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L’an I de la révolution russe
Suivi de La ville en danger et de Trente ans après
Préface de Peter Sedgwick
Parution : 14/11/2017
ISBN : 9782748903379
Format papier : 720 pages (12 x 21 cm)
28.00 € + port : 2.80 €

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« Le sort de la révolution se décidait dans une petite station à peu près inconnue, à 70 kilomètres de Kazan. Ce qui restait des forces soviétiques se cramponnait à cette petite station de Sviajsk. Elle fermait aux blancs la route fluviale de Nijni Novgorod et la ligne Kazan-Moscou. C’était, dans l’esprit de ses défenseurs, la clef de la Russie centrale, le dernier bastion sur lequel il fallait se faire tuer jusqu’au dernier. Sviajsk tient. L’avance victorieuse des blancs se brise là sur de pauvres tranchées creusées à la hâte, et derrière lesquelles il n’y a qu’une volonté de fer. »

En l’an I, la République des soviets est une citadelle assiégée. Il faut tenir contre les Allemands, contre les blancs, contre les Alliés, dans l’espoir de l’éclatement de la révolution allemande, qui doit entraîner les autres “pays avancés d’Europe”. Serge restitue le fil des événements qui, dans ces circonstances dramatiques, ont transformé l’État-Commune né de la révolution en dictature du Parti à la fin de l’année 1918. Commencée en 1925, quand Serge fait parti de l’opposition de gauche du parti bolchévique, et achevée en 1928, après son exclusion pour « activité fractionnelle », cette fresque témoigne de la fidélité de son auteur aux idéaux d’Octobre. Elle montre les prodiges d’héroïsme déployés par la classe ouvrière et les paysans de Russie dans leur combat contre les oppresseurs de toutes nations, bien vite réconciliées après la guerre pour conjurer le danger rouge.

Victor Serge

Né à Bruxelles dans une famille d’exilés anti-tsaristes, rédacteur à l’anarchie, Victor Serge (1890–1947) rejoint la Russie à l’annonce de la révolution après avoir participé en juillet 1917 à une tentative de soulèvement anarchiste à Barcelone. Membre de l’opposition de gauche du parti bolchevique, il connaît la prison puis la relégation en Oural. Expulsé d’URSS après des années d’interventions de militants et d’écrivains, il arrive à Bruxelles en avril 1936. En 1941, il réussit à fuir la France et rejoindre l’Amérique centrale avec son fils Vlady grâce au Centre américain de secours (Varian Fry, Marseille). Il meurt à Mexico en 1947.

Les livres de Victor Serge sur le site

Dossier de presse
Benjamin Caraco
Nonfiction.fr , 12 janvier 2018
La révolution communiste confisquée

Un récit de la première année de la révolution russe par un communiste en rupture de ban avec le pouvoir stalinien.

Victor Lvovitch Kibaltchiche, plus connu sous le nom de Victor Serge (1890–1947), a été un témoin engagé de la première partie mouvementée du XXe siècle. Auteur de plusieurs mémoires , il a rendu compte des premières années de la jeune Union Soviétique à l’instar d’autres grands témoins tels que l’Américain John Reed ou le Français Pierre Pascal.

Né en Belgique de parents russes exilés à la fin du XIXe siècle, Victor Serge est d’abord militant anarchiste avant de rejoindre le mouvement communiste quelques années avant Octobre 1917. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1919, qu’il arrive en Russie et s’investit dans la révolution. L’An I de la révolution russe, que réédite aujourd’hui Agone, n’est donc pas un récit de la première année du soulèvement par l’un de ses acteurs, mais bien une tentative d’histoire immédiate : le « tableau véridique, vivant et raisonné des premières luttes de la révolution socialiste russe ».

Une perspective communiste antistalinienne
Dans sa préface à l’édition anglaise de 1972, Peter Sedgwick revient sur le contexte d’écriture de L’An I, intimement lié à la suite des événements russes. En effet, Staline en disgraciant Serge, devenu critique du régime et proche de Trotski, met en parenthèse l’engagement politique de celui-ci. Paradoxalement, ce recul forcé amène Serge à entreprendre la rédaction d’une histoire des débuts de la révolution russe qui conteste la vision stalinienne des événements. Pour l’ancien anarchiste, Octobre 1917 est un authentique soulèvement populaire, qui s’essouffle sous le coup de la contre-offensive des Blancs et se transforme en pure et simple dictature d’un parti sur le prolétariat en moins de deux ans.

Selon Sedgwick, la thèse de Serge est originale dans le sens où elle situe la bascule dans la dictature dès 1918, et pas des années plus tard comme le font d’autres historiens. Son interprétation repose sur trois affirmations. Tout d’abord, Octobre 1917 serait d’origine populaire et non l’œuvre de révolutionnaires professionnels excellant dans l’organisation de complots. Ensuite, un hiatus entre le peuple et le parti communiste se développerait dès 1918 à cause des contraintes pesant sur la population russe au cours de cette même année. Enfin, la pression exercée par la contre-révolution (l’armée blanche et ses soutiens étrangers) aurait entraîné en réaction la dictature du parti ; le tournant autoritaire/totalitaire aurait donc une explication conjoncturelle et non idéologique, qui voudrait que le marxisme engendre nécessairement la tyrannie. Pour Serge, finalement, c’est davantage un condamnable « excès d’improvisation » qui caractérise le comportement du jeune régime dans ses premiers pas que sa « rigidité idéologique ».

Genèse d’Octobre 1917
La révolution russe plonge ses racines dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’abolition du servage en 1861 – source de misère économique –, l’émergence du mouvement populaire et intellectuel narodniki et le développement du terrorisme, qui culmine dans l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, en sont les premiers jalons. Après le meurtre du tsar, une sévère répression s’abat sur le mouvement ouvrier marxiste naissant. La révolution de 1905 – causée par une répartition agraire injuste, des ouvriers privés de droit et par la frustration des aspirations de la bourgeoisie par l’aristocratie – apparaît rétrospectivement comme une répétition générale de 1917. Les soulèvements populaires de cette année sont durement réprimés par une armée restée loyale au pouvoir impérial. A cette occasion, Serge relève l’hésitation de la bourgeoisie et l’inexpérience du prolétariat. Pour autant, la défaite joue le rôle de carburant de la victoire qui suivra puisque le « prolétariat n’a pas d’autre école que la lutte. »

Entre 1905 et 1906, Lénine théorise ainsi la révolution. Moins de dix ans plus tard, les Bolchéviques saisissent l’occasion de la Première Guerre mondiale pour la transformer en guerre civile. Serge interprète la révolution de février 1917 comme une révolution de palais fomentée par une bourgeoisie soucieuse d’empêcher que la rue ne prenne l’initiative. Pour autant, le gouvernement de coalition dirigé par Kerenski n’arrive pas à résoudre les problèmes qui le pressent : la paix, le pain et la terre.

Octobre 1917 se présente alors comme un soulèvement populaire organisé de façon déterminante par le parti communiste. Serge fait l’éloge des capacités de stratèges de ses dirigeants, Lénine en tête. Il insiste ainsi sur le caractère méthodique de l’insurrection de Petrograd, contrairement à celle de Moscou, spontanée mais moins efficace.

Aux origines de la « terreur rouge »
Selon Serge, la guerre civile est plus terrible qu’une guerre entre Etats, puisque dans une lutte classe contre classe, il n’y a plus d’éthique partagée : libre cours est alors laissé à la brutalité des possédants. Dans cette optique, tout comme la terreur née de la Révolution française, la « terreur rouge » est une réaction à l’agression contre-révolutionnaire et étrangère. L’Armée rouge que constitue Trotski répond également à cette attaque et au manque de loyauté des officiers de l’armée russe.

Il en irait de même pour les mesures de collectivisation, en particulier dans les campagnes : elles jailliraient d’initiatives de la base, en réponse aux problèmes de ravitaillement causé par la contre-offensive blanche. A en croire Serge, les bolchéviques auraient souhaité faire preuve de davantage de prudence et avancer progressivement. Plus largement, c’est la guerre civile allumée et alimentée par les alliés qui forcerait les bolchéviques à alourdir les mesures coercitives, que cela soit dans le domaine politique comme économique : « Le prétendu “communisme de guerre” était un essai d’organisation de la société socialiste tenté dans les conditions les plus difficiles. » Pour autant, d’après Serge, « La terreur rouge [qu’il évalue à 12 733 exécutions sur 1918–1920] a peut-être versé moins de sang en quatre années de révolutions qu’il n’en a coulé au cours de certaines journées de la bataille de Verdun… », sans compter, ajoute-il, les victimes engendrées par la terreur constante utilisée par les possédants comme moyen de domination au cours de l’histoire.

Lueurs à l’Ouest
Inscrite dans l’histoire de la Première Guerre mondiale, la révolution russe est une affaire internationale, autant dans les interventions étrangères qu’elle suscite que dans les espoirs que les révolutionnaires placent dans le prolétariat ouest-européen. Fin 1918, les regards des bolchéviques se tournent vers l’Allemagne. Ils sont prêts à aider les révolutionnaires allemands, dans l’espoir d’une propagation à la France et in fine au monde entier. La répression par l’armée, avec l’aval du pouvoir social-démocrate, des Spartakistes met rapidement fin à leurs espoirs. En parallèle, l’étau international se resserre sur la Russie avec la mise en place d’un blocus aux conséquences drastiques.

Serge achève son récit en brossant un tableau de la vie sociale et culturelle des premiers moments du communisme et jauge l’adhésion de la société à la révolution. Si les ouvriers suivent le mouvement, celle-ci suscite l’hostilité de la bourgeoisie, des classes moyennes et des gros paysans.

Cette édition de L’An I comprend également un récit d’événements dont Serge a été le témoin, et où il se révèle meilleur chroniqueur qu’historien. Enfin, dans un texte en date de 1947 , écrit par Serge alors que celui-ci est exilé au Mexique, celui-ci revient sur le développement de l’URSS en tant qu’Etat totalitaire dans les décennies qui ont suivi la révolution d’octobre. Il réfute la thèse de la continuité logique entre marxisme et dictature, retournant l’accusation en pointant les dérives du christianisme, du libéralisme ou encore du conservatisme : « Tout événement est à la fois définitif et transitoire. Il se prolonge dans le temps sous des aspects souvent imprévisibles. » A cette occasion, il reconnaît plusieurs erreurs commises par le régime, notamment l’arbitraire de la répression de la Tchéka, mais il insiste surtout sur le détournement de son cours par Staline. Pour autant, il souhaite préserver la leçon de l’économie planifiée en l’articulant avec une exigence de démocratie : il préfère alors parler d’une conception « socialiste », voire « socialisante ».

Une histoire militante
Victor Serge revendique l’aspect politique de son récit tout en s’efforçant de respecter certaines règles de la méthode historique. Ainsi, il juge illusoire l’impartialité de l’historien et écrit clairement dans la perspective de révolutions à venir. Pour autant, il s’engage dans une démarche historique sincère et ambitionne d’offrir la première synthèse documentée sur la période. Ce faisant, il mentionne ses nombreuses sources, se montre désireux d’amender et d’actualiser à terme son récit, déjà très détaillé. Le style, à ses débuts, est quelque fois télégraphique avant de progresser vers une forme lyrique. Il livre ainsi des pages vivantes sur la négociation de la paix de Brest-Litovsk ou des portraits réussis des grandes figures de la révolution, galerie où Staline brille par son absence.

Serge est parfois critique du cours pris par les événements ; il sympathise néanmoins avec l’origine et l’intention de cette expérience. Il n’hésite pas à parler de « mansuétude » à propos des communistes qui, à leurs débuts, n’auraient pas assez réprimés leurs adversaires, qui eux ne s’en privaient pas ; ou encore à justifier l’interdiction de la liberté de presse par Lénine au motif que les journaux d’opposition sont de toute façon la propriété des banques. Il va jusqu’à affirmer que les exactions du parti communiste ne sont imputables qu’à de faux communistes. Lénine, mais aussi Trotski, apparaissent comme les deux héros de ce récit, le premier étant considéré comme infaillible.

Sans surprise, la référence aux épisodes de la Révolution française est présente, tout comme, en creux, l’enjeu propre à toute révolution : quand doit-elle s’arrêter ? Ainsi, Serge offre un aperçu des divisions et des débats internes à la fois parmi les différents acteurs de la révolution (mencheviks, socialistes-révolutionnaires de gauche et de droite) et chez les bolchéviques (entre partisans de la paix ou de la continuation du conflit à l’échelle mondiale).

Il livre ainsi un récit partisan, par moments simpliste, mais qui rappelle l’enthousiasme suscité par la révolution russe chez des croyants sincères en l’idéal communiste, avant que les monstruosités et l’échec de l’expérience soviétique ne recouvrent le rêve d’un monde meilleur qui l’a animée. Ainsi, dans son « Avant-propos » à l’édition de 1938, Serge constate que la plupart des révolutionnaires de 1917 qui constituaient les principaux personnages de son récit ont désormais été éliminés par Staline, comme en témoignent les notes de bas de page de cette édition. Pour autant, Victor Serge ne perd pas l’espoir que cette expérience de collectivisation puisse un jour redevenir profitable pour le peuple.

Benjamin Caraco
Nonfiction.fr , 12 janvier 2018
Réalisation : William Dodé