couverture
Se révolter si nécessaire
Textes & discours (1962-2010)

Traduit de l’anglais par Celia Izoard, Frédéric Cotton & Philippe-Étienne Raviart
Préface de Noam Chomsky
Avant-propos de Timothy Patrick McCarthy
Édition établie par Thierry Discepolo, Celia Izoard et Ambre Ivol

Parution : 15/09/2014
ISBN : 9782748902068
Format papier : 516 pages (12 x 21 cm)
26.00 € + port : 2.60 €

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Ce n’est pas seulement qu’un président soit un politicien. Le pire est qu’il soit entouré de politiciens. Et nous, nous sommes des citoyens. Nous ne devons donc pas voir le monde à travers leurs yeux, en disant : « Bon, il faut faire des compromis, il faut faire ce choix pour des raisons politiques. » C’est la situation dans laquelle se trouvaient les abolitionnistes avant la guerre de Sécession, quand on leur disait : « Écoutez, il faut voir ça du point de vue de Lincoln. » Or Lincoln ne pensait pas que la première des priorités était d’abolir l’esclavage. Pourtant, le mouvement anti-esclavagiste en était convaincu. Alors les abolitionnistes dirent : « Nous allons exprimer notre propre position, et nous le ferons avec une telle force que Lincoln sera obligé de nous écouter. » Telle est notre histoire. Chaque fois qu’un progrès a eu lieu, c’est parce que les gens se sont comportés comme des citoyens, et non comme des politiciens. Ils ne se sont pas contentés de râler. Ils ont travaillé, ils ont agi, ils se sont organisés et se sont révoltés si nécessaire.

De la désacralisation du New Deal à l’après-11 Septembre, en passant par les premiers sit-in du mouvement noir et la défense des actions de sabotage contre la guerre du Vietnam, ce recueil de textes inédits en français rassemble un demi-siècle d’interventions.

Au sommaire :

Hommage à un historien militant. Préface de Noam Chomsky ; Un historien controversé. Avant-propos de Timothy Patrick McCarthy ; Introduction. Par Howard Zinn
Qu’est-ce que l’histoire radicale ?
Les historiens pendant la guerre froide
Archives, secret défense et intérêt public
Christophe Colomb et la civilisation occidentale
La Grève des mineurs du Colorado (1913–1914)
Trois guerres saintes
Le libéralisme agressif
Sur le patriotisme
Hiroshima
Les limites du New Deal
L’affaire Sacco et Vanzetti
Le crime de la punition
La mystique du Sud
Les Freedom Schools
Nouveaux abolitionnistes et stratégies d’action
Le marxisme et la nouvelle gauche
Témoignage au procès Ellsberg
Les marines et l’Université
L’entreprise meurtrière de Dow Chemical
Barons voleurs
Victoire en justice des saboteurs de Camden
L’action directe contre la guerre du Vietnam
La vieille manière de penser
Que faisons-nous en Irak ?
La fièvre électorale
Hommage à Kurt Vonnegut
Se révolter si nécessaire

Howard Zinn

Auteur d’Une histoire populaire des États-Unis et d’une vingtaine d’ouvrages consacrés à l’incidence des mouvements populaires sur la société américaine, Howard Zinn (1922–2010) a été tour à tour docker, bombardier, cantonnier et manutentionnaire avant d’enseigner à la Boston University. Militant de la première heure pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, il a conçu son métier d’historien comme indissociable d’un engagement dans les luttes sociales.

Les livres de Howard Zinn chez Agone

Dossier de presse
Pierre-Olivier WEISS
Non Fiction, 13 février 2015
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences, 5 novembre 2014
GAËLLE CLOAREC
Zibeline, Novembre 2014
JOSEPH CONFAVREUX
Mediapart, 12 octobre 2014
Thibault Scohier
Lectures, 10 octobre 2014
Histoire, engagement et soulèvement

La vie d’Howard Zinn est indissociable de ses écrits et innombrables discours . Elle fut consacrée, avec un total désintéressement, à donner de la puissance à ces inconnus et oubliés de l’histoire qui ont activement contribué à créer un monde meilleur. Zinn impose souvent une « histoire par en-bas » qui corrige des omissions cruciales pour l’interprétation et la transmission du passé, signale Noam Chomsky dans la préface de l’ouvrage . Si Une histoire populaire des États-Unis reste l’ouvrage le plus connu de H. Zinn, Se révolter si nécessaire, composé de 26 chapitres, a l’avantage de nous faire connaître un échantillon de ses autres écrits souvent difficiles à trouver.

Comme le souligne Timothy P. McCarthy en avant-propos, Zinn a au fond commis le pire des pêchés : « c’était un historien qui rejetait l’objectivité, un militant qui refusait d’obéir en silence, un soldat qui détestait la guerre et un citoyen qui se permettait de critiquer sa patrie » . En somme, il comprenait que prétendre ne pas avoir de point de vue politique constituait déjà un point de vue politique.

Pour Zinn, l’objectivité ne paraît ni possible, ni désirable et ce qu’on nous présente comme « l’histoire » ou « l’actualité » a nécessairement été sélectionné parmi une quantité infinie d’informations : cette sélection reflète les priorités de celui qui l’a réalisée .

Il nous est impossible de rendre compte de chaque texte présent dans ce recueil. Néanmoins, on peut en faire apparaitre les principales thématiques abordées : la position – ou mieux le positionnement – de l’historien, la fonction de l’histoire, la guerre, les mouvements sociaux dans l’histoire, la justice américaine, les médias.

L’historien : serviteur de la démystification

Dans le premier texte du livre (1970), l’auteur explique que les écrits historiques ont une incidence sur nous et que l’historien ne peut pas rester neutre car il écrit dans « un train en marche » . Les historiens « peuvent renforcer notre passivité ; ils peuvent nous pousser à l’action » . Ce que nous entendons ou lisons transforme de différentes façons notre vision du monde et notre manière d’agir. L’idée générale de l’ouvrage est d’ « écrire l’histoire de façon à étendre les sensibilités humaines, non pas pour qu’elles puisent dans ce livre de quoi alimenter d’autres livres, mais pour nourrir le conflit non résolu sur la façon de vivre sa vie et sur le fait même d’exister » . Il s’agit d’aller chercher ce que dissimule le passé pour pouvoir ensuite jeter un regard plus pénétrant sur la société contemporaine. Des intérêts divers coexistent dans la société ; ce qu’on appelle objectivité n’est que le déguisement de ces intérêts, habillé de neutralité. L’histoire, cette jungle désordonnée, doit être au service de la démystification par un processus de « désembobinage » : « Plus une société est éduquée, plus il est nécessaire d’user de mystifications pour dissimuler ce qui ne va pas : l’Eglise, l’école et le monde de l’écrit travaillent ensemble à cette dissimulation » , dont la visibilité s’exacerbe en temps de guerre . A ce titre, Karl Mannheim a montré que le savoir a une origine et des usages sociaux . L’histoire peut également permettre de capturer ces quelques moments du passé qui démontrent la possibilité d’un mode de vie meilleur. C’est en cela qu’on peut parler d’histoire radicale ; mais « l’histoire n’est pas nécessairement utile. Elle peut nous entraver ou nous libérer » .

Un autre article interroge le rôle des historiens pendant la guerre froide (1997) et raconte comment, à travers une enquête d’Ellen Schrecker , professeurs et administrateurs ont bafoué, au nom de la loyauté institutionnelle et de la sécurité nationale, les libertés civiques de leurs collègues en restant passifs face aux licenciements, aux listes noires, au harcèlement du FBI . H. Zinn fut d’ailleurs l’une des victimes de cette traque des communistes, les ennemis intérieurs de l’Amérique.

Réinterroger l’histoire

Zinn revient ensuite sur le traitement historique du personnage de Christophe Colomb (dans un article initialement paru en 1992) et ce qu’on nomme dans le jargon universitaire « les conclusions [historiques] contradictoires » . Pour lui, seuls comptent le degré d’importance historique à accorder à l’arrivée des Espagnols sur le continent et la façon dont le traitement fait aux indiens peut être relié aux problèmes contemporains : la cupidité, la violence, la cruauté, l’exploitation existent toujours aujourd’hui. Il démontre comment le pouvoir déshumanise ses ennemis (Indiens, hawaïens, irakiens, etc.) pour justifier la guerre et la rendre acceptable. Fervent opposant à la guerre – qu’il considère comme le terrorisme à la puissance cent –, l’auteur rappelle que l’industrialisation, la science, la technologie, la médecine ont apporté de grands bienfaits ; mais la plupart de ces bienfaits n’ont profité qu’à une infime partie de l’espèce humaine . Réinterroger notre histoire, ce n’est pas seulement se pencher sur le passé, mais aussi s’intéresser au présent et tenter de l’envisager du point de vue de ceux qui ont été délaissés par les bienfaits de la soi-disant civilisation.

Les dessous de la guerre : ennemis intérieurs et extérieurs

Une grande partie des articles et discours prononcés constitue une virulente critique de la guerre. Tout d’abord, Zinn remet en cause ce qu’on appelle une « bonne guerre » et la façon dont elle pervertit et empoisonne  : enrôlement contraint des soldats, morts, mutilations, exécutions des mutins sont les choses les plus faciles à dénoncer. Il s’attaque ensuite à la Constitution américaine, ce « document de classe, rédigé pour les intérêts des porteurs d’obligations, et les propriétaires d’esclaves, et ceux qui [voulaient] coloniser de nouvelles terres » . En somme, il pointe l’impérialisme présent dans chaque guerre. En 1970, Zinn affirme que les États-Unis se dirigent vers une domination mondiale en usant depuis plusieurs siècles de la corruption, de l’intimidation, de l’agression, de la tromperie et de la guerre, toujours avec cette arrogance moralisatrice, « avec l’idée de faire flotter [leur] drapeau […] d’un bout à l’autre du monde » . Pour conclure sa grande tirade anti-impérialiste, il rappelle que « le pouvoir des gens d’en-haut dépend de l’obéissance des gens d’en-bas » et que « quand ceux-là cessent d’obéir, les autres n’ont plus de pouvoir » .

Dans un texte de 2007, H. Zinn s’attarde sur le patriotisme pour démontrer que l’obéissance à tout ce que peut décider un gouvernement est fondée sur l’idée que les intérêts du gouvernement sont les mêmes que les intérêts des citoyens ; pour autant, la longue histoire politique « tend à montrer que les dirigeants politiques de l’Amérique ont des intérêts qui diffèrent de ceux du peuple » .

Plusieurs écrits sont consacrés à la Justice américaine. L’affaire Sacco et Vanzetti (anarchistes italiens) est intéressante en ce sens qu’elle met en lumière la partialité du système judicaire et les processus de sélection des individus tout au long de la chaine pénale. Zinn écrit : la « justice n’a pas grand-chose à voir avec la question de savoir si les gens sont coupables d’un crime précis. Elle a beaucoup plus à voir avec ce que sont les gens, ce qu’ils représentent, ce qu’ils font dans leur vie, quelle menace ils font peser sur tel ou tel individu, mais sur la structure sociale existante » . Au-dessus du droit, il y a donc de graves questions de classes, de race, de genre et de conflit social.

La question raciale

Toute une série d’articles et de discours aborde la question raciale aux États-Unis où l’auteur mêle souvenirs professionnels, privés et militants, afin de raconter dans sa première publication (1962) « le pouvoir de fascination » du Sud . A cette époque, le préjugé racial constitue un trait de caractère du sudiste blanc et conduit parfois à des violences extrêmes telles que le meurtre. Loin de s’atteler aux racines de ce problème (fanatisme, sympathisants du Ku Klux Klan de suprémacistes blancs, de lyncheurs, etc.), il va chercher du côté des raisons de la déségrégation pour lui enlever de son mystère. La ségrégation tient à cœur le sudiste blanc nous dit Zinn, mais pas suffisamment. Si la déségrégation s’est imposée à des degrés divers dans le Sud profond, et ce malgré la persistance d’un racisme anti-noirs, c’est simplement parce que des désirs plus importants aux yeux du sudiste blanc (gain financier, pouvoir politique, le fait de ne pas aller en prison, de se conformer aux usages dominants de la société), supérieurs sur son échelle de valeurs, risquaient d’être sacrifiés s’il ne cédait pas .

Un article est consacré aux Freedom Schools (1964) qui furent l’objet d’attaques et de pressions du pouvoir politique local, signe pour Zinn que l’ « école peut et devrait être dangereuse » . L’auteur arrive à tisser des liens entre le mouvement contre l’esclavagisme d’avant la guerre de Sécession et le mouvement pour les droits civiques des années 1960 : à savoir que la quasi-totalité des intellectuels ont reproché aux abolitionnistes leurs revendications immodérées et leurs extrémismes. Zinn fait judicieusement remarquer que le terme extrémiste est connoté négativement lorsqu’il fait référence aux mouvements sociaux ; une connotation qui disparaît quand elle s’applique à d’autres situations (un homme extrêmement beau par exemple). Pour l’historien, dans une société où le terme extrême jouit d’une fort mauvaise réputation au sein de la communauté intellectuelle entichée du « juste milieu » aristotélicien, « nous collons injustement cette étiquette à des propositions qui ne sont extrêmes que dans un contexte qui ne présente qu’un nombre limité de choix » . Il faut donc arrêter de penser que la position « modérée » est toujours la meilleure et commencer à crier à l’extrémisme dès que l’on se trouve devant quelque chose de peu familier. La lutte doit être rudement menée s’il l’on désire que le compromis final soit le plus acceptable possible. Pour parvenir à ses fins, le peuple peut user de la désobéissance civique (question tactique). Ce droit exige deux conditions : d’une part, les valeurs en jeu doivent être des droits fondamentaux, tels que la vie, la santé et la liberté ; d’autre part, le caractère des voies légales permettant de remédier au problème doit être inadéquat .

Contempler le monde à partir de points de vue nouveaux

Dans ses écrits plus récents (2000–2009), l’auteur s’insurge contre cette vieille manière de penser en référence aux représailles américaines après le 11 septembre 2001 et appelle à une réflexion sur les vraies causes de cette violence. En outre, il démontre que la « guerre contre le terrorisme » est non seulement une guerre contre un peuple innocent dans un pays étranger mais aussi une guerre contre le peuple des États-Unis, contre ses libertés . Les dernières pages de cet ouvrage constituent une invitation universelle et sincère à maintenir la pression et résister contre son gouvernement et ses actions . L’histoire des changements sociaux est faite de millions d’actions, petites ou grandes, qui se cumulent à un certain moment de l’histoire jusqu’à constituer une puissance que nul gouvernement ne peut réprimer ou ignorer.

Un an avant sa mort, il laisse dans un article une conclusion qui résonne comme une injonction à tous les citoyens : au cours de l’histoire les gens ne sont pas contentés de se plaindre, « Ils ont travaillé, ils ont agi, ils se sont organisés et se sont révoltés, si nécessaire, pour faire connaître leur situation aux détenteurs du pouvoir. Et c’est ce que nous devons faire aujourd’hui » .

Pierre-Olivier WEISS
Non Fiction, 13 février 2015
Compte-rendu

Grâce au travail des éditions Agone, l’historien anti-conformiste Howard Zinn est de mieux en mieux connu en France. Après avoir publié son classique, Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours (plus de vingt ans après sa parution originale tout de même), ils sortent son autobiographie, L’Impossible neutralité, ainsi que des pièces de théâtre centrées sur des figures du mouvement ouvrier, Karl Marx le retour et En suivant Emma. Voici désormais un recueil de divers textes, articles, conférences, et même comptes rendus de procès, proche de Nous, le Peuple des États-Unis…, qui reprend plusieurs anthologies du même type parus outre-Atlantique. En avant-propos, un de ses anciens élèves, Timothy Patrick McCarthy, propose quelques échantillons assez sidérants des critiques qui ont pu être faites, aux États-Unis mêmes, à propos du travail d’Howard Zinn ; à l’inverse, il défend sa mise en cause de l’objectivité – « (…) nier avoir un point de vue politique est déjà un point de vue politique. » (p. 20–21) – et insiste sur le fait que Une Histoire populaire… est d’abord une ouverture, une invitation à poursuivre les recherches, plutôt qu’une étude définitive.

Pas moins de vingt-six textes composent donc le recueil, dont quelques-uns avaient précédemment été inclus à L’Impossible neutralité. Il y a d’ailleurs une certaine redondance dans plusieurs d’entre eux, avec les évocations du parcours personnel du chercheur-militant, « historien par profession et militant par vocation » (p. 29), ses souvenirs de la lutte pour les droits civiques ou contre la guerre du Vietnam, et les considérations sur sa vision de l’histoire. En ressort une exigence éthique puissante, désireuse de toujours prendre le parti des victimes (« (…) le progrès, oui, mais à quel prix humain ? », p. 143), de s’intéresser aux gens du commun, aux « petites mains », en luttant contre l’idéalisation de l’État, la pensée dominante et même l’aveuglement révolutionnaire, bref en n’ayant pas peur de tout soumettre à la critique1. Cette conception de l’histoire est clairement utilitaire – « Notre but n’est pas de fustiger des politiques passées, mais de pousser les citoyens d’aujourd’hui à l’action. » (p. 44) -, visant à lui (re)donner un sens, et si sa mise en distance d’une conception scientifique de la recherche peut être dangereuse, elle a le mérite de questionner l’impartialité apparente ou revendiquée de certains historiens. Car oui, « (…) chaque fait présenté à un lecteur ou un auditeur implique un jugement – le jugement que ce fait-là est important. » (p. 101) Ce faisant, Howard Zinn ne se prive pas de souligner l’engagement nationaliste de bien de ses confrères dans « Les historiens pendant la guerre froide », posant la question des différentes fonctions des uns et des autres, de l’endroit d’où on parle pour faire simple, soulignant par là même les difficultés que lui et d’autres ont rencontré, aux États-Unis, pour conjuguer carrière universitaire et engagement (de manière nettement plus prononcée qu’en France, reconnaissons-le). Il « exécute » également le directeur de l’Université de Boston, John Silber, qui avait accepté la venue sur son campus de représentants des marines, dans un véritable pamphlet, « Les marines et l’Université », qui plaide également pour l’autogestion des institutions universitaires.

Dans « Trois guerres saintes », une conférence tenue à l’université de Boston en 2009, il questionne la pureté de la guerre d’indépendance, de la guerre de sécession et de la Seconde Guerre mondiale, manifestant clairement ses convictions pacifistes, tout comme dans sa réaction au 11 septembre 2001 (« La vieille manière de penser »). Il a également toujours à cœur de bien dissocier peuple et État, justifiant la désobéissance civile, s’interrogeant de la sorte « Sur le patriotisme », et rappelant les zones d’ombre de la politique extérieure étatsunienne2. La justice n’est pas délaissée non plus, que ce soit à travers l’exemple de « L’Affaire Sacco et Vanzetti »3, son témoignage à un procès visant à justifier le dévoilement du secret-défense4, ou pour dénoncer le châtiment de la prison (« Le crime de la punition »). Il exprime aussi, de manière plus explicite, son propre positionnement politique dans « Le marxisme et la nouvelle gauche », une contribution à un ouvrage collectif datant de 1969 : celui d’un communisme libertaire souple, axé sur l’action plus que sur la théorie (il défend le marxisme sous cet angle, considérant négligeable l’analyse de la plus-value, par exemple…), et très perméable aux évolutions conjoncturelles (les jeunes et les noirs comme possibles nouveaux sujets révolutionnaires, et la possibilité d’édifier ici et maintenant des noyaux d’une alternative sociale5). « Nouveaux abolitionnistes et stratégies d’action », qui aborde les abolitionnistes les plus véhéments du XIXe siècle dans le contexte de la lutte pour les droits civiques, est pour sa part principalement un plaidoyer pro domo visant à défendre les militants radicaux, susceptibles de davantage faire progresser les choses que les plus modérés.

L’ouvrage comprend également des études plus ponctuelles, sur le modèle de l’anthologie d’Éric Hobsbawm, Rébellions. La résistance des gens ordinaires. Jazz, paysans et prolétaires, mais en nombre malheureusement trop réduit (« Hiroshima » n’est qu’un aperçu des recherches menées sur la nécessité réelle de ce bombardement atomique grandeur nature). « La grève des mineurs du Colorado (1913–1914) » revient sur un point d’histoire qui avait retenu Howard Zinn jeune chercheur, ce conflit ayant entraîné une répression particulièrement violente de la part d’une garde nationale clairement engagée du côté des patrons. On ne s’explique toutefois pas les nombreuses coupes pratiquées dans le texte, mais jamais justifiées. « Les limites du New Deal » revient sur cette période cruciale dans l’histoire récente des États-Unis, permettant de montrer à la fois la diversité des influences émanant de l’entourage de Franklin Roosevelt, et le refus de ce dernier d’aller jusqu’à franchir les limites d’une certaine orthodoxie capitaliste en s’appuyant sur les milieux populaires mobilisés. Ce recueil offre ainsi un portrait d’Howard Zinn davantage axé sur son militantisme politique que sur son travail de chercheur proprement dit, ce qu’on peut regretter, même si, de la sorte, il reflète parfaitement ce qui fut sa boussole pour l’essentiel de sa vie, l’engagement de l’histoire et de l’historien.

1 Howard Zinn n’échappe pourtant pas à certains moments à l’expression d’une relative naïveté, ainsi lorsqu’il juge que le plan Marshall a « (…) tenté d’humaniser nos rapports avec les autres pays. » (p. 115), ou quand il estime que « La conscience raciale est superficielle » (p. 295), manifestant un optimisme exagéré quant à la disparition du racisme grâce aux échanges entre individus différents (« Cet extérieur exubérant n’est en réalité pas plus épais qu’une membrane et disparaît au toucher – quand les êtres humains sont en contact physique de façon massive, égalitaire et prolongée »). De même, son opposition entre « activistes », plus purs, et « politiciens », inévitablement traîtres par rapport aux idéaux, pêche par un certain simplisme.
fn2. « Mon but n’est pas de montrer que l’État libéral-démocratique s’est montré plus détestable que les autres, seulement qu’il ne l’a pas été moins. » (p. 203).
fn3. « En réfléchissant et en étudiant un peu, on sait qu’il est vrai que ce qui a beaucoup d’importance dans notre système judiciaire, même plus que de savoir si vous avez fait ou pas telle chose, ce qui a beaucoup d’importance, c’est qui vous êtes, combien d’argent vous avez, de quelle couleur vous êtes, si vous êtes américain ou non et si vous êtes radical. » (p. 268).
fn4. Il s’agit du procès Ellsberg en 1973, portant sur la publication des Pentagon papers, documents internes autour de la guerre du Vietnam.
fn5. Un élément d’analyse que l’on retrouve dans « L’action directe contre la guerre du Vietnam », au propos plus large que ce que son titre pourrait laisser croire.

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences, 5 novembre 2014
Nécessité de la révolte

Howard Zinn est un historien «par en bas», à savoir qu’il interroge la vérité des peuples plutôt que les leçons standardisées du passé. Il ne prétend pas à l’objectivité, ne fait pas semblant d’être neutre, car dans certaines situations, ne pas remettre en question une version officielle, c’est collaborer. Avant tout, c’est un penseur qui aime vraiment l’histoire, convaincu qu’elle peut être vivante, toucher les hommes, et, oui, les changer, faire dévier leur course inéluctable hors des ornières de la répétition. Il n’est pas dupe de sa puissance ambivalente, capable de renforcer la mystification autant que de relativiser les idées reçues, pointer les incohérences.

Les éditions Agone ont publié dans la collection Mémoires Sociales Se révolter si nécessaire, ouvrage bien nommé, excellente introduction aux travaux de l’historien pour ceux qui le découvrent, non moins valable complément pour ceux qui le côtoient depuis longtemps.

Howard Zinn, dans ce recueil de textes et discours rédigés entre 1962 et 2009, montre qu’il y a des précédents en matière de résistance à la manipulation, que des formes d’entraide populaire ont existé face aux oppressions de toutes sortes… et qu’il vaut mieux ne pas idéaliser les leaders des courants envers lesquels on a le plus de sympathie, car les rebelles se transforment vite en bureaucrates !

Lorsqu’il fait le récit de la résistance des mineurs du Colorado en 1913–14, avec la figure de Mother Jones (76 ans), en héroïne digne des meilleurs films hollywoodiens face aux briseurs de grèves, sénateurs, médias et armée réunis, il est épique. Lorsqu’il soumet à la critique les «trois guerres sacrées» aux États-Unis (Indépendance, Sécession et Seconde guerre mondiale), pour qu’elles ne puissent plus servir de justifications à tous les autres conflits, il rend enfin compte de leur complexité, face aux leçons orthodoxes qui ne retiennent ni les mutineries, ni les problématiques économiques sous-jacentes. Lorsqu’il raconte sa version de l’histoire de Christophe Colomb, on mesure à quel point ce mythe a été expurgé et orienté avant d’être enseigné à des générations de petits américains crédules. Oui, l’histoire telle qu’on la découvre dans les livres d’enfant est un instrument de domination politique, il en fait la preuve au cas où l’on aurait encore eu des doutes à ce sujet.

À travers sa propre expérience et celle de millions d’autres personnes, oubliées des versions officielles, il démontre que les réglementations iniques n’ont évolué que lorsque les décideurs y ont été forcés par une action collective déterminée. «Voter est facile, et à la marge, utile, mais c’est un pauvre ersatz de démocratie, laquelle exige une action directe de la part de citoyens engagés». Une phrase écrite en 2008, qui résonne de manière particulière aujourd’hui en France, alors que l’État cherche à passer en force sur plusieurs dossiers environnementaux qui rencontrent une opposition citoyenne.

GAËLLE CLOAREC
Zibeline, Novembre 2014
Howard Zinn, l'historien et le révolté de l’Amérique

Howard Zinn est sûrement le seul historien au monde fiché par le FBI, cité par Matt Damon dans Will Hunting, et capable de vendre plus de deux millions d’exemplaires de son Histoire populaire des États- Unis. Une lecture indispensable à l’heure où les États-Unis bombardent à nouveau le Moyen-Orient, tandis qu’en politique intérieure certains appellent à un nouveau « New Deal ».

Les éditions Agone publient une anthologie de textes et discours de l’historien Howard Zinn, décédé en 2010, regroupés sous le titre Se révolter si nécessaire. Une nécessité qui se fit sentir à plusieurs reprises pour cet « historien par profession et militant par vocation », fiché par le FBI qui le soupçonnait de communisme, et limogé par son université pour « insubordination » après avoir soutenu une grève étudiante.

Ce recueil percutant, qui propose notamment une relecture radicale du New Deal comme de la stratégie militaire américaine, prolonge le livre majeur de Zinn, A People’s History of the United States, écoulé à plus de deux millions d’exemplaires, ce qui en fait le livre d’histoire américaine le plus vendu. Un succès qui s’explique parce que « la façon inédite dont Howard Zinn a réussi à tirer les actions et les voix d’inconnus des profondeurs », dixit son ami Noam Chomsky, a permis à un grand nombre d’habitants des États-Unis de pouvoir se considérer, pour la première fois, comme des agents de l’histoire américaine.

« Je voulais raconter l’histoire du progrès industriel de la nation, non pas du point de vue d’un Rockefeller, d’un Carnegie ou d’un Vanderbilt, mais de ceux qui s’activaient dans leurs mines, sur leurs plates- formes pétrolières, qui furent estropiés ou tués en construisant des voies ferrées », expliquait Zinn.

En retraçant l’histoire de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb à travers les yeux des « Indiens », ou en exhumant la grève des mineurs du Colorado de 1913–1914 et son égérie Mother Jones, l’historien a voulu redonner place aux femmes, paysans, immigrés, noirs ou peuples indigènes occultés ou violentés par l’histoire américaine. « L’histoire des changements sociaux est faite de millions d’actions, petites ou grandes, qui se cumulent à un certain moment de l’histoire. Jusqu’à constituer une puissance que nul gouvernement ne peut réprimer », écrit Zinn. Pour lui, « quand on invite le passé à parler, on ne veut ni du bavardage de la reconstitution pointilleuse, ni de la nostalgie des souvenirs ravivés. Ce que nous souhaitons, c’est que l’expérience du passé nous aide à répondre aux questions présentes ».

En faisant voler en éclats le récit national et les mythes fondateurs de la nation, y compris les plus consensuels comme la guerre d’Indépendance, la guerre de Sécession et même le New Deal, Zinn a œuvré à écrire une histoire qui ne soit pas simplement celle des gagnants et demeure consciente que, comme, l’écrivait Georges Orwell, « celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Et celui qui contrôle le présent contrôle le passé ».

Howard Zinn, qui se présentait comme « à mi-chemin entre un anarchiste et un socialiste », a été l’objet de la haine indéfectible de la droite américaine et au- delà, à l’instar de David Horowitz pour lequel « le misérable pamphlet de Zinn, A People’s History of the United States, n’a aucune valeur historique et c’est une tragédie nationale que tant d’Américains se soient laissé séduire. (...) Tous les écrits de Zinn n’ont jamais visé qu’un but : démontrer le caractère fondamentalement mauvais de son pays et amollir les cervelles de ses concitoyens jusqu’à ce qu’ils se laissent volontairement massacrer. Comme son complice Noam Chomsky, Zinn a exercé une influence pernicieuse sur les jeunes et les ignorants, avec des conséquences destructrices pour les gens d’un peu partout ».

Historien réputé, Michael Kazin est un peu plus nuancé : « Quoique pavée de bonnes intentions, l’Histoire populaire est un mauvais travail d’historien. Zinn réduit l’histoire à une fable manichéenne et ne tente jamais sérieusement de se confronter à la plus importante question qu’un membre de la gauche devrait se poser sur l’histoire des États-Unis : pourquoi la plupart des Américains ont-ils accepté la légitimité de la république capitaliste dans laquelle ils vivent. »

Les critiques adressées au travail de Zinn ne sont pas toutes de nature idéologique. Zinn rend certes leur histoire à nombre de minorités et de dominés, mais en oublie ou en néglige d’autres, tels les Latinos ou les homosexuels. Et « l’accusation de simplification historique est moins fantaisiste », reconnaît Timothy Patrick McCarthy, qui préface l’anthologie de textes et discours de l’historien. À force de vouloir rendre justice aux violentés de l’histoire, Zinn a parfois tendance à fonctionner simplement par inversion, en permutant seulement la focale, pour restituer comme moteur de l’histoire non plus les gestes des « grands hommes » mais l’action des populations oubliées ou exploitées.

Zinn ne fait, toutefois, pas de « l’objectivité » un critère possible ou désirable de son travail : « Ce fut pour moi un grand soulagement d’arriver à la conclusion qu’il est impossible d’exclure ses jugements du récit historique, car j’avais déjà décidé de ne jamais le faire. J’avais grandi dans la pauvreté, vécu une guerre, observé l’ignominie de la haine raciale : je n’allais pas faire semblant d’être neutre. (...) Rester neutre dans une telle situation, c’est collaborer. »

Pour Zinn, plutôt que de chercher à poser les fondements d’une histoire neutralisée, il s’agit de définir une « histoire radicale » qui permette notamment « d’intensifier, étendre, affûter notre perception de ce que subissent ceux qui, dans le monde, sont du côté des victimes » ; de « capturer ces quelques moments du passé qui démontrent la possibilité d’un mode de vie meilleur que celui qui jusqu’ici a dominé sur la planète », et de nous « enseigner comment les bons mouvements sociaux deviennent mauvais, les leaders trahissent leurs partisans, les rebelles se transforment en bureaucrates, les idéaux se figent et se réifient ».

Croire aux leçons de l’histoire pourrait sembler illusoire. Mais, à lire ce recueil de textes et de discours de Howard Zinn, deux thèmes résonnent pourtant avec une acuité particulière aujourd’hui.

Les limites du New Deal

Le premier est le New Deal, pour lequel notre époque de dévastation économique et sociale paraît développer une nostalgie profonde, liée au souvenir d’une période où l’impuissance et le renoncement politiques n’étaient pas de mise.

Zinn reconnaît que les réalisations du New Deal
« furent assez significatives pour donner à un grand nombre de citoyens américains le sentiment de vivre une sorte de révolution, tout en réussissant à résister aux sirènes du totalitarisme ambiant ». Mais il juge que, finalement, « le New Deal se limita à rassurer une classe moyenne américaine très sévèrement touchée par la Grande Dépression, à redonner du travail à la moitié des chômeurs et à accorder juste le minimum aux classes les plus défavorisées ».
D’après Zinn, non seulement le New Deal ne produisit rien en matière d’égalité des races, mais il n’amena que des « fragments de solution », alors qu’il donna lieu à un débat aussi intense qu’oublié « qui prit place aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du cercle rooseveltien ».

Zinn restitue alors les prises de position plus radicales de nombreuses figures, parmi lesquelles Upton Sinclair qui prêchait « un socialisme non marxiste et typiquement américain qui séduisit assez de gens pour qu’il manque de très peu le poste de gouverneur de Californie en 1934 ». Pour l’historien, « leur réflexion ne nous offre pas de solutions faciles».

Le second élément à résonner plus particulièrement, à l’heure des bombardements américains sur les positions de l’Organisation de l’État islamique en Irak et Syrie, porte sur l’attitude américaine en matière militaire. Howard Zinn a été engagé comme bombardier durant la Seconde Guerre mondiale et avoue son « enthousiasme » à combattre ainsi, depuis le ciel, les troupes fascistes.
Pourtant, écrit-il, « à mon retour, j’ai commencé à douter qu’il pût exister de “bonne guerre”, de “juste guerre”. (...) J’ai fait le lien entre le bombardement d’Hiroshima et un épisode moins connu de la Seconde Guerre mondiale, auquel j’avais directement participé : l’étrange, l’atroce bombardement au napalm de la ville française de Royan juste avant la fin de la guerre ».
À partir de cette expérience, Zinn reconsidère l’idée même qu’il puisse y avoir une bonne guerre, y compris la guerre d’Indépendance, la guerre de Sécession ou la Seconde Guerre mondiale. Il devient un opposant radical à la guerre en général et au bombardement en particulier. « Nous commettons des actes de terrorisme, écrit-il, pour “adresser un message” aux terroristes, comme nous l’avons déjà fait auparavant. C’est toujours la même vieille façon de penser, la sempiternelle façon d’agir. Reagan a bombardé la Libye, Bush père déclaré la guerre à l’Irak et Clinton bombardé l’Afghanistan ainsi qu’une usine pharmaceutique au Soudan dans la seule intention d’adresser un message aux terroristes, mais ce drame horrible de New York et Washington s’est tout de même produit », écrit-il dans un texte publié peu après le 11 septembre 2001.

Avant d’interroger : « N’est-il pas désormais parfaitement clair que faire usage de la force pour adresser des messages aux terroristes, cela ne marche pas ? Et que cela ne peut que renforcer le terrorisme ? »

Une interrogation qui pourrait s’adresser à Barack Obama, qui bombarde aujourd’hui le Moyen-Orient et auquel Howard Zinn consacre le dernier texte publié dans ce recueil de textes et discours, écrit juste avant sa mort. Il y décrit sa lucide méfiance sur la politique de l’actuel Président, pour lequel il a pourtant voté : « Un fil commun traverse toute l’histoire des États- Unis, fil que tous les présidents ont suivi, qu’ils soient républicains, démocrates, libéraux ou conservateurs. Il est fait de deux éléments : un, le nationalisme ; deux, le capitalisme. Et Obama est encore prisonnier de ce double héritage », estime l’historien.
Avant d’ajouter que c’est à ceux qui ont élu Obama de lui dire : « Non, vous faites fausse route avec cette idée militariste que l’usage de la force permettra d’accomplir des choses dans le monde. Nous n’accomplirons rien de cette façon, et le monde continuera à haïr notre pays. » C’était en 2009.

JOSEPH CONFAVREUX
Mediapart, 12 octobre 2014
Compte-rendu

Dans notre monde, « il y a des victimes, il y a des bourreaux et il y a des passants » (p. 40). Ces mots résument à eux seuls l’œuvre d’Howard Zinn. Toute sa vie, il a refusé de rester passif face aux atrocités du présent et de séparer son activité d’historien et son militantisme. Les vingt-six textes rassemblés par Agone incarnent parfaitement cette imbrication entre le travail de mémoire et la défense des êtres humains faits de chair et de sang. Ils frappent à la fois par leur diversité et par leur unité. Deux grandes thématiques traversent la production de Zinn : le combat contre une pseudo-neutralité au service de la politique du statu quo et la recherche d’une autre histoire, celle qui se forge par le bas et non par le haut.

Pour beaucoup de professeurs et de chercheurs, la séparation entre leurs activités scientifiques et l’activisme politique semble aller de soi. La « neutralité axiologique »1, c’est-à-dire l’apolitisme de l’enseignement et de la recherche, s’est imposée comme un impératif absolu et qu’on questionne rarement. Howard Zinn a consacré de nombreux articles à combattre cette posture intellectuelle qui trompe à la fois le public et ceux qui la pratiquent.

Il rejette d’abord l’idée que l’histoire puisse jamais être neutre et explique au contraire que la construction de notre rapport au passé est toujours dépendante de notre présent. Concrètement, l’histoire comme discipline est aussi inscrite dans l’écoulement du temps et l’évolution morale, politique et culturelle des sociétés. Zinn dénie que, même si une histoire neutre était possible, il faudrait l’embrasser. Parce que le présent indigne le citoyen qui se trouve dans l’historien, celui-ci doit s’engager politiquement pour supporter les causes qui lui paraissent justes et se mettre au service des gens qui ne possèdent ni son savoir, ni un accès aisé au savoir.

Ceux qui prétendent à la « neutralité » et à « l’objectivité » opèrent en réalité un choix politique en se désengageant du monde. Laisser faire, c’est participer ; il n’y a pas d’un côté des coupables actifs et de l’autre des coupables passifs, mais seulement des coupables, pourrait-on ajouter. Zinn démontre habillement dans son texte sur « Christophe Colon et la civilisation occidentale » (p. 127–152) comment l’histoire est en permanence mobilisée à des fins patriotiques et pourquoi l’historien qui accepte cet état de fait participe in fine à une entreprise politique de soutien à l’ordre établi. En effet, si les détenteurs de la science historique refusent de mettre leur connaissance au service des citoyens et de la cité, ils reconnaissent implicitement la normalité du système et lui permettent de se perpétuer.

L’auteur ne se contente toutefois pas de critiquer une pratique, il propose et montre par l’exemple que l’histoire peut être exposée différemment et qu’elle peut servir les intérêts de la majorité, celle du peuple dans son acception première. Et cela passe par un changement radical de paradigme historique : au lieu de traiter perpétuellement dans les manuels et dans les livres d’histoire les mêmes faits consensuels, ceux qui se rattachent aux grandes guerres et aux grands hommes, il est nécessaire de parler des événements de l’ombre, du destin des radicaux et des marginaux, des pauvres et des groupes sociaux délaissés par l’histoire officielle, comme les Noirs, les femmes et les Amérindiens.

Plutôt que d’évoquer seulement les succès des politiques de Roosevelt, Zinn met en lumière les ratés et les limites intrinsèques du New Deal ; plutôt que de condamner par défaut le mouvement abolitionniste ayant précédé la Guerre de Sécession, il explore les forces de sa diversité et son avant-gardisme ; plutôt que de louer une énième fois les qualités des Pères Fondateurs et la noblesse de la Guerre d’Indépendance, il s’intéresse aux réelles motivations des uns et des autres, ainsi qu’à tous ceux qui furent sacrifiés sur l’autel de la guerre.

Pour cette seule raison, les différents textes de ce recueil son passionnants : ils parlent tous d’une histoire jusque-là souterraine et renversent souvent l’image des États-Unis qui est charriée par les programmes officiels. Le premier texte en particulier, « Qu’est-ce que l’histoire radicale ? » (p. 33–59), fonctionne comme un anti-manuel que tous les jeunes historiens devraient lire pour découvrir une manière originale de pratiquer leur discipline. L’article « Les marines et l’université » (p. 383–400), écrit pour prendre la défense d’un groupe d’étudiants qui a empêché l’armée états-unienne de recruter sur leur campus en pleine guerre du Vietnam, expose également une vision pédagogique originale où la rébellion et l’insoumission deviennent les valeurs centrales de l’enseignement supérieur.

Le style de Zinn est particulièrement fluide et simple ; il déclare lui-même plusieurs fois que l’accessibilité aux productions historiques est une forme d’engagement. Quelques textes sortent un peu du lot : son tout premier écrit, publié en 1962, « La mystique du Sud » (p. 287–297), relève presque de l’essai philosophique, et « Le crime et la punition » (p. 273–286) est entièrement composé de témoignages de prisonniers et d’une de leurs épouses.

La publication de Se révolter si nécessaire s’inscrit dans la suite logique du travail de la maison d’édition Agone qui a déjà publié de nombreux ouvrages d’Howard Zinn : Une histoire populaire des États-Unis (2002), Le XXe siècle américain (2003), En suivant Emma (théâtre, 2007), Désobéissance civile et démocratie (poche, 2010), Karl Marx, le retour (théâtre, 2010) et enfin L’Impossible neutralité (autobiographie, 2013). Notons, pour être complet, la publication chez Lux de La bombe[2] en 2011.

Zinn est mort en 2010. Son œuvre se trouve dans un entre-deux inconfortable : il est trop tard pour que l’auteur rassemble lui-même ses œuvres complètes et trop tôt pour que des historiographes le fassent pour lui. Certains choix d’Agone peuvent ainsi embarrasser le lecteur : le livre pioche dans plusieurs recueils anglo-saxons sans que les motifs de la sélection soient toujours explicites et, surtout, les textes ne sont pas agencés chronologiquement mais d’après un ordre un peu artificiel selon lequel les plus petits documents sont rassemblés à la fin. Le travail de notes complémentaires (pour éclairer certains faits historiques ou culturels états-uniens), la préface de Noam Chomsky et le très éclairant avant-propos de Patrick McCarthy sur la réception des livres de Zinn contrebalancent toutefois largement ce flou éditorial.

Dans notre monde, « il y a des victimes, il y a des bourreaux et il y a des passants ». Mais Howard Zinn semble oublier la dernière catégorie, celle qui le concerne directement, celle des héros de l’ordinaire et de tous ceux qui se battent pour un monde meilleur. Ce que l’ouvrage de Zinn veut nous rappeler c’est que, dans notre monde, il y aussi des rebelles et qu’ils sont indispensables.

1 Au sujet des failles du concept de « neutralité axiologique », on peut lire l’excellent ouvrage d’Isabelle Kalinowski : Leçon wébérienne sur la science et la propagande, Paris, Agone, coll. « Banc d’essais », 2005 ; compte rendu de Philippe Roman pour Lectures : http://lectures.revues.org/303.

2 Howard Zinn, La bombe. De l’inutilité des bombardements aériens, Montréal, Lux, coll. « Mémoire des Amériques », 2011 ; compte rendu de Laurent Erbs pour Lectures : http://lectures.revues.org/6695.

Thibault Scohier
Lectures, 10 octobre 2014
Réalisation : William Dodé