couverture
L’Action directe
Et autres écrits syndicalistes (1903-1910)
Textes rassemblés et présentés par Miguel Chueca
Parution : 16/09/2010
ISBN : 9782748901269
Format papier : 304 pages (12 x 21 cm)
18.00 € + port : 1.80 €

Commander

Lire en ligne 
Format PDF 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 

L’ action directe, c’est la libération des foules humaines, c’est leur montée vers la conscience. C’est l’appel à tous pour participer à l’œuvre commune : chacun est invité à ne plus être un zéro humain ; chacun est incité à ne plus subir passivement les fatalités sociales. L’action directe clôt le cycle des miracles – miracles du ciel, miracles de l’État. En opposition aux espoirs en les « providences », de quelque espèce que ce soit, elle proclame la mise en pratique de la maxime : le salut est en nous !
Les quatre brochures que nous reproduisons ici contiennent l’essentiel de la conception du syndicalisme révolutionnaire. Ces essais sont complétés par trois textes relatifs à la campagne pour la journée de huit heures lancée en 1904. Indispensables pour connaître le « moment révolutionnaire » du syndicalisme français, ces manuels de la révolte ouvrière sont aussi source d’inspiration pour tous ceux qui ne peuvent se résigner à un « ordre » social aussi intolérable aujourd’hui qu’il l’était voilà cent ans.

Émile Pouget

Fondateur du Père Peinard, journal hebdomadaire anarchiste, Émile Pouget (1860–1931) illustre l’évolution de nombreux anarchistes français vers le syndicalisme révolutionnaire à la fin du XIXe siècle : délaissant l’activité des petits groupes libertaires, il s’engage en 1901 au sein de la jeune CGT, dont il devient le secrétaire aux fédérations professionnelles et le responsable de son hebdomadaire La Voix du Peuple.

Les livres de Émile Pouget chez Agone

L’action directe, c’est la libération des foules humaines, jusqu’ici façonnées à l’acceptation des croyances imposées, c’est leur montée vers l’examen, vers la conscience. C’est l’appel à tous pour participer à l’œuvre commune : chacun est invité à ne plus être un zéro humain, à ne plus attendre d’en haut ou de l’extérieur son salut ; chacun est incité à mettre la main à la pâte, à ne plus subir passivement les fatalités sociales. L’action directe clôt le cycle des miracles – miracles du ciel, miracles de l’État – et en opposition aux espoirs en les « providences », de quelque espèce que ce soit, elle proclame la mise en pratique de la maxime : le salut est en nous !
L’action directe développe le sentiment de la personnalité humaine, en même temps que l’esprit d’initiative. En opposition à la veulerie démocratique, qui se satisfait des moutonniers et des suiveurs, elle secoue la torpeur des individus et les élève à la conscience. Elle n’enrégimente pas et n’immatricule pas les travailleurs. Au contraire ! Elle éveille en eux le sens de leur valeur et de leur force, et les groupements qu’ils constituent en s’inspirant d’elle sont des agglomérats vivants et vibrants où, sous le poids de sa simple pesanteur, de son immobilité inconsciente, le nombre ne fait pas la loi à la valeur. Les hommes d’initiative n’y sont pas étouffés et les minorités qui sont – et ont toujours été – l’élément de progrès, peuvent s’y épanouir sans entraves, et, par leur effort de propagande, y accomplir l’œuvre de coordination qui précède l’action.
L’action directe a, par conséquent, une valeur éducative sans pareille : elle apprend à réfléchir, à décider, à agir. Elle se caractérise par la culture de l’autonomie, l’exaltation de l’individualité, l’impulsion d’initiative dont elle est le ferment. Et cette surabondance de vitalité, d’expansion du « moi », n’est en rien contradictoire avec la solidarité économique qui lie les travailleurs entre eux, car loin d’être oppositionnelle à leurs intérêts communs, elle les concilie et les renforce : l’indépendance et l’activité de l’individu ne peuvent s’épanouir en splendeur et en intensité, qu’en plongeant leurs racines dans le sol fécond de la solidaire entente.
L’action directe dégage donc l’être humain de la gangue de passivité et de non-vouloir, en laquelle tend à le confiner et l’immobiliser le démocratisme. Elle lui enseigne à vouloir, au lieu de se borner à obéir, à faire acte de souveraineté, au lieu d’en déléguer sa parcelle. De ce fait, elle change l’axe d’orientation sociale, en sorte que les énergies humaines, au lieu de s’épuiser en une inactivité pernicieuse et déprimante, trouvent dans une expansion légitime l’aliment nécessaire à leur continuel développement.
Dossier de presse
Les Nouvelles du SUD (mensuel de SUD-PTT), septembre 2011
Henri Cazales
Blog Radio Asso, juillet 2011
N'Autre école & L'Émancipation, mai 2011
J-L Debry
A contretemps n°40, mai 2011
Hélène Fabre
Gavroche n°165, janvier-mars 2011
Irène Pereira
IRESMO, janvier 2011
Noël Godin
La Mèche, 10/12/2010
Nico
Le combat syndicaliste, décembre 2010
Offensive n°28, décembre 2010
Christophe Patillon
Courant alternatif, décembre 2010
Thomas Dreneau
revue Arès
François Forestier
Le Nouvel Observateur, 28/10/2010
Compte-rendu
L’évolution du mouvement ouvrier français après l’été 1914 puis la progressive bolchevisation de son courant le plus radical a entraîné l’oubli du syndicalisme d’avant-guerre, de sa doctrine et de ses porte-parole. La célébration du centenaire de la résolution votée en octobre 1906, la « charte » d’Amiens, a permis, il y a peu, de rappeler quelques-uns des noms de cette génération qui parvint à faire de la CGT un outil de combat redouté par la bourgeoisie française et un modèle pour le mouvement ouvrier international. Au nombre de ces militants qui insufflèrent au syndicalisme français des « temps héroïques » son bel esprit révolutionnaire, il faut citer Émile Pouget, secrétaire adjoint de la Confédération, responsable de son hebdomadaire La Voix du Peuple et coauteur de la fameuse déclaration d’Amiens. Ce recueil met à la disposition des lecteurs les principales brochures où Pouget exposa les grands principes du syndicalisme « à la manière française ». Pas seulement L’Action directe, régulièrement rééditée, mais aussi la trilogie parue entre 1903 et 1905, Les Bases du syndicalisme, Le Syndicat et Le parti du Travail, plus rarement reprises. Ces brochures sont complétées par une série d’articles consacrés à la campagne menée par la CGT, de 1904 à 1906, en faveur de la journée de huit heures, campagne dont Pouget fut le maître d’œuvre. Enfin, l’auteur de la présentation s’est efforcé de montrer la profonde continuité qui existe entre le Pouget anarchiste des temps du Père Peinard et le propagandiste d’un syndicalisme révolutionnaire empreint d’une forte coloration libertaire, qui a encore beaucoup à dire au mouvement syndical d’aujourd’hui.
Les Nouvelles du SUD (mensuel de SUD-PTT), septembre 2011
Compte-rendu
Ca fait 80 ans aujourd’hui que disparaissait à l’âge de 71 ans, le 21 Juillet 1931, le Père Peinard, Emile Pouget de son état-civil, née à Pont de Salars en Aveyron et mort à Palaiseau en banlieue parisienne. Le souvenir de ce militant anarchiste s’est évaporé dans l’évolution du syndicalisme, de la radicalité de l’action vers la collaboration de classe. Il fut pourtant un des plus grands pamphlétaires de la fin du 19 ème siècle et le théoricien de l’action directe, pas celle contemporaine de quelques compagnons égarés, l’historique sur laquelle s’est construite le mouvement ouvrier et qui a permis au monde du travail de conquérir ses premiers droits. Dans la réédition de l’œuvre d’Emile Pouget, l’action directe et l’ajout d’autres écrits syndicalistes parus du même auteur entre 1903 et 1910, Miguel Chueca qui a réuni ces textes et publié chez Agone, nous détaille les engagements de Pouget, sa vie militante de dirigeant de la CGT, de l’époque, mais aussi l’histoire de ce qui fut l’âge d’or du syndicalisme révolutionnaire, l’espoir qu’il représentât pour le prolétariat dans sa conquête du mieux-être, avant de sombrer dans le bain de sang de 1914... Ce livre est à parcourir sans modération, car s’il nous instruit sur notre passé, il nous ouvre surtout une fenêtre sur un avenir qui ne dépend que de nous...
Henri Cazales
Blog Radio Asso, juillet 2011
Compte-rendu

« L’action directe, c’est la libération des foules humaines, c’est leur montée vers la conscience… »
Rassembler les principaux écrits syndicalistes d’Émile Pouget, pour ne plus les laisser dans les seules mains des érudits du mouvement ouvrier, tel est l’enjeu de ce recueil.
Composé et préfacé par Miguel Chueca à qui l’on doit déjà une anthologie sur la grève générale (Déposséder les possédants, Agone), cet ouvrage, consacré à la période « syndicale » du « Père Peinard » est un incontournable pour qui veut comprendre le syndicalisme révolutionnaire français du début du siècle dernier. Savamment introduit, le texte ressitue la pensée et le parcours de celui qui fut « la » plume de la CGT des premières années.

N'Autre école & L'Émancipation, mai 2011
Compte rendu

Ce recueil de textes rédigés entre 1903 et 1910 par Émile Pouget (1860 -1931) peut se lire comme la suite de Déposséder les possédants, publié en 2008 chez le même éditeur. Il est le fruit, lui aussi, du travail méticuleux et érudit de Miguel Chueca. La même démarche, le même goût pour l’exploration d’une histoire décidément bien lointaine, à tous points de vue, quoi que certaines pratiques, vîtes neutralisées, soient parfois remises à l’ordre du jour au grand dam des faiseurs d’opinion publique. La lecture de cette (de ces) ouvrage(s), à défaut de trouver dans l’actualité immédiate de quoi laisser espérer une filiation digne de ce nom, améliore notre connaissance du syndicalisme révolutionnaire français. Elle nous permet surtout de renouer avec des débats dont on mesure, à chaque ligne, à quel point ils étaient enracinés dans une pratique de lutte qui mobilisa « des ouvriers de métier » de « la belle époque », militants syndicaux de toutes corporations.
Cette action ouvrière guidée par la volonté de conduire à « l’émancipation intégrale » sans pour autant se « désintéresser du présent et de s’efforcer de toujours améliorer les conditions actuelles » (in Le mouvement socialiste, 1905) ne comptera pas pour rien dans le tournant social démocrate que prendra avec, entre autres, l’organisation taylorienne du travail, le capitalisme dans sa contre-offensive social et politique, prend soin de souligner Miguel Chueca en guise de conclusion. Dans un monde où, au sortir de la grande guerre puis de la crise économique des années 1920, entre politiques keynésiennes et totalitarismes, qu’en fut-il, en effet, de l’avenir du projet révolutionnaire tel que Pouget l’entendait. L’écrasement de la révolution espagnole par les staliniens et les franquistes est une réponse qui, d’une certaine façon, clôt un cycle au début duquel ce terme ne paressait pas aussi tragiquement inéluctable.
S’ouvre ici, – dans une parenthèse vite refermée puisque telle n’est l’ambition du présent ouvrage -, un tout autre débat. Il s’agit en l’occurrence du rôle des avant-gardes dans leur relation avec les mouvements de masse. Sujet bien difficile, englué qu’il est dans des développements idéologiques que la version communiste de l’histoire, du communisme de parti pour être exact, a durablement instrumentalisé au point qu’il soit désormais presque impossible de l’étudier avec un minimum de rigueur tant les jugements sont, en la matière, faussés. Le regard condescendant sur l’infantilisme supposé de la volonté d’autonomie du mouvement ouvrier aura vite fait de refermer la réflexion sur ce jugement hâtif autant que lapidaire. Une conclusion qui semble se suffire à elle-même. Une vérité qui n’aurait plus besoin d’être démontrée est désormais communément admise, presque inscrite dans le marbre de l’inconscient collectif.
Or, de façon permanente, les textes d’Emile Pouget évoquent, et avec un vigueur et une gravité qui en rappellent sans cesse les enjeux, les affrontements organisationnels de nature politiques qui l’opposèrent, lui et ses amis, aux guesdistes et aux réformistes, et aux politiciens de tous poils qui hantaient les directions des partis socialistes de l’époque. Ces textes justifient à eux seuls une lecture studieuse car, rétrospectivement, ils annoncent tant de situations au cours desquels des élus issus du mouvement ouvrier proférant leur engagement socialiste approuvèrent, justifièrent, l’étouffement bureaucratique, voire encouragèrent la répression impitoyable, des révoltes qui ponctuèrent leurs mandats. Et les exemples ne manquent pas. Autant d’illusions sur la nature révolutionnaire des ces « partis et sectes » que Pouget dénonce avec force. Ce qu’il redouta se réalisa au-delà de ses pires craintes, hélas. Ses efforts pour prévenir une telle inclination n’en sont que plus remarquables, quoi que profondément pathétiques. Le syndicalisme révolutionnaire est à ranger du coté des grands perdants de l’histoire. Assurément.
L’introduction de Miguel Chueca donne une épaisseur singulière au parcours d’Emile Pouget, le vigoureux rédacteur du Père peinard (1889 – 1900), théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Il nous resitue, sans pédantisme, le contexte politique et historique de son action. Et par un effet de zoom, le lecteur passe du plan large au plan serré au cours duquel la plume de l’historien expose les aléas d’une vie militante qui se terminera dans de bien tristes conditions, close sur tant de désillusions. L’échec du syndicalisme révolutionnaire qui fut aussi celui d’une lutte acharnée pour l’émancipation du prolétariat fut scellé par l’explosion des pulsions sanguinaires portées par un patriotisme refermant son couvercle sur un cycle qui alla de la Commune à la guerre de 1914. Le patriotisme emporta dans son aveuglement bien des militants, dont Emile Pouget. Comme si l’héritage blanquiste de la Commune n’en finissait pas de diffuser des ambigüités dont on ne saurait taire les méfaits. Mais, quoi qu’il en soit le syndicalisme révolutionnaire, le Parti du travail, comme le proclame l’auteur, aura connu de sublimes élans.
Miguel Chueca nous rappel fort à propos qu’il ne resta rien ou si peu de son influence, hormis, dit-il, chez des intellectuels d’exception tels que Simone Weil ou Albert Camus. Peut-être pourrait-on y adjoindre le texte d’Hannah Arendt sur les conseils ouvriers publié en 1958, dans un petit livre, intitulé Die ungarische Revolution und der totalitäre, Imperialismus, (La révolution hongroise et l’impérialisme totalitaire à lire sur le site des Amis de Némésis). Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de quoi rougir d’un tel compagnonnage, même si leur héritage semble, à ce jour, en déshérence !

J-L Debry
A contretemps n°40, mai 2011
Compte-rendu

Personnalité de l’anarchisme populaire du XIXe siècle, Emile Pouget (1860–1931) gagne la notoriété par sa gouaille pamphlétaire dans l’hebdomadaire de critique sociale Le Père Peinard. Dans ce brûlot publié à partir de 1889, le journaliste militant popularise le concept de grève générale « comme le mot d’ordre du populo en guerre contre les richards » et introduit, le premier en France, la théorie anglaise du sabotage : « A mauvaise paye, mauvais travail ».
La CGT naît, elle, en 1895 au congrès de Limoges. Elle se situe dans le prolongement historique de de l’Association Internationale des Travailleurs, fondée en 1864, dont elle garde le principe de l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. Cette confédération ne prend un réel essor qu’après son rapprochement, puis son union en 1902, avec les très radicales Bourses du Travail.
Au début des années 1900, Emile Pouget, comme d’autres anarchistes, se tourne vers le syndicalisme révolutionnaire qu’il juge plus efficace que les groupes libertaires. Secrétaire adjoint de la CGT de 1901 à 1909, il dirige son périodique d’éducation et de propagande, La Voix du Peuple. Miguel Chueca, poursuivant le travail de mémoire ouvrière entamé dans Déposséder les Possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire 1895–1906 (Agone, 2008) rassemble et présente ici quatre brochures fondatrices du syndicalisme d’action directe. S’y définissent ses principes et ses théories ainsi que les obstacles basés sur la propriété et la loi de la majorité, que tous les gouvernements dressent contre lui. Pouget s’appuie sur les apports des luttes historiques, décrit l’enfer du salariat, avant d’expliquer comment s’en libérer et élaborer un avenir plus digne pour la classe ouvrière. Sont également reproduits dans ce volume les documents de synthèse des congrès auxquels il participa ainsi que ses écrits sur la campagne en faveur de la journée de huit heures qui débute en 1904.
Composé aux deux tiers de révolutionnaires, les syndicalistes se regroupent non par affinités politiques mais sur des intérêts économiques communs compatibles avec l’intérêt général. La lutte contre l’exploitation se livre sur deux plans indissociables : l’amélioration immédiate des conditions de travail et la préparation de l’expropriation capitaliste. S’en suivra une réorganisation sociale selon le mode du communisme libertaire pour obtenir par « un minimum d’efforts productifs un maximum de bien-être ». L’agir prime sur le dogme ; l’action directe s’entend : « créer ses propres conditions de lutte et puiser en soi ses moyens d’action » (grève, boycott, sabotage, label). Une violence inéluctable répondra à celle infiniment plus puissante exercée par le capital.
Pouget considère ce syndicalisme comme la quintessence des doctrines sociales : celui-ci prouve sa supériorité sur le démocratisme majoritaire par le fait que les progrès sociaux obtenus par les efforts des minorités conscientes bénéficient ensuite à tous. Quant à la conception bourgeoise de la vie vue comme un combat entre ennemis et où toutes les libertés sont limitées par celles des autres, le syndicaliste révolutionnaire lui préfère un accord pour la vie dans la solidarité et une liberté qui s’agrandit de celle d’autrui, héritée de Bakounine.
À l’époque, cette vision idéale du syndicalisme a déjà ses détracteurs : ainsi l’anarchiste individualiste Albert Libertad (Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente 1897–1908, Agone, 2006) reproche à la CGT d’adhérer à l’idéologie capitaliste du travail en ne distinguant pas entre le travail social utile ou nuisible : une position qui entraîne une dérive clientéliste et corporatiste et le risque d’enrégimenter les travailleurs.
Aujourd’hui où une oligarchie solidaire bien organisée, en état de mobilisation permanente, détruit avec méthode cent ans d’acquis sociaux, la lecture de ce livre nous retrempe dans le bain de jouvence du syndicalisme des origines qui, fort d’un projet social à long terme et d’une tactique offensive, arrachait des améliorations comme autant d’expropriations partielles, mais jamais définitives.

Hélène Fabre
Gavroche n°165, janvier-mars 2011
Compte-rendu

Avec ce recueil de textes, Miguel Chueca s’attache à mieux faire connaître le syndicalisme révolutionnaire, dominant à la CGT au début du xxe siècle. Ce courant assignait au syndicalisme non seulement d’améliorer les conditions immédiates des travailleurs, mais aussi, par cette action quotidienne, de préparer la grève générale expropriatrice qui devait permettre la transformation révolutionnaire de la société. Courant oh combien d’actualité lorsqu’on se souvient que les rues, durant cet automne 2010, raisonnaient des appels à la grève générale, mais courant socialiste oh combien méconnu, car longtemps recouvert par la tradition bolchévique.

Présentation:
L’historien Miguel Chueca continue avec ce recueil le travail d’exhumation qu’il avait entamé des textes syndicalistes révolutionnaires avec Émile Pouget, 1906. Le congrès syndicaliste d’Amiens (Paris, La CNT-RP, 2006), où il avait renouvelé la lecture de la Charte d’Amiens en montrant comment Émile Pouget faisait de cette motion non pas un texte de compromis entre révolutionnaires et réformistes, mais un texte authentiquement syndicaliste révolutionnaire. Ce travail d’édition critique s’est ensuite poursuivi avec Déposséder les possédants (Agone, 2008) sur la grève générale, où figure entre autres le texte d’Émile Pouget sur l’idée de grève générale.

Ce nouvel opus de textes d’Émile Pouget comprend, outre une introduction historique de Miguel Chueca qui analyse la trajectoire du militant anarchiste qui devint secrétaire adjoint de la CGT, un glossaire des noms propres et une bibliographie. Les écrits que l’on trouve rassemblés sont respectivement des textes généraux sur le syndicalisme révolutionnaire – Les bases du syndicalisme, Le syndicat, Le parti du travail -, la fameuse brochure d’Émile Pouget, L’action directe et diverses interventions de congrès concernant en particulier la campagne pour la journée de huit heures qui fut menée par la CGT. Ces différents textes sont accompagnés de notes éclairantes de Miguel Chueca, qui permettent de mieux comprendre certaines allusions qui sont contenues dans ces écrits.

Remarques:
Nous partageons fortement le projet de Miguel Chueca de faire mieux connaître les pratiques et les théories du syndicalisme révolutionnaire français du début du xxe  siècle. En effet, il est bien souvent ignoré que celui-ci ne fut pas seulement une pratique, mais que de cette pratique est née une théorie politique, et au-delà même un courant philosophique, celui des philosophes de la Nouvelle école (Georges Sorel, Edouard Berth et Hubert Lagardelle).
Nous souhaitons néanmoins émettre quelques remarques sur des points qui nous paraissent importants concernant les écrits contenus dans ce recueil.

- La campagne pour la journée de huit heures :
Ces textes permettent de se rendre compte de l’importance que revêt dans la tradition et l’analyse syndicaliste révolutionnaire la question de la réduction du temps de travail. Il s’agit d’une part d’améliorer les conditions de travail et d’autre part de libérer du temps de loisir face à un patronat qui, pour extraire une plus-value, tend entre autres à augmenter la productivité et à allonger la durée du travail. Nous reconnaissons ici des problématiques actuelles autour par exemple de l’enjeu des 35 heures. Les débats qui ont opposé, en particulier entre 1994 et 2003, les syndicalistes révolutionnaires de la CNT[1] et les « garantistes » [2] recouvrent ainsi l’opposition entre une analyse qui accorde à la lutte contre l’exploitation du travail une place prépondérante dans la critique du capitalisme et une autre conception qui considère que désormais le travail a perdu sa centralité et qu’il s’agit avant tout de lutter pour rémunérer l’activité en général.

- L’action directe:
Cette notion est bien souvent l’objet de nombreux préjugés et d’une mauvaise compréhension. Pouget, dans sa brochure, la définit de la manière suivante : « Elle signifie que la classe ouvrière, en réaction constante contre le milieu actuel, n’attend rien des hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d’action » (p. 153). Cela signifie que l’action directe est une revendication d’autonomie au sens de capacité pour un groupe à agir par lui même pour régler ses propres affaires. Pour les syndicalistes révolutionnaires, cela signifiait le refus de l’action par l’intermédiaire des partis politiques – fussent-ils socialistes – car bien souvent ceux-ci sont dirigés par des individus issus de la bourgeoisie, et cela signifiait a fortiori le refus de l’action par le biais des élus politiques de la démocratie représentative qui en réalité eux aussi, de par entre autres leur extraction sociale, ne peuvent pas défendre les intérêts du prolétariat.

Une fois cela admis, l’action directe syndicaliste désigne avant tout la grève, puis le sabotage, le boycott et le label syndical. Il ne s’agit donc pas de confondre, comme le fait souvent l’imaginaire collectif, l’action directe et la « propagande par le fait ». Cette dernière désigne entre autres une stratégie anarchiste qui a donné lieu à une vague d’attentats en France dans les années 1892–1894. C’est justement suite à l’échec de cette stratégie que les anarchistes français rejoignent, à partir de 1895, les syndicats.

Un autre point qui suscite en général des fantasmes est la question du rapport de l’action directe à la violence physique. Pouget précise dans sa brochure : « L’action directe, c’est la force ouvrière en travail créateur : c’est la force accouchant du droit nouveau – faisant le droit social ». Il s’agit ici d’une réminiscence de Proudhon, qui avait exposé dans son ouvrage de 1861, La guerre et la paix, des thèses opposées à celle de Rousseau. En effet, l’on se souvient que Rousseau, dans Du contrat social, avait affirmé l’absurdité du « droit du plus fort ». Proudhon pour sa part affirme que la force est bel et bien créatrice de droit, mais que cependant le droit créé par la force ne se réduit pas à cette dernière.

Pouget ajoute également dans sa brochure que « la violence est inéluctable » car l’expérience a prouvé « l’impossibilité d’évoluer par des voies pacifiques » (p. 179). Ainsi cette violence n’est pas recherchée par les révolutionnaires pour elle-même. Elle n’est que la conséquence des rapports de force dans la réalité sociale. Dans Comment ferons nous la révolution ? (1909), roman d’anticipation social, co-écrit avec Émile Pataud, Pouget met en scène cette force révolutionnaire du peuple, mais qui n’utilise la violence que comme un acte réactif. Ainsi l’événement qui déclenche la révolution se déroule à la fin d’un meeting durant un mouvement de grève reconductible : « Le meeting finissait. La sortie fut entravée par les coutumières mesures de police. […] La foule s’irrita de l’embouteillage qui lui était imposé. Comme un élément trop comprimé, elle se détendit brusquement et, en une poussée furieuse, elle disloqua les barrages policiers. […] Les officiers de police, encolérés par l’échec de leurs précautions, ordonnèrent le ralliement et lancèrent leurs troupes au revers du flot populaire qui s’écoulait bruyant par la rue Saint-Antoine. Les grévistes firent front à l’attaque et, en peu de temps, la bagarre dégénéra en échauffourée… ». Plusieurs chapitres plus loin, après que la grève générale fut déclenchée, les auteurs prennent soin de préciser : « Des citoyens bien intentionnés, souhaitant que la révolution ne s’ensanglante pas inutilement, et qui la rêvaient sans actes de haine et de vengeance, dérobèrent les ministres aux colères populaires ».

- Démocratisme contre démocratie directe et droits des minorités :
Certains historiens (tels que Zeev Sternhell) ont cru voir entre le syndicalisme révolutionnaire et le fascisme des points communs : fascination pour la violence, critique du parlementarisme et de la démocratie, affirmation des minorités agissantes contre les majorités passives…

Nous avons montré ci-dessus qu’il n’y a pas de fascination pour la violence en soi chez les militants syndicalistes révolutionnaires. De même, deux autres dimensions distinguent fortement cette forme de syndicalisme et le fascisme : alors que le fascisme prône un État total, le syndicalisme révolutionnaire veut l’abolition de l’État et son remplacement par l’autogestion de l’économie par les syndicats, alors que le fascisme est nationaliste et militariste, le syndicalisme révolutionnaire est internationaliste et anti-militariste.

Il est néanmoins un point qui est souvent mal compris : c’est la critique du parlementarisme, du démocratisme et l’affirmation du droit des minorités agissantes chez les syndicalistes révolutionnaires.
Le syndicalisme, nous l’avons vu, met au principe de sa pratique l’action directe, qui consiste à agir par soi-même sans l’intermédiaire de représentants. Elle suppose donc une critique de la démocratie représentative et l’affirmation de formes de démocratie directe. Ainsi Pouget écrit-il : « Le conseil syndical exécute les décisions de l’assemblée générale du syndicat, qui, elle, est toujours souveraine » (p. 115). Il y a bien des délégués, mais ceux-ci sont tenus par un mandat impératif et non par un mandat représentatif, contrairement aux élus de la démocratie représentative, auxquels les électeurs accordent un blanc seing.

Mais la démocratie directe syndicaliste révolutionnaire n’est pas la démocratie directe de Rousseau, dans laquelle domine de manière absolue le principe de la majorité. Cette critique du démocratisme rousseauiste s’élabore par la volonté de trouver des solutions à des problèmes concrets [3] : Ceux qui s’abstiennent lors d’un vote syndical doivent-ils être comptabilisés ? Le principe du référendum peut-il s’appliquer au syndicalisme ? Le vote proportionnel au nombre d’adhérents du syndicat doit-il régir les votes dans un congrès syndical ou s’agit-il d’appliquer le principe « un syndicat = une voix » quel que soit le nombre d’adhérents du syndicat ?

La critique du démocratisme et les positions prônées par les syndicalistes révolutionnaires à ces questions découlent de la notion même d’action directe. En effet, il s’agit de défendre une conception fortement participationniste de l’action syndicale. De fait, les solutions proposées et les voix qui doivent compter ce sont celles de ceux qui agissent. Par conséquent, il faut que ceux qui agissent, et qui ne sont bien souvent qu’une minorité, ne voient pas leur action bloquée par ceux qui ne participent pas. Il s’agit également par ce biais d’inciter fortement à la participation, puisque la voix d’un individu ne compte que dans la mesure où il est également un acteur.

Ainsi les absents, les abstentionnistes ne doivent pas être comptabilisés. Les petits syndicats, qui sont souvent les plus actifs, ne doivent pas voir leur action entravée systématiquement par le poids des grands syndicats, qui ont souvent beaucoup d’adhérents qui ne militent pas.
Ainsi le syndicalisme révolutionnaire met-il en avant une conception de la prise de décision qui promeut un syndicalisme non d’adhérents, mais de militants, contre le modèle du citoyen de la démocratie représentative, qui n’agit que par le biais du suffrage universel, en déposant son bulletin dans une urne.

1 Confédération nationale du travail

2 Vocable générique désignant ceux qui sont favorables à un revenu détaché de l’emploi et versé sous forme d’allocation par l’État.

3 Il s’agit là également d’une conséquence de l’action directe qui se trouve en adéquation avec cette thèse de Proudhon : « les idées naissent de l’action ». Il s’agit là d’une divergence fondamentale avec le léninisme pour lequel il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire préalable.

Lire l’article en ligne

Irène Pereira
IRESMO, janvier 2011
Compte-rendu
L’action directe et autres écrits syndicalistes (1903–1910) d’Emile Pouget est préfacé costaudement par Miguel Chueca. Que le mot « syndicaliste » ne vous hérisse pas le poil, les caillauds. Il s’agit biensûr ici de l’anarchosyndicalisme insurrectionnel flamberge au vent de la Belle Époque dont l’ex-Père Peinard fut un des principaux fers de lance. Pour la première fois, grâce aux camerluches d’Agone, est rassemblé dans un seul pavé l’essentiel de ses écrits syndicalistes-révolutionnaires prônant des méthodes d’action corsées (la self-défense, le boycott, le sabotage, la grève expropriatrice) contre les forces d’exploitation et d’oppression.
Noël Godin
La Mèche, 10/12/2010
Compte rendu
Signe des temps, Pouget est réédité par de nombreux éditeurs. Dans ce nouvel opus de la collection « Mémoires sociales », ce n’est pas du pamphlétaire anarchiste du Père Peinard dont il est question, mais bien du théoricien syndicaliste issu de la fédération du Sud-Est des employés, secrétaire adjoint de la CGT et directeur de La Voix du peuple. Pouget a été l’un des principaux artisans de la longue campagne victorieuse pour la journée de huit heures. On lui doit l’esprit de la charte d’Amiens (1906), à savoir l’indépendance statutaire à l’égard de toute école politique et la conception de la double « besogne syndicale » (l’œuvre présente et l’élaboration de l’avenir). Les quatre brochures reproduites ici, remarquablement présentées et annotées par Miguel Chueca, ont été rédigées entre 1903 et 1910. Pouget – dont la langue a vieilli – pose les principes doctrinaux du syndicalisme révolutionnaire : division de la société en deux classes antagonistes, nécessité de l’organisation syndicale, action directe comme seul moyen efficace. Il présente les diverses modalités de lutte : sabotage, boycott et label syndical, et surtout grève générale émancipatrice. On ne s’épanchera pas sur le naufrage patriotique de l’ancien gniaff (cordonnier) durant la Première Guerre mondiale. On retiendra que s’il n’est pas nécessaire d’avoir lu Pouget pour animer les luttes d’aujourd’hui, sa pensée – reformulée – peut nous aider à construire le syndicalisme de demain.
Nico
Le combat syndicaliste, décembre 2010
Compte-rendu
Cet ouvrage réunit pour la première fois les quatre brochures syndicalistes d’Emile Pouget (1860-1931), alors secrétaire adjoint de la CGT : « Les bases du syndicalisme », « Le syndicat », « Le parti du Travail » et « L’action directe ».
Elles synthétisent l’essentiel des conceptions du syndicalisme révolutionnaire, le syndicat étant considéré comme le groupement « apte à mener à bien l’œuvre d’expropriation capitaliste et de réorganisation sociale que les socialistes, illusionnés de confiance en l’Etat, escomptent de la prise de possession du pouvoir politique ». Elles sont suivies de trois articles consacrés à la campagne pour la journée de huit heures lancée en 1904.
La préface propose une riche présentation biographique de Pouget et s’interroge sur le possible renouveau des méthodes de lutte et des objectifs popularisés lors du « moment révolutionnaire » du syndicalisme français.
Offensive n°28, décembre 2010
Compte-rendu

Réduction du temps de travail, congés payés, comité d’entreprise, droit syndical, dialogue social… si les luttes politiques et sociales n’ont pas eu la peau du système capitaliste, au moins l’ont-elles obligé à se policer, à redéfinir les termes de l’exploitation. Relire les écrits d’une des figures du syndicalisme révolutionnaire français d’avant 1914 aurait-t-il donc encore un sens ? Ma réponse est oui, cent fois oui.

Cette figure est celle d’Emile Pouget1. Orphelin de père très tôt, élevé par un beau-père républicain farouche, le jeune Pouget s’éveille à la politique sur les cendres de la Commune de Paris. Il quitte son Aveyron natal en 1876 et monte à Paris. Il a seize ans et va devenir bien vite un militant inlassable de la cause révolutionnaire. Piètre orateur, il met sa plume au service des « bons bougres » : une plume vitriolée qui s’attaquent aux « singes », « bouffe-galettes » et « ratichons », autrement dit aux patrons, aux politiciens et aux cléricaux ; une plume nourrie d’argot et d’humour qui fera de son journal, le Père Peinard, l’une des publications les plus appréciées des milieux radicaux, colportées dans les coins les plus reculés par une flopée de trimardeurs que la répression n’effraie pas. Mille fois poursuivi, plusieurs fois embastillé, Emile Pouget ne rompra jamais. Gagné au Dreyfusisme, ami de Fernand Pelloutier, l’animateur des bourses du travail, il s’investit pleinement dans le combat syndical, notamment dans l’organe de la CGT, La Voix du peuple. Il y défend le sabotage (le « tirage à cul conscient »), l’action directe, la grève générale mais aussi, ce qui était plus rare, l’organisation des paysans, ces « campluchards » que de nombreux révolutionnaires méprisent.

Le Pouget qui s’exprime dans ce recueil intitulé L’action directe et autres écrits syndicalistes, n’est pas le pamphlétaire gouailleur du Père Peinard, maniant l’argot comme d’autres la rhétorique, mais le propagandiste infatigable de l’autonomie syndicale et ouvrière, le défenseur, au nom du droit à la révolte, des minorités agissantes. Grâce à Miguel Chueca, à qui l’on doit récemment Déposséder les possédants, un recueil de textes sur la grève générale2, et aux éditions Agone, vous avez maintenant l’opportunité de découvrir quatre textes importants d’Emile Pouget (Les bases du syndicalisme, Le syndicat, Le parti du travail, L’action directe), essentiels pour celles et ceux qui veulent se familiariser avec les idées défendues par le syndicalisme révolutionnaire français d’avant 1914. La plume précise et énergique, mais sans jargon ni argot, Pouget se fait pédagogue.

Parce qu’il sait que « l’enfer du salariat est une géhenne lugubre », Emile Pouget refuse que la « veulerie démocratique, qui se satisfait des moutonniers et des suiveurs » corrompe le syndicalisme. Pour lui « le droit syndical n’a rien en commun avec le droit démocratique » : « S’il plaît aux foules, écrit-il, de courber l’échine sous le joug, de lécher les pieds de leurs maîtres, qu’importe ! L’homme qui abhorre ces platitudes et qui, ne voulant pas les subir, se redresse et se révolte, celui-là a raison contre tous ! (…) » À la servitude, il oppose l’action directe, c’est-à-dire la prise en main par les travailleurs eux-mêmes de leur émancipation individuelle et collective. Pour lui, la classe ouvrière ne doit rien attendre « des hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle » ; elle doit « créer ses propres conditions de lutte et puiser en elle ses moyens d’action. » Il n’y a pas de partenaires sociaux « responsables » chez Pouget, seulement des ennemis irréductibles qui s’affrontent et font valoir leur Force, idée que l’on retrouve de façon centrale chez Proudhon3. Dans sa célèbre brochure sur le sabotage, il écrivait dans son style inimitable : « Non, c’est pas l’estomac qui fixe le taux des salaires : c’est notre biceps. Si nous sommes énergiques, le patron file doux et n’ose pas rogner les salaires et allonger les heures de turbin. Au contraire, plus nous serrons les fesses, plus nous bissons le caquet, plus l’exploiteur le prend de haut, et moins il s’épate pour nous mener au bâton. »

Révolutionnaire, il l’est. Partisan « du tout ou rien » ? Il s’en défend. Pour lui, seules les réformes que l’on arrache par la lutte acquièrent un sens véritable : parce qu’elles ont une valeur éducative pour le prolétariat, parce qu’elles lui redonnent confiance dans sa capacité à faire vaciller les possédants et leur pouvoir.
À l’heure où les classes dominantes s’appliquent à revenir méthodiquement sur un siècle de conquêtes sociales, à l’heure où les bureaucraties syndicales se préoccupent essentiellement de leur survie4, il faut lire ou relire les écrits de cette figure majeure du mouvement ouvrier, celui des temps héroïques.

************

Emile Pouget, L’Action directe et autres écrits syndicalistes (1903–1910) – Textes rassemblés et présentés par Miguel Chueca, Agone, Marseille, 2010, 296 p., 18 €.

1 ULLA QUIBEN Xose, Emile Pouget – La plume rouge et noire du Père Peinard, Editions libertaires, 2006, 398 p.

2 Miguel Chueca (Textes rassemblés et présentés par), Déposséder les possédants – La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895–1906), Agone, 2008, 267 p.

3 Edouard Jourdain, Proudhon, un socialisme libertaire, Michalon, 2009.

4 Et cela fait des décennies que cela dure…

Christophe Patillon
Courant alternatif, décembre 2010
Pour un renouveau syndical

Tout d’abord, je tiens à rectifier certaines déclarations faites à propos du recueil d’articles de Émile Pouget (1860–1931) intitulé Le père peinard (Éditions Galilée, 1976). En effet, la présentation qui a été réalisée par Miguel Chueca dans L’action directe et autres écrits syndicalistes (1903–1910) démontre une évolution certaine de la position de Pouget par rapport à ses prises de position antérieures au sein du journal Le père peinard. Par son engagement syndicaliste, et surtout par le besoin de théoriser ses propres positions doctrinales à travers son activité de dirigeant à l’intérieur de la CGT (Confédération Générale du Travail), Pouget a dépassé le soutien sans failles qui était le sien au sein de la mouvance anarchiste pour proposer, au final, une véritable révolution organisée dans le cadre de la lutte de classes et l’instauration du communisme.

En résumé, bien qu’il ne soit pas question de revenir sur ce que j’ai déjà dit au sujet d’un article précédent sur le livre, L’action directe suivi de Le sabotage (Le flibustier, 2009) lire l’article sur le site de la revue Arès, du même Pouget, l’ouvrage paru chez Agone demeure sans conteste un bon moyen d’approfondir la réflexion sur la situation du syndicat en tant qu’organisation économique susceptible de lutter en faveur de la condition des ouvriers et des employés. Outre une nouvelle édition annotée de « L’action directe » (1910), ce livre présente notamment les différentes brochures écrites par Pouget au début du XXe siècle, c’est-à-dire « Les bases du syndicalisme » (1903), « Le syndicat » (1904) et « Le parti du travail » (1905). Étrangement, la première est peut-être celle qui fait le moins penser au style de Pouget. Le travail théorique était-il quelque chose de si nouveau pour ce dernier qu’il eût choisi ce ton sobre, neutre qui rappelle difficilement le combattant du _Père peinard_ ? En tout cas, ce texte pose pour le mieux la pensée du syndicaliste révolutionnaire en ce commencement d’un nouveau siècle.

On retrouve, bien entendu, la vision proprement « économique » de Pouget, puisque celui-ci rejette toute alliance avec la politique et, en particulier, le système de la démocratie représentative tel qu’il existait sous la IIIe République. Il va plus loin en dénonçant le contrat social de Rousseau qui, selon lui, oblige fatalement la masse des individus à abandonner leur liberté au profit des puissants. D’ailleurs, Pouget souhaite même éliminer toute trace de démocratie politique au sein des organisations ouvrières : le vote à la majorité est le meilleure moyen, toujours d’après lui, d’empêcher le rôle positif des minorités agissantes. Comme dans L’action directe, Pouget voit surtout le pouvoir de la classe ouvrière dans chaque individu qui agit et s’allie avec autrui pour remettre en cause l’ordre social. Cette méfiance vis-à-vis des institutions politiques et de leurs principes s’explique surtout par la conscience que les idéaux défendus par les républicains ont essentiellement pour objectif de défendre l’égoïsme, le chacun pour soi lequel est remis aujourd’hui à l’ordre du jour par les « libéraux » européens inspirés par Milton Friedman.

Ainsi, il est certain que Pouget aurait condamné la position actuelle des syndicats qui se limite à une posture défensive par rapport aux actions à la fois législatives et sociales d’inspiration capitaliste. Il ne faut, certes, pas oublier que le syndicat a abandonné plus tard son idéal d’indépendance en se mettant à la remorque du politique (la CGT à l’égard du parti communiste). Plus grave encore, l’organisation de type économique ou corporatif a joué le rôle de simple rouage défini par l’économiste américain John Kenneth Galbraith dans son livre Le capitalisme américain (Éditions Génin, 1956) ; car, après la seconde guerre mondiale, a triomphé l’ « état-providence » dans tout l’Occident. « État-providence » qui a eu tendance à soutenir l’organisation syndicale en tant que « pouvoir compensateur » nécessaire pour permettre l’équilibre du système socio-économique.

Évidemment, le syndicat actuel a retrouvé son indépendance à l’égard du politique, mais il est, d’une part, divisé en plusieurs tendances, et, d’autre part, il a renié toute référence à la révolution, à un avenir débarrassé de la lutte des classes au profit de la simple négociation avec le pouvoir. L’erreur de tout cela vient d’un passé dont le mouvement syndicaliste reste prisonnier. Par conséquent, il est temps que le mouvement syndical reprenne vie en choisissant la voie révolutionnaire qui était la sienne à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. À l’instar d’Émile Pouget, j’aurais tendance à dire qu’il n’est plus temps de rester sur une simple défense des intérêts immédiats, mais de combattre par tous les moyens le libéralisme ou le capitalisme qui, aujourd’hui, triomphe, faute d’alternative à lui opposer.

J’ajoute que, selon moi, les solutions de rechange existent d’un point de vue économique (ou politique). Personnellement, je suis favorable à la mise en place d’associations au sein d’entreprises où il n’y aurait aucune place à l’autorité traditionnelle — soit celle qui équivaut à la possession ou à la propriété (Pouget). La seule autorité acceptable serait celle provenant de la compétence laquelle ne donnerait, par contre, aucun avantage matériel supplémentaire.

Thomas Dreneau
revue Arès
Pouget militant
Emile Pouget (1860–1931), inoubliable polémiste du journal « le Père Peinard » qui bastonnait les « cléricochons », les « réacs pur sang » et « la jésuitaille », a été le porte-drapeau des rouges. Cet ex-anarchiste, devenu l’un des membres dirigeants de la CGT en 1901, se bagarre alors pour la journée de huit heures, pour un syndicalisme « sans compromissions capitalistes, sans les acoquinades avec les patrons, sans accointances gouvernementales ». « L’Action directe et autres écrits syndicalistes » (Agone, 18 euros) rassemble ses textes théoriques, empreints d’un ardent désir de justice sociale. « L’action directe, écrit-il, signifie que la classe ouvrière n’attend rien des puissances ou des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d’action. » A l’heure du sarkozysme pur et dur, Emile Pouget est régalant.
François Forestier
Le Nouvel Observateur, 28/10/2010
Émile Pouget : « L’action directe, c’est la libération des foules humaines. »

Les éditions Agone publient un livre qui tombe à pic au cœur d’une série de manifestations contre la réforme des retraites ou contre la politique sécuritaire du gouvernement. Manifestations imposantes, mais néanmoins impuissantes pour changer radicalement le cours des choses. Et si nous revenions aux fondamentaux du syndicalisme révolutionnaire, action directe, grève générale et sabotage à l’appui ? En ce sens, la lecture de L’Action directe ne relève aucunement d’une quelconque nostalgie, mais bel et bien d’une invitation à construire immédiatement un autre futur avec d’autres armes que les grèves sans lendemain. Émile, reviens, ils sont devenus mous !

Rassemblés et présentés par Miguel Chueca, les textes présents dans L’Action directe et autres écrits syndicalistes (1903–1910) sont signés Émile Pouget (1860–1931). Celui qui fut le pamphlétaire fondateur du Père Peinard, journal hebdomadaire anarchiste resté célèbre pour son argot fleuri, témoigne du chemin parcouru par de nombreux anarchistes français à la fin du XIXème siècle vers le syndicalisme révolutionnaire. S’écartant des groupes libertaires qui animaient des cercles d’études sociales, Émile Pouget s’engagea dans la jeune et bouillonnante CGT de 1901. Personnage ardent, l’ex-gniaff (cordonnier) en devint le secrétaire aux fédérations professionnelles et, toujours journaleux, le responsable de l’hebdomadaire La Voix du Peuple, l’organe central de la CGT.

Les quatre brochures reproduites dans l’ouvrage sont le B.A. BA du syndicalisme révolutionnaire. On peut également y lire trois textes relatifs à la campagne pour la journée de huit heures lancée en 1904, époque où l’ordre social était au moins aussi insupportable et intolérable qu’aujourd’hui. Si, malgré la répression et les sirènes réformistes d’alors, nos Anciens ont été capables de prendre des chemins radicaux pour lutter contre les richards, les capitalos, les roussins, les cléricochons et autres « vermines à écrabouiller », de quelle maladie souffrons-nous pour être à ce point ankylosés face à l’injustice sociale et à l’arrogance des possédants.

Il y a souvent un malentendu avec l’expression « action directe ». À peine prononcée, la formule déclenche toutes les procédures anti-terroristes cousues de fil blanc pour traquer l’ultra-autonome. Qui pourrait mieux qu’Émile Pouget expliquer ce qu’un syndicaliste révolutionnaire entend par là. Écoutons-le en espérant que cela suscite quelques vocations dans les rangs des syndicats domestiqués et au-delà :

« L’action directe, c’est la libération des foules humaines, jusqu’ici façonnées à l’acceptation des croyances imposées, c’est leur montée vers l’examen, vers la conscience. C’est l’appel à tous pour participer à l’œuvre commune : chacun est invité à ne plus être un zéro humain, à ne plus attendre d’en haut ou de l’extérieur son salut ; chacun est incité à mettre la main à la pâte, à ne plus subir passivement les fatalités sociales. L’action directe clôt le cycle des miracles – miracles du ciel, miracles de l’État – et en opposition aux espoirs en les « providences », de quelque espèce que ce soit, elle proclame la mise en pratique de la maxime : le salut est en nous ! »

« L’action directe développe le sentiment de la personnalité humaine, en même temps que l’esprit d’initiative. En opposition à la veulerie démocratique, qui se satisfait des moutonniers et des suiveurs, elle secoue la torpeur des individus et les élève à la conscience. Elle n’enrégimente pas et n’immatricule pas les travailleurs. Au contraire ! Elle éveille en eux le sens de leur valeur et de leur force, et les groupements qu’ils constituent en s’inspirant d’elle sont des agglomérats vivants et vibrants où, sous le poids de sa simple pesanteur, de son immobilité inconsciente, le nombre ne fait pas la loi à la valeur. Les hommes d’initiative n’y sont pas étouffés et les minorités qui sont – et ont toujours été – l’élément de progrès, peuvent s’y épanouir sans entraves, et, par leur effort de propagande, y accomplir l’œuvre de coordination qui précède l’action. »

« L’action directe a, par conséquent, une valeur éducative sans pareille : elle apprend à réfléchir, à décider, à agir. Elle se caractérise par la culture de l’autonomie, l’exaltation de l’individualité, l’impulsion d’initiative dont elle est le ferment. Et cette surabondance de vitalité, d’expansion du « moi », n’est en rien contradictoire avec la solidarité économique qui lie les travailleurs entre eux, car loin d’être oppositionnelle à leurs intérêts communs, elle les concilie et les renforce : l’indépendance et l’activité de l’individu ne peuvent s’épanouir en splendeur et en intensité, qu’en plongeant leurs racines dans le sol fécond de la solidaire entente. »

« L’action directe dégage donc l’être humain de la gangue de passivité et de non-vouloir, en laquelle tend à le confiner et l’immobiliser le démocratisme. Elle lui enseigne à vouloir, au lieu de se borner à obéir, à faire acte de souveraineté, au lieu d’en déléguer sa parcelle. De ce fait, elle change l’axe d’orientation sociale, en sorte que les énergies humaines, au lieu de s’épuiser en une inactivité pernicieuse et déprimante, trouvent dans une expansion légitime l’aliment nécessaire à leur continuel développement. »

Des phrases qui pourraient avoir été écrites ce matin. Qu’elles inspirent les grévistes et les manifestant-e-s qui ne doivent ni se laisser casser par la droite dure ni se laisser duper par la gauche molle. Vive la sociale !

Paco
Le Mague, 19/09/2010
Les éditions Agone aux Rendez-vous de l'histoire de Blois
Du samedi 12 au dimanche 13 octobre 2019    Blois (41)
Conférence sur Émile Pouget
Le lundi 31 janvier 2011    Lausanne (Suisse)
Rencontre "L'action directe"
Le jeudi 28 octobre 2010    Ivry sur Seine (94)
Réalisation : William Dodé