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Le Chemin vers le bas
Considérations d’un révolutionnaire allemand sur une grande époque (1900-1950)

Titre original : Der Weg nach unten. Aufzeichnungen aus einer grossen Zeit (Nautilus Verlag-Lutz Schulenburg, 1981, 1999)
Traduit de l’allemand par Pierre Gallissaires – Deuxième édition revue et augmentée

Parution : 16/03/2007
ISBN : 9782748900460
Format papier : 560 pages (12 x 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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Qui veut comprendre l’échec de la révolution allemande et la décennie qui a précédé la Seconde Guerre mondiale ne peut ignorer les faits. Ils permettent de comprendre comment a pu s’étendre, à la manière d’un ulcère cancéreux, l’épouvantable sentiment de vide auquel étaient en proie tous ceux qui croyaient pouvoir encore s’appuyer sur quelque chose, ne fût-ce que le souvenir de leur existence politique. Si, après un tremblement de terre, les survivants conservent quelque espoir de voir le soleil réapparaître un jour à l’horizon, ceux d’entre nous qui allèrent au tapis, furent rejetés ou choisirent de prendre la fuite n’avaient, eux, plus rien à attendre. La vie continuait en surface, mais l’épanouissement, qui fonde la prétention individuelle à l’existence, s’était brutalement arrêté. Ainsi s’expliquent l’apathie, l’indifférence et la montée du cynisme. S’il se passait encore quelque chose, on ne le voyait plus qu’à travers une épaisse cloison de verre…

Franz Jung

Successivement poète, romancier, journaliste, soldat, dramaturge, agent d’assurance, délégué KAPD auprès du Komintern, Franz Jung (1888–1963) n’a jamais séparé la révolte artistique de la révolution sociale. Quand de nouvelles générations voudront « repartir à l’assaut du ciel », elles devront notamment s’approprier l’expérience de ces avant-gardes esthétiques et politiques allemandes dont Jung fut un acteur et un témoin de premier plan. De ses œuvres complètes, qui ne comptent pas moins de quatorze volumes, seule cette autobiographie (publiée par Ludd en 1993 sous le titre Le Scarabée-Torpille) est aujourd’hui disponible en France.

Les livres de Franz Jung chez Agone

Dossier de presse
Stéphane Beau
Le cahier critique
Vingtième siècle , avril 2008
Arlette Grumo
A contretemps n°29, janvier 2008
HF
Courant alternatif n°173, octobre 2007
P. L.
Revue ADEN - Paul Nizan et les Années Trente n°6, octobre 2007
Nicolas Benies
L'US mag, 15/09/2007, n°656
Offensive n°16, septembre 2007
Guillaume Davranche
Alternative Libertaire, septembre 2007
Daniel Weyssow
Bulletin de la dondation Auschwitz, juillet-septembre 2007
G. U.
Dissidences, août 2007
Paco
Le mague, 08/08/2007
François Roux
Le Monde libertaire, avril 2007
Pierre Deshusses
Le Monde des livres, 06/08/1993
Une époque pleine de violence et d'espoir

Quelle époque fascinante que ces quelques décennies qui s’étendent, en Allemagne, des années précédant la première guerre mondiale à la montée hégémonique du nazisme dans les années 1930. Époque increvable où Berlin aurait pu devenir le centre intellectuel et culturel du monde, où les idées les plus folles se mêlaient aux utopies les plus douces, où les idées les plus modernes, les plus émancipatrices côtoyaient les pensées les plus conservatrices et les plus réactionnaires.
Le monde le plus beau aurait pu surgir de cette bouillonnante marmite, et c’est le pire qui est survenu : Hitler, la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, le mur de Berlin, la guerre froide…
Pourquoi le monde a-t-il choisi la soie de Fborreur, de la haine et de la folie ? Cette question restera certainement à jamais insoluble. La lecture du Chemin vers le bas nous apporte néanmoins quelques pistes de réflexion intéressantes. Franz Jung a très tôt choisi son camp : la révolte. Révolte contre sa famille, contre le système, contre les lois, contre la morale.Sa vie, sur laquelle il jette un regard sans concessions, est placée sous le double signe de l’errance et de la rupture : mari instable, père absent, écrivain intermittent, homme d’affaire, éditeur, il semble voler au-dessus de sa vie sans jamais y adhérer pleinement : « Je ne fut en effet pas long à remarquer que je m’étais pas mis en route pour me façonner à la société mais pour en être écarté. » (p. 38)
Cette révolte l’entraîne très tôt à rejoindre les rangs des spartakistes, puis, au fil des événements, à se rapprocher de la Russie où il s’exile quelque temps et où il prend en charge plusieurs entreprises industrielles qu’il a pour mission de remettre sur pieds. L’absurdité et la rigidité du système soviétique, qui réduisent la plupart du temps ses efforts à néant, le plongent dans une période de doute intense dont il ne se remettra jamais vraiment : « C’est le besoin instinctif d’édifier la société, de renouveler et d’approfondir constamment la cohésion sociale qui anime l’individu et non pas le déluge de mots des théories, articles de foi et directives qu’il doit apprendre par cœur. Je peux le dévoiler à messieurs les dirigeants : l’individu crache sur ce fatras. (p. 159) Son dégoût est tel qu’il en arrive même à penser que « l’individu doit être compte, biologiquement parlant, au nombre des êtres vivants parasitaires » (p. 438).
Au-delà de ses souvenirs et des aléas de sa propre vie, Jung nous redessine toute une époque pleine de violence et d’espoir, une époque de meurtres officiels (guerres, répressions de révoltes) et de brouilles révolutionnaires. Il nous rappelle que jamais, entre 1914 et la montée du nazisme, le climat de violence n’est retombé d’un degré.
« On fait grand bruit autour de Hitler et de ses contemporains, mais les racines remontent à ces années dont je parle ! La graine, en levant, a pris des proportions gigantesques… Ce qui n’a rien d’étonnant si l’on songe au climat qui régnait alors en Allemagne. » (p. 126)
Bref, encore un très bon livre proposé par les pertinentes éditions Agone dont le catalogue ne cesse de s’enrichir.

Stéphane Beau
Le cahier critique
Considérations d'un révolutionnaire allemand
Signalons la réédition de l’autobiographie pessimiste de Franz Jung (1888-1963), écrivain et journaliste engagé, publiée en Allemagne en 1981 et en France en 1993. Membre de la bohême littéraire de l’immédiat avant-guerre, déserteur et collaborateur de multiples revues avant-gardistes, dont Die Aktion, associant étroitement révolte artistique et révolution sociale, l’auteur était prédisposé à jouer un rôle lors de la révolution de, 1918. Son récit des « années rouges » (1918-1922) constitue ainsi le cœur de son autobiographie. Acteur le 9 novembre 1918 à Berlin d’une révolution sans coup de feu (il occupe avec des soldats désœuvrés l’agence télégraphique officielle Wolff, avant de se faire expulser par les émissaires du nouveau gouvernement social-démocrate), il exprime le soir même dans une réunion politique son écœurement devant cette « révolution mensongère et falsifiée qui empêche qu’éclate la véritable » et sa désillusion face à la masse qui devrait « prendre son destin en main au lieu de l’abandonner aux prostitués de la politique ». Franz Jung était membre du Spartakus puis du parti communiste ouvrier allemand (KAPD), fondé le 4 avril 1920 à la suite d’une scission du parti communiste allemand (KPD) pris en main par les Soviétiques. Il relate en particulier son voyage extraordinaire à Moscou comme émissaire de ce parti, caché dans une caisse d’un navire de Hambourg qu’il détourne, pour rencontrer les membres du Komintern, avant de rompre définitivement avec eux en août 1921. Si on peut regretter que cette autobiographie ne soit pas précédée d’une introduction présentant son auteur, il faut en revanche saluer les outils de travail livrés en annexe (une chronologie des avant-gardes politiques et esthétiques, un glossaire détaillé des personnes et des revues, et plusieurs index pour les journaux, les organisations et les cafés, cabarets et théâtres) permettant un tant soit peu de se repérer dans ce foisonnement politique et culturel.

Vingtième Siècle signale, Vingtième siècle 2008/2, N° 98, p. 220.
Vingtième siècle , avril 2008
Le théorème du scarabée-torpille

Dans son bestiaire de prédilection, Franz Jung accorde sa préférence au scarabée-torpille, cet insecte non répertorié dont la principale caractéristique est de « voler jusqu’à son but, puis de tomber ». Tel un entomologiste – et de manière assez inattendue dans un ouvrage où les cafards n’abondent que sous forme humaine –, Jung s’attache, trois pages durant, à nous entretenir de la bestiole, avant de conclure : « Je connais ce vol, je l’ai fait d’innombrables fois moi-même, de jour comme de nuit. Et la fin a toujours été la même : le choc, la chute, la reptation sur le sol et le retour au point de départ, au point d’envol… » C’est sous ce titre ”Le Scarabée-Torpille” qu’avait paru, chez Ludd, en 1993, la première édition en langue française de cette captivante chronique d’un révolutionnaire allemand confronté aux illusions et aux mensonges d’un siècle qui n’en fut pas avare. Sous son titre d’origine ”Le Chemin vers le bas”, Le Scarabée-Torpille, épuisé depuis longtemps, reprend aujourd’hui son envol dans la même excellente traduction de Pierre Gallissaires et dans une édition fortement augmentée1.

Franz Jung (1888–1963) fut sans doute un personnage hors du commun, tour à tour convulsif et réflexif, détonant et retenu, propulsé vers l’avant et tiré vers l’arrière. Comme si, porté par les feux (de joie) d’une époque où s’inventaient mille manières d’en exercer, en actes, la critique – la psychanalyse, les avant-gardes littéraires et artistiques, le bolchevisme –, il avait souhaité en éprouver l’incandescence tout en refusant d’y perdre la raison. Ce mouvement – d’envol et de chute – est au cœur de son récit, infiniment répété. « Le souvenir, écrit-il magnifiquement, c’est ce qui s’est déposé et déjà incrusté, ce qui a grandi en vous comme une entaille, cerne après cerne, au long des années. » Quand il revient, ce souvenir, quand il s’impose, quand il exige qu’on s’y replonge, la question qu’il suscite est toujours la même : quel sens tout cela a-t-il eu ? Pour Jung, ce sens, seule l’écriture peut le révéler. À l’heure des comptes. Comme un dernier battement d’ailes avant la chute finale.

C’est à la fin des années 1950, alors qu’il est installé aux États-Unis, que Jung entreprend la rédaction de cette autobiographie. Il le fait avec suffisamment de distance sur l’événement et sur lui-même pour éviter les pièges du genre. Au point que certains, perplexes devant tant de sobriété et de détachement, lui reprocheront son penchant pour l’auto-dénigrement. Comme si le refus du lyrisme nuisait au récit de ces « années rouges », dont le culte continue, en ces temps d’infortune, d’attiser le mythe révolutionnaire. Jung, il est vrai, ne joue pas le jeu de l’émotion, ni aucun autre d’ailleurs, il s’en tient à réactiver, « quel que soit son éloignement » dans sa mémoire, « ce qui est resté présent », « fourvoiements » compris, en indiquant bien que cela ne l’« amuse guère », pas plus que ne l’amusent les « regrets faciles » du témoin ou la prédisposition classificatrice de l’historien. On pourra y voir une forme de pose, mais on passera à côté de l’essentiel : cette façon de dire sans pathos, cette manière de tenir le « vécu personnel » à bonne distance de l’émotion pour qu’il gagne « en intérêt, en couleur, en ironie et… en ambiguïté morale ». De ce point de vue-là, Jung est un maître.

Tout commence à Neisse, une ville de garnison de Silésie. Jung y naît, en 1888, d’une mère modiste et d’un père admirateur de Nietzsche et exerçant le noble métier de maître horloger. De ce temps étrange de l’enfance, Jung ne garde que peu de souvenirs, comme s’il l’avait subi, entre désespoir et indifférence. « Pour les parents, écrit-il sobrement, l’enfant est un membre de la famille et, en tant que tel, il appartient à ce réceptacle de la vie qu’est un foyer. Simple élément, il peut être placé ici ou là et dirigé à l’avenant : c’est ce qu’on appelle, pour l’essentiel, l’éducation. » Ces parents, il dit ne les avoir « pas compris ». Et c’est à peu près tout ce qu’il en dit. Ponctuant le poids des jours – « ce que nous nommons habituellement le bonheur, dans notre pauvre langage » – suintent quelques blessures secrètes et affleure le sentiment tenace d’une relégation.

Ses études le conduisent à Leipzig, à Breslau et à Iéna. Il s’essaye au droit, à l’art, à l’histoire des religions, à l’économie et à la musique. Surdoué mais inadapté, Jung en tire quelques minuscules gloires, un certain épanouissement intérieur et un fort goût de la contradiction. « Le rythme, écrit-il, c’est la vie même ». La sienne prend bientôt des allures débordées. En 1911, il s’installe à Munich, où il termine un doctorat d’économie tout en s’essayant à la littérature et commence à fréquenter la bohème littéraire et artistique locale, dont le café Stéphanie fait office de quartier général. Là, il se lie d’amitié avec le poète anarchiste Erich Mühsam, le dessinateur Henry Bing et surtout le psychanalyste libertaire Otto Gross, qui deviendra son intime. « La bohème artistique, écrit-il, avait déjà été aspirée par les remous de la crise générale de la société qui caractérisera tout le siècle, et c’est la psychanalyse freudienne qui a joué le rôle le plus important dans la critique sociale et la désagrégation du “bon vieux temps”. »

Précieuses sont les pages que Jung consacre à cette bohème munichoise. Il en explore les arcanes, tout en en pointant les faiblesses : les luttes intestines entre ses diverses coteries et l’esthétisme sans cause de certains de ses hérauts. Pour ce qui le concerne, c’est vers le groupe anarchiste Die Tat – fondé par Mühsam et fédéré au Sozialistischer Bund de Gustav Landauer – que le portent ses sympathies. Il y fréquente des artistes – comme le peintre Georg Schrimpf – et des écrivains – comme Oskar Maria Graf et Karl Otten –, mais aussi des prolétaires. Ces anarchistes, dont il est sans en être, Jung les trouve « animés du désir nostalgique d’une morale qui guiderait l’individu et l’humanité tout entière ». « Naïfs et modestes », ils n’en demeurent pas moins, à ses yeux, des « gens merveilleux », ce qui, dans la froideur de sa prose, signe un authentique compliment. De cette époque datent la publication de son premier livre, Das Trottelbuch2, et sa collaboration à Der Sturm et à Die Aktion.

En 1913, Jung se retrouve à Berlin, où il va s’illustrer dans la campagne pour la libération de son ami Otto Gross, expulsé vers l’Autriche, puis interné, à la suite d’une dénonciation par son juge d’instruction de père comme psychopathe dangereux. À cette occasion, Jung s’exerce, avec talent et constance, à la riposte. Cette campagne – que Jung considère comme un « tournant » dans sa vie – conduit, en mai 1914, à la mise en liberté de son ami3. Quelques mois plus tard, c’est la guerre. Jung, qui traverse une crise sentimentale aiguë, rejoint la garnison de Spandau. En décembre, il déserte et, juste retour des choses, demande à son ami Gross, qui réside en Autriche, de le planquer. Ce qu’il fait. Comme il fera le nécessaire quand, expulsé puis interné à l’asile de Berlin-Wittenau, Jung aura besoin de son expertise psychiatrique pour en être libéré.

Sur ce temps de la grande boucherie, c’est une fois de plus la retenue qui prime. Là encore, là surtout, l’amateur d’envolées lyriques en sera pour ses frais. « Notre existence, écrit Jung, avait de plus en plus le caractère d’une double vie. » D’un côté, la guerre – « comme en marge » – et les affaires plutôt florissantes qu’elle génère – et qui lui permettent de devenir rédacteur en chef de l’Industrie Kurier ; de l’autre, une activité intense d’écriture, de collaborations diverses au mouvement internationaliste et d’édition de la revue Die Freie Strasse. Avec, de surcroît, la certitude, intimement vécue, « d’être devenu adulte, après le feu d’artifice des années précédentes ».

Ce qui fait, bien sûr, le sel de ce livre, c’est sa valeur extraordinairement documentaire sur ces « années rouges » (1918–1922) qui concentrèrent, en une courte unité de temps, la force du rêve révolutionnaire et son irrémédiable déclin.

Toute rupture révolutionnaire, nous dit Jung, relève d’un « mécanisme organique ». Elle vient « de l’intérieur ». « Ce n’est pas seulement de la rage et de la haine – que l’on pourrait encore dominer –, c’est la panique, la panique intérieure inhérente à l’existence, immanente à chaque individu, qui peut être longtemps contenue mais qui un jour s’épanouit et rompt toutes les digues. » « Et chacun sait, ajoute-t-il, le bien que cela fait. » Cette rupture qui, en Allemagne, va ouvrir la voie à la République, mais aussi à la révolution des conseils ouvriers, Jung la voit venir. Elle se profile dans l’accroissement soudain du nombre de déserteurs, dans l’éclosion spartakiste, dans la sécession esthétique du mouvement Dada – auquel il participe. Attisée par le souffle d’octobre, elle attend son heure pour occuper la rue. Pour Jung, elle sonne le 9 novembre 1918, à Berlin, quand il prend naturellement la tête d’un cortège d’insurgés occupant l’agence télégraphique Wolff. Ce fait d’arme, il le raconte sans passion, comme le reste, déjà tout occupé à voir son envers, « l’autre face de la révolution, ce courant de fond qui se transforme si facilement en contre-courant ». Car, pour lui, il fait peu de doute que c’est là que s’est nouée la suite tragique de l’histoire. L’effondrement rapide d’une révolution hasardeuse – qui ne troubla jamais sérieusement l’ordre, nous dit-il, à l’exception du « court épisode de la République des conseils de Munich » – ouvrit la voie à la germination de l’ignoble. « Ce sont les ultimes tressaillements de cette révolution, insiste-t-il, qui ont amené Hitler au pouvoir. » Qui lui donnerait tort ?

Au sortir du maelström, Jung est membre d’un KPD déjà perclus de discipline et vérolé de bureaucrates. Il n’y reste que le temps de le quitter pour rejoindre le KAPD[4], sa dissidence. « Pour des centaines de milliers de gens, qui auraient eu un rôle important à jouer, écrit-il, la Russie a représenté le modèle et l’idéal d’une foi fanatique. » Quand, après en avoir débattu beaucoup, le KAPD décide d’y envoyer une délégation pour juger en connaissance de cause des avancées du socialisme, Jung se porte volontaire. Accompagné de Jan Appel et de Hermann Knüfken, il débarque à Moursmank, le 1er mai 1920, après avoir détourné un chalutier en mer Baltique.

L’expérience soviétique de Jung n’aura pas le charme de la brièveté. Il y fera deux longs séjours : le premier de six mois, en 1920 ; le second de deux bonnes années, entre 1921 et 1923. Assez longs, en tout cas, pour se faire une idée précise de la vie des prolétaires dans la « patrie des hommes » sous férule bolchevique. Ses premières impressions sont, à vrai dire, mitigées. Débordant du bonheur simple d’ « être là » et de « participer », son premier séjour se borne à l’observation, ce qui ne l’empêche pas de constater que « la masse tant célébrée des ouvriers, des paysans et des soldats, armée de sa conscience de classe, n’existe que dans l’imaginaire politique ». Son second séjour, en revanche, est d’une autre nature. « La tâche qui m’attendait, écrit-il, consistait à prendre pied en Russie et à m’y intégrer au peuple russe et au processus d’édification sociale. » Il ne sera pas déçu…

Les quelque cinquante pages de cette autobiographie que Jung consacre à son immersion en Terra Sovietica foisonnent de détails sur sa chaotique administration par le Parti bolchevik. Tour à tour employé au service de presse du Komintern, chargé de mission au Secours ouvrier international, responsable d’une usine d’allumettes à Tchudovo (Novgorod), puis de l’usine métallurgique Ressora (Petrograd), Jung – qui est, insistons sur ce point, du bon côté du manche, celui des nouveaux maîtres – se trouve aux premières loges pour assister aux intrigues des petits chefs du parti, mesurer leur arbitraire et saisir l’immense apathie qui s’est emparée des prolétaires. Ce « régime léniniste finissant » auquel il est venu prêter concours, Jung en perçoit vite la perverse et parasitaire logique bureaucratique. À terme, puisque rien ne marche, il faut bien trouver des coupables d’une telle incurie. C’est encore le rôle du Parti et de sa machine à terreur : la victime expiatoire est toujours au coin de la rue, il s’agit de la débusquer, de l’accabler de tous les maux, de la liquider et de passer au point suivant de l’ordre du jour. Quand Jung sent que son tour est venu, il ne fait ni une ni deux. Au pays du grand mensonge, la désertion est l’avenir de l’homme. C’est en détournant un bateau qu’il était entré au pays des Soviets, c’est à fond de cale qu’il le quitte, en fuyard. « C’était la fin d’un long voyage, écrit-il. Un retour à la maison… ou plutôt à ma case de départ. »

À l’instant du doute, et quand, de surcroît, le moteur de l’histoire tourne à vide, Jung ne connaît de remède que dans la solitude. Il se terre et plonge en lui-même. « Jusqu’à la désagrégation », note-t-il, avant d’ajouter : « Certains, qui me regardaient peut-être encore avec quelque bienveillance mais n’auraient pas osé intervenir pour m’aider, décrivent aujourd’hui mon état en disant que les démons avaient pris possession de moi. » Noyé dans les vapeurs d’alcool, il cherche une issue à sa chute. Une fois de plus, il la trouvera du côté de la littérature, et plus précisément de l’écriture théâtrale, seule capable alors de transformer ses questions en cris. Deux de ses pièces – Der verlorene Sohn (Le Fils prodigue) et Arbeiter Thomas (Thomas, un travailleur) – ne tarderont pas à être montées par le très brechtien Erwin Piscator, pour qui Jung ne manifeste aucune sympathie et dont il précise, avec un évident sens de la perfidie, qu’il n’avait qu’un « seul admirateur sincère » : Joseph Goebbels.

Pour Jung, la période qui s’ouvre – les « années grises » (1923–1943) – débute dans l’ambivalence. Si le fond de l’air est lourd de menaces, il ne les perçoit qu’abstraitement, tout occupé qu’il est à remonter la pente. La représentation de ses pièces a tourné au fiasco. Il continue d’écrire, renoue avec l’avant-garde intellectuelle, crée une revue – Der Gegner (L’Opposant) –, fréquente Wilhelm Reich, mais n’envisage aucune nouvelle plongée en politique. « Chez moi, écrit-il, la résistance contre l’appareil des partis s’était amplifiée outre mesure, jusqu’à devenir un insupportable fardeau psychologique. Les colonnes du SPD et du KPD défilant au son des fifres, les poings brandis au cri de “Front rouge !” étaient des gestes vides ne parvenant pas à dissimuler la panique qui s’était emparée des partis socialistes. »

Très vite, cependant, Jung comprend que l’intérêt bien compris de l’Union soviétique conduira Staline à conclure une alliance avec Hitler. Il en perçoit les signes avant-coureurs, il en accumule les preuves, il en explique la logique. Sans convaincre quiconque, bien sûr. L’heure est bien à la panique et à la confusion. Sans vaciller, le KPD applique les consignes de Moscou qui font de l’ouvrier socialiste l’ennemi principal, avant de s’effondrer sans combat devant les nazis. Le 1er mai 1933, communistes et sociaux-démocrates manifestent ensemble, pour un dernier et hallucinant tour de piste, sous les drapeaux à croix gammée du futur Reich millénaire. « Parmi ceux qui défilaient, écrit Jung, un très grand nombre avaient la veille fait en secret, à leur bistrot habituel, leurs adieux au syndicat, au parti et au socialisme avec de la bière et du schnaps, et ils en ressentaient maintenant les effets. Grelottants de froid, les participants à la fête ne purent se retenir plus longtemps : ça leur coulait dans les pantalons et les bottes, au son des tambours et des flûtes, des chalumeaux et des flûtes à bec… Sieg Heil ! Heil Hitler ! » Le lendemain de ce sinistre 1er Mai, les syndicats libres sont interdits.

Entrant dans la clandestinité, Jung fonde alors, avec des anciens du KAPD, le groupe des Rote Kämpfer (Combattants rouges), qui sera démantelé par la Gestapo trois ans plus tard, en novembre 1936. Arrêté, il est libéré quelques mois plus tard. Le temps de la fuite est de nouveau venu. Son existence s’apparente désormais à l’errance des vaincus : Prague, Vienne, la Suisse, la Hongrie. D’étape en étape, il arpente ce « chemin vers le bas » qui mène de l’espoir terrassé au désarroi sans nom.

L’avant-dernière station de son parcours – celle qui précédera l’émigration définitive aux États-Unis – est italienne. « C’est là, écrit-il, entre Pise et Livourne, que je me suis familiarisé avec le scarabée-torpille : non seulement, je l’ai vu, mais j’ai aussi pu m’entendre avec lui. » C’est encore là qu’il s’est forgé son théorème, en forme de morale définitive. Une dernière fois, écoutons Jung : « Et le scarabée-torpille se remet à bouger… Bien que sérieusement touché, il soulève ses ailes. Il commence à se raidir et va derechef s’élever… malgré tout ! Personne ne peut l’en empêcher. Pas même vous. »

1 L’ouvrage est complété de plusieurs index (sept au total) et -– élaborés par Philippe Bour-rinet – d’une appréciable « Chronologie des avant-gardes politiques et esthétiques en Allemagne » et d’un fort « Glossaire des principaux noms de personnes, de publications et d’organisations ».

2 Dont l’édition française a paru, chez Ludd (Paris), en 1997, dans une traduction de Pierre Gallissaires, sous le titre Le Livre du crétin.

3 Jung consacrera un livre à l’affaire Otto Gross : Kameraden… ! Ein Roman, Heidelberg, Weissbach, 1914.

4 Né d’une scission du KPD (Parti communiste allemand), le KAPD (Parti communiste ou-vrier allemand), fondé le 4 avril 1920, comptera, au plus fort de son développement, 40 000 militants. Opposé à la stratégie dite du « parlementarisme révolutionnaire », mais aussi au syndicalisme réformiste et à la défense inconditionnelle des intérêts de l’État soviétique, le KAPD n’hésitera pas, au risque de la marginalisation, à rompre avec le Komintern, dès août 1921. Son histoire sera tissée de conflits internes et de scissions diverses.

Arlette Grumo
A contretemps n°29, janvier 2008

Fils d’horloger né en 1888 en Silésie, journaliste commercial, écrivain et anarchiste de luxe, bohême et dadaïste… Ainsi, en 1921, Franz Jung décrit l’homme de 33 ans qu’il entend abandonner derrière lui pour édifier une nouvelle société aux côtés des ouvriers et des paysans russes. Nommé directeur d’une usine d’allumettes à Novgorod, puis d’une entreprise métallurgique de Petrograd, il tente modifier l’état d’esprit d’« une décennie économique pendant laquelle toute initiative était punie et l’apathie la plus stupide – la foi qui prend tout au pied de la lettre – récompensée ». Cette tâche alliant le périlleux à l’impossible, l’expérience s’achève à la fin de 1923 par une fuite précipitée.
Bachelier surdoué mais inadapté aux absurdités sociales, capitalistes ou collectivistes, l’adolescent avait entamé des études de musique, d’économie, de droit et de religion, tout en travaillant pour la presse financière dès 1909. À Munich, deux ans plus tard, sa fréquentation de l’anarchiste Erich Muhsäm et du groupe radical « Tat » marque les débuts d’un militantisme qui le liera sa vie durant aux avant-gardes artistiques et révolutionnaires. Ses premiers écrits paraissent en 1912 dans Die Aktion, revue expressionniste représentative de la jeune littérature engagée. Volontaire en août 1914, Jung déserte en décembre de la même année. Il se cache en Autriche chez son ami, le psychiatre libertaire Otto Gross, est expulsé en Allemagne, emprisonné puis interné dans un asile d’aliénés avant d’être libéré grâce à une expertise psychiatrique du même Otto Gross. Il coédite alors Die Freie Strasse qui en appelle à un nouvel internationalisme contre la guerre. Ces « années rouges » (1918–1923) concentrent un élan de créativité qui oppose aux pulsions de mort de ce premier conflit mondial de subversives protestations de vie. À Berlin, en avril 1918, Jung cosigne le « Manifeste Dada », un mouvement parti en 1916 du cabaret Voltaire de Zurich. En écho à la révolution russe d’octobre 1917, des grèves ouvrières et des insurrections militaires amènent la destitution de Guillaume II et la fin de la guerre. Membre du parti communiste allemand (KPD) issu de la Ligue spartakiste, Jung participe aux conseils d’ouvriers et de soldats de Berlin. La contre-révolution venue, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht assassinés, Jung échappe aux tueries de la « semaine sanglante » en se cachant à Breslau. Le KPD discrédité par l’influence de Moscou, les groupes oppositionnels fondent le parti communiste ouvrier allemand (KAPD) en avril 1920. Délégué de ce parti auprès du Komintern, il détourne un chalutier en mer baltique avec deux camarades pour se rendre en URSS. L’année suivante, ses déboires dans ce pays le plongerons dans le désarroi et le silence. Revenu en Allemagne, il se réfugie dans la littérature : « Mes pièces sous l’effet d’une nécessité intérieure et de détresse psychique sont autant de questions que je poussais comme des cris. » À partir de 1927, sa collaboration avec le metteur en scène Erwin Piscator sur les pièces de Bertold Brecht se poursuit par l’adaptation de plusieurs de ses œuvres. Il fonde aussi la revue Der Gegner (L’Opposant) chez l’éditeur Deko-Verlag. Quasi jumelé avec la revue française Plans, ce journal favorise des projets communs sur le logement social entre le mouvement des constructeurs allemands et l’architecte Le Corbusier, alors épaulé par le conseiller économique des syndicats français, Francis Delaisi.
Pendant « les années grises » (1923–1943), les troupes du national-socialisme, émergées des ruines de la guerre de 1914–1918, manifestent une agressivité croissante. Les syndicats se voient supprimés au lendemain d’un hallucinant 1er mai 1933 où ils défilent avec les SA et les SS devant Hitler et le grand patronat. Contraint à la clandestinité, Jung appartient à l’organisation des Rote Kämpfer (Combattants rouges), composée d’anciens du KAPD, jusqu’à son arrestation par la Gestapo en 1936. Il réussit néanmoins à quitter l’Allemagne pour Prague, puis la Suisse et la Hongrie, avant d’être interné dans un camp italien où il est délivré par les vainqueurs en 1945.
L’auteur a voulu son récit sobre et détaché de ses « déchirements intérieurs et points de vue personnels ». Une valorisation des faits historiques qui met en relief des analyses et des événements occultés, tels la complicité des futurs alliés et la responsabilité des staliniens et des démocrates allemands dans la prise du pouvoir par les nazis. Le biographe souligne également la résistance isolée de nombreux citoyens et de petits groupes dont le plus grand nombre ignore encore les noms jusqu’à aujourd’hui. Ainsi des Rote Kämpfer ou des Deutschland-Berichte (Rapports sur l’Allemagne, dits bulletins verts), publiés par des socialistes réfugiés à Prague pour informer l’opinion publique internationale sur la situation intérieure en Allemagne. Des voix qui seront ignorées des « sauveurs de la démocratie » déjà peu soucieux des victimes des dictatures.
« L’expérience et l’histoire enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais tiré aucune leçon de l’histoire ni agi d’après celles qu’on aurait pu en tirer ». Cette constatation d’Hegel se vérifie à nouveau concernant les événements de 1939–1945. Aujourd’hui, un même enchaînement d’effets et de causes étend son ombre sur nos vies : une même inertie devant les catastrophes planétaires annoncées, une même impuissance ornée de résistances simulées, cachent la démission collective. Comme hier, utilisés et tiraillés entre des politiciens aux buts inavouables, la majorité cède au besoin d’obéissance. La manipulation des pulsions sécuritaires autorise toujours le sacrifice des libertés. Une veulerie qui justifie le jugement amer de Jung sur une société malade de son incapacité à discerner l’essentiel : « aujourd’hui l’individu doit être compté, biologiquement parlant, au nombre des êtres vivants parasitaires ».
Sur les quatorze volumes de ses œuvres parus en Allemagne, seul Le chemin vers le bas – paru en 1993 chez Ludd sous le titre, Le scarabée-torpille – se trouve disponible en France. À la fin du texte, une centaine de pages d’annexes propose une chronologie détaillée de la période et de la vie de Jung, un glossaire des principaux noms de personnes, de publications et d’organisations, ainsi que sept index différents, qui familiarisent le lecteur avec une histoire sociale et artistique d’outre-Rhin qui demeure peu connue.

HF
Courant alternatif n°173, octobre 2007

Au cœur de la mêlée : ce pourrait être un sous-titre de ce livre de souvenirs, s’il n’en comportait un déjà. Car le récit de Franz Jung, divisé en quatre grands chapitres qui suivent le fil chronologique, est riche en péripéties, fuites, combats et périodes de clandestinité. De personnages aussi, tant les milieux au sein duquel il vécut sont divers.
Passées les années d’enfance à Neisse, en Haute-Silésie, et celles de l’Université et des études plus ou moins avortées, Jung fait ses premières rencontres marquantes au sein de la Bohème munichoise et des milieux expressionnistes. Proche du psychanalyste Otto Grosss, il publie notamment ses premiers textes littéraires au sein des revues Aktion et Der Sturm (la tempête). Cette activité artistique, à l’avant-garde, reviendra régulièrement pendant cette période de sa vie. Il décrit ainsi son expérience du théatre, à la fois comme dramaturge et comme metteur en scène. Aucun de ses essais ne sera complètement abouti, et l’on retiendra notamment son jugement très féroce sur Erwin Piscator avec lequel il a plusieurs occasions de collaborer à la fin des années vingt.
Evidemment, une grande place est laissée dans le récit à l’action politique : en novembre 1918, dans l’Allemagne défaite, des révolutions éclatent à Munich et Berlin. Dans cette dernière ville, Jung se retrouve en première ligne et occupe le bureau d’une agence télégraphique. Il participera aux autres tentatives avortées qui jalonneront les années vingt. Mais l’expérience qui, à notre sens, fait de loin tout l’intérêt de cet ouvrage, se situe au cœur de l’U.R.S.S. Membre du K.A.P.D., fraction du Parti Communiste Allemand, qui se séparera de la troisième Internationale, Jung embarque clandestinement au printemps de 1920 dans un chalutier détourné vers le port Mourmansk une fois en haute mer. En U.R.S.S., il séjourne quelques semaines, mais il y retourne dès 1921 et y réside jusqu’à la fin de 1923. Sur place, il collabore avec le service de presse du Komintern, avec le Secours ouvrier international fondé par Willy Münzenberg (dont il dresse aussi un portrait sans concession). Surtout, il dirige successivement une usine d’allumettes puis de métallurgie. Le récit de ces mois passés fait vivre de l’intérieur le chaos économique et le processus de bureaucratisation qui sévissent alors en U.R.S.S. Le récit de Jung passe ensuite très vite sur les années de la montée du nazisme et se termine par l’évocation des années de guerre en Hongrie et, après la libération, en Italie.
Au final, même si on pourra reprocher à l’auteur une certaine complaisance dans le dénigrement (y compris l’auto-dénigrement), et quelques coquilles de l’éditeur, notamment dans les notices (le Katz auquel Jung référence n’est certainement pas Rudolf Katz mais Otto Katz, pendu après le procès de Slansky à Prague en 1951), l’ouvrage est le témoignage assez impressionnant d’une vie de combats et de chutes.

Revue ADEN. Paul Nizan et les années Trente, n° 6, 10/2007 (dossier thématique sur les “Féminisme et communisme”)
voir le site : http://paul.nizan.free.fr/ADEN.htm

P. L.
Revue ADEN - Paul Nizan et les Années Trente n°6, octobre 2007
Franz Jung a tout connu d’une époque de guerre et de révolutions. Il le raconte avec une distance étrange en fonction de son implication. Il réusit à donner la sensation au lecteur que son "je" est impersonnel. Une manière intéressante, novatrice de revisiter les grands évènements du siècle, à commencer par la révolution allemande de 1923 et de se plonger dans les mondes artistiques qu’il a beaucoup fréquentés. Il mêle révolte sociale et esthétique !
Nicolas Benies
L'US mag, 15/09/2007, n°656
Dans cette autobiographie, Franz Jung évoque sa jeunesse bohême au début du Xe siècle, puis les espoirs révolutionnaires à la fin de la guerre de 1914-1918, et enfin la catastrophe du nazisme et d’une seconde guerre mondiale encore plus barbare et meurtrière vingt ans plus tard. Il revient sur une période que chacun croit connaître tellement elle est ressassée d’une manière convenue, mais même les plus curieux auront la surprise d’apprendre beaucoup sur les avants-gardes esthétiques et politiques allemandes des années 1900-1930, sur les évènements de ces années terribles. Ainsi, le récit de cette manifestation du 1er mai 1933 éclaire les responsabilités de la social-démocratie et du stalinisme dans l’avènement du nazisme… Personnage fascinant, ce touche-à-tout génial qui fut successivement poète, romancier, journaliste, soldat, délégué du KAPD auprès du Komintern, directeur d’usine en URSS, dramaturge, agent d’assurance, est l’auteur d’une œuvre qui ne compte pas moins de quatorze volumes, alors que seul ce livre est disponible en France.
Offensive n°16, septembre 2007

Retour (très) critique du romancier Franz Jung sur les années rouge et brun en Allemagne, et voyage parmi les avant-gardes politiques et artistiques de l’époque.

C’est un livre difficile d’accès, qu’ont choisi de rééditer les éditions Agone. Paru une première fois sous le titre Le Scarabée-Torpille aux éditions Ned Ludd en 1993, Le Chemin vers le bas est une autobiographie du romancier allemand Franz Jung (1888–1963). Pourquoi publier l’autobiographie d’un auteur méconnu de ce côté-ci du Rhin, aucune de ses œuvres – hormis celle-ci – n’ayant jamais été traduite en français ? Sans doute parce que Franz Jung a également été un témoin de premier plan de certains épisodes de ces « années rouge et brun » (1918–1945) qu’Agone semble affectionner depuis la salutaire réédition de Secret et Violence de Georg K. Glaser. Si l’ouvrage est truffé de références obscures sur les avant-gardes artistiques de l’époque – l’éditeur a heureusement inséré un glossaire sans lequel cet aspect du livre aurait été parfaitement hermétique -, il contient également un témoignage non dénué d’intérêt sur les événements révolutionnaires de l’après-1918. Franz Jung a été militant – et a même participé à la direction – du Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPO), une scission de gauche du Parti communiste allemand (KPO) début 1920. Il en offre un point de vue volontairement parcellaire, assemblage d’anecdotes, de portraits, d’épisodes rocambolesques et de considérations générales sur les dynamiques révolutionnaires, l’être humain, ses espoirs et ses désillusions. Le tout sur un ton badin qui souvent laisse perplexe. Jung ayant voyagé et vécu en Russie soviétique, on en retiendra quelques passages attendus sur l’atmosphère kafkaïenne des congrès de la IIIe Internationale, et un témoignage saisissant sur l’épouvantable famine de 1921–1922 dans la région de la Volga. Selon Jung, des villages entiers s’étaient résignés à la mort et se désintéressaient de l’aide humanitaire qu’on leur convoyait. Les paysans restaient prostrés chez eux, une grande Bible ouverte sur la table, attendant, imperturbables, le jugement dernier.

Guillaume Davranche
Alternative Libertaire, septembre 2007
Une autobiographie remarquable et saisissante en raison de l’extraordinaire foisonnement d’événements auxquel l’auteur, né en Haute-Silésie prussienne en 1888, prit part. Ses premières considérations politiques s’inscrivent dans un premier temps dans ses poésies. Il exercera ensuite de nombreux métiers dont ceux de dramaturge, de journaliste et de gestionnaire d’entreprises. Témoin et acteur à part entière des événements qui secouèrent l’Allemagne et la Russie, Franz Jung nous entraîne dans les méandres d’une société qui, tout en se radicalisant, fait preuve d’une vitalité et d’une agitation exceptionnelle. Il nous fait ainsi découvrir, au milieu d’une foule de personnages, les fondateurs des avant-gardes artistiques (Dada) et révolutionnaires (la ligue Spartakus qui devint le parti communiste allemand (KPD)). En novembre 1918, les turbulences politiques en Allemagne, consécutivement à la Révolution bolchevique en Russie, vont grandissantes (Berlin est par exemple aux mains des conseils ouvriers). Délégué du parti communiste ouvrier allemand (le KAPD, une scission du KPD) auprès du Komintern, Franz Jung sera par la suite invité en Russie par les révolutionnaires pour y diriger une fabrique de boîtes. Confronté à un environnement dans lequel il n’arrive pas à s’insérer, il décide de s’enfuir et rentre, caché dans un bateau, en Allemagne. Où il luttera dans les années qui suivirent, dans la clandestinité, contre le nazisme. L’ouvrage comporte, en fin de volume, une chronologie détaillée des avant-gardes politiques & esthétiques en Allemagne courant de 1869 à 1963, date de la mort de Franz Jung, ainsi qu’un important glossaire reprenant les principaux noms de personnes, de publications & d’organisations cités. Un auteur de première importance qu’il convient de découvrir. Seul disponible à ce jour en français, l’œuvre complète de Franz Jung se compose de quatorze volumes.
Daniel Weyssow
Bulletin de la dondation Auschwitz, juillet-septembre 2007

Autant le dire tout de suite, la lecture de ce livre s’impose définitivement pour toute personne intéressée par le mouvement révolutionnaire de l’entre-deux-guerres européen. Publiée une première fois par les éditions Ludd sous le titre Le Scarabée-torpille en 1993, cette autobiographie est la seule publication disponible en français des œuvres complètes de l’auteur, qui comptent 14 volumes. Quel sera l’éditeur assez intrépide pour publier l’intégralité de cette œuvre ? En attendant, avec le soin qu’on leur connaît en matière éditoriale, Agone nous propose une nouvelle édition de ce livre majeur. On appréciera le fort travail accompli par l’éditeur qui offre plus de 100 pages de chronologie, de glossaire (une pure merveille) des noms de personnes, de publications et d’organisations, et de nombreux index permettant réellement de contextualiser l’œuvre pour le lecteur français. Franz Jung fait partie de cette avant-garde littéraire (la bohême artistique d’avant la Première Guerre mondiale, comptant notamment Erich Mühsam, Franz Pfemfert, Karl Otten, etc.) qui se radicalise durant la guerre, s’engage en politique au sortir de celle-ci à travers la révolution de novembre (écrasée par les sociaux-démocrates), devient un dirigeant de l’extrême gauche allemande (celle qui se retrouve dans le KAPD, le Parti communiste des ouvriers allemands) après avoir tâté du KPD, participe à la révolution russe en travaillant pour le Komintern, devient directeur d’une usine métallurgique à Petrograd. A la fin des années 1920, il revient dans une Allemagne où les nazis prennent leur premier élan. Journaliste économique, il continue à être actif au niveau politique tout en poursuivant ses activités littéraires. Il est emprisonné par les nazis après leur arrivée au pouvoir en janvier 1933. Libéré, il s’exile avant la guerre, rejoignant l’opposition en exil, puis se réfugie en Suisse. Revenu en Allemagne après la défaite des nazis, il poursuivra une activité journalistique économique avant de partir pour les Etats-Unis où il s’établit définitivement, obtenant la nationalité américaine. A la fin des années 50, Jung commencera la rédaction de son autobiographie. Traversant le destin tourmenté de cette Europe de la révolution, puis de son échec définitif, son récit captivera le lecteur, emporté par une écriture trépidante. Mêlant des aperçus sur les avant-gardes esthétiques et politiques de l’Allemagne de Weimar, ce roman-vrai se lit avec une fougue jamais démentie. Un grand, un très grand livre. Un témoignage capital.

www.dissidences.net

G. U.
Dissidences, août 2007

Les œuvres complètes de Franz Jung (1888–1963) comptent pas moins de quatorze volumes. Seule son autobiographie, Le Chemin vers le bas, rééditée par les éditions Agone, est disponible en français. En attendant la suite, dévorons le livre d’un témoin et d’un acteur capital qui a sans cesse mêlé révolte artistique et révolution sociale.

Editée une première fois en français chez Ludd, en 1993, sous le titre Le Scarabée-Torpille (Der Weg nach unten. Aufzeichnunger aus einer grossen Zeit en version originale), la copieuse autobiographie de Franz Jung nous offre une vertigineuse descente dans les milieux artistiques et politiques des années 1900 à 1950.

Survivant des deux guerres mondiales, des révolutions allemandes et russes, du nazisme, du stalinisme, l’auteur se compare au scarabée-torpille, un insecte coriace qui se dirige vers son but comme une torpille… « L’insecte prend son vol avec une lourdeur et une maladresse apparentes, on pourrait presque dire avec répugnance, puis la force motrice entrant en action, s’anime, s’élance et ne cesse plus d’accélérer à la rencontre de son objectif. » Sous le choc, le scarabée tombe à terre, blessé, sonné. Puis il revient à son point de départ en rampant et recommence. « Je connais ce vol, assure Jung. Je l’ai fait d’innombrables fois moi-même, de jour comme de nuit. Et la fin a toujours été la même : le choc, la chute, la reptation sur le sol et le retour au point de départ, au point d’envol. À grand peine et au prix de quels efforts à chaque fois… »

En 562 pages riches en détails, Le Chemin vers le bas est une succession de gamelles dramatiques, personnelles et collectives. Tour à tour poète, romancier (qui n’aime pas les livres), musicien, joueur, croisiériste bidon (lire les mésaventures de l’homme-cargo), journaliste, soldat, dramaturge, agent d’assurance, délégué du KAPD auprès du Komintern…, Jung explore les chemins qui l’ont conduit depuis les cimes de ses espérances jusqu’aux abîmes les plus désespérés. Les « fourvoiements de sa vie », il les raconte avec sincérité et honnêteté. « À dire vrai, cela ne m’amuse guère », confie-t-il tout de même.

Après avoir passé son baccalauréat, Jung fait des études de musique, puis d’économie, de droit, d’art et de religion. En 1911, à Munich, il fréquenta des anarchistes tels Erich Mühsam et Otto Gross (qui sera arrêté chez Jung en 1913). Franz participa également aux revues Die Aktion et Der Sturm.

À la veille de la guerre de 1914, Jung se retrouva dans une manifestation pacifiste organisée notamment par Rudolf Rocker, autre anarchiste. Arrêté par la police, Jung se fit copieusement engueuler par sa femme dans la foulée. « C’est ainsi que, plus ou moins mis à la porte, je fus l’une des premières victimes de cette guerre », assure Franz avec un humour grinçant.

Déserteur après avoir été blessé sur le front de l’Est, Franz Jung se réfugia en Autriche avant d’être renvoyé en Allemagne pour se retrouver enfermé dans une forteresse puis dans un asile d’aliénés de Berlin d’où il sera libéré grâce à l’intervention de son camarade psychiatre Otto Gross.

Pendant ce temps, l’Histoire gronde toujours. Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg fondent le Spartakusbund. Jung est pris dans le tourbillon du mouvement internationaliste. La révolution russe éclate en 1917. L’Allemagne est en ébullition. En janvier 1919, la Semaine sanglante frappe Berlin. Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht sont assassinés. Membre du Kommunistische partei deutschlands (KPD), Jung se range aux côtés des spartakistes. Il se ralliera au Kommunistische arbeiterpartei deutschlands (KAPD) avec les dissidents du KPD.

Et voici Jung, bombardé délégué du KAPD auprès du Komintern, arrivant à Mourmansk, un 1er mai, après avoir détourné un chalutier en mer Baltique… À Moscou, il rencontrera Lénine et tous les chefs du Komintern. Il fréquenta assez longtemps le nouveau pouvoir soviétique pour renifler la morgue des révolutionnaires professionnels. Il débusquera les magouilles, les intrigues calomnieuses, l’arbitraire. L’idéaliste Jung pourfend ceux qui ont « radicalement ruiné le prestige de la révolution russe ». Il poursuit : « Ils sont à l’origine d’un ulcère cancéreux, qui peut sans doute rester latent pour le moment, mais qui se réveillera un jour et infestera ce qui est le point le plus faible du mouvement ouvrier : une méfiance envers les personnes et les choses liées au principe de la lutte des classes. »

La bureaucratie soviétique prospérait et la famine ravageait le pays au début des années 20. Après avoir plaidé la cause socialiste en Irlande, en Ecosse et aux Pays-Bas, après avoir dirigé une fabrique d’allumettes et une usine de métallurgie, Franz quitta l’URSS, fin 1923, dans le coffre à ancre d’un cargo. Les maîtres du Kremlin cherchaient des coupables pour justifier leur faillite économique. Jung craignait d’être accusé de « sabotage »…

De retour dans son pays, sous le nom de Franz Larsz, Jung est tourmenté par de longs questionnements douloureux au sujet du Komintern qui a donné l’ordre au KPD de renoncer à son projet d’insurrection en Allemagne. Pendant ce temps, la crise donne des ailes à Hitler. À cette époque, malgré quelques réticences, Jung reprit contact avec l’avant-garde intellectuelle. Le metteur en scène Erwin Piscator adapta péniblement plusieurs pièces de l’auteur révolutionnaire. Jung et Piscator s’associèrent également pour mettre en scène des pièces de Bertold Brecht.

Franz n’était pas au bout de ses désillusions politiques. En 1929, sur ordre de Moscou, le KPD mena campagne contre les sociaux-démocrates allemands désignés comme « ennemi principal de la classe ouvrière ». Dès lors, comme pendant les grèves des transports de Berlin, en 1932, le KPD n’hésitera plus à s’associer au courant national-socialiste. Les nazis n’en demandaient pas tant. Jung cherchera longtemps une justification idéologique aux positions du KPD. En vain. « Des milliers et des milliers de gens sont morts à cause de la totale confusion de ses directives, des milliers et des milliers ont été jetés dans les camps de concentration », tonne-t-il. Sans compter les « camarades » qui s’engagèrent dans les SA, ceux qui devinrent kapos ou même gardiens dans les camps… Cruel constat.

Après l’incendie du Reichstag, en février 1933, Franz Jung entrera dans l’organisation clandestine des Rote Kämpfer. Il sera arrêté par la Gestapo en 1936. Libéré et réfugié en Suisse, Jung prit contact avec les membres de l’état major allemand hostile à Hitler. Suit une série de cavales pour échapper à des accusations d’espionnage économique, à une condamnation à mort, aux services secrets hongrois… Mais arrivé en Italie, via l’Autriche, Jung fut une nouvelle fois emprisonné, à Vérone, avant d’être interné au camp de concentration de Bolzano, d’où il sortira en juin 1945.

Dix ans plus tard, meurtri, notre homme obtint la citoyenneté américaine. C’est à New York qu’il commencera, en 1957, à écrire l’autobiographie d’un enfant de Nesse (Haute-Silésie), fils d’un horloger, qui fut très fier d’apprendre un jour que le frère de son grand-père, un certain capitaine von Döring, avait tenté d’assassiner Guillaume Ier en l’embrochant avec son épée. Une première historique contre un empereur prussien.

Au fil des chapitres, Franz Jung conte les tragédies traversées en assumant ses choix et leurs conséquences dans sa vie privée. « Je sais que nul autre que moi n’a organisé ma chute », reconnaît-il en ajoutant à la litanie des dégringolades politiques une vie familiale très chaotique. Au-delà de son bilan personnel, Jung décrit notamment la tragédie du mouvement ouvrier international trahi par le monstre soviétique qui a préféré pactiser avec les nazis en piétinant les cadavres de ses amis.

Le Chemin vers le bas est un témoignage indispensable pour comprendre le gâchis de ces années où le rouge-brun sévissait en Europe, pour comprendre comment nombre de militants ont pu prendre ce chemin vertigineux après l’enthousiasme révolutionnaire qui suivit 14–18. De solides annexes (chronologies, glossaire, index de noms, d’œuvres, de publications, d’organisations…) aident les lecteurs dans les méandres d’un récit parfois éprouvant. L’écho des claques politiques qui ont frappé Jung de plein fouet se fracasse toujours sur nous.

Franz jung est mort le 21 janvier 1963 à Stuttgart, deux ans après la construction du mur de Berlin. Après avoir connu bien des situations pathétiques et grotesques, des trahisons, des boucheries, des saloperies en tout genre, Jung, atterré par la connerie humaine, disait : « La société, dans laquelle notre naissance nous place, est malade. Elle manifeste tous les symptômes d’un empoisonnement aigu. Elle est malade, parce que les individus qui en font obligatoirement partie sont eux-mêmes malades, empoisonnés et porteurs de la contagion. »

À méditer si l’humanité voulait un jour marcher sur le chemin de la guérison, vers le haut, « à l’assaut du ciel ».

www.lemague.net

Paco
Le mague, 08/08/2007
Les fourvoiements d’une vie
Il aurait pu appeler son autobiographie « descente aux enfers », mais Franz Jung (1888-1963) ne se paye pas de mots. Le chemin vers le bas, c’est tout simplement l’itinéraire de sa vie, parti du haut de son idéal pour aboutir au tréfonds du désespoir.

Le vol du scarabée-torpille
Rescapé de deux guerres mondiales, deux révolutions et du nazisme, Franz Jung se compare au scarabée-torpille, cet insecte qui vole vers son but, se cogne, chute, rampe sur le sol, revient à son point de départ et recommence, inlassablement. Dans son récit, le pathétique verse souvent dans le grotesque. D’autant que Jung a choisi de dévoiler la pouilleuse vérité, sans fard et sans apprêts. Mon intention n’est pas de raconter seulement quelques aventures, ni même des aventures en général, dans un ouvrage qui rend plutôt compte des fourvoiements d’une vie. Il me reste néanmoins la tâche de justifier ces aventures, de sorte que je ne puis éviter de les énumérer à l’occasion. À dire vrai, cela ne m’amuse guère.
Le jeune Franz participe activement aux activités de l’avant-garde politique et artistique berlinoise lorsque le tourbillon de l’Histoire l’emporte tout à coup. À la veille de la mobilisation d’août 1914, alors qu’il rentre de manifester pour la paix, sa femme le flanque à la porte de chez lui et il devient ainsi l’une des premières victimes de cette guerre. Le ton est donné. Franz s’engage, est blessé, déserte, est repris, puis trimballé de prisons en hôpitaux psychiatriques. Il réussit enfin à prendre la tangente et fonde un journal économique pour gagner sa vie tout en participant activement au mouvement internationaliste. La guerre continue en marge de son existence, jusqu’à la défaite. Marins et soldats se mutinent, la révolution éclate. La confusion la plus totale règne à Berlin. On devine que Franz s’est improvisé leader. Il occupe quelques heures l’agence télégraphique officielle Wolff à la tête d’un cortège d’insurgés avant d’en être chassé par des soldats loyalistes. L’insurrection s’éteint puis reprend deux mois plus tard. Le gouvernement social-démocrate appelle à la rescousse l’armée et les corps francs pour mater le soulèvement spartakiste. Voici Franz, à présent membre du nouveau parti communiste (KPD), qui tente de persuader les émeutiers d’évacuer le quartier des journaux en passe d’être encerclé par la troupe. En vain. La foule des badauds s’amasse aux balcons et dans les bistrots pour profiter du spectacle.
La révolution écrasée au cours de la « semaine sanglante » de Berlin ressurgit à Brême, à Budapest, à Augsbourg, à Munich, chaque fois réprimée dans le sang. Après la mort de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le KPD s’est retrouvé rapidement noyauté et instumentalisé par le Komintern tout juste créé. Franz Jung a rejoint les scissionnistes du KAPD (1) qui l’envoient en Russie soviétique pour tenter de comprendre les mobiles des dirigeants bolcheviks et pour leur expliquer la situation allemande. Il embarque dans des conditions rocambolesques. À Moscou, Franz rencontre Lénine et tous les chefs du Komintern. Il constate la sclérose qui envahit déjà le nouveau pouvoir, la morgue des « révolutionnaires de profession », la nomenklatura qui s’installe. Mais il rencontre aussi son idéal. À Mourmansk d’abord, à peine débarqué, tandis que Russes et Allemands se rassemblent sous un hangar pour célébrer le 1er mai. À défaut de pouvoir converser avec leurs hôtes, les Russes chantent L’Internationale, Le Chant du drapeau rouge et beaucoup d’autres chants. Entre chacun d’eux, les commissaires prononçaient à tour de rôle un bref discours en guise de transition. Je ne sais combien d’heures s’écoulèrent ainsi mais ce fut le grand évènement de ma vie. C’était ce que j’avais cherché, ce vers quoi j’allais depuis mon enfance : la patrie, la patrie des hommes. Et chaque fois que, au cours des années suivantes, j’ai été confronté à la bassesse des hommes, à l’insondable méchanceté, à la perfidie et à la traîtrise qui sont dans le caractère des hommes - et aussi bien des hommes russes - je n’ai eu qu’à me remémorer ce 1er mai à Mourmansk pour retrouver mon équilibre… Une autre fois, sur le chemin du retour, il fait halte dans la cabane d’un pêcheur lapon. L’homme et sa femme se montrent pleins de déférence pour les étrangers venus de Russie. Plus tard, Franz apprend que le pêcheur, à la veille de la révolution, a convoyé Trotski de l’autre côté de la frontière. Ce souvenir était devenu le contenu de sa vie : la Russie soviétique, cette terre promise qui lui était inaccessible, mais que ces enfants, peut-être… Si ce pays est aujourd’hui si grand et si puissant, c’est aussi parce que l’énergie et la foi de ce pêcheur lapon du fjord de Jar, dans le Finnmark norvégien, ont pris une part, et non des moindres, à son édification.

Plus dure sera la chute
Franz a voué sa vie à la révolution soviétique : il voyage pour le Komintern en Écosse, en Irlande, aux Pays-Bas dont il est expulsé vers l’URSS. Une famine effroyable y sévit. La bureaucratie, elle, prospère. Franz dirige successivement une fabrique d’allumettes, puis une usine de métallurgie fine. Malgré la haine qu’il sent monter vers lui des ateliers, malgré les difficultés surhumaines de sa tâche, il est heureux. Il participe concrètement à l’édification de la société pour laquelle se battent ses camarades du monde entier. Mais les nouveaux maîtres ont besoin de trouver des coupables pour expliquer la faillite économique du pays. Les condamnations pour « sabotage » se multiplient. Franz se sent menacé, il craque sous la pression, s’enfuit, s’évade d’URSS fin 1923 dans le compartiment d’ancre d’un cargo.
De retour en Allemagne, il s’éloigne de la politique active tout en s’interrogeant sur la stratégie aberrante que le Komintern a imposée aux communistes allemands et sur les échecs répétés du mouvement révolutionnaire. Quarante ans plus tard, il accusera : […] la trahison et l’étouffement de la révolution allemande ont rendu possible la construction d’un empire mondial russe. Pourquoi ne l’avoue-t-on pas franchement aujourd’hui… alors qu’il n’y a plus de danger ? Mais pour l’heure, Franz ne réalise pas encore. Il n’est qu’au début du chemin.
Tandis qu’il renoue avec l’avant-garde intellectuelle, publie des essais, des pièces, crée des revues et rencontre Erwin Piscator, Kurt Weil, Bertold Brecht, Wilhelm Reich ou encore Harro Schulze-Boysen, la crise capitaliste déferle sur l’Allemagne et gonfle soudainement les voiles du navire hitlérien.
Staline craint par-dessus tout que la république de Weimar n’arrime l’Allemagne dans le camp des démocraties occidentales. Il pense avoir plus de chances de s’allier à Hitler et l’avenir montrera qu’il n’avait pas tort. Le KPD reçoit l’ordre de traiter le parti social-démocrate (SPD) comme son ennemi principal. L’application de cette consigne suicidaire propulse les nazis au seuil du pouvoir. Pétrifié, Franz comprend que l’impensable va se produire. Déjà les gens se détournent de lui car figurer parmi ses relations deviendra bientôt dangereux. Bien que représentant moins du tiers de l’électorat, Hitler est appelé à la Chancellerie par les conservateurs qui lui offrent les pleins pouvoirs. Le KPD, après avoir promis pendant des mois la guerre civile si les nazis s’emparaient de l’État, et fourni ainsi un argument électoral déterminant au NSDAP, s’effondre sans combat. La social-démocratie, parti et syndicats réunis, sombre quelques semaines plus tard, non sans avoir, dans une ultime tentative de conciliation avec les nouveaux maîtres de l’Allemagne, fait défiler les ouvriers sous les drapeaux à croix gammée, le 1er mai 1933.
Franz rejoint d’anciens camarades du KAPD dans l’organisation clandestine des Rote Kämpfer. Elle est démantelée par la Gestapo en novembre 1936. À sa sortie de prison il gagne Prague, Vienne, puis, la Suisse après l’Anschluss, et enfin la Hongrie en 1939. Il est arrêté, condamné à mort ; il s’enfuit, est de nouveau arrêté et s’enfuit encore. Mais le ressort est brisé ; il touche le fond et pense à mourir. Un jour qu’il s’expose volontairement au tir des sentinelles, un soldat de Vlassov (2) , un homme qui devrait être précisément son ennemi mortel, lui sauve la vie.

Un témoignage pour comprendre
Se retournant sur ces années rouge et brun, Franz Jung ne peut que constater l’immense gâchis auquel il a participé. Non, les Allemands n’étaient pas voués au nazisme. Oui, beaucoup d’entre eux ont attendu conseil et aide de ceux qui avaient vocation à les leur apporter, mais rien n’est venu. Le cynisme absolu du tyran soviétique pactisant avec le führer nazi sur les cadavres des militants communistes a laissé au cœur des derniers idéalistes un épouvantable sentiment de vide. Ni repentant, ni donneur de leçons, l’ancien militant du KAPD tente juste d’extraire ce qui peut l’être des décombres de son histoire. Par exemple : On commence aujourd’hui à comprendre qu’il faut accepter, bien plus, qu’on est obligé d’employer la force contre la guerre.
C’est toute la tragédie du mouvement ouvrier international que Franz Jung nous fait revivre : la colère née de la Grande boucherie, l’enthousiasme révolutionnaire, la trahison et le naufrage. Son style à fleur de peau que restitue si bien la traduction de Pierre Gallissaires accroche le lecteur dès les premières lignes. Les quelques cent pages consacrées par l’éditeur à la chronologie, aux index (pas moins de sept) et surtout au glossaire des noms propres, satisferont les érudits tout comme les lecteurs ordinaires qui se retrouveront ainsi sans peine dans le foisonnement politique et artistique de l’Allemagne de l’entre-deux guerres.
Il faut lire ce témoignage pour mieux comprendre comment tant de combattants révolutionnaires ont pu se fourvoyer dans le chemin vers le bas.


(1) Fondé le 4 avril 1920 par des dissidents du KPD, le KAPD (Parti communiste ouvrier allemand) refuse le « parlementarisme révolutionnaire », le syndicalisme réformiste et la politique panrusse des bolcheviks. Il compte environ 40 000 militants à ses débuts. En août 1921 le KAPD rompt avec la IIIe Internationale. Un an plus tard, épuisé par les scissions, le KAPD se retrouve marginalisé. En 1933 ses derniers militants rejoignent différents groupes qui survivront dans la résistance jusqu’en 1936 : le KAUD (Union communiste ouvrière d’Allemagne), les Rote Kämpfer (Combattants rouges), et la Kommunistische Räte-Union (Union communiste conseilliste).
(2) Général russe rallié aux nazis.
François Roux
Le Monde libertaire, avril 2007
Mémoires d'un touche-à-tout

La chronique de Franz Jung est un témoignage unique sur le grand chambardement de la première moitié du siècle.

Le Scarabée-Torpille (Der Weg nach unten) de Franz Jung. Traduit de l’allemand par Pierre Gallissaires, Editions Ludd, 612 pages, 260 F.

De lui on pourrait dire qu’il a tout vu, tout vécu. Successivement poète, romancier, anarchiste, soldat, dramaturge, agent d’assurance, correspondant du Komintern, Franz Jung donne pourtant l’impression d’être resté en marge, regardant toujours d’avantage le monde avec un détachement mêlé de résignation et un vrai étonnement: “Que je n’y ai pas jusqu’à présent laissé ma vie, que l’on ne m’aie pas purement et simplement assommé comme un chien galeux, n’y a-t-il pas là une sorte de miracle ?”
Franz Jung est né en 1888 à Neisse, en Haute Silésie, dans une ville de garnison qu’il quitte bien vite pour aller faire des études à Munich. Il y rencontre la bohème expressionniste et anarchiste. Collaborateur de la prestigieuse revue Die Aktion, il écrit des articles où la littérature est intimement liée à la politique. Il côtoie Kurt Hiller, Sternheim, les éditeurs Fischer et Rowohlt, Alfred Kerr, Else Laske-Schüler et d’autres qui, comme Trakl, se sont ensuite engagés dans la première guerre par idéalisme et ont été fauchés par la mitraille. Il nous raconte l’histoire de Fritz Klein dont le détachement avait revêtu l’uniforme anglais pour prendre les lignes ennemis à revers et qui fut abattu par l’artillerie d’un régiment saxon. “Depuis ce temps-là, il existe, dit-on, un profond fossé dans le domaine artistique entre Munich et la Saxe.” A Berlin il rencontre les animateurs du groupe dada. Entre les deux guerres, il côtoie Kurt Weil et Brecht. Agent d’une société commerciale, il finance certaines pièces de ce dernier et en écrit pour Piscator, à qui il consacre pourtant quelques pages cinglantes.
Son engagement littéraire n’a d’égal que son engagement politique. Envoyé à Moscou comme émissaire du KAPD, le parti communiste allemand, il rencontre Lénine. Directeur du Service Ouvrier International dont le bureau est à Berlin, il met sur pied un programme d’aide et de reconstruction. Rédacteur de la revue Der Gegner (L’Opposant) qui est associée à la revue française d’architecture Plan, dont l’animateur est Le Corbusier, il participe à l’élaboration d’un programme de construction sociale dans la banlieue de Paris, qui se heurte aux intérêts en place.

De tout cela il ne tire aucune gloire. Souvent mal à l’aise dans les mouvements littéraires qui lui reprochent son métier de correspondant boursier ou commercial, il découvre aussi à quel point les idéaux politiques son malmenés et dévoyés par des doctrinaires perfides et cyniques. Il est en première ligne pour assister aux luttes d’influence et aux magouilles en tous genres qui jettent chaque fois les projets d’entraide par-dessus bord. Il voit comment la direction soviétique du parti lâche la révolution allemande. Dans l’entre-deux guerres, il assiste à la collusion entre la Russie et l’Allemagne qui se réarme, au double-jeu de Churchill. “En assistant sans bouger aux provocations successives de Hitler, les soi-disant amis de la paix ont eux aussi provoqué la guerre par leur dérobades, même si elles n’étaient destinées qu’à rattraper leur retard dans le domaine de l’armement. On commence aujourd’hui à comprendre qu’il faut accepter, bien plus, qu’on est obligé d’employer la force contre la guerre.” Franz Jung est mort trop tôt – en 1963 – pour voir que les événements en Yougoslavie lui auraient aussi donné tort et que l’Europe n’a guère appris de l’histoire.

Pourtant jamais Jung ne se pose en donneur de leçons, en héros trop longtemps méconnu. Le temps l’a meurtri. L’une de ses rares fierté est d’avoir eu un ancêtre qui fut l’auteur du premier attentat de l’histoire contre un souverain et empereur prussien, Guillaume Ier. L’anarchiste veille. S’il déclare avoir rarement été aidé, écouté dans ses tentatives littéraires – ses œuvres complètes forment tout de même douze volumes chez Nautilus à Hambourg – il n’accuse personne. “J’ai provoqué moi-même mon isolement dans la société, alors que celle-ci ou sa copie – mon proche entourage – s’employait à m’accueillir et à m’assigner une place qui, peut-être eut été à ma convenance.”
Cette place, il l’a trouvé dans ce livre qu’il commence en 1958 aux Etats-Unis où il a émigré après la guerre, après avoir échappé aux camps de concentrations. Rien n’est perdu tant qu’on ne se tue pas ou qu’on n’est pas tué, tant qu’il reste en soi assez de force pour prendre son élan, tel le scarabée-torpille, insecte velu, têtu et maladroit, fragile et cuirassé, qui prend son vol vers un but incertain, avant de se cogner et de retomber à terre. “J’ai souvent pris ensuite le scarabée dans ma main… Et je sentais la chaleur de son corps détendu, la douceur de cette enveloppe de fourrure et comme une sorte de confiance entre moi et quelque chose qui n’appartient plus aux hommes tout autour.”
Je ne peux terminer sans attirer l’attention sur le travail du traducteur, Pierre Gallissaires, qui a su trouver le ton juste pour rendre la coloration et la respiration de cette chronique d’une grande époque.

Pierre Deshusses
Le Monde des livres, 06/08/1993
Réalisation : William Dodé