couverture
Les Prolos
Nouvelle édition. Première parution : 1973.
Préface de Philippe Olivera.
Cahier photo 16 pages.
Parution : 15/04/2016
ISBN : 9782748902822
Format papier : 248 pages (12x21)
19.00 € + port : 1.90 €

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« Le jeudi 5 mai, par une matinée de printemps, nous nous retrouvons à quinze mille métallos regroupés sur le terre-plein de Penhoët. Juché sur la plate-forme d’un wagon, je reste sidéré pendant quelques instants par l’impression de puissance que donnent quinze mille hommes rassemblés pour un motif commun, pour un combat vital. Ce potentiel de violence m’effraie un peu, bien que je me sente solidaire de mes camarades. Quinze mille mâles qui domptent la matière à longueur d’année, et se déclarent ouvertement prêts à pendre par les couilles le directeur et ses adjoints si ces derniers ne leur donnent pas les moyens de vivre décemment, cela me fait l’effet d’une douche glacée. D’autant plus que mes leçons de catéchisme sont toujours aussi vives dans ma mémoire, notamment “panem nostrum quotidianum de nobis hodie”. Le pain quotidien ? À vrai dire les ouvriers ne tiennent pas à ce qu’on le leur donne, ils veulent l’arracher, l’obtenir par la force, pour une simple question de dignité, pour “ne pas avoir à baisser leur froc devant le patron”. »

Les Prolos est un témoignage d’apprentissage comme il en existe des romans. On y suit un très jeune apprenti, issu du monde agricole des régions rurales de la Loire, pour qui le passage par la condition ouvrière est une étape dans un parcours de promotion sociale. C’est à Saint-Nazaire, dans les chantiers navals, que le chaudronnier se rapproche d’une classe ouvrière nullement enchantée, dans une progression dramatique qui culmine avec la grande grève de 1955. Le monde des Prolos, immédiatement postérieur à la reconstruction, est celui de la guerre froide, d’écarts et d’affrontements sociaux qu’on peine aujourd’hui à se représenter. C’est un monde presque entièrement disparu, qui a inspiré à Louis Oury un des classiques majeurs du témoignage ouvrier.

Louis Oury

Né en 1933, Louis Oury est un des écrivains prolétariens de langue française majeurs de ces quarante dernières années. Après avoir été ouvrier puis ingénieur, il est devenu historien et romancier. Les prolos (1973, réédité aujourd’hui pour la cinquième fois) est son premier ouvrage publié.

Les livres de Louis Oury chez Agone

Dossier de presse
Philippe Geneste
Le Chiendent, mai 2018
Gabrielle Balazs
Le Monde Diplomatique, 30 novembre 2016
Zones Subversives, 9 juillet 2016
Gérard Lambert-Ullmann
Mobilis, 2 mai 2016
Naïri Nahapétian
alternatives-économiques, Septembre 2005
De la subjectivité de classe à l’art prolétarien
Le récit
« Le 18 décembre 1950. Je fais mon entrée dans la classe ouvrière ». L’auteur narrateur est apprenti chaudronnier. Il cherche du travail depuis six mois. Il vient d’en trouver un dans une petite usine du haut Anjou. Aucune mystification de la classe ouvrière convoquée, aucune mythification du prolétariat qui donne son titre à l’ouvrage. Le narrateur raconte la vie de prolétaire au sein de l’usine, parmi les salariés et salariées. Il narre les relations de subordination telles que les définissent les contrats de travail mais aussi, la lutte nécessaire au sein même des équipes de travail contre les volontés de hiérarchisation qui naissent chez les exploité.e.s. Et puis, le chaudronnier s’aguerrit, il recherche une place meilleure qu’il va obtenir aux chantiers navals de Penhoët à Saint -Nazaire.
Lui, d’origine rurale, pétri d’idéologie religieuse, fait ses classes. Il va, en effet, saisir les ressorts qui gouvernent le monde et sa propre vie, et ce aussi bien dans l’âpreté du corps à corps avec la matière que par l’expérience de l’exploitation et des dispositifs d’aliénation. Les discussions avec les camarades de travail, l’observation du milieu ouvrier où il évolue, sont une école pour qui veut voir et refuse de s’aveugler.
Le personnage n’est pas un héros de la classe, il est un ouvrier qui peu à peu prend conscience grâce aux combats qui se font jour. Ces derniers recouvrent les grandes explosions sociales comme les grandes grèves de 1955 avec les émeutes et les combats de rue contre la police, mais ils recouvrent aussi les résistances au quotidien, les victoires invisibles sur l’ordre hiérarchique qui réclament pourtant et d’autant plus de pugnacité et de courage que les luttes qui y mènent sont enfouies dans la banalité du quotidien labeur. La décennie 1950/1960 est au coeur du récit, ce fut aussi durant cette période que fut construit le paquebot France, livré en 1960. Le roman entre, enfin, dans la problématique de la formation professionnelle et continue. Le narrateur retrouvera les bancs du collège technique qui le mènera vers un diplôme de dessinateur industriel, puis, plus tard, la dernière page du livre tournée, vers une carrière d’ingénieur en thermique industrielle. Ce dernier chapitre est édifiant sur le parcours de combattant de l’ouvrier qui se forme durant sa vie professionnelle. Il montre aussi des solidarités qui s’instituent là où on ne les attendait pas. Enfin, le chapitre relie les années cinquante à 1968, date déjà objet d’une prolepse page 173 et qui revient page 245.

La société future au regard de la relation humaine prolétaire
S’il y a une idée de l’ordre social prolétarien, elle pourrait être tirée des pages sur le chantier de l’avant dernier chapitre « Déménagements ». Les prolétaires sont des centaines à oeuvrer sur une centrale. Ils travaillent au-dessus du vide, sur des échafaudages ou des poutres, manipulant des charges lourdes. Là, nous suivons la progression d’une tâche. Le narrateur a deux équipiers avec lui. Chacun sait que toute défaillance mettrait en péril les camarades de travail et compromettrait la réalisation de la tâche et donc du salaire. Chacun agit en conséquence. Pourtant, le récit montre la différence entre les trois travailleurs, leurs préoccupations opposées, le poids divers de leur chemin de vie. Une nouvelle fois, ici, mais plus intensément que dans les chapitres précédents probablement, Louis Oury met en scène l’individualisme ouvrier. C’est un individualisme qualitatif, profondément ancré dans la relation à l’autre, ne serait-ce qu’à travers la probité imposée par le danger.
Une autre idée de l’ordre social prolétarien est donnée dans le quatrième chapitre « Le boni » (1). On y voit comment le savoir de métier peut être mis à contribution pour la solidarité de classe et non lui être opposé comme élément de division. Les soudeurs défendent leur savoir. Le patronat, lui, veut leur imposer une polyvalence afin de faire baisser les salaires et de casser les qualifications. Le narrateur qui, sans la présence de son camarade d’oeuvre, avance la soudure, se fait prendre au piège patronal. Ce n’est qu’en voyant la réaction des autres soudeurs qu’il va comprendre l’enjeu réel de la qualification. Il va comprendre que face à l’intérêt patronal, les différents métiers gagnent à se mettre d’accord pour accomplir les tâches tout en les circonscrivant dans le respect de leurs qualifications respectives. Cette narration démontre ce que pourrait être, devrait être la solidarité entre les métiers, c’est-à-dire la comprofessionnalité : non pas subordonner des métiers à d’autres, non pas persévérer dans leur hiérarchie –la hiérarchie des diplômes professionnels est toujours patronalement édictée–, mais les articuler au coeur du processus général et continué de la production au bénéfice de l’oeuvre prolétaire même. Cette question, comme la précédente, est inscrite au coeur de l’origine du syndicalisme. Et son actualité n’est pas à démontrer.

La littérature prolétarienne
La narration prolétarienne est la marque de cette authenticité (2) qui constitue tout ce courant littéraire depuis deux siècles. Les événements sont vus de l’intérieur, et le choix de ce qui les constitue relève d’une pondération humaine d’exploité.e. La question n’est pas celle de savoir si par exemple Constant Malva serait meilleur qu’Emile Zola ou Louis Oury meilleur qu’Henri Barbusse ; non, la question est sociale, puisqu’elle fait sentir aux lecteurs et lectrices le centre de la problématique sociale dans la polarisation de classe. Que ce soit là une question esthétique, nous en sommes convaincus. Ce n’est pas un hasard si les prolétaires écrivant commencent très souvent par des récits qui empruntent au genre de l’autobiographie (3). Les résistances sont vives, on le sait, dans l’univers culturel pour y reconnaître une spécificité esthétique. Le choix de l’éditeur d’Agone de faire paraître le roman de Louis Oury dans la collection Mémoires sociales en est probablement un signe. En effet, n’est-ce pas apparenter l’oeuvre de Louis Oury à des mémoires ou à un témoignage ? C’est que la littérature prolétarienne brouille les frontières académiques des genres parfois, des registres en général. La représentation du monde qu’elle fait advenir sur la scène littéraire ne s’appuie pas sur les perceptions communément admises, ce qui a pour conséquence qu’elle redéfinit la mise en forme des registres, les perturbe.
Ce que le livre montre, c’est que l’ouvrier qui prend la plume plonge dans sa vie de prolétaire et dans les ressentis de sa classe, pour montrer dans l’originalité du point de vue des exploité.e.s l’oeuvre ouvrière, dans ses aspects lumineux comme dans ses aspects plus sordides ou aliénés.
Le roman de Louis Oury prouve que l’essor intellectuel du prolétariat ne peut être que l’oeuvre du prolétariat lui-même en recherche de son autonomie qui va de pair avec une autonomisation individuelle.
Disons avec Rosa Luxemburg que la culture prolétarienne et la conscience de classe dont elle est une expression ne naît pas de son « affinité (…) avec la société bourgeoise [avec la culture bourgeoise], mais » « se fonde (…) sur son opposition à cette société » (4). Par l’expérience du travail, par l’expérience de la lutte, des grèves, mais aussi par l’expérience quotidienne pour gagner son pain, les prolétaires restituent des valeurs humaines dans le creuset de la solidarité de classe. Le mouvement réel de leur vie au coeur de l’exploitation capitaliste peut amener à l’autonomisation. Il peut amener à ce que Pelloutier nommait le séparatisme ouvrier. C’est là que se construit patiemment la conscience d’une classe. C’est là que se forge l’opposition aux mécanismes de l’exploitation, de l’oppression et de l’aliénation. C’est là que les prolétaires élaborent par eux-mêmes et par elles-mêmes la culture de leur émancipation.

Conclusion
L’exergue est explicite, sur le choix à prendre au sein de l’ordre de la société capitaliste : « A tous les miens / A la classe ouvrière qui s’est toujours battue pour tous ». C’est bien parce que le prolétariat n’a pas de profit à sauvegarder, mais la vie à transformer et à rendre digne, qu’il est l’acteur toujours actuel de la révolution sociale et syndicale à venir : « C’est à moi prolétaire de comprendre que le Droit interdit de voler les possédants mais consacre l’exploitation de ceux qui ne possèdent rien » (p.248).
Le répertoire général de la littérature prolétarienne innerve le roman de Louis Oury : la migration et le déplacement qui structurent la condition ouvrière ; le combat pour la reconnaissance des femmes travailleuses ; la hiérarchie des métiers et son inverse, la solidarité des prolétaires ; la grève comme espace-temps de la perception concrète d’une autonomisation de classe possible ; la nature de classe de la haine des forces de répression ; le syndicalisme comme forme première d’organisation et les interrogations qu’il suscite ; le poids des institutions bourgeoises à commencer par la famille ; le rapport aux dérivatifs comme l’alcool ; l’enjeu syndical révolutionnaire de l’éducation.
A ce sujet, on retrouve dans Les Prolos comme l’écho de ce propos de Marcel Martinet : « Il faut que les hommes de la classe ouvrière s’instruisent et s’éduquent, méditent et développent leur capacité ouvrière et sociale. Pour acquérir cette culture nécessaire, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes »5. Par l’évolution de l’auteur narrateur au cours du récit, par la représentation donnée des efforts d’organisation de la classe ouvrière au sein des syndicats mais aussi en dehors d’eux, le roman Les Prolos souligne que l’émancipation des travailleurs et travailleuses prend racine dans un travail d’éducation autonome porté par le parcours de rupture du prolétariat avec la société bourgeoise. Et ce travail d’autonomisation est un travail de la vie prolétaire, une oeuvre de lutte dans l’ouvroir des vies.

Notes
(1) Le boni est un système de calcul du temps alloué à une tâche et donnant droit à tel salaire. Enjeu d’un rapport de force entre les ouvriers et la direction, le boni a été supprimé en 1965 sur les chantiers de Saint-Nazaire
(2) Sur cette notion d’authenticité, voir Philippe Geneste, « Henry Poulaille et l’authenticité » dans Not André et Radwan Jérôme, Autour d’Henry Poulaille et de la littérature prolétarienne, Aix-en Provence, Publications de l’Université de Provence, 2003, pp153-168
(3) Voir Philippe Geneste, « La Littérature prolétarienne au miroir de l’autobiographie », dans Martinson, Harry, Même les orties fleurissent, traduit du suédois par C.G. Bjurström et Jean Queval, Marseille, Marginales/Agone, 2001, pp.303- 309.
(4) Luxemburg Rosa, « Masse et chef » dans Marxisme contre dictature. Centralisme et démocratie. Liberté de la critique et de la science, Spartacus, n°56 B juin-juillet 1974 50 p. - p.42
(5) Marcel Martinet, Culture prolétarienne, avant-propos de Charles Jacquier, Marseille, Agone, 2004, page 16
Philippe Geneste
Le Chiendent, mai 2018
Les prolos - Louis Oury
Cette réédition d’un ouvrage paru en 1973 ressuscite un grand témoignage sur la condition ouvrière des années 1950. L’auteur décrit ce qu’il éprouve comme « arpète » puis chaudronnier aux Chantiers de l’Atlantique, jusqu’à la grande grève de 1955. Il travaille ensuite dans une centrale thermique du Nord. Muni au départ d’un certificat d’aptitude professionnelle, il devient ingénieur en suivant les cours du soir. Les conditions de travail à l’usine conduisent fréquemment aux affrontements et aux accidents, mais créent aussi de la solidarité. On les comprend d’autant mieux que l’écriture à la première personne d’un jeune homme découvrant la vie ouvrière permet d’éviter la langue de bois (syndicale, politique, patronale ou managériale). Louis Oury échappe également au regard surplombant de l’historien ou du sociologue. Il n’escamote ni les contradictions auxquelles sont soumis les ouvriers pour obtenir des «boni» (primes) ou des «déplacements» mieux payés, ni la solitude et les sacrifices qu’entraînent certains choix. Loin de la rétrospection béate qui nimbe désormais les « trente glorieuses », ce livre montre comme la progression du niveau de vie fut arrachée de haute lutte.
Gabrielle Balazs
Le Monde Diplomatique, 30 novembre 2016
Révolte ouvrière à Saint-Nazaire en 1955
En 1955, la classe ouvrière montre toute sa puissance politique au cours de la grève de Saint-Nazaire. Des pratiques de lutte spontanées se développent.

C’est la classe ouvrière qui se trouve au cœur des luttes sociales au XXe siècle. Les prolétaires disposent d’une longue histoire de grèves et de révoltes. Louis Oury propose son témoignage sur les luttes ouvrières dans son livre Les Prolos. Il évoque notamment le puissant mouvement de grève qui éclate à Saint-Nazaire en 1955. Il retrace cet évènement à travers son regard de jeune ouvrier pas encore politisé.

Travail à l’usine
Louis Oury devient ouvrier en 1950. Il est diplômé d’un CAP chaudronnerie mais doit bénéficier d’un piston pour trouver du travail à Segré, dans le Haut-Anjou. Il découvre l’usine et ses petits chefs. Le contremaître est particulièrement antipathique. « S’il t’emmerde trop, ne lui réponds surtout pas, tu le baiseras bien, et en toi-même dis-toi que tu l’emmerdes encore davantage », lui conseille un ouvrier.

Le travail se révèle particulièrement dur. Des rivalités existent entre les jeunes diplômés et les ouvriers plus anciens. Louis Oury doit se coltiner le travail le plus dur physiquement et le plus abrutissant. La cadence l’imprègne au quotidien. « Et dire qu’il y a des gens qui reprochent à la classe ouvrière de ne parler que de repos, et non d’éducation et de culture dans ses revendications ! », ironise Louis Oury. Mais il rencontre Mimile, un collègue qui devient un ami.

Le jeune ouvrier devient plus endurant. Il supporte mieux le rythme du travail et obtient davantage de reconnaissance de la part des autres ouvriers. Il observe les élections du délégué syndical. Ce rôle vise à faire un lien entre les travailleurs et le patron. Mais il n’est jamais question d’augmentation de salaires. « Vingt ans après, je me pose toujours la question sur l’utilité de ces délégués qui pullulent encore en France de nos jours, c’est une couverture légale qui donne bonne conscience à certains dirigeants », observe Louis Oury. L’ouvrier décide de rejoindre les chantiers navals de Pohoët à Saint-Nazaire.

Louis Oury sort de l’individualisme rural. Une ambiance de solidarité règne sur le chantier naval. Il découvre un atelier immense. Après un accident du travail, un homme suscite l’attention de tous les ouvriers. Il lance un discours qui évoque les salaires et se conclue par un appel révolutionnaire à « prendre la Bastille ». Louis Oury, jeune ouvrier respectueux de l’autorité, se sent emporter par ce discours.

L’ouvrier découvre le taylorisme et l’organisation du travail de manière planifiée. Un petit chef fixe les cadences et les opérations à effectuer. « Ces opérations avaient fait l’objet de chronométrage ce qui permettait de chiffrer la durée de chacune d’elles à la seconde près », décrit Louis Oury. Progressivement, la direction réduit les temps alloués pour chaque tâche pour mieux augmenter les cadences. Mais les ouvriers ne disposent pas des moyens pour effectuer leur travail à temps. Une détestation des petits chefs se développe. « Ces cons d’agents de maîtrise sont tout juste capables de distribuer le travail. Et il faut leur obéir », enrage Louis Oury.

Mais certains ouvriers méprisent les petits chefs et le patron. Ils n’ont pas peur du conflit. « Ceux-là, toujours les mêmes, ce sont ceux qu’on trouve au premier rang dans les meetings, ce sont ceux qui n’espèrent rien du patron, aucun avancement, aucune promotion, ce sont ceux qui savent que tout s’obtient, au besoin par la force », précise Louis Oury. Mais le jeune ouvrier se contente de son sort et estime que son travail est dû à la générosité de patron. Beaucoup d’ouvriers adoptent une vision à court terme, loin des luttes sociales. Ils préfèrent se réfugier dans la débrouille individuelle pour régler leurs problèmes. « Il est difficile d’élever le débat et de citer Mao, Marx ou Marcuse tant que la masse inculte des ouvriers n’aura pas compris que l’amélioration de sa condition passe par l’abolition du capitalisme et la fin de l’exploitation qui en découle », analyse Louis Oury.

Grève ouvrière
Les syndicats appellent à la grève. Ils veulent organiser un mouvement comme en 1936. Ils débrayent dès 5 heures du matin. Mais les ouvriers en grève sont alors perçus comme particulièrement dangereux et infréquentables. « C’est l’époque, et nous le verrons un peu plus loin, où les grévistes prennent d’assaut et incendient les édifices publics. L’étiquette de communiste leur est alors collée sur le dos », décrit Louis Oury. Le jeune ouvrier abandonne progressivement ses préjugés. Les syndicalistes CGT lui semblent sympathiques et combattent les injustices. Pourtant, la CGT reste considérée comme l’élément moteur du communisme.

Le jeune ouvrier ne se risque pas à l’engagement syndical. Il ne comprend pas les divergences entre les différentes organisations. « Esseulé dans cet univers où l’humain n’est que secondaire, rien ne justifie à mes yeux un engagement, et d’ailleurs je constate qu’autour de moi de nombreux ouvriers évitent la proximité d’un délégué lorsqu’un chef se montre dans les parages », témoigne Louis Oury.

Lorsque la grève se déclenche, tous les ateliers sont débrayés. L’ensemble des travailleurs rejoint le terre-plein. Pas un seul ouvrier ne refuse de faire grève. Une unité syndicale relie la CGT, FO et la CFTC. « De ce fait, un sentiment d’unité galvanise la masse et la rend d’autant plus consciente de sa force. Car si un ordre de débrayage est lancé par les trois syndicats, il ne se trouve pas un seul jaune pour travailler, la sortie des ateliers est générale », précise Louis Oury.

Mais les ouvriers inventent de nouvelles formes de lutte. Ils lancent des grèves surprises qui ne sont pas annoncées. « On ne peut donc parler de directives syndicales, le mouvement part de la base et comme toujours en pareil cas, il ne peut être que payant », souligne Louis Oury. Les ouvriers refusent également de faire des heures supplémentaires. Ils gagnent moins de revenus mais parviennent à ralentir la production.

Les syndicats négocient avec la direction. Mais les OS et les manœuvres, situés au plus bas de la hiérarchie de l’usine, obtiennent moins d’avantages que les ouvriers qualifiés. Les OS menacent de brûler le bâtiment de la direction et dénoncent les syndicats. « A la base le mécontentement gronde, mais les inorganisés sont les plus virulents », observe Louis Oury. La masse des ouvriers semble prête à obtenir satisfaction par la force. Mais la direction fait appel à des sous-traitants pour briser la grève. Des comités de lutte sont alors mis en place dans tous les ateliers.

Des grèves sauvages éclatent dans les ateliers, sans demander l’avis des syndicats et sans préavis pour le patron. Ces grèves surprises se déclenchent dans plusieurs ateliers. Des centaines d’ouvriers encerclent le bâtiment de la direction. « De chaque fenêtre de ce bâtiment de quatre étages et long d’une centaine de mètres, les ouvriers jettent tous les documents qui leur tombent sous la main », décrit Louis Oury. Pendant ce temps, le directeur reste bloqué dans son bureau.

Emeutes ouvrières
Le 22 juin 1955, le directeur décide de fermer la boîte au prétexte des dégradations. Les délégués parlementent avec le maire et le préfet. Les ouvriers sont réunit devant la sous-préfecture. Une armée de CRS leur barre le passage. Mais des boulons et des projectiles sont lancés contre les forces de l’ordre. Ensuite, ce sont des pavés qui sont jetés. Les voitures de police subissent des dégâts et des CRS tombent à terre. Le portail s’effondre. Les CRS chargent les ouvriers.

Les forces de l’ordre doivent reculer, mais du renfort arrive et les ouvriers doivent fuir. Mais, sur le terre-plein de Penhoët, les ouvriers sont nombreux. « La charge de CRS est venue se briser sur les rangs serrés des métallos qui n’ont pas céder un pouce de terrain. Une mêlée sanglante d’une sauvagerie inouïe, et où tous les coups sont permis, se déroule sous mes yeux », décrit Louis Oury. Les CRS doivent battre en retraite et sont humiliés. Pour se venger, ils saccagent les vélos des ouvriers.

En août 1955, des grèves tournantes sont organisées avec un rassemblement permanent devant le bâtiment de la direction. La base déborde les consignes syndicales et les ouvriers se rassemblent spontanément. « De toute évidence les dirigeants syndicaux sont débordés, ils essaient de canaliser le courant par des prises de parole improvisées, mais les ouvriers feignent de les ignorer ou quelque fois leur répondent, ce qui donne lieu à des coups de gueule mémorables », témoigne Louis Oury.

Un ouvrier brûle une lettre qui lui rappelle ses responsabilités. Il la jette par terre, ce qui provoque l’incendie d’une cabine de gardiennage. Les pompiers arrivent et, délibérément ou par accident, une lance à incendie est tournée vers les ouvriers. Quelques uns sont projetés au sol. Des pierres sont alors lancées sur les pompiers qui ne parviennent pas à éteindre l’incendie et quittent les lieux. Le bâtiment de la direction est lapidé. Les vitres tombent. Les CRS veulent attaquer les ouvriers mais savent qu’ils sont nombreux. Les jeunes ouvriers veulent clairement affronter la police.

Des barricades sont dressées. Les outils de l’usine sont utilisés et même des lances flammes. Les policiers sont paniqués. « Les CRS sont débordés sur tous les fronts et ne peuvent contenir l’assaut impétueux des prolétaires », décrit Louis Oury. Les policiers tentent de quitter les ateliers mais se retrouvent encerclés. Ils finissent par quitter les lieux. Une centaine de policiers est blessée, mais aucune arrestation n’est reconnue. Les autorités ne veulent pas attiser la colère ouvrière par la répression. Le conflit s’achève par des négociations. La grève débouche vers une augmentation des salaires de 22%. La lutte et le rapport de force débouche donc une victoire importante.
Spontanéité et comités de grève

Le témoignage de Louis Oury vaut toutes les recherches savantes sur la politisation. Son livre montre l’émergence rapide d’une conscience de classe. Louis Oury apparaît d’abord comme un jeune ouvrier qui, par son éducation religieuse, respecte toutes les autorités. Ensuite, il côtoie des ouvriers contestataires et amorce sa socialisation politique. Il commence à se poser quelques questions. Mais il reste enfermé dans la routine du quotidien et se contente de faire son travail avec application.

C’est surtout la grève et les émeutes qui font de Louis Oury un véritable révolté. Il abandonne tous les préjugés liés à son éducation pour se lancer dans le grand bain de la lutte des classes. La conscience politique ne provient pas des partis ni même des syndicats. Ce sont les luttes et les grèves qui demeurent le meilleur moyen pour se forger rapidement une conscience de classe.

Le témoignage de Louis Oury reste très factuel. Il reste une importante source historique. Il manque en revanche une véritable analyse de la grève, à l’image de celle de Cornélius Castoriadis publiée dans la revue Socialisme ou Barbarie. Les syndicats font leur agitation habituelle, mais ils sont rapidemment débordés. Le conflit dépasse le cadre étroit du syndicalisme. De nouvelles formes de lutte émergent, avec des grèves tournantes. Surtout, ce ne sont plus les syndicalistes qui encadrent le mouvement. Des comités de grève se créent de manière autonome.

La grève de Saint-Nazaire reste une formidable émeute. Mais c’est aussi une grève sauvage qui révèle de nouvelles pratiques d’organisation et de lutte. Les hiérarchies tombent pendant la grève. « Mais en fait c’est une victoire collective qui englobe toute la classe ouvrière nazairienne depuis le balayeur des chiottes jusqu’au délégué syndical, et quelle que soit son appartenance », analyse Louis Oury.

Le mouvement de grève permet de créer un rapport de force pour changer ses conditions de travail. Mais c’est aussi un moment de radicalisation politique et d’intensification de la vie.
Zones Subversives, 9 juillet 2016
[LES INTEMPORELS] "Les prolos" de Louis Oury

Les éditions Agone rééditent le livre de Louis Oury, Les prolos, un classique de l’histoire du mouvement ouvrier en Loire-Atlantique. Une croustillante galerie de portraits.

Les éditions Agone rééditent le livre de Louis Oury, Les prolos, qui a connu trois éditions précédentes en 1972, 1983 et 2005, avec un succès qui ne se dément pas. Ce récit est devenu un classique de l’histoire du mouvement ouvrier en Loire-Atlantique et, plus largement, le roman d’une époque où, pour bien des gens, les huîtres étaient un plat de riche, les oranges un luxe à Noël, et où il fallait économiser longtemps pour s’acheter un vélo.

“J’étais de ceux-là, écrit Louis Oury, vivant dans l’angoisse du lendemain, noyé dans l’inculture de la population laborieuse, victime de comportements qui n’avaient pas beaucoup changé depuis ceux décrits par Zola.” Mais “Zola n’était qu’un intellectuel qui jugeait la condition ouvrière d’un peu haut car, avec une gouttelette de métal en fusion dans sa chaussure, on se fout éperdument de la femme, des gosses, des fins de mois difficiles, de Satan, de ses œuvres et de la révolution.”

On le voit : c’est à partir du corps, de ce qui le force, le torture, le mutile, qu’Oury raconte le quotidien des ouvriers des années 1950–1960. Entré comme ouvrier chaudronnier en décembre 50, à quinze ans, il est embauché quelques temps après aux chantiers navals de Saint Nazaire qui est alors une des forteresses ouvrières de France, exploitant 15 000 ouvriers. Il quitte son “individualisme rural légué par (ses) aïeux dont l’horizon se limitait à un champ de betteraves” pour “faire corps” avec cette masse imposante. Il y ressent “l’impression d’être amalgamé à un bloc, intégré à une force puissante”.

Il va y découvrir la stupéfiante dureté du labeur, les pièces de métal de plus de 100 kg qu’il faut déplacer à 2 ou 3 personnes à la force des bras, au risque d’y laisser une main, une jambe ou la vie, si elles ripent ; le boucan infernal des ateliers, ces immenses “nefs” de plus de cent mètres de longueur, grouillantes d’activité et encombrées d’un fouillis de tôles et de machines outils qui en font une jungle d’acier ; la rudesse des comportements ; la méchanceté de certains tyranneaux de la maîtrise ; et l’obsession du “boni” à réaliser, sans lequel le salaire sera trop maigre et ne paiera même pas le loyer du dortoir et le “rata” de la cantine. C’est l’époque où les ouvriers travaillent 54 heures par semaine, et parfois 62 ou même 70 heures s’ils travaillent le dimanche, comme cela arrive quand il faut être “dans les temps”.

“Ici, le décor n’a plus rien d’édénique, bien au contraire, dit-il, à mes yeux il ramène le travail à sa véritable dimension, là où le situe le mythe biblique, une punition. Ce n’est même pas le droit de péage du purgatoire, c’est l’enfer dont on ne sort jamais, sans aucun espoir de goûter les délices du paradis. Les gerbes d’étincelles des meuleuses, les myriades de gouttelettes de métal en fusion projetées par les chalumeaux découpeurs, les arcs aveuglants de la soudure électrique, tout n’est que feu et flammes dans ce milieu apocalyptique. Et pour couronner le tout, un nuage permanent de fumées bleuâtres stagne sous la toiture et tamise les quelques rayons de soleil que diffusent les lanterneaux.”

Mais cet univers écrasant va contraindre le jeune Oury à mûrir vite  : “Moi, con de prolétaire, je prends peu à peu conscience de ma condition sociale”. Sortant de la résignation à laquelle l’avait formé son éducation chrétienne dans un monde rural où l’on “se contente de ce qu’on a”, il se forge une âme combative et comprend que, malgré leurs comportements souvent grossiers, “ce sont ces hommes frustes qui ont obtenu, pour tous, le droit aux congés et à la retraite”.

Il découvre la solidarité et la force de la lutte collective et va plonger totalement dans cette lutte quand, en 1955, des mois de grève et quelques rudes combats contre la police finissent par arracher aux patrons de substantielles augmentations de salaires et améliorations des conditions de travail. Le récit de ce combat est le moment le plus prenant de ce livre : un témoignage essentiel sur ce qui fut une des luttes les plus fortes du monde ouvrier français de cette époque.

Mais le récit de Louis Oury n’est pas un “chromo” manichéen. Les dilemmes dans lesquels se débattent les ouvriers ne sont pas occultés. Les faiblesses, les défauts, les lâchetés, les stupidités des uns et des autres sont décrits avec justesse.

Une croustillante galerie de portraits s’expose à nous  : Milo le culturiste, Joseph et sa cuite quotidienne, “P’tit bras” le contremaître, Léon l’anarchiste, les hommes usés, les hommes debout, tous se frottent à l’Histoire avec leurs petitesses et leurs grandeurs, leurs bassesses et leurs générosités. C’est ce qui fait de ce livre une sorte de monument. Modeste, certes, mais que cette modestie même rend d’autant plus captivant.

Gérard Lambert-Ullmann
Mobilis, 2 mai 2016
Les prolos par Louis Oury
Paru une première fois en 1973, Les prolos, témoignage autobiographique d’un ouvrier du chantier naval de Saint-Nazaire, vient d’être republié. On y découvre un pan à la fois exceptionnel (Louis Oury finira ingénieur et écrivain) et représentatif du destin de cette "génération singulière" d’ouvriers, selon l’expression de Gérard Noiriel, qui s’est constituée entre les années 30 et 50 et a connu, jusque dans les années 70, son "apogée": un apogée en tant que classe, c’est-à-dire comme force syndical et politique, mais aussi comme groupe social connaissant une progression sans précédent de son niveau de vie.

Ce livre à la fois témoigne et nuance ce propos. Ainsi, Louis Oury, dans les années 50, grâce à son CAP de chaudronnier, connaît une situation bien meilleure que son père, ouvrier rural, travaillant dans la précarité, comme de nombreux prolétaires de l’époque, puisque le maintien des producteurs dans la ruralité a longtemps été encouragé en France par le patronat et le gouvernement. Ses parents l’ont poussé à faire un CAP, à une époque où ce diplôme était, on le voit, un vecteur d’ascension sociale.

Agé de 20 ans à peine, Louis arrive dans une usine où les délégués syndicaux ne parlent jamais de grève, d’augmentation, voire de droits à la retraite. Il s’y fait petit à petit aux moeurs ouvrières: encore très campagnard et marqué par le catholicisme, il est souvent heurté par leurs plaisanteries grivoises.

Ce n’est qu’après avoir quitté cet employeur, au grand étonnement de ses parents devant tant d’audace, que Louis se fait embaucher au chantier naval, qui est à cette époque un bastion syndical. Selon une trame immuable dans les ouvrages qui racontent la vie d’atelier (on retrouve notamment celle-ci dans L’établi, de Daniel Linhart), après le choc de la découverte de la dureté de la vie en usine, il découvre l’action collective, qui connaît son apothéose dans la grève. Il réalise, dit-il, que la solidarité a été érigée en religion dans les usines grâce à l’idéologie marxiste, lui qui couvre pendant des mois son collègue alcoolique qui ne fait rien, travaillant pour deux afin de maintenir son "boni" (prime qui complète le salaire). Un ouvrage très éclairant sur la condition ouvrière d’hier et qui en dit long sur celle d’aujourd’hui.
Naïri Nahapétian
alternatives-économiques, Septembre 2005
Rencontre avec Louis Oury auteur de "Les prolos"
Le mardi 7 juin 2016    Saint-Nazaire (44)
Rencontre avec Louis Oury, auteur de "Les prolos"
Le mardi 24 mai 2016    Nantes (44)
Réalisation : William Dodé