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Une histoire populaire de la France
De la guerre de Cent Ans à nos jours
Parution : 19/09/2018
ISBN : 9782748903010
Format papier : 832 pages (14 x 21 cm)
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« En 1841, dans son discours de réception à l’Académie française, Victor Hugo avait évoqué la “populace” pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Ruche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu’il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement le mot “misérable”, qu’il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, Eugène Sue découvrit les réalités du monde social qu’il évoquait dans son roman. L’ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d’être décrit comme une race pour devenir une classe sociale. »

La France, c’est ici l’ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placés, à un moment ou un autre, sous la coupe de l’État français. Dans cette somme, l’auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé son histoire depuis la fin du Moyen Âge : les guerres, l’affirmation de l’État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises, l’esclavage et la colonisation, les migrations, les questions sociale et nationale.

Extraits de l’introduction :

« L’ambition ultime de cette Histoire populaire de la France est d’aider les lecteurs non seulement à penser par eux-mêmes, mais à se rendre étrangers à eux-mêmes, car c’est le meilleur moyen de ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires. »

« La démarche historique permet de retracer la genèse des grands problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle, dans cette histoire populaire de la France, j’ai privilégié les questions qui sont au centre de notre actualité, comme les transformations du travail, les migrations, la protection sociale, la crise des partis politiques, le déclin du mouvement ouvrier, la montée des revendications identitaires. Le but étant de mettre cette vaste réflexion à la disposition du plus large public, j’ai adopté la forme du récit en m’efforçant de présenter sous une forme simple des questions parfois très compliquées. »

« Pour moi, le “populaire” ne se confond pas avec les “classes populaires”. L’identité collective des classes populaires a été en partie fabriquée par les dominants et, inversement, les formes de résistance développées au cours du temps par “ceux d’en bas” ont joué un rôle majeur dans les bouleversements de notre histoire commune. Cette perspective m’a conduit à débuter cette histoire de France à la fin du Moyen Âge, c’est-à-dire au moment où l’État monarchique s’est imposé. Appréhendé sous cet angle, le “peuple français” désigne l’ensemble des individus qui ont été liés entre eux parce qu’ils ont été placés sous la dépendance de ce pouvoir souverain, d’abord comme sujets puis comme citoyens. »

« Ce qui permet d’affirmer le caractère « populaire » de l’histoire de France, c’est le lien social, c’est-à-dire les relations qui se sont nouées au cours du temps entre des millions d’individus assujettis à un même État depuis le XVe siècle, et grâce auxquelles a pu se construire un « nous » Français. Les classes supérieures et moyennes ont été dans l’obligation de tenir compte des activités, des points de vue, des initiatives, des résistances, propres aux classes populaires, afin de mettre en œuvre des formes de développement autres que celles qu’elles avaient imaginées au départ. Et réciproquement, les représentations du peuple français que les élites ont construites au cours du temps, les politiques qu’elles ont conduites, ont profondément affecté l’identité, les projets, les rêves et les cauchemars des individus appartenant aux classes populaires. »

Gérard Noiriel

Historien, directeur d’études à l’EHESS, Gérard Noiriel a notamment travaillé sur l’articulation de l’immigration, de la nation et des sentiments xénophobes. Dernier livre paru, Une Histoire populaire de la France, synthèse de toute une vie de recherches et d’engagements.

Les livres de Gérard Noiriel chez Agone

Sommaire

1. Pourquoi Jeanne d’Arc malgré tout ?

Nos ancêtres furent des migrants / L’esclavage fut pendant près de mille ans la forme dominante d’exploitation des classes populaires en Europe / La féodalité s’imposa à partir du xie siècle comme un nouveau mode de domination de l’homme par l’homme / Les seigneurs de l’Île-de-France imposèrent progressivement leur domination sur un vaste territoire qui devint le royaume capétien / La guerre de Cent Ans mit en péril la construction de l’État capétien / La crise transforma les représentations dominantes de la pauvreté / C’est la naissance de l’impôt royal qui fabriqua le peuple français en tant que communauté d’individus assujettis à l’État / L’épopée de Jeanne d’Arc montra ce qui arrive au peuple quand il se porte au secours des puissants


2. Dire sa souffrance au nom de Dieu

La redécouverte de l’imprimerie par les Européens fut le point de départ d’une révolution de la communication à distance dont profita la Réforme / En Alsace, les paysans et les artisans s’approprièrent la critique luthérienne pour combattre l’exploitation dont ils étaient victimes / En France, le pouvoir royal réussit, dans un premier temps, à réprimer efficacement les dissidences religieuses / La politisation de la question religieuse et ses effets sur les classes populaires / Le peuple français accepta finalement de se soumettre au pouvoir souverain de l’État royal pour mettre fin aux atrocités de la guerre civile


3. Dans l’ombre de Jupiter

Le cardinal de Richelieu imposa la « raison d’État » à tous les Français / Les classes populaires se révoltèrent massivement contre le tour de vis fiscal / La Fronde fut la dernière tentative des aristocrates pour échapper à la souveraineté de l’État royal / La monarchie administrative s’imposa grâce à Colbert / L’invention de la « société de cour » permit à Louis XIV d’imposer son pouvoir sur la noblesse et la grande bourgeoisie / C’est la surexploitation des classes populaires qui permit à Louis XIV de se prendre pour le « Roi Soleil »


4. Codes noirs

Le pouvoir colonial tenta d’abord d’imposer une condition servile à des travailleurs pauvres recrutés en métropole / Avec le développement de la traite atlantique, l’esclavage devint la forme extrême / de l’exploitation des classes populaires / La domination coloniale donna progressivement naissance à une nouvelle classe de travailleurs / La catégorisation de la couleur de peau fut un moyen de renforcer la domination de l’élite coloniale / Les résistances collectives des « nègres marrons » obligèrent le pouvoir colonial à perfectionner l’art de gouverner les esclaves / Dès le xviiie siècle, plusieurs milliers d’esclaves émigrèrent en métropole et se fondirent dans la population française


5. Liberté, quand tu nous tiens…

Les « fils invisibles » du capitalisme / L’identification des personnes s’imposa peu à peu comme une nouvelle relation de pouvoir / La sociabilité populaire fut un obstacle qui entrava le développement de la domination à distance / Dans les années 1750–1760, l’émergence d’un nouvel « espace public » bouleversa la position du peuple sur la scène politique / L’émancipation des classes populaires : un processus contradictoire / La « guerre des farines » fut le premier grand combat collectif contre le libéralisme


6. L’invention de la citoyenneté

Doléances populaires / L’apprentissage de la démocratie par le bas / Vers la République / Robespierre et la sacralisation du peuple souverain / Mourir pour la patrie


7. Chapeau bas devant la casquette

« Vivre en travaillant, mourir en combattant » / La découverte du prolétariat / Un monde sans protection / En France, la classe cultivée ne s’intéressa que tardivement au principe des nationalités / Le printemps des travailleurs


8. Les usines à la campagne !

Les paysans sont-ils des hommes comme les autres ? / Des relations de pouvoir fondées sur le modèle domestique / Le tournant libéral des années 1860 / Le retour de la classe ouvrière


9. La nationalisation de la société française

La Commune de Paris ou l’ultime sursaut de la citoyenneté par les armes / L’intégration des classes populaires au sein de l’État républicain / La fait-diversion de l’actualité / Une crise de civilisation / La protection nationale comme solution de la « question sociale »


10. « Le devoir de la race »

La conquête de l’Algérie / Le tournant de 1885 / La fabrication des « indigènes » / Les voies diverses de la résistance


11. La guerre plutôt que la révolution

Genèse d’une nouvelle identité ouvrière / Genèse et enjeux de l’affaire Dreyfus / La bipolarisation de la vie politique française : la droite nationale-sécuritaire contre la gauche sociale-humanitaire / Le premier tournant sécuritaire de la IIIe République / Le fatal engrenage


12. Classe contre classe

« Bleu horizon » / La fabrication silencieuse d’un nouveau prolétariat / La crise des années 1930 / La radicalisation des droites / La crise des années 1930 contribua aussi à exacerber les contradictions de l’empire colonial / La parenthèse du Front populaire / La politisation des origines comme réponse à la lutte des classes


13. Le peuple « indésirable »

La conception républicaine de l’assimilation des étrangers / « La revanche des patrons » / Traquer les « indésirables » / La Charte du travail / Le basculement de 1942 / Les voies multiples de la Résistance


14. Le droit d’avoir des droits

La mise en place du compromis keynésien / Les séquelles de Vichy / L’intensification de la lutte des classes pendant la guerre froide / La génération singulière / La décolonisation de gré ou de force / La parenthèse (vite refermée) d’une France multinationale


15. « On a raison de se révolter »

Une société bouleversée / Balance ton corps / Les événements de mai-juin 1968
L’émergence des « nouveaux mouvements sociaux » / Comment reprendre d’une main ce qu’on a concédé de l’autre ?


16. La dernière nuit des prolétaires

La mondialisation des échanges et l’extension des chaînes d’interdépendance / Le travail en crise / Quand la gauche se replie sur la politisation des origines / Naissance d’une démocratie sécuritaire / Changer le nom du peuple à défaut de le dissoudre


Conclusion : de quel avenir Macron est-il le nom ?

Un usage public de l’histoire au service du libéralisme / Premier bilan / « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ?

Dossier de presse
Xavier Vigna
Lectures, 17 octobre 2018
Dominique Kalifa
Libération, 17 octobre 2018
Propos recueillis par Nicolas Bove
Les Inrocks, 15 octobre 2018
Nicolas Dutent et Pierre Chaillan
L’Humanité, 21 septembre 2018
Benjamin Caraco
NonFiction.fr, 19 septembre 2018
Camille Coletta & Daniel Zamora
Lava, 21 avril 2017
À la recherche du populaire

À côté de grandes œuvres collectives et polyphoniques, des historiennes et historiens font le choix risqué d’un opus magnum qu’ils/elles préparent pendant de longues années. Ce ne sont plus ces monumentales thèses d’État, mais des œuvres personnelles qui couronnent de longues décennies de recherche, où se reconnaissent une démarche, un style, une manière d’écrire l’histoire. À la fin de l’année 2016, Michelle Zancarini-Fournel proposa Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (1). Deux ans plus tard, Gérard Noiriel livre à son tour Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours. Même si le titre s’inspire de l’œuvre pionnière de l’historien américain Howard Zinn (2), le livre imposant de Noiriel, annoncé et attendu depuis plusieurs années, s’en démarque assez nettement dès l’introduction.

Les vertus de la socio-histoire

Revendiquant la démarche de la socio-histoire qu’il a contribué à fonder, l’historien entend demeurer à distance d’une histoire des dominés pour privilégier « l’analyse de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux. » (p. 9). De cette perspective matricielle découle toute une série de choix, et d’abord celui du terminus a quo. Noiriel choisit en effet de commencer sa fresque à la fin du Moyen-Âge quand l’État français se structure et qu’il rassemble sous sa férule un peuple français. De ce fait encore, la catégorie de populaire dans le livre ne correspond guère à des groupes ou à des segments sociaux mais plutôt aux populations que l’État, tout au long de son histoire, domine et soumet, contrôle, réprime ou émancipe. Par là, cette histoire populaire n’est pas une histoire des classes populaires, même si son auteur aborde largement ces groupes sociaux. Car le récit vise à « mettre en évidence la dialectique des interactions liant ceux d’en haut et ceux d’en bas » (p. 259). C’est aussi pourquoi, l’historien insiste par exemple, sur la domestication nobiliaire qui s’est opérée avec la construction de la monarchie absolue au XVIIe siècle, alors même que les nobles ne relèvent guère du populaire au sens social.

En socio-historien, Noiriel se montre attentif au processus continuel de construction de l’État, à sa croissance et aux formes de contrôle qu’il est progressivement en mesure de déployer. Une telle histoire des dominations traque donc l’essor d’une bureaucratie en mesure de lever l’impôt, d’identifier les populations, d’instruire aussi ou d’offrir une protection sociale. La fresque que Noiriel peint est d’ailleurs plus attentive à souligner les procédures de contrôle ou de fichage qu’à restituer les épisodes de violence, même si l’appareil d’État sait réprimer, et parfois avec férocité – spécialement dans l’Empire colonial. C’est pourquoi, l’historien mobilise ses auteurs de prédilection, Norbert Elias et Michel Foucault surtout, Marx souvent, mais aussi Max Weber ou Pierre Bourdieu. Ce choix vise aussi à interdire toute identification entre un acteur du passé et un lecteur présent. Comme Noiriel le proclame dès la fin de l’introduction, il s’agit de « ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires » (p. 12). Il conçoit en effet son « histoire populaire de la France » comme « un travail de déconstruction des identités collectives » (p. 146). Sans surprise, Noiriel récuse donc le discours sur « nos ancêtres les Gaulois » avec un paragraphe inaugural au titre malicieusement provocateur : « Nos ancêtres furent des migrants » (p. 16) ; mais il récuse tout autant le discours indigéniste et doloriste contemporain sur « nos ancêtres les esclaves » et s’efforce d’interdire toute revendication misérabiliste d’une histoire du malheur noir (et/ou immigré) et de la domination blanche.

Un livre de Gérard Noiriel

Au-delà du truisme, figure un trait essentiel du livre, lequel correspond largement à son auteur. Celui-ci est constamment présent dans son ouvrage, évoquant sa mère, brodeuse à domicile (p. 341), sa stupéfaction quand il découvrit Johnny Halliday à la télévision en 1960 (p. 648–649) puis sa perception des contestations de 1968 alors qu’il était en terminale, élève instituteur à Mirecourt dans les Vosges (p. 658). Cette présence avait déjà été revendiquée dans un texte courageux publié en 2003 : « Un désir de vérité » retraçait une enfance et un parcours (3), alors que la pratique de l’égo-histoire était encore fort peu répandue, a fortiori dans l’évocation de douleurs.

Au-delà de cette présence, deux thématiques nourrissent cette histoire populaire, correspondant à la place qu’elles occupent dans la trajectoire intellectuelle de Noiriel : ce sont d’abord l’immigration, et plus précisément, les politiques publiques de gestion des flux migratoires ainsi que les processus d’identification et de contrôle des populations étrangères. Ce premier fil rouge, présent dans les travaux de l’auteur depuis l’ouvrage pionnier Le Creuset français publié en 1988 (4), se retrouve derechef dans ce récit. Noiriel s’attarde ainsi sur un projet de taxe sur les étrangers en 1697 – finalement avorté – dont il fait un moment clé dans « l’histoire de l’identification administrative des personnes » (p. 122). De même, il consacre une analyse fouillée à la « révolution identitaire » qui commence au début du XVIIIe siècle, avec le perfectionnement des identités de papier et la mise en place d’un savoir-faire pratique, policier notamment (p. 195 sq.). Il reprend cette thématique centrale des années 1880–1900 avec le perfectionnement de toute une technologie de l’identification des personnes fondée sur des papiers et des fichiers, et dont témoigne par exemple la création du service de l’identité judiciaire (p. 489). Il souligne aussi tout au long de l’ouvrage combien des « étrangers » furent présents précocement sur le territoire national, avec quelques 5 000 hommes et femmes de couleur en métropole dès 1777 (p. 182), puis avec l’arrivée croissante de travailleurs étrangers à compter du XIXe siècle : il rappelle que les 70 000 Allemands dominent le Paris étranger à la fin du IInd Empire (p. 377). Dans ce cadre, l’historien du massacre d’Aigues-Mortes en 1893 (5) est attentif aux violences xénophobes : il signale le caractère pionnier des « Vêpres marseillaises » en 1881 – des violences déchaînées faisant trois morts après que des Italiens auraient sifflé l’hymne national lors d’un défilé militaire – dans la construction d’un « problème de l’immigration » (p. 401 sq.) et reprend les travaux de Laurent Dornel (6) – dont il a dirigé la thèse – pour souligner la récurrence des violences contre les ouvriers étrangers jusqu’à la Première Guerre mondiale (p. 469).

L’autre fil rouge correspond au « premier Noiriel », historien des mondes ouvriers (7), et se traduit par une attention constante au travail et aux travailleurs. Il met ainsi judicieusement en regard le travail servile et le calendrier dans les plantations au XVIIe siècle : « Aux Antilles, la période où l’on cultivait la canne s’étendait de juillet à décembre. Les esclaves devaient préparer les sols, planter la canne, sarcler, etc. Ensuite commençait la période de la coupe (de janvier à juillet), et enfin venait le moment où la canne était transformée en mélasse. Il existait une forte division du travail entre ceux qui travaillaient dans le grand atelier, où étaient regroupés les esclaves les plus vigoureux, et ceux qui étaient affectés aux petits ateliers pour effectuer les tâches annexes (ramassage des herbes, transports, nettoyages, etc.), réservées aux femmes, aux vieillards et aux enfants. Ce sont également les femmes qui nourrissaient le moulin ; travail dangereux car les roues pouvaient écraser les doigts, voire les bras » (p. 161). Il reprend ensuite les analyses célèbres de Gérard Gayot sur les cabales des tondeurs de Sedan au milieu du XVIIIe siècle, développe l’ampleur de la proto-industrialisation au siècle suivant, etc. : le livre constitue assurément une contribution à l’histoire des mondes du travail.

Il y a, par ailleurs, des notations éparses récurrents sur le théâtre et ses usages (dès la Révolution, p. 276) ou l’éducation populaire. Il y a enfin un goût de la polémique et des coups de griffe, contre « les adeptes de l’histoire monarchique » (p. 35) quand il évoque le Moyen-Âge, contre « la nouvelle génération d’historiens [qui] a privilégié les aspects subjectifs de l’histoire : l’imaginaire, le sentiment d’appartenance, l’“angoisse eschatologique” (Denis Crouzet), etc. » (p. 60) à propos des guerres de religion, contre « l’histoire quantitative » qui a mal cerné le problème de la pluriactivité au XIXe siècle (p. 337), etc. Il n’y a pas de doute : cette Histoire populaire porte bien la marque de Gérard Noiriel.

Du populaire au politique

Ce livre, qui se revendique de la science, est saturé de politique. En effet, il ne cesse d’aborder le conflit inauguré sous la Révolution entre deux conceptions de la citoyenneté, qui sont aussi deux revendications antagoniques de légitimité : l’une qui se déploie au travers de la représentation nationale, se cale sur le calendrier électoral et fonctionne sur la délégation ; l’autre qui envisage une citoyenneté plus active, qui ose l’action directe et qui se manifeste dans des mouvements sociaux, voire des contestations révolutionnaires, impitoyablement réprimées en juin 1848 ou lors de la Commune de Paris. Surtout, Noiriel réinvestit le schème marxiste dans l’interprétation de l’histoire : ainsi, le chapitre deux intitulé « Dire sa souffrance au nom de Dieu », consacré aux guerres de religion, introduit une causalité et un – presque – déterminisme économique, assez étonnants puisque l’auteur considère que « les guerres dites “de religion” furent l’une des principales conséquences des transformations économiques et techniques de l’époque que l’on appelle la “Renaissance” » (p. 60). Dès lors, il considère que le vocabulaire religieux est le seul idiome que les masses peuvent mobiliser pour exprimer (mais aussi travestir, inévitablement) leurs souffrances réelles : « Si les guerres religieuses prirent une telle importance au XVIe siècle, c’est parce que les classes populaires n’avaient alors pas d’autre choix que d’affirmer : “j’ai mal à la foi” au lieu de dire “j’ai mal partout” » (p. 61). De même, il fait des luttes de classes une des composantes essentielles de l’histoire la plus contemporaine, quitte à souligner les diversions ou les falsifications que les dominants ou leurs porte-plumes tentent. À cet égard, Noiriel rappelle qu’au XIXe siècle l’essor de la presse et sa mise en avant des faits divers participent d’une fait-diversion (terme qu’il emprunte à Bourdieu, p. 389) qui vise à appâter le lecteur, en même temps qu’un nouveau sens du populaire s’invente « pour désigner les personnes, les causes, les œuvres, les récits capables de séduire le plus grand nombre » (p. 387). Populaire, Édouard Drumont, le publiciste antisémite, l’est quand il publie La France juive en 1886, ouvrage dans lequel figurent « les grandes recettes qui ont fait, depuis cette date, le succès des best-sellers dans le domaine des essais politiques. Drumont inventa la forme pacifique du terrorisme qui consiste à lancer des “bombes” dans l’espace public pour attirer le regard des journalistes en se distinguant ainsi de la masse des auteurs anonymes » (p. 462). L’analyse sonne juste et évoque les saillies xénophobes d’un plumitif à succès. Noiriel sait aussi jouer de la concordance des temps en citant un article de Jaurès dans La Petite République du 12 octobre 1899 : « Quand les patrons émettent la prétention de discuter directement et sans intermédiaire avec leurs ouvriers, ils savent bien que ceux-ci, étant donné leur dépendance immédiate, ne pourront se défendre aisément. Ils savent bien aussi qu’ainsi isolés ils succomberont aisément. Par le syndicat ouvrier, les travailleurs d’une usine sont rattachés à tous les travailleurs d’une même corporation et c’est cette action d’ensemble qui fait la force du mouvement ouvrier » (p. 473). Évidemment, le lecteur contemporain songe aux lois adoptées sous le dernier quinquennat socialiste et prolongées ensuite par le président Macron, contre lequel Noiriel dresse un réquisitoire. De fait, le livre entier est traversé par l’hypothèse que l’analyse des classes et des conflits de classes constitue un outil heuristique et un levier politique. C’est d’ailleurs pourquoi il achève son livre sur la « nécessité de replacer la question sociale au centre du débat public » (p. 749).

Du populaire dans l’histoire sociale

Cependant, l’ambitieux projet de Gérard Noiriel d’écrire une socio-histoire de la domination néglige trop une institution centrale, l’armée, et l’expérience militaire qui devient parfois une expérience radicale de la domination : celle de la guerre, quand des officiers supérieurs exposent les soldats à être tués. Certes, il souligne qu’au XVIIIe siècle la conscription est un puissant facteur de mobilité géographique et de brassage social pour les classes populaires, puisque ceux qui tiraient un mauvais numéro devaient faire un service militaire qui les éloignait de chez eux pendant trois ou quatre ans (p. 199). Mais il saute à pied-joints par-dessus le Consulat et l’Empire qui mobilisèrent des millions d’hommes, comme il néglige le rôle du service militaire et de la caserne dans la construction des citoyens ainsi que dans la construction des masculinités aux XIXe et XXe siècles (8). Au-delà, si Noiriel prétend écrire une histoire des dispositifs de contrôle et de domination, il est clair alors que l’histoire du développement des bureaucraties d’État comme des bureaucraties d’entreprises est inachevée. De même, en regard du projet de l’auteur, on s’étonne que la question d’un habitus national – centrale chez Norbert Elias, notamment dans son dernier livre consacré aux Allemands (9) – ne soit pas davantage thématisée pour la France.

La lecture du livre suscite surtout deux questionnements massifs. Le premier pourrait être formulé en empruntant son titre à un texte célèbre de Gayatri Chakravorty Spivak : Les subalternes peuvent-elles parler ? (10). Car cette histoire populaire non seulement ne laisse guère la parole aux dominés mais surtout n’envisage pas leur point de vue ou leurs expériences. Ou plutôt, il ne le fait qu’à une seule occasion (p. 523), en reproduisant une lettre xénophobe d’un ouvrier lorrain dans les années 1930 ; s’il privilégie le point de vue surplombant de l’ingénieur Frédéric Le Play, pionnier des enquêtes, ou du médecin royaliste Jacques Valdour qui fit l’ouvrier dans le premier tiers du XXe siècle, il ne cite pas le vitrier parisien Ménétra au XVIIIe siècle, ignore l’immense presse ouvrière du premier XIXe comme les nombreuses autobiographies postérieures pour évoquer la condition ouvrière et ses évolutions. De fait, les sources contemporaines émanant des classes populaires abondent littéralement, mais l’auteur n’en tient guère compte. Ce faisant, Noiriel semble revenir sur les apports considérables que l’histoire par en bas (history from below), impulsée par Thompson (11) et toute l’historiographie britannique des années 1960, avait encouragée mais, plus fâcheux, il omet aussi la parole des femmes.

Il y a, me semble-t-il, une tension, voire une contradiction, à vouloir écrire une histoire de la domination qui ne tient pas compte du point de vue des dominé.e.s (et ici, l’écriture inclusive s’impose tout particulièrement) et plus encore à prétendre faire une histoire populaire. Car l’histoire de la domination est aussi celle de la manière dont elle est subie, vue, perçue et contestée. Il y a d’ailleurs quelque ironie à s’inspirer du titre du livre de Jacques Rancière, La nuit des prolétaires(12), dans le dernier chapitre, quand la démarche s’en écarte radicalement. De même, on remarque l’absence de référence aux travaux de l’anthropologue James Scott, notamment aux Arts de la résistance (13). Sur ce point, l’ouvrage de Noiriel diffère de l’histoire populaire de Michelle Zancarini-Fournel, si soucieuse de restituer les paroles des dominé.e.s, y compris dans l’Empire colonial. Mais cette mise sous le boisseau de la prise de parole (ou de la prise d’écriture) populaire traduit un recouvrement partiel du protagonisme populaire lui-même, que Noiriel envisage surtout à travers ses organisations syndicales et politiques. Là encore, d’autres propositions plus audacieuses étaient possibles comme celle de Selina Todd qui, dans une histoire de la Grande-Bretagne parue il y a quelques années, choisit de suivre une protagoniste ordinaire (14).

Cette énonciation par en haut conduit aussi à négliger certains questionnements et certains développements féconds, notamment la prise en compte d’expériences ordinaires qui font la trame du quotidien : celles des logements et de l’habitat, des consommations et des pratiques, notamment des pratiques de sociabilité, et de leurs articulations selon les genres, les générations, les activités professionnelles et les classes sociales, ou encore selon les territoires. Certes, Noiriel y consacre des notations éparses ici ou là, mais son point de vue initial le conduit à dédaigner ces expériences, à la fois sociales, politiques voire culturelles, sur lesquelles toute une génération d’historiennes et d’historiens a écrit. On aurait mauvaise grâce à reprocher à Gérard Noiriel de ne pas avoir tout lu. Mais on regrette vivement qu’il ignore toute une génération de collègues dix-neuviémistes : François Jarrige, Mathilde Larrère, Emmanuel Fureix, Stéphanie Sauget, Quentin Deluermoz, Odile Roynette, Maurizio Gribaudi, Claire Fredj, Thomas Le Roux, Anaïs Albert, Arnaud-Dominique Houtte, Sylvain Venayre et j’en passe (15). De même, on comprend mal pour quelle raison l’auteur continue à reprendre benoîtement l’expression de « Trente glorieuses » (p. 641, 647, 655, 697, etc.) que toute une historiographie s’attache à déconstruire depuis quelques années. Étrange encore la reprise sotto voce de toute une histoire mythologique d’obédience communiste, notamment dans l’évocation des années 1940, qui aboutit à plusieurs approximations.

Toutefois, ne faisons pas la fine bouche. L’ouvrage est un de ceux qui rend intelligible un processus séculaire particulièrement complexe et qui arme ses lecteurs pour comprendre et agir dans notre présent. Si L’Histoire populaire de Gérard Noiriel n’est pas la seule possible, elle est une invite, suggestive et salutaire, à susciter d’autres travaux d’histoire sociale des mondes populaires.

1. Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2016 ; compte rendu de Laurent Dartigues pour Lectures : https://journals.openedition.org/lectures/23332.
2. Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002.
3. Gérard Noiriel, Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2003, p. 249–278.
4. Gérard Noiriel, Le Creuset français, Paris, Seuil, 1988.
5. Gérard Noiriel, Le massacre des Italiens. Aigues-Mortes, 7 août 1893, Paris, Fayard, 2010.
6. Laurent Dornel, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870–1914), Paris, Hachette, 2004.
7. Sa thèse dirigée par Madeleine Rebérioux fut publiée sous le titre, Longwy, immigrés et prolétaires 1880–1980, Paris, PUF, 1984, avant qu’il ne publiât deux ans plus tard une synthèse qui fit date : Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, coll. « Points », 1986.
8. Odile Roynette, Bons pour le service. La caserne à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 2002.
9. Norbert Elias, Les Allemands, Paris, Seuil, 2017.
10. Gayatri Chakravorty Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Éd. Amsterdam, 2006.
11. Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2012 [1963]. Je renvoie à l’introduction de François Jarrige pour la mise au point historiographique.
12. Jacques Rancière, La nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981.
13. James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éd. Amsterdam, 2008.
14. Selina Todd, The People. The rise and fall of the working class, London, John Murray, 2015.
15. Ainsi Maurizio Gribaudi, Paris ville ouvrière. Une histoire occultée 1789–1848, Paris, La Découverte, 2014 ; les thèses voisines de Arnaud-Dominique Houtte, Le Métier de gendarme au XIXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010 et Quentin Deluermoz, Policiers dans la ville. La construction d’un ordre public à Paris (1854–1914), Paris, Publications de la Sorbonne, 2012. Pour un panorama historiographique récent, Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchantée. Relire l’histoire du XIXe siècle français, Paris, La Découverte, 2014.

Xavier Vigna
Lectures, 17 octobre 2018
Avec Noiriel, sept siècles de dominations nous contemplent

Influencé par Karl Marx, Norbert Elias et Pierre Bourdieu, l’historien analyse dans Une histoire populaire de la France les formes d’assujettissement des classes laborieuses et les relations de pouvoir.

Inauguré en 1980 par l’Américain Howard Zinn (1), relancé en 2016 par Michelle Zancarini-Fournel (2), le genre « histoire populaire de… » s’était jusqu’ici attaché à retracer le destin des petites gens, à rendre aux exclus des récits canoniques – pauvres, femmes, esclaves, indigènes et autres «subalternes» – une place et une dignité dans le mouvement de l’histoire. Celle que publie Gérard Noiriel est d’une autre nature : « Plutôt que d’adopter le point de vue des dominés, j’ai privilégié l’analyse de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux. »

Pressions.
Les quelques 800 pages de son livre revisitent sous cet angle sept siècles d’histoire de France : depuis l’instauration au XIVe siècle d’un État monarchique, soucieux de placer sous sa dépendance les populations du royaume, jusqu’aux mécanismes actuels du capitalisme financier qui s’attachent à détricoter les identités collectives. Chemin faisant, le récit met au jour les multiples formes d’assujettissement des classes populaires, par l’impôt puis par l’armée royale, par l’extension continue de la bureaucratie administrative, par la fabrication des indigènes et de la servitude noire, par la nationalisation de la société, assortie de très puissants corollaires comme l’identification des individus ou l’invention de la catégorie « indésirable ». Les résistances ou les révoltes que ces pressions suscitèrent font également l’objet d’analyses minutieuses.

Le résultat est un livre dense, très informé, souvent très juste, mais qui prend par endroits le risque d’écraser son objet initial dans un récit surplombant et très synthétique. Car quelle histoire n’est pas le produit des relations de pouvoir ? Ce parti pris est encore accentué par la nature «socio-historique» du propos, placé sous le triple patronage de Marx, d’Elias et de Bourdieu. En insistant davantage sur les structures et les « contraintes objectives » que sur les individus (« le diagnostic de l’historien ne doit pas porter sur des hommes, mais sur une forme particulière de relation de pouvoir », écrit Gérard Noiriel), le récit finit par effacer presque complètement les acteurs « populaires », réduits au rang de sujet collectif et désincarné.

Nuancier.
Ce choix, Gérard Noiriel le justifie à deux égards. Héritier d’une histoire sociale soucieuse d’identités collectives, il refuse de porter trop d’attention à l’infini nuancier des attitudes, des comportements ou des psychologies, incapable selon lui de rendre compte de réalités signifiantes. Surtout, convaincu que «la multiplication des catégories de victimes dans l’espace public a contribué à marginaliser la défense des classes populaires», il plaide aujourd’hui pour une histoire qui délaisse les causes identitaires ou les stratégies mémorielles au profit de perspectives plus globales, plus relationnelles, à même de mettre au jour «les rapports de domination entre ceux d’en haut et ceux d’en bas». Ce qui est évidemment un argument que l’on peut entendre.

1) Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours (Agone, 2002).

2) Michelle Zancarini-Fournel, Les Luttes et les Rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016).

Dominique Kalifa
Libération, 17 octobre 2018
Comment un historien peut changer la société : entretien avec Gérard Noiriel

Retour avec Gérard Noiriel sur le rôle et la perception de l’histoire dans la société française à l’occasion de la parution de son livre “Une histoire populaire de la France”. Un entretien sur l’histoire populaire plutôt que communautaire.

Gérard Noiriel est l’auteur, en 2018, d’Une histoire populaire de la France, une histoire “de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux”. L’historien français, directeur d’étude à l’EHESS (l’École des Hautes Études en Sciences Sociales), croit en “l’émancipation par la connaissance”. Son ouvrage a été écrit pour “aider les lecteurs, non seulement à penser par eux-mêmes, mais à se rendre étrangers à eux-mêmes, car c’est le seul moyen de ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires”.

Un tel discours, une telle ambition, abordés avec une sérénité certaine, une volonté d’honnêteté intellectuelle indéniable nous ont fait éprouver le besoin d’aller à la rencontre de cet universitaire. Il s’est fait une règle de consacrer une partie de son travail à faire le pont entre le monde de la recherche universitaire et du grand public. Il est l’auteur de Chocolat, clown nègre, qui fut adapté au cinéma par Roschdy Zem avec Omar Sy dans le rôle titre. L’homme, qui se revendique de ce qu’il appelle les “transfuges sociaux” – il vient d’un milieu modeste – se soucie de ses lecteurs et de “la fonction sociale de l’histoire”, quitte à, parfois, se faire violence, pour être entendu dans l’espace public.
Revenant à la fois sur son ouvrage et sur des questions d’actualité, nous avons échangé, avec Gérard Noiriel, par écrit. Il a été question des minorités, des liens entre politique et savoir, du monde scientifique… Sans jugement – une pratique que Marc Bloch tenait pour étrangère au travail historique – il nous parle ici de l’abrutissement par “l’information-spectacle”, là de la figure de l’intellectuel, tout en déplorant le retour des conservateurs et en se souciant de l’évolution la plus récente de l’enseignement de l’histoire. Toujours, le discours est réfléchi et mesuré. L’outrance et la polémique passent leurs chemins.

Dans votre livre, face aux histoires “des minorités”, vous essayez de préserver “l’histoire des classes populaires” en vous attachant au primat de la lutte des classes : cette démarche d’historien est-elle, aussi, politique ?

Gérard Noiriel – Non ce n’est pas une démarche “politique”, même si je défends la fonction civique de l’historien. A partir de 1968, les intellectuels ont étendu abusivement le sens du mot “politique”. Plutôt que d’affirmer, comme beaucoup d’entre eux, que “tout est politique”, je préfère dire que toute relation sociale est une relation de pouvoir. Mais j’utilise ce dernier terme dans un sens neutre, sans jugement de valeur. Une relation de pouvoir peut déboucher sur des rapports de domination, mais aussi sur des liens de solidarité entre les gens. C’est à partir de cette grille de lecture que j’ai construit mon Histoire populaire de la France. Ce n’est pas une histoire des classes populaires, mais une histoire des relations de pouvoir entre les dominants et les dominés. Je montre dans ce livre que la définition même du “populaire” a été un enjeu de lutte constant depuis le Moyen Âge. C’est cette dialectique, souvent arbitrée et codifiée par l’État, qui a été le moteur de notre histoire nationale.

L’historien doit tenir à distance les jugements de valeur, mais il est évident que l’histoire s’écrit toujours à partir d’un point de vue particulier. Comme Max Weber l’avait fortement affirmé dès la fin du XIXe siècle, l’Objectivité avec un grand O n’existe pas. L’histoire personnelle et les engagements propres à celle ou à celui qui écrit l’histoire conditionnent évidemment son regard sur le passé. Néanmoins, dans mon Histoire populaire de la France, je ne défends aucune cause et je ne dénonce personne. Le but civique de ce livre n’est pas de dire aux citoyens ce qu’ils doivent penser, encore moins de choisir à leur place leurs affiliations identitaires. Le but est de leur fournir des outils pour les “aider à mieux vivre” (comme disait aussi Marc Bloch), c’est-à-dire pour qu’ils s’orientent dans leur vie de façon plus lucide. Ce processus d’émancipation exige que chacun soit capable de combattre ses propres préjugés. C’est ce que j’appelle dans mon livre “se rendre étranger à soi-même”. Je reste convaincu que la production et la diffusion des connaissances sont des outils essentiels pour progresser dans cette voie.

Vous dénoncez les “logiques identitaires” qui sont présentes dans la vie publique et celle universitaire : connaissons-nous une fragmentation du monde des chercheurs ? Avec quel écho dans la société ?

C’est plus un constat historique qu’une “dénonciation”. Il faut commencer par rappeler que la grande majorité des chercheurs en sciences sociales, comme c’est le cas pour les sciences physiques, n’interviennent pas dans les polémiques qui agitent constamment le landernau politique. Ceux qui le font sont des intellectuels, c’est-à-dire des gens qui estiment que les compétences qu’ils ont acquises dans l’exercice de leur métier d’enseignant-chercheur légitiment leur intervention dans la vie publique, bien qu’ils n’aient été mandatés par personne. Historiquement, les intellectuels ont connu leur heure de gloire grâce au mouvement ouvrier (le plus souvent comme “compagnons de route”) et dans leur combat contre l’antisémitisme.

Aujourd’hui, l’affaiblissement du mouvement ouvrier et la multiplication des causes qui sont défendues dans l’espace public conduisent effectivement à une fragmentation qui affecte le monde des chercheurs. Je montre dans mon livre que depuis le XVIe siècle et les guerres dites de “religion”, les dominants ont exploité les clivages identitaires pour diviser les mouvements sociaux qui contestaient leurs privilèges. Je pense qu’il en va de même aujourd’hui. C’est pourquoi les intellectuels qui parlent au nom des “minorités” en occultant les facteurs socio-économiques rendent un mauvais service à la cause qu’ils prétendent défendre.

Qu’avez-vous pensé de cette expérience de chercheurs américains étant parvenu à publier des articles “absurdes”, mais “suffisamment à la mode politiquement” ?

Ce type d’expérience agite régulièrement le petit monde des universitaires. Il y a une vingtaine d’années, le physicien Alan Sokal avait proposé un article absurde à une revue d’études culturelles post-moderne. Cet article ayant été publié, il déclencha une intense polémique. Cela prouve que les chercheurs en sciences sociales, qui se présentent pourtant comme des savants, ont du mal à fabriquer un langage commun, ce qui est pourtant une nécessité quand on exerce ce type de métier. C’est une question que j’avais abordée dans un livre ancien (Sur la “crise” de l’histoire, Belin, 1996), sans susciter beaucoup d’écho.

En fait les disciplines universitaires (philosophie, sociologie, histoire, etc) sont des étiquettes administratives qui masquent une multitude de petits réseaux d’enseignants-chercheurs n’ayant guère de rapports entre eux. Au sein de ces petits groupes, les chercheurs partagent un langage commun et respectent le plus souvent les règles du travail scientifique. Les exemples que vous évoquez ne concernent qu’une infime minorité d’universitaires, mais ils sont mis en avant par ceux qui cherchent à discréditer les sciences sociales dans leur ensemble.

Quel rôle attribuez-vous aux professeurs d’histoire ? Sont-ils des serviteurs de la République encore aujourd’hui ?

J’ai enseigné pendant dix ans dans des collèges et lycées de banlieue, avant d’entrer dans la carrière universitaire. Je sais d’expérience combien ce métier est difficile. Mais à l’instar de toutes celles et tous ceux qui travaillent dans les centres socio-culturels, les médiathèques, les associations sportives, etc, les enseignants constituent à mes yeux les intermédiaires culturels dont le rôle est absolument vital pour maintenir la cohésion sociale et pour résister à l’abrutissement général que nous infligent désormais chaque jour les professionnels de “l’information spectacle”.

Des voix, d’enseignants notamment, se sont fait entendre dans les médias récemment contre des programmes d’histoire jugés rétrogrades, excluant l’histoire de l’immigration, quel regard portez-vous sur ce sujet ?

Les nouveaux programmes sont encore en gestation, mais les premières informations qui ont filtré sont en effet très inquiétantes. Dans les années 1980, j’ai moi-même participé à plusieurs commissions visant à réformer l’enseignement de l’histoire pour que la question de l’immigration y trouve enfin sa place, ce qui semblait tout à fait légitime puisqu’au XXe siècle la France a été l’un des premiers pays du monde pour le taux d’immigration. Les progrès qui ont été accomplis dans cette direction au cours des deux dernières décennies sont aujourd’hui remis en cause par les nouvelles orientations du ministère de l’Éducation nationale.

*En 2005, suite à la loi sur les effets positifs de la colonisation, vous aviez cofondé le CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire), qu’en est-il aujourd’hui ? *

Nous avons fondé le CVUH pour combattre les manipulations de l’histoire que pratiquent les acteurs de la scène publique pour défendre et légitimer leurs intérêts partisans. La première action de notre comité a été de s’opposer à la loi qui voulait contraindre les enseignants à souligner les “aspects positifs de la présence française outre-mer”. À mes yeux, la fonction principale d’un comité comme le CVUH est de défendre l’autonomie de la recherche historique (et son enseignement) face aux multiples pressions mémorielles que nous subissons chaque jour. J’aurais réagi de la même manière si on avait voulu nous obliger à présenter les aspects négatifs de la colonisation car si l’on veut respecter les règles de notre métier, nous devons, en tant qu’historiens, nous tenir à distance de ce que Marc Bloch appelait “la manie du jugement”.

La Nouvelle librairie a ouvert ses portes dans le quartier latin voulant se réapproprier le lieu, Marion Maréchal a ouvert son institut et on parle d’un groupe de réflexion “conservateur” dans les milieux intellectuels de droite : la vie intellectuelle est-elle en passe de devenir un lieu de conflit politique et mémoriel ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les universitaires engagés dans la vie publique ont rallié massivement le camp des “intellectuels de gauche”. Du coup, on a oublié qu’en France surtout, les conservateurs avaient mené un virulent combat pour apparaître comme de véritables savants aux yeux de l’opinion publique. Je montre, dans mon dernier livre, qu’au cours des années 1930, l’intensité de la lutte des classes a eu des répercussions considérables dans la vie intellectuelle française avec pour principal enjeu la définition légitime du peuple français. Le clivage entre les sociologues (plutôt de gauche) et les médecins ou les anthropologues (plutôt de droite ou d’extrême droite) a atteint alors son paroxysme. Alexis Carrel, qui avait obtenu en 1912 le prix Nobel de médecine, devient à ce moment-là le chef de file de ceux qui dénoncent la sociologie comme une fausse science et prétendent la remplacer par une science de la société fondée sur la race et les “lois” de la biologie. Son ouvrage, L’Homme cet inconnu, est plébiscité par la grande presse et devient l’un des plus grands best-sellers du XXe siècle. L’institut Alexis Carrel, fondé sous Vichy, se donnera pour objectif d’appliquer son programme “scientifique”.

Aujourd’hui, le retour en force des conservateurs dans la vie intellectuelle française se situe dans un contexte heureusement plus pacifique que celui des années 1930. Mais il repose sur une stratégie comparable : mobiliser les clivages identitaires en les déconnectant des réalités socio-économiques pour tenter de séduire l’électorat populaire.

Au temps des fake news et des vérités alternatives, quel rôle peut remplir un historien voulant s’inscrire utilement dans sa société ? Et comment ?

Il faut bien distinguer les deux types de rôle que peut remplir un historien dans l’espace public. Le premier concerne les enjeux de connaissance. Il s’agit de défendre l’autonomie de la recherche savante car nous avons tous besoin de connaissances pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le second rôle qu’un historien peut jouer dans la société concerne la transmission du savoir. Le problème majeur qui se pose à nous est d’ordre pédagogique : il faut “traduire” les connaissances savantes dans des langages qui puissent être accessibles aux non-spécialistes et susciter leur intérêt. Depuis plus de trente ans, j’ai multiplié les expériences pour avancer dans cette voie : documentaires pour la télévision, expositions, bandes dessinées, spectacles vivants, etc.

J’ai été l’un des cofondateurs du musée de l’immigration dont j’ai démissionné en 2007, avec 7 collègues, pour protester contre la création du ministère de l’identité nationale par Nicolas Sarkozy. J’ai fondé ensuite le collectif DAJA (Des acteurs culturels jusqu’aux chercheurs et aux artistes), une association d’éducation populaire qui regroupe des chercheurs en sciences sociales, des artistes et des militants associatifs. Le but est de transmettre au sein des classes populaires des connaissances savantes sur des sujets sensibles, en mobilisant des formes artistiques susceptibles de toucher le public auquel on s’adresse. Nous avons ainsi sorti de l’oubli dans lequel elle était tombée, l’histoire extraordinaire du clown Chocolat. Nous en avons fait un spectacle, qui tourne toujours aujourd’hui dans les médiathèques, les centres socio-culturels, les théâtres.

J’ai raconté ensuite l’histoire de cet artiste dans un ouvrage, lequel a été adapté au cinéma par Roschdy Zem, avec Omar Sy dans le rôle titre. Le souci de toucher un public qui ne lit pas les livres des historiens nous conduit aujourd’hui à organiser des “conférences gesticulées” pour présenter, sous une forme ludique, les grands thèmes de mon Histoire populaire de la France.

Ce genre d’engagement est difficile, souvent ingrat, très peu soutenu par les pouvoirs publics et généralement ignoré (pour ne pas dire plus) par les intellectuels. Néanmoins, si l’on veut rompre avec l’entre-soi que pratiquent habituellement les élites, il faut en passer par là.

Propos recueillis par Nicolas Bove

Propos recueillis par Nicolas Bove
Les Inrocks, 15 octobre 2018
En ligne : à regarder, à écouter

Hors-série – “Aux ressources”, entretien avec Gérard Noiriel par Laura Raïm Regardez un extrait : En 1881, quand des Italiens ont sifflé La Marseillaise… (22 septembre 2018)

Paroles d’histoire – Histoire populaire de la France, avec Gérard Noiriel Écoutez l’enregistrement réalisé par Paroles d’histoire lors de la soirée de lancement du livre au CICP : Gérard Noiriel s’entretenait avec André Loez, historien, et Philippe Olivera, historien et éditeur de l’ouvrage (26 septembre)

Table ronde. Quel enseignement du fait colonial  ?

Avec Laurence De Cock Historienne, professeure en lycée, chargée de cours à l’université Paris Diderot, auteure de Dans la classe de l’homme blanc (PUL) Stéphane Beaud Sociologue, professeur à l’université de Poitiers et auteur de la France des Belhoumi (la Découverte) Gérard Noiriel Historien et auteur d’ Une histoire populaire de la France (Agone)

Vous revenez sur les contradictions entre la mémoire et l’enseignement de la guerre d’Algérie. La reconnaissance par l’État français du crime commis à l’encontre de Maurice Audin aura-t-elle des implications dans votre travail ?

Laurence De Cock Il faut commencer par souligner l’importance de cet acte de reconnaissance. C’est le produit et le fruit de décennies de combat. Pierre Vidal-Naquet y a joué un rôle essentiel. C’est un travail à la fois militant et de terrain. Lorsque l’État français reconnaît sa responsabilité dans un crime, ça fait toujours sens, dans la mesure où ça rend justice, ça redonne une dignité à ceux qui ont été niés ou oubliés. On peut toujours critiquer des choses à la marge, reste que politiquement c’est un geste majeur. Quant à l’implication de ce fait marquant sur mon travail, mes sujets de recherche, c’est difficile d’en juger. La torture en Algérie était déjà présente dans les manuels scolaires et mentionnée comme une responsabilité de l’armée française à la fin des années 1970-début des années 1980. Pendant cette décennie, cette mémoire ne posait pas tant de problème. Elle n’est pas débattue socialement. Ça devient problématique lorsque la guerre d’Algérie devient un enjeu lié à l’immigration et à la place des immigrés dans les établissements scolaires. Tout à coup, l’institution se dit : « Tiens, si on enseigne aux enfants issus de la colonisation la guerre d’Algérie, est-ce que ça ne va pas créer des problèmes dans les classes  ? » À partir de là, l’enseignement de la guerre d’Algérie devient un contenu d’enseignement sous surveillance politique. L’institution commence à édulcorer ses propos. Si la déclaration majeure de Macron pouvait déjà remettre dans les programmes et dans les manuels scolaires la torture comme un système d’État de l’époque.

Stéphane Beaud, vous retracez la trajectoire de huit enfants issus d’une famille immigrée algérienne. Qu’est-ce que ça dit du rôle que s’assignent les enseignants  ?

Stéphane Beaud La figure de l’institutrice est majeure. C’est une famille de huit enfants dont le père a commencé à travailler en 1971. Sa famille le rejoint en 1977. Les trois premiers enfants sont nés en Algérie, les cinq autres en France. Sur ces huit enfants, les cinq filles obtiennent des niveaux de diplôme équivalents à bac + 3, voire bac + 4. Elles connaissent une belle réussite scolaire tandis que les garçons n’obtiennent pas le bac général. À partir de là, je commence à m’interroger. Qu’est-ce qui fait que les unes réussissent et pas les autres ? Ce livre essaie non pas tant de rendre hommage à l’école primaire que de démontrer l’importance de l’institution scolaire. Le passeport, pour tous ces enfants dont les parents n’avaient pas toujours les moyens ou les ressources pour suivre leur apprentissage, c’est bel et bien l’école. Il est bon de dire et de rappeler ce rôle de soutien, de pivot, que remplissent les institutrices. Quand elles voient arriver les nombreuses familles algériennes, leur attention envers les filles est très soutenue car ces filles sont mariées assez tôt. D’une certaine manière, les institutrices veillaient au grain pour assurer à ces filles le meilleur avenir scolaire possible car les enseignants savaient que c’est par l’école qu’on pouvait repousser l’échéance du mariage soit forcé, soit arrangé.

Dans Une histoire populaire de la France, vous, Gérard Noiriel, incluez tous les territoires sous souveraineté française. La relative marginalisation de la période coloniale ou que cette question devienne problématique dans l’espace public, n’est-ce pas lié à une marginalisation plus générale de l’histoire populaire et ouvrière  ?

Gérard Noiriel J’ai beaucoup travaillé sur l’immigration, le rôle en particulier de l’immigration dans la constitution de la nation française. Trente ans après ce qu’on peut qualifier de creuset français, on assiste à un passage des recherches universitaires vers le grand public, et c’est une satisfaction. Reste que des dangers m’ont poussé à écrire cette histoire populaire. Le danger le plus grand est identitaire et aboutit à fractionner des gens qui ont des intérêts communs. En tant que citoyen, cela me préoccupe beaucoup. J’appartiens à une génération qui s’est engagée en politique dans les années 1970 où on pouvait encore observer une convergence des luttes, entre les luttes sociales, le féminisme, l’antiracisme, etc. On avait l’impression de tous tirer dans le même sens.

On s’aperçoit aujourd’hui que les divisions semblent l’emporter. Par ce travail, et tout en prolongeant des questions qui me préoccupent depuis presque quarante ans, j’aborde la dimension coloniale comme un aspect majeur de l’histoire populaire de la France. Dès le XVIIe siècle et le premier Empire colonial français, on trouve des formes de catégorisation des personnes qui visent à occulter les solidarités populaires. On peut faire référence à la reconnaissance, par Macron, de l’assassinat d’Audin, mais il faut aussi rappeler le côté solidaire : c’était un militant communiste engagé avec et pour le FLN. Ce lien social a existé à toutes les époques, vis-à-vis de toutes les dominations. C’est pourquoi j’ai choisi de mettre l’accent sur la solidarité.

En tant qu’enseignante, Laurence de Cock, quelle est votre liberté pédagogique par rapport aux programmes  ?

Laurence De Cock La question de la liberté pédagogique est très évolutive. Il y a peu d’années, on profitait davantage de cette liberté. Aujourd’hui, l’école est soumise, comme dans n’importe quel domaine professionnel, à des coercitions, des punitions, des caporalisations telles que je ne conseillerai désormais à aucun de mes étudiants de désobéir aux programmes. J’insiste sur ce point car on me dit parfois, des retraités souvent  : les programmes, on s’en fiche, on les contourne ! Je leur réponds qu’ils ont eu cette possibilité mais que ce n’est plus vrai aujourd’hui. Il faut ruser à présent. Les programmes, c’est un peu comme les recettes de cuisine : on peut faire un repas complètement raté, banal, et on peut faire un plat chef-d’œuvre, savoureux, grâce aux quelques épices que nous y ajouterons. Il est possible de ruser avec les programmes, mais c’est dangereux de nos jours de désobéir ostensiblement à l’institution. Des formes de lutte existent, et je ne crois pas que ce soit la plus efficace.

Avez-vous déjà rencontré dans vos classes des revendications mémorielles de la part des jeunes générations  ?

Laurence De Cock Concernant les revendications identitaires, Gérard Noiriel disait dans un autre débat qu’il fait de l’histoire pour se rendre étranger à lui-même. Cette posture me paraît très intéressante. Moi, je suis une jeune bourgeoise, mes deux parents sont médecins, je suis en province et je suis baignée dans un milieu extrêmement militant, maoïste même. On se bat pour les droits des sans-papiers. J’ai passé mes concours d’enseignement et j’arrive à Nanterre dans le collège le plus relégué de la ville. Je comprends immédiatement que tout mon bagage militant de bourgeoise provinciale ne va pas beaucoup m’aider. Je commence à lire des travaux de sociologues tel Sayad pour essayer de comprendre qui j’ai en face de moi, sans les « exotiser » pour autant. Pendant une période assez longue, je fais pas mal de bourdes et l’une d’entre elles me conduit vers mon sujet de thèse. Pour moi, ces enfants se reconnaissaient naturellement comme des héritiers de l’histoire coloniale, comme des descendants d’esclaves comme on l’entend dire dans les textes de rap. C’était clair tout autant que les enfants de parents algériens connaissaient les tenants et aboutissants de ce qui opposa la France à l’Algérie, qu’ils étaient logiquement revanchards… Je lance donc plein de projets dans le sens de cette restitution et d’un approfondissement de l’histoire coloniale. Eux me regardent, l’air de dire : «  Mais qu’est-ce que vous racontez  ? De quoi vous parlez  ?  » Je projetais ainsi sur eux des revendications identitaires qu’en réalité ils n’ont pas. Je faisais une espèce d’effraction mémorielle. Je supposais qu’ils étaient tous revendicatifs, qu’ils maîtrisaient parfaitement leur histoire, que ça circulait bien dans les familles… Les mémoires de ces histoires-là sont au contraire bloquées. J’inverse donc ma réflexion et en viens à me demander : qu’est-ce qui s’est passé pour que je me mette à penser et à agir ainsi, avec cette bienveillance maladroite de gauche  ? Mon travail de thèse est parti de là. C’est ma manière de répondre que je n’ai pas rencontré de revendications identitaires, mais des réactions, avec les plus jeunes du collège, de colère et de forte hostilité quand je les ai contraints de se penser uniquement avec un critère racial.

Comment les dits et les non-dits de cette histoire contribuent-ils à forger nos représentations du Maghrébin  ?

Stéphane Beaud Ce qui me frappe, et Laurence De Cock l’a bien dit, c’est qu’on présuppose trop autour de la réception et de la transmission de l’histoire coloniale. Au cours de mon enquête assez longue, lorsqu’on posait la question aux enfants de savoir comment les parents transmettaient leur histoire, on n’entendait souvent que du silence. Ou ils répondaient que le père, ce qui assez classique dans les milieux populaires, ne parle pas beaucoup. C’est l’enquête qui a produit un effet de mémoire, et le père, face à l’instigation de ses enfants, a commencé à raconter davantage. Dans un premier temps, seules les filles aînées ont réussi à obtenir quelques récits en biaisant, mais toutes confiaient que le père cherchait à les protéger, en France. Ce qui s’est passé en Algérie, les pères ont eu tendance à ne pas le dire. C’est ainsi que j’ai appris, à la toute fin de l’enquête, que l’un des frères issus de cette famille pauvre et rurale a été capturé par l’armée française et torturé. Le père ne l’a jamais dit. À part chez les parents algériens très militants, les Algériens arrivés en France n’avaient pas forcément le souci de transmettre cette mémoire parce qu’elle est dure, difficile. Dans un premier temps, pour permettre une intégration tranquille de leurs enfants, cette histoire a pu être largement occultée. Il y a de nombreux débats entre historiens et sociologues, mais on voit bien, au-delà de ce que l’on a défini comme la « mémoire souffrante », que l’on navigue ici entre transmission et occultation.

Gérard Noiriel, vous abordez la question des identités sociales. On parlait au XIXe siècle de « canaille », de « populace »… Quelles représentations circulent aujourd’hui autour des héritiers de l’immigration postcoloniale  ?

Gérard Noiriel Je suis socio-historien. Je ne travaille pas sur les identités mais sur les identifications. C’est un processus et une relation de pouvoir. Je pars du principe, que je dois à des sociologues comme Norbert Elias, que chaque individu est le produit d’une multitude de critères identitaires. L’identification renvoie à des enjeux qui isolent un critère identitaire pour en faire un personnage. Une bonne partie de ce qu’on appelle le racisme, ce sont de telles constructions. La question du refoulement du passé traumatisant, on la retrouve dans une multitude de récits autobiographiques juifs, chez les Arméniens, etc. Des phénomènes transcendent donc le conjoncturel et il faut réinscrire ces cas dans une histoire plus globale. Ce qui m’intéresse, c’est d’analyser sans choisir à la place des gens ce qu’ils veulent commémorer. Je cherche à dégager des processus qui permettent des constructions mémorielles auxquelles les gens vont s’identifier ou non. J’ai commencé mes recherches avec Abdelmalek Sayad. Nous étions sur la même longueur d’onde sur le concept de «  travailleur immigré  ». Après 1983, on a vu toute une opération, y compris de la gauche socialiste, pour faire disparaître le mot «  travailleur  ». Il ne restait plus qu’immigré. On était alors engagé dans un processus où la dimension sociale allait être occultée. La mémoire des immigrés, oui. Et la mémoire de la condition ouvrière  ? La mémoire du travail et du statut des ouvriers immigrés, qu’est-ce qu’on en fait  ? C’est pour ça que j’ai toujours du mal lorsque l’on veut me faire prendre position pour ou contre la mémoire de la colonisation. Dans la réalité, c’est beaucoup plus compliqué. Stéphane Beaud le montre très bien dans son livre. Laurence De Cock l’évoque aussi dans les difficultés de l’enseignant. On se bat constamment contre les instances et les médias dominants qui fabriquent du stéréotype.

Laurence De Cock Historienne, professeure en lycée, chargée de cours à l’université Paris Diderot, auteure de Dans la classe de l’homme blanc (PUL)
Gérard Noiriel Historien et auteur d’ Une histoire populaire de la France (Agone)
Stéphane Beaud Sociologue, professeur à l’université de Poitiers et auteur de la France des Belhoumi (la Découverte)

Nicolas Dutent et Pierre Chaillan
L’Humanité, 21 septembre 2018
Une histoire française des rapports de pouvoir

« L’Histoire populaire de la France» de Gérard Noiriel est la synthèse et le couronnement d’une œuvre engagée et pionnière dans le domaine de la socio-histoire. »

Il y a deux ans, l’historienne Michelle Zancarini-Fournel publiait Les Luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours. Cette année, c’est au tour de Gérard Noiriel de se livrer au même exercice. Son Histoire populaire de la France couronne et synthétise une carrière consacrée à l’histoire des ouvriers, de l’immigration, du racisme, de la nation et à la défense et à l’illustration des méthodes de la socio-histoire. Ce parcours de chercheur colore les propos et les angles retenus par G. Noiriel dans cette somme.

En gestation depuis une dizaine d’années, ce livre a pour modèle l’Histoire populaire des États-Unis de l’américain Howard Zinn, également publiée en France par l’éditeur marseillais Agone en 2002, la version américaine datant de 1980. H. Zinn ambitionnait alors d’écrire l’« histoire par le bas » afin de donner la parole aux vaincus de l’histoire. Depuis, de nombreux travaux historiques ont creusé un tel sillon appliqué à différentes périodes et espaces. G. Noiriel relativise l’originalité d’une telle démarche en 2018 et souligne également la différence de contexte d’écriture : si l’Américain conçoit son projet dans la foulée du triomphe du progressisme après Mai 68, le Français écrit alors que celui-ci recule et que la « crise du mouvement ouvrier a considérablement affaibli les luttes sociales au profit des conflits identitaires. »

Une histoire de la domination en France

En conséquence, G. Noiriel abandonne le seul point de vue des dominés, qui risque d’ailleurs de « laisser dans l’ombre des formes oubliées du malheur social », pour privilégier « l’analyse de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux. » Autrement dit, dans le cadre français, il propose une histoire des rapports de pouvoir, de tout ordre, et notamment des interactions et de la dialectique à l’œuvre entre gouvernants et gouvernés.

Parmi les influences revendiquées de G. Noiriel, où se croisent les outils conceptuels de Marx et Bourdieu, l’on retrouve la démarche socio-historique du sociologue Norbert Elias. Ce dernier a mis en avant l’extension des « liens d’interdépendance » entre les individus qui constituent autant de « relations de pouvoir ». Une telle perspective a une implication chronologique. G. Noiriel fait commencer son histoire populaire à la fin du Moyen Âge, période à partir de laquelle l’État monarchique s’impose et lie tout un ensemble d’individus par l’exercice de sa souveraineté. Pour sa part, M. Zancarini-Fournel commençait son récit en 1685, avec la révocation de l’édit de Nantes et la promulgation du « Code Noir ».

Un autre parti-pris guide l’entreprise de l’auteur du Creuset français : reconstituer la genèse d’enjeux contemporains à partir du passé. Il se focalise donc sur les « transformations du travail, les migrations, la protection sociale, la crise des partis politiques, le déclin du mouvement ouvrier, la montée des revendications identitaires. » L’ancien président du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire prête cependant attention aux enjeux mémoriels liés à ces événements, afin d’éviter toute confusion entre histoire et mémoire. Il fait aussi le choix du récit, de la simplicité dans l’exposition des faits et des problèmes. Dans un même souci de lisibilité, il se passe de notes de bas de page et cite directement les historiens mobilisés, proposant une bibliographie raisonnée pour chaque chapitre.

D’emblée, G. Noiriel ajoute une note personnelle sur son parcours de « miraculé social » (Bourdieu) issu d’un « milieu modeste ». Il égrène d’ailleurs quelques souvenirs personnels dans les derniers chapitres, à propos de Mai 68 vécu dans les Vosges. Conscient que la domination ne se réduit pas à sa dimension économique, G. Noiriel n’idéalise pas le peuple et souligne que le « clivage entre les nationaux et les étrangers » est l’une des incarnations les plus puissantes du diviser-pour-mieux-régner au profit des « dominants ».

Enfin l’historien, fidèle en cela à la tradition des Lumières, réaffirme sa croyance dans le rôle joué par la connaissance dans l’émancipation et dans la libération des déterminismes (le « dévoilement » de Bourdieu). G. Noiriel estime que le retour sur soi et la distance par rapport à soi-même sont les seules opérations à même de nous de sortir des « logiques identitaires » qui minent les luttes sociales d’ampleur.

Nouveaux regards sur l’histoire des Français

G. Noiriel offre à la fois un récit renouvelé de l’histoire de France et une réflexion sur l’écriture de l’histoire, sur les choix opérés lors de sa construction, qui valorisent ou rejettent dans la pénombre certains événements en fonction des enjeux du moment, fournissant autant de grilles de lecture en puissance. Le recul et les menaces planant sur les acquis sociaux guident en partie sa démarche. Il revient sur les luttes et les conditions d’obtention de tels droits, livrant de nouvelles interprétations d’épisodes pourtant bien connus de l’histoire de France. Ainsi, il aborde l’assentiment des paysans au régime du Second Empire, longtemps considéré comme le résultat de leur aliénation alors qu’il faut y lire le contentement de certains intérêts par Napoléon III (comme le développement de l’industrie dans le monde rural). Le spécialiste du monde ouvrier est bien sûr plus prolixe sur l’époque contemporaine que sur le Moyen Âge ou l’époque moderne. Son propos est également moins focalisé sur le genre que M. Zancarini-Fournel, sans être pour autant absent, quand les problématiques relatives au monde du travail et à la colonisation occupent une place équivalente.

À plusieurs reprises, G. Noiriel revient sur une série de couples conceptuels à l’origine de tensions dans cette histoire. La relation, déjà évoquée, entre national et social est souvent convoquée, de même que, dans le domaine politique, l’antagonisme entre participation directe/active et représentation. Celui-ci influe sur la définition de la citoyenneté, liée un temps à l’engagement militaire. L’historien nous rend aussi attentifs à l’articulation entre les échelles internationale et nationale. L’évolution du parcours de Georges Clemenceau en témoigne. Parti de la gauche (maire pendant la Commune de Paris, dreyfusard de la première heure), le Tigre glisse ensuite vers la répression brutale des conflits sociaux. Une telle attitude se comprend mieux à l’aune du contexte international de l’époque et des contraintes qu’il fait peser sur le jeune régime. Entourée par des régimes autoritaires belliqueux, la République se doit de montrer qu’elle ne se laisse pas faire à l’intérieur et qu’elle saura ainsi résister en cas de conflit extérieur. G. Noiriel souligne par ailleurs le rôle des médias dans la dialectique dominant/dominés et la construction ambivalente des problèmes publics. Empruntant à Dominique Kalifa son concept de « fait-diversification » et à Bourdieu son mot de « fait-diversion », il rappelle que les médias attirent et détournent à la fois le public des grandes questions du moment, par exemple au sujet des étrangers ou de la sécurité.

Distanciation et/ou engagement

Même si un tel objectif n’est pas énoncé directement dans ses propos liminaires, on retrouve à de nombreuses reprises la volonté de dégager quelques leçons de l’histoire, à valeur politique. Par exemple, alors qu’il aborde les guerres de religions du xvie siècle, dont une partie des motifs sont en fait politiques, G. Noiriel avance des considérations plus générales sur la tendance des hommes à se tromper d’ennemi dans l’histoire : « Ils s’en prennent alors à des gens qui sont encore plus faibles qu’eux sans atteindre les vrais responsables. »

La majeure partie de son récit fait preuve de distance et de nuances, à l’image d’un chapitre très réussi sur les « Codes noirs » qui restitue toute la complexité des relations entre race et classe, ou encore de développements subtils sur les sans-culottes. Toutefois, G. Noiriel laisse par moments apparaître ses préférences personnelles, surtout lorsqu’il écrit sur des épisodes dont il a été le contemporain. Il évoque ainsi la « République du vide » de François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon, au lieu de la République du centre, leur essai sur l’effacement du clivage droite-gauche et la fin de la lutte des classes : un tel lapsus est symbolique de la difficulté à maintenir par endroits un juste équilibre entre distanciation et engagement.

L’épilogue de cette histoire populaire est révélateur d’une telle tension : G. Noiriel tire un premier bilan de l’élection d’Emmanuel Macron et de sa pensée à l’aune d’une lecture de son programmatique Révolution et de sa première année au pouvoir. Présentée comme une rupture, l’historien voit dans cette élection davantage de continuité : le nouveau pouvoir s’inscrit dans la lignée des gouvernements en phase avec la « logique économique libérale » depuis 1980. Qui plus est, E. Macron concevrait les classes populaires comme un fardeau et non comme une potentielle richesse, jouant un rôle important dans l’histoire.

Face à cet échec programmé du consensus, G. Noiriel rappelle que « seules les luttes collectives avaient permis au peuple d’améliorer son sort », car « notre histoire a amplement montré que les classes dominantes ne renoncent à leurs privilèges que lorsque le rapport de force les contraint à ces concessions. » Ainsi, la « solidarité et l’action collective restent aujourd’hui les meilleures armes pour desserrer l’étau et faire en sorte qu’un jour, chacun puisse se sentir lui-même comme un autre. » Il serait alors plus que nécessaire de remettre la question sociale – la lutte contre les inégalités et les injustices – au cœur de la politique.

Au terme de cette Histoire populaire de la France passionnante, impressionnante mais aussi personnelle, on ne peut que souhaiter que l’avenir démentisse l’une des remarques de G. Noiriel : « Malheureusement, l’historien des classes populaires remplit bien souvent un rôle ingrat car il intervient quand le combat est terminé et que le peuple a été vaincu. »

Benjamin Caraco
NonFiction.fr, 19 septembre 2018
Podcast : « Autour de Gérard Noiriel, avec Nicolas Offenstadt »

À l’occasion du colloque international « Héritages et actualités de la socio-histoire » organisé les 14 et 15 juin 2018 à l’EHESS autour des travaux de Gérard Noiriel, André Loez et Nicolas Offenstadt rendent hommage à son œuvre d’historien.

La discussion : une présentation du colloque et de l’importance de Gérard Noiriel (0’30), les constantes dans l’œuvre de Gérard Noiriel, dont un éloge de son écriture claire et réflexive (3’), de sa réflexion sur la construction des objets (5’40), ses premiers travaux sur les ouvriers de Longwy (6’45), le lien entre histoire des ouvriers, histoire de l’immigration (8’), ouvrant la voie à une histoire de l’État, de l’identification, des catégorisations (10’20), ses apports à une histoire constructiviste de la nation (12’20), le lien noué avec la sociologie et la mise en avant de la socio-histoire (13’), appuyée sur une réflexion historiographique (Sur la « crise » de l’histoire, 1996)  suivie de la création de lieux institutionnels pour avancer ces conceptions : une collection de livres chez Belin et une revue, Genèses (15’50), le dialogue intellectuel et la confrontation critique avec des traditions intellectuelles variées, de Marx à Bourdieu et Elias (20’50), la réflexion de Gérard Noiriel sur les intellectuels et les différentes modalités (militantes, critiques, pédagogiques) du rôle qu’il joue lui-même dans l’espace public (22’), ses formes d’intervention originales : le CVUH fondé en 2005 (28’) ainsi que son travail théâtral, à travers notamment l’histoire du clown Chocolat (33’).

À écouter sur http://parolesdhistoire.fr/index.php/2018/06/08/11-autour-de-gerard-noirel-avec-nicolas-offenstadt/.

André Loez
Paroles d'histoire, 8 juin 2018
Entretien : « Pour une histoire populaire »

Alors qu’il prépare Une histoire populaire de la France, l’historien Gérard Noiriel revient avec nous sur la manière d’écrire l’histoire, sur la « crise » des réfugiés, sur les défis de l’antiracisme et sur le rôle des intellectuels.

Lava : J’aimerais vous interroger sur votre nouvel ouvrage, Une histoire populaire de la France, qui devrait sortir prochainement. C’est un projet très ambitieux qui traverse, en quelque sorte, l’ensemble de votre travail. Qu’est-ce qui a motivé une telle entreprise et comment l’avez vous abordée en tant que sociologue et historien ?

Gérard Noiriel : J’ai longtemps été fort occupé par l’histoire de Chocolat, cet esclave noir cubain devenu un clown célèbre dans le Paris de la Belle époque. J’ai vécu cette expérience à fond puisque je lui ai consacré cinq ans de ma vie et deux livres. L’histoire de Chocolat est intéressante parce qu’il s’agit d’un fait mineur. Il m’a fallu retrouver l’histoire d’un personnage au sujet duquel on dispose finalement de très peu de sources.

Mais à partir de son histoire singulière, j’ai tenté d’interroger la question coloniale, celle de notre rapport à l’identité ou à l’histoire nationale. Avec un tel travail, j’espérais toucher d’autres publics que celui du monde scientifique au sens strict. Par la suite, j’ai eu envie de faire l’inverse… Finalement, je pense que c’est cela le métier d’historien : varier les exercices et essayer de tester ses compétences sur différents enjeux et à des échelles différentes.

Ce qui est important à mes yeux, dans une histoire populaire, ce n’est donc pas tellement le niveau sur lequel on porte le regard mais la manière de raconter. L’histoire doit être populaire dans le sens où elle doit toucher un public qui ne lit pas les ouvrages universitaires. Voilà la perspective de la socio-histoire telle que je la défends : s’efforcer d’interroger le passé pour comprendre le présent, penser l’histoire comme une genèse. J’essaie de montrer les enjeux actuels et de comprendre comment ils s’enracinent dans le temps : de la déchéance de la nationalité, en passant par la loi El Khomri, jusqu’à la mondialisation.

L’autre motivation de ce livre est d’ordre plus intellectuel. Je suis arrivé à un moment où j’éprouve le besoin de rassembler un certain nombre de choses que j’avais écrites sur l’histoire de la France. Je suis intervenu sur l’histoire de l’identité nationale, sur les classes sociales, sur les ouvriers, sur l’histoire intellectuelle, sur les papiers d’identité. C’est donc aussi une manière de… je ne dis pas de faire un testament (rires). Mais je pense que ce sera un de mes derniers gros livres.

La suite de l’entretien est à lire sur https://lavamedia.be/fr/pour-une-histoire-populaire/.

Camille Coletta & Daniel Zamora
Lava, 21 avril 2017
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : « On a raison de se révolter »
Le samedi 15 décembre 2018    Nantes (44)
Rencontre croisée Gérard Noiriel et Laurence De Cock
Le vendredi 7 décembre 2018    Paris (75)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 5 décembre 2018    Montpellier (34)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le samedi 1 décembre 2018    Marseille (13)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 30 novembre 2018    Toulon (83)
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : "Nos ancêtres les migrants"
Le samedi 24 novembre 2018    Auch (32)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 23 novembre 2018    Auch (32)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 21 novembre 2018    Grenoble (38)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 20 novembre 2018    Caen (14)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 16 novembre 2018    Dijon (21)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le jeudi 15 novembre 2018    Paris (75)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 14 novembre 2018    Bordeaux (33)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 13 novembre 2018    Le Mans (72)
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : « On a raison de se révolter »
Le mardi 13 novembre 2018    Le Mans (72)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le samedi 10 novembre 2018    Limoges (87)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 7 novembre 2018    Brest (29)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 6 novembre 2018    Nantes (44)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 31 octobre 2018    Lyon (69)
Philippe Olivera présente « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 26 octobre 2018    Marmande (47)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 19 octobre 2018    Montauban (82)
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : « On a raison de se révolter »
Le mercredi 17 octobre 2018    Fontenay-sous-Bois (94)
Gérard Noiriel aux Rendez-vous de l'histoire
Le samedi 13 octobre 2018    Blois (41)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 9 octobre 2018    Argenteuil (95)
Gérard Noiriel aux Rencontres populaires du livre de Saint-Denis
Le samedi 6 octobre 2018    Saint-Denis (93)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 3 octobre 2018    Toulouse (31)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 2 octobre 2018    Poitiers (86)
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : « On a raison de se révolter »
Le vendredi 28 septembre 2018    Strasbourg (67)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le jeudi 27 septembre 2018    Strasbourg (67)
« Une histoire populaire de la France » : soirée de lancement au CICP
Le mercredi 26 septembre 2018    Paris (75)
Gérard Noiriel aux Chapiteaux du livre pour « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 21 septembre 2018    Béziers (34)
Gérard Noiriel à la Fête de l'Humanité pour « Une histoire populaire de la France »
Du samedi 15 au dimanche 16 septembre 2018    La Courneuve (93)
Gérard Noiriel aux AMFiS pour « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 24 août 2018    Marseille (13)
Gérard Noiriel au festival d'Uzeste pour « Une histoire populaire de la France »
Du mercredi 15 au vendredi 17 août 2018    Uzeste (33)
Tournée « On a raison de se révolter » : conférence gesticulée de Gérard Noiriel
Le lundi 14 mai 2018    Gennevilliers (92)
Réalisation : William Dodé