensée et sa pratique dans un monde en constant bouleversement ?

Marianne Henckel écrit en épilogue de ce récit (p. 213) : « À regarder de près nous ne sommes pas absents du combat, si nous menons le nôtre, tout en connaissant et en développant celui des autres. Nous dirions même que notre combat dépend étroitement de la connaissance de celui des autres. Les chausse-trappes se préparent évidemment bien à l’avance. Pour ne pas y tomber nos généralités préventives ne sont pas suffisantes. (…) »

Critique lucide et exigeant de la révolution espagnole écrasée, Vega écrira dans la revue Témoins N° 12-13 de 1956, l’article Fidélité à l’Espagne, sous la signature de Louis Mercier alias Charles Ridel : « Bâtie sur des hommes, la Révolution espagnole n’est ni une construction parfaite ni un château de légende. La première tâche nécessaire à notre équilibre est de réexaminer la guerre civile sur pièces et sur faits et non d’en cultiver la nostalgie par nos exaltations. Tâche qui n’a jamais été menée avec conscience et courage, car elle eût abouti à mettre à nu non seulement les faiblesses et les trahisons des autres, mais aussi nos illusions et nos manquements, à nous, libertaires. La manie qui consiste à vanter nos actes d’héroïsme et nos capacités d’improvisation est mortelle, parce qu’elle réduit au seul plan individuel la recherche des solutions sociales et efface, par un artifice de propagande, les situations auxquelles nous fûmes incapables de faire face. La tendance à magnifier les militants de la C.N.T. et de la F.A.I. masque notre impuissance à œuvrer efficacement là où nous nous trouvons, où nous travaillons et sommes en mesure d’intervenir. Elle est trop souvent évasion hors de notre temps et hors de notre monde. Sans compter que les militants espagnols eux-mêmes s’en trouvent allégés de leurs propres responsabilités, se voient suspendus comme des images de saints qu’ils ne savent pas êtres, et figés dans des attitudes alors qu’il leur faut agir les yeux ouverts ».

Ce livre est un magnifique rappel qu’en dehors de tout exotisme militant, notre impuissance ou notre puissance à changer les conditions de survie actuelles dépend de notre volonté à les changer dans notre quotidien immédiat, avec naturellement la mentalité correspondante.
Éditions libres (Montréal)
Pour la subversion, contre la passivité, 2007
On connaît mieux, depuis la parution d’un petit livre intitulé Présence de Louis Mercier[1], l’itinéraire particulier de ce grand militant que fut Mercier Vega. Effectivement, Louis Mercier Vega n’est pas simplement l’auteur d’un ouvrage passionnant, l’Increvable anarchisme, qui fit redécouvrir le courant libertaire au début des années 1970, années engluées, comme on sait, dans un magma gauchiste dont les diverses composantes n’avaient guère en commun qu’une phraséologie particulièrement indigeste. La parution de La Chevauchée anonyme aux Éditions Agone nous donne l’occasion de revenir sur la biographie de ce militant atypique.

De son vrai nom Charles Cortvrint, il est né en 1914 à Bruxelles, où il cotoit très jeune les milieux anarchistes. Mercier s’installe rapidement à Paris, où il participe au mouvement libertaire et s’intéresse rapidement au syndicalisme (dans l’Union anarchiste, il sera un des promoteurs des groupes d’usines). Il entame alors une collaboration féconde à la presse libertaire sous divers pseudonymes, dont le plus connu sera celui de Charles Ridel. En mai 1936, Mercier assiste au congrès de Saragosse de la CNT espagnole. Dès juillet, il s’engage dans la guerre d’Espagne et sera l’un des fondateur du groupe international de la Colonne Durruti. La tournure des événements, et notamment la participation au gouvernement de ministres anarchistes, pousse Mercier à revenir en France, où il n’en continue pas moins de participer activement au soutien de l’Espagne révolutionnaire. C’est cependant à cette époque qu’il entame une réinterprétation critique des grandes idées de l’anarchisme. Mercier est persuadé, et cela deviendra une constante, que l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme ne peuvent pas faire l’économie d’une actualisation des idées et des modes d’intervention adaptés aux évolutions de la société. C’est dans ce sens qu’il participe à la revue Révision, regroupement de jeunes militants critiques venant autant des milieux libertaires que de la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert. D’autre part, Mercier participe activement au Cercle syndicaliste Lutte de classe, qui édite Le Réveil syndicaliste dans le but de renforcer la tendance révolutionnaire anti-stalinienne au sein de la CGT. C’est également à cette époque qu’il commence à collaborer à la Révolution prolétarienne de Monatte. Mais la Seconde guerre mondiale le pousse à s’exiler en Amérique latine. C’est justement cette période de sa vie qu’il relatera dans ce beau roman autobiographique qu’est La chevauchée anonyme. À partir de ce moment, Mercier entame une autre phase de son existence militante.

Après s’être engagé dans les Forces françaises libres, il rentre en France en décembre 1945 et devient journaliste au quotidien grenoblois Le Dauphiné libéré. À partir de cette date, il va centrer ses activités autour de deux pôles qui vont lui attirer de sérieuses inimitiés. En premier lieu, il s’engage avec vigueur dans l’anticommunisme, avec une participation importante aux activités du Congrès pour la liberté de la culture, fondé avec le soutien de l’AFL-CIO afin de lutter contre l’entreprise de séduction menée à grande échelle envers les intellectuels par le Parti communiste et l’URSS. Mercier deviendra secrétaire de rédaction de la revue Preuves et responsable du Congrès pour l’Amérique latine, activité dans laquelle il montrera un véritable talent d’organisateur et de gestionnaire.

D’autre part, le syndicalisme reste pour lui une préoccupation constante. À côté de sa collaboration écrite à divers périodiques, Mercier s’engage avec conviction dans la création de la CGT-Force ouvrière, sur une base antistalienne et révolutionnaire. Mais il ne se contente pas de cela et participe très rapidement aux multiples cercles et regroupements qui entendent, chacun à leur manière, insuffler au syndicalisme révolutionnaire une nouvelle jeunesse[2]. À cette profusion, Mercier apporte sa contribution et fonde lui-même l’Alliance ouvrière qui édite un journal du même nom jusqu’en 1955. Fort de cette expérience, il continue en 1956 en participant à la création de l’Union des syndicalistes, qui rassemble des militants de FO, de la CGT, de la CNT et de la FEN.

Mais l’activité syndicaliste de Mercier couvre également le champ international, puisqu’il est l’initiateur et le principal animateur de la Commission internationale de liaison ouvrière (CILO) qui publia un bulletin d’informations syndicales internationales de 1958 à 1965. Largement financée par la SAC suédoise, principalement animée par des vétérans du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme (outre Mercier : Helmut Rüdiger (SAC) et Albert de Jong (NSV hollandais)), la CILO entendait recenser les informations concernant le syndicalisme « non étatique et indépendant », mettre en contact les centrales et groupes se réclamant de ce courant et travailler à donner des clés de compréhension face « aux problèmes nouveaux que pose le monde moderne ».

Toutes ces activités, on l’a dit, valurent à Mercier des attaques personnelles qui dépassèrent parfois les limites de la polémique militante. La principale accusation qui lui fut portée concernait l’utilisation des fonds accordés par la CIA — et qui transitaient par l’intermédiaire du syndicat américain AFL-CIO et de fondations diverses — dans ces différentes activités liées au Congrès pour la liberté de la culture et à Force ouvrière. Mercier sera ainsi qualifié d’agent de la CIA par un Louzon qui avait pourtant été le premier a affirmer, dans La Révolution prolétarienne, qu’il était du « parti américain » ! Sur ce point, la correspondance tirée des archives personnelles de Mercier (maintenant en possession de Marianne Enckell) et dont il est fait écho dans présence de Louis Mercier montre qu’il a toujours eu une vision « utilitariste » des subventions indirectes accordés par les services secrets américains au titre de la lutte contre le communisme. On ne rappellera jamais assez le contexte particulier de ces années de guerre froide, où l’influence sectaire et omniprésente du parti stalinien se faisait sentir dans toutes les couches de la société, et surtout à travers tous les grands moyens de communication, d’information, de création littéraire, scientifique et artistique. On mesure combien Mercier, à travers ses nombreuses activités, s’est montré soucieux de conserver une intégrité sans faille et d’utiliser à des fins libertaires des moyens d’une provenance qu’il savait douteuse.

Sur le plan politique, Mercier eu également à faire face aux attaques émanant de milieux libertaires rétifs à des réflexions sur l’anarchisme jugées « révisionnistes », ainsi qu’à l’excommunication lancée à son encontre par le secteur majoritaire du mouvement libertaire espagnol en exil pour ses prises de position en faveur de l’ASO (Alianza sindical obrera)[3].

Durant les années 1970, Mercier trouvera encore l’énergie d’écrire un grand livre, L’increvable anarchisme, qui venait à point (1970) pour rappeler aux thuriféraires de la « nouvelle gauche » qu’une autre tradition révolutionnaire existait. Enfin, sa dernière aventure intellectuelle fut la création d’Interrogations, revue internationale de recherche anarchiste de haute tenue et qui restera à bien des égards comme un modèle du genre.

Le 20 novembre 1977, au soir d’une vie bien remplie, Louis Mercier Vega se suicide « d’un coup de pistolet lucide et prémédité » (M. Enckell). Ce qui est à retenir, indépendamment de prises de position avec lesquelles on peut être en désaccord, c’est sa manière ouverte de concevoir l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, sa volonté de donner au mouvement des outils conceptuels lui permettant d’être en prise sur le réel. À cet égard, les travaux impulsés très tôt par Mercier sur l’émergence de la « techno-bureaucratie » sont sans précédent dans le mouvement libertaire.

La Chevauchée anonyme est un beau roman autobiographique et, à ce titre, a un statut un peu spécial dans la riche œuvre que Mercier nous a laissé. Tout le texte, dont on regrette qu’il se termine abruptement, est traversé par une sourde tension, qui permet au lecteur de s’imprégner du désarroi et des interrogations qui agitent ces réseaux informels de libertaires marginalisés mais solidaires. Cette tension entre la volonté d’agir sans mettre à mal ses convictions, s’exprime pour l’un des personnages du roman par cette phrase : « il est des périodes où l’on ne peut rien, sauf ne pas perdre la tête ». Pour Mercier, on l’a dit, la réflexion aboutira à l’engagement dans les FFI.

Nous regrettions que le roman se termine de manière un peu abrupte. Il faut ici saluer le travail fait à l’occasion de cette réédition[4]. Les deux textes de Charles Jacquier offrent une mise en perspective de l’éclatement des positions des minorités révolutionnaires face au conflit mondial, ainsi qu’un portrait biographique de Mercier. On apprécie également la publication d’un épilogue de la plume de Mercier, datant de juin 1977. Quant au texte de Marianne Enckell, il s’agit de la préface qu’elle donna à la première édition de la Chevauchée, texte tout personnel et empli d’émotion envers un homme qu’elle aimait.


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[1] Présence de Louis Mercier, contributions de David Berry, Amedeo Bertolo, Sylvain Boulouque, Phil Casoar, Marianne Enckell, Charles Jacquier, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999, 123 p., coll. “ Commune mémoire ”.

[2] Comme le rappelle Sylvain Boulouque dans sa contribution à Présence de Louis Mercier, op. cit., c’est autour du noyau de La Révolution prolétarienne que les initiatives de ce genre ont été les plus fécondes. On relevera : le Groupe de liaisons internationales (N. Lazarévitch, etc., plus centré sur la lutte contre le totalitarisme), le Trait d’union syndicaliste (R. Hagnauer), la Ligue syndicaliste directement issue du noyau de la RP, le Cercle Pelloutier travaillant dans FO, et enfin le Cercle Zimmerwald. L’étude de ces différents groupes – qui reste à faire – apporterait sans conteste un éclairage nouveau sur l’évolution du syndicalisme révolutionnaire français et son influence sur le mouvement ouvrier.

[3] Regroupement comprenant des groupes de la CNT, de l’UGT et des chrétiens progressistes de Catalogne. Les positions de Mercier en faveur de l’ASO consacrèrent sa rupture avec Rüdiger.

[4] La Chevauchée anonyme a été publiée pour la première fois en en 1978 à Genève par les Editions Noir.

http://www.pelloutier.net/livres/livres.php?ref=27
AL
www.pelloutier.net, 05/04/2007
Un enfant du XXe siècle
Louis Mercier Vega a fait partie de la colonne Durruti pendant la guerre d’Espagne. Autant qu’il se reconnait dans le communisme libertaire comme on disait à l’époque. Que faire pendant la guerre ? Il le raconte dans ce périple qui le conduira sous d’autres continents avec la volonté de continuer à se battre pour un autre monde, un monde de liberté et de fraternité... Une part de l’histoire du 20e siècle trop souvent occultée...
Nicolas Beniès
US Mag, 29/01/2007
Il y a chez Louis Mercier-Vega une tension entre l’engagement radical, irréductible et passionnel, et la conscience aiguë que l’avenir n’est pas celui pour lequel on milite et qu’on rêve. Les armes à la main, il a combattu au sein de la colonne Durruti pour une Espagne sans Dieu ni maître. Il en est ressorti meurtri, comme tant d’autres, mais aussi désireux de rénover la pensée libertaire. Il n’en aura pas le temps. Face à la guerre mondiale qui se prépare, il choisit de fuir : fuir la répression qui ne tardera pas à s’abattre sur lui, fuir le nationalisme et l’antifascisme bourgeois, fuir surtout l’absence de perspectives révolutionnaires. Ce récit largement autobiographique nous met ainsi dans les pas de ces militants, internationalistes de toujours, en quête de faux papiers et de filières capables de les mener au-delà des mers, en Amérique latine. A la lecture, on ressent les doutes et le malaise de cette « armée de solitaires, pleins d’espoir ou début de la vie militante, puis rapidement écorchés. et enfin tannés par la vie ».
Christophe Patillon
Le Monde diplomatique, mars 2007
L’avantage du genre romanesque, dans ce beau livre de Louis Mercier Vega, c’est à la fois d’être libre de ne pas en dire plus que nécessaire, d’où l’usage abondant des pseudonymes, et de passer par des constructions narratives qui évoquent une nébuleuse libertaire difficile à saisir. Cela permet aussi d’intégrer des récits plus classiques, comme ceux de ces voyageurs traversant l’Atlantique : on y évoque des formes de sociabilité et d’agitation sociale, on s’y demande par exemple s’il fallait, au cours de la guerre civile, respecter le travail et le savoir-faire d’un forgeron espagnol qui avait fabriqué un portrait d’Alphonse XIII, etc.
La postface de Charles Jaquier précise l’essentiel de la biographie de l’auteur. Il vaudrait donc mieux la lire d’abord, en ne se contentant pas des notes de bas de page qui accompagnent le texte, pour bien comprendre le récit et ses enjeux. Mais en même temps, dans ce roman autobiographique et historique, le récit romanesque est suffisant pour prendre la mesure collective de ces itinéraires marginaux, mais fort intéressants, qui sont surtout révélateurs des désespoirs d’une époque, en particulier de ceux qui ne voulurent ni du fascisme, ni de la guerre.
Ce roman autobiographique a été écrit par Mercier, alias Charles Ridel, en réalité Charles Cortvrint, un militant libertaire atypique, minoritaire à plusieurs égards, y compris au sein de sa propre mouvance. Il évoque le drame de la Seconde Guerre mondiale en face de laquelle les anarchistes les plus sincères, désespérés et minorisés par l’air du temps, se résolurent à chercher une troisième voie entre la soumission à l’ordre nouveau et un engagement militaire contre les fascismes jamais exempt de toute dimension nationale. Il avait déjà été publié en 1978, à Genève, par les Éditions Noir.
La chevauchée anonyme est un récit traversé par une tension tragique. Il fallait certes libérer l’Europe du joug barbare des fascismes. Mais une guerre pouvait-elle être « juste » pour autant ? Hiroshima, Nagasaki et les victimes civiles des bombardements alliés peuvent nous inciter à y réfléchir ; sans même évoquer la question de savoir si tout le possible a vraiment été mis en œuvre, et assez tôt, par les Alliés pour éviter la destruction des Juifs d’Europe. Cette obstination des libertaires à ne pas céder au militarisme et à quelque forme de nationalisme que ce soit, aussi discutable qu’elle pouvait paraître dans le contexte de l’agression des fascismes, n’en comprenait pas moins une certaine dimension morale. Pour Mercier, elle a fini par déboucher sur un engagement dans les F.F.I. (Forces Françaises Libres), choix qui a été discuté à son tour dans les milieux intéressés.
« Un coup porté à Mussolini me paraît utile, quel que soit celui qui le porte », dit ainsi l’un des personnages du roman ; auquel il est rétorqué que les antifascistes « comme nous » continuent d’être mis en prison et expulsés, que « cette guerre n’est pas la nôtre » et qu’il y a « des périodes où l’on ne peut rien, sauf ne pas perdre la tête ».
Mais le roman de Mercier dresse avant tout le tableau d’un réseau international du monde libertaire, qui a notamment été fort utile pour les exilés partis pour l’Amérique Latine ; tout en nous rendant compte de l’expérience du contact avec d’autres peuples. « Ici, dit un compagnon, tout est comme ailleurs, parce que partout les hommes ont une tête et un estomac, mais […] tout est quand même différent ». Et il ajoute que « le vocabulaire des Européens émigrés ne colle jamais avec ce qui se passe ici. C’est une belle occasion que tu as d’apprendre. Comme moi j’apprends de vous ».
Charles Heimberg
Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier, n°22, 2006

Qui est l’auteur de ce roman qui emprunte aux enjeux historiques de son temps mieux que ne saurait le faire une biographie ou un récit historique ? Louis Mercier Vega (1914–1977) est le pseudonyme de Charles Cortvrin (Autres pseudos : AJOR, Jean Baudant, Courami/Couramy, Damashki, Robert Hersay/R.C., La Paluche, L’Itinérant/L’itinérante, Robert Léger, Liégeois, Carlo Manni, Luis Mercier Vega, Pierre Paillard, Santiago Parane, Charles Ridel, le Parrain, Danton, « À moi seul une fédération de pseudonymes », aimait-il à dire). Il combat en Espagne dans le Groupe international de la colonne Durruti en 1936, puis après la défaite se réfugie en France avant de s’embarquer pour l’Amérique du sud avec quelques camarades dans la même situation que lui. Son livre est le récit de cette errance depuis Marseille, où avec d’autres combattants internationalistes, surveillé par la police française, il rejoint Bruxelles puis Anvers. Embarqué comme marin, il débarque en Argentine puis rejoint Santiago du Chili grâce aux réseaux informels de solidarité. L’intérêt étonnant de ce livre tient aux constantes remarques et réflexions, discussions in vivo qui émaillent le récit depuis la recherche d’un point de chute à Marseille jusqu’à cette traversée de l’Atlantique et l’installation provisoire au Chili.
Remarques et réflexions sur le mouvement social, sur les difficultés de se réclamer encore et toujours d’un mouvement social qui vient d’essuyer une terrible défaite, remise en cause et polémique sur les causes de la défaite, commentaires sur l’état présent du monde, sur les conditions de survie d’un milieu libertaire éclaté, débats difficiles et ponctués de doutes mais toujours d’humanité sur les conditions de l’engagement, de la clandestinité, de la reprise individuelle propre au mouvement anarchiste, sur la nécessité de nouvelles pratiques sociales. Rien ne manque pour que l’on comprenne la densité du vécu instable de Vega et de ses camarades, pour que l’on sente avec eux, les enjeux impérieux qu’ils doivent affronter en tant que révolutionnaires avec la vigilance dont dépend leur survie. Les conditions de leurs orientations, de leurs choix, les modalités difficiles d’un combat à continuer sinon à renouveler sont quelques unes des problématiques majeures abordées par le livre sans que rien n’y soit dissimulé, ni les fausses pistes, ni les illusions, ni les incertitudes. La question de l’organisation révolutionnaire revient constamment, omniprésente.
La clairvoyance de ces débats et l’appréhension lucide des conditions de la défaite se manifestent également dans l’évaluation contrastée des résultats de l’assaut prolétarien espagnol, question qui demeure au cœur des débats de ces camarades en exil.
Cependant, constamment au fil de leur périple, la solidarité trouve un vrai terrain d’expression que le livre rend parfaitement.
Les conditions historiques et sociales changent, la conscience des militants évolue, de nouvelles priorités surviennent : néanmoins si la solidarité est toujours omniprésente – les réseaux d’entraide fonctionnent encore – elle ne dissimule pas le désarroi et les nouvelles difficultés des militants libertaires dans les pays d’accueil de l’Amérique du sud. Partout autour d’eux la situation politique et militaire est extrêmement tendue. Le monde change plus vite qu’eux, ils doivent alors trouver en eux-mêmes la force nécessaire pour poursuivre la lutte.
L’Allemagne hitlérienne s’apprête à une guerre qu’ils savent inéluctable. Pour les militants, il faut choisir : continuer l’engagement mais sous quelles formes ? Comment ne pas réduire sa volonté de construire un monde meilleur à des pratiques fantomatiques ou simplement militaires, pour eux qui ont refusés la
militarisation des milices anarchistes ? Le mouvement anarchiste est divisé entre pacifistes et internationalistes, quelle voie faut-il choisir ?
Ce livre est riche d’enseignement : il engage à une problématique que tout révolutionnaire devrait se poser quotidiennement. Quel est le meilleur chemin pour accéder à une prise de conscience réelle, quelle pratique pour quelle théorie, comment ne pas sombrer, quelles sont les priorités d’un combat social ? Comment réactualiser sa pensée et sa pratique dans un monde en constant bouleversement ?
Marianne Henckel écrit en épilogue de ce récit (p. 213) : « À regarder de près nous ne sommes pas absents du combat, si nous menons le nôtre, tout en connaissant et en développant celui des autres. Nous dirions même que notre combat dépend étroitement de la connaissance de celui des autres. Les chausse-trappes se préparent évidemment bien à l’avance. Pour ne pas y tomber nos généralités préventives ne sont pas suffisantes. (?) »
Critique lucide et exigeant de la révolution espagnole écrasée, Vega écrira dans la revue Témoins N° 12–13 de 1956, l’article « Fidélité à l’Espagne », sous la signature de Louis Mercier alias Charles Ridel : « Bâtie sur des hommes, la Révolution espagnole n’est ni une construction parfaite ni un château de légende. La première tâche nécessaire à notre équilibre est de réexaminer la guerre civile sur pièces et sur faits et non d’en cultiver la nostalgie par nos exaltations. Tâche qui n’a jamais été menée avec conscience et courage, car elle eût abouti à mettre à nu non seulement les faiblesses et les trahisons des autres, mais aussi nos illusions et nos manquements, à nous, libertaires. La manie qui consiste à vanter nos actes d’héroïsme et nos capacités d’improvisation est mortelle, parce qu’elle réduit au seul plan individuel la recherche des solutions sociales et efface, par un artifice de propagande, les situations auxquelles nous fûmes incapables de faire face. La tendance à magnifier les militants de la C. N. T. et de la F. A. I. masque notre impuissance à œuvrer efficacement là où nous nous trouvons, où nous travaillons et sommes en mesure d’intervenir. Elle est trop souvent évasion hors de notre temps et hors de notre monde. Sans compter que les militants espagnols eux-mêmes s’en trouvent allégés de leurs propres responsabilités, se voient suspendus comme images de saints qu’ils savent ne pas être, et figés dans des attitudes alors qu’il leur faut agir les yeux ouverts. » [Consulter le site : http://raforum.apinc.org/article.php3?id_article=3874]
Ce livre est un magnifique rappel qu’en dehors de tout exotisme militant, notre impuissance ou notre puissance à changer les conditions de survie actuelles dépend de notre volonté à les changer dans notre quotidien immédiat, avec naturellement la mentalité correspondante.

Anonyme
www.ainfos.ca, 10/12/2006
Dans ce récit en grande partie autobiographique sur les premières années de la seconde guerre mondiale, Louis Mercier-Vega (1914-1977) apparaît sous les traits des deux personnages principaux, Danton et Parrain, de l’Europe à l’Amérique latine. Au travers des destinées atypiques et aventureuses des protagonistes, ces internationalistes que l’on a parfois appelé les « révolutionnaires du troisième camp » – celui des peuples contre celui des Etats impérialistes aux prises – il pose le problème des « guerres justes » et de l’attitude, toujours problématique », à adopter face à l’un ou l’autre camp. Pour l’auteur, « nul ne mènera notre jeu si nous ne le menons pas nous même » : son injonction mérite d’être enfin entendue !
offensive n°11, septembre 2006
Du hors-jeu et de l'engagement comme techniques de résistance
La Chevauchée anonyme est davantage, bien davantage, que l’évident et passionnant témoignage d’un temps hésitant, c’est une façon de faire le bilan d’une vie militante, d’en extraire la ligne dominante des engagements et des choix qu’elle a suscités : une volonté farouche, orgueilleuse et désespérée d’y voir clair.
Pour la dire, cette vie, Louis Mercier adopte la forme fictionnelle et le récit d’une époque d’effondrement : ces années noires d’une guerre qui solda définitivement tout espoir de transformation sociale, réduisant considérablement l’espace de ceux qui l’avaient porté et écrasant toute pensée libre au nom d’un antifascisme désormais obligatoire. Cette époque, il faut la prendre pour ce qu’elle est, mais aussi pour ce qu’elle symbolise, cet instant où le piège se referme sur le seul choix qu’imposent l’ennemi et ses machines de propagande : le Bien contre le Mal. Figures emblématiques de la Chevauchée, Parrain et Danton y sont confrontés à ce réel définitivement hostile, comme le fut Mercier lui-même, en 1939, mais aussi en 1945.
D’abord, l’issue réside dans le pas de côté de l’anarchiste, ce réflexe de l’en-dehors quand sonne le clairon et que monte la clameur commune. L’autre guerre, celle d’avant, a laissé des séquelles, incroyablement vives dans l’esprit des réfractaires. Plus jamais ça. Plus jamais la boucherie ni l’union sacrée. Plus jamais le Manifeste des seize et les « anarchistes de tranchée ». Plus jamais l’illusion démocratique. Ils ont déjà donné. L’insoumission, c’est, par définition, la réponse individuelle au jeu de massacre. Elle n’évalue pas, elle ne soupèse rien, elle refuse simplement l’infamante veulerie patriotique. C’est le propre des débâcles que de laisser l’individu seul face à ses choix.
La débâcle, parlons-en. L’Espagne fut tout à la fois le dernier point d’incandescence d’un anarchisme social dont la pratique portait le réve émancipateur d’un « prolétariat conquérant » et son point de chute. Ce souvenir d’Espagne, intense, traverse la Chevauchée de part en part, blessure irrémédiable, nostalgie évidente d’un bonheur perdu, trahi, défait. L’émotion espagnole, Mercier n’y dérogea jamais. Ici, aux heures sombres, elle revient dans la bouche de divers personnages, comme éclat de mémoire lumineuse, comme sentiment d’échec aussi, constitutif de l’impuissance qui les habite et les exclut, comme conscience aiguë d’un non-retour, enfin. Et, puisque tout est perdu, il ne leur reste que l’honneur d’un hors-jeu clairement revendiqué, d’une dignité assumée aux marges d’une Histoire qui marche et qui écrase.
Pour tenir dans la tourmente, nous dit la Chevauchée, il faut non tant croire qu’une révolution sociale est possible, mais savoir que ce monde-ci est indéfendable. Sans cette attitude, aucune résistance ne saurait être autre chose qu’un alignement ou un compromis. Rester debout, c’est l’indispensable corollaire du hors-jeu et, pour ce faire, il n’est d’autre solution que de maintenir le cap, de conserver l’essentiel et de renouer avec l’esprit de l’Internationale, qui n’admettait d’autre valeur que celle de l’autonomie des exploités dans le combat social. À partir de là – mais seulement à partir de là –, les voies peuvent diverger, car la ligne est claire. Qu’on choisisse, alors, celle de la résistance aux discours dominants comme Parrain – ou celle de l’insertion circonstancielle à l’une des parties belligérantes – comme Danton –, la différence est finalement mince quand l’engagement repose sur une commune appréciation de l’état des forces en présence.
Au cours de sa vie militante, Louis Mercier expérimenta l’une et l’autre voie, simultanément, avec le même souci de déjouer les pièges de l’illusion et de la facilité et sans jamais se résoudre au silence et au repli. Cette Chevauchée anonyme, qu’il écrivit, suppose-t-on, passé soixante ans, est aussi l’affirmation lucide d’une conviction : « Nul ne fera notre jeu, si nous ne le menons pas nous-mêmes. »
Freddy Gomez
A contretemps n°24, septembre 2006
Il n’est pas sûr que la lecture de ce bref épisode d’une vie incroyablement riche suffise à faire comprendre le personnage qui se cacha sa vie durant sous de multiples noms d’emprunt au point de former à lui seul une véritable « fédération de pseudonymes ». Il pourrait même paraître inexplicable qu’un homme qui vécut tant de vies en une seule ait choisi de n’en relater qu’un chapitre si court, dans un témoignage dont il devait pourtant bien savoir qu’il serait la dernière œuvre de son existence. Plus explicable, en revanche, est le fait que, comme le rappelle Charles Jacquier dans sa postface, il se soit décrit dans ce récit sous les traits de deux personnages, Danton et Parrain, dont les chemins vont diverger tout à la fin de l’épisode relaté dans La Chevauchée anonyme, lequel marque en vérité la « mort » symbolique de celui qui, sous un autre nom d’emprunt, avait été un des compagnons de Simone Weil dans la colonne Durruti, et la naissance du citoyen chilien Louis Mercier Vega. Le choix de se dépeindre en empruntant les traits et l’identité de deux hommes différents est très révélateur du parcours de ce libertaire convaincu qui, parti en Amérique latine avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, choisit de refaire à l’envers le chemin de la « chevauchée anonyme » pour s’engager dans les rangs des Forces françaises libres et qu’on retrouverait, longtemps après, au secrétariat parisien du Congrès pour la liberté de la culture, une collaboration qui lui vaudrait l’étiquette infamante, et combien injuste, d’« agent de la CIA ». Mais même s’ils ne lèvent pas tous les mystères qui s’attachent à la vie de Mercier Vega, les commentaires de Charles Jacquier permettent une meilleure intelligence d’un texte étonnamment allusif : sans cela, le lecteur peu averti devrait sans doute parcourir une bonne partie du texte avant de comprendre quelle est la couleur du drapeau dont se réclament ces personnages, « minoritaires au troisième ou quatrième degré », qui évoluent à un moment de l’histoire tel et dans de telles circonstances qu’ils sont tenus à la plus extrême prudence. Leur périple nous mène des quais de Marseille, en septembre 1939, peu avant le déclenchement d’une guerre dont un des protagonistes principaux pressent qu’elle va se solder par une défaite cuisante pour une France « sans ressort et sans goût pour la bagarre », via la Belgique, puis l’Argentine, jusqu’à Santiago du Chili, où le récit se clôt d’une manière extraordinairement abrupte mais pleine de promesses aussi. Un récit dense, où, peu avant de tirer sa révérence, Mercier Vega avait campé avec bonheur quelques-unes des belles et fortes figures qu’il lui avait été donné de connaître.
Miguel Chueca
Gavroche n°147, Juillet-août 2006
Chroniques des années rouge-brun (1920-1945)

Georg K. Glaser, Secret et violence, chronique des années rouge-brun (1920–1945), Agone, coll. « Marginales », Marseille, 2005 (1ère édition 1978), 569 pages.

Louis Mercier Vega, La chevauchée anonyme, suivi de Une attitude internationaliste devant la guerre (1939–1941) de Charles Jacquier, Agone, coll. « Mémoires sociales », Marseille, 2006 (1ère édition 1978), 264 pages.

Deux livres parus récemment chez Agone offrent un regard inhabituel sur la Deuxième Guerre mondiale et les années troubles qui l’ont précédée ; deux parcours atypiques de révolutionnaires européens pris dans la spirale des années « rouge-brun » de la lutte contre le fascisme et pour le socialisme.
Secret et violence, de Georg K. Glaser, est une sorte de « roman autobiographique » où l’auteur, se rebaptisant Valtin, témoigne de cette jeunesse allemande qui a vu la montée du fascisme. Jeune vagabond bourlinguant entre les maisons de redressement, les asiles et les prisons, il adhère au Parti communiste allemand dès l’adolescence. Valtin est témoin de la dérive sectaire du Parti qui, minimisant la force du nazisme, préfère s’attaquer aux « sociaux-traîtres » socialistes – avec les conséquences que l’on connaît. En cela, Secret et violence n’est pas sans rappeler un livre écrit par un autre Valtin, Sans patrie ni frontières, lequel nous entraînait également dans les bas-fonds fréquentés par les militants communistes des années 1920 et 19301.
Le Valtin de Georg K. Glaser participe à la lutte armée clandestine contre Hitler avant de s’exiler en France d’où il rejoint l’armée française pour finalement être fait prisonnier par les Allemands. Ironie de l’histoire, il est emprisonné dans la ville qu’il l’a vu naître et où il a connu la violence de son père, au sujet duquel il écrit : « Il avait mis huit enfants au monde et tout fait pour les voir presque aussitôt rendre l’âme ». Valtin échappe au peloton d’exécution grâce à son statut de prisonnier de guerre français. La relation de ces années de captivité est sans doute la partie la plus poignante du livre. Avoir résisté toute sa vie à la violence paternelle, puis patronale et enfin fasciste, donne à Valtin une profondeur de vue extraordinaire sur sa condition et son époque, qu’il partage dans les observations portées sur sa condition d’intellectuel (il est écrivain) et de manuel (il est également ouvrier tourneur), sur son amour pour la liberté (« c’est moi qui ai toujours choisi mes causes ») et sur la peur – Max-Pol Fouchet dira dans une critique de la première édition parue en 1951 que « [Glaser] a compris, dès l’adolescence, que les hommes n’ont trouvé qu’un remède contre leur peur : faire peur, rejoindre ce qui fait peur. »
La Chevauchée anonyme est une œuvre de Louis Mercier Vega, ancien combattant en Espagne dans la colonne Durruti [voir encadré] et « révolutionnaire du troisième camp », ces communistes libertaires laminés par les staliniens et les fascistes. Louis Mercier Vega s’y met en scène sous les traits des deux personnages principaux du roman, Parrain et Danton.
Ils sont coincés à Marseille en septembre 1939. « La France était une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer. Et Marseille était un piège à rats. » [2] Partir ou rester ? Avec quelques copains en vadrouille, tous rebelles et insoumis, ils tentent leur chance et s’embarquent à Bruxelles en direction de l’Argentine. Ce sera la traversée en mer, puis Rosario et Buenos Aires, et enfin la traversée des Andes pour aboutir à Santiago du Chili. À chaque étape un peu d’espoir mais beaucoup de désillusions. Buenos Aires, 1940 : « Un mouvement n’existe qu’en période de combat, de revendication, d’assaut ou de défense. Aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. » Évoquant les débats au sein des révolutionnaires (antifascisme ou révolution ?), les destins des deux personnages bifurquent sur des chemins révélateurs : tandis que Danton retourne en Europe combattre le nazisme les armes à la main, Parrain, désormais agitateur à Santiado, y organise journaux et grèves.
La Chevauchée anonyme est un véritable trésor documentaire, car en plus d’un épilogue écrit en 1977 dans lequel Mercier Vega discute de la « discrétion » de l’anarchisme dans ses « analyses des relations et des conflits internationaux », il contient un texte de Marianne Enckell, animatrice du Centre international de recherches sur l’anarchisme de Lausanne, une postface de Charles Jacquier intitulée “Une attitude internationaliste devant la guerre”, de même qu’un index et un impressionnant appareil de notes témoignant d’un solide travail éditorial.

1 Jan Valtin, Sans patrie ni frontières, Actes Sud, coll « Babel », Paris, 1997 (1ère édition originale en anglais 1947).

2 Pour une évocation de cette ville durant la guerre de 1939–1945, lire Jean Malaquais, Planète sans visa, Phébus, 1999 (1ère édition 1947).

Claude Rioux
À Bâbord, juin 2006
Jean Rabaut, dans son livre sur les gauchistes français de l’entre-deux guerres, avait très bien décrit l’atmosphère de défaite et de découragement croissant qui avait saisi ce milieu à l’approche de la guerre. La réédition du témoignage du militant anarchiste Louis Mercier représente une bonne occasion de saisir par le vif l’état de décomposition des milieux libertaires face à la guerre. Ni autobiographie, ni roman, ce récit s’appuie sur l’expérience de Mercier face au déclenchement de la seconde guerre mondiale. Se refusant à participer à cette guerre impérialiste, la seule attitude qui lui semble réaliste est de fuir, de sortir du traquenard européen. Simplement, l’affaire n’est pas des plus simples. De Marseille, il parvient par des réseaux militants à remonter jusqu’à Bruxelles, grimper avec quelques autres rescapés comme lui sur un navire. Direction l’Argentine où ils arrivent après plusieurs semaines de navigation. Mais ce pays ne constitue qu’une première étape, tant il lui semble que le syndrome de la défaite le poursuit. Après plusieurs mois à travailler sur place, à rassembler des informations, à renouer des contacts avec d’autres éclopés, il franchit la Cordillère des Andes pour sa destination finale, Santiago du Chili.
Ce périple est l’occasion de décrire des portraits de militants brisés, isolés, à la limite, pour certains, de la petite délinquance, vivant d’expédients et de grivèleries. Ce récit insiste fortement sur la déconfiture, la débandade qui affecte les milieux libertaires, dont les plus débrouillards ou les plus chanceux, parviennent à sortir des mailles du filet. Ce récit assez désenchanté ne respire pas franchement la bonne humeur. Marianne Enckell, qui fut sa compagne, offre ensuite son témoignage sur l’individu que fut Louis Mercier, militant jusqu’à ce qu’il décide de se donner la mort en 1977. Dans une très érudite postface, Charles Jacquier insiste sur l’attitude internationaliste de Mercier face à la guerre. Ces quelques pages sont très discutables, sauf à admettre que la débandade puisse constituer une attitude politique, d’autant plus qu’en 1942, Mercier décidera de rejoindre les troupes alliées. C’est sous l’uniforme des forces françaises qu’il terminera la guerre, assez loin du théâtre des opérations puisqu’il sera affecté à Beyrouth. On retiendra pour finir la qualité du travail éditorial fournit par Agone qui fait de cette édition une édition de référence.
G.U.
Dissidences, juin 2006
L’increvable anarchiste

Les anarchistes ont eu à choisir lors de chaque affrontement opposant le mouvement ouvrier aux forces réactionnaires entre deux options : rester sur des positions intransigeantes – quitte à s’isoler, à se condamner à l’impuissance, et encourir l’accusation infamante d’avoir déserté le combat contre l’ennemi de classe – ou bien s’allier avec ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche » et prendre le risque de la compromission, voire de la trahison. Le livre de Louis Mercier Vega témoigne des attitudes devant la guerre des militants libertaires en 1939–1941 et de leurs débats autour de l’éternelle question : entre deux maux, faut-il choisir le moindre ?

Le récit de Louis Mercier Vega commence à Marseille dans les premiers jours de septembre 1939. Les libertaires se concertent. La France leur semble « une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer ». Hitler n’en fera qu’une bouchée. Que faire ? Rester pour se battre contre les nazis, dans l’armée française, ou dans les maquis ? Partir pour organiser la résistance à l’étranger ? Déserter, ici ou ailleurs, un combat qui n’est pas le leur ?
Louis Mercier Vega décide de quitter l’Europe pour s’engager dans la lutte sociale en Amérique du sud. L’Espagne l’a dégoûté des alliances. « Nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-même », répète-t-il.
Alors commence l’errance à la recherche d’une issue vers l’Océan, racontée dans un style nerveux, haletant. Chaque jour il faut trouver du pain ; chaque soir un toit. Toutes les solidarités et toutes les connexions du « Mouvement », des sociaux-démocrates aux illégalistes, sont sollicitées. Chaque ville, chaque port, chaque destination évoque un syndicat ami, un journal, un camarade. C’est la carte du monde libertaire qu’interrogent les fugitifs (1)… Finalement, une poignée d’internationalistes, mus par des raisons diverses et tous pauvres comme Job, s’embarque à Anvers sur un cargo, destination Buenos Aires.
Les compagnons de voyage se dispersent à l’arrivée : celui-ci s’en va pratiquer la reprise individuelle dans les banques de l’Argentine, celui-là reprend aussitôt le travail militant : réunions, journal, bistrots… D’autres cherchent à « se caser », enfin. Louis Mercier Vega poursuit sa route. Elle le mène à Santiago du Chili où il retrouve les organisations anarcho-syndicalistes aux prises avec la police, et avec les staliniens.
La Chevauchée anonyme s’arrête là, mais le périple de Louis Mercier Vega continue jusqu’à Brazzaville où il s’engage dans les Forces Françaises Libres le 26 juin 1942 (2) . Il a changé d’avis. Son attitude est-elle devenue moins « internationaliste » pour autant ?

Louis Mercier Vega s’est battu pendant près de cinquante ans et sur tous les fronts pour son idéal anarchiste, avant de mettre fin à ses jours en 1977. Au contraire de ceux qui croisent perpétuellement les bras pour ne pas risquer de « faire le jeu de l’un ou l’autre antagoniste », l’auteur de La Chevauchée anonyme a constamment choisi son chemin avec la volonté « ne pas disparaître, se taire et devenir objet ».

1)Les notes de bas de page font merveilleusement contrepoint au texte elliptique de Louis Mercier Vega avec des biographies brèves sur les personnages cités par l’auteur et des informations très précises sur les luttes ou les événements de l’époque, auxquels son récit fait très souvent allusion.
2)Simone Weil, que Louis Mercier Vega avait rencontrée en 1936 lors des occupations d’usine en France et qu’il avait retrouvée dans le Groupe international de la colonne Durutti, s’engage elle aussi dans les FFL, à peu près à la même époque.

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Louis Mercier Vega
La chevauchée anonyme
Une attitude internationaliste devant la guerre (1939–1941)
Postface de Charles Jacquier
AGONE, collection Mémoires sociales, 2006, 264 p, 18€

Francois Roux
Courant alternatif n°158, avril 2006
En 1936, Louis Mercier Vega guerroie en Espagne contre les franquistes dans la mythologique colonne Durruti aspirant à créer un monde sans dieux, sans patrons, sans flics, sans fric, sans interdits. En exil, à Marseille, puis en Belgique et en Argentine, il continue envers et contre tout le combat internationaliste contre les nazis, les capitalistes et les staliniens. C’est le sujet de ce récit radicalement lucide et réellement prenant de bout en bout.
Noël Godin
Le Journal du Mardi, 25/04/2006
Increvables anarchistes
Les anarchistes ont eu à choisir, lors de chaque affrontement opposant le mouvement ouvrier aux forces réactionnaires, entre deux options : rester sur des positions intransigeantes – quitte à s’isoler, se condamner à l’impuissance et encourir l’accusation infamante d’avoir déserté le combat contre l’ennemi de classe – ou bien s’allier avec ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche » et prendre le risque de la compromission, voire de la trahison. Le livre de Louis Mercier Vega témoigne des attitudes devant la guerre des militants libertaires en 1939-1941 et de leurs débats autour de l’éternelle question : entre deux maux, faut-il choisir le moindre ?

Au siècle des nationalismes (1792-1918) succède celui des idéologies. « L’entre-deux-guerres » voit la carte de l’Europe se couvrir progressivement de régimes totalitaires. La Russie bolchevique d’abord (1918), puis l’Italie fasciste (1924), tandis que les dictatures antisémites infestent l’Est du continent. Le triomphe de Hitler en Allemagne (1933), l’Anschluss de l’Autriche (1938), la victoire de Franco en Espagne (1939), précédée par celle de Salazar au Portugal (1932) et, enfin, l’invasion de la Tchécoslovaquie (1939) réduisent à une peau de chagrin l’espace européen démocratique dans lequel refluent les militants libertaires rescapés. Trois camps se préparent dès lors à une nouvelle conflagration mondiale : le national-socialisme flanqué de ses satellites fascistes, l’URSS stalinienne, et les démocraties capitalistes.
Après son écrasement en Russie et en Ukraine (1918-1921), le mouvement libertaire, malgré le courage de ses militants, n’avait pas pesé lourd dans les affrontements entre les trois idéologies dominantes jusqu’à ce que la Révolution espagnole éclate en juillet 1936. Les anarchistes de toutes nationalités, dont Louis Mercier Vega, croient leur heure enfin arrivée et accourent pour s’enrôler dans les milices de la puissante CNT-AIT, qui domine alors le camp républicain. Mais l’armée fasciste, appuyée par l’Italie et l’Allemagne, progresse. Fin 1936, elle occupe déjà la moitié du territoire espagnol. Faut-il militariser les milices, participer au gouvernement républicain et reporter à plus tard la révolution sociale, accusée de tous les maux par les staliniens ? Les dirigeants de la CNT choisissent de jouer l’alliance républicaine, allant jusqu’à accepter les portefeuilles ministériels de la Santé et de la Justice (« le plumeau et la serpillière »). Quand l’inéluctable affrontement entre les milices ouvrières et les forces armées du gouvernement républicain éclate à Barcelone, en mai 1937, Louis Mercier Vega, alors en France pour organiser le soutien à la Révolution espagnole, demande que les colonnes cénétistes quittent le front d’Aragon et descendent sur Barcelone afin d’empêcher l’écrasement du mouvement révolutionnaire. Les ministres de la CNT, eux, appellent à déposer les armes. La révolution est vaincue : les milices perdent rapidement le peu d’autonomie qui leur reste, les entreprises autogérées sont reprises en main et les collectivités démantelées, tandis que les militants libertaires tombent par dizaines sous les balles du KGB. Moins de deux ans plus tard (février 1939), les débris de l’armée républicaine se réfugient en France où le gouvernement de la république les fait interner dans des camps.
La tragédie de la révolution espagnole et l’échec de la stratégie de « front républicain » vont fortement peser sur les attitudes des anarchistes face à la guerre entre l’Allemagne hitlérienne et les démocraties occidentales alliées à la Pologne (rappelons que Hitler et Staline signent le pacte germano-soviétique une semaine avant l’attaque nazie contre la Pologne – le 1er septembre 1939 –, la France et la Grande-Bretagne déclarant la guerre à l’Allemagne deux jours plus tard).

Le récit de Louis Mercier Vega commence à Marseille dans les premiers jours de septembre 1939. Les libertaires se concertent. La France leur semble « une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer ». Hitler n’en fera qu’une bouchée. Que faire ? Rester pour se battre contre les nazis, dans l’armée française, ou dans les maquis ? Partir pour organiser la résistance à l’étranger ? Déserter, ici ou ailleurs, un combat qui n’est pas le leur ?
Chacun réagit selon sa propre perception des événements. De nombreux espagnols ne veulent pas s’éloigner du sol natal où ils comptent revenir sous peu les armes à la main. Ils rejoindront bientôt les rangs de la résistance française dans le sud-ouest. Les Allemands et les Italiens se battent contre le fascisme depuis plus de quinze ans : pour eux, pas question de renvoyer dos à dos le national-socialisme et les démocraties ; il y a bien un ennemi principal. Quant aux militants français, ils ont certainement en tête le souvenir douloureux du ralliement des leaders anarchistes à l’Union sacrée en août 1914 et les déchirements qui s’ensuivirent. Dans une France républicaine où le pacifisme peut encore s’exprimer librement, le slogan : « cette fois nous ne marcherons pas » déborde largement les milieux libertaires.
Mais les choix idéologiques et la nationalité n’entrent pas seuls en compte dans la décision de rester ou de partir, de rallier le camp des démocraties capitalistes ou de croiser les bras. Est-on célibataire ou chargé de famille ? Avec ou sans port d’attache ? Épuisé ou robuste ? Paysan chassé de sa terre ou citadin nanti d’un carnet d’adresses, d’un métier, qui faciliteront la fuite et la survie à l’étranger ?
Louis Mercier Vega n’a que vingt-cinq ans mais déjà près de dix ans de militantisme derrière lui et plusieurs pseudonymes. Il décide de quitter l’Europe pour s’engager dans la lutte sociale en Amérique du sud. L’Espagne l’a dégoûté des alliances. « Nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-même », répète-t-il.
Alors commence l’errance à la recherche d’une issue vers l’Océan, racontée dans un style nerveux, haletant. Avec quelques autres Louis plonge dans l’univers parallèle des identités usurpées et de la débrouille : chaque jour il faut trouver du pain ; chaque soir un toit. Toutes les solidarités et toutes les connexions du « Mouvement », des socialistes aux illégalistes, sont sollicitées. C’est la carte du monde libertaire qu’interrogent les fugitifs : chaque ville, chaque port, chaque destination évoque un syndicat ami, un journal, un camarade. On pense à la chanson de Léo Ferré : « Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent /Mais ils se tiennent bien bras dessus, bras dessous/ Joyeux, et c’est pour ça qu’ils sont toujours debout/ Les anarchistes ».
Finalement, une poignée d’internationalistes, mus par des raisons diverses et tous pauvres comme Job, s’embarque à Anvers sur un cargo, destination Buenos Aires.
Les compagnons de voyage se dispersent à l’arrivée : celui-ci s’en va pratiquer la reprise individuelle dans les banques de l’Argentine, celui-là reprend aussitôt le travail militant : réunions, journal, bistrots… D’autres cherchent à « se caser », enfin. Louis Mercier Vega poursuit sa route. Elle le mène à Santiago du Chili où il retrouve les organisations anarcho-syndicalistes aux prises avec la police, et avec les staliniens.
La Chevauchée anonyme s’arrête là, mais le périple de Louis Mercier Vega continue jusqu’à Brazzaville où il s’engage dans les Forces françaises libres, le 26 juin 1942 (1). Il a changé d’avis. Son attitude est-elle devenue moins « internationaliste » pour autant ?

La première édition de La Chevauchée anonyme date de 1978. Quelques mois auparavant, son auteur s’était tiré une balle en plein front. Lorsqu’il écrit son récit, en 1974, Louis Mercier Vega approche des soixante ans, dont trente cinq de militantisme. Mais s’il se retourne sur cette période charnière de sa vie et du mouvement anarchiste, ce n’est ni par nostalgie, ni par amertume, et encore moins pour pontifier. Il veut témoigner, simplement, des actes de quelques poignées de militants oubliés, sinon calomniés, « qui, envers et contre tout, tentèrent de maintenir vivante l’espérance d’un monde meilleur dans les circonstances les plus difficiles qui soient » (2).
Louis Mercier Vega s’est battu pendant près de cinquante ans et sur tous les fronts pour son idéal anarchiste. Au contraire de ceux qui croisent perpétuellement les bras pour ne pas risquer de « faire le jeu de l’un ou l’autre antagoniste », l’auteur de La Chevauchée anonyme a toujours mis les mains dans le cambouis : antimilitariste mais adjudant de l’armée française en 1945, pourfendeur des partisans d’une alliance antifasciste avec les socialistes en 1934, mais participant lui-même activement à des organisations anti-staliniennes financées par les États-Unis après la guerre (Congrès pour la liberté de la culture, CGT-FO), il a constamment choisi son chemin avec la volonté « ne pas disparaître, se taire et devenir objet ». Les révolutionnaires de salon lui en ont beaucoup tenu rigueur.

(1) Simone Weil, que Louis Mercier Vega avait rencontrée en 1936 lors des occupations d’usine en France et qu’il avait retrouvée dans le Groupe international de la colonne Durutti, s’engage elle aussi dans les FFL, à peu près à la même époque.
(2) Charles Jacquier, dans la préface du livre.
Dans le volume publié par les éditions Agone, La Chevauchée anonyme est accompagnée de textes de Charles Jacquier et de Marianne Enckell qui présentent Louis Mercier Vega, son activité de militant et le contexte dans lequel se situe son récit. Il faut également mentionner les notes de bas de page qui font merveilleusement contrepoint au style elliptique de La Chevauchée anonyme, avec des biographies brèves sur les personnages cités par l’auteur et des informations très précises sur les luttes ou les évènements de l’époque auxquels son récit fait constamment allusion.
François Roux
Le Monde libertaire n°1430, 16-22/03/2006
Présence de Louis Mercier
http://plusloin.org/acontretemps/n8/index.htm
A contretemps n°8, juin 2002
Réalisation : William Dodé